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22 février 2020

Color Out of Space

Richard Stanley, Howard Philips Lovecraft, Colin Stetson, Nicolas Cage... Ces noms-là étaient faits pour se rencontrer. C'est en tout cas l'agréable impression que donne Color Out of Space, le premier long métrage réalisé par Richard Stanley depuis près de 27 ans, une adaptation de la fameuse nouvelle de H.P. Lovecraft, La Couleur tombée du Ciel, qui bénéficie de la mise en musique particulièrement inspirée de Colin Stetson et de la performance forcément débridée de l'impayable Nicolas Cage, cet acteur à l'exubérance sans équivalent dont l'arrivée dans le projet eut pour effet salutaire de débloquer sa production et de permettre enfin sa mise en chantier. Mais attention, si la réunion de ces différents noms sonne a posteriori comme une évidence et débouche effectivement sur un drôle d'objet cinématographique, tout à fait atypique et aimable, Color Out of Space est très loin d'être un chef-d’œuvre et ne pourra pas plaire à tout le monde. Éminemment sympathique et débordant de bonnes intentions, ce film réussit petit à petit par emporter l'adhésion, d'autant plus, sans doute, quand il est vu dans les meilleures conditions possibles : en ce qui me concerne, j'ai eu la joie de le découvrir à la Cinémathèque de Toulouse dans le cadre du Festival Extrême Cinéma, au troisième rang d'une belle salle bondée et remplie de spectateurs au moins aussi impatients que moi, en présence du réalisateur, qui a décidément l'air d'un type extra, venu échanger avec nous à l'issue de la séance, sous un tonnerre d'applaudissements mérité.





Assez inégal, très bizarrement foutu, souvent déconcertant, loin d'être entièrement réussi mais marqué par des fulgurances géniales, une générosité de chaque instant, des références bien assimilées, une liberté évidente et un humour de bon aloi : pas de doute possible, Color Out of Space est bel et bien un film de Richard Stanley et ce dernier n'a pas bougé d'un iota depuis que nous l'avions quitté. Tant mieux ! Le plaisir des retrouvailles avec ce cinéaste trop rare, à la patte si singulière et à la personnalité fantasque, est entier. On espère que, tel qu'il nous l'a annoncé, ce film actera bel et bien son retour et qu'il pourra enchaîner : Richard Stanley veut en faire le premier épisode d'une trilogie lovecraftienne, la prochaine nouvelle vouée à passer à sa moulinette sera L'Abomination de Dunwich, un programme réjouissant, mais fermons-là la parenthèse et revenons à nos moutons, ou plutôt, vous verrez, à nos alpagas. Color Out of Space s'avère étonnamment fidèle au récit de Lovecraft au point de reprendre les lignes les plus précieuses de l'auteur en guise d'ouverture et de conclusion, pour le plus grand plaisir des fans qui, dès les premiers mots prononcés en voix off et directement issus de la nouvelle, sont ainsi assurés qu'ils tiennent là l’œuvre d'un homme au moins autant épris qu'eux par son matériau de base. Après la brève description introductive signée Lovecraft, accompagnée de la musique d'ambiance oppressante de Colin Stetson et illustrée de quelques jolis plans des forêts profondes et mystérieuses de Nouvelle-Angleterre, le film nous présente la famille Gardner, citadins fraîchement débarqués dans la campagne d'Arkham dont le patriarche (Nicolas Cage) se lance avec enthousiasme dans l'élevage d'alpagas (!) et la mère (Joely Richardson), en rémission d'un cancer, pratique le télétravail depuis son grenier connecté. Ils sont parents de trois enfants parmi lesquels deux ados, une fille un brin gothique qui s'adonne à la magie noire et un garçon tendance geek qui aime fumer de l'herbe en douce. Tout bascule pour notre petite famille un peu trop tranquille quand, une nuit, une météorite atterrit au beau milieu de leur jardin, non loin du puits qui les abreuve en eau...





