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1 septembre 2011

L'Aventure de Mme Muir

L'Aventure de Mme Muir, chef-d’œuvre de Joseph L. Mankiewicz, est un film de maison hantée à part entière unique en son genre, car c'est tout sauf un film d'horreur ou d'épouvante, loin s'en faut, nous sommes en effet en présence d'un mélodrame de l'âge d'or du cinéma classique hollywoodien. Le film prend pour décor l'Angleterre du début du XXème siècle et raconte l'histoire de Lucy Muir (Gene Tierney), une jeune femme ravissante qui a perdu son mari quatre ans plus tôt et qui décide de quitter avec sa fille la demeure familiale placée depuis le décès de son époux sous la coupe de sa belle-mère, afin de s'émanciper et de vivre sa vie comme elle l'entend. La brillante séquence d'exposition pose tous les éléments premiers du récit avec efficacité et entrain, le montage alterné montrant tour à tour Madame Muir affrontant les deux représentantes de sa belle-famille avec aplomb pour leur annoncer son départ, et sa fille, écoutant aux portes en compagnie de la bonne, qui se réjouit de la victoire de sa vaillante mère sur les deux mégères. Ayant ainsi fui le carcan familial, Lucy Muir cherche une maison à acheter pour y vivre tranquillement avec son enfant. Elle se rend auprès d'un agent immobilier qui lui fait ses offres mais semble en garder une sous le coude qu'il refuse de soumettre à sa cliente, laquelle s'y intéresse avec d'autant plus de curiosité. Bien que terrorisé à l'idée de se rendre dans le fameux cottage en bord de mer qu'il voulait garder secret, l'agent accepte finalement de le faire visiter à la jeune mère intraitable. Après une rapide visite des lieux (qui plaisent énormément à Madame Muir), nous découvrons soudain les raisons de la terreur de l'agent quand un rire rauque venu de nulle part s'exclame dans la demeure et fait fuir les deux visiteurs en toute hâte.




La maison est hantée par le fantôme du capitaine Gregg (Rex Harrison), ancien grand navigateur devant l'éternel, qui habitait le cottage longtemps avant la venue de Madame Muir et qui mourut dans ce lieu dans d'étranges circonstances, décès que les témoins prirent pour un suicide mais qui ne fut en réalité qu'un accident. Rejetés sur le perron de la maison par son rire fantomatique et infernal, Lucy et l'agent immobilier sont paniqués. Ce dernier n'a de cesse de s'écrier que la maison est hantée et qu'il n'y remettra jamais les pieds, mais très vite, la terreur se transforme en excitation sur le visage de Lucy, qui répète sur un ton curieux et enjoué : "La maison est hantée...", en souriant de plus en plus franchement. C'est dans cette surprenante attitude que tient tout le génie du film. Car non seulement la réaction étonnante de l'héroïne désamorce le climat inquiétant de la situation et rompt brutalement avec l'horizon d'attente du spectateur - qui voit son film de maison hantée prendre un tour inattendu puisque le personnage principal se réjouit manifestement de son "malheur" et s'empresse d'acheter le terrifiant domaine - mais il va en outre s'avérer au cours du film et dans la continuité de la relation progressivement tissée entre Madame Muir et le fantôme goguenard et charmeur du capitaine que le sujet profond de l’œuvre n'est autre que la nécessaire et vitale croyance des êtres dans la fiction.




