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24 mai 2025

Continuer

C'est dans ce film que Virginie Efira s'en va faire du cheval en Mongolie pour renouer le lien avec son fils. Si vous appréciez le cheval, la Mongolie ou Virginie Efira, vous pourrez considérer, comme nous, qu'on tient là le meilleur film de Joachim Lafosse, car il s'agit de son seul film contenant des chevaux, la Mongolie et Virginie Efira. Entre roman-photo, relecture ardyn duu du roman de Laurent Mauvignier (bande originale toute en gammes pentatoniques et photographie aux colorimétries folkloriques), Continuer est surtout un drame filial qui tire sur le mors, Joachim Lafosse-à-purin propose un trip euphorisant dont on a la farouche et délicieuse impression qu'il ne commence jamais. Continuer ne cesse d'étonner par son faux rythme et son absence d'énergie concertée. Clairement, à classer parmi les très bons de son auteur. Une vraie surprise. Au programme : équitation fiévreuse, daronne mauvaise comme la gale, mongols démoniaques et steppes diaboliques (plus quelques hérésies scénaristique, luxueuses et kamikazes, qui malmènent le spectateur). Gloire à Lafosse, le fossoyeur.

 

Un plan-signature renversant signé Joachim Lafosse, qui tend de nouveau vers le cinéma expérimental

Retour sur les débuts de Lafosse. Sa passion robuste pour le cinéma naît en banlieue parisienne. Joachim grandit à Orsay. Petit dernier d'une fratrie de deux, fils de deux parents, il rencontre le cinéma en famille, classique, devant le film du samedi soir, dit "premier du mois", avant que cet engouement ne se mette à éclabousser la cour du collège. Dans les années 90, la cinéphilie commence presque toujours par le prêt de cassettes VHS sous le manteau, entre copains de classe. Joachim ne déroge pas à la règle, devient le receleur de son bahut et se met à aimer le cinéma au point d'en faire un petit business et une religion. Comme ses parents n'étaient pas spécialement branchés "cinéma de genre", il se tourne rapidement vers le film français de niche. Une initiation en douceur qui passe par la fréquentation en pointillés du multiplexe de sa ville. Quelques critiques ciné, parfois même un cinéaste audacieux, tel un Tavernier, viennent alors disséquer les séances et nourrissent le regard critique de Lafosse, qui aujourd'hui renvoie l'ascenseur, n'ayant pas peur de prendre le RER pour aller commenter ses propres films dans les salles de cinéma art et essai de la périphérie, quitte à employer des termes faciles d'accès et un langage banal accompagné de gestes évocateurs compréhensibles par le plus grand nombre de zonards et autres provinciaux.
 
 
Tout le film est dingue.
 
Lafosse, qui dit "essayer d'être moins aride que les générations de cinéastes précédentes", ne privilégie pas pour autant le fond sur la forme, et quand il prend la caméra c'est pour tout donner, écraser de théorie les humains pour qui le cinéma reste une boussole, quitte à les bousculer un peu. Joachim Lafosse cite souvent François Truffaut selon qui : "tous les français ont 3 métiers : le leur (sauf les chômeurs), critique de cinéma et sélectionneur des Bleus", et l'auteur de Continuer en tient compte, qui tourne tous ses films en maillot de l'équipe de France réserve, floqué au nom de Sébastien Frey. Il transpire beaucoup sur ses tournages, mais essaye de limiter les odeurs de labeur dans la salle, notamment en s'imbibant de déodorant à la fougère avant les projos. On l'en remercie. Joachim Lafosse incarne à lui seul (au premier sens du terme, jouant seul dans sa catégorie) la première génération de cinéastes qui tournent avec esprit de chapelle et pour qui l'important c'est juste de torcher un film. Tant qu'il y a du génie...
 
 
Continuer de Joachim Lafosse avec Virginie Efira (2018)

29 mai 2024

Petits arrangements avec les morts

Quand nous est venue l'idée d'aborder la filmographie de Pascale Ferran nous avons vite fait face à quelques problématiques, en particulier l'absence de films, ensuite l'impossibilité de faire un deuxième article sur Bird People, puis celle de parler de Lady Chatterley, rendus muets par notre amour pour ce film, de ce même silence qui nous empêche d'aborder les filmographies de John Carpenter, Eric Rohmer, John Cassavetes, Victor Erice, Elia Kazan, Franck Gastambide... Il ne restait plus que Petits arrangements avec les morts, dont on ne garde que de très vagues souvenirs (pour l'un de nous l'amnésie s'explique par le fait qu'il a vu ce film il y a fort longtemps, pour l'autre par le fait qu'il ne l'a tout simplement jamais regardé). Mais tant pis parce qu'en réalité on ne veut pas parler du film lui-même. Quoi dire de plus que Caméra d'Or à Cannes et Prix Puskas pour rappeler le raz-de-marée provoqué par ce film à sa sortie, un tsunami de succès critique, bien que pas public (mais ça viendra un jour). Gros gains, gros respect. C'est le mantra de Betclic.fr comme de Pascale Ferraille.
 
