29 août 2016

Sir ! Yes Sir ! - Les meilleurs sergents-instructeurs




Je vous propose, sans aucune raison particulière (sinon que le service militaire risque de revenir à la mode dans les années qui viennent), un petit tour d’horizon, non-exhaustif, d’une figure récurrente du cinéma, et plus particulièrement du cinéma américain : le sergent-instructeur. Je ne sais pas si je suis seul dans ce cas, mais j’ai beaucoup d’affection pour ce personnage. Il ne doit pourtant pas exister beaucoup de catégories socio-professionnelles auxquelles j’aimerais moins avoir affaire. Cependant, je l’avoue, quand j’ai eu à me rendre au Pôle Emploi, je me suis fabriqué un profil de garde-chiourme sans pitié, de maton homophobe, dans l’espoir qu’on me propose un poste de sergent-instructeur et de pouvoir ensuite aller fouetter des culs en portant un chapeau vert. Tout ça grâce au cinéma et à quelques films bien précis. J’ai un faible, un gros faible, je vous le dis, pour les sergents-instructeurs de tous poils. Aussi, voici un classement des 10 meilleurs sergents instructeurs au cinéma selon moi.



10
 
Thuram et Zizou en plein échauffement à Bellefontaine ? Non Gossett Jr. et Richard Gere, qui s'est mis au yoga sur ce tournage.

A la 10ème place, le Sergent Emil Foley, interprété par Louis Gossett Jr., dans le médiocre Officiers et gentleman de Taylor Hackford. Gossett Jr. y mène la vie dure à Richard Gere, fils d'un sous-officier de marine alcoolique et putanier. Le bellâtre aux yeux d'oriental, sosie officiel de Zizou et horrible comédien, vient de s'inscrire sur les listes de l'armée pour devenir aviateur. Tout du long, Foley en fait baver à Dick Gere, jusqu'à ce que ce dernier en perde son bouddhisme et que les deux hommes s'affrontent sur un tatami, tout nus, dans un corps-à-corps troublant. D'autant plus troublant qu'en ce qui me concerne la véritable figure mémorable de ce film (qui ne l'est pas pour un dinar, mémorable) reste plutôt celle de la jolie Debra Winger, compagne de Gere et véritable bouffée d'air frais entre deux parcours du combattant et autres sauts de haies avec feu de barrage à balles réelles.


La belle Debra Winger, délaissée pour un grand noir avec une chaussure blonde...



9

La 9ème place revient à Warren Oates dans la faiblarde comédie signée Ivan Reitman en 1982, Les Bleus, avec Bill Murray et Harold Ramis. C'était la toute fin de carrière du grand Warren, qui comme son ami Peckinpah n'avait sans doute pas sa place dans les années 80. Il est assez effacé dans son rôle de sergent-instructeur sur le retour un rien grognon, taquiné par ces sales gosses de Muray et Ramis, qui se sont engagés pour parer leur ennui et quitter une vie d'échecs multiples et variés (l'intro évoque très vite fait celle de Dumb & Dumber). A moins que ce soit le script qui batte de l'aile. Quoi qu'il en soit, Warren, au final, prendra parti pour ses bêtes noires, en pseudo-père de substitution, partant les tirer des griffes communistes où ils se sont égarés par bêtise. Belle époque, dite "classique", du cinoche ricain !


Warren Oates incarne Hulka, un sergent-instructeur trop cool pour porter pareil blaze.



8

Le sergent Zim, incarné par Clancy Brown, n'est pas le personnage le plus mémorable de Starship Troopers, malgré ses méthodes originales et bon enfant (par exemple quand il transperce la main d'un de ses novices avec un jet de couteau sublime pour lui donner une leçon de modestie), et malgré toute l'estime que semble lui porter Paul Verhoeven, qui le laisse mystérieusement disparaître du film (telle Lea Massari dans L'Avventura, hommage évident) au moment où les personnages principaux ont terminé leur stage d'entraînement et foncent attaquer les Arachnides, pour le faire revenir en grande star inattendue dans un finale en fanfare : engagé comme simple soldat, c'est lui qui parvient à capturer le cerveau ennemi (une grosse couille gluante) dans une grotte de la planète P. Néanmoins, ce comeback délirant paraît un peu forcé et marque moins les esprits que celui de Jean Rasczak (Michael Ironside), professeur d'arts plastiques un rien prosélyte dans la première partie du film, reconverti meneur intraitable des Francs-Tireurs dans la deuxième.


 Le sergent Zim, grand pédagogue, a lui-même lancé ce couteau à beurre sur son élève.



7

Changeons de registre avec un sergent-instructeur aux antipodes de la figure autoritaire dessinée par Verhoeven : le sergent Cass d’Opération Shakespeare, rôle tenu par le mémorable Gregory Hines, un beau noir moustachu (morphotype idéal du sergent-instructeur, comme cet article tend à le prouver). Le sergent Cass est emblématique de l’autre grande catégorie de sergents-instructeurs, les grandes gueules au grand cœur. Cass commence par casser les couilles de Danny DeVito, prof de littérature improvisé dans une caserne, bien décidé à faire entrer Shakespeare dans la tronche des gosses des cités venus apprendre le pas de l'oie. A la fin du film, le sergent Cass, avec ses yeux de clebs battu, finit quasiment en larmes, sous la pluie et sous son chapeau de scout, planté là parmi la bleusaille (dont Marc Whalberg dans le rôle d'un demi-demeuré) à écouter un soldat lui réciter la plus belle tirade du Henry V de Shakespeare, celle de la St Crépin (« Encore une fois sur la brèche, mes amis… »). Bouleversant.


Avec une gueule d'amour pareille, Gregory Hines ne pouvait pas tenir son rôle d'enflure bien longtemps. Ce type-là aime forcément la littérature.



6

Il ne s'agit peut-être pas à proprement parler d'un sergent-instructeur, puisqu'il est adjudant-chef, mais il tient quand même un rôle assez similaire. Il s'agit de l'adjudant-chef Picard (François Darbon, Darbon qui sera d'ailleurs dans le film le nom de la fiancée d'Antoine Doinel, Christine Darbon). Il apparaît brièvement au tout début de Baisers volés, unique film non-américain de la liste. Doinel sort du trou, convoqué par Picard, qui termine une entrevue avec ses hommes où il leur recommande de manipuler leur arme avec délicatesse (c'est comme les femmes, "on leur met pas tout de suite la main au cul"). S'ensuit un dialogue savoureux, où Picard compare Doinel au chien de Nivelle, "celui qui fout le camp quand on l'appelle", et le renvoie à la vie civile avec des piques bienveillantes qui font sourire un Jean-Pierre Léaud muet et aussi rieur, mais plus couillon, que dans Les 400 coups ou Antoine et Colette.


 François Darbon, paysan dans Le Caporal épinglé de Renoir, adjudant-chef chez Truffaut.



5

Le plus célèbre, celui qui vient à l’esprit de chacun quand on parle de sergent-instructeur et de cinéma, l’incontournable Gunnery Sergeant Hartman (Ronald Lee Ermey) de Full Metal Jacket est appelé à la barre des enculés. Il est l'incarnation pure et dure du taré militaire, de la teigne en uniforme, du formateur jobard qui file des surnoms humiliants, dresse les futures recrues les unes contre les autres, forme plus des assassins que des fantassins, hurle des horreurs sur ses bleus et les torture quotidiennement avec un plaisir non-dissimulé avant de retourner coucher avec son fusil-mitrailleur. Le chapeau posé sur les sourcils, Ronald Lee Ermey vocifère sur sa bleusaille à chaque fois qu'il apparaît, comme M. Massol, mon prof de physique-chimie en classe de Terminale L. Kubrick, en forçant le trait pour tendre vers une rigoureuse caricature du personnage, a sans doute visé assez juste, et nous a quoi qu’il en soit livré une référence, le portrait le plus terrible mais le plus mémorable du sergent-instructeur type.


Soit son pantalon de pyjama kaki est un taille haute, soit Ronald Lee Ermey rivalise avec Titi Henry dans la catégorie des prétendants au surnom de "Cobra".



4

Quelques films nous ont ceci dit offert des sergents-instructeurs plus fréquentables, de ceux dont on se délecte encore et encore, et sans se lasser. Par exemple le sergent-instructeur de Hot Shots !, « Red » Herring, incarné par Bruce A. Young, parodie de la parodie de sergent-instructeur fournie par Kubrick quatre ans plus tôt. Malheureusement peu présent dans la célèbre comédie menée par Charlie Sheen, Valeria Golino et Cary Elwes, Bruce A. Young l’illumine néanmoins par une performance inoubliable. Sa seule apparition consiste à entrer dans le dortoir des jeunes pilotes en hurlant des tas de trucs plus ou moins débiles, émaillés de répliques cinglantes, dont un « Sors les pectoraux ! » lancé à la blonde de l’équipe, au garde-à-vous en soutien-gorge, ou encore le génial : « Tu ferais mieux de pas signer le chèque si t’as pas le fric en caisse ! ». Je cite notre homme en français pour la bonne raison que c’était encore l’époque où les traducteurs et les doubleurs y mettaient du cœur, y compris avec un accent "noir" douteux, et où la VF avait du bon pour ce genre de film.


