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6 juin 2014

La Chambre bleue

Évoquant, il y a six ans déjà, dans ces pages, les deux premiers films de Mathieu Amalric, je citais un célèbre précepte Truffaldien : "Faire un film contre le précédent". Amalric n'a cessé depuis, et il en est à son cinquième film, de se renouveler, de tout reprendre à zéro, d'aller systématiquement contre ce qu'il a déjà fait. Ceci étant dit, s'il faut chercher un lien entre La Chambre bleue et un autre jalon de sa courte mais déjà passionnante carrière, on peut prendre le risque d'avancer qu'il renoue plus ou moins avec l’esthétique du Stade de Wimbledon. Par conséquent en rupture avec son dernier film en date, le remarquable Tournée, le cinéaste recolle avec la création d'ambiances délicates fondées sur des instants suspendus, et avec une esthétique - notamment centrée sur des gros plans, des décadrages et une profondeur de champ en longue focale - vouée à prélever des détails, des couleurs et des lumières sur les décors ou sur les corps, dans une mise en scène attentive, impressionniste et voluptueuse. Dans Le Stade de Wimbledon comme dans La Chambre bleue, cette esthétique est particulièrement travaillée dans les séquences d’introduction, d’une poésie totale dans le film de 2002, doublée ici d’une forme étonnante de picturalité.




Quand bien même La Chambre bleue a été réalisé dans l’urgence alors que le tournage du Stade de Wimbledon s’était entendu sur toute une année, la mise en scène d’Amalric a sans doute gagné en maîtrise et en maturité en douze ans, et on le constate assez rapidement. Pourtant je ne peux m’empêcher de trouver plus de grâce, plus de vie et plus de beauté dans les premiers plans tremblants, fébriles, lumineux du Stade de Wimbledon, avec Jeanne Balibar à bord d’un train bientôt en panne pour Trieste, que dans les plans fixes, précis et très composés qui font la première séquence du film présenté à Cannes en mai de cette année, où Amalric lui-même et sa nouvelle compagne, Stéphanie Cléau, discutent dans une chambre d’hôtel, nus, après l’amour.




Mais on peut aussi rapprocher - et séparer... - les deux films sur leurs scénarios, ou plutôt sur leur(s) défaut(s) de scénario. Défaut, au singulier, dans le sens de manque, pour Le Stade de Wimbledon, film déjà basé sur un roman, de Daniele Del Giudice, mais un roman sans intrigue forte, au propos très lâche, abordé comme un quasi prétexte pour filmer les allers et retours d’une femme sous le soleil dans un film d’errance, de vacance, au sens strict. Défauts, au pluriel, compris comme apories, ratés, pour La Chambre bleue, adapté d’une romance policière de Simenon très construite quant à elle. L’intrigue, telle que scénarisée par Amalric et sa compagne, assez bien ficelée et savamment structurée, se tient, évidemment, nous tient aussi, relativement, et préserve au final son lot de mystères irrésolus. Mais le script a malgré tout de lourds défauts, et pas des moindres : les personnages. Pas assez fouillés peut-être, trop lointains, trop distants, leurs passions nous restent étrangères, et leurs motivations de fait peinent à nous sembler claires ou à nous intéresser suffisamment. Faute d’implication, et malgré des acteurs impeccables (d'Amalric lui-même à Léa Drucker, en passant par Laurent Poitrenaux ou Serge Bozon), on reste insensible au drame qui se joue sous nos yeux, d’une froideur certainement voulue mais qui finit néanmoins par geler l’œuvre et la faire passer pour morte. Le film s'étrécit au format 4/3 de l'image, sans doute voué, et judicieusement, à susciter la picturalité des plans évoquée plus haut (ces prélèvements de détails dans la chambre d'hôtel ou dans celle du tribunal), via toute une série de tableaux dressés par le cinéaste et offerts à notre contemplation, mais aussi à étouffer le personnage principal, énigmatique et semble-t-il complètement perdu lui-même, dans les carcans successifs d'une vie trop rangée, d'une intrigue mal barrée, et enfin d'une machine judiciaire implacable.