Admettons que Color Out of Space est peut-être un peu long, ou en tout cas laborieux, à démarrer. Richard Stanley n'est sans doute pas le plus à l'aise pour mettre en scène des séquences... normales. Cet homme-là doit être trop perché pour filmer efficacement les scènes d'exposition indispensables. On ne sait pas trop sur quel pied danser durant les premières minutes. Richard Stanley déploie d'emblée un ton déconcertant qui nous demande un petit temps d'adaptation nécessaire. C'est à partir du moment où tout se dérègle pour de bon que l'on peut se laisser aller complètement, goûter aux joies de l'horreur psychédélique, apprécier l'humour très particulier du film et ne plus tiquer à ses défauts évidents, qui passent alors définitivement au second plan. Les meilleures scènes sont celles qui parviennent miraculeusement à concilier cet humour très noir ou absurde à une horreur vraiment dérangeante car poussée assez loin et jouant sur différents tableaux, à la fois purement visuelle et psychologique. Le meilleur exemple de cette juxtaposition heureuse de tons qui me vient à l'esprit est sans conteste cette scène terrible durant laquelle Nicolas Cage qui, découvrant à la télé la retransmission de son interview loufoque donnée à la chaîne régionale le matin même, se plaint de la tronche qu'il se paye à l'écran tandis que sa femme prépare le repas en découpant des carottes dans la cuisine (c'est jamais une bonne idée de découper ainsi des légumes dans un film d'horreur, le couteau utilisé est toujours disproportionné et, en général, il y a au moins un doigt qui y passe...). A l'aide efficace d'une nappe sonore allant crescendo, la tension monte rapidement via un montage alterné très simple mais bien mené entre des gros plans sur le couteau se rapprochant de façon de plus en plus menaçante des doigts de la maman et des plans du salon où un Nicolas Cage, irrésistible, se lamente de son allure et plus particulièrement de ses cheveux, pour une blague tout à fait bienvenue, lui dont les drôles de tignasses qu'il arbore de film en film sont régulièrement moquées sur les réseaux. Le plus petit de la famille finira par faire le lien entre les deux actions en allant voir sa mère dans la cuisine, pour un dénouement forcément saignant. Le suspense et le comique font ici très bon ménage, ce qui place le spectateur dans une situation inconfortable et réjouissante. D'autres scènes proposent le même mélange de registres pour un effet à la fois jubilatoire et déconcertant que l'on peut tout à fait juger fidèle à l'esprit de Lovecraft tant le style paroxystique de ce dernier, se plaisant à la surenchère et volontiers excessif dans son écriture, offre bien souvent une impression identique : on peut s'amuser et trembler à la lecture de ses plus grands textes. En fin de compte, si l'on devait chipoter, la seule entorse notable à l'esprit d'HPL c'est cet exemplaire du Necronomicon, d'apparence tristounette, qui ne devrait pas pouvoir traîner négligemment dans la chambre d'une ado...





La petite famille se désintègre donc progressivement sous nos yeux sous l'influence pernicieuse de la couleur tombée du ciel, chacun tombant à sa manière dans la folie et Richard Stanley de se lâcher autant qu'il peut, avec parfois quelques loupés, certes, mais une générosité délirante telle qu'on ne peut que s'incliner et assister, béat, au spectacle amusant de la dégénérescence totale des lieux et de ses habitants. Point crucial attendu et inévitable d'une adaptation de cette nouvelle : la représentation de ladite couleur et de ses diverses manifestations. Malgré un budget très modeste, force est de constater que Richard Stanley s'en tire avec les honneurs et nous propose quelques passages de toute beauté, où l'on en prend littéralement plein la yeux et les oreilles (si cela avait été techniquement possible, nul doute que le réalisateur en aurait aussi voulu à notre odorat puisque Nicolas Cage se plaint d'une odeur répugnante dès la découverte de la météorite maudite). Stanley fait en effet le choix risqué, mais encore une fois payant, d'y aller à fond. C'est le plus souvent réussi et cela donne lieu à quelques très bonnes trouvailles, en particulier cette idée des déformations de l'image, comme si la pellicule était malmenée, aspirée, brouillée par des interférences avec l'entité extraterrestre indiscernable, ce qui culmine lors d'un final dément. La transformation progressive du paysage autour de la maison, sous l'influence néfaste de la météorite, constitue également un spectacle plaisant : la végétation est de plus en plus luxuriante avec des fleurs étranges et des lianes envahissantes qui surgissent du sol et dont les couleurs sont des déclinaisons du pourpre électrique venu de l'espace.