Ce qui accapare mon regard ici consiste en deux obus proéminents et fièrement rebondis, qui se situent dans le coin inférieur gauche de l'image.



3
En 3, le génial Lt. Thaddeus Harris, instructeur de Police Academy interprété par le non moins génial G.W. Bailey. La peau de vache par excellence, qui déteste toutes ses recrues sans exception et se fait un plaisir de les pousser vers la sortie en leur rendant la vie impossible. Notamment à coups d'injures qui révèlent chez lui une forme de génie. Quand il accompagne les bleus dans les dortoirs, Harris s'en donne à cœur joie, et son chouette doubleur avec. Après avoir gueulé son classique "Plus vite ! plus vite !", il chantonne : "Nous devons trouver à ces chers petits merdeux un endroit pour dormir !", et il vient juste de finir sa mélodie, et personne n'a répondu, qu'il enchaîne déjà : "Vous feriez mieux d'écouter au lieu de ramener votre fraise, bande de connards !" Une fois qu'il a attribué une chambre à Mahoney, le personnage principal, il continue : "Tous les autres pédés, venez avec moi !" C'est tellement gratuit, laid, et dit avec le cœur qu'on aimerait être dans la bande. Idem un peu plus tard : "Vous faites partie de la section F., F. comme Fumiers. Quand je dis "Hey, les fumiers", vous comprenez que c'est vous". Un discours à retenir pour tous les profs qui débutent. Harris finit le film la tête tanquée dans le trou de balle d'un cheval et il en sort grandi. Sacré mec.


Le Lt. Harris, génie de l'insulte.



2

Mais le Drill Sergeant de Forrest Gump marque aussi des points dans la catégorie des sergents-instructeurs ultra grossiers, d'autant que lui se veut sympathique. Il faut dire que, dans le film de Robert Zemeckis, le rôle du supérieur irascible et vociférant est confié au conducteur du bus de l’armée (Kenneth Bevington), qui, quand Forrest Gump lui donne son nom avant d’aller s’asseoir, comme il avait l’habitude de le faire dans le bus de l’école, se met sans prévenir à lui hurler dessus : « Tout le monde s’en tape le coquillart de ton blase, couille molle ! T’es même pas digne de me lécher mes bottes de merde ! Gare tes grosses miches de tantouse dans ce bus, tu es à l’armée maintenant ! ». A noter que l’ultra-violence de ce propos homophobe littéralement hurlé, poussé le cou en avant par un chauffeur sur-énervé, chauffé à blanc sans raison apparente, vers la nouvelle recrue Gump, est multipliée par deux via les gouttes d’eau que projettent les essuies-glaces du bus et qui semblent sortir de la bouche du type, comme autant de postillons énormes. Sans doute la plus grande idée de mise en scène de toute la filmographie de Bob Zemeckis. 


Moustache ? Pas moustache ? Impossible à dire. Le sergent-instructeur de Forrest Gump est toujours filmé à contre-jour, ou dans la pénombre, ou les deux, de telle sorte qu'il constitue un trou noir dans l'image, d'où n'émanent que des paroles d'amour hurlées sur son 1ère classe préféré.

La part de débilité militaire (pléonasme ?) étant entièrement et fièrement assumée par le chauffeur du car, le véritable sergent instructeur du film, interprété par le magnifiquement nommé Afemo Omilami, peut quant à lui se montrer parfaitement agréable, et même encourageant. Mais tout le génie de ce personnage, c’est de prendre le parfait contrepied de son rôle tout en le tenant sans faillir : il hurle, mais pour louer les talents de sa nouvelle recrue. C’est ce qui en fait l’un des meilleurs sergents-instructeurs de l’histoire du cinéma. Il faut voir ce type (encore une fois trop vite évacué du film alors qu’il en est la principale attraction) s’émerveiller des réponses débiles de Gump (qu'il invective toujours en gueulant : "GUUUUUUUUMP") à des questions au moins aussi débiles. Quand on lui demande pourquoi il a remonté son arme aussi vite, question faramineusement conne au départ, le soldat répond, tout penaud, « Parce que vous me l’avez demandé sergent-instructeur », et l’autre de trouver ça putain de brillant. Le génie d’Afemo Omilami tient dans cette scène. Il promet au deuxième classe Gump qu’il sera général un jour, le traite de génie et mise sur un QI de 160, le tout en lui gueulant au visage comme si l’autre lui avait chié dans les pompes. C’est là toute la noblesse des meilleurs sergents-instructeurs, et je crois sincèrement que tout bon film devrait en compter au moins un dans son casting. Imaginez un personnage de sergent-instructeur dans Shakespeare in Luv.



