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11 septembre 2019

L'Épée Bijomaru

Petit film, parce que court, à peine plus d'une heure, restrictions par temps de guère obligent ; même le générique d'ouverture est expédié. Parce que contraint, pour la même raison, le cinéma japonais de 1945 devant louer les avantages de la guerre et les mérites des mâles guerriers, ce que Mizoguchi ne peut se résoudre à faire puisque les nobles hommes de sabre de son film sont orgueilleux et stupides et que l'épée parfaite trouve son inspiration chez une femme qui règle ses comptes elle-même et choisit finalement son amant. Parce que reposant sur un scénario relativement maigre, aussi : un apprenti-forgeron, Kiyone, façonne un sabre pour son maître, Onoda, mais ce dernier se voit déshonoré par son seigneur lorsque ledit sabre se brise à la première échauffourée, puis se fait tuer par Naito, qui exigeait la main de sa fille Sasae ; alors le forgeron, avec l'aide d'un ami, n'aura de cesse que de fabriquer le sabre parfait qui servira à venger son seigneur, le père de Sasae, celle qu'il aime.




Et si le combat final, tout en travelling latéral, contrastant avec un film jusqu'alors composé de plans larges très fixes, et opposant la jeune Sasae, aidée des deux forgerons, à Naito, l'assassin de son père, fait office de morceau de bravoure (sans trop s'arrêter sur des effets spéciaux à l'image du budget), c'est la longue séquence de la fabrication du sabre, divisée en multiples tentatives, qui fait la beauté du film. Mizoguchi enchaîne plusieurs série de plans répétitifs dans une boucle qui répond aux gestes alternés du forgeron (plonger la lame dans le four et actionner plusieurs fois le soufflet, sortir la lame et la poser sur l'enclume, frapper dessus à tour de rôle et en rythme avec son associé, retirer la lame de l'enclume, la replonger dans le four, actionner le soufflet plusieurs fois, sortir la lame, la poser sur l'enclume, frapper dessus à tour de rôle... et au bout de l'épreuve de force, sortir, tester la résistance et le tranchant de la lame sur un casque). La quête de perfection du forgeron peut bien sûr renvoyer à celle de Mizoguchi lui-même, que ses collaborateurs lui reprochaient souvent, ce qui avait le don de l'irriter, et qui a de toute évidence contribué à l'extrême beauté de nombre de ses films. Mais c'est surtout le temps prêté par le cinéaste à la précision des gestes de celui qui travaille son objet avec patience et acharnement qui me touche, et me fait penser au labeur du couple de paysans dans L'île nue de Kaneto Shindō (qui fut assistant et grand admirateur de Mizoguchi).




Cette longue séquence trouve aussi sa puissance dans le mélange des genres qu'elle opère. Elle relève a priori du documentaire, la caméra tâchant de restituer dans la durée la vérité des gestes d'un artisan et son savoir-faire. Pourtant c'est dans cette séquence, où la fiction est presque oubliée, que Mizoguchi introduit l'élément le plus fantastique qui soit, et le seul du film : une apparition. Il n'est sans doute pas si commun, au cinéma, qu'apparaisse le fantôme d'un personnage bien vivant. C'est ce qui se passe ici. Au moment où, alors que le résultat tant espéré se profilait, l'assistant du forgeron flanche et s'écroule, épuisé, le fantôme translucide de la vaillante Sasae apparaît et prend sa place, frappant du marteau sur l'acier incandescent en cadence avec le forgeron. Ce mélange des genres, qui surprend un bref instant mais se veut réalisé avec une telle simplicité que bientôt la notion de genre elle-même tend à s'effacer, sera plus tard au cœur du plus grand film de Kenji Mizoguchi, Les Contes de la lune vague après la pluie, où le récit terriblement réaliste de la destruction d'une famille par la guerre est troué par une bulle fantastique, une histoire de fantôme, là encore. Mais dans L'épée Bijomaru, le fantôme n'est pas une sorcière, n'est pas Calypso, c'est l'esprit de la femme aimée qui vient contribuer au labeur qu'elle inspire, et qui bientôt s'incarnera dans un objet libérateur et permettra aux deux amants de s'en aller sur les eaux, en paix et amoureux.