On est surpris aussi de découvrir progressivement à quel point le film s'enfonce dans l'horreur la plus crue. Richard Stanley, comme bien d'autres réalisateurs qui se sont essayés avant lui à l'exercice périlleux d'adapter Lovecraft (Brian Yuzna et Stuart Gordon en particulier, auxquels on peut quasiment ajouter John Carpenter si l'on prend le cinéma lovecraftien au sens large), verse carrément dans le body horror lorsque le film monte d'un cran dans l'épouvantable. Il fait alors l'heureux choix des effets spéciaux artisanaux, employés aussi souvent que possible. La plus affreuse monstruosité qui nous est montrée, que je fais attention de ne pas vous révéler pour ne rien vous gâcher et parce qu'elle est précisément indicible, prend ainsi une forme très soignée, pour un effet de dégoût garanti dont on peut de nouveau estimer qu'il se rapproche de très près de l'effet que produit la lecture des descriptions méticuleuses de l'écrivain de Providence. Au-delà de ça, l'intelligence du cinéaste est aussi d'avoir considérer l'univers lovecraftien dans son ensemble. Loin de faire partie de ceux qui cherchent d'abord à coller au plus près du récit, en allant par exemple jusqu'à le resituer dans les années 30, ou qui ignorent plus ou moins volontairement ce qui a déjà été fait au cinéma comme ailleurs à partir de cette même source d'inspiration, Richard Stanley démontre sa connaissance de Lovecraft et de son influence en ne tombant jamais dans les images attendues et déjà vues (d'où les alpagas !), et en lui adressant aussi des pieds-de-nez malins. Cela passe par des choix aussi simples qu'intelligents, comme une place assez importante laissée aux personnages féminins ou encore l'attribution railleuse du nom de l'écrivain à l'un des personnages, le narrateur (Elliot Knight), un jeune étudiant noir de l'université de Miskatonic. On note également de nombreux clins d’œil appuyés à The Thing, que Stanley doit justement considérer comme ce qui s'est fait de mieux en termes de déclinaison lovecraftienne au cinéma. Ces références n'apparaissent jamais gratuites ou simplement là pour satisfaire le spectateur et s'assurer de sa complicité, non, elles s'incluent dans une démarche cohérente et participent au fonctionnement d'un film tout à fait conscient de ce à quoi il s'attaque. 





Un mot sur l'inévitable Nicolas Cage, dont aurait légitimement pu craindre qu'il transforme le projet en une vaste farce, en une de ces séries b qu'il semble affectionner particulièrement et qu'il enfile comme des perles à son interminable filmographie. L'acteur apparaît ici comme le choix idéal, comme l'homme de la situation. Richard Stanley se sert parfaitement de lui : sa folie et son côté imprévisible sont mis au service du récit et non l'inverse (comme cela pouvait être le cas dans Mandy, autre trip horrifique psychédélique produit par SpectreVision). De manière très inattendue, Nick Cage campe un excellent personnage lovecraftien, dont la folie ou la mort sont les seules issues possibles. La star a bien quelques moments qu'il fait totalement siens, des courtes scènes où il se lâche de façon très outrancière ou des répliques peut-être improvisées qu'il sort comme nul autre ne l'aurait fait, autant de passages qui pourraient d'ailleurs trouver une place de choix dans les nombreuses compilations des coups d'éclat de l'acteur montées par ses fans qui existent déjà sur youtube, mais cela fait toujours sens avec la folie grandissante de son personnage et du film tout entier. Il y a quelques moments hilarants, qui s'ajoutent avec harmonie à la folie de l'ensemble : il faut voir Nicolas Cage servir fièrement son cassoulet à ses enfants, parler avec amour de son modeste troupeau d'alpagas, "l'animal du futur", les traire avec soin et boire leur lait. Il faut le voir péter les plombs dans sa bagnole qui ne démarre pas, "the car is not happening", goûter ses fruits pourris et les jeter rageusement, "slam dunk !", puis, d'un seul coup, retomber comme un soufflé et se montrer tendre et affectueux avec son interlocuteur incrédule. Ce type-là est au moins aussi atteint que son cinéaste. Dick et Nick, il était évident qu'ils ne pouvaient que bien s'entendre !





