1 mai 2018

Utu

Présenté au festival de Cannes en 1983 et succès important sur ses terres néo-zélandaises, Utu n'a malheureusement pas connu le destin qu'il méritait lors de son exploitation internationale. Remonté par ses vils producteurs pour être plus facile à vendre à l'étranger, ce film dans lequel Geoff Murphy avait mis toute son énergie a progressivement sombré dans l'oubli, tout en jouissant d'une réputation enviable hélas bien difficile à vérifier. Ressorti en salles en 2017 puis en blu-ray cette année dans une version "redux" de toute beauté supervisée par Geoff Murphy, nous pouvons enfin découvrir la bête telle que son auteur l'aurait souhaitée et dans les meilleures conditions possibles. Il était temps ! Car Utu est à réhabiliter d'urgence et s'avère tout à fait à la hauteur de son statut d'obscur film culte.





Dès les premières images, on comprend que l'on a affaire à une œuvre ambitieuse qui a franchement fière allure. Utu a longtemps été la production la plus coûteuse du cinéma néo-zélandais et cela se voit : tout a l'air vrai, authentique. La reconstitution est invisible : nous sommes dans la Nouvelle-Zélande de 1870. La caméra fluide d'un Geoff Murphy particulièrement inspiré contribue à nous immerger dans le récit, la musique orchestrale est au diapason. La photographie, qui privilégie toujours les lumières naturelles, est magnifique. Elle sublime parfaitement les paysages splendides de cette île que le soleil donne toujours l'impression de découvrir avec nous et dont nous parcourons toute la folle diversité. Utu baigne ainsi dans une ambiance très particulière, matinale, douce et cotonneuse, qui tranche élégamment avec la cruauté de l'histoire racontée.





Nous suivons plusieurs personnages, tous complexes et surprenants, à commencer par Te Wheke, impressionnant maori qui officiait en tant qu'éclaireur pour les troupes coloniales britanniques avant de se lancer dans une vengeance impitoyable lorsqu'il découvre le massacre de sa propre tribu (la scène d'ouverture : aussi rapide qu'efficace). Mais Geoff Murphy ne filme ni un héros ni une simple histoire de vengeance. Il multiplie les fausses pistes, mélange les genres, permute les points de vue. Il s'intéresse aussi à un fermier anglais, incarné par Bruno Lawrence (son acteur fétiche, également à l'affiche de cette autre curiosité recommandable qu'est The Quiet Earth), un homme que le meurtre de sa femme par les rebelles maoris va également transformer en une sorte de vigilante à moitié fou, obnubilé par le désir de représailles. Dans le même temps, Geoff Murphy n'abandonne pas les troupes britanniques et nous propose de suivre les efforts d'un jeune lieutenant dans sa traque de Te Wheke, contrecarrés par les lubies d'un vieux colonel à la ramasse et parasités par une séduisante maori semant la zizanie.





Le titre, "UTU" (vengeance, en maori), apparaît à l'écran en lettres géantes, cernées de flammes, comme dans une bonne vieille série b ou un film d'action bas du front. C'est pour mieux nous tromper. On est très loin du récit de vengeance simple et linéaire auquel on peut naïvement s'attendre. Utu est une sorte de western historique où les accès de violence soudains côtoient des irruptions d'humour étonnantes. On navigue entre les genres, on se fiche des étiquettes. Malgré un second degré bien présent, Geoff Murphy réussit à trouver un ton singulier, qui tient la route, et donne même une belle ampleur à son film. Il y a là quelque chose, dans la beauté visuelle du film, magnifiant lumières et paysages, et dans le terrible et charismatique personnage de Te Wheke, qui m'a rappelé le récent et beau Michael Kohlhaas d'Arnaud Des Pallières.





Plus honorable encore, Utu est une œuvre d'une rare intelligence qui décontenance son spectateur du début à la fin. Le personnage de Te Wheke n'est guère érigé au rang de héros, loin de là. Malgré ces premiers plans iconiques où Anzac Wallace, véritablement habité par le rôle, est filmé en contre-plongée, annonciateur de l'implacable vengeance à venir, le grand maori est ensuite montré comme une bête cruelle, un croque-mitaine impitoyable, un boogeyman de slasher. Ainsi, lors de l'assaut d'une église, Geoff Murphy reprend la vue subjective utilisée par John Carpenter dans l'introduction d'Halloween pour nous montrer Te Wheke rôdant autour de la bâtisse, avant de nous le dévoiler, grotesque, dans sa redingote rouge flashy, ses longs cheveux de poupée sortants de son chapeau, la langue pendante et le regard fou, tel le clown diabolique d'un véritable film d'horreur. La folie et la férocité de Te Wheke rendent toute identification impossible, mais le petit jeu malin de Geoff Murphy fascine et invite à la réflexion.





