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16 août 2021

Top 2019-2020

  

Pourquoi 12 films plutôt que 10 ? Parce que 12 travaux d'Astérix, parce que 12 cavaliers de l'Apocalypse, parce que 12 merveilles du monde, parce que 12 plaies d’Égypte, parce que 12 samouraïs, parce que 12 sept nains. Douloureuse phrase pour un top espéré depuis deux ans et demi par nos lectrices et lecteurs qui attendaient notre feuille de route, notre feu vert pour découvrir les titres les plus marquants de deux années déjà oubliées.

6. The Irishman
8. Adolescentes
11. Énorme
13. Asako I et II


Ne vous fiez pas trop à l'ordre, déterminé par Wheel Decide. Grand absent, Uncle Gems des frères Safdie, que le monde entier a découverts grâce à Netflix, mais dont le monde entier se foutait totalement quand ils torchaient déjà des films très corrects voire meilleurs dans les rues de New York sans un dollar en poche et qu'il fallait bouger son gros cul du canapé pour aller les soutenir en salles. 
 
 

 
Même topo pour Emmanuel Mouret, qui continue son bonhomme de chemin sans démériter. Mais nous n'avons pas attendu 2020 et son dix-huitième long métrage pour le découvrir et le saluer enfin. On était là depuis le début. Et ce film, très plaisant, à son image, manque d'un petit quelque chose (peut-être une scène très gore).




On peut aussi citer Rabah Ameur-Zaïmeche (qui est un ami à nous), dont le dernier film, Terminal Sud, a bien des qualités et met en avant un Eric Judor très crédible en victime ouïghour, mais s'avère fort plombant et cafardeux, surtout vu au cinéma un dimanche soir, le lendemain de la projo du Gloria Mundi de Guédiguian (qui est un ami aussi), hyper plombant également et formidablement anxiogène. Deux œuvres qui n'auront pas permis de faire de ce week-end a moment to remember.
 
 

 
Pas de parasite dans nos pages. Ni de pet-flamme qui tourne mal. Les gens en ont assez entendu parler. Le buzz autour des films de Grang-Bong et Sciamma-Sutra a fait son petit chemin. On a contribué au petit bouche à oreille en ne parlant pas du tout de ces films sur nos pages (puisque c'était par bouche à oreille), c'est bien assez. 
 
 

 
Constat qu'avec l'âge nous nous adoucissons. Vous l'avez remarqué, nos pages sont de plus en plus des morceaux d'amitié, de bonheur et d'amour, bref, de douceur. Or, un sentiment particulièrement agréable à ressentir, c'est celui de la réconciliation, de l'abandon de tous nos griefs contre quelqu'un qui les avait bien cherchés, qui a longtemps été notre bête noire et qui aurait mérité d'être montré du doigt sur place publique pendant un temps : Noah Baumbach. Avec les années, on a choisi de kiffer. Et c'est vrai que son Marriage Story est plutôt mieux que tout ce qu'il a fait depuis qu'il est né. Sans pour autant mériter les honneurs de notre top.
 
 


Quelque ingratitude envers nos grands cinéastes vieillissants. On sait peut-être que les mouches ont changé d'âne, que l'essentiel a déjà été dit, que l'auto-commentaire guette. C'est ce qui éjecte Douleur et gloire, pourtant douloureux et glorieux film de Pedro Almodovar, de notre classement. Alea Jacta Est. Idem pour la victime collatérale Clint Eastwood, dont La Mule et Le cas Richard Jewell sont des derniers films encourageants, mais qu'on a déjà trop longtemps pratiqué.




Au rang des absents. Pour rester dans les calanques, en terre hippique, dans la péninsule arabique, évoquons Eva en août de Jonás Trueba, véritable bol d'air frais découvert en plein mois de décembre, et authentique rafraîchissement, surtout en plein hiver. 
 
 

 
Quant à Sébastien Liveshit, il faut préciser d'abord que, pour ce qui nous concerne, nous avons fait du confinement un cloisonnement documenté et apprenant, nous intéressant particulièrement à la veine documentaire du cinéma mondial (témoin notre engouement pour La Cordillère des songes et le cinéma de Patricio Guzman). C'est ainsi que nous avons découvert le très intéressant Histoire d'un regard ou encore le beau Petite fille du génie du mal Sébastien Liveshit, dont nous avons cependant préféré honorer Adolescentes. Vivement la sortie de son diptyque Femme adulte / Vieillardes, dont le tournage a été interrompu pour raisons sanitaires.
 
