14 janvier 2024

Cold

Cory Richards est un beau blond. A l'âge de 29 ans, en 2011, il est devenu le premier américain à réussir l'ascension hivernale d'un sommet de plus de 8000 mètres. Autant dire qu'il ne devait pas faire chaud là-haut, d'où le titre de ce court-métrage de 20 minutes en forme de journal de bord où notre homme se demande régulièrement ce qu'il fout là et se plaint du froid. "What the fuck am I doing here ?" sont les premiers mots qu'il prononce, d'une voix étonnamment fluette, désagréable à l'oreille. Il est alors filmé en selfie, déjà, de nuit, sous sa tente North Face. Pourquoi préciser la marque de la tente ? Parce que c'est ce qu'il y a de plus net à l'image, ce qui ressort le plus, en lettres blanches fluorescentes, tandis que tout le reste est à moitié flou et plongé dans l'obscurité. Cory Richards est sponsorisé par North Face, ce qui doit expliquer pourquoi le logo de la marque est toujours présent dans un coin du cadre. C'est qu'il y a besoin d'argent pour espérer finir dans le Guinness Book et accomplir une telle prouesse.


 
 
Cold a des allures de found footage, ces films d'horreur pour la plupart aussi laids que mauvais qui nous dépeignent, via une vidéo retrouvée sur les lieux ou un autre subterfuge, les mésaventures de jeunes crétins perdus dans une forêt hantée par une sorcière ou dans un immeuble barcelonais infesté de zombies. Sauf qu'ici tout s'est plutôt bien passé, le record est tombé, nonobstant quelques nuits passées à -40°C et une très (très) grosse frayeur. Car Cory Richards et ses deux compagnons d'infortune, un italien et un pakistanais qui sont présentés comme de purs et simples étrangers, ont miraculeusement survécu à une avalanche qui les a surpris (ce sont pourtant des choses qui arrivent) à la descente du Gasherbrum II. C'est le moment fort de ce court métrage. Et c'est carrément dingue d'avoir pu capturer de telles images. Et pourtant...


 
 
Cory Richards et son co-réalisateur Anson Fogel, celui qui a été choisi pour monter les heures de péloches ramenées d'Himalaya, se foirent alors complètement. Le nuage de neige dégringole dans un plan furtif auquel succède un cut brutal. On nous glisse alors des photos de notre héros, enfant, c'était déjà un beau bébé, et adolescent, un charme ravageur. Puis nous voyons celle que l'on devine être sa compagne, une asio-américaine, ce qui rend leur couple d'autant plus joli. Littéralement radieuse, puisque surexposée dans un halo de lumière, elle minaude, sourit de toutes ses dents à la caméra, fixant l'objectif d'un regard tendre, amoureux, puis nous adresse un baiser. Nous sommes dans la tête de Cory Richards, face à une plate illustration, à l'esthétique publicitaire ignoble, de ce qui est supposé défiler sous nos yeux lors de ces moments où l'on flirte avec la mort. Un moment particulièrement douloureux pour nous aussi. On se croirait devant un POV. Et un POV en pleine avalanche, j'avoue que je n'y aurai pas pensé. C'est rude.


 
 
Après l'avalanche, quand ils refont surface dans la blancheur omniprésente, ils semblent surpris de se découvrir tous les trois encore en vie. Cory Richards retourne alors rapidement la caméra vers le sujet qui l'intéresse le plus, lui-même. Il se filme en pleurs, dans un état second, difficile à définir. On dirait qu'il surjoue, mais... c'est impossible. On ne doit pas pouvoir penser à son image pendant un moment comme celui-là, non ? Drôle de type... Au même moment, il se prend également en photo. Il pense à immortaliser cet instant, le visage grimaçant, le regard halluciné, ne se doutant pas encore que son cliché fera la une du National Geographic, lui ouvrira les portes du célèbre média américain, et fera de lui une star. Personnellement, j'ai l'impression de voir un fox terrier saisi en pleine battue dans la neige, pas vous ?




Alors oui, je le reconnais, à force de les voir greloter à l'écran, se geler les miches comme pas deux dans leurs tenues de cosmonautes, des glaçons qui pendouillent de leurs narines et une fumée de tour aéroréfrigérante de centrale nucléaire qui s'échappe d'eux à chaque expiration, on ressentirait presque un peu le froid, nous aussi. On se les caillerait presque avec eux ! Et on est frappé, il est vrai, par ces plans furtifs sur un cadavre devenu bleu-vert, momifié par le froid, gisant au pied du sommet et croisé par hasard. Mais à part ça... Cold est un film de montagne de l'ère Instagram. D'ailleurs, dernier fait d'arme en date de notre ami Cory Richards : il a voulu envoyer un snapchat sur le sommet de l'Everest. Au moment d'ouvrir l'application, son téléphone est resté sur le carreau. "C'était la plus tragique ironie de toute l'expédition", commente-t-il. Ah ça, je veux bien le croire... On a déjà l'air con quand, à 30 ans passés, on se prend en snapchat, alors j'ose même pas imaginer quand on pense à faire ça sur le toit du monde et qu'en plus notre mobile nous lâche... Bien fait !




Les meilleures biographies de Cory Richards font de lui un aventurier, un explorateur, un grand alpiniste, ce qu'il est sans doute, d'une certaine façon. Il a en tout cas trouvé sa voie en devenant un photographe, mais pas n'importe quel photographe, un photographe de l'impossible, spécialisé dans les aventures ultimes, les conditions extrêmes. Si vous avez des clichés à prendre d'une expédition périlleuse au bout du monde, il est l'homme qu'il vous faut ! Cory Richards est un self made man, avec un parcours atypique, un véritable écorché vif, qui s'est retrouvé dans la rue à 13 ans, a été alcoolo, dépressif, camé, tout ce que vous voulez. N'empêche qu'il présente bien. Quelque part entre le viking et le surfeur californien. C'est parfait pour vendre des montres et des combinaisons de ski. Pour donner des conférences sur le dépassement de soi, sur l'importance d'aller au-delà de ses limites. Bref, Cory Richards est un beau blond. Mais c'est vraiment pas mon genre, vous l'aurez compris.
 
 
Cold de Cory Richards et Anson Fogel avec Cory Richards, Simone Moro, et Denis Urubko (2011)

6 janvier 2024

The Beckoning Silence

Les amateurs de récits de survie connaissent pour la plupart Joe Simpson, cet alpiniste britannique dont la terrible mésaventure, sur les pentes d'un sommet de la Cordillère des Andes, relatée dans son livre Touching the Void, a été très largement popularisée par un documentaire du même nom, réalisé par Kevin MacDonald en 2003. Sorti chez nous sous le charmant titre La Mort suspendue, il s'agissait en effet d'un véritable survival à l'efficacité indéniable qui marqua fort logiquement les esprits et je dois bien avouer que j'en garde moi-même un souvenir assez glaçant. Je lui préfère toutefois le plus relax mais néanmoins saisissant The Beckoning Silence, diffusé quatre ans plus tard par la chaîne de télévision britannique Channel 4, qui est une autre adaptation d'un bouquin de Joe Simpson. Ce documentaire met en parallèle la propre expérience de l'auteur-grimpeur avec l'histoire tragique de la tentative d'ascension du Mont Eiger via sa redoutable face nord, en juillet 1936, par l'allemand Toni Kurz et ses trois compagnons.


 

 
C'est à Louise Osmond, une cinéaste anglaise spécialisée dans les documentaires aux étagères garnies d'Emmy Awards, que l'on doit ce film, et l'on sent un savoir-faire évident transparaître de la construction solide et rigoureuse des 75 minutes qui constituent The Reckoning Silence et défilent très rapidement. L'essentiel est là. Tous les éléments de base sont réunis pour offrir à l'amateur de film de montagnes ce qu'il espère systématiquement quand il s'enfonce dans son sofa, les doigts de pieds en éventail, et appuie sur play. Un récit limpide et précis des événements qui nous permet de comprendre tous les enjeux et le contexte particulier de cette ascension, une reconstitution soignée et d'un réalisme indiscutable où les acteurs s'en sortent avec les honneurs, un narrateur appliqué, présent juste ce qu'il faut, dont la voix et la diction confèrent au film une ambiance singulière et, surtout, un seul intervenant, et le bon, plutôt qu'une multitude, impliqué à fond, passionné, et toujours agréable à écouter, en la personne de Joe Simpson himself.



 
 
Ce Joe Simpson m'a décidément l'air sympathique. On ne lui en veut même pas quand, à la toute fin du film, il jette un mégot dans la neige, tel un cowboy des alpages, avant de s'éloigner vers des lendemains moins escarpés. S'il peut encore mieux faire écologiquement parlant, il atteste en tout cas d'une certaine éloquence à l'oral. Sans jamais en faire des caisses, en dégageant simplement une belle sincérité et en choisissant les mots justes, il partage sans pudeur sa passion pour les hauteurs, sa fascination pour la destinée cruelle de Toni Kurz (il faut dire qu'il n'est pas passé loin de la vivre aussi !), et il nous permet parfaitement de saisir ce lent cheminement qui l'a amené à définitivement abandonner le piolet pour la plume. En l'écoutant, nous ne doutons pas que ses romans doivent également être captivants. C'est une photographie de Toni Kurz, tout sourire avant d'attaquer un sommet, éclatant de vie et de jeunesse, qui a motivé Joe Simpson à devenir alpiniste. C'est le roman tiré de cette tentative d'ascension du Mont Eiger, The White Spider de Heinrich Harrer, qui l'a profondément marqué et intimement lié à cet homme, Toni Kurz, et peut-être permis, quelques années plus tard, de trouver les ressources nécessaires pour lutter, quatre jours durant, pour sa vie, au fin fond d'une crevasse, perdant un tiers de son poids, la jambe cassée, parvenant à ramper miraculeusement jusqu'au camp où l'attendait son acolyte, celui-là même qui avait dû couper sa corde pour se sauver lui.



 
 
The Reckoning Silence parvient ainsi à mêler deux destins, deux trajectoires, l'une brutalement interrompue, l'autre miraculée, qui se reflètent dans la glace d'une paroi rocheuse impossible. Il relie le présent intime de Joe Simpson à l'histoire quasi légendaire du Mont Eiger, peut-être le plus mythique sommet des Alpes, dont la situation atypique fait de lui le théâtre de tous les dangers offert aux observateurs, nichés sur le balcon de la station de ski en contrebas. L'alpiniste et survivant de l'impossible devenu écrivain à temps plein revient sur les lieux, quitte à affronter ses propres démons, pour nous expliquer méthodiquement chaque étape qui a mené ce petit groupe d'allemands, fringants et brillants grimpeurs, vers une mort inévitable. La fascination de Joe Simpson est contagieuse bien que son expression soit des plus posées, presque didactique. Il s'avère être un excellent storyteller quand il nous raconte les événements de 1936, et il se montre humble et authentique quand il se livre à nous face à la caméra et évoque ce que recherche un alpiniste quand il se lance dans une telle entreprise, ce qui pousse un homme vers ces folies verticales pour l'extase unique du sommet.



 
 
Si le récit de l'échec mortel de Toni Kurz et sa bande permet le développement d'un suspense particulièrement opérant, il n'y a rien qui met mal à l'aise à cela, tant The Reckoning Silence se présente avant tout comme un film qui honore la mémoire des disparus et donne l'impression qu'il ne triche jamais, grâce à la simplicité et à la franchise de Joe Simpson, une personnalité attachante que révèle avec sobriété Louise Osmond. Tout cela fait de ce documentaire une vraie et notable réussite du genre, qui vous captive du début à la fin et finit même par vous scotcher à votre fauteuil, vous laissant un peu KO, meurtri par le sort cruel de Toni Kurz. Une œuvre infiniment plus recommandable que le film très moyen réalisé par Philipp Stölzl en 2008 que l'histoire du grimpeur allemand a aussi inspiré (en étant pour l'occasion quelque peu modifiée, à des fins dramatiques discutables et, comme le prouvent Simpson et Osmond, tout à fait dispensables). 
 
RIP TONI KURZ, ANDREAS HINTERSTOISSER, WILLY ANGERER ET EDUARD RAINER à jamais dans nos cœurs.
 
 
The Beckoning Silence de Louise Osmond avec Joe Simpson, Roger Schäli, Simon Anthamatten, Andreas Abegglen et Cyrille Berthod (2007)

19 décembre 2023

Le Garçon et le héron

J'ai revu La Nuit du chasseur l'autre soir et, étrangement, j'ai repensé au dernier film de Miyazaki, Le Garçon et le héron, sorti cette année. Pour une scène, celle que j'ai le plus aimée dans le film du cinéaste japonais, film qui en compte beaucoup de très belles, y compris dans sa deuxième partie folle de liberté et d'éclatement narratif, au point de devenir difficile à cerner, peut-être à totalement aimer, du moins en une fois (comme du reste l'unique film de Charles Laughton est, me semble-t-il, particulièrement déstabilisant et a de quoi dérouter profondément qui le découvre et ne s'en remet pas, avec l'intuition que le film ne cessera de se faire aimer davantage à chaque redécouverte). Parmi les très beaux moments du film de Miyazaki, celui, vers la fin, où la mère morte du jeune héros lui dit qu'elle compte bien revivre sa vie et sa mort tragique une seconde fois tant le mettre au monde, lui, son fils, valait le coup. Mais la scène qui m'a le plus ému et que je retiendrai plus que toute autre du dernier Miyazaki est celle, dans la première moitié du film, où le héron, posé si mes souvenirs sont bons sur une pierre au milieu de la rivière, exhorte le garçon, debout sur la rive, à le suivre s'il veut retrouver sa mère : toute une horde de crapauds sort alors de l'eau et se met à grimper sur les pieds du garçon, puis recouvre tout son corps en scandant "Viens ! Viens ! Viens !" jusqu'à pratiquement l'engloutir sous un amas vivant et grouillant.
 
 

 
Je n'ai pas pensé à La Nuit du chasseur devant cette scène, mais j'ai repensé à cette scène devant La Nuit du chasseur et sa fameuse séquence de la rivière, avec l'enchaînement de plans fixes sur le cours d'eau filmé depuis la berge, où descend lentement la barque qui éloigne les deux enfants orphelins de leur beau-père, et l'inoubliable succession d'animaux sauvages au premier plan de l'image : crapauds, araignée, lapins, etc. Dans les deux films, c'est la mère morte qui porte et emporte les enfants, ces êtres endurants, comme les qualifie à plusieurs reprises le personnage interprété par Lilian Gish dans le chef-d’œuvre de Laughton. Le souvenir de sa mère porte Mahito, le garçon de Miyazaki ; sa présence dans la rivière, morte ligotée et noyée dans une voiture engloutie, porte Ben, le garçon de Laughton, et Pearl, sa petite sœur joufflue.
 
 
 
 
 
"There is still the river" dit Ben dans ce qui est, pour moi, le plus beau moment du film, parmi tant d'autres. La présence de la mère, son fantôme, et la rivière, c'est la même chose, qui soutient la barque (laquelle appartenait au père des enfants, avant qu'on l'arrête et le pende, ce père qui avant de mourir, loin de les soutenir, a accablé ses gosses du pire poids possible, celui des 10000$ volés et du secret de leur cachette, qui tout du long pèse sur leurs chances de survie), la mère est là, malgré tout, sous l'eau où file la barque abandonnée dans laquelle le frère et la sœur échappent enfin, pour un temps, aux griffes du meurtrier Harry Powell, aka Robert Mitchum. 
 
 


Les deux films, au fond, parlent de la même chose : qui nous porte et que portons-nous ? De quoi héritons-nous ? Le jeune héros de Miyazaki, dont la mère est morte sous des bombes incendiaires et dont le père fait fortune avec son usine d'avions de guerre, rencontre dans le monde parallèle où l'emmène le héron un vieillard qu'il appelle "grand-oncle", le maître de ce monde-là, chargé de le maintenir dans un équilibre précaire. Ce vieux bonhomme moustachu lui demande, à lui, Mahito, l'enfant, de prendre sa suite, ce que le garçon refuse, au risque que tout s'effondre. Le vieil homme, défaillant donc, n'est peut-être pas aussi coupable que le père criminel des gosses de Laughton, ni que leur mère devenue bigote, noyée avant de l'être vraiment dans sa soumission à son faux prêtre de mari et dans son abandon à Dieu, elle qui fait pratiquement vœu de cécité..., ni que le vieux pêcheur qui a promis à Ben qu'il serait toujours là pour lui, et que le garçon appelle "oncle" aussi, mais qui, par peur d'être accusé, ne dénonce pas le crime de Mitchum quand il découvre le cadavre de la mère de Ben sous la surface de la  rivière, et se noie à son tour, mais dans l'alcool, quitte à laisser les enfants se débrouiller. Quand, à la fin du film, rejouant le traumatisme de l'arrestation de son père, le garçon se jette sur Mitchum arrêté par les flics et lui balance les 10000$ sur le dos en gueulant que c'est trop lourd à porter, c'est aussi un refus d'hériter. Refus de l'argent sale du père (dans les deux films), et du monde que ce fric-là représente, mais aussi, chez Miyazaki, du poids d'un autre monde qui tombe.
 
 


 
Mais surtout, j'y reviens, chez Laughton comme chez Miyazaki, la présence de la mère par-delà la mort se manifeste dans la présence de la nature, des animaux sauvages que la rivière semble appeler chez Laughton, et qui, rien moins que menaçants, bordent le cours d'eau, accompagnent de leurs bruits nocturnes la descente de la barque ; ou qui viennent de la rivière, la quittent comme on sort d'un rêve (toujours liquide, si l'on en croit la terrible scène où Mahito retrouve sa mère endormie pour la première fois et la voit fondre sous ses doigts puis se liquéfier sous ses yeux), pour rattraper et appeler le garçon : "Viens !", chez Miyazaki. Dans les deux films, la séquence touche juste, plus encore quand on sait que ces choses-là ne sont pas que des histoires, et dans les deux films elle est bouleversante. 
 
 
Le Garçon et le héron de Hayao Miyazaki (2023)

10 décembre 2023

Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan

Le réalisateur Bourlouboulon a voulu faire un western "à la Sergio Leone", tout en reprenant les codes des productions Marvel (plans-séquences truqués de bastonnade d’une qualité que l’on qualifiera de médiocre par politesse) et en situant son action au temps des mousquetaires. L’histoire étant tombée dans le domaine public depuis plus de cent ans, pas de problèmes de droits et pas d’ayant droits qui mettraient un contrat sur sa tête pour non respect (au minimum) de l’esprit de cette œuvre que tout le monde connait au moins vaguement. L’intrigue originale est suffisamment dense pour faire deux films, voire une mini-série de dix épisodes. Mais Groboulon souhaite raconter d’autres choses car l’histoire originale ne lui semble pas assez riche en flingues et tirs de snipers au temps du roi Louis XIII. Les décors intérieurs restent la meilleure chose du film : hôtels particuliers, édifices religieux, châteaux. Les décors extérieurs le sont beaucoup moins. Par exemple, le lieu du premier duel entre D’Artagnan et les trois mousquetaires est une sorte de plantation de conifères vieille d’une trentaine d’années, sans aucun charme, sans aucune référence au bouquin. Les chevauchées "dans les champs" s’apparentent à des banques de vidéos achetées rapidement sur internet pour combler les rushes manquants après le tournage. Tout ça est recouvert d’un filtre jaune pisse qui laisse à penser que le directeur photo repartira avec le César 2024 de la photographie. L’ajout de la conspiration protestante menée par le frère (?) d’Athos pour tenter d’assassiner le roi via un fusil de sniper anachronique est une idée, débile certes, mais c’est une idée qui n’aurait jamais dû exister si vous souhaitez avoir mon avis personnel. Connaître dès leur première apparition l’identité complète des trois mousquetaires est également un manque de compréhension de l’esprit de l’œuvre. Mais passons. Il y a tant de scènes, d’idées, de choix, qui montrent que les personnes qui ont fabriqué ce truc-là n’ont rien compris au livre que ce serait un trop long article par rapport à l’intérêt de ce film, très mauvais quelle importance. Le pire est certainement la première scène de D’Artagnan qui semble atterrir dans la bouillie du Pacte des Loups alors que, dans le bouquin, ce passage-là a un énorme potentiel et fait une excellente introduction aux personnages de D'Artagnan, Rochefort et Milady. Petit aparté sur Rochefort, totalement oublié dans ce film, ce qui doit être une des décisions les plus débiles, car comme nemesis de D’Artagnan, il aurait été parfait. Je constate sur Wikipedia que Rochefort est bel et bien casté mais, personnellement, je ne l’ai pas vu. J’ai entendu qu’on parlait de Jussac à un moment… Ici, cette scène inaugurale est tout simplement affreuse, et elle donne le ton de tout ce qui suit. C’est pour moi le meilleur qualificatif pour ce film : AFFREUX.
 

 
 
Je ne parle pas du fait qu’au XVIIe siècle tout le monde est sale, tout est terne, tout est jaune pisse et triste. J’adresse une mention spéciale tout de même à Louis Garrel qui surnage au milieu de cette fange, et l’inverse d’une mention spéciale pour l’acteur qui joue Richelieu, Éric Ruf. Sachant que ce dernier est sociétaire et administrateur général de la Comédie Française, ça laisse rêveur. Évidemment, la principale erreur réside dans le casting principal, à savoir nos trois mousquetaires et D’Artagnan, j’ai tant de mots teintés de mépris et de consternation qui me viennent que je préfère en rester là pour éviter le procès en diffamation.


Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan de Martin Bourboulon avec François Civil, Vincent Cassel, Romain Duris, Pio Marmaï, Eva Green et Louis Garrel (2023)

2 décembre 2023

Terrifier 2

Le cinéma d'épouvante compte donc dans ses rangs un nouvel énergumène. Celui-ci a fait une entrée particulièrement remarquée, allant jusqu'à squatter les pages des Cahiers du cinéma après avoir provoquer évanouissements et vomissements dans les salles obscures. Il a été définitivement admis cette année à l'académie des pires boogeymens du septième art, auprès des Jason Voorhees, Freddy Krueger, Michael Myers et consorts, mais ne ferait qu'une bouchée de tous ces types qui passeraient presque pour des enfants de chœur à ses côtés. Il s'agit évidemment d'Art le clown, la création de l'esprit torturé de Damien Leone. Réalisateur, scénariste, producteur, monteur, en charge des effets visuels, Leone est un véritable esthète, un pro des SFX et un amateur de boucherie fine, le genre de type adorable au quotidien, doux comme un agneau, qui canalise toutes ses plus noires pensées dans son art, animé d'un amour sincère pour l'horreur et sans doute même pour la fantasy, ce qui suinte de son travail et réfrène notre envie de l'attaquer sur ses faiblesses et ses excès. 





Si Terrifier 2 marque ma première rencontre avec ce maudit clown, il s'agit déjà de sa sixième apparition sur les écrans, puisqu'il a d'abord commencé par sévir dans des courts métrages puis des segments de films à sketchs, toujours confectionnés par Damien Leone. C'est le deuxième long métrage qui lui est consacré, le premier avait déjà tapé dans l'œil de quelques amateurs vigilants, le deuxième, considéré comme supérieur et dont on peut très bien comprendre toutes les subtilités du scénario sans avoir vu le précédent, l'a fait exploser aux yeux du grand public, qui n'en demandait pas tant. Si le clown de Ça vous faisait peur, il y a des chances que celui-ci vous traumatise à vie. Personnage mutique, mime Marceau diabolique, expert en cruauté et en souffrance, Art entre directement au panthéon des plus infréquentables croque-mitaines en redonnant un sacré coup de fouet au sous-genre d'ordinaire moribond et ennuyeux du slasher surnaturel. Nous sommes ici en plein dedans, ne cherchez pas d'explications ni de repères tangibles. De la première à la dernière seconde, le film baigne pour son plus grand bien dans une atmosphère surréaliste inquiétante à souhait, déployant progressivement un univers visuel solide, empruntant beaucoup au monde forain et riche des créations multiples d'une équipe artistique motivée par un chef de chantier survolté, Damien Leone en personne.  



 
 
On tient donc là un slasher pur jus, sans sous-texte social, apparemment dénué de la moindre morale, et, à vrai dire, comme on n'en fait plus. Le genre de trucs clivant, sale et gratis qui aurait fait un ravage à l'époque révolue des vidéoclubs, alimentant les discussions des couche-tard, attisant la curiosité des plus jeunes. On peut très bien rejeter d'un bloc l'œuvre sanglante et abstraite de Damie Leone. Je ne vous jetterai pas la pierre, j'ai failli en faire autant. Déjà, il est assez culotté de proposer un slasher long de près de 2h20. Mais cela fait partie du délire, nous répondra-t-on, et c'est un fait. Cette démesure participe en effet au sentiment de malaise et à l'ambiance brumeuse et automnale de ce cauchemar qui semble sans fin, sans issue, sans queue ni tête. Accessoirement, cela permet à Terrifier 2 d'être le film gore le plus long de l'histoire (information que je vous invite tout de même à vérifier, on ne sait jamais qu'un hurluberlu se soit déjà amusé à commettre pire méfait). Pendant tout ce temps, Damien Leone esquisse une sorte de mythologie autour d'Art the Clown, ici accompagné d'une fillette fantôme particulièrement flippante, complice passive de ses exactions. On devine qu'il s'attachera à compléter cet univers et à l'enrichir lors des forcément nombreux opus à venir. Pour ma part, cela a suffit à m'intriguer et à me donner envie d'en savoir plus. Je préfère quelques petites touches intelligemment distillées ainsi, et une large part laissée au mystère, plutôt qu'une pénible anamnèse de l'origine d'un tel tueur, de ses motivations éventuelles et une présentation laborieuse de ses piteuses victimes, surtout dans un tel film, où les explications de texte correspondent en général à des passages douloureux ou pathétique. 



 
 
Cet horrible film d'horreur et d'horreurs est empli de visions proprement abjectes, d'images marquantes et révulsantes. Les corps, particulièrement les visages et plus précisément les yeux, subissent tout, éclatent, fondent, s'ouvrent en deux et éclaboussent de long en large les fameux décors bariolés avec un soin savant. Terrifier 2 est un spectacle baroque à l'humour noir en pointillé, farci de détails macabres, et ponctué de longues scènes gore jusqu'au-boutistes, outrancières, où la violence est déréalisée, ce qui la rend plus tolérable. Ces excès amènent une distance salutaire, qui permet de ne pas rendre son déjeuner et tout simplement de tenir bon, mais ils peuvent néanmoins choquer. Il y a là comme un acharnement qui fascine et révulse tout à la fois. Car si la surenchère amène un décalage nécessaire et que certains plans ne laissent aucun doute quant à la fausseté des matières ou fluides en présence ainsi qu'au malin plaisir pris en coulisse par les artisans souriants aux manettes, ils sont aussi associés à une pointe de réalisme glaçante qui peut secouer, mettre à mal. Quelques pures visions de cauchemar restent en tête, l'air de rien, et on se souviendra d'une scène de meurtre sauvage dans une chambre à coucher dont la brutalité et la cruauté laissent coi. Elle peut évoquer l'un des premiers meurtres particulièrement sanglants des Griffes de la Nuit, de Wes Craven, quand Freddy tailladait une jeune fille blonde en nuisette et la traînait jusqu'au plafond en défiant les lois de la gravité, mais tout est ici bien plus cruel et cru, et on ne doute pas que cette scène-choc aura le même effet sur toute une génération de nouveaux spectateurs impressionnés. En fin de compte, on peut noter qu'il n'y a là-dedans aucun jump scares, Damien Leone préfère provoquer notre dégoût et engendrer un malaise plus lancinant, par ces différents moyens. L'action a beau se dérouler principalement durant Halloween et le tueur être un clown sadique, Damien Leone s'affranchit de la franchise lancée par Carpenter et renvoie Pennywise dans son bac à sable, il ne tire pas sur les mêmes ficelles et s'entête principalement à mettre en forme ses sordides hallucinations, à nous proposer un grand huit horrifique plus sec et dénué des idioties hideuses d'un James Wan.



 
 
Damien Leone atteste donc d'une brutalité graphique assez inédite, qui est vierge de toute explication psychologique. On sent d'ailleurs que ça n'est pas là le fort du cinéaste, qui peine un peu à dépeindre une famille monoparentale avec une mère dépassée par les événements et les agissements incompréhensibles de ses enfants, en réalité obnubilés ou dictés par le clown maléfique ; une petite famille vivant toujours dans l'ombre du deuil de leur paternel, qui était lui aussi fasciné par le tueur en costume et ses crimes odieux. Plus occupé à faire traîner en longueur des scènes quasi oniriques vouées à s'achever dans un bain de sang plus qu'à faire avancer le semblant d'une intrigue, le réalisateur se concentre seulement sur deux personnages, son clown au nez crochu mais aussi sa jeune rivale (Lauren LaVera), inévitable final girl. Il les dessine, littéralement, plus qu'autre chose, de la même façon que l'héroïne se conçoit elle-même une armure inspirée des dessins de son défunt père (sa famille est donc liée au clown, mais ce background assez brouillon n'est pas vraiment le point fort du projet, vous l'aurez compris, il sera néanmoins creusé dans la suite déjà tournée). Et le cinéaste semble y croire très fort, essayant à fond, et donc parvenant au moins un peu, même au regard des plus sceptiques, à leur donner ce caractère quasi mythique tant recherché. On est curieux de retrouver Art le clown à l'avenir, mais aussi de recroiser cette héroïne aux ailes d'ange factices, énièmes déclinaisons du sempiternel combat du bien contre le mal. Le long duel final et l'ultime mise à mort du clown, à la dernière mimique effrayante, concluent avec une logique certaine cet interminable circuit en train fantôme, qui en dégoûtera beaucoup mais pourra ravir quelques amateurs.
 
 
Terrifier 2 de Damien Leone avec Lauren LaVera et David Howard Thornton (2023)

22 novembre 2023

Vincent doit mourir

Pauvre Karim Leklou. Du jour au lendemain, il devient la cible d'agressions gratuites. Celles-ci surviennent d'abord à son boulot, dans l'ambiance d'ordinaire feutrée de bureaux de graphistes aux larges baies vitrées, puis à l'extérieur, dans la rue, partout, n'importe quand, et se font de plus en plus systématiques dès qu'il croise trop longtemps le regard d'un autre. Obligé à se confiner, à se mettre au vert, à éviter tout contact, il réalise bientôt qu'il n'est pas le seul concerné par cette sorte d'épidémie de violence irrationnelle. C'est donc à partir d'une idée de départ aussi simple que se déploie le premier long métrage de Stéphan Castang, un film original et audacieux, mélangeant les tons et les genres avec un certain succès, qui mérite pleinement d'être salué. Les premières minutes sont parsemées de quelques situations assez loufoques où Stéphan Castang dépeint le monde du travail en quelques coups de crayons glaçants, mettant en avant son ineptie par l'emploi malicieux du néo-lexique propre à ce milieu. Toute la première partie du film est la plus réussie, on hésite alors entre l'effroi et l'amusement, on en sait encore le moins possible et on a cette impression tenace de nager en plein cauchemar, un effet accentué par l'absurdité déconcertante de certaines situations et l'atmosphère digne d'un thriller paranoïaque progressivement instaurée par le cinéaste.





Il n'est jamais simple de tenir la longueur à partir d'un concept si fort et Vincent doit mourir s'essouffle un peu quand il choisit une voie plus consensuelle, tirant vers la comédie romantique un brin déjantée voire carrément torturée, en plein contexte de crise de plus en plus globale. Cela coïncide avec l'entrée en scène du personnage campé par la pourtant irréprochable Vimala Pons, toute désignée dès qu'il s'agit de s'amouracher d'un Vincent bizarre quelques années après Vincent n'a pas d'écailles, autre curieux film de genre français signé Thomas Salvador. L'actrice circassienne aux choix souvent judicieux va ici former un duo d'infortune avec Karim Leklou, dont la solitude s'achève enfin, remplacée par une harmonie en dents de scie. À partir de là, Le pas du cinéaste débutant semble moins assuré, plus timoré et convenu, moins incisif aussi. On peut le regretter. Heureusement, grâce à un final plutôt impressionnant, le film retombe tout de même sur ses pattes et nous laisse sur un souvenir positif, celui d'une version française originale de ce qui peut surtout s'apparenter à un film de zombies. Surprenant dans le sens où nous avons en effet rarement autant eu la sensation d'être mis à la place de la victime, collant à la peau d'un Karim Leklou dont nous suivons au plus près tous les malheurs. L'acteur au physique ambivalent, un peu gauche et ramollo, est idéalement choisi pour un rôle qui semble avoir été écrit pour lui. Son allure singulière participe pour beaucoup à l'étrange humour burlesque présent en filigrane. Son regard de chien battu, régulièrement cadré au plus près, s'avère aussi parfait. Nous sommes très souvent placés sous tension, à redouter pour lui les éclats de violence irrationnels à venir, et ce tout particulièrement avant la bifurcation amoureuse du récit. Miroir à peine déformé d'une société malade, le film de Stéphan Castang nous rend cette violence proprement repoussante, sciemment répugnante. On grimace bel et bien lors d'une scène mémorable d'affrontement à mort dans une fosse sceptique, sans doute le meilleur moment du film. 



 
 
En dehors de ce terrible morceau de bravoure bien crado, on peut par ailleurs regretter que la mise en scène de Stéphan Castang ne soit pas plus inventive et savante pour générer la peur. Je repense par exemple à une scène a priori banale de discussion dans un bar où une menace commence à poindre à l'extérieur, menace que l'on pourrait deviner et voir s'approcher en arrière-plan mais qui est ici assez platement amenée, la caméra du réalisateur n'exploitant guère la profondeur du champ, trop aimantée par le visage de ses acteurs (il y a une situation quasi identique dans L'Antre de la folie de John Carpenter, pour un résultat à l'écran autrement plus marquant et efficace). L'œuvre de Stéphan Castang pourrait aussi vaguement évoquer It Follows (dont une suite, réunissant le même réalisateur et la même actrice vient d'ailleurs d'être annoncée, et je suis très curieux de voir ça !), s'il faisait preuve de la même habileté que David Robert Mitchell pour faire surgir le danger et l'inquiétude au milieu de la plus vaste banalité. Malgré ces petites faiblesses et la légère déception suscitée suite à son départ canon, Vincent doit mourir est tout de même très largement recommandable, notamment pour les amateurs du cinéma de genre, dont le manque d'enthousiasme m'étonne un peu, eux qui d'ordinaire s'emballent pour bien moins que ça.


Vincent doit mourir de Stephan Castang avec Karim Leklou et Vimala Pons (2023)

15 novembre 2023

Past Lives – Nos vies d’avant

Voici donc le dernier phénomène du cinéma indé américain : Past Lives, le premier long métrage de la réalisatrice coréo-canadienne Celine Song, a fait sensation à Sundance, en janvier 2023. C'est une histoire d'amour toute simple, mais plutôt joliment racontée, en trois temps. C'est d'abord un amour d'enfance naissant, interrompu par les aléas de la vie : la famille de la petite fille, Nora, choisit d'émigrer aux États-Unis tandis que le garçon, Hae Sung, reste en Corée. Douze ans plus tard, ils se retrouvent, grâce à internet, et entretiennent sans se l'avouer une (very) long distance relationship, avant de choisir de faire une pause, d'une durée prévue d'un an, en raison de cet éloignement beaucoup trop important. Mais la vie suit son cours, chacun fait des rencontres, et c'est finalement douze ans après qu'ils se retrouveront de nouveau : ils ont à présent une trentaine d'années, et Hae Sung, fraîchement séparé de sa compagne, vient visiter New York et, surtout, revoir Nora, désormais écrivaine, installée dans East Village et quant à elle mariée... 




Longtemps, le film de Celine Song se laisse regarder poliment, toujours joliet, jamais lourd mais flirtant presque avec une certaine inconsistance. C'est que l'on a longtemps du mal à se passionner réellement pour les sentiments qu'éprouvent les deux personnages, à concevoir leur profondeur ou leur intensité, notamment lors de leurs échanges à distance, tant ceux-ci paraissent superficiels. Nous saisissons bien toutefois leur isolement, eux qui sont si souvent filmés dans des bulles, que ce soit les fenêtres Skype, les téléphériques coréens ou leurs petits studios. Le film parvient cependant à entretenir notre intérêt par ces ellipses qui le jalonnent et nous rendent forcément un peu curieux de découvrir comment vont évoluer les personnages et leur relation. La réalisatrice a aussi l'intelligence de ne pas s'éparpiller, elle se consacre exclusivement à ce couple contrarié par le temps et la distance, campé par deux acteurs, Greta Lee et Teo Yoo, plutôt agréables, dont la prise d'âge successive est très crédible. Jusqu'à ce qu'un troisième larron entre en scène...


 
 
A priori indésirable, apparenté aux parasites inévitables de toutes les romcoms hollywoodiennes à la noix, on le devine d'abord de loin : c'est un bellâtre brun qui vient contrecarrer tous nos petits plans ou au moins ralentir la formation définitive du couple attendu. Puis on le découvre de plus près et c'est là que l'on comprend avoir tout faux. Ce qui aurait pu définitivement plomber le film lui permet alors, étonnamment, de sortir du lot et de se démarquer du tout-venant du genre. Past Lives pourrait en effet être assez quelconque s'il n'était pas sauvé ou rehaussé in extremis par le personnage de l'époux américain campé par l'inoubliable pâtissier de First Cow, le bien-aimé John Magaro, qui n'a donc rien perdu de sa délicatesse. Mais si l'acteur apporte encore ici toute son élégance et sa douceur, c'est surtout la cinéaste qu'il faut saluer. Car Celine Song s'extirpe d'un piège inhérent à ce type de récits romantiques en faisant de l'habituel élément perturbateur celui qui va donner à son œuvre une sensibilité supplémentaire, en explicitant même ce problème très clairement. C'est une scène très simple de confession intime sur l'oreiller, dialogue fragile mais payant, entre cet homme à la voix fluette et tendre, loin du beau gosse de pacotille que l'on avait cru deviner à son apparition, et sa femme troublée par la situation, qui nous surprend par sa beauté sans fard. "Si nous étions les personnages d'une comédie romantique, je serais celui de trop" dit-il alors, mais beaucoup mieux que ça, pour résumer la chose. Le troisième larron existe et s'avère même précieux. 


 
 
Du trio que l'on découvre dès l'intelligente et ludique introduction du film, où, tandis que la caméra recule, la voix off de l'écrivaine s'interroge sur le rôle de chacun dans ce que l'on pourrait imaginer être un triangle amoureux, cet époux respectueux et aimant est finalement celui qui nous touche le plus. Pour sa finesse inattendue et sa légèreté bienfaitrice, et surtout le fait qu'il constitue une bonne surprise venue du cinéma indépendant américain adoubé à Sundance et pourtant a priori redouté, Past Lives rappelle à notre bon souvenir Minari, d'un autre cinéaste d'origine coréenne œuvrant en Amérique qui puisait dans ses propres souvenirs d'enfance pour nous parler d'identité et de déracinement. En dépit de sa pudeur parfois trop calculée (je pense à la toute fin, touchante mais convenue), l'œuvre de Celine Song est donc une petite réussite notable, dont nous retenons les nombreux et beaux plans larges, sublimant New York, dans lesquels nous voyons nos amoureux contrariés se retrouver et échanger, comme autant d'invitations à se perdre avec eux dans nos dérives sentimentales, à habiter un film où l'on se sent finalement plutôt bien.


Past Lives – Nos vies d'avant de Celine Song avec Greta Lee, Teo Yoo et John Magaro (2023)