 
 
 
De toute façon elle ne cesse de cirer le banc de touche que pour obtenir un prix et toujours le plus prestigieux. Quand elle chausse les crampons c'est pas pour faire de la figu le long de la ligne de touche. C'est pour tuer le match et l'enterrer. Un film un prix. Tarif minimum. Pour les gens nuls en maths, en gros, c'est surhumain. C'est la Eden Hazard de la caméra, même si son homologue belge a fait plus fort, lui qui a su remporter tous les titres possibles sans intervenir sur le carré de verdure. Point commun : Hazard n'a jamais gagné le Ballon d'Or, comme Pascale, à qui il ne manque que la Palme d'or, qu'elle compte se payer un de ces quatre (pour Hazard a priori c'est mort). Ce sera pure formalité, deux trois coups de fil à passer, quelques négos et bakchichs, et accessoirement un film à torcher, un de plus, un sixième en 75 ans de carrière, pour aller nettoyer la lucarne et mettre Mandanda à l'amende, figé sur ses appuis, la mâchoire décrochée vers la lunette de sa cage, les gants ballants paumes ouvertes, la larme à l'œil depuis le départ du ballon, dégoûté par anticipation, impuissant face à un tweener-lob imprenable, pétrifié face à une trajectoire de balle qui défie les lois de la physique mais coche toutes celles de l'esthétique, à qui il ne reste plus qu'à aller ramasser le ballon au fond des filets, à l'essuyer proprement avec son maillot et le balancer d'un enroulé du bras droit vers le rond central pour que la partie reprenne, ce match si mal engagé, tout en fixant l'écran géant du regard pour voir le ralenti et comprendre à quel moment précis il s'est fait enculer.


 
 
Tapez le nom de Pascale Ferraille sur Wikipédia et lisez la partie 'engagements' de sa biographie, plus longue que tout ce qui concerne son existence personnelle ou sa carrière. Dix ans qu'elle n'a rien branlé de concret en termes cinématographiques, qu'elle n'a pas produit la moindre ligne de scénario, qu'elle refuse même de toucher un appareil d'enregistrement audio-visuel, y compris le dernier iPhone tendu par un touriste coréen à la manque l'implorant de le prendre en photo aux îles Lofoten : elle décline d'un geste vague de la main, tremblotante, une clope entre le majeur et l'annulaire, planquée derrière ses lunettes aux verres un peu opacifiés, non pas par un opticien de métier mais par l'usure du soleil british, si voilé, lors de ses longs séjours en Cornouailles rythmés par des marches solitaires de port en port, où elle déguste un fish & chips de rigueur, poissons et patates à peine sortis de l'eau, lieu de villégiature où contre vents et marées elle tourne des films dans sa tronche, tempête sous un crâne de cheveux grisonnants en bataille, des films-fumés qui ne sont même plus du cinéma tel qu'on l'entend mais s'apparentent à une cosmogonie nouvelle qui ruine toutes les lois rigides de ce monde et rebat les cartes de l'existant. 
 
 
 
 
Possible qu'elle enchaîne aussi les conquêtes, mais plutôt lors de ses virées sur la Côte d'Azur, où elle multiplie les sorties en mer en zodiac et les coups de main tendus en Méditerranée aux migrants en détresse. Elle a autre chose à foutre que des chefs-d’œuvre du 7ème art ou des films du "milieu" (c'est ainsi qu'elle qualifie la petite mafia du cinéma français, la "famille" comme on dit, "le sang"). Elle veut bien encore gérer en webmaster la Cinétek, et ajouter de temps en temps un link ou deux vers le nouveau film préféré de Klapisch (toujours un De Broca redécouvert sur le tard) ou de Podalydès (toujours le dernier Denis Podalydès), ou vers le premier vu de toute sa vie par Joachim Lafosse-à-purin, mais pas plus (et pour avoir rôdé sur le site récemment, c'est pas la mer à boire). Les trois ou quatre heures qui restent dans la journée de Pascale Ferran, c'est pour les gens dans le besoin, et faire de ce merdier de planète un monde meilleur. Dix ans qu'on attend. Dix ans que Bird People volète dans nos têtes et que David Bowie, outre-tombe, attend un autre hommage qui atteigne la cheville de celui rendu par la Ferraille dans ce dernier objet filmique non-identifié, hors du temps, inaccessible, visionnaire.