 

 
Rendez-vous fin 2022 pour un beau top 2021. Il a osé !, l'OM, même combat : à jamais les premiers.


11 août 2021

Terminal Sud

Entre amis, on n'aime pas garder une arête de poiscaille en travers de la gorge. Ni une pièce de monnaie coincée sur la tranche. RAZ est appelé à la barre. Rabah Ameur-Zaïmeche. Rabah-joie Ameur-Zaïmeche. Que faut-il dire de Terminal Sud ? C'est un film ambitieux, original, âcre et âpre, acide, astringent (première fois qu'on écrit ce mot), une particularité totale qu'il partage seulement avec le venin de crotale, au PH perché au plafond (on peut aussi le décrire par la négative en disant tout ce qu'il n'est pas : doux, sucré, pâtissier, gourmand, doucereux, langoureux, en un mot réconfortant ; ce n'est pas un repas-doudou, comme le sont les coquillettes au beurre pour l'un de vos serviteurs, les rognons et roustons de bestiole quelle qu'elle soit pour l'autre). C'est un film qui ne dit pas son nom (à part sur l'affiche et au générique d'introduction, et encore, à vérifier, on arrive toujours un peu en retard dans la salle).
 
 

 
Dans le paysage cinématographique français (expression assez originale de notre part), c'est un back hole, un cheval de Troie, un hoax. Terminal Sud nous saisit au futal dès la première seconde, dès le premier plan (serré, sur le regard anxieux d'Eric Judor, impérial), pour nous larguer sur le trottoir à la sortie du cinéma, le cœur en charpie, tout repère spatial, temporel et spatio-temporel brouillé, anéanti, perdu. Tel le Zardoz qu'il est, le magicien RAZ (à ne pas confondre avec ZAZ aux œuvres plus plaisantines, plus proches d'un repas-doudou qui satisferait tout le monde, du style coquillettes aux roustons de veau) nous a maraboutés avec sa magie blanche digne des sorcières de Salem Rushdie. On n'en menait pas large devant ce film que nous avons choisi de nous tailler au pire moment possible, soit un dimanche soir, pour la dernière séance, ultime respiration d'homme libre prêt à retourner pointer au commissariat faire biper son bracelet de cheville avec un high-kick sur le petit bouton pressoir de la sonnette des flics dans un grand craquement de jogging Kipsta. 
 
 

 
Peut-on parler du film ? Aucun repère spatio-temporel. A peine le visage du méconnaissable Eric Judor nous place-t-il en terrain vague. L'atmosphère est irrespirable (pas une trace d'humidité dans l'air). On suffoque dans son siège. Les huit premiers boutons de la chemise dégrafés, on halète face à l'étau que RAZ resserre tout doucement et avec un soin maniaque. On peut quand même dire un mot du film à proprement parler : du scénario. Nous avons nommé le fameux été où nous avons vu ce film en salles, soit la fin de l'été 2019, l'été meurtrier. Judor, le poids du monde sur les épaules et la sueur de tout un peuple sous les aisselles, traîne ses guêtres de médecin sans frontières dans un bled innommé et innommable, en une époque indéfinie et indéfinissable qui nous rappelle les heures les plus sombres de l'ère Sarkozy. Pas d'échappatoire. Contrôles à toutes les frontières. Palpations ad hominem. Pression sécuritaire. Frissons dans le bas du dos. Tortures à tous les étages. Géhennes à tous les coins de rue. Exécutions arbitraires, du moins celle du spectateur. 
 
 

 
En filmant un monde qu'il ne nomme pas, RAZ nous dresse un bouquet de souffrances qui n'a pas de couleur, qui n'a pas de limites, qui n'a pas de frontières. Toute la merde du monde sur un plateau. On dit souvent que les fêlés laissent passer la lumière. Il y a au moins ce bon côté chez RAZ, dont le film est cependant un abîme de noirceur. Courageux, pertinent, sec comme une tasse de chaï latté, ce film laisse des marques, des cicatrices. Aussi nécessaire que dispensable. C'est le film terminal d'un homme en colère, d'une colère (f)roide. On aurait peut-être préféré que RAZ pète un bon câble une fois pour toutes dans un court métrage exutoire et expiatoire, mais le mal est fait, bien fait, on y a goûté, on en a pris notre grosse louche, c'était une joie et une souffrance, surtout une souffrance, espérons que l'orage est passé. On attend, tels les lendemains qui chantent, les prochains musicals du grand et unique RAZ, le mage de Serpentar, le prince des ténèbres. Notre ami RAZ.


Terminal Sud de Rabah Ameur-Zaïmeche avec Ramzy Bedia (2019)