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9 août 2020

Aux postes de combat

Sorti en 1965, Aux Postes de combat (The Bedford Incident en vo) se situe quelque part entre le terrible Fail-Safe (aka Point Limite Zéro) de Sidney Lumet et le plus corrosif Docteur Folamour de Stanley Kubrick, deux titres assez imposants, certes, avec lequel il supporte toutefois la comparaison. Il est d'ailleurs réalisé par James B. Harris, plus connu pour avoir été le producteur de plusieurs films de Kubrick. En voici le pitch en une phrase : en pleine Guerre Froide et peu après la crise des missiles de Cuba, un destroyer américain, mené par un capitaine brutal et autoritaire, se lance mordicus à la chasse d'un sous-marin soviétique à travers les eaux glacées de l'Arctique. Le capitaine est incarné par Richard Widmark, tout bonnement génial dans ce rôle de militaire individualiste, mégalo et un peu cintré, qui tient son équipage entier à sa botte. On sent d'emblée tout le rayonnement négatif de cet homme implacable, avant même sa première apparition qui se fait intelligemment attendre. Déjà omniprésent bien qu'encore absent à l'écran, on comprend immédiatement qu'il dirige ses hommes d'une main de fer (ce qui aura des conséquences fatales...) et, une fois qu'il apparaît, nous ne sommes en rien déçus du phénomène.




Richard Widmark, également producteur du film, est ici impressionnant, lui dont la grande filmographie démontre qu'il était capable de tout jouer, du pauvre type pathétique à l'impitoyable salop. Il magnétise la pellicule avant que l'attitude insensée de son personnage ne finisse, littéralement, par la brûler, dans un final qui nous met au tapis et rappelle forcément la conclusion abrupte du Lumet, sorti juste un an plus tôt. L'acteur au front menaçant est ici opposé à celui qui était dans la vraie vie l'un de ses plus grands amis : Sidney Poitier. Ce dernier incarne un journaliste fraîchement héliporté sur le destroyer, au tout début du film, pour réaliser un reportage sur la Marine. Toutes les opérations du capitaine se font donc sous son regard éberlué et les meilleures scènes sont indiscutablement celles qui nous proposent une confrontation entre les deux hommes. La manière dont le personnage joué par l'excellent Sidney Poitier essaie d'échapper à l'autorité de son interlocuteur, de sortir de son halo tyrannique, est très habilement dépeinte, c'est un vrai plaisir d'assister à ce petit spectacle, tout en langage corporelle et en jeux de regards subtils. On sent une vraie alchimie entre les deux comédiens, dont ils parviennent à tirer profit dans une situation d'antagonisme. Du grand art.




Un autre homme est arrivé sur le destroyer en même temps que le journaliste, un médecin assez naïf animé des meilleures intentions vis-à-vis de l'équipage, campé par un tout aussi excellent Martin Balsam, un acteur plein de bonhommie. Celui-ci apporte une touche comique et légère inattendue et tout à fait bienvenue à The Bedford Incident qui permet de l'affirmer encore davantage comme un divertissement de très haute volée, où la tension peut être palpable sans pour autant devoir faire cavalier seul. Il est rare, de nos jours, de voir ces différents registres aussi habilement mêlés et il est donc d'autant plus appréciable de découvrir un tel film aujourd'hui... Quelques scènes plus légères fonctionnent tout aussi bien que les autres plus tendues, elles réussissent à faire bon ménage avec une intrigue au cordeau et viennent renforcer notre attachement ou notre intérêt pour les différents énergumènes qui travaillent dans ce destroyer. Certains rôles secondaires sont très réussis, comme le jeune officier brillant mais sujet au stress ou l'ancien capitaine de la Kriegsmarine, un homme imperturbable qui apporte désormais son expertise à la Marine US et seconde le capitaine en chef. La façon de planter les différents protagonistes en quelques coups de pinceaux apparaît comme un modèle d'efficacité. Les enjeux sont également très vite exposés et le tout est mené à un rythme qui ne faiblit jamais. Ajoutez à cela le petit plaisir cinéphile de croiser un Donald Sutherland tout jeunot dans l'un de ses premiers rôles, et vous constaterez que tous les éléments sont bel et bien réunis pour passer un chouette moment.




