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4 octobre 2022

Deux minutes plus tard

Deux minutes plus tard est aux films de voyages temporels ce que Ne Coupez pas ! est aux films de zombies. Le rapprochement est facile mais naturel : tout y invite. Egalement venu du Japon, le premier long de Junta Yamaguchi, qui repose lui aussi sur une prouesse technique qui ne paraît pas vaine ou gratuite, est animé par la même inventivité et le même enthousiasme. Il s'agit de ce que l'on appelle dorénavant un nagamawashi, un petit film de genre au budget ruiquiqui, tourné en un seul jet, phénomène justement apparu sur l'Archipel depuis le succès du zombie flick original et déjanté de Shin'ichirô Ueda. On nous propose ici de suivre les mésaventures du gérant nonchalant d'un petit café de Kyoto qui, un beau soir, découvre que le moniteur de l'ordinateur de sa chambre affiche des images se déroulant deux minutes dans le futur. Il s'aperçoit dans la foulée que l'écran de son café, situé à l'étage inférieur, affiche quant à lui des images du passé, avec toujours le même décalage de deux minutes. Rapidement, un petit groupe d'amis se constitue autour de lui, chacun s'emballe pour cette inexplicable étrangeté temporelle et propose de mener quelques expérimentations... Jusqu'à ce que, évidemment, les choses se compliquent, notamment à partir du moment où l'un d'eux a la chic idée de positionner les deux écrans l'un en face de l'autre afin d'y voir plus loin dans l'avenir et créer un effet Vache-qui-rit temporel (ou effet Droste, comme repris dans le titre original).


 
 
Contrairement à d'autres films du même genre, à concept fort, qui finissent par plier sous le poids de leur idée initiale et de ses conséquences démesurées, Deux minutes plus tard, tel le saut de puce temporel qu'annonce son titre, sait joliment se contenir, ménage intelligemment ses effets et n'est jamais dépassé par son pitch. Son scénario, aussi modeste que malin, est habilement resserré et c'est très naturellement que le paradoxe temporel aboutit, en fin de compte, aux prémices d'une histoire d'amour. Ainsi, Junta Yamaguchi penche beaucoup plus vers l'humour, la légèreté ou la comédie romantique, que le sérieux et le mindfuck que lui aurait aussi permis son idée de départ endiablée. Quand deux agents du futur apparaissent tout à coup pour mettre un peu d'ordre dans la pagaille provoquée par la bande de loustics, ils amènent des principes faciles à avaler et sont immédiatement tournés en dérision avec leur pistolet laser ridicule et leur poudre magique supposée effacer les mémoires trop gênantes façon Men in Black. L'esprit éminemment simple et sympathique du film est résumé là.  


 
 
Tourné au smartphone, avec trois francs six sous, dans un seul décor, par une petite équipe soudée et soucieuse de ne commettre aucun couac – tel nous le montre le générique final, qui nous propose quelques aperçus des coulisses – le film de Junta Yamaguchi allie, comme son sanguinolent prédécesseur, une ambition étonnante malgré des moyens minimes. Comme la longue première partie déconcertante de Ne Coupez pas, Deux minutes plus tard consiste donc en un seul plan séquence. L'inventivité fait tout, et elle est quasi de chaque instant. Ce choix a ici un sens évident, puisque la sensation du temps réel rend tangible et grisante l'expérience vécue aux côtés des personnages : nous sommes presque dans le même état d'excitation. Il s'accompagne aussi d'une petite réflexion ludique sur le cinéma et le pouvoir des images, le libre-arbitre et notre façon d'envisager l'avenir. Bien sûr, Deux minutes plus tard est avant tout une petite parenthèse divertissante et ne creuse pour de bon aucune des pistes évoquées. On est là pour rigoler, principalement, et imaginer, superficiellement, ce que nous ferions dans la même situation. Le dernier lauréat du Prix du Public du Festival du film fantastique de Toulouse est donc un petit régal à savourer d'un trait. On y retrouve exactement les mêmes ingrédients que dans Ne Coupez pas et cela fonctionne de nouveau à plein tube. Sur un rythme trépidant, en à peine 1h08, le film n'ennuie et n'assomme jamais, mais amuse tout le long. On ne peut que passer un bon moment et saluer la malice de la fine équipe aux commandes. On attend désormais le remake miteux de Michel Hazanavicius avec Duris et Bejo ! 