Quand le fermier barbu apparaîtra armé de son redoutable fusil à quatre canons patiemment fabriqué par ses soins, vêtu d'un long manteau de cuir et surmonté d'un sombre chapeau, il aura l'air de s'être transformé à son tour en un héros de bande dessinée, en un justicier que rien ne pourra arrêter. Là encore, Geoff Murphy nous fait voir comment la violence transfigure les hommes, leur ôte leurs âmes et les emprisonne dans un cycle mortifère irrationnel, sans fin. Utu se termine de manière toujours aussi surprenante par le procès de Te Wheke, où chacun prend la parole, prend le temps d'exposer ses arguments, à la lueur des feux de camps, avant que le plus sage d'entre tous, un maori doté du recul et de la lucidité nécessaires, démontre toute l'absurdité de la situation et l'impossibilité d'une vraie justice quand celle-ci est animée par une soif de vengeance irrépressible. Une conclusion atypique pour un film définitivement à part, à redécouvrir absolument !


Utu de Geoff Murphy avec Anzac Wallace, Bruno Lawrence et Kelly Johnson (1983)

27 avril 2018

The Rider

Le deuxième film de la cinéaste indépendante sino-américaine Chloé Zhao est une belle réussite. The Rider mêle documentaire et fiction : l'acteur principal, Brady Jandreau, incarne son propre rôle, renommé Brady Blackburn, entouré de son vrai père, de sa vraie sœur, Lilly, et de ses vrais amis. Le film débute juste après une chute de Brady lors d'un rodéo. Gravement blessé au crâne, le jeune homme doit mettre sa passion de côté et retourner à de petits boulots (éleveur au mieux, employé de supermarché au pire) pour aider son père porté sur le jeu et la boisson, ainsi que sa petite sœur autiste, le temps de retrouver la forme et peut-être l'arène. Mais il lui reste des séquelles, comme cette main qui se fige sans prévenir, et il retourne régulièrement près de cet ami, Lane Scott, encore récemment star du rodéo, chevaucheur de taureaux désormais réduit à l'état de quasi-légume dans un hôpital. 




The Rider est un western d'aujourd'hui, mettant en scène des cowboys qui sont en réalité des indiens, bien qu'ils n'en aient plus l'air. Chloé Zhao poursuit donc son exploration des restes de la culture amérindienne après un premier film consacré aux peuples des réserves, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Les descendants des natifs sont ici totalement américanisés, et la tragédie (synonyme de "western d'aujourd'hui") tient dans ce que ces indiens, devenus cowboys par adaptation, avec pour principal héritage de leur tradition l'amour des chevaux et la maîtrise du dressage, sont à nouveau condamnés à disparaître en tant que tels. Ne reste de ce monde auquel ils se sont pliés qu'un spectacle désuet, le rodéo, admiré par une poignée de ruraux, et les clichés, le mythe, qui en découlent, autrement dit une icône. Et le film pose la question de ce que l'on devient quand tout ce qui nous constitue et nous porte nous est interdit ou retiré. La question pour Brady est de savoir s'il doit renoncer à l'essentiel, sa passion, pour rester debout et aider ses proches, ou ne pas céder au compromis et remonter coûte que coûte en selle.




Pour connaître l'origine de Brady et des siens, il faut attendre ces quelques mots prononcés dans un dialecte ancestral à la fin d'une prière, achevant la magnifique séquence de confession qui brouille délicatement les limites entre documentaire et fiction. Les jeunes cavaliers se racontent leurs exploits, et nous parlent à travers la caméra, l'un après l'autre, scène qui n'est pas sans rappeler celle des récits des prostitués dans My Own Private Idaho de Gus Van Sant. Chloé Zhao parvient dans le même temps à nous faire complètement ignorer (ou oublier) que les acteurs et actrices que nous voyons, et qui incarnent tous de beaux personnages, jouent leur propre rôle, tout en tirant manifestement parti de ce choix, savoir une force d'émotion redoublée par leur vérité. 




