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14 juin 2023

Godland

Dans la lignée du Jauja de l'argentin Lisandro Alonso en 2014, qui marchait dans les pas d'un officier danois débarqué en Terre de Feu avec sa fille, obligé de quitter son poste pour retrouver cette dernière, partie avec un soldat, Godland, d'Hlynur Pálmason, réinvente le parcours d'un prêtre danois parti pour l'Islande avec un ami, à la fin du 19ème siècle, pour y bâtir une église et prendre en photo la population locale. Dans les deux films, des danois exilés sont aux prises avec les éléments d'un pays étranger et hostile qu'ils arpentent dans l'adversité, marchant vers une forme de rédemption, et les deux présentent peu ou prou le même aspect : cette image presque carrée, bords légèrement arrondis, faisant la part belle aux couleurs des paysages dans des cadres très travaillés et dans de longs plans contemplatifs. On pourrait presque ajouter à la liste La Légende du Roi Crabe, des italiens Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis, sorti en 2021, qui mettait en scène un rebelle coupable de meurtre contraint de s'exiler en Argentine et de se convertir chercheur d'or. Même type d'image (simplement moins carrée chez les italiens), même genre de film. Problème : les trois films ont le même défaut. Ah les images sont belles, les paysages sont magnifiques, la promesse d'aventure est là, mais au final, on s'emmerde pas mal.

 




Il me semble que Godland est cependant au-dessus de ses deux prédécesseurs (dont j'ai dû aller relire les résumés pour les pitcher ci-dessus, car je ne me souvenais de pratiquement rien). Mais il n'échappe pas à la malédiction de cette trilogie officieuse : le film dure 2h30, et les sublimes décors d'Islande, magnifiés par des plans souvent bien foutus, rien à dire là-dessus, ne suffisent pas à tout à fait à nous les faire encaisser sans broncher. Le principal souci de nos metteurs en scène esthètes venus d'Argentine, d'Italie et d'Islande, c'est qu'ils aiment à nous servir de beaux tableaux mais oublient de nous fournir un vrai scénario. 
 
 


 
L'auteur de Godland nous apprend, au début de son film, s'être inspiré de six photographies datant des débuts du médium exhumées quelque part en Islande pour essayer d'imaginer leur origine. Mais on se retrouve avec un prêtre déboussolé par son voyage, certes pénible, à dos de cheval dans les montagnes islandaises, bouleversé par la mort de son seul ami (venu jouer les traducteurs entre lui et les islandais — dommage, c'était le seul personnage sympathique du film, et leur amitié le seul point d'achoppement émotionnel pour nous, or le type meurt bêtement quasiment tout de suite), puis impliqué, avec plus ou moins de bonheur, dans la vie de la localité qu'il doit administrer au nom de Dieu, et où il trouve l'amour (mais il faut vraiment s'accrocher pour le déceler, et pour comprendre la fille qui s'en ressent pour lui), avant d'être rattrapé par ses démons et que son Dieu ne vienne lui tirer la queue.





Sauf qu'on se fout pas mal de ce prêtre et de tous les pauvres gens qui lui tournent autour. Ce qui n'est pas sans poser un frein quand il s'agit d'adhérer au film et de s'y plaire. C'était du reste le même ennui mêlé d'indifférence qui s'était saisi de moi devant Jauja et La Légende du Roi Crabe, malgré beaucoup de bonne volonté. On n'enlèvera pas à Hlynur Pálmason d'avoir réalisé quelques jolis plans (j'aurais pu en citer beaucoup d'autres pour décorer cet article), même s'il abuse un peu des travellings latéraux et des panoramiques à 360°. Rien de vraiment poseur non plus, contrairement à ce qu'on avait pu renifler chez Lisandro Alonso. S'il rechigne à filmer les corps et peine à filmer les choses (à part quelques tentatives au début, sur la mousse gorgée d'eau où Ragnar fait son yoga), Pálmason parvient tout de même à créer des plages de temps (faut dire qu'il le prend, son temps) qui ne sont pas là que pour se regarder passer mais qui, loin de toute élévation, posent la matière de ces paysages millénaires, prise dans sa durée (en particulier celle des saisons, des intempéries et de leurs lumières, et dans celle-ci le temps du pourrissement des corps), en opposition à toute transcendance.
 
