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29 avril 2013

Stoker

Notre collaborateur Paul-Emile Geoffroy est allé voir le nouveau film de Park-Chan Wook en avant-première accompagné d'Emilie B., et tous deux ont cordialement détesté la chose. Ils nous font part de leur sentiment sur cette œuvre et des pensées qu'elle a occasionnées :

Ce film, qui nous fut présenté par un agent de promotion en roues libres lors de son avant-première parisienne comme un OCNI (Objet Cinématographique Non Indentifié, sic), ce film, en dépit des désirs des responsables de son marketing, nous l'avons parfaitement identifié. Il ne s'agit certes pas d'une fabrication "absurde et belle", comme on voudrait nous en persuader. Tout spectacle cinématographique est une représentation et toute représentation donne à voir une interprétation. Lorsque le film est une oeuvre conjointe, comme c'est le cas ici (Park-Chan Wook à la technique, Wentworth Miller à la rédaction et au financement, le trio Goode-Wasikowska-Kidman à la rhétorique des corps), il peut s'agir d'un mélange d'interprétations. C'est le résultat de ce mélange que l'on voudrait occulter avec des mots-masques comme "absurde", "spectacle" ou "non identifié". C'est pourtant le résultat de ce mélange que nous avons vu et que nous ressentons le devoir de dénoncer.




Ce film est une œuvre totalitaire de propagande immorale. En apparence, l'intention de ses faiseurs et de ses vendeurs est de masquer cet état de fait, tant il est vrai que les démoconsocraties modernes ne sont pas encore tout à fait à l'aise avec l'idée d'acheter du dogme. Pourtant, le scénario écrit par Wentworth Miller (le jeune tatoué de la série Prison Break) semble dévier de cette prudente trajectoire puisqu'il s'affirme comme une très lisible profession de foi.

Il s'agit là de propagande puisque le scénario de Stoker fait la promotion, dénuée de toute critique, d'une opinion politique particulière, et pas n'importe laquelle puisqu'il s'agit de l'opinion selon laquelle aucune morale n'est valable lorsque le sur-être dépasse l'homme.

Cette amoralité pourrait cependant être défendue. Un auteur usant de dialectique et de critique, un auteur proposant le jugement serait sans doute en mesure de tirer son épingle de ce jeu dangereux, en s'inspirant de La Corde de Hitchcock, par exemple. Tristement, l'amoralité de Stoker ne se traduit que par la représentation d'une implacable immoralité de ses personnages. Le scénario fait ainsi l'étalage de l'inceste, du mensonge, de la tromperie, du meurtre, du viol, de l'envie, du mépris, de la jalousie et soyons clairs : du vice sous toutes ses formes et tous ses aspects.

Dans la mesure où toutes lesdites horreurs (espérons que nous nous accorderons sur cette qualification, et dans le cas contraire, permettez-nous de nous inquiéter de vous, chers lecteurs) nous sont assénées sans aucune critique , avec pour seule explication les premiers mots de Mia Wasikowska "je suis comme ça", nous avons choisi de juger dangereux et criminel un tel film.




L'art du storytelling de Wentworth Miller, dont il faut pour dénicher l'inspiration ne pas chercher à remonter plus loin que la série Dexter, est lui-même dénué de toute nuance ou de toute réflexion, c'est une écriture bête. Non seulement parce qu'elle commet des bêtises, des erreurs en jouant ainsi avec la morale (ces "bêtises"-là ne sont d'ailleurs pas des impairs aisés à excuser), mais aussi parce qu'elle ne propose rien du point de vue scénaristique. Que l'on cite Hitchcock pour vendre ce film est un comble. Entendre évoquer le maitre du suspense et se trouver devant un film à l'intrigue aussi prévisible serait déjà suffisant pour s'en prendre violemment aux publicitaires à l'origine de la remarque, mais on en viendrait ensuite à leur pardonner leur faute, car ce n'est sans doute point de méchanceté qu'elle fut issue, mais d'ignorance, puisque les pauvres gens qui vendent Stoker n'ont en réalité pas dû voir le moindre film de Sir Alfred. Comment en effet citer Hitchcock, dont les films étaient en bonne partie des réflexions morales, quand on se réfère à un film aussi dogmatique dans son immoralité ?

Ainsi croise-t-on une Nicole Kidman refaite à neuf, eugénique, vantant son éducation haut-de-gamme avec ironie (la seule et unique trace d'ironie de tout le film). Son personnage est prêt à oublier la mort de son mari dès le lendemain de l'enterrement, et à tomber dans les bras du frère du défunt. Cette femme, et c'est là le drame, représente la normalité. Elle est le relais du spectateur, en tant qu'elle est elle-même spectatrice du jeu des deux sur-êtres qui tournent autour d'elle et dont elle ne partage ni l'omnipotence ni la connaissance de soi. De là cette légère touche d'ironie, qui voudrait nous rappeler au monde réel et à un début (avorté) de critique mais qui sonne si faux dans la bouche de cette femme, elle-même proprement immorale et laide, même face aux deux monstres que sont sa fille et son beau-frère.