On regarde Lilly discuter avec son frère sur son lit, puis chantant dans la voiture ; on admire Brady qui apprivoise lentement un cheval sauvage, avec un savoir-faire fascinant, puis remontant enfin en selle et galopant tranquillement dans des paysages de toute évidence faits pour ça ; on voit le même Brady s'efforçant de sourire dans ses échanges avec son ami Lane Scott, et mettant tout en œuvre pour donner l'illusion de ne pas avoir lâché sa passion à ce jeune garçon qui garde espoir en toutes circonstances alors que son état est à pleurer ; on est avec lui quand Brady tourne le dos et s'éloigne de son cheval blessé, abattu par son père au moment précis où Brady le siffle pour lui faire lever la tête une dernière fois. Et l'on retrouve quelque chose ici de ce qui fait la beauté du cinéma de Kelly Reichardt, une simplicité dans les dialogues, la justesse des acteurs, une sérénité d'observation. Il se dégage d'un bout à l'autre du film de Chloé Zhao, peinture des fiers restes d'un monde finissant, une sincérité qui touche profondément.


The Rider de Chloé Zhao avec Brady Jandreau, Lilly Jandreau, Cat Clifford et Derrick Janis (2018)

24 avril 2018

Au bout du conte

Circa 2013, de passage dans une ville de la côte méditerranéenne, la belle Biarritz pour ne pas la citer, et ayant deux heures de libres devant moi, j'ai voulu me "faire une toile" comme on dit. Matez bien la tronche de Jean-Pierre Bacri sur l'affiche : je tirais la même du début à la fin de la projection du film (vu de biais donc). J'ai attendu tout ce temps pour causer d'Au bout du conte et autant vous dire que je ne ferai pas deux paragraphes. Les trois trucs à peu près drôles du scénario sont enfangués, c'est le mot, dans pas mal de tristesse et de morosité, et sont en prime condensés dans la bande-annonce, qui n'est pas délirante à se foutre des claques sur les cuisses. Les personnages sont peu aimables, surtout les deux jeunes, incarnés par Agathe Bonitzer et Arthur Dupont. J'attends que vous m'offriez un autre rictus, Jabac !




Au bout du conte d'Agnès Jaoui avec Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui, Agathe Bonitzer, Arthur Dupont et Benjamin Biolay (2013)

21 avril 2018

Batman, Superman, Captain America & cie : voyous, vengeurs et capitaines d'industrie

Nous donnons la parole à notre fidèle pigiste philosophe, Paul-Emile Geoffroy qui a accompli l'exploit de trouver des choses très intéressantes à dire des films de super-héros américains actuels, à travers les cas de Batman v Superman, Captain American : Civil War et X-Men : Apocalypse. Place à l'artiste.

Il y a quand même un thème qui revient de plus en plus dans ces films de super-héros, celui du rôle de la puissance publique : point de vue libertaire contre point de vue "républicain". La franchise X-Men en est imprégnée depuis longtemps : c'est le désaccord Xavier-Magneto (surtout depuis la série de films préquellisants). Mais j'ai été étonné de retrouver ce thème aussi expressément central dans les deux gros blockbusters héroïsants de l'été 2016 (qui sont d'ailleurs de meilleurs films que le X-Men, et qui ont bien mieux marché que lui dans les salles). 




Après avoir dévasté un pays pour stopper un robot qu'ils avaient eux-mêmes créé (dans un film précédent de la franchise), les Vengeurs se trouvent forcés d'accepter une tutelle gouvernementale. Certains seront d'accord, d'autres vont virer "voyous" (rogue, en anglais). Ce qui est étonnant, c'est que le meneur de chacun des deux camps n'est pas celui qu'on aurait pu imaginer. Le "voyou" en chef est Captain America, qui devrait pourtant, en tant que porte-drapeau, soldat, patriote, mener l'équipe des "gouvernementaux". Or, ceux-ci sont menés par Iron Man, le capitaine d'industrie, le riche play-boy jemenfoutiste que l'on aurait plutôt attendu dans le rôle du libertarien prêt à créer une île de toutes pièces dans les eaux internationales, loin de toute juridiction. 




Le fait est que ces rôles inversés reviennent chez DC Comics où c'est Superman (qui porte, lui aussi, les couleurs américaines - plus ou moins - sur le torse) qui est un "voyou" (malgré lui, certes). De manière moins psychologiquement fine que chez les Vengeurs, Superman le sauveur-qui-détruit-les-villes-en-les-sauvant se laisse amener devant une cour de justice dans ses jambières de spandex, mais ça ne mène à rien et, finalement, il attise par son comportement une vindicte populaire contre le "false God" qu'il est devenu. Et c'est le capitaine d'industrie, le riche play-boy, Bruce Wayne qui, revêtant son armure tel un Iron Man gothamien, va faire tout son possible pour ramener le voyou à la raison. 

Parallélisme, donc, entre Marvel et DC. Peu étonnant, puisque les héros y sont souvent analogues, et puisqu'en prime les studios aiment sortir les exacts mêmes films au même moment.




Les conclusions sont elles-mêmes analogues : Batman et Superman, après s'être finalement alliés, vont monter un front commun. Certes, Superman meurt-il, mais Batman va bâtir sur sa tombe une équipe de super-types (et meufs) prêts à en découdre sans forcément rendre des comptes. De même, après s'être bien torchés la race, Tony Stark et son pote Cap' vont finalement se liguer contre un gouvernement un brin porté sur le contrôle et l'enfermement arbitraire, et leurs futures aventures seront sans doute hors de tout contrôle. 




La "morale" est donc la même : à trop représenter la patrie, on se l'aliène, et à trop accepter ses règles, on se trouve forcé de s'en défaire (quand on veut "sauver le monde"). Or, de nos jours, qui sont les super-héros, ceux qui dépassent les limites, ceux qui veulent "sauver le monde" (malgré lui) ? Les Superman et les Captain America n'existent pas, ils ne sont qu'un faire-valoir, un symbole de l'état. Mais les Tony Stark et les Bruce Wayne, eux, existent bel et bien. Ils vivent dans la Silicon Valley et rêvent de s'extraire d'un fédéralisme pesant pour mettre en pratique leurs "pouvoirs" sur des terres incontrôlées. Ils travaillent dans la robotique et dans l'armement, chez Google et ailleurs. Et la morale de ces films n'est pas peu claire : ils doivent, pour continuer leur job, se défaire de la tutelle qu'on leur impose. 




Qui sont les "méchants" de ces deux films ? Celui qui provoque la guerre civile chez les Vengeurs est un type au passé trouble, certes, mais rangé des voitures et qui ne sort de sa retraite que pour venger sa famille, massacrée par les héros. Il devra payer sa vengeance orchestrée sans trop de dommages collatéraux contre ses seuls ennemis : les héros, les sauveurs qui tuent par erreur. Celui qui oblige Batman et Superman à s'entretuer est un autre capitaine d'industrie, Lex Luthor. Mais c'est un mauvais exemple du riche industriel. Non seulement son rejet de l'autorité gouvernementale ne se traduit-elle pas par un évitement mais par une confrontation (il tue des élus), mais en prime son activité industrielle n'est pas dirigée vers le bien de tous (comme le serait celles de Batman ou d'Iron Man) : il ne vise que son bien propre. Voilà qui sont les méchants : celui qui n'accepte pas les débordements des super-héros et celui qui, ayant le pouvoir, ne s'emploie pas à "sauver le monde". 




On peut tout aussi bien considérer que ces trois films sont assez mauvais et que ce que je raconte n'a aucun intérêt. Personnellement, j'y vois un symptôme très important de ce qui traverse la culture populaire américaine (et donc mondiale) : un discours politique sur la puissance publique, et un discours qui me semble donc assez dangereux, oligarchique sinon aristocratique (au sens où "arista" signifie "les meilleurs") et anti-Etat voire anti-républicain, libertarien à vrai dire. Chose peu étonnante quand on sait que le monde est mené de plus en plus par les géants de l'industrie américaine (et chinoise), eux-mêmes très largement libertariens. 

Par ailleurs, les trois films "passent crème", même si j'ai trouvé que le Captain était supérieur aux deux autres.


Batman v Superman : L'Aube de la justice de Zack Snyder avec Ben Affleck, Henry Cavill, Gal Gadot et Amy Adams (2016)
Captain America : Civil War d'Anthony et Joe Russo avec Chris Evans, Robert Downey Jr. et Scarlett Johansson (2016)
X-Men : Apocalypse de Bryan Singer avec James McAvoy, Michael Fassbender et Jennifer Lawrence (2016)

HHhH

On va d'abord se débarrasser de tout malentendu autour du titre. HHhH est le sigle de la phrase « Himmlers Hirn heißt Heydrich », littéralement « le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich » en allemand. C'était déjà le titre du best seller couvert de prix écrit par Laurent Binet et paru en 2010 que Cédric Jimenez, auréolé du bon accueil étonnant réservé à son fade polar La French, a donc choisi d'adapter. Entre les mains du cinéaste marseillais, le film aurait simplement dû s'intituler HiÉ. La French était très surestimé et révélait déjà tout le manque de finesse du réalisateur. On aurait pu espérer que celui-ci réfléchisse davantage et se montre un peu moins lourdingue en traitant le cas Reinhard Heydrich, l'un des plus sombres enfoirés de l'Histoire, et son assassinat, en 1942, organisé par la résistance tchécoslovaque. Que nenni. Cédric Jimenez est définitivement un cinéaste bas du front.




Le film dure deux heures, il est très sommairement construit en deux parties d'une heure chacune. La première nous dresse le portrait de Reinhard Heydrich (Jason Clarke), de son ascension dans le parti nazi qu'il intègre via sa femme Lina (Rosamund Pike) jusqu'au guet-apens fatal, en passant par son rôle décisif dans l'organisation des Einsatzgruppen. La deuxième partie nous dépeint la mise au point par la résistance tchèque de l'opération Anthropoïd. Cédric Jimenez n'ayant strictement aucune rigueur, son film n'a aucune espèce de cohérence. Ainsi, nous retrouvons Reinhard Heydrich dans la deuxième partie, alors que nous pensions l'avoir définitivement quitté lors de cet arrêt sur image navrant qui marque la fin de la première. Incapable de créer du suspense, d'adopter et de choisir un vrai point de vue, sans suite dans les idées, sans idée tout court, Cédric Jimenez échoue dans tous les domaines.




A en juger par son casting international, Cédric Jimenez a semble-t-il eu les moyens pour réaliser cette adaptation. Pourtant, son film ne ressemble franchement pas à grand chose. On se croirait devant un téléfilm TF1 de deuxième partie de soirée, la photographie est hideuse. Côté acteur, on s'amuse de retrouver le fidèle Gilles Lellouche, qui a difficilement appris quelques mots d'anglais pour incarner Václav Morávek, c'est bien logique... Rarement supportable et condamné aux rôles d'enflures à cause de son visage en biais naturellement désagréable, Jason Clarke n'est ici pas trop aidé par la finesse légendaire de Jimenez. Heydrich était colérique ? On nous le montre donc en train de désosser rageusement tous les meubles de sa chambre lors d'une petite crise. Il était sportif et froid ? On le voit s'en prendre de façon particulièrement virulente à ses adversaires à l'escrime. Il savait jouer du violon ?... On ne fait pas dans la dentelle ici. Je sauverai tout de même l'actrice Rosamund Pike, qui incarne Mme Heydrich, elle est bien la seule à proposer une interprétation assez nuancée.




Plus grave encore est la façon dont Cédric Jimenez s'empare de l'Histoire. Son extrême lourdeur et son goût pour les effets minables font encore plus de dégâts. C'est terriblement moche de filmer la Shoah par balles de cette façon-là, avec ces ralentis foireux, ces rajouts hideux de gerbes de sang numériques... Le court passage nous dépeignant rapidos la Nuit des Longs Couteaux est un autre genre de ridicule, on croirait un spot pour le parti d'Hitler, avec ces fondus enchaînés sur des gros plans de mitrailleuses étincelantes nettoyant tout sur leur passage, le drapeau allemand prenant feu en arrière-plan. Bien sûr, on imagine que ça n'est pas l'intention du réalisateur, mais c'est vraiment de très mauvais goût en plus d'être assez douteux. On termine le film avec une nouvelle certitude, celle que Cédric Jimenez est simplement un incapable doublé d'un sacré maladroit.


HHhH de Cédric Jimenez avec Jason Clarke, Rosamund Pike et Gilles Lellouche (2017)

17 avril 2018

Toute première fois

J'ai repéré un gros goof dans cette comédie atroce au casting d'outre-tombe. Il y a plein de scènes où Pio Marmaï a les oreilles toutes rouges et ensuite ça s'atténue progressivement. Du coup je pense que l'acteur devait venir sur le plateau en scooter et qu'il portait un casque un peu trop petit pour son énorme tronche de cake. J'essayais de focaliser sur ce détail étonnant pour tenir bon. Fixer les oreilles écarlates de Marmaï est toujours moins pénible que supporter la vue du crâne lisse de Franck Gastambide, visiblement fier de ressembler à une star du porno. Mais ça ne m'a pas vraiment aidé. Dès le générique, abominable, je me suis senti pris à la gorge. Étouffé, compressé. Cette sensation que l'on peut éprouver au travail quand on est submergé, j'en étais victime sur mon canapé. J'ai donc coupé court face à ce défilé de sales gueules et ce déluge de connerie vulgaire, énième symptôme de l'état de déréliction alarmant de la comédie française. Mater ce film, c'est un peu comme se brosser les dents : on y va avec l'intention de respecter les trois minutes, mais on tient à peine 30 secondes et on finit par cracher dans le lavabo.


Toute première fois de Noémie Saglio & Maxime Govare avec Pio Marmaï, Franck Gastambide et Camille Cottin (2015)

13 avril 2018

La Caméra de Claire

Les trois films tournés en 2017 par Hong Sang-soo sont autant de variations sur le même thème, semble-t-il directement inspiré par les vicissitudes du cinéaste et de son actrice fétiche Kim Min-hee. Il est trois fois question d'une relation illégitime dont la révélation met en péril des trajectoires professionnelles. Après le très beau Le Jour d'après (sorti avant chez nous, mais en réalité tourné après), il y eut la petite déception de Seule sur la plage la nuit, qui abordait le problème sans doute trop frontalement et manquait de distance, de hauteur par rapport à son sujet. Mais c'est déjà oublié grâce à La Caméra de Claire. Ce film, tourné à Cannes durant le festival de 2016, en une poignée de jours, met en scène trois personnages, un cinéaste, alcoolique et macho, sa productrice, et l'assistante de cette dernière, Manhee (Kim Min-hee), qui se fait congédier au début du film, sans autre forme de procès, à la terrasse d'un café, pour son soi-disant manque d'honnêteté. Comprendre : elle a couché avec le réalisateur, qui était l'amant de sa patronne productrice.




Mais ce qui rend le film si plaisant, sans parler de son côté ensoleillé et, malgré tout, très gai, c'est le quatrième personnage qui se greffe au récit et reconfigure les liens qui unissent les trois protagonistes du drame, traçant d'étranges trajectoires dans la ville et entre eux. C'est Isabelle Huppert qui joue ce rôle. Elle apparaît pour la première fois marchant à vive allure dans une ruelle en pente de Cannes, qu'elle ne cessera de sillonner, puis elle rencontre le cinéaste alcoolique à la terrasse d'un café, et Manhee au bord de l'eau, toujours accompagnée de son polaroïd, prenant les un(e)s en photo, montrant d'un air faussement innocent ces images aux autres, et prétendant que les gens qu'elle photographie ne seront plus jamais les mêmes.




Et de fait, Claire apparaît comme une fée improbable. Venue à Cannes, ou devrait-on dire, descendue à Cannes, à grands pas, pour le film d'une amie, elle semble s'en désintéresser immédiatement pour aller où ses pieds la mènent (ses pieds menus mais chaussés de semelles de sept lieues), d'un personnage du trio à l'autre, croisant et recroisant ses membres au petit bonheur la chance, amicale, lumineuse, protectrice (y compris en traversant la route), sinon omnisciente en tout cas ubiquiste. Et ces rencontres s'enchaînent dans un ordre chronologique indécidable, le montage faisant la part belle à plusieurs ruptures déguisées, comme Hong Sang-soo en a le secret, troublé de surcroît par des échos étonnants d'un lieu au suivant, comme ce gros chien affalé par terre et qu'on imagine pourtant mal se déplacer. Cette Claire, personnage amusant, séduisant, donne pour le moins de la hauteur au film, lui fait prendre quelques virages, et rend d'autant plus émouvantes les simples mortelles qu'elle tente de réconcilier. 


La Caméra de Claire de Hong Sang-soo avec Kim Min-hee, Isabelle Huppert, Jang Mi‑hui et Jeong Jin‑yeong (2018)