1

En numéro 1, un autre sergent-instructeur assez colérique mais très drôle, l’inégalable Sergent Apone, sous les traits d’Al Matthews. Il n’est pas qu’un sergent-instructeur d’ailleurs, c’est aussi un vrai sergent sur le terrain, mais il tient son rôle à la perfection dans le Aliens de James Cameron. Noir et moustachu, comme Louis Gossett Jr., Gregory Hines, Bruce A. Young et Afemo Omilami, Al Matthews jouit lui aussi d’un doublage au poil, et disparaît également trop vite de l’écran, massacré par un alien particulièrement détestable dès la première escarmouche du film. Mais le sergent Apone a quand même eu le temps de nous faire rêver avant de crever, et ce dès sa première apparition, quand les capsules d’hyper-sommeil du vaisseau de guerre Sulaco s’ouvrent pour nous présenter tour à tour les différents membres du commando de marines. Apone, à peine réveillé, enfourne un cigare sous sa moustache et au moins jusqu’à sa glotte, puis nous gratifie d’un discours savoureux : « Alors mes cailles vous attendez quoi ? Votre café au pieu ? Encore une jolie journée de soleil ! Être dans les marines c'est comme des vacances à la ferme, chaque repas est un banquet, chaque fin de mois, on est millionnaire, chaque corvée est une partie de plaisir ». Et quand Hudson (l’indispensable Bill Paxton), mettant le pied au sol, se plaint du froid, Apone conclut l’échange en tirant le dessous de sa paupière avec son index : « Regarde-moi dans l’oeil ! ». Ca n’a l’air de rien comme ça, mais c’est du grand numéro d’acteur.



Le sergent Apone dans toute sa splendeur. Je me suis mis à fumer le cigare après avoir vu le film pour la première fois, vers 7 ans.

Le sergent-instructeur est aussi un homme de discours, c’est lui qui doit motiver les troupes avant la bataille, et Apone est un modèle du genre, notamment à chaque fois qu’il s’en prend à Hudson (« Ta gueule Hudson »). On se rappelle aussi de ce moment magique où Ripley (Sigourney Weaver) lui demande s’il y a quelque chose qu’elle peut faire, et où il répond, presque sans lui laisser le temps de terminer sa phrase : « Y’a quelque chose que vous savez faire ? ». Le doubleur mérite à lui seul un Oscar. Quand la jeune femme lui prouve qu’elle sait manipuler un robot de charge et lui demande où elle doit mettre une roquette, Apone lui répond de sa voix rugueuse et sur ce ton rigolard inimitable en avalant quasiment tout son cigare. Grâce aux quelques courtes scènes marquées par la prestation d’Al Matthews, et presque exclusivement grâce à elles (disons grâce à son tandem avec Bill Paxton), Aliens a fini par devenir une comédie à mes yeux, une armored-car-comédie, un véritable chef-d’œuvre.


Officiers et Gentleman de Taylor Hackford avec Louis Gossett Jr. (1982)
Les Bleus d'Ivan Reitman avec Warren Oates (1981)
Starship Troopers de Paul Verhoeven avec Clancy Brown (1998)
Opération Shakespeare de Penny Marshall avec Gregory Hines (1994)
Baisers volés de François Truffaut avec François Darbon (1968)
Full Metal Jacket de Stanley Kubrick avec Ronald Lee Ermey (1987)
Hot Shots ! de Jim Abrahams avec Bruce A. Young (1991)
Police Academy de Hugh Wilson avec G. W. Bailey (1984)
Forrest Gump de Robert Zemeckis avec Afemo Omilami (1994)
Aliens de James Cameron avec Al Matthews (1986)

24 août 2016

Bad Company

Premier film de Robert Benton, plus connu pour avoir réalisé le très oscarisé Kramer contre Kramer, Bad Company est un anti-western typique du cinéma américain des années 70. Barry Brown y incarne un fils de bonne famille qui se retrouve livré à lui-même sur les routes mal famées de l'Ouest après avoir évité de justesse l'enrôlement dans l'armée pour la guerre de Sécession. Très vite, il croise le chemin du chef d'une petite bande de voyous, joué par le très fringuant Jeff Bridges. Le film nous narrera alors en une série d'épisodes les différentes mésaventures de cette bande de jeunes partie vers l'Ouest à la recherche d'une vie meilleure.