Eux, dotés de talents supersensoriels (une ouïe, une vision et un toucher magnifiés par des années d'apprentissage de maitrise de soi), sont montrés indépendants à toute technique voire incapables de toute bêtise. Ils sont dits extrêmement intelligents (India est la meilleure élève du lycée, Charlie a prévu tout le scénario depuis 18 ans) et doués de tous les dons imaginables. Ils savent disparaitre et apparaitre n'importe où, n'ont peur de rien, jouent du piano comme des maîtres, cuisinent comme des maîtres, s'habillent avec le meilleur goût, étalent leur culture européenne (le shérif ne connaissant pas Verdi, il méritera sans doute de mourir comme un chien, comme un être inférieur) et tuent avec une simple ceinture de cuir. On nous donne à voir des modèles de perfection, magnifiés par une mise en scène et des acteurs apologiaques et séduisants. Le film nous dessine leur portrait et nous sourit. Ils sont, ils le disent, "du même sang", c'est une affaire de sang, il faut avoir leur sang pour être comme eux, parfaits. Et ces êtres parfaits n'ont que faire des lois, que faire de la morale, que faire d'autrui en fait. Leur perfection ne fait-elle pas d'eux des dieux ? Tuer sans sourciller un membre de leur propre famille ne leur posera pas problème car ni les tables de la loi ni l'empathie ne sont dignes d'eux. Seule leur propre jouissance l'est.

Voici le modèle humain présenté sans fard ni échappatoire dans le film de Park Chan-Wook et Wentworth Miller. Un modèle sinon raciste du moins aryen, dogmatique et immoral. Oh cette idée selon laquelle l'amélioration du logiciel humain vaut tous les sacrifices et toutes nos admirations n'est pas restreinte au scénario de Stoker, c'est certain. Des navets peut-être moins dangereux mais tout aussi séduisants se sont déjà parés de cette fascination pour le sur-être (on pense notamment à Limitless) et il est certain que Stoker ne sort pas de nulle part et ne fait qu'aggraver une tendance inquiétante.




Ce film s'inscrit par ailleurs dans une actualité morbide, il est l'oeuvre d'une industrie de la déshumanisation. Il fait acte d'objet supplémentaire sur la longue chaine de montage produisant la prolétarisation des personnes.

Comme tout instrument de cette machinerie (laquelle tend ces dernières années vers des proportions gulliveriennes), Stoker ne se contente pas de montrer la fin de la personne humaine, il est aussi dans son être-propre un acte déshumanisant. Ergo sa présentation promotionnelle abrutissante qui n'est rien d'autre que la même entreprise de marketing utilisée depuis des années pour vendre un produit par les mots sans en rien dire, une méthode dont le grand âge n'appelle ni respect ni retenue et dont la critique n'est jamais obsolète. Les acteurs de l'objet-film en sont ses spectateurs, ceux-là mêmes que l'on rend bêtes en leur pré-mâchant la pensée à grands coups d'adjectifs. Parmi eux, ceux qui devraient être au rang des premiers critiques de l'objet-film, c'est-à-dire précisément les blogueurs et autres journalistes culturels invités lors des avant-premières promotionnelles, ceux-là sont ciblés et mitraillés avec une violence redoublée par les artisans de la prolétarisation : on leur offre la séance, on les bombarde de bande-annonces, de textes sans substance résumant film, projet et "accomplissements", on leur donne les mots qui leur serviront à écrire leurs papiers et on ne manque pas de leur projeter un bonus (le vidéo-clip d'une chanson présente sur la bande-originale, sur des images de la réalisation d'une affiche pour le film, finalement jamais parue, sic) avant-même que le film ne démarre. Plus encore qu'au bas-public, on met à bas les remparts de la critique en écrivant directement dans l'esprit des "spécialistes" ce qu'ils devront penser du film : voilà une "fable absurde" d'une "sauvage beauté" magistralement mise en œuvre par "celui qui vous a apporté Old Boy".

C'est ainsi que l'on espère retirer aux acteurs du film-objet tout choix.




Quant aux acteurs de l’œuvre filmique, leur rôle n'est pas moins dénué de sens. Qu'il s'agisse de l'unique expression faciale de Matthew Goode (le sourire en coin du vainqueur), chantre du mannequinat hollywoodien, de l'immobilité du visage recréé de Nicole Kidman (qui ressemble de plus en plus à Lana Del Rey) ou de l'apprentissage par Mia Wasikowska de l'apathie (même la suicidaire Lydia interprétée par Winona Ryder dans Beetlejuice, ou la fantomatique Mercredi de la Famille Adams véhiculaient un plus large panel d'émotions), tout est fait pour n'imposer qu'une seule et unique impression sur le spectateur, celle d'un détachement du réel, d'un divertissement, d'une diversion. On fait du spectateur une larve en lui offrant comme modèles des larves, substituts d'humanité, simulacres de personnes et même pas individus, des caractères dénués de tempérament : un mannequin, une poupée de cire et dans le rôle principal de ce "conte" iniatique, le jeune sur-être en apprentissage de son inhumanité, prêt à séduire le spectateur dans son non-acte de jugement, et donc à l'inspirer à n'être pas.




Jugerons-nous la création visuelle de Park Chan-Wook ? Ce serait une question vite résolue tant le "savoir-faire" et la "maîtrise" délivrés par le réalisateur s'apparentent moins à de l'art qu'à une démonstration technique. Les effets spéciaux pullulent avec ostentation (et parcimonie car le "goût" l'impose) et ne servent à rien, du très éprouvant générique à l'apparition récurrente et futile d'une araignée. Comme lorsque Charlie et India jouent un quatre-mains au piano, il ne s'agit que pour celui qui fait de jouir de son faire, en exposant à tous l'étendue de son savoir(-faire). C'est exactement le même sentiment que nous évoque l'anecdote symbolique et lourde des souliers offerts par l'oncle, finalement échangés contre une paire de Louboutin de 20cm de haut en peau de crocodile, placement de produit aussi fortuit que le sont les intérieurs de la maison, les décors extérieurs et autres vêtements tous du meilleur goût, rappelant un catalogue de tendances (un concours fut d'ailleurs organisé par Fox Searchlight sur Pinterest pour récompenser ceux qui réussiraient le mieux à retranscrire l'"ambiance" du film"). Jamais ne croyons-nous à la tangibilité de cette maison ou de cette famille trop lisse, trop propre (même quand elle se salit et c'est monnaie courante). Cet amoncellement de clichés et de "bon goût" participe de l'étouffement qu'exerce le film sur le spectateur et que la mise en scène très plate et les dialogues attendus ne soutiennent même pas au point d'en faire une oeuvre dite "maîtrisée".

Il n'y a rien à sauver de Stoker mais ce n'est pas un film "oubliable", au contraire. Il faut nous en souvenir et nous souvenir de notre humanité. Il nous faut combattre de tels films et surtout ne pas les laisser faire sans proposer un dévoilement sinon de leurs intentions au moins de leurs erreurs. Nous pouvons encore croire Stoker l'oeuvre commune d'une bande de faiseurs trop divertis de la réalité pour mériter l'opprobre mais alors nous n'excuserons leur ignorance qu'au prix d'une prise de conscience par eux et par tous du danger que représente la multiplication de telles catastrophes culturelles, de tels monuments bâtis par bêtise à la gloire de l'immoral et du vice. Il est indispensable que la dialectique ne disparaisse jamais au cinéma, ni nulle part ailleurs, tout comme il est essentiel que jamais nous autres spectateurs ne nous laissions départir de notre jugement.


Stoker de Park-Chan Wook avec Mia Wasikowska, Nicole Kidman et Harmony Korine (2013)

5 juillet 2011

J'ai rencontré le Diable

Du cinéaste coréen touche-à-tout Kim Jee-Woon, dont le précédent long-métrage était un hommage aux westerns de Sergio Leone (Le Bon, la brute et le cinglé), j’avais déjà pu voir deux films que j’avais plutôt appréciés : A Bittersweet Life et Deux sœurs. Si je garde un bon souvenir du premier, c’est pour la maestria déployée par le cinéaste dans la mise en boîte des nombreuses scènes d’action qui rythment le film, malgré la vacuité plutôt gênante de l’ensemble et la petite impression de déjà-vu que ne manquait pas de laisser cette énième histoire de vengeance. Quant à Deux sœurs, il s’agissait d’un film d’horreur bien torché, largement au-dessus de la moyenne, contenant son petit lot de scènes flippantes, et qui savait lui aussi captiver du début à la fin. Hélas, doté d'un twist empêchant certainement d’apprécier les visionnages ultérieurs, Deux sœurs donnait l’impression d’arriver un peu tard et de surfer sur une vague lancée par les Ring et compagnie, bien qu'il leur était peut-être supérieur. Malgré ces petites réserves, c’est avec un certain enthousiasme que je me lançais dans J’ai rencontré le Diable, le dernier long-métrage de Kim Jee-Woon, très remarqué dans de nombreux festivals et déjà auréolé d’une belle réputation que la blogosphère participe grandement à véhiculer.


