29 juillet 2012

Holy Motors

Après treize ans d'absence Leos Carax nous revient et réalise un film qui restera sans doute comme la grande surprise, ou "claque", cinématographique de l'année. L'expression n'est pas très heureuse mais elle tombe à pic pour Carax, qui secoue son spectateur d'abord en s'adressant directement à lui pour montrer le chemin permettant d'entrer dans l’œuvre et le supplier de réagir, puis en le faisant réagir coûte que coûte une fois placé face à une sorte de "film total" (autre expression toute faite et ne voulant a priori rien dire mais qui tombe plutôt bien ici), un film absolument impressionnant qui à chaque seconde invente tout ce qu'il peut, fait des propositions formelles à n'en plus finir et s'offre généreusement au spectateur pour être envahi par lui. Il est incroyable que Carax ait osé monter un projet d'une telle ampleur, qu'il ait pu le financer, le réaliser et surtout qu'il ait pu le mener à ce point à bien. L'ambition était immense et le résultat est magistralement à la hauteur, mettant la barre d'ailleurs si haut en terme d'audace, d'intelligence et de beauté filmique qu'on se demande qui d'autre pourrait l'atteindre sous peu.




La séquence d'introduction est sans doute la plus belle et la plus inspirée du film. On croit y rencontrer René Magritte et David Lynch dans ce qui fait irrésistiblement penser à la première scène de La Folie Almayer de Chantal Akerman, autre grand film français libre et majestueux de l'année. Leos Carax y développe une mise en abyme qui annonce l'immense dimension métatextuelle de l’œuvre entière. Des spectateurs immobiles, figés, peut-être endormis, peut-être hypnotisés, sont assis dans une salle tandis que se fait entendre la sirène ronflante d'un bateau. Puis un second plan présente un personnage (le cinéaste lui-même) se levant de son lit dans ce qui pourrait bien être la cabine d'un navire et qui semble surtout correspondre à un contrechamp du plan sur la salle de cinéma, autrement dit au film que les spectateurs médusés regarderaient sans broncher (ou ne regarderaient plus...). Le personnage joué par Carax, accompagné par les mêmes bruitages nautiques, se lève et s'approche d'une fenêtre surplombant une ville plongée dans la nuit, révélant qu'il se trouve sans doute en réalité dans un immeuble (bien que les lueurs improbables au loin tendent à faire du lieu une sorte de chambre mentale onirique). Il parcourt un mur dont la tapisserie représente une forêt de troncs d'arbres, y trouve une serrure pour y insérer son majeur en forme de clé (pas une clé anodine, une clé à déboulonner, car on n'entre pas où il pénètre sans effort et sans volonté), ouvre ou plutôt enfonce une porte dérobée, parcourt un couloir et débarque dans la salle de cinéma initiale, derrière la foule des spectateurs. Dans les allées entre les sièges passent un enfant nu et un chien noir, apparitions fantomatiques ou mythologiques qui sont ici chez elles et bien vivantes. Nouveau plan sur une petite fille derrière une fenêtre ronde en forme de hublot, toujours accompagnée dans la bande sonore par la sirène du bateau et le remous des vagues. Avec ces images enfin raccordées à la bande son, sommes-nous finalement devant le film projeté au public statufié ? Oui, mais les bruits s'estompent quand la caméra recule pour dévoiler que la fenêtre circulaire est celle d'une grande villa d'où sort péniblement un banquier à la démarche mal assurée, Denis Lavant, Monsieur Oscar, sur le point de grimper dans sa limousine pour un voyage qui n'aura rien de maritime, sauf à être vécu comme une plongée en apnée dans les profondeurs de la fiction, mais qui consistera plutôt en un road movie à travers les potentialités du cinéma.




La suite du film, dont les premiers cris silencieux précédant la séquence décrite ci-dessus sont les images de l'un des premiers muets expérimentaux de Muybridