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7 juin 2015

Stuck

Ce film de Stuart Gordon s'inspire d'un fait divers macabre et cocasse survenu à Fort Worth, Texas, en 2001. Une histoire terrible que l'affiche ci-contre a judicieusement choisi de résumer via cette fausse couverture de journal intrigante. Après avoir heurté un sans-abri avec sa bagnole, une jeune infirmière n'a rien trouvé de mieux à faire que de laisser la victime telle quelle, encastrée dans son pare-brise, l'abandonnant à l'agonie dans son garage ! Croyez-le ou non, à partir de ce point de départ pourtant assez limité, Stuart Gordon accouche d'un film pas mal du tout. Sérieusement. Ce pitch donne lieu à une sorte de thriller particulièrement efficace où l'on retrouve quelques éléments horrifiques et gores (ça reste un film de Stuart Gordon, à qui l'on doit Re-Animator, que je n'avais pas trouvé si fameux malgré son statut de film culte, et bien d'autres titres du même genre) mêlés à cet humour noir très cher au cinéaste et habilement maîtrisé ici puisqu'il participe à nous faire éprouver un large panel d'émotions pour tous les personnages plus ou moins débiles en présence, lors des situations rocambolesques qu'ils traversent.




Mena Suvari est parfaitement choisie dans le rôle de cette énorme cruche inconsciente et dépassée par les événements, elle qui a tout à fait la tronche de l'emploi. L'éternel regard de chien battu de Stephen Rea, qui m'avait déjà conquis dans Citizen X, est lui aussi idéal pour ce rôle de pauvre clodo, laissé pour compte, laissé pour mort. Il y a bien quelques petits détails pas trop crédibles ou incohérents, sur la fin notamment, mais tout cela reste toujours très plaisant à suivre. Et le ton satirique du film, qui n'est guère pesant mais bel et bien présent, lui permet d'être un peu plus qu'une petite série b bien sympatoche. Avec ce dénouement, qui fait intervenir une famille d'immigrés exclus, eux aussi, de la société, venant en aide au SDF très mal en point, je dirai même que Stuck prend des allures de brûlot social particulièrement féroce. Un véritable pamphlet. Ken Loach peut aller se rhabiller... Et à la fois, le film de Stuart Gordon ne perd jamais de vue ce qui est à l'évidence son principal objectif, nous divertir et nous scotcher devant l'écran, face à une histoire complètement folle et absurde. Stuck est donc avant tout un thriller très tendu ; le meilleur film de Stuart Gordon que j'ai vu, et j'en ai pas vu tant que ça !


Stuck de Stuart Gordon avec Mena Suvari et Stephen Rea (2007)

4 janvier 2012

Blackthorn

Nous étions tentés de mettre ce film dans nos tops de fin d'année, dans l'espoir de le faire un peu mieux connaître tant il est plaisant. Mais ça n'aurait pas été très honnête parce que Blackthorn n'est pas un grand film, c'est un film modeste et réussi et qui donne envie d'en retenir les nombreuses qualités quitte à faire l'impasse sur de menus défauts qui nous rappellent que c'est un presque premier film. Premier long métrage américain de Mateo Gil, Blackthorn part de l'incertitude quant à la mort de Butch Cassidy pour élaborer une fiction sur ce qu'aurait pu être la fin de sa vie. Pour incarner cette légende du Far West, Sam Shepard, avec sa vieille tronche burinée, son profil d'aigle aiguisé par les années qui force le respect, trouve un rôle à sa mesure auquel il donne toute sa prestance. C'est un vrai beau rôle de vieil acteur, et y'en a pas tant que ça*. Shepard, heureux comme un pape, se laisse aller à pousser gaiement la chansonnette, interprétant dans son intégralité "Sam Hall", ce classique de la country que Johnny Cash nous avait rendu agréable, et il donne une vraie gueule à un Butch Cassidy sur le retour, embarqué dans une course poursuite aux côtés d'Eduardo Noriega, l'acteur espagnol abonné aux rôles de petites frappes.




Porté par le charisme de Sam Shepard et d'un casting du reste très bien choisi (Ed Noriega donc, idéal dans les rôles de petites frappes, Dominique McElligott, une splendide Etta James, et Stephen Réa, le fameux producteur de jus d'orange), Mateo Gil réalise un western droit dans ses bottes, respectueux du genre, qui chatouille le mythe et lui donne de l'ampleur, qui prend son temps pour installer personnages et récit, doté en outre d'une histoire prenante et très efficace. Tout cela nous fait dire que si nous avions vu le film plus jeunes, nous en aurions été putain de fans. C'est pas la meilleure phrase de l'article mais on est là pour vous donner envie. Le plaisir que prend Mateo Gil à fabriquer un destin humain à une légende de l'ouest est très communicatif. Et quand on donne au réalisateur le Salar de Uyuni, le plus grand lac salé asséché (qui évoque le Gerry de Gus Van Sant), pour une journée, il en profite un max pour signer la plus belle scène du film**, celle qui a inspiré l'affiche et dont on se souviendra à coup sûr toute notre vie quand on entendra dans la rue le mot "Blackthorn", ce qui n'arrivera malheureusement jamais.




Pour quand même dire un mot sur les petites maladresses du film, elles résident principalement dans l'usage du flash-back. Le film est régulièrement entrecoupé de retours en arrière sur les derniers temps de la grande épopée de Butch Cassidy et sa bande, dont le kid (que j'imaginais plus petit), ce qui n'est pas réellement gênant, d'autant que l'acteur choisi pour interpréter Cassidy jeune est très bien trouvé et que le réalisateur évite de faire du spectaculaire en filmant les moments supposément glorieux de l'histoire du héros. Mais ces flash-backs ne sont pas non plus très intéressants et donnent au film un aspect parfois un peu conventionnel. Les flash-backs qui gênent davantage sont ceux qui parsèment la séquence où Stephen Rea, qui joue le type qui a poursuivi Cassidy toute sa vie et qui le retrouve vingt après son soi-disant décès, explique à sa proie de toujours qu'il a fait la connerie de s'acoquiner avec une petite frappe interprétée par Eduardo Noriega, lequel prétend avoir volé un grand exploitant de mines malhonnête à la Jean-Michel Aulas alors qu'il a en réalité dérobé les lourdes économies d'un groupe de villageois mineurs dont c'était l'unique richesse et la raison de vivre. Cette explication arrive un peu tard dans le film et prend les atours un peu regrettables d'un twist, mais elle est intéressante car elle montre à quel point Cassidy est resté coincé dans le passé, soucieux de jouer aux grands voleurs en volant les puissants d'abord, puis fidèle à ses principes et son honneur quand il décide de rompre son pacte avec Eduardo Noriega, et de rompre ses ligaments croisés par la même occasion, à la Eduardo justement, étonnant joueur Croate à 99% brésilien, trop pourri pour être à la Seleçäo, trop blessé pour jouer dans tous les cas. Sauf que sur cette explication donc, le cinéaste choisit de monter en flash-back des images où Cassidy aidait Noriega en flinguant des paysans revanchards à tout-va, autant d'images inutiles qui nous rappellent que Mateo Gil signe là ses quasi premiers pas derrière la caméra et qu'il est peut-être soucieux, à tort, d'emporter l'adhésion des spectateurs et de sur-dramatiser la scène d'une façon un peu grossière. C'est là le principal défaut de ce film qui n'en compte pas beaucoup d'autres quand bien même on sent que son inspiration visuelle n'est pas constamment à la hauteur de ses ambitions.




Mateo Gil est désormais une moving target under the radar, autrement dit, on regardera son prochain film avec intérêt. Après avoir été le co-scénariste et l'assistant réal des premiers films d'Alejandro Gonzalez Amenabar (ce qui lui aura quand même valu de rencontrer le diable, aka Eduardo Noriega, son acteur fétiche pour les rôles de petites frappes), après s'être donc levé du pied gauche dans sa carrière, Mateo Gil vient d'apporter une belle pierre à l'édifice du film de cozboys en signant un western ni classique ni crépusculaire, un western passé à l'étape suivante, apaisé et serein, dont le héros bien que légendaire n'est ni un surhomme ni un anti-héros déclinant, juste un vieillard passé à autre chose ou presque, qui exploite sa petite ferme et qui n'aspire qu'à une chose, aller retrouver son fils puis mourir au pays.


* RIP Al Pacino et Rest in Peace Bob De Niro avec tes rôles comiques foireux, va chier Morgan Freeman, l'abonné aux voix off avariées, idem pour Dustin Hoffman qui rejoue tous les jours Rain Man dans un asile pour vieux chiasseux, Robin Williams est son Docteur Patch attitré, Jean Rochefort, toujours perdu dans la Mancha, nous rend fou avec l'expression "A ma guise", Christobal Walken, à deux doigts du trépas, joue à la roulette russe tous les matins au ptit déj en souvenir du bon vieux temps et il finira pas se faire sauter la caisse entre deux pétales de Chocapic.

** Quand il y a une note de bas de page il en faut forcément deux pour être crédible. La voici. Juste pour dire que dans cette scène le réalisateur a su donner toute sa valeur au cheval en tant que moyen de locomotion noble et vital dans le Far West. Habituellement, dans les westerns, quand un cow-boy paume son canasson il s'en tape, et dès le plan suivant il en a un autre sous le cul, le frère jumeau de sa jument. Le cheval est alors réduit au statut de tas de viande méga utile mais peu précieux, comme les flingues qui, à peine déchargés, sont jetés au sol sans plus d'égards. Alors qu'ici, Mateo Gil nous fait éprouver la nécessité de posséder un cheval. Le perdre, dans le plus grand désert salé du monde, ce n'est pas un événement anodin, c'est un véritable cauchemar pour le futur piéton qui parcourt ce paysage morbide. Et pour qu'on retienne un tel détail, c'est que la scène est épique. Banco Mateo (Gil).


Blackthorn de Mateo Gil avec Sam Shepard, Eduardo Noriega, Stephen Rea et Dominique McElligott (2011)

11 décembre 2010

Citizen X

Ce thriller américain, produit pour la chaîne HBO, est basé sur une histoire vraie qui s'est étendue des années 80 jusqu'au début des 90. Il retrace de façon visiblement très documentée le parcours d'un enquêteur soviétique dans sa traque d'un tueur en série, de sa prise en main de l'affaire, alors qu'il n'était d'abord qu'un simple médecin légiste, jusqu'à l'arrestation du tueur, près de 10 ans plus tard, après être devenu un enquêteur hors pair. Son parcours est rendu impossible par la bureaucratie soviétique et sa propagande officielle, selon laquelle il ne peut exister de tueur en série en URSS, phénomène réservé à l'occident décadent. Le film choisit intelligemment de se concentrer sur la description du fonctionnement absurde du système soviétique, pour mieux nous plonger dans l'ambiance pesante de l'époque. Notre enquêteur, interprété par Stephen Rea et son éternel regard de chien battu, est tout de même aidé en douce par son supérieur, incarné par un Donald Sutherland en grande forme. C'est là l'autre aspect que le film choisit de mettre en lumière, et il s'agit de sa plus grande réussite, car plutôt que d'essayer de faire un efficace thriller à suspense déjà vu cent fois, où l'on devrait craindre tous les agissements d'un tueur sanguinaire (le personnage nous est ici plutôt dépeint dans sa plus grande banalité, sans monstruosité, comme un simple malade victime de ses propres pulsions meurtrières), Citizen X se focalise donc sur cette amitié naissante entre ces deux hommes luttant tous les deux au sein d'un système déliquescent qui finira par imploser progressivement, ce qui permettra d'ailleurs à l'enquête de trouver un ultime souffle salvateur.


Le film est également assez réussi quand il décrit les rapports de force qui régnaient alors dans ce système bureaucratique figé, mais c'est donc l'évolution de la relation entre les deux personnages incarnés par Rea et Sutherland qui est le vrai fil conducteur de cette histoire et qui donne lieu aux meilleures scènes du film, la performance des deux acteurs principaux, à l'accent russe très travaillé, n'y étant pas du tout étrangère. Il y a quelques scènes véritablement émouvantes entre eux deux, nous montrant d'une bien jolie façon la solide amitié qui les lie progressivement. Et on nous réserve même le meilleur pour la toute fin, lorsqu'un psychiatre joué par l'immortel vieillard Max von Sydow, venu prêter main forte dans l'enquête, adresse aux deux hommes cette phrase teintée d'humour : "A vous deux, vous faites une personne merveilleuse". Le film nous quitte quasiment là-dessus, et c'est là sa plus grande vertu.




Ce film, réalisé et écrit pour la télé par un sombre inconnu, enterre le Zodiac de David Fincher. Ça a pas grand chose à voir si ce n'est qu'ils traitent tous les deux de la chasse interminable d'un serial killer, mais j'avais tout de même envie de le dire. Ça mange pas de pain, et Fincher je le dégomme dès que je peux, j'allais pas louper cette occasion.


Citizen X de Chris Gerolmo avec Stephen Rea, Donald Sutherland, Max von Sydow et Jeffrey DeMunn (1995)