On est ici en présence d'un thriller quasi horrifique, particulièrement sombre et tendu, dans lequel un agent secret rancunier (le très charismatique Lee Byung-Hun) se lance dans la traque de l'assassin de sa fiancée, un terrible serial killer incarné par un Choi Min-Sik plus détestable que jamais. Le film apparaît donc à première vue comme une assez banale histoire de vengeance de plus, venant se ranger aux côtés de Old Boy et des autres films de Park Chan-Wook ; une histoire que l'on suit néanmoins avec un certain plaisir grâce au talent et au savoir-faire évident de Kim Jee-Woon pour mener avec efficacité son récit. Mais à partir du moment où le héros met en place un jeu du chat et de la souris particulièrement macabre entre lui et le tueur, le scénario prend une tournure aussi déconcertante que malsaine. Le film parvient alors à dépasser les limites du genre si balisé que le cinéaste revisite et auquel il s'attaque sans détour. Kim Jee-Woon semble nous inviter à réfléchir sur l'absurdité de ces films. Ce retournement se fait néanmoins à un certain prix, car le film va au bout de son idée et amène par conséquent son héros à agir de plus en plus connement, un comportement qui a en outre des conséquences tragiques et inéluctables. L'implication du spectateur face à ce spectacle absurde, aux frontières de la bêtise, n'est alors plus tout à fait la même que lorsque l'identification avec le personnage principal était encore possible et fonctionnait comme il se doit. L'efficacité du film en prend un petit coup, mais son propos, si l'on peut dire, devient nettement plus intéressant. En plus de nous démontrer qu'une vengeance planifiée et réfléchie est complètement absurde et n'amène rien de bon à son auteur, bien au contraire, le cinéaste Kim Jee-Woon pousse le spectateur à s'interroger sur sa propre place face à la violence, et plus précisément face à l’histoire sanglante qui nous est contée et que l’on suit malgré tout, comme fasciné et médusé par les agissements de deux protagonistes qui finissent par tristement se ressembler, et se confondre totalement. De façon radicale, Kim Jee-Woon dynamite totalement le film de vengeance, à tel point que l'on se demande s'il sera possible d'en regarder d'autres après celui-ci.



J’ai rencontré le Diable nous arrive encore une fois en même temps qu’une vague de films asiatiques très remarqués qui ont tous en commun d’être des thrillers assez jusqu'au-boutistes dans la violence qu’ils dépeignent (The Chaser, Slice, Bedevilled, Man from Nowhere et je dois en oublier…). Certaines scènes sont effectivement assez dures, même si, de mémoire, ça n'est jamais plus choquant que des images qu'on peut retrouver dans les derniers Cronenberg. J'ai rencontré le Diable est clairement habité par cette violence, d'un réalisme très cru, que l'on retrouve dans la plupart des films coréens, mais elle est ici mise en scène sans complaisance, sans effets de mauvais goût (pas de ralentis douteux sur un marteau ensanglanté faisant des allées et venues dans la tronche d'une victime sans défense - The Chaser) et accompagnée d'une réflexion sur elle-même. A mon sens, tout cela participe à faire de ce film le meilleur de la liste évoquée précédemment. Pour les amateurs du genre, j'imagine même aisément qu'il doit s'agir d'une petite perle à ne louper sous aucun prétexte. Pour ma part, je reconnais avoir été scotché pendant près de 2h30 et je constate, à l'heure où j'écris ces lignes, que je me souviens encore très bien de ce film six mois après l'avoir vu. Kim Jee-Woon a sans aucun doute signé-là son film le plus intéressant.


J'ai rencontré le Diable de Kim Jee-Woon avec Lee Byung-Hun et Choi Min-Sik (2011)

12 avril 2011

Slice

Je ne suis pas près de revoir un thriller asiatique de si tôt. Ah ça non ! J’en ai ras-le-bol de ce genre de films. Dans ces pages, nous avons déjà pointé du doigt le pourtant acclamé Old Boy de Park Chan-Wook, dans une critique aussi absurde et bête que le film lui-même. Sans regret. Slice nous vient quant à lui tout droit de Thaïlande et je me le suis envoyé hier soir à la place de TopChef, il est donc encore tout frais dans mon crâne d’œuf. Plus frais que The Chaser ou J'ai rencontré le Diable, autres films un peu du même genre que j’ai vus récemment. Pour que vous compreniez là où je veux en venir, je vais me contenter de vous raconter l’histoire de Slice, en essayant d’être le plus clair possible et sans omettre le moindre détail, ce qui n’est pas du tout gagné étant donné à quel point le scénario est tordu… Alors tenez-vous bien !