C'est pourquoi Lucy ne remet pas en question la présence du fantôme, auquel elle croit immédiatement dès le premier signe de sa présence. La croyance absolue dans l'improbable se double pour le personnage d'une soif de romanesque. A ce propos le titre français du film est finalement plus judicieux que son titre original (le très plat The Ghost and Mrs Muir), puisqu'il met le doigt sur le cœur du film, cette "aventure" que vit l'héroïne dans tous les sens du terme, l'aventure amoureuse se parant des qualités d'une pure aventure romanesque, fantastique et exaltante. Ainsi quand le fantôme se matérialise pour la première fois dans la chambre de Lucy, il prend la pose affichée sur le portrait à son effigie que la jeune femme découvrait au début du film, lors de la visite de la maison, en entrant dans un grand salon obscur pour n'y apercevoir que cette toile, seul élément éclairé du décor, dont le sujet semblait jaillir du noir et paraissait réellement présent. De sorte que le fantôme se manifeste immédiatement comme une représentation artistique, fictive c'est dire, prenant vie et corps dans l'existence tangible de Madame Muir. Au gré de l'amélioration de leurs rapports - trajet qui pousse parfois le film vers la comédie pour mieux détruire encore le carcan du film d'épouvante, comme quand le capitaine Gregg expulse les infatigables parentes de Lucy venues la visiter sans se faire voir d'elles pour les effrayer radicalement, ou quand il se dématérialise dans la chambre de sa nouvelle résidente pour la laisser se déshabiller et se contente de lui glisser à l'oreille un savoureux "Vous n'êtes pas mal du tout..." une fois qu'elle est couchée, remarque qu'elle accueille avec un simple sourire - tandis que les deux "colocataires" saugrenus se rapprochent insensiblement, le fantôme du capitaine va proposer à Lucy d'écrire sous sa dictée un roman d'aventure sur un personnage de marin intrépide inspiré de sa propre existence.




Travaillant à la rédaction de l'ouvrage, les deux personnages se lient petit à petit quand le capitaine gouailleur et irrésistible demande à la jeune femme ce qu'il en était de son mariage. Cette dernière répond alors qu'elle a épousé Edwin, un jeune homme venu aménager la bibliothèque de son père, à l'âge de dix-sept ans : "Je me souviens que je venais de finir un roman dans lequel l'héroïne se faisait embrasser dans un jardin et vivait heureuse à tout jamais. Aussi quand Edwin m'embrassa dans le jardin...". Mais au-delà de ce premier élan inconsidéré vers la romance littéraire, l'époux de Lucy s'est révélé être un bon à rien et la jeune femme avoue ne l'avoir jamais véritablement aimé. A contrario le capitaine Gregg incarne corps et âme tous les fantasmes de Lucy et il symbolise à lui tout seul son désir d'aventure. Un sentiment d'amour s'empare alors des personnages, sentiment impossible qu'ils savent interdit sans se l'avouer mutuellement. Le capitaine dit à Lucy : "Je suis réel. Je suis ici parce que vous croyez que je suis ici. Continuez à le croire et je serai toujours réel pour vous". Postés sur le balcon qui fait face à la mer, le fantôme s'en remet à la conviction de sa bien-aimée, à sa croyance toute-puissante dans l'impossible. Puis, constatant que cette idylle n'a pas d'issue et que sa dulcinée pourrait être plus heureuse avec un être bien vivant, par exemple cet auteur de contes pour enfants qui la courtise (Georges Sanders), et qui peint son portrait à la plage (peinture que Lucy accroche dans sa chambre aux côtés du portrait du Capitaine comme pour s'unir à lui à travers ces représentations artistiques), le capitaine Gregg décide d'abandonner Madame Muir et de la libérer de son emprise dans la plus belle scène du film.




Profitant du sommeil de Lucy, le capitaine se penche sur elle comme pour l'embrasser et se contente de lui dire qu'elle n'a jamais fait que rêver, qu'il n'a existé que dans ses songes, et que le roman d'aventure à succès qu'ils ont écrit ensemble n'a été écrit que par elle, inspiré par l'atmosphère de cette maison. S'ensuit une tirade magnifique que Rex Harrison déclame dans l'embrasure de la fenêtre de la chambre donnant sur la mer, près de la lunette d'observation, avant de disparaître peu à peu dans l'image comme un tableau qui s'efface, comme il était apparu, en tant que pur personnage fictionnel : "Comme tu aurais aimé le Pacifique et ses fjords au soleil de minuit ! Naviguer parmi les récifs des Barbades où les eaux tournent au vert ! Vers les Falklands où le vend du Sud souffle et fouette les vagues blanches d'écume. Que de choses nous avons perdues, Lucia, que de choses nous avons perdues tous les deux... Adieu mon amour...". Après le départ du fantôme, Lucy est trahie par son amant terrestre et se résout à vivre seule dans la maison du marin - dont elle ne se souvient que vaguement, comme on se souvient d'un rêve - pour finalement vieillir seule dans l'attente d'un amour qu'elle ignore. Mankiewicz a ainsi réalisé un film sublime sur la puissante réalité de la fiction, sur la foi que l'on peut avoir en elle et en son pouvoir d'incarnation, cette croyance pessimiste et joyeuse à la foi dans les fantômes comme dans l'amour, un film sur l’intarissable exaltation de l'aventure romanesque et sur son pouvoir d'attraction indéfectible. A la fin du film, Lucy Muir abandonne son enveloppe corporelle de vieille femme pour rejoindre le fantôme du capitaine dans sa fiction post-mortem, éternellement jeune désormais, comme une héroïne de roman, ou de cinéma, intemporelle.