On suit tout cela avec un certain plaisir notamment grâce aux deux personnages principaux, très attachants, l'un voulant rester droit dans ses bottes par rapport à ses croyances malgré les méfaits dans lesquels il est entraîné tandis que l'autre se fantasme fièrement en un hors-la-loi intrépide. On veut croire en leur amitié et son expression à l'écran, toujours pleine de pudeur et d'authenticité, nous offre les plus beaux moments du film. L'interprétation de Barry Brown, également fascinant dans Daisy Miller, y est pour quelque chose. Cet acteur malheureusement disparu quelques années après le tournage, membre méconnu du "club des 27", est la curiosité de Bad Company. Avec ses airs troublants de Ryan Gosling brun, il a une présence étonnante, dégageant une fragilité et une incrédulité qui conviennent totalement à son personnage.




Trait récurrent du Nouvel Hollywood, la naïveté et la soif de vivre des jeunes protagonistes est contagieuse pour le spectateur et systématiquement mise à mal par des retours à la réalité à la brutalité souvent saisissante. Certaines scènes sont aussi cruelles que mémorables, l'humour bravache se mêle à la violence crue, les beaux moments de douceur alternent les grands drames inattendus. Tout cela fait de Bad Company un film hautement recommandable, à ne surtout pas confondre avec celui dans lequel Anthony Hopkins affronte Chris Rock.


Bad Company de Robert Benton avec Barry Brown et Jeff Bridges (1972)

5 août 2016

Demolition

On rassure tout le monde d'emblée : malgré son patronyme francophone, Jean-Marc Vallée n'est PAS français, il est canadien, et si ça ne tenait qu'à moi, il le RESTERAIT. Si, avec Demolition, il voulait démolir le concept même de cinéma, il y est parvenu ! Si, avec Demolition, il voulait démolir la carrière de Naomi Watts, il y est arrivé. Si, avec Demolition, il voulait démolir l'avenir de Jake Gyllenhaal, il a atteint son but. Si, avec Demolition, il voulait démolir ma soirée, il a dépassé ses objectifs en fusillant ma semaine à bout portant parce que j'ai dû en regarder 15 minutes par jour pour ne pas imiter Gyllenhaal et tout casser chez moi. Une semaine marquée du sceau de l'infamie !




Je m'autoproclame martyr de Jean-Marc Vallée. Cet homme a le tout Hollywood dans sa poche. McConaughey a tapé du poing sur la table pour qu'il réalise Dallas Buyers Club, Whitherspoon a exigé que ce soit lui qui mette en image son livre de chevet, Jake Gyllenhaal n'a rien demandé, il l'a simplement confondu avec Villeneuve (pas le réalisateur mais le pilote Formule 1).




Dans ce film, tout est cliché. Jake Gyllenhaal, trader dans l'entreprise de son beau-père, perd sa femme dans un accident de voiture. Il n'arrive pas à éprouver du chagrin, il est insensible. Le jour de l'accident, il est plus marqué par le fait qu'un distributeur automatique lui ait volé 1$ que par la mort de sa femme. C'est ainsi que lors de la cérémonie funèbre il s'isole pour écrire une longue lettre à la société qui gère les distributeurs automatiques pour exiger un remboursement mais surtout pour déblatérer sur sa vie. C'est déjà lourd de vous l'écrire alors imaginez donc le film. La voix off de Gyllenhaal cynique et désabusée lit à nos pauvres oreilles ces lettres imbuvables. Il finit par rencontrer la responsable du SAV de cette société, fascinée par ces écrits, qui n'est autre que Naomi Watts. Une amitié teintée d'intimité se met alors en place entre les deux personnages tandis que Gyllenhaal prendra son métier un peu par dessus la jambe et préfèrera payer des artisans démolisseurs pour les aider à démolir diverses maisons, d'où le titre moisi du film.




Pour finir, une pensée pour le personnage de la femme décédée de Gyllenhaal, qui passe pour une fille à papa, adultère, faisant la gueule à sa mère pour une histoire de serviettes de bain et qui conduit sans regarder la route. De petit connard de trader participant à foutre la planète dans la merde, Gyllenhaal devient, après l'avoir perdue, un grand philanthrope auprès des enfants trisomiques qui réussit même à rendre le sourire à son beau-père irascible. Une belle histoire d'amour en creux...


Demolition de Jean-Marc Vallée avec Jake Gyllenhaal, Naomi Watts et le beau-père de Jake Gyllenhaal (2016)

30 juillet 2016

Hangover Square

Quand on lui demandait les trois secrets pour réaliser un bon film, John Brahm répondait : "Réussir le début, bien torcher le milieu, et pas chier la fin". C'est exactement ce qu'il s'employa à faire avec Hangover Square, beau film noir, oublié aujourd'hui, et pourtant fièrement porté, de toutes les façons possibles et à bouts de bras, par l'acteur Laird Cregar, un géant aux traits épais et au regard de bête traquée. Ce dernier venait de jouer dans The Lodger du même Brahm, où il incarnait Jack l'éventeur. On est alors en 1945 et c'est Cregar qui insiste pour que le studio achète les droits du bouquin de Patrick Hamilton, c'est lui qui rend le personnage principal inoubliable et c'est lui qui laisse sa peau dans l'entreprise, à seulement 31 ans. Impressionnant dans le rôle d'un petit compositeur du début du XXème siècle (avec les gros doigts du fin poète, dans le genre Guillaume Apollinaire) doublé d'un tueur qui s'ignore, Cregar crève l'écran à chaque instant, et plus encore quand Brahm mitonne des scènes aux petits oignons. 




L'introduction, avec le meurtre au couteau d'un vieil antiquaire dont le visage effaré et hurlant surgit à l'écran comme le meurtrier dans la boutique, et comme la séquence elle-même, sortie de nulle part, juste avant que l'échoppe ne s'embrase, lance le récit sur des charbons ardents. Et le feu, qui dévore le héros de l'intérieur et laisse son visage en sueur, ne manquera pas dans cette histoire, puisqu'il est de retour dans la terrible scène centrale, où le cadavre d'une jeune femme manipulatrice (Linda Darnell) est placé au sommet d'un bûcher lors d'une fête londonienne sous le regard enchanté d'une foule qui ignore tout de ce qu'elle acclame, et à la fin, tandis que notre compositeur monstrueux, après son ultime confrontation avec un agent de Scotland Yard (interprété par ce cher George Sanders), termine de jouer sa partition (signée Bernard Herrmann) au beau milieu d'un théâtre en flammes, dans ce qui s'avère être un finale magistral.


Hangover Square de John Brahm avec Laird Cregar, George Sanders et Linda Darnell (1945)

27 juillet 2016

La Dernière femme sur Terre

Un homme d’affaires, Harold, sa femme, Evelyn, et leur jeune avocat, Martin, sont en croisière à Puerco Rito. Pas d'Orson Welles à l'horizon pour tourner en bourrique au milieu de ses hôtes, comme sur le yacht des Bannister dans La Dame de Shangaï. On est ici dans une série Z signée Roger Corman et à peine inspirée de The World, The Flesh and The Devil, sorti un an plus tôt. En pleine séance de plongée sous-marine, la petite dame de la troupe est à deux doigts de harponner l’avocat pour le défendre d’une raie tandis qu'il matait la sienne. Ce sera le pseudo-péché originel de cette Eve moderne, aussi maladroite et coupable que l’originale (les gonzesses...). Lorsqu’ils remontent à la surface, nos trois nageurs sont pris de légers malaises et découvrent le corps sans vie du pilote de leur yacht, mort asphyxié. Ils décident de garder leur masque à oxygène sur le nez et de rejoindre la côte en barque. C'est là qu'ils se rendent compte que toute autre vie vient d’être balayée de la surface du globe par une sorte d’extinction d’oxygène temporaire.




Seuls survivants sur place, et peut-être dans le monde (il devait bien se trouver quelques autres plongeurs par ci par là, une poignée de sous-mariniers en activité, un type en train de retenir sa respiration le temps d'ouvrir un paquet de Sheba pour son connard de chat obèse et ingrat), nos trois miraculés se réfugient dans une villa de luxe. Pas fous. La femme et l’avocat ne seraient pas contre terminer leurs jours à la fraîche, à ne strictement rien foutre, mais le mari ne l’entend pas de cette oreille. Harold n’a pas fini de siroter son premier mojito les arpions dans l’eau qu’il prévoit déjà de foutre le camp pour échapper à la vermine bientôt sur le pied de guerre, sans oublier d’apprendre à pêcher pour subvenir à ses besoins, et de monter une expédition dans le nord du Canada, glacière naturelle XXL où les vivres se conservent plus longtemps.




Si notre homme n’est pas très marrant, il a le mérite d’être prévoyant. Mais il a un autre défaut : il n’est guère partageur. Or ce petit défaut en devient un gros quand notre petit ménage à trois réalise, tout à coup, que la belle Eve(lyn) est, jusqu’à nouvel ordre, la dernière femme sur terre. Et ses deux compagnons auraient pu tomber plus mal, car il semblerait que Betsy Jones-Moreland leur donne plutôt envie de repeupler la terre sans paumer trop de temps. La question de relancer la vie humaine angoisse d’ailleurs beaucoup plus les deux zonards à ses côtés qu’Evelyn elle-même, que son statut d’ultime spécimen humain femelle ne tracasse pas des masses, et qui voudrait juste se la couler douce avec le plus sympa des deux (qui n’est pas son mari). S’ensuit donc un combat de coqs entre nos deux rivaux, Harold et Maud, combat psychologique d’abord, puis physique, pour savoir qui devra chausser un froc de moine dans un monde sans dieu et qui pourra se reconvertir illico dans le porno sans caméras avant d'aller en serrer cinq au diable. La pauvre Eve se retrouve donc mise en ballotage entre un mari goujat et un amant peu porté sur l’idée de paternité.




Martin annonce à Eve, un peu avant la fin du film, qu’il ne compte pas enfanter avec elle. Un peu comme Russel Crowe dans le Noé d’Aronofsky, il considère que les hommes ont eu leur chance et qu’il vaut mieux déposer le bilan une bonne fois pour toutes. Après s’être respectivement bien rétamé la tronche à coups de lattes, les deux types retrouvent Eve dans une église et Martin, qui refusait de perpétuer l’espèce, meurt de ses blessures (invisibles… trop cher) après avoir lâché un crispant « Nous ne comprendrons donc jamais ! » Eve et son mari Harold ressortent de l’église main dans la main, prêts à se reproduire à fond, et le spectateur est en droit de regretter qu’au lieu de ce semblant de morale douteuse Corman n’ait pas préféré tuer ces deux idiots de mâles dominants pour donner enfin tout son poids au titre du film et conclure sur l'image d'une Eve définitivement seule sur terre, prête à lâcher des caisses à table et à chier la porte ouverte, révisant la célèbre réplique de Jeff "la mouche" Goldblum : « Dieu crée les dinosaures, Dieu détruit les dinosaures, Dieu crée l’homme, deux débiles se flinguent pour ma face et j'hérite de la Terre ». Après avoir tenté d’en flinguer un à coup de harpon, la dernière femme se serait enfin débarrassée de ses boulets en attisant leur concurrence de pacotille pour régner en maîtresse absolue sur la planète bleue. Ça c’était une fin.


La Dernière femme sur Terre de Roger Corman avec Betsy Jones-Moreland, Antony Carbone et Robert Towne (1960)

20 juillet 2016

Replicas

Selma Blair, son mari et leur gamin partent en vacances dans un hameau reculé. Un beau matin, les voisins tapent à la porte. Toc toc toc. "Qui est là ?" "Nous sommes vos replicas et nous venons prendre votre place" déclare d'emblée le voisin, accompagné de sa femme et de leur seul enfant, se tenant tous alignés sur le seuil, droits comme des I, tel un miroir angoissant et à peine déformé de leurs incrédules vis-à-vis. "Et sinon on se connaît ?" répond Selma Blair. "Je pourrais écrire une thèse entière sur vos us et coutumes." "Flippant... Bon, j'ai dû louper un épisode. On va reprendre depuis le début si vous le voulez bien, enchaîne avec enthousiasme la Blair, peu soucieuse des sombres projets riverains. Comment va ?". "Comme un lundi." répond aussi sec l'autochtone. "Mais nous sommes samedi. On est le week-end ! Ça devrait aller !" Mais non, tout commence mal dans Replicas et rien ne va en s'arrangeant à mesure que défilent, très lentement, les minutes de l'affichage du lecteur divx...