Bangkok, nowadays. Le héros, prénommé Taï, est un tueur à gages emprisonné qui continue néanmoins à effectuer sa profession intra-muros en éliminant des taulards un peu trop gênants sous ordre de ses supérieurs, qui ne sont nuls autres que des policiers. Lorsqu’une psychiatre pénitentiaire lui demande comment ça va, notre héros tire la tronche et lui cause de ses rêves récurrents, qui semblent être autant de souvenirs désagréables mettant en scène un petit garçon, des valises rouges et des cadavres lacérés. Ceci nous est montré par des flash-back accompagnés d’effets de fort mauvais goût qui font très « série-télé » et agressent nos innocentes mirettes. Pendant ce temps, la ville est frappée par un svelte serial killer qui se balade dans une sorte d’immense anorak rouge. Ce psychopathe a la particularité de découper ses victimes en morceaux, de façon à ce qu’elles contiennent ensuite dans une valise rouge, qu’il dépose un peu n’importe où afin de laisser aux flics le loisir de les découvrir. Le tueur en série s’amuse aussi à arracher les parties génitales de ses victimes pour leur mettre dans le fion. Craspec. Heureusement, ceci nous est juste lourdement suggéré. En outre, ses victimes sont toutes des gros obsédés sexuels, faisant appel aux services des nombreuses prostituées de Bangkok, de préférence transsexuelles, shemales, ladyboys, trannies, ou très juvéniles. La Thaïlande, c’est des putes et des trans’ de partout, demandez à Freddy Mitterrand qui se fait appeler dans la région "two-headed dick, three cumshots", et c’est en tout cas ce que montre ce film, promis à un succès international grâce au scénario machiavélique que je vais continuer à vous dévoiler sans aucun embarras.


En Thaïlande, cet acteur est considéré comme le Richard Gere thaï, la quintessence de la classe.

Un enquêteur camé à la chevelure blanche hirsute et abonné aux chemises hawaïennes à la Ace Ventura dispose d’un délai de 15 jours pour coincer le tueur qui commence à s’en prendre à des personnalités haut placées. La psy pour taulard l’informe alors du lien qui pourrait exister entre Taï et l'individu à capuche tant recherché. Après moult hésitations, il est décidé de donner pour mission au héros de partir à la traque du serial killer et, pour qu’il accepte, on lui promet qu’il sera ensuite libéré de taule et qu’il pourra donc rejoindre sa copine, une thaïlandaise blonde à forte poitrine prénommée Nouille dont il est éperdument amoureux.


Désolé, j'ai cherché une caps où on voyait sa forte poitrine, sans succès.

A la recherche du tueur, Taï revient sur les traces de son passé et se rend compte que ses rêves sont de simples bribes de souvenirs à peine déformés. La jeunesse du héros nous est alors contée à grand renfort de retours en arrière parfois assez inutiles mais qui permettent au film d’avoir le statut de « long-métrage ». On apprend donc que lorsqu'il avait une dizaine d’années, Taï était tiraillé entre une bande de copains brutaux, cruels, méchants, bref, en plein âge bête, et un petit garçon plus solitaire, plus tendre, plus doux, prénommé Nat. Tandis que les premiers lui proposaient d’aller mater discretos la trainée de leur village, le second l’invitait à faire du cerf-volant, à toucher son petit kiki ou à contempler le paysage perchés sur le toit d’une cabane en jouant aux playmobils. Surtout, quand la petite bande de salopards le surprenait en train de traîner avec Nat, c’était la cata : Nat se faisait rouer de coups et traiter de pédé, tandis que le jeune Taï n’esquissait pas le moindre signe de révolte, voire se défendait d’être le pote de Nat, et participait même activement à le bastonner. Nat n’étant pas du genre rancunier, il continuait malgré cela à tenter de copiner avec Taï qui, après 56 bastonnades et humiliations en règle de plus, décida tout de même de prendre le parti de son petit compagnon et de se faire rouer de coups à son tour. Mais leur amitié ne pouvait s’épanouir normalement, puisque Nat continuait d’être la risée de tout le village, et ce notamment parce qu’il était le grouillot de l’épicière (peut-être sa mère, mais j’en suis pas sûr), une femme souffrant d’une terrible maladie de peau faisant de son corps un innommable amas de pustules hideux. Un détail du film assez surprenant et je serais d’ailleurs curieux de savoir si une telle maladie existe. En outre, le petit Nat n’avait vraiment pas de chance puisqu’il avait pour papa un taré profond qui, pour le punir, lui faisait littéralement bouffer ses tongs et, quand il jugeait que la bêtise commise méritait un châtiment plus sévère, choisissait tout bonnement de l’enculer. Pour compléter le tableau, Nat avait été violé par l’un de ses professeurs dont il avait dû sucer la teub de force après qu’il ait été surpris dans son bureau alors qu’il tentait d’honorer un pari idiot avec Taï. Tu parles d'une enfance à la con ! Dans le présent, l’enquête piétine et les cadavres s’accumulent, avec toujours des meurtres que l’on devine d’une cruauté sans nom. L’une des victimes, retrouvée dans une valise rouge, finit par exemple le corps asséché par l’ingestion d’alcool fort et, pour couronner le tout, avec des playmobils profondément enfoncés dans le colon. Le tueur réalise aussi un véritable carnage dans une boîte de nuit érotique lors d'une scène horriblement filmée, incluant ralentis et effets visuels douteux.