L'Aventure de Mme Muir de Joseph L. Mankiewicz avec Gene Tierney, Rex Harrison et Georges Sanders (1948)

27 février 2011

Chasse à l'homme

Ce film de Fritz Lang fait partie des classiques qui ressortent au cinéma en ce mois de février 2011. C'est à cette occasion que j'ai pu découvrir cette œuvre parmi les premières que l'immense cinéaste allemand a réalisées après son exil en Amérique. Sa fuite vers le pays de la liberté fut motivée par la proposition que lui avait faite Goebbels de diriger le cinéma de propagande du parti Nazi. C'est en réaction à cette offre diabolique, et avant même l'entrée en guerre des États-Unis, que Lang tourne Man Hunt en 1941, thriller politique à charge contre le nazisme qui résonne comme une exhortation à l'engagement de l'Amérique dans la guerre. L'histoire du film, qu'un panneau introductif présente comme une fable initialement parue dans les journaux et qui fit grand bruit, est celle du Capitaine anglais Thorndyke (Walter Pidgeon), célèbre chasseur de fauves, qui, en 1939, à la veille de la guerre, tient Hitler au bout de sa lunette. L'homme se contente d'abord d'appuyer sur la gâchette d'un fusil qui n'est pas chargé, tel un chasseur sportif refusant de tuer mais satisfait d'avoir remporté sa traque. Et puis finalement, l'occasion faisant le larron, Thorndyke charge son arme et s'apprête à faire feu lorsqu'une sentinelle s'empare de lui.





L'officier allemand Quive Smith (Georges Sanders), chargé d'interroger Thorndyke après que ses hommes l'ont passé à tabac, et lui-même grand chasseur, propose à son prisonnier de le libérer sans contrainte s'il accepte de signer un document attestant qu'il a bel et bien essayé de tuer le Führer et que cette tentative d'assassinat était commanditée par le gouvernement anglais. Un tel aveu permettrait à l'Allemagne de faire porter le chapeau de cette tentative de meurtre à l'Angleterre pour une déclaration de guerre aussitôt justifiée. Mais Thorndyke, droit dans ses bottes bien que mis à rude épreuve, refuse l'offre de l'Allemagne, à l'image du cinéaste qui le met en scène. Lang semble alors se permettre quelque scénographie bien osée pour son époque et pour un tel sujet. Au cours du débat emporté qui oppose les deux chasseurs et officiers, un plan, assez long et plutôt insistant, surprend. Un plan très composé qui représente Quive Smith, filmé en plan américain et penché en avant vers l'ombre projetée au sol de son prisonnier, hors-champ, assis et avachi. Il semble alors assez manifeste que le manche du sabre de l'officier allemand, porté à la ceinture, représente un sexe en érection tutoyant l'ombre du visage éreinté de son adversaire anglais, victime d'une tentative de viol psychologique. Ou quand un souffle de symbolisme hitchcockien (on pense à l'ombre projetée de Gregory Peck et de son rasoir tenu à hauteur de ceinture dans Spellbound) s'empare de Lang.




Pour en revenir à l'histoire : refusant obstinément de coopérer, Thorndyke finit par réussir à s'échapper après une chute vertigineuse et une course poursuite haletante dans la forêt. Ou quand le chasseur devient chassé, poursuivi par une meute de chiens hurlants qui se substituent à leurs maîtres grâce aux prodiges de la mise en scène. A bord d'un bateau à destination de Londres, Thorndyke est aidé par un enfant espiègle et courageux, interprété par Rody McDowall, le futur Cornelius de La Planète des singes ici âgé de 13 ans, dont le personnage est si attachant qu'on s'attendrait à le voir accompagner le héros jusqu'à la fin du long métrage.