Le film, par conséquent, ne vibre guère, et s’éteint vite après la projection. Les images, souvent magnifiques, finissent par glisser sur les yeux du spectateur au lieu d’y laisser une empreinte forte. Partant, il est d’autant plus curieux de lire dans le dernier numéro des Cahiers du Cinéma, entièrement consacré aux émotions produites par les images, le texte de Mathieu Amalric, qui semble ironiser sur la peur de l’émotion nue qu'éprouvent les jeunes cinéphiles ou cinéastes, au bénéfice d’une naïve quête de distance intellectuelle plus confortable et protectrice. Mais quand il filme le premier baiser des amants illégitimes et passionnés de son film, sur le bord d'une route, dans le vent, emporté par une musique romanesque, mélodramatique, altérée par quelques subtiles notes de film noir, le cinéaste est loin de nous bouleverser comme nous bouleversent, avec des scènes semblables, des cinéastes aussi différents que Ford dans L'Homme tranquille, Sirk dans Tout ce que le ciel permet, ou Truffaut dans La Femme d'à côté, la faute, là encore, à des personnages anesthésiés, et à une sécheresse généralisée qui bloque la sensualité traquée dans les plans avant de glacer les affects de l'autre côté de l'écran, chez un spectateur tenu à l'écart. La Chambre bleue, et c’est peut-être la première fois qu’on peut le dire d’un film signé Amalric, est malheureusement, et paradoxalement quand on sait les intentions de son auteur, victime d'un regrettable manque de véritable puissance émotionnelle. Reste une adaptation tout à fait intéressante, parcourue de quelques beaux instants.


La Chambre bleue de Mathieu Amalric avec Mathieu Amalric, Stéphanie Cléau, Léa Drucker, Laurent Poitrenaux et Serge Bozon (2014)

23 juillet 2008

Le Stade de Wimbledon

En 2002, Mathieu Amalric, fort de son expérience sur Mange ta soupe, décide de tourner un nouveau film, pour le grand écran cette fois-ci, mais toujours court de 70 petites (et savoureuses) minutes. Il raconte qu'il a pris un livre au hasard dans la bibliothèque familiale, prêt à l'adapter au petit bonheur la chance. Il est tombé sur Le stade de Wimbledon, de Daniele Del Giudice. Un roman qui raconte les pérégrinations d'un jeune homme parti à Trieste enquêter sur un écrivain qui n'a jamais écrit. Amalric tombe aussitôt amoureux du roman et il part rencontrer son auteur, bien décidé à en tirer le film qu'il s'était juré de faire coûte que coûte. Simplement, et l'auteur du roman s'en amuse, le jeune enquêteur deviendra dans le film une jeune femme. Une jeune femme qui aura les traits de Jeanne Balibar, évidemment. La première séquence du film donne le ton : à bord d'un train, la caméra d'Amalric filme l'actrice puis nous représente son regard, rêveur et contemplatif, coloré par une photographie précise et ouatée tout à la fois, lumineuse en un mot. Mais le train en route pour Trieste s'arrête sur la voie. Il n'arrivera jamais en gare. Sur les conseils d'un voyageur, la jeune femme décide de rejoindre la ville à pieds, par des chemins de traverse, déjà en décalage à flanc de falaise dans sa robe et sur ses talons, admirant la ville d'un point de vue privilégié grâce à ce trajet interrompu avant son terme.



Truffaut disait "faire un film contre le précédent" et Amalric s'en acquitte. Contre l'autobiographie sous-jacente de Mange ta soupe, Le stade de Wimbledon s'inspire d'un roman tout étranger ; à la stagnation du premier vient se substituer l'incessante bougeotte du second ; enfin, à l'abondance sans caractère d'objets-livres s'oppose la quête d'un seul, qui n'existe pas. Amalric tourne son film à divers moments au cours d'une année entière, à l'image de son personnage qui revient à intervalles irréguliers à son labeur. Il n'écrit pas d'adaptation et tourne sans scénario, seulement muni d'un exemplaire du roman de Del Giudice. La jeune femme interprétée par Jeanne Balibar arrive au début du film à Trieste, où vécut Bobi Wohler jusqu'à sa mort quelques années plus tôt. Complètement fascinée par ce grand intellectuel, ce penseur brillant, proche de tant d'écrivains, la jeune femme se demande pourquoi il n'a jamais écrit (entendez "publié"). Au fil des allers et retours à Trieste, au gré des rencontres, la personnalité et le mystère de cet homme de lettres sans écrits commence à se dessiner et parallèlement à cela la quête devient de plus en plus floue pour la jeune instigatrice. Encore une fois chez Amalric, tout n'est qu'une histoire de livres où se croisent l'essentiel et le dérisoire.