Taï, Nat et leur cerf-volant, deux minutes avant de recevoir la baston du siècle.

Au bout d’une heure de film, le héros fait le lien entre ces victimes et toutes les personnes qui, jadis, humiliaient son pote Nat. Ce sont bien elles qui ont toutes finies dans une valise, condamnées à s’auto-administrer un terrible head-fuck ! Nat est donc le tueur , scoop ! Maintenant que l’on sait qui c’est, y a plus qu’à mettre la main dessus. C’est là que le héros se souvient que Nat et lui avaient quasiment terminé dans le petit monde de la prostitution de mineurs, macrocosme très actif en Thaïlande, d'après Fred Mitterrand. Il se remémore également de ce qui les avait définitivement brouillés : l’homosexualité manifeste du jeune Nat, qui se faisait de plus en plus collant, et qu’il avait fini par repousser en s’écriant « Oh je suis pas à voile et à vapeur ! ». Abandonné par son seul ami, le petit Nat termina dans une petite valise rouge, prêt à satisfaire des touristes en échange d'une poignée de bahts dans des chambres d’hôtel miteuses.


LA scène du film, celle qui vous fera le détester et le quitter.

Par un ressort narratif dont je ne me souviens plus exactement, notre héros, qui est au parfum que les changements de sexe vont bon train dans son pays, décide dans un éclair de lucidité de montrer une photo actuelle de Nat au chirurgien esthétique du coin (une photo préalablement empruntée à l’épicière, toujours aussi dégueue et désormais aux portes de la mort). Survient alors le twist final de ce film démoniaque. Lors d’un morphing de tous les diables à partir de la photo du visage de Nat, entrecoupé d’extraits rapides des opérations chirurgicales qu’il a subies, nous découvrons que Nat, le serial killer, n’est autre que Nouille, la bien-aimée du héros ! ma chaise s'était littéralement envolée ! J’étais sur le cul et ultra blasé ! Et je viens donc de vous spoiler le film. Mais je me disais que c’était un accord tacite entre vous et moi, acté dès le début de ce texte affreux. De toute façon, si vous m’avez lu, je ne vous ai pas seulement gâché le film, je vous ai aussi flingué la journée. Et j’en suis pas peu fier…


Heureusement que la caméra ne va pas plus près...

Mais ça n'est pas fini et quitte à raconter le film, autant aller jusqu’au bout du bout et faire ça complètement. Taï est donc un peu dégoûté d’apprendre que son amoureuse est un transsexuel homo et qu’il s’agit donc de Nat, qui l’aimait déjà alors qu’il n’était qu’un petit garçon. Éprouvant néanmoins des sentiments pour lui (ou elle ?), il choisit de le retrouver à leur ancienne cabane, suite à une ellipse bien pratique pour masquer les failles du scénario. Il découvre alors Nat les cheveux de nouveau bruns et dépourvu(e) de sa poitrine mystérieusement disparue. Après une petite causerie courtoise, et alors que les flics rappliquent, Nat demande à Taï de le flinguer, chose qu'il exécute non sans essuyer quelques larmes. Rideau.


Taï et Nat se retrouvent dans les larmes et le sang, avec toujours le sacro-saint pistolet qui règle tout.

Alors je ne sais pas si j’ai tout compris et si je n’ai pas oublié certains détails, mais une chose est sûre : je n’ai rien inventé ! Dans quel état doit-on avoir le ciboulot pour être capable d’inventer une telle histoire ? Je me le demande ! Le pire, c’est que ce genre de film captive de façon très vilaine : on veut connaître le fin mot de l’histoire, justement, pour découvrir à quel point elle est malsaine et tordue. C’est moche, c’est très moche. Et plein de films sont comme ça. On pense donc bien entendu à Old Boy, où, je le rappelle, un type est séquestré des années pour être amené à baiser sa propre fille à la sortie, sans qu’il s’en rende compte, afin d’assouvir la vengeance d’un type qui devrait plutôt jouer aux Sim's. Dans J'ai rencontré le Diable de Kim Jee-Woon, c’est aussi une histoire où la vengeance est un plat qui se bouffe congelé, puisque le héros, dont la fiancée a été victime d’un terrible serial killer, choisit, une fois qu’il a coincé ce dernier, de lui enfiler un capteur GPS dans le bide, pour mieux le relâcher, et ensuite le suivre à la trace et lui coller une raclée dès que ça le démange. Véridique.

