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29 novembre 2015

Take This Waltz

Il y a des films qui vous dégoûteraient de l'Amour et de la vie en couple. Il y a des films qui auraient le don d'endurcir illico les plus insatisfaits et malheureux célibataires. Take This Waltz, deuxième long métrage écrit et réalisé par l'actrice Sarah Polley, est tout à fait de ceux-là. On y suit les hésitations et les malheurs existentiels de Michelle Williams, heureuse épouse de Seth Rogen (comment peut-on ?) tombée éperdument sous le charme de son voisin, un beau brun de 57 kilogrammes (Luke Kirby's Dream Land). Elle aime les cheveux crépus et la gentillesse à toute épreuve du premier ; elle est irrésistiblement attirée par les yeux azuréens et les chemisettes à carreaux du second. Elle ne se lasse pas des bons plats cuisinés de l'un, concepteur de recettes de cuisine à base de poulet de son état ; elle est tout simplement en extase face aux petits dessins à l'encre de Chine et à l'exceptionnelle endurance du second, artiste maudit et conducteur de pousse-pousse de profession (les métiers de chacun ont au moins le mérite d'être originaux, même s'ils ne justifient pas leurs baraques d'enfer et leur train de vie en général). Bref, Michelle Williams ne sait pas quoi faire, ses certitudes vacillent, son mariage est en danger. Pendant 1h30, elle tergiverse, puis finit par craquer. Le film, d'un romantisme fabriqué imbuvable, atteint alors des sommets dans l'horreur et l'innommable.




Pour bien nous montrer le bonheur total dans lequel nage Michelle Williams quand celle-ci a pour de bon décidé de quitter son moche époux pour les bras maigrelets du voisin, la caméra de Sarah Polley se met à tournoyer follement autour d'une gigantesque pièce faite de mille colonnes (comme je vous l'ai dit, tous les personnages vivent dans des palaces impossibles). Comme dans un insupportable clip, la "scène" de cette nouvelle vie conjugale change systématiquement quand la caméra passe derrière l'une des colonnes, sans transition visible. Michelle Williams et son jules jouent tranquillement au Scrabble... partagent un bon vin rouge et quelques tapas... se chuchotent des mots doux et se câlinent tendrement ...puis baisent comme des animaux sauvages ! D'abord dans une position inspirée des plus craspecs porno US, avec le pied du mec posé sur la joue de sa partenaire consentante, et ensuite dans une position plus banale où Michelle Williams se défoule cette fois-ci sur son homme, quitte à risquer une rupture de l’albuginée et des corps caverneux. Bref, le petit couple déglingué se démonte passionnément, et on est censé trouver ça sublime, alors que la mise en scène, déjà vue mille fois ailleurs, fout la gerbe en plus du tournis. En ce qui me concerne, j'espérais en secret que ce petit spectacle se prolonge, dure encore, j'attendais qu'on nous propose un petit abécédaire du kama sutra et j'imaginais qu'on irait crescendo dans la sauvagerie et le dégueulasse. Mais c'était bien trop espérer de Sarah Polley, cette femme n'a en réalité aucune suite dans les idées : ce passage ne dure pas assez pour être marrant, juste ce qu'il faut pour foutre les nerfs à vif !




Que dire de la prestation de Michelle Williams ? La filmographie de l'actrice ressemble à un abominable fourre-tout avec peut-être, en guise de très mince fil rouge, la volonté apparente de tourner avec des auteurs plus ou moins respectés et reconnus. Elle combine le pire et le meilleur du cinéma américain, du film indé imbuvable (il y en a beaucoup) au vrai film d'auteur remarquable (ses collaborations avec Kelly Reichard), en passant par le gros blockbuster qui tâche (Le Monde fantastique d'Oz) et le biopic à Oscars raté (My Week with Marilyn). A chaque fois, l'actrice est totalement à l'image du film dans lequel elle joue. Elle est excellente et bluffante dans Wendy & Lucy. Elle fout la rage en Marilyn Monroe. Et elle déprimerait donc n'importe qui dans Take This Waltz, où son regard perdu et ses gestes hasardeux siéent parfaitement à son insupportable personnage. Cette actrice et ses choix de carrière sont tour à tour désolants et encourageants. En réalité, je crois qu'elle commence à me fatiguer. Cette fois-ci, je ne lui jetterai pas la pierre, je viserai plutôt Seth Rogen, c'est plus facile : il est tout gros et je n'aime pas son énorme visage.