Ce récit, quelque peu amélioré, du début du film est là pour vous donner un aperçu à la fois fidèle et moins douloureux que mon vécu personnel. Replicas est un home invasion pur et dur. Une pure merde dure à encaisser. Tout est archi prévisible. C'est un enchaînement de situations vues et revues mille fois. Gris, en plus. Tout est gris et terne comme l'affiche originale ! A commencer par la mauvaise mine de Selma Blair, actrice définitivement perdue, fantomatique, dans les limbes. La fameuse question est de savoir jusqu'où iront les voisins récalcitrants, bien décidés à s'approprier la maison, la vaisselle et l'identité de leurs victimes. Le labrador sera-t-il froidement abattu ? Oui. Pas étonnant. Pauvre bête. Le frérot, débarqué là par hasard, sera-t-il, lui aussi, froidement abattu ? Oui. Wrong time, wrong place, comme ils disent. Le seul moment un peu amusant est celui où les deux gamins s'affrontent aux jeux vidéo et que, d'un seul coup, ça tourne mal. Le fils des tarés se met à tabasser l'autre sauvagement après avoir perdu la partie de trop. C'est plaisant, ça m'a rappelé mon enfance. J'étais un gamin assez sanguin et impulsif. Je pouvais sauter à la gorge de mon prochain, tout particulièrement quand celui-ci s'appelait Glue 3, pour une mauvaise partie de petits chevaux. Depuis, j'ai retrouvé la paix intérieure. J'arrive même à m'envoyer de tels films sans perdre mon calme.


Replicas (In Their Skin) de Jeremy Power Regimbal avec Selma Blair, Joshua Close, Rachel Miner, James d'Arcy et Paf le iench (2012 - mais sorti en 2014 en DTV en France, ce qui en dit long !)

12 juillet 2016

Encore heureux

Attention, il s'agit du premier film jamais réalisé sur la crise économique. Benoît Graffin, le réalisateur, met les deux pieds dans le plat, il saute dedans à pieds joints et ses chaussures sont pleines de merde. Il se permet même une pique ad hominem contre François Hollande, même si, avec ce film, Benoît fait plus de mal au cinéma français, donc à la France, que l'autre enclume. C'est l'histoire d'un type qui perd son job (Edouard Baer) et qui devient aussi sec une serpillère, il se met à dormir sous une tente dans son propre salon, fait le sourd quand ses gosses ou sa femme (Sandrine Kiberlain) lui demandent un truc et fouille dans les poubelles du quartier pour trouver des déchets de valeur à revendre, car il est très con. Du coup sa femme le trompe avec un tombeur irrésistible, j'ai nommé Benjamin Biolay. Voilà plusieurs fois que Biolay incarne les matamores, les bourreaux des cœurs, les tombeurs de ces dames, Jésus Christ multipliant les coups de pine. Je pense notamment à son rôle dans Au bout du conte d'Agnès Jaoui. Il ne joue que deux types de rôles : le Casanova du tiéquar ou le détritus humain dépressif et suicidaire. Beaucoup plus crédible dans le second.


 J'ai décidé d'illustrer cet article avec la photo d'un vrai beau gosse.

Toujours est-il que Baer va tout pardonner à sa femme et la récupérer en regagnant de la thune (sa fille d'abord, puis toute la famille, profite du décès de la vieille voisine acariâtre, raciste et conne, pour la voler). En interview, Graffin se la joue grand gauchiste avec des saillies du genre : "Après tout, cet argent qui va retourner à l’État, pourquoi cette petite famille n'en profiterait pas ?", mais son personnage principal évoque plutôt Sarkozy faisant les poches de Liliane Bettencourt en lui braquant un flingue sur la tempe. C'est une resucée plan par plan, et je dis bien plan par plan, de L'Argent de la vieille, que je n'ai pas vu. On nage en plein dans la comédie sociopolitique, dans la veine de Fun with Dick and Jane, sans l'humour, donc plutôt dans la veine tranchée dans le sens de la longueur par une lame rouillée de Une pure affaire, avec François Damiens et Pascale Arbalète. On pouvait espérer quelque chose des retrouvailles d'Edouard Baer et Sandrine Kiberlain, qui avaient déjà joué ensemble devant la caméra de Pascal Bonitzer, dans Rien sur Robert, où Baer initiait Kiberlain à la sodomie. Mais Encore heureux est un film Europacorp, et par conséquent c'est ici le spectateur qui a tout d'un coup la sensation de se faire enculer. 


Encore heureux de Benoît Graffin, avec Edouard Baer, Sandrine Kiberlain, Benjamin Biolay et Bulle Ogier (2016)