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15 janvier 2015

Jodorowsky's Dune

Cinéphile très attiré par les œuvres aussi cultes qu'obscures, je n'ai pourtant jamais regardé le cultissime western psychédélique d'Alejandro Jodorowsky, El Topo, le film le plus connu de son auteur. J'ai bien essayé, un beau soir, en compagnie de mon acolyte, mais nous nous étions endormis très vite avec, à notre réveil, la certitude que nous ne retenterions guère l'expérience de si tôt. Preuve en est, quelques années plus tard, nous ne l'avons toujours pas vu ! Mais l'envie existe et elle vient même d'être sacrément ragaillardie par la vision de ce documentaire consacré à l'un des plus fameux projets inachevés de l'Histoire du cinéma : la tentative d'adaptation de Dune par l'insaisissable Jodorowsky, un cinéaste dont ma connaissance se limite en réalité à l'étrange Santa Sangre, vu il y a des années et dont je garde un souvenir assez trouble.




Il est inutile de connaître la carrière de Jodorowsky ou d'aimer ses quelques films pour être pris d'affection pour l'individu qu'il semble être devant l'excellent documentaire réalisé par Frank Pavich. Ce dernier s'intéresse donc en détails au projet mené par le cinéaste d'origine chilienne au début des années 70, celui d'adapter l'un des livres les plus lus au monde pour en faire une sorte de film ultime, une expérience sensorielle et mystique dépassant le cinéma, recherchant à provoquer l'effet d'une drogue, et visant donc à provoquer de terribles hallucinations. Tout au long du documentaire, "Jodo" nous décrit longuement son projet faramineux, son rêve démesuré, des étoiles encore plein les yeux, l'esprit hyperactif, dévoilant à tout-va des anecdotes qui paraissent toutes fraîches, comme si tout cela lui était arrivé hier et, surtout, comme si tout avait réellement pu se concrétiser, comme si le film existait vraiment.




Jodorowsky en parle avec une passion terriblement communicative, celle-là même qui peut animer un cinéphile lambda quand il s'invente un film idéal à partir d'un scénario rêvé. Dune, cette adaptation incroyable de l'incontournable pavé signé Frank Herbert, Dune, ce film de science-fiction dépassant le 2001 de Kubrick par son ampleur, sa force et son ambition, Dune, ce chef-d’œuvre messianique dont on ne ressort pas indemne, Dune, ce classique absolu qui n'existe pas, Alejandro Jodorowsky le regarde quand il veut, il se le passe dans sa tête, il le connaît par cœur et nous le raconte avec la folie et l'enthousiasme de son créateur-spectateur halluciné.




Le documentaire nous dévoile progressivement la dream team que réussit à former Jodorowsky pour préparer son film : Dan O'Bannon, pour les effets spéciaux car ceux de Dark Star l'avaient séduit, H. R. Giger, engagé suite au refus de Douglas Trumbull et dont les travaux seront réutilisés pour Alien des années plus tard,  Moebius, qui concevra un story-board très détaillé et présenté comme une œuvre à part entière, les Pink Floyd, qui acceptèrent de signer la musique parce que Roger Waters était un fan d'El Topo, et enfin Salvador Dalí, embauché pour un salaire astronomique qui aurait fait de lui l'acteur le mieux payé au monde... Suivre rétrospectivement la constitution de cette fine équipe a quelque chose de très plaisant.




Jodorowsky et les autres intervenants, parmi lesquels le producteur Michel Seydoux, Nicolas Winding Refn, Amanda Lear et Gary Kurtz, retracent ainsi l'histoire de ce film manqué, et essaient finalement d'expliquer les raisons de son échec. Le documentaire en fait peut-être un peu trop quand il insiste, lors de sa dernière partie, sur l'influence forcément immense qu'eurent les préparatifs de Dune sur quelques grands classiques sortis par la suite et ayant vraisemblablement puisé dans le story-board et beaucoup d'autres éléments visuels créés pour le film. Mais on s'en fiche, l'essentiel n'est pas là. On a tôt fait de se rendre compte que Dune n'est pas vraiment le sujet central du documentaire mais qu'il s'agit en fait de Jodorowsky lui-même.




Jodorowsky's Dune est avant tout le portrait en creux d'un artiste fou mais diablement attachant. Frank Pavich se plaît à nous montrer ce vieux poète illuminé être interrompu dans ses monologues enflammés par son chat siamois, accueilli amoureusement sur ses genoux. Il porte sur cet homme encore obnubilé par ses rêves et ses idées sans limite un regard rempli d'une affection hautement transmissible. On sort de ce documentaire sans ressentir l'amertume d'être passé à côté de ce qui aurait dû être une date dans l'Histoire du cinéma, mais avec ce plaisir simple que l'on peut ressentir après une très jolie rencontre. Ce docu passionnant est à la fois le fascinant portrait d'un homme un peu allumé, artiste jusqu'au bout des ongles, et un très beau film sur le cinéma, dont on aimerait qu'il soit bien plus souvent si intimement rattaché au rêve.