Tous ces films sont particulièrement glauques et violents. Les personnages s’envoient des baffes pour s’adresser la parole quand une simple tape amicale sur l’épaule aurait suffit. Je viens, d’une certaine manière, de les imiter. Et je m’en veux. En effet, plutôt que de vous raconter toute l’histoire de Slice, j’aurais peut-être mieux fait de la fermer, et de simplement vous dire que c’est ultra naze. Désolé.


Slice de Kongkiat Khomsiri avec Arak Amornsupasiri, Jessica Pasaphan et Artthapan Poolsawad (2010)

7 octobre 2008

Old Boy

Kelly Reichardt, quelle réalisatrice... On lui doit Donnie Darko, rien que ça. Rien que ça, c'est pas ironique du tout, elle a fait que ça. Après un tel premier film on était en droit d'attendre beaucoup d'elle. Et en effet on a pas été déçus. Enfin moi si, j'ai été déçu. Mais pas le reste du monde. Un peu comme pour Donnie Darko. Tout le monde l'a aimé ce film, perso je l'ai pas vu.

Bref. Qui se serait douté qu'une jeune réalisatrice bien Américaine, ayant signé un premier film fantastico-féérique lui-même bien Américain; qui se serait douté que cette même jeune femme qui a lancé sur des charbons ardents Maggie Gyllenhaal, plongeant se faisant le jeune frère de l'actrice dans l'ombre; qui se serait douté que cette artiste qui avait, par un coup de génie, renouvelé le genre du film de mafiosi en plongeant une frêle inconnue telle que Maggie Gyllenhaal entre deux pontes du film noir Américain tels que Al et Pacino; qui se serait douté que cette meuf-là irait tourner son second film en Corée, en plein Singapour, avec non seulement un cast mais aussi une crew à 100% Taïwannais ? Pas moi.



Après avoir condamné le genre du film de mafiosi fantastique, Kelly Reichardt s'empare du film de vengeance laissé de côté par un Park Chan-Wook sous le charme de la savane Américaine. Comment s'étonner que tant de fans dorment, mangent et boivent Old Boy. Quel film... L'histoire d'un type qu'on enferme dans une piaule d'hôtel moisie pendant 40 ans, nourri comme un clébard. Au bout de 40 ans il s'échappe (ou bien lui ouvre-t-on la porte, toujours est-il qu'il sort de la piaule). Alors notre ami décide de se venger de ce petit contretemps de 40 ans qu'on lui a imposé en draguant des prostituées et en bouffant des poulpes. Voilà qui nous vaut deux scènes choc, parce que je vous cacherai pas qu'après 40 ans passés tout seul enfermé dans une chambre d'hôtel, notre héros n'a pas tout à fait les yeux en face des trous. On a donc d'abord droit à l'enculage d'un poulpe, puis à une scène cannibaliste, anthropophagiste, dans laquelle Choi Min-Sik (qui pour une fois n'a pas eu le choix) dévore une péripatéticienne sans en laisser une miette (séquence sans trucage, en temps réel, qui vaudra à l'acteur un César d'honneur au festoche de Cannes). Après quoi, soulagé et repu, notre héros peut s'attaquer plus sérieusement à l'amour. Il tombe alors sous le charme d'une femme qui lui plaît spécialement car elle lui ressemble étrangement trait pour trait (Choi Min-Sik joue les deux rôles). Après quelques verres dans un bar, le héros finit par ramener la demoiselle chez lui (tout en se ramenant lui-même, je vous rappelle que Choi Min-Sik assure l'interprétation des deux personnages) et s'ensuit une terrible scène de coït à marquer d'un X dans ma chronologie cinéphilique. La légende raconte que le chanteur Marylin Manson se serait fait retirer deux côtes pour pouvoir s'auto-sucer, concernant Choi Min-Sik, la même légende est mise à rude épreuve par les images sans concession de Kelly Reichardt.