Pour finir, je vous propose une petite trivia de derrière les fagots. Il existe outre-Atlantique une très fréquente confusion entre ce film intitulé, je vous le rappelle, The Bedford Incident, et une anecdote très célèbre, connue dans le milieu sous le nom "the Beresford incident" : une drôle de mésaventure survenue dès le premier jour du tournage de Miss Daisy et son chauffeur au cinéaste australien Bruce Beresford. Lors d'une manœuvre a priori anodine de son véhicule, un Morgan Freeman peu habitué à rouler en ville, à "manipuler un tel carrosse" et gêné, toujours selon son témoignage amusé, par une abeille coincée dans l'habitacle, roula à deux reprises sur le pied gauche du réalisateur, d'abord en marche arrière, puis en avançant. Bilan : un fou rire mémorable pour l'acteur principal, plié en deux ; quelques éclats incontrôlables chez les techniciens, spectateurs médusés de la scène ; deux fractures, six os déplacés et quatre semaines d'arrêt de travail pour le réalisateur. Plus de peur que de mal, donc, le tournage ayant du se poursuivre malgré l'absence de Beresford afin de respecter le planning serré imposé par le studio, et une histoire qui s'est terminée de la plus belle des façons : un couronnement aux Oscars pour un film dont plus personne ne se souvient. Aujourd'hui encore, Bruce Beresford boîte légèrement et a coutume de dire, le sourire aux lèvres, qu'il n'échangerait pour rien au monde une démarche normale contre son Oscar du Meilleur Film. Le hold-up parfait pour celui qui, littéralement, ne donna que le premier tour de manivelle au film injustement récompensé. 


Aux postes de combat (The Bedford Incident) de James B. Harris avec Richard Widmark et Sidney Poitier (1965)

5 mars 2020

La Chaîne

Évidemment quand un film est si étroitement rivé à sa visée didactique, collé au message qu'il entend passer, il prend le risque des sentiers battus, du pilotage automatique et du péché de naïveté. Voyez plutôt : lors d'un transfert de prisonniers dans le sud des États-Unis, deux détenus, John Jackson (Tony Curtis) et Noah Cullen (Sidney Poitier), l'un blanc et raciste, l'autre noir et exploité toute sa vie par des Blancs, profitent d'un accident de convoi pour s'évader, pris en chasse dans leur cavale par une meute de flics et leurs limiers, mais surtout enchaînés l'un à l'autre et contraints de fuir ensemble. On peut plus ou moins présumer de ce qui va arriver, et imaginer que ces deux types que tout oppose, et en particulier le mépris de l'homme blanc pour l'homme noir, vont finir, pris dans le même étau et à force de solidarité forcée, par mesurer la proximité de leur condition de misérables, la puissance de leur union et, au gré des circonstances, nouer des liens d'amitié, sinon de fraternité, que rien ne saura briser.




C'est ce qui se produit, sans grande surprise. Et le film serait irrémédiablement lesté par l'application de ce programme aussi clair et net que tout tracé, dicté par les impératifs d'un pitch impeccable de fable antiraciste, si, tout en chantant la mélodie attendue, il ne parvenait, en toute simplicité, par sa capacité à chanter ladite mélodie avec une sincérité désarmante, comme chante Sidney Poitier dans le film, à nous embarquer avec ses deux protagonistes, sans oublier de réserver quelques beaux moments à une paire de personnages secondaires. 




Car Jackson et Cullen ne s'en tirent pas seuls, ils sont aidés notamment par un ex-taulard quand une horde de villageois s'apprête à les lyncher. Le chef de la police en charge de leur traque est quant à lui un personnage tempéré et calme, qui tranche avec le cliché du flic sudiste enragé. Mais, bien entendu, ce sont surtout Tony Curtis et Sidney Poitier qui font la paire, et on est épuisé avec eux quand ils se démènent, à bout de force et sous une pluie torrentielle, pour s'extirper d'une glaisière où ils ont sauté à l'approche d'un camion, ou quand ils traversent les marais et tentent de grimper sur un train en marche. 




L'une des plus belles scènes du film témoigne de sa réussite, et de celle des deux comédiens, car elle est plutôt attendue elle aussi, mais si rondement menée qu'elle ne perd rien de son émotion à être très écrite : les deux fugitifs se sont enfin libérés de la chaîne qui les entravait, ils évoluent difficilement dans les marais, quand Jackson, blessé, s'affaisse et demande à Cullen de continuer sans lui. Sidney Poitier se retourne alors vers Tony Curtis, la main en l'air, et lui dit qu'il bloque la chaîne, désormais parfaitement imaginaire, qui les relie. Le personnage interprété par Sidney Poitier est d'ailleurs le plus émouvant des deux, qui a passé sa vie, comme il le raconte dans une scène de confession, à baisser les yeux et à être gentil en toutes circonstances, et en particulier à chaque fois qu'un Blanc l'a spolié ou humilié, et dont le chant bouleversant ouvre et clôt le film de la plus touchante des façons. 


La Chaîne (The Defiant Ones) de Stanley Kramer avec Sidney Poitier et Tony Curtis (1958)