 
 
Hé ! les gens qui ne regardent les films qu'à condition qu'ils aient passé la barre des 7/10 sur imdb ! et qui s'enfilent les Nolan et Villeneuve comme des perles de Yoplait en jurant qu'on tient là la crème de la crème, vous passez juste à côté de purs moments de poésie signés Ferran, et vous entretenez cette triste lubie de l'espèce humaine qui consiste à condamner aux oubliettes nos plus beaux spécimens de créateurs de formes, de gestes, de grigris, en basant toute votre existence pathétique sur les notes, les scores, le consensus. Vous êtes macronistes, on vous méprise. Pascale Ferran est avec nous. On est de son côté. On sait qu'elle est quelque part. C'est une pensée qui nous vient quand on a un petit coup de blues : Pascale est là, quelque part, et sans doute qu'elle lutte pour que la Terre continue de tourner sur son axe et qu'elle ait l'air un peu moins dégueulasse. L'existence d'une Pascale Ferran rétablit un peu l'équilibre face à tant de médiocrité et de bassesse. 


Petits arrangements avec les morts de Pascale Ferran (1993)

2 décembre 2018

Sous le même toit

Dominique Farrugia est le véritable Richard Linklater du cinéma français. Il nous propose un nouvel épisode de la vie de son fameux couple, Delphine et Yvan. Delphine est cette fois-ci incarnée par Louise Bourgoin dont on jurerait qu'elle a "fait quelque chose à ses seins" comme le lui répète son ex-mari Yvan, qui a ici les traits disgracieux de Gilles Lellouche. Parents de deux enfants, Delphine et Yvan sont fraîchement divorcés et restent en très mauvais termes. Yvan se retrouve même à la rue, SDF, jusqu'à ce qu'il se souvienne qu'il possède 20% de la maison conjugale. Le voilà donc revenu dans les baskets de Delphine, pour une colocation infernale. Le film de Dominique Farrugia reprend ainsi un thème cher au cinéma français actuel : les couples divorcés amenés à devoir rester sous le même toit, souvent pour des raisons financières. C'était déjà l'idée de départ du beaucoup plus sérieux L'Economie du Couple, de Joachim Lafosse, dans lequel Bérénice Béjo passait son temps à s'engueuler avec Cédric Kahn. Un film plombant et assez pénible, puisqu'il consistait en une série de coups de sang et de disputes gênantes, tout comme l'est, mais dans un autre registre, le dernier méfait du désolant Dominique Farrugia.




Le plus grand problème du film réside dans le personnage incarné par l'ignoble Gilles Lellouche qui devrait tout de même se poser des questions quant à ce qu'il dégage et inspire naturellement, puisqu'il incarne encore une fois une sorte de rebut de l'humanité, un personnage totalement haïssable, méprisé par sa femme, sa fille et par pratiquement tous ses "amis", à l'exception de Manu Payet. Comment peut-on croire à cet homme qui, après avoir été critiqué par son ex-belle-mère, débarque à poil dans le salon pour la provoquer en agitant sa teub sous ses yeux et ceux de ses vieilles amies ? Il pourrait finir en taule pour agression sexuelle pour moins que ça. C'est d'une finesse... Ce personnage accumule les tares et les erreurs, c'est une sorte de beauf XXL, un adolescent attardé complètement immature qui sort des remarques lourdes, sexistes et vulgaires toutes les 20 secondes et qui se comporte comme le dernier des cons. Il n'est pas crédible une seconde. Comment Dominigue Farrugia peut-il croire que l'on pourra rire face aux exactions de ce si méprisable énergumène ? On finit simplement par associer encore davantage Gilles Lellouche à l'abruti profond auquel il prête de nouveau son allure bovine...




Soyons honnête, relevons tout de même la seule bonne idée du film : le fils de Bourgoin et Lellouche, un gamin d'une dizaine d'années complètement fan des orques. Une affiche d'Orca est placardée sur la porte de sa chambre, un film dont il est un fan absolu et qu'il regarde en boucle. Toute sa piaule est recouverte de posters à l'effigie des cousins de Tilikum et remplie d'accessoires du même ordre. C'est une chouette idée, il faut le reconnaître. C'est totalement débile mais c'est sympa. D'ailleurs, ce personnage-là est réussi, c'est bien le seul qui soit à peu près aimable, que l'on aimerait saluer, voir davantage à l'écran, croiser dans la rue. Le jeune acteur, Kolia Abiteboul, est très bon. Chacune de ses apparitions est une éclaircie dans cette comédie ridicule et laborieuse, proposant une série de scènes grotesques et jamais drôles. Il faut aussi reconnaître que la dernière saloperie de Farrugia est tristement accrocheuse. Le rythme est tel que l'on regarde ça bêtement, en se laissant faire, curieux de découvrir quel niveau de nullité et de débilité sera atteint par la scène suivante. J'ai tout de même stoppé net alors que l'affichage de mon lecteur indiquait 1:10, sans doute juste avant que cette horreur reprenne le schéma classique de la romcom de bas étage, qui voudrait ici que Delphine et Yvan se rabibochent, pour le meilleur et surtout pour le pire...


Sous le même toit de Dominique Farrugia avec Louise Bourgoin et Gilles Lellouche (2017)