Le style d'Amalric cinéaste se précise, s'affine, se grandit. Il y a dans ce film une grâce permanente, un plaisir de l'image, la création d'un temps unique propre à son auteur et qui s'affirme, s'épanouit dans une quintessence de lumières et d'intelligence. Ce film c'est avant tout celui d'un homme qui filme la femme qu'il aime. Amalric filme sa Jeanne Balibar, il l'aime, et ça suffit à faire un grand film quand son auteur a du style et du temps, un temps à lui qu'il nous permet de partager. Il le dit lui-même : "Fuller disait a film is a girl and a gun, moi je n'avais que Jeanne et le soleil, alors pour moi un film c'était a girl and the sun".


Le Stade de Wimbledon de Mathieu Amalric, avec Jeanne Balibar (2002)

Mange ta soupe

Mange ta soupe est le premier long métrage (quoique pas très long, 70 minutes) de Mathieu Amalric. Au départ, comme nous l'apprend Amalric lui-même dans les bonus du dvd édité par les Cahiers du cinéma, ce ne devait être qu'un petit film : tournage rapide puisque bénévole, car personne ne devait être payé. Et puis au final grâce à l'appui d'un producteur ce film fait pour la télé a pris de l'ampleur, le temps de tournage s'est allongé de plusieurs semaines et tout le monde a eu droit à un salaire. C'est aussi le premier scénario écrit par Amalric, et c'est l'histoire d'un jeune homme qui, de passage à Paris pour son travail, débarque chez sa mère, critique littéraire, dont la maison croule sous les livres. Piles chancelantes de pavés littéraires, amoncellements de bouquins en tous genres, pyramides d'ouvrages, la maison a peu a peu cédé tous ses espaces vides aux écrits. La mère (Adriana Asti), un peu exubérante et franchement survoltée, vit seule. Son mari (László Szabó) a refait sa vie ailleurs et sa fille (Jeanne Balibar), jeune mère célibataire, a quitté le foyer. La place du fils reste à prendre, ou à reconstruire, par exemple en repeignant la chambre du troisième enfant, celui qui s'est suicidé.



Sous couvert d'humour, de légèreté, de grand-guinol permanent dans cette demeure où le poids des livres préside, il y a comme une pesanteur qui se libère doucement tandis que le fils prodigue déleste à pas de loups (imitant physiquement la démarche de Roman Polanski dans Le Bal des Vampires) la maison de sa mère de quelques uns de ses milliers de livres. Comme un jeu de piste parmi les bibliothèques et les piles de livres insaisissables, le film fait du surplace en huis-clos et révèle doucement ses secrets, en-dessous des anciennes couches de peinture, derrière les romans qu'on se raconte pour oublier les vraies histoires (d'où le titre, qui reprend la phrase favorites des mères dont les enfants sont trop curieux). C'était le premier film d'un jeune homme bien décidé à se frotter à l'éternel adversaire (et partenaire) du cinéma : la littérature, ou disons les livres, dans un premier temps, car la littérature viendrait avec le second film de l'auteur. Pour faire ses premières armes dans un long métrage, Amalric a engagé son idole, l'acteur de théâtre Jean-Yves Dubois, mort très tôt et à qui Amalric acteur dit devoir beaucoup (et ça se voit !), et puis la remarquable Adriana Asti, le fameux László Szabó des premiers films de Godard, véritable idole pour Amalric, et enfin sa fiancée de l'époque, Jeanne Balibar, également très inspirée dans ce film. On y admire déjà un art de l'ellipse, un penchant pour la poésie (la toute dernière séquence est éblouissante) et un style naissant, le style élégant de ce jeune metteur en scène prometteur, de cet intellectuel embrouillé, de ce comique proclamé qui prenait ses marques derrière la caméra en cette fin des années 90 et qui allait bientôt se laisser prendre au jeu des sunlights. Bientôt mais pas tout de suite. D'abord viendrait Le Stade de Wimbledon.


Mange ta soupe de Mathieu Amalric avec Jean-Yves Dubois, Adriana Asti, László Szabó et Jeanne Balibar (1997)