Richard Stanley dit avoir puisé dans son histoire personnelle, celle de sa propre famille, ce qui peut laisser songeur quand on voit ce qu'il advient de chacun d'eux à l'écran. On ne doute pas cependant de l'aspect intime de la chose tant il parvient effectivement à insuffler une part indéniable d'horreur psychologique à son film par des évocations, explicites ou implicite, au cancer de la mère. Tout ça n'est pas du chiqué. Se confiant à nous à l'issue de la projection, Richard Stanley nous a raconté que Lovecraft était l'auteur préféré de sa défunte mère, morte d'un cancer bien avant le tournage du film. Elle lui lisait les nouvelles pour qu'il s'endorme quand il était petit (on voit ce que ça a donné...) avant que, bien des années plus tard, les rôles ne s'inversent et que Richard Stanley les lui lise à son chevet, pour lui offrir un peu de réconfort. Il eut le temps d'annoncer à sa mère qu'il allait réaliser une adaptation, mais celle-ci, connaissant peut-être les nombreux projets malheureusement avortés de son fils, n'y crut pas une seconde. En y mettant autant de cœur, notre cinéaste fou a signé un vibrant hommage à l'écrivain ainsi qu'à sa mère, une œuvre riche qui porte son empreinte, reconnaissable entre mille. Alors certes, le film, branlant, cahoteux, aurait pu être raccourci et mieux construit, on se demande ainsi pourquoi le cinéaste s'éloigne régulièrement de la ferme et refuse ainsi le pur huis clos, au détriment de la tension et  de la tenue du récit. Certains personnages n'apportent pas grand chose, quand bien même ils sont au demeurant amusants (je pense surtout à Ezra, l'original qui vit dans sa cabane au fond des bois, paraît-il inspiré d'un pyrénéen qui enregistrerait les sons extraterrestres – ce que l'on a aucun mal à croire) et quelques effets spéciaux, parmi ceux réalisés en CGI, s'avèrent moins réussis. Mais au diable ces petites réserves, ce ne sont là que des bémols qui finissent complètement noyés par le généreux torrent de folie et d'horreur co(s)mique que laisse se déverser sur nous Richard Stanley, dont nous saluons le retour fracassant avec toute notre sympathie. Vivement la suite !


Color Out of Space de Richard Stanley avec Nicolas Cage, Joely Richardson, Madeleine Arthur, Q'orianka Kilcher et Tommy Chong (2019)

3 juillet 2018

Hérédité

J'espérais participer à l'enthousiasme ambiant autour du premier long métrage du jeune Ari Aster (31 ans), considéré par beaucoup d'observateurs comme le meilleur film d'horreur sorti depuis des lustres. Hélas, je vous le dit tout net : malgré toutes mes bonnes intentions, je n'ai pas vraiment accroché, c'est comme ça, je n'y peux rien. Je suis peut-être "passé à côté", j'ai trouvé ça plus proche des Conjuring, Insidious, Ouija et compagnie que des grands classiques de l'horreur auxquels les critiques les plus enflammées le rapprochent volontiers. A l'image des films signés James Wan, Hérédité tutoie régulièrement le grotesque, le ridicule, le grand guignol et même parfois la parodie. Plus gênant encore, il échoue 9 fois sur 10 à faire peur malgré la débauche de moyens déployés à cette fin. Bien sûr, la peur ressentie devant un film est toujours très subjective et il s'agit là de mon ressenti personnel : le fait est que j'ai systématiquement baillé devant les scènes qui se veulent les plus tendues.