L'épée Bijomaru de Kenji Mizoguchi avec Isuzu Yamada et Shôtarô Hanayagi (1945)

11 septembre 2018

L'île nue

Grand prix au festival de Moscou en 1961, L'île nue offrit une reconnaissance très attendue à Kaneto Shindō, qui fut d'abord scénariste (de Mizoguchi entre autres, auquel il rendit plusieurs fois hommages, ou de Naruse), avant de passer à la réalisation en 1951. Sorte de tentative désespérée, de quitte ou double financier après plusieurs échecs publics, L'île nue, tourné sans moyens, avec seulement deux véritables comédiens, Taiji Tonoyama, qui accepta de n'être payé qu'en cas de succès, et Nobuko Otowa, épouse et actrice fétiche du cinéaste (qui tourna dans 41 de ses films !), est un petit miracle, non seulement parce qu'il permit in extremis à Kaneto Shindō de poursuivre sa carrière (avec par exemple le fameux Onibaba, en 1964), mais parce qu'il s'agit d'un film magnifique, peut-être unique en son genre.





Dans un film sonore mais sans paroles (on entendra seulement des cris, des rires, des larmes et des chants), le cinéaste japonais filme une minuscule île, située dans la province d'Hiroshima, où vit une petite famille de paysans : un homme, une femme et leurs deux garçons âgés d'une dizaine d'années. Nous sommes immédiatement plongés dans leur routine quotidienne, faite d'allers et retours en barque depuis l'île jusqu'au village voisin, où les deux paysans déposent leur fils aîné pour la journée d'école et remplissent des seaux d'eau qu'ils ramènent en barque au pied de leur île, puis transportent péniblement à flanc de falaise jusqu'aux cultures, sur le sommet de l'îlot sec, avant de redescendre pour recommencer, encore et encore, l'un laissant parfois la barque à l'autre pour s'occuper d'arroser, un à un, chaque plant de leurs cultures.





C'est avant tout les gestes de ces deux Sisyphes paysans que s'attache à enregistrer la caméra de Kaneto Shindō, gestes répétitifs, précis, millimétrés, patients, que les deux comédiens ont appris avant le tournage (la façon dont on conduit une barque à la godille, dont on porte des seaux d'eau en équilibre sur le dos, dont on pose ses sandales sur le chemin pour ne pas être déséquilibré, la manière dont on arrose chaque pousse, dont on fauche les blés ou manie le fléau). Le montage, litanie poétique tressant des plans tous plus splendides les uns que les autres, parvient non seulement à restituer des durées mais, créant un rythme entraînant soutenu par le mémorable et sublime thème musical du film, parvient systématiquement à déjouer l'éventuel ennui du spectateur, qui voit systématiquement ses craintes s'évanouir : à chaque fois que l'on se dit qu'un aller-retour supplémentaire sera de trop, le cinéaste le sait et impose un virage à son récit.





Au déroulé journalier de cette vie de famille et de labeur, où chacun semble à ce point savoir ce qu'il a à faire qu'il est inutile de parler (les enfants et les parents sont d'une parfaite synchronicité, pour les repas comme pour le bain, pour les trajets vers l'école comme pour les séances de pêche), et où le moindre accroc dans la partition est une faute grave (la femme, épuisée, trébuche et perd le contenu d'un seau d'eau, ce qui lui vaudra une gifle monumentale, et immonde, de son mari), se superpose la routine des saisons, puisque la grande structure du film se découpe en fonction. Aux pénibles semailles succède quelques mois plus tard la récolte, puis la vente et l'excursion en ville, avec repas au restaurant et promenade en funiculaire. Si bien que L'île nue, avec ce regard porté sur le geste et le rythme paysan d'un autre temps, organisé au fil de l'année, finit par évoquer le Farrebique de Georges Rouquier.





Mais c'est sans compter sur l'irruption du drame, qui vient enrayer la mécanique du sacerdoce, sans prévenir, sans raison (ce qui suit en révèle le secret). L'un des enfants tombe malade et, le temps (décidément premier rôle de ce film) pour le père d'aller dénicher un médecin par monts et par vaux, courant à perdre haleine à travers rues et à travers champs, l'enfant meurt. Pour la première fois, ce n'est pas la barque des parents qui fait route vers la ville, c'est un bateau à vapeur qui rejoint l'île, transportant toute l'école venue rendre hommage au camarade de classe. Peu après, le personnage de la mère, bouleversant, craque, et dans un geste terrible et magnifique, renverse un seau puis arrache les plants du sol, du ventre de la terre, sous le regard compréhensif du mari, qui très vite reprend son outil, recommence son geste, continue, suivi par la mère, qui se remet au travail, et continue à cultiver une terre qui n'attend pas, qui ne s'arrête pas.


L'île nue de Kaneto Shindō, avec Nobuko Otowa et Taiji Tonoyama (1961)