Jodorowsky's Dune de Frank Pavich avec Alejandro Jodorowsky, Brontis Jodorowsky, Chris Foss, Michel Seydoux, Nicolas Winding Refn, Devin Faraci, Christian Vander et Diane O'Bannon (2014)

4 juin 2012

Silent Running

Dans un futur indéterminé, la végétation sur Terre a fini par totalement disparaître. À bord d'un immense vaisseau spatial en orbite autour de Saturne, une équipe constituée de quatre chercheurs a pour mission de maintenir en vie les derniers spécimens végétaux existant, en vue d'une éventuelle réimplantation sur Terre. A l'aide de trois aimables robots, le botaniste Freeman Lowell (Bruce Dern) s'occupe avec passion de l'entretien de serres géantes en forme de dômes. Ses collègues doutent quant à eux de l'utilité de leur mission et n'attendent qu'une seule chose : rentrer à la maison, retourner sur Terre. Quand un message les informe que le projet de reforestation est abandonné et leur ordonne de détruire les serres pour que le vaisseau puisse servir à des opérations commerciales, Freeman Lowell s'oppose et met tout en œuvre pour sauver les dernières végétations existantes...




Ce film de science-fiction atypique du début des années 70 est le premier et l'un des seuls longs métrages réalisés par Douglas Trumbull, un très grand nom des effets spéciaux puisqu'il participa très activement à ceux de 2001 L'Odyssée de l'espace, Blade Runner et Rencontres du Troisième Type. Plus étonnant, Silent Running marque les modestes débuts du grand Michael Cimino, qui a ici co-écrit le scénario. Aujourd'hui, ce film au message encore plus d'actualité qu'à sa sortie se présente un peu comme une sorte d'ancêtre très écolo et psychédélique de Moon, le fort sympathique premier film de Duncan Jones. Impossible, en effet, de ne pas penser à Moon lorsque l'on voit ce personnage très isolé, interprété avec beaucoup d'énergie et une conviction indispensable par l'excellent Bruce Dern, condamné à une tache devenue totalement absurde dans un monde dévoré par le cynisme. Un même esprit se dégage de ces deux films qui brassent des thèmes similaires, sur un rythme assez nonchalant qui pourra en décontenancer certains. Un message pessimiste mais empreint d'humanisme et de développement durable finit dans les deux cas par l'emporter, en étant toujours accompagné d'une charge nécessaire contre un monde tant aveuglé par le profit qu'il en oublie l'essentiel.




Silent Running est visuellement très réussi malgré la petitesse du budget qui fut accordé à Doug Trumbull. Spécialiste en la matière, ce dernier a opté pour des effets spéciaux aussi simples qu'ingénieux, qui font que si son film a certes un petit peu vieilli (ne mentons pas), il s'en tire beaucoup mieux que d'autres, même parmi les œuvres de science-fiction plus récentes. Les petits robots qui accompagnent notre héros, à l'aspect rudimentaire mais au charme irrésistible, étaient par exemple joués par des hommes naturellement mal-formés, auxquels il manquait toute la partie inférieure du corps (comme le célèbre Johnny Eck, le fameux freak du film de Tod Browning), et qui étaient simplement cachés derrière d'adorables costumes. Ces "drones", comme ils sont appelés dans le film, sont à peine anthropomorphe et ressemblent plus à des sortes de palmipèdes, du fait de leurs démarches chancelantes et de leurs drôles de "pieds", qu'à des hommes, mais ils s'avèreront bien plus humains que les collègues antipathiques de Freeman Lowell. Grâce à leur allure maladroite et leur personnalité attachante, ces "drones" entrent directement au panthéon des plus cools robots du 7ème Art !




Je recommande donc aux plus curieux d'entre vous ce film de SF original qui plaira forcément aux amateurs du genre et dont le côté très écolo et hippie, renforcé par les chansons de Joan Baez (seule "présence" féminine du film en dehors de Dame Nature), s'attirera les faveurs des nostalgiques de Woodstock et des électeurs d’Éva Joly. Silent Running a aussi la très chic idée de nous quitter sur une dernière image aussi simple que magnifique qui finit de nous séduire et multiplie notre envie d'inciter à redécouvrir ce film et d'en dire du bien. Une conclusion assez poétique du plus bel effet, où l'on voit un petit être mécanique solitaire arroser avec un seau de plage une végétation menacée poussant bien loin de la Terre, sous des soleils artificiels, et condamnée à la dérive dans une serre préservée, à l'abri des hommes, mais voguant vers un avenir incertain...


Silent Running de Douglas Trumbull avec Bruce Dern, Cliff Potts et Ron Rifkin (1972)