À la fin du film, on découvrira qu'un ami d'enfance du personnage principal était derrière tout ça. Tout ça c'est quoi ? C'est l'histoire d'un type qui a chipé une bille à un camarade de classe à la récré en CE2, lequel camarade n'a pas apprécié ce larcin. À tel point qu'il décide des années plus tard de se venger de ce vol de bille en enfermant le coupable pendant 40 ans et en mettant au point une machination qui lui prend un temps fou et qui a pour but de faire coucher sa victime enfin libérée avec sa propre fille devenue femme. Au passage, le vengeur masqué récupère ses billes puisqu'il demande à la fin du film au héros de s'arracher les yeux pour connaître la vérité sur sa vie de merde. Ce vengeur voulait donc le beurre (la bille), l'argent du beurre (la satisfaction d'avoir infligé 40 ans de taule au voleur), et le cul de la crémière (la jeune fille qui n'avait rien à voir avec cette histoire et qui se retrouve enceinte de son père).

Rideau. Palme d'or. Prix du jury. Prix du public. Quinzaine des réalisateurs. Coffret dvd Prestige de deux tonnes. Un Certain Regard. Oscar du meilleur film étranger. Ours d'or de Berlin. Lion d'Argent de Venise. César d'honneur. Grand Bell Award. Best Film Award. Standing ovation. Hola. Como te llamas ? Kelly Reichardt, Richard Kelly.


Old Boy de Kelly Reichardt avec Choi Min-Sik (2004)

Old Joy

Le dernier opus de la saga du réalisateur coréen Park Chan-Wook a de quoi surprendre. Qu'on me dise tout de suite si je me trompe mais il me semble que Park Chan-Wook est LE metteur en scène contemporain de la vengeance, chez qui la vengeance est un plat qui se mange congelé. À tel point que dans son déjà célèbre Sympathy for Mrs Devil, la vengeance n'a jamais lieu, le film pourtant long de 4 heures étant trop court pour que la vengeance ait le temps d'arriver. Qui n'attend pas un hypothétique Sympathy for Mrs Devil 2, histoire d'enfin voir la vengeance tant préparée dans le premier ? De la même manière, pendant toute la durée d'Old Joy, le nouveau film de notre cinéaste coréen préféré, on attend que la vengeance arrive, mais rien ne suscite jamais la moindre possibilité d'une vengeance. 
 
 
 
 Deux amis se perdent dans les bois et aucun des deux n'a de ressentiment envers l'autre, aucun des deux ne prend l'autre en grippe, même si l'ambiance n'est quand même pas géante. Et pourtant, on tend à penser, connaissant sur le bout des ongles la carrière de Park Chan-Wook et son penchant pour les vengeances les plus sanglantes, que quelque chose est pourri dans ce couple d'ami, peut-être quelque chose qui s'est passé hors champ, peut-être quelque chose qui s'est dit en off, peut-être quelque chose du passé qu'aucun flashback ne nous aura dévoilé, à nous de bosser sur notre imagination, pas de twist final en vue. On en vient à espérer que Will Oldham assassine le clebs de son meilleur ami en représailles d'une partie de cartes qui aurait mal tourné dans leur jeunesse... Tout est bancal, tout est suspect, jusqu'à la musique de Yo la tengo dont chaque accord se termine sur ce qu'on appelle en musique un "canard", une fausse note ô combien désagréable. La scène cruciale arrive enfin dans les bains d'eau chaude. Will Oldham s'approche dangereusement de son ami et entame un massage des épaules langoureux. D'une minute à l'autre la noyade peut arriver. Mais non, rien ne se passe. Sinon le début d'une relation entre deux copains chaleureux.
 
 
 
 À la fin du film, lors de l'interminable voyage du retour, j'étais persuadé que Will Oldham allait enfin se débarrasser, par pur et simple esprit de vengeance, de son pseudo-ami en s'emparant du volant pour propulser leur voiture dans un arbre, ayant au préalable constaté que lui seul serait protégé par un airbag. J'ai pensé que peut-être le personnage évite ce stratagème pourtant malicieux en pensant au petit chien endormi sur la banquette arrière qui aurait pu finir tanqué dans sa nuque. Et puis le générique de fin se déroule, et je regarde en arrière, inquiet de l'après-midi passée devant ce film, et je me rends compte que je n'ai vu ni vengeance, ni rien d'autre. Rien que quelques arbres et un acteur principal que je qualifierais de "frontal" en la personne du chansonnier Will "Terrible Forehead" Oldham. Dans le front de cet homme est caché le spindle contenant tous les cds qu'il a prévu de sortir dans les prochaines années. En guise de conclusion je reprocherais volontiers à Park Chan-Wook de surfer sur la vague du succès pour sortir sur grand écran et sur galettes son dernier film de vacances à la montagne en compagnie de deux américains très moyens.  
 
 
Old Joy de Park Chan-Wook avec Will Oldham (2008)