Mais il n'en est rien et Thorndyke ayant débarqué à Londres, le gamin généreux est vite remplacé par un autre personnage, Jenny, une ravissante jeune femme anglaise affublée d'un terrible accent cockney et douée d'une gouaille à tout rompre, interprétée par l'adorable Joan Bennett, qui devait ensuite devenir une égérie de Lang et tourner pour lui dans trois autres films, dont le génial La Femme au portrait. Se liant d'amitié, sinon plus, avec Jenny, Thorndyke échappe à ses poursuivants nazis qui quant à eux trouvent de l'aide dans un Londres infesté de ressortissants allemands. On retrouvera d'ailleurs le sentiment d'assister à un thriller d'Hithcock à l'occasion de plusieurs séquences de poursuite dans les bas-fonds londoniens, notamment dans la scène du métro, où un John Carradine quant à lui tout droit échappé de La Chevauchée fantastique de Ford poursuit notre héros. Cette séquence permet à Lang d'installer un motif récurrent du film, repris de ce fameux plan sur Hitler piégé dans le viseur d'un fusil à lunette : à trois reprises, quand il s'agira de tuer un ennemi nazi, cette idée du viseur reviendra pour mieux désigner le Mal, ce nazisme qui ne concernait que trop peu les américains de son temps et que Lang attaque violemment, l'accusant frontalement et fantasmant sa fin.




Après tout un jeu de course-poursuite, Thorndyke croit être parvenu à se faire oublier, mais Quive Smith met la main sur lui et le piège dans la grotte où il croyait avoir trouvé refuge. Fritz Lang refuse alors de faire dans le classique happy ending (et que ceux qui voudraient découvrir le film évitent de lire ce qui va immédiatement suivre), puisque l'officier allemand apprend à sa proie que Jenny, la petite anglaise pleine de vie qu'il commençait à aimer, est morte tuée par ses sbires. Via ce cruel revirement de dernière minute, ce crime survenu lors d'une ellipse mais bien réel néanmoins, à l'image des tueries commises en Europe, loin des regards américains, Lang affirme et répète aux consciences de son pays d'accueil qu'il entend bien dénoncer des assassins sans scrupules. A la fin du film et la guerre ayant éclaté, après avoir tué Quive Smith d'une flèche tirée dans la tête grâce à un arc dernier cri fabriqué sur le pouce avec les lattes de son lit de troglodyte, Thorndyke apparaît sautant en parachute sur Berlin, son fusil sniper fièrement porté sur la poitrine, porté par l'envie d'en découdre de nouveau avec la cible de toutes les cibles.




Chasse à l'homme, souvent considéré comme un "mineur" de Fritz Lang, n'en est pas moins un sacré film. Le scénario aurait facilement pu se révéler médiocre entre d'autres mains, mais Lang en fait un excellent film grâce à son inénarrable talent de metteur en scène. La séquence de duel finale, opposant les deux chasseurs qu'une paroi de roche sépare, devient mémorable parce que Fritz Lang crée un espace tel que nous ne l'oublierons pas. Quant au plan final, je n'ose imaginer l'effet qu'il put avoir à la sortie du film, réalisé rappelons-le en 1941. Voir le héros parachuté sur l'Allemagne nazie avec son fusil à lunette pendu au cou pour affronter de nouveau Hitler, et cette fois-ci avec la ferme intention d'en débarrasser le monde, a dû faire un sacré effet sur le spectateur de l'époque, pris du désir de croire en cette fable et d'espérer le succès d'un tel libérateur. Je dis "croire en cette fable" car ce film, loin de toute basse propagande, est un thriller qui revendique une grande dimension fictionnelle en même temps qu'il est un film engagé et engageant.


Chasse à l'homme de Fritz Lang avec Walter Pidgeon, Joan Bennett, Georges Sanders, John Carradine et Rody McDowall (1941)