Deux minutes plus tard de Junta Yamaguchi avec Kazunari Tosa, Aki Asakura et Riko Fujitani (2021)

11 avril 2020

Ne coupez pas !

D'ordinaire assez peu client des films de zombies, je dois reconnaître que celui-ci m'a conquis. On comprend facilement qu'il ait connu une telle success story. Tourné dans le cadre d'un atelier d'une école d'art dramatique de Tokyo pour un budget dérisoire, le film a d'abord été projeté dans une petite salle d'art et essai de la capitale japonaise, fin 2017, où il ne devait rester à l'affiche qu'une seule semaine. Quelques mois plus tard, le bouche à oreille ayant fait son effet, il était distribué dans tout le pays et engrangeait les billets. Le phénomène devint rapidement international et c'est ainsi que le film de Shin'ichirô Ueda a même fini sur nos écrans français en avril 2019, sous le titre Ne coupez pas ! Un parcours totalement atypique. Au bout du compte, One Cut of the Dead a rapporté à ce jour plus de cent fois son budget et cela n'est sans doute pas prêt de s'arrêter. Derrière ce genre de phénomène se cache parfois une astuce, un truc, une raison toute bête à l'origine du buzz, qui permet de l'expliquer. Ce n'est pas vraiment le cas ici. Ou bien si, mais l'astuce, le truc, le secret de ce succès, est tout à fait digne d'éloges et ne semble pas être le fruit d'un fin calcul opportuniste (chez les distributeurs peut-être, c'est un peu leur boulot, mais chez le réalisateur et son équipe, je ne crois pas).




Le film dégage en effet une vraie sincérité, un enthousiasme communicatif, une espèce de folie contagieuse, à la seule condition de survivre à son premier plan. Son idée, car il y en a évidemment une, est aussi simple que géniale. Nous assistons donc, pendant les 40 premières minutes, au plan-séquence de la mort promis. Nous voyons une petite équipe d'amateurs essayer de tourner un film de zombies en un seul plan dans un vieil entrepôt abandonné. La situation dégénère progressivement, la peur, désormais bien réelle chez les acteurs et les techniciens, s'installe. Les couacs se multiplient, cela passe d'un moment de flottement bizarre à un goof énorme, et on ne sait pas trop si c'est du lard ou du cochon. De véritables zombies débarquent et provoquent quelques effusions gores comiques, tout part sacrément en vrille. Et malgré toute l'agitation à l'écran, on trouve le temps un peu long et le plan-séquence assez lourdingue. Ainsi, le film paraît d'abord laborieux et ressemble à une parodie de found footage plutôt confuse, on a l'impression de regarder une série B certes peut-être faite avec cœur mais vraiment brouillonne. Et puis tout s'explique !




Le film se termine, avant de recommencer de plus bel. Constitué de trois parties, le moyen métrage éponyme, sa préparation difficile et son tournage abracadabrant, One Cut of the Dead s'apprécie comme une sorte de kinder surprise à l'envers : on commence par découvrir un petit jouet inutile et mal fichu, puis on se repait avec délice d'une petite friandise dont on reprendrait volontiers un autre morceau sitôt après l'avoir engloutie (ma comparaison n'est pas très heureuse, certes, mais doit être inspirée par la saison...). Les errements de la première partie trouvent tout leur sens lors d'un final délirant et terriblement ludique, où s'enchaînent les gags et les idées cocasses dans une ambiance déjantée et un rythme fou. Les acteurs, qui campent tous des personnages sympathiques ou marrants, ont l'air de réellement s'éclater, on apprécie tout particulièrement la bonne bouille de celui qui joue le metteur en scène, Takayuki Hamatsu, ici appelé à dépasser sa fonction. Le film se termine en fanfare et nous offre un spectacle amusant et franchement réjouissant, un bel hommage à l'aventure collective qu'est le tournage d'un film, au plaisir de faire du cinéma. On sort de là avec l'envie vivace de réunir quelques potes, une caméra, deux ou trois gadgets (un rien suffit), et d'aller tourner un film ensemble, pour s'amuser.


Ne coupez pas ! (One Cut of the Dead) de Shin'ichirô Ueda avec Yuzuki Akiyama, Harumi Syuhama, Mao et Takayuki Hamatsu (2017)