D'après ce que j'ai lu sur internet, beaucoup s'accordent à dire que le personnage campé par Michelle Williams est une chieuse XXL qui mérite un bon coup de pied au cul. C'est bien, je suis d'accord, je me joins au pugilat. Beaucoup prétendent aussi que le film est joliment filmé, parfaitement mis en scène, qu'il fourmille de belles images et de plans magnifiques. Là par contre, je m'inscris en faux. Sarah Polley développe une esthétique "instagram" faite de flous et de contre-jour intempestifs qui se veut paradoxalement naturaliste et proche des corps (Michelle Williams s'y fout à poil une demi dizaine de fois, et on s'en passerait volontiers) dont le résultat est très souvent d'une incroyable laideur. Le tout est enrobé de quelques chansons sans doute directement issues de l'iPod de la réalisatrice, fan de Micah P. Hinson, et le film emprunte son titre à un morceau du pauvre Leonard Cohen qu'on ne pourra plus jamais écouter librement.




Savoir que Sarah Polley a écrit et réalisé ce film qu'elle doit présenter et considérer comme une œuvre infiniment personnelle inspire le plus profond mépris. C'est typiquement un film qui pense cerner des "trucs" de couple bien connus (les petits jeux amoureux de Seth Rogen et Michelle Williams peuvent rendre fou), qui veut parler directement et intimement à son auditoire, le remuer dans son expérience personnelle, le questionner au plus profond de lui-même. En ce qui me concerne, quand, effectivement, le film me parlait un peu, j'avais envie de m'insulter copieusement puis de filer sous la douche fissa, comme pour me nettoyer de cet affreux rapprochement et pour avoir définitivement et strictement aucun rapport avec cette horreur signée Sarah Polley. Ce film m'a dérangé. J'en ai fait des cauchemars terribles où la ganache de Michelle Williams était remplacée par celle de ma chère et tendre. Véridique.


Take This Waltz de Sarah Polley avec Michelle Williams, Seth Rogen et Luke Kirby (2011)

3 avril 2011

Splice

Le cinéaste canadien d'origine porto-ricaine Vincenzo Natali est un roi de la tag-line et de l'idée qui tue. C'est un cinéaste spécialisé dans la science-fiction et qui carbure aux pitchs accrocheurs généralement basés sur une idée aussi simple qu’intrigante et originale. Il s'est fait connaître du grand public en 1997 avec Cube, où l'on pouvait lire sur l'affiche : "Ne cherchez pas une raison, cherchez plutôt une putain d'issue !". Le film, que ses quelques suites n'ont pas aidé à nous faire comprendre, fut un immense succès commercial et gagna plusieurs prix. Je l'ai moi-même vu une paire de fois, avec toujours la même sensation de me croire, à l'instar des personnages, coincé dans un Rubik's Cube géant, peut-être aussi parce que j'habite dans un hideux HLM... Quelques années plus tard, avec Nothing, Vincenzo Natali réalisait le rêve de deux gros geeks attardés : faire disparaître le monde extérieur. Résultat : le duo de fans des Chevaliers du Zodiaque se retrouvait enfermé dans une maison plantée au milieu d'un néant blanc infini, dotée d'un sol étrangement rebondissant. Vincenzo Natali est comme ça : il a toujours une idée de départ pouvant se résumer en une ligne qui lui fout la trique, puis il torche un film de SF entier à partir d'elle. Mais ça se finit généralement en eau de boudin, car Natali a bien souvent du mal à terminer correctement ses films et à trouver un second souffle une fois que les possibilités offertes par son concept de base ont toutes été éventées.



