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24 octobre 2015

Le Bazaar de l'épouvante

Parmi les très nombreuses adaptations de Stephen King, il y en a une que l'on oublie trop facilement quand il s'agit de citer les plus réussies : celle réalisée en 1993 par le dénommé Fraser Clarke Heston, Le Bazaar de l'Epouvante. Je n'ai pas lu le livre et j'ai vu ce film il y a des années, quand internet n'existait pas et que je scrutais de près les programmations des fameux Jeudis de l'angoisse d'M6 pour m'offrir quelques frissons, mais j'en garde un si bon souvenir que j'ai bien envie de vous en dire quelques mots. Déjà, ça n'est pas dans toutes les sombres adaptations du King que l'on croise un tel casting. Jugez du peu : Ed Harris, auquel il restait encore quelques cheveux et qui avait à l'époque toute l'étoffe d'un héros, Max Von Sydow, l'incontournable acteur bicentenaire qui a parcouru tout l'éventail du cinéma mondial, Bonnie Bedelia, la  femme de John McClane qui était alors au top de ses formes et au zénith de sa carrière, et enfin Amanda Plummer, fille et sosie de Sir Christopher Plummer, rien que ça. Derrière la caméra, et derrière un abominable nom à rallonge, se cache en réalité le fils de Charlton Heston, un type peu intéressé par le cinéma mais qui comptait bien profiter des ficelles de papa pour concrétiser son rêve d'enfance : mettre en image son bouquin préféré.





Dès les premières minutes du générique, on est dedans. Je me souviens de ces plans flottant autour d'une énorme Mercedes noire en route vers Castle Rock. A l'intérieur, un conducteur pour l'instant invisible derrière les vitres teintées mais dont la présence se fait déjà menaçante car accompagnée d'une musique grandiloquente qui en envoie plein les tympans. Ce n'est pourtant qu'un vieil homme apparemment sympathique et inoffensif que l'imposant carrosse amène. Un antiquaire de métier, bien décidé à installer son petit commerce dans la ville mythique du King. Son enseigne, "Needful Things", est le titre original du film et du bouquin. Chaque habitant de la ville y trouvera son bonheur, l'objet rêvé et recherché depuis longue date, pour une somme dérisoire. Au lieu d'argent, l'as de la brocante demande souvent un petit service à son client, un simple tour à jouer, un petit message à déposer à un autre habitant du village... Mais sous leurs apparences anodines, ces petits tours (saloper le linge étendu du voisin, pisser sur le seuil de sa porte, poster des commentaires insultants sur son blog ciné...) dressent progressivement les habitants les uns contre les autres et ravivent des tensions enfouies. Seul le shérif, Ed Harris, se méfiera des ruses de cet antiquaire obnubilé par l'idée de foutre la merde partout où il passe car il n'est autre que... le Diable himself !





Avant d'accepter ce rôle, Max Von Sydow avait déjà pratiquement tout joué. Tout. Un exorciste, un chevalier, un chien, un aveugle, une pelle, un joueur d'échec, un druide, un paysan, un loup, un chien d'aveugle... Bref, tout. Mais jamais Max Von Sydow n'avait incarné le Diable en personne. L'acteur au mille visages estimait qu'il tenait là une belle occasion pour rompre définitivement avec son image d'exorciste efficace qui lui collait à la peau. Il faut savoir qu'à l'époque, le grand Max recevait tous les jours des coups de fil de parents impuissants et désespérés lui demandant de pratiquer son art dans la chambre de leurs enfants possédés. Celui que l'on surnomme "le Caméléon immortel" n'a pas hésité une seconde quand Fraser Heston lui a proposé ce rôle, c'était une main tendue, inespérée. Avec sa petite mine innocente, son sourire en coin, tantôt malicieux tantôt incrédule, il était le choix idéal pour incarner Lucifer. Rien ne laisse à penser qu'il est le Mal incarné, si ce n'est ces ongles dégueulasses et interminables qu'il se plaît à frotter un peu partout et lui permettent d'aller chercher des crottes de nez de concours. Max Von Sydow est un des grands atouts du film, il faut bien le souligner.





On aime à penser que le Diable roule en Mercedes et n'a rien de mieux à foutre qu'aller se paumer dans des petits villages pour y semer patiemment la discorde. Comme ça, modestement. Par petites touches. La prochaine fois, il s'attaquera peut-être à une agglomération dépassant le millier d'habitants, qui sait ? C'est typique du King une idée comme ça. C'est terriblement con mais on accroche ! Et comment parler de ce film sans passer par son meilleur moment : la toute fin. Le Bazaar de l'épouvante a la chic idée de finir en apothéose, ce qui était une qualité à laquelle j'étais tout particulièrement sensible quand j'étais adolescent. Le final est explosif. Après que l'on ait découvert la réelle identité de l'antiquaire, en fouillant notamment dans son grenier où traînait un tas d'archives louches comme des unes de vieux journaux célébrant l'Anschluss ou la victoire de la RFA en 82 contre la bande à Platoche, un habitant de Castle Rock voit rouge et décide de faire sauter la boutique. Mais Max Von Sydow ressort indemne de l'incendie. Les dernières minutes nous le montrent surgir des flammes, narguer la foule de villageois venue admirer le feu d'artifices, puis annoncer, le poing levé, "24 octobre 2015. Retenez bien cette date. A cette date, je rappliquerai de nouveau, et ça sera pas du propre... Ma parole, je jure, la prochaine fois, je vous fais la miiiiiiiiiiisère. Vous pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenu !". Après ce discours riche en menaces, le Diable claudique vers sa grosse Mercedes noire, la démarre laborieusement, et met les voiles. Si la fin est la même dans le bouquin de 666 pages du King, on peut avoir la rage. Mais au bout d'un petit film d'horreur sans prétention, l'effet est garanti !


Le Bazaar de l'épouvante de Fraser Clarke Heston avec Max von Sydow, Ed Harris, Bonnie Bedelia et Amanda Plummer (1993)

3 février 2015

Salem's Lot

Mini-série signée Tobe Hooper et adaptée d'un roman de Stephen King, Salem's Lot a ensuite été regroupée en un film de 3h07 qui, malgré sa longueur, passe comme une lettre à la poste, grâce entre autres à un charme discret mais constant et à un rythme accueillant. On entre dans cette histoire du King et on s’y plaît. Tout repose sur l’ambiance de cette petite ville de Salem que nous visitons en même temps que Ben Mears (David Soul), de retour au bercail après une longue absence. On voyage lentement entre les habitants de la bourgade : ce couple au bord de la rupture, madame trompant son mari bedonnant avec le patron de l'agence immobilière où elle travaille ; ce flic à la petite semaine qui bouffe des sandwichs et des donuts entre deux interrogatoires (et rappelle les enquêteurs bonhommes de Twin Peaks - et autant dire, quitte à être seul sur ce coup, que je me sens mieux devant la petite série de Tobe Hooper que devant celle, cultissime, de David Iench) ; cet enfant passionné par le paranormal ; ou encore ce vieil homme étrange qui vit dans la maison hantée du coin (celle qui terrifie notre héros depuis toujours, au point qu'il semble être revenu sur les lieux uniquement pour en finir avec elle), et qui ne cesse d'annoncer la venue d'un estimé collègue, attendu de pied ferme pour ouvrir avec lui son petit magasin d'antiquaire et, on s'en doute déjà, bien plus que ça.




Salem's Lot est un film télé de vampires assez simple en soi, et peu prodigue en véritables coups de théâtre, mais qui pourtant ne cesse d’étonner, à sa modeste mais bien efficace façon. Et notamment par son art de réinventer les vampires. Ils contaminent les innocents du village la nuit, en venant se présenter à leur fenêtre, flottant lentement dans les airs, sans précipitation aucune, et attirant leurs proies par un regard lumineux envoûtant avant de venir, presque délicatement, les prendre au cou. Cette belle idée de croiser, si l’on peut dire, et notamment dans la première partie du film, un récit de vampires avec l’univers des contes (on ne peut s'empêcher de penser à Peter Pan), éloigne le film des codes du genre, à tel point, Tober Hooper tardant à filmer une morsure proprement dite, que l’on met un certain temps, après avoir déjà vu des disparus venir se présenter à la fenêtre de leurs proches, à se rappeler du titre français du film, Les Vampires de Salem, et de la véritable nature de ceux que l'on avait fini par prendre pour de simples fantômes surgis d'entre les morts pour hanter, sans velléité maléfique, les nuits des vivants.




Certains effets spéciaux sont évidemment un peu grossiers, mais comme dans certains des plus beaux films gothiques de Roger Corman, la délicatesse de la réalisation et la sincérité que l’on sent derrière tout cela évitent, ou devraient logiquement éviter, les rires du spectateur. Les quelques apparitions de vampires un rien grotesques (façon marionnette surgissant d'une boîte à chapeau) sont en outre contrebalancées par toutes celles qui fonctionnent à merveille. Par exemple celle du jeune enfant, première victime du « maître vampire » (un Nosferatu pur jus, à la peau bleue de toute beauté), qui vient faire crisser ses ongles contre les carreaux de la fenêtre de son grand frère. Ce dernier est d'ailleurs au cœur d'une belle scène lui aussi quand, contaminé à son tour puis retrouvé mort, un des villageois l'exhume et le découvre, allongé dans sa tombe, inanimé certes, mais les yeux jaunes grands ouverts. Sans oublier, toujours du côté des personnages diaboliques, l'antiquaire du coin, le sublime James Mason, avec sa voix aussi élégante que traînante et son bel accent aristocratique, qui livre là une prestation à sa mesure, en serviteur raffiné du mal.




Les autres acteurs s’en tirent plutôt bien aussi. C'est vrai de tous ces seconds rôles que l’on aime toujours recroiser (Elisha Cook Jr. en tête, dans le rôle d'un poivrot, ou Fred Willard, le patron de Ron Burgundy dans Anchorman, idéal en petit directeur d'agence immobilière). C'est vrai aussi de David Soul, dans le premier rôle (qui jouera, presque dix ans plus tard, dans une autre mini-série particulièrement chère à mon cœur et elle aussi dotée d'un casting quatre étoiles : Le Secret du Sahara). Sans oublier Bonnie Bedelia, l’éternelle ex-femme de John McLane dans Die Hard. A force d’incarner madame tout-le-monde aux côtés de Bruce Willis dans la saga initiée par McTiernan en 88, magnifiée par lui en 95, et depuis complètement tombée en ruines, elle finissait par ressembler à madame dégun. Elle est ici ô combien plus ravissante, certes avec dix ans de moins, et plus captivante, à l’image de cette mini-série horrifique dont elle est la touche féminine non-négligeable.




Film-fleuve, Salem's Lot se laisse apprécier en toute simplicité et réserve son lot de scènes mémorables, via de bien petites choses a priori : une simple caisse en bois, étrangement glaciale, transportée dans un camion ; une conversation entre un vieux prof et son ancien élève autour d’une table de restaurant recouverte d’une de ces nappes à carreaux rouges et blancs dont les américains ont le secret ; ou encore un type, laissé raide mort sur son lit dans la scène précédente, retrouvé assis dans une chaise la scène suivante, les mains sur les accoudoirs, immobile, le regard fixe et terrifiant. Autant de beaux moments qui font le sel de cette plongée de trois heures dans un huis-clos aux mesures d'un village condamné, Salem, qui n'est plus le berceau des sorcières (ni de la "chasse aux sorcières" des années MacCarthy, comme dans la sublime pièce d'Arthur Miller, The Crucible), mais bien celui de vampires shakespeariens, obstinés à venir charmer et posséder leurs proies en flottant, faussement innocents, à leur balcon.


Salem's Lot de Tobe Hooper avec David Soul, Bonnie Bedelia, James Mason, Fred Willard, Elisha Cook Jr., Lance Kerwin, Lew Ayres, Julie Cobb, George Dzundza, Ed Flanders, Geoffrey Lewis et Kenneth McMillan (1979)