A la réflexion, lorsqu'on s'interroge plus profondément sur cet accueil dithyrambique, on en vient à se dire que Hérédité a peut-être effectivement un petit quelque chose bien à lui : un grain de folie, une certaine allure, et cela suffit à le faire sortir du lot. En mélangeant différentes terreurs, de la plus insidieuse et banale à la plus extraordinaire et surnaturelle, en jouant sur plusieurs tableaux pour mieux nous paumer, Ari Aster confère à son film une bizarrerie pas totalement inintéressante. En dehors de cela et de quelques plans particulièrement inspirés (comme Toni Collette qui paraît marcher sur le plafond avant que l'image ne se renverse), j'ai plus de mal à trouver de vraies grandes qualités à cette première œuvre assez confuse, beaucoup trop tarabiscotée et tordue pour emporter mon adhésion. C'est d'ailleurs une triste tendance actuelle : c'est en inventant des histoires toujours plus alambiquées que les auteurs de bobines horrifiques essaient de trouver de l'originalité ; en vain, le salut du genre passant plus souvent par la simplicité et l'économie de moyens.




Hérédité se veut à la fois une tragédie familiale hantée par les fantômes du passé et un pur film de trouille où le surnaturel est au rendez-vous, convoqué à grands renforts de séances de spiritisme et de sorcellerie. On nage quelque part entre Shyamalan et Polanski, mais à quelques lieues en-dessous... Le film s'ouvre sur l'enterrement de la grand-mère, un personnage au rôle central, au cœur de toutes les tensions, dont la menace planera sur toute la famille et tout particulièrement sur sa fille, incarnée par Toni Collette, une maman psychologiquement éreintée, qui devra ensuite gérer une gamine (l'étrange Milly Shapiro) au comportement de plus en plus inquiétant. Des signes ne présageant rien de bon et des événements alarmants se multiplient jusqu'à ce qu'un drame terrible ne vienne encore davantage perturber tout ce beau monde et tout dérégler définitivement, à commencer par l'aîné (Alex Wolff).




Le deuil, les maladies mentales et la culpabilité des parents et des aînés sont des thèmes lourds que le jeune Ari Aster choisit toujours d'aborder de manière très frontale. Cela dérange parfois un chouïa, mais la barque paraît un poil trop chargée pour réellement faire effet. Le malaise ne pointe que très timidement, la peur est trop attendue et appuyée, par la musique de Colin Stetson notamment, pour opérer. Paradoxalement, c'est quand Ari Aster se lâche pour de bon qu'il parvient à trouver un ton plus singulier et réussit à faire relever les yeux. Le cinéaste multiplie alors les effets, quitte à convoquer tous les poncifs du genre, des personnages en lévitation aux rêves emboîtés en passant par les combustions spontanées et les insectes invasifs, pour un déluge d'horreur assez réjouissant. La toute fin du film, bien que grotesque, est sans doute la partie la plus sympathique. On regretterait presque qu'il s'arrête là et n'aille pas plus loin dans le n'importe quoi pseudo-religieux et sectaire, thème très à la mode. On verra ce qu'Aster fera par la suite, il pourrait s'agir d'une première œuvre brouillonne mais annonciatrice de belles choses à venir...




Mis sur la touche par le scénario fourre-tout et approximatif d'Ari Aster, je suis resté très extérieur à l'histoire et aux situations dépeintes, au point de les tourner en dérision et d'imaginer l'humour qui pourrait en découler si certaines d'entre elles étaient poussées à peine un peu plus loin. Ça n'était pas une manière instinctive de me protéger face à la terreur, oh que non ; et mon éthique de blogueur ciné m'oblige à présent à vous prévenir du nombre considérable de spoilers qui vont suivre. Je n'ai pas cru en ces personnages si torturés. Je n'ai pas vu un seul instant l'affection que pouvait porter le grand frère pour sa sœur, je n'ai donc pas compris son mal-être suite à la mort tragique de la petite, ni la détresse de sa mère. Rien à fiche ! D'ailleurs, cette gamine chelou à tendance sociopathe, sosie dégénéré du Kenny de South Park avec son haut à capuche qui en a poussé plus d'un à associer Ari Aster à Nicholas Roeg (on peut effectivement penser à la chose en imper rouge de Don't Look Now) : n'aurait-on pas déjà vu ça environ des milliards de fois ? Certes, aucun enfant démoniaque du cinéma fantastique n'a jamais produit des bruits de bouche si ridicules, mais s'agit-il vraiment là d'une nouveauté que l'on attendait tous ? Pas sûr... Il y a là-dedans de nombreux éléments qui prêtent à rire quand ils devraient foutre les chocottes ou déranger, c'est bien dommage. 




Revenons sur ce qui est à l'évidence la scène-clé du film : le fameux accident de voiture, choc traumatique qui fera définitivement basculer la mère dans la folie. A la demande de la matriarche, le grand frère emmène donc sa sœur flippante à une soirée de lycéens. Là-bas, la petite s'emmerde sec et choisit de noyer son ennui dans la bouffe. Elle s'attaque ainsi à un brownie particulièrement appétissant, alors qu'il nous a bien été indiqué auparavant, et assez lourdement, que la gosse est allergique aux fruits à coque. Pendant ce temps, le reuf fume de la ganja à grandes bouffées et essaie de choper une meuf qui le fascine (assez mignonne, j'avoue), jusqu'à ce que la gamine, n'arrivant plus à respirer, déboule dans la piaule, en pleine crise ! Ni une ni deux, le grand frère doit la rapatrier fissa à l'hosto le plus proche : il prend la caisse, pied au plancher, puis fait une embardée terrible pour éviter un renard (ou une biche ? un truc orange en tout cas) qui piquait un roupillon au beau milieu de la route (classique). A l'arrière, la gosse avait baissé sa vitre pour passer toute sa tronche par la fenêtre et ainsi essayer de trouver un peu d'air. Dans la panique, le conducteur novice ne peut éviter un grand poteau électrique, celui-là même où l'on avait pu apercevoir, à l'aller, un symbole occulte gravé dans le bois. Le véhicule frôle et heurte à pleine vitesse le pylône, par côté, ce qui provoque la décapitation instantanée de la gamine !




Il faut à présent saluer tout le talent d'Ari Aster. Celui-ci choisit, à ce moment fatidique, de ne rien nous monter, laissant faire tout le travail à notre imagination, qui carbure à plein tube, et c'est encore plus horrible. On devine simplement ce qu'il s'est passé, dans le noir complet de cette nuit maudite et la soudaineté terrible de l'accident. On se construit alors l'image la plus marquante du film. Une image qu'on ne voit pas, à l'instar du fameux bébé de Rosemary, chez Roman Polanski. On pense seulement à ce corps coupé en deux, la plus grande partie gisant sur la banquette arrière, l'autre bout ayant disparu dans l'inconnu, et c'est réellement dérangeant. Pour cette scène, j'adresse mes plus sincères félicitations à Ari Aster. Il réussit haut la main sa scène-clé ! 




Mais ce qu'il y a d'encore plus étonnant, c'est bien la réaction du conducteur sous influence, le grand frère pas tout à fait irréprochable sur ce coup-là. Bagnole à l'arrêt, il reste enfoncé dans son siège, les mains collées au volant. Il regarde à peine dans le rétro et la caméra épouse ce timide mouvement oculaire, avant de s'arrêter pour ne rien dévoiler et nous permettre de créer le reste. Puis il fixe le sombre horizon, droit devant lui, le regard ahuri, pendant de longues secondes, et finit par dire tout haut "Tout va bien... Tout va bien". Après ça, il reprend la route et rentre à la maison familiale, se gare tranquillement devant la porte du garage, puis monte se coucher dans sa chambre, tête basse. Le spectateur est alors très déconcerté. Ce n'est qu'au petit matin, quand on devine la maman s'en aller prendre la voiture et que son cri d'horreur lointain perce le silence matinal, tandis que la caméra continue de nous montrer le visage impassible du frère, que l'on réalise encore un peu plus la scène de la veille. Terrible, non ? On ignore les réactions que l'on peut avoir dans de telles circonstances, et je n'ai jamais vécu de drames approchant, même lors du décès tragi-comique de mon chat Toxic, mais l'attitude du frère ne manque pas d'interroger. On tient là un gars qui décapite sa propre sœur en roulant comme un con puis laisse le corps, ou ce qu'il en reste, dans la bagnole et s'en va au lit se coucher !




Un autre moment plus drôle mais moins réussi survient quand la très perturbée Toni Collette raconte ses crises de somnambulisme à sa nouvelle meilleure amie (qui s'avérera être possédée par l'esprit démoniaque de sa défunte mère !). Quand Toni Collette traverse une période sans, elle ne fait pas semblant, elle ne se contente pas de se balader en pyjus dans son immense baraque et de mettre des coussins dans le frigo. Non non non. C'est un peu plus tendu. Une nuit, elle est sortie de son somnambulisme dans la chambre de ses deux enfants : elle les avait aspergés d'essence et tenait un briquet dans la main. Les deux gosses se sont alors réveillés en pleine panique. Et Collette de préciser à son amie "Le timing n'était pas bon, c'était une période assez mauvaise avec mon fils, on ne s'entendait pas." En effet, je pense qu'une autre nuit, ça serait beaucoup mieux passé ! Se faire arroser de gasoil et menacer d'être brûlé vif par sa propre mère, il y a pour cela des nuits mieux choisies que d'autres... "Cette nuit j'suis partant M'Man, fous-moi le feu, allume-moi !". Non mais tu parles d'un dialogue à la con je vous jure ! Ari Aster aurait dû relire ce passage-là...




Bref, Hérédité, dont le titre sonne assez mal, m'a parfois laissé sur le carreau. Ceci dit, je n'ai peut-être pas pigé toutes les subtilités du script... Il s'agit grosso mierdo d'une histoire de démon, de sorcellerie et de spiritisme, pas beaucoup plus maligne que celles des films cités dans mon premier paragraphe. Une sorte de malédiction qui se transmet par la mère dans une famille déjà pas piquée des vers (la grand-mère avait l'air peu commode et plus branchée magie noire que mots croisés). Ensuite, c'est autour de la gamine d'être en quelque sorte possédée. On apprend à la toute fin que c'est l'esprit de Paimon qui fait ses siennes, un des huit ou neuf Démons de l'Enfer. Ça rend les gens pas bien, peu clairs. La preuve : la petite à la tronche inquiétante tue des oiseaux par télékinésie puis coupe leurs têtes avec des ciseaux, ce qui ne se fait pas. On a tous eu des jeux d'enfants un peu borderline, mais même moi, je n'étais jamais allé jusque là, je me contentais de tailler les poils de mes chats, pour leur faire des coupes iroquoises du meilleur effet.




On comprend aussi, lors d'ultimes minutes particulièrement riches en enseignements, que le démon convoitait le corps, naturellement plus fort, du frère aîné, car c'est un mâle, et le démon préfère les hommes (il s'était planté en intégrant la p'tite sœur d'emblée, con de Paimon !). Entre temps, il est surtout passé par Toni Collette, complètement ingérable du début à la fin, parfois bluffante dans son jeu d'actrice, le reste du temps proche du ridicule. Tout cela sous les yeux d'un Gabriel Byrne bien lugubre et fantomatique, qui doit bien se demander dans quelle famille il a foutu les pieds et ne fait que réclamer à ses gosses pendant tout le film qu'ils ôtent leurs godasses une fois entrés ! Hérédité est bien un film de son époque, l'horreur #MeToo : le patriarche ne sert à rien et fait presque pitié, ce sont les femmes complètement timbrées qui mènent la danse ! On ressort de là en ayant appris un brin de spiritisme, mais rien de neuf à vrai dire. Il existe des mots magiques pour invoquer les esprits mais je ne les ai pas tous retenus. Chawarma, Prorata, Niktou, des trucs comme ça... Dommage, j'aurais pu tester à la maison, il suffit d'un verre cylindrique et d'une bougie ! En attendant, et malgré l'état mitigé dans lequel me laisse son premier long métrage, je donne tout de même rendez-vous à Ari Aster pour le suivant.


Hérédité d'Ari Aster avec Toni Colette, Milly Shapiro, Alex Wolff et Gabriel Byrne (2018)