 


 
Néanmoins, prenant pour personnage un passionné de photographie, et posant d'emblée son film comme inspiré d'images retrouvées, on aurait aimé que cet art prenne un peu plus de place, là encore, dans le scénario (même si une scène cruciale du film se déroule lors d'une prise photographique qui tourne mal). Les belles images que nous offre le cinéaste islandais relèvent plutôt de l'aquarelle, et c'est un compliment, quand les couleurs des rivières et des montagnes ruissellent, dans la première partie du film (quand ce dernier s'arrête de marcher, le prêtre étant arrivé, il perd beaucoup de son charme, comme le prêtre lui-même d'ailleurs, qui se rase la barbe à ce moment et ne ressemble plus à rien, alors que l'acteur, Elliott Crosset Hove, sur l'affiche, fait presque illusion, on croirait un petit frère de Roy Scheider là-dessus ma parole : en réalité, pas du tout), et notamment dans ce plan, juste après la mort et l'ensevelissement de l'ami du prêtre, où la pluie mouille l'objectif de la caméra (truc en général assez agaçant au cinéma) et semble diluer les couleurs, dans ce que l'on pourrait qualifier de "plan en pleurs", si l'on voulait faire l'honneur à Hlynur Pálmason d'un élan de poésie (si, si) que son film appelle mais ne mérite peut-être pas totalement.
 
 
Godland de Hlynur Pálmason avec Elliott Crosset Hove, Victoria Carmen Sonne et Ingvar Eggert Sigurðsson (2022)

27 décembre 2016

Bilan 2015




http://ilaose.blogspot.fr/2015/02/it-follows.html
1. It Follows de David Robert Mitchell


http://ilaose.blogspot.fr/2016/04/la-sapienza.html
2. La Sapienza d'Eugène Green


http://ilaose.blogspot.fr/2015/12/slow-west.html
3. Slow West de John Maclean


 4. L'ombre des femmes de Philippe Garrel


5. Notre petite sœur de Hirokazu Kore-Eda


6. Mad Max : Fury Road de George Miller



7. Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore



 8. Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin


 9. Jauja de Lisandro Alonso


10. Félix et Meira de Maxime Giroux


On accuse un léger retard sur 2015, mais le taff est là. On a même un top 10 assez original, avec pour la première fois un film venu du Québec : Félix et Meira, dans lequel au moins l'un des deux auteurs de ce blog s'est reconnu (l'autre ne s'appelant pas Meira  - nota bene : juste tapez Hadas Yaron dans Google). Petite mais sympathique année de cinéma. Peut-être découvrirons-nous la grosse pépite de 2015 en 2025. Hâte d'y être. En attendant nous avons choisi de mettre en exergue des films qui parfois surprendront (suivez notre regard vers La Sapience, qui rend presque tout le monde complètement jobard, ou vers Slow West, western certes petit par la taille mais grand par le charme). Dans ce top, plusieurs films qui divisent notre comité de rédaction, du fait qu'un membre les a vus et pas l'autre, ou vice versa. Vous aurez peut-être vu le numéro 6 de ce classement, qui a fait causer de lui à sa sortie, et que nous reconnaissons comme un film d'action efficace, revu avec plaisir (quand bien même George Miller n'avait rien à foutre sur le siège de président du festival de Cannes 2016 ; d'ailleurs, en passant, un mot sur Cannes 2016 : quand on regarde le top des Cahiers du Cinéma, on croise 8 films sélectionnés en compétition officielle sur le tapis rouge, sauf le grand gagnant, aka le Ken Loach, ce qui en dit long sur le palmarès merdique de sir Miller). D'autres films nous ont plu, mais il leur manquait un petit quelque chose pour figurer dans ce classement, comme Contes italiens ou Caprice. Nous sommes aussi passés à côté de quelques titres importants, du fait de leur format quelque peu contraignant, notamment le Kiyoshi Kurosawa, le Apichatpong Weerasethakul ou la trilogie de Miguel Gomes. Dieu nous pardonne. Mais faisons amende honorable. D'ailleurs, si on va par là, il y a tout un pan du cinéma mondial que nous autres occidentaux laissons systématiquement dans l'ombre, il s'agit du cinéma indien, de Bollywood, qui truste le Top 100 des meilleurs films mondiaux sortis depuis 2014 sur Imdb, avec des titres comme Yapisik Kardesler, Jaatishwar, Aagadu, Duu duu, Pouslanana emulcafé, Yusuf Yusuf ou encore Vikramadithyan. Logiquement, si on les avait vus, ces sept merveilles du 7ème art seraient indiscutables dans les premières lignes de notre classement, qui par conséquent n'a aucun sens ni aucune valeur.