Quid de Splice, son dernier rejeton ? Pas vraiment de pitch de fou ici. Vincenzo Natali, qui a apparemment toujours cherché à imbriquer des thèmes philosophiques dans ses films de genre, nous offre une nouvelle déclinaison du mythe de Frankenstein ou le Prométhée moderne et revient ainsi aux sources de la science-fiction. Dans Splice, un couple de savants surdoués réussit à créer un être vivant d'une nouvelle espèce à partir de leur ADN mêlé à celui de différents animaux de type skons ; mais le spécimen va peu à peu échapper à leur contrôle... Avec cette histoire, Natali cherche à brasser différents thèmes et problématiques assez universels, déjà longuement abordés par le passé (on pense notamment à La Mouche de David Cronenberg), mais éternellement revisitables. Le cinéaste choisit également de rattacher ces sujets à des questionnements sur les rapports familiaux et sur la vie de couple. Natali va le plus loin possible dans son idée d'observer le complexe d’Oedipe et clôt son film sur une petite leçon de morale claire et nette, "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme", doublée d'un petit "On n'apprend jamais vraiment de ses erreurs".



Hélas, le talent de Natali a des limites. Il n'est pas toujours à la hauteur de ses ambitions, quant à elles bien réelles, et dont on peut même louer l'existence, car il s'agit d'une qualité devenue trop rare dans le cinéma de genre outre-atlantique. Splice perd en crédibilité quand son réalisateur s'aventure trop explicitement sur les thèmes qu'il aborde. Le couple d'acteurs vedettes fait tout son possible, mais les dialogues ne font pas le poids et les situations manquent parfois de cachet, la mise en scène, efficace quand il s'agit de scènes d'action, ne les élevant pas. Et au contraire, le film est plus intéressant quand il ne dit pas tout, quand il nous fait par exemple deviner certains aspects du vécu de ses personnages, par ailleurs plutôt bien dessinés. Mais Natali s'égare progressivement et finit même par se perdre pour de bon lors d'un final assez grotesque et terriblement poussif, dont certes le suspense fonctionne quand même, mais qui rabaisserait presque l'ensemble au niveau d'un film de monstre hasardeux qui ne sait plus comment se terminer.



Splice se suit néanmoins avec un réel plaisir, chose que je n'avais pas ressentie depuis un bail devant un film de ce genre. Après un générique d'introduction clipesque et d'assez mauvais goût, inspiré en droite lignée de ceux de David Fincher, on est agréablement surpris de découvrir un film calme et globalement bien pensé, qui se renouvelle régulièrement et tient en attente son spectateur, avec une histoire sympa, musclée par de bons effets spéciaux et par l'approche de quelques thèmes métaphysiques bienvenus. Les effets spéciaux, et c'est à souligner, sont en effet très réussis, avec le choix heureux de limiter les images de synthèse au profit de trucages à l'ancienne, maquillages, caoutchouc, etc. D'ailleurs, Natali filme aussi plutôt bien la bizarrerie physique de ses acteurs vedettes, Adrien Brody et Sarah Polley, mise en exergue avec l'apparente pureté du monstre, dont l'aspect est réussi. Bref, il y a donc beaucoup de choses positives, et c'est ce sentiment qui l'emporte malgré l'arrière-goût désagréable laissé par la fin du film. Une fin qui demeure regrettable et où l'on sent bien que le réalisateur a abandonné son navire avant de toucher la côte, ce qui est d'autant plus triste après un périple rondement mené. Bien qu'il ne déroge pas à la règle des fins pourris, problème récurrent de la filmographie de Natali, Splice mérite quand même d'être vu. C'est une semi-réussite plus qu'un semi-échec. Un film dont on préfère retenir les quelques qualités et les bonnes intentions de son auteur.


Splice de Vincenzo Natali avec Sarah Polley, Adrien Brody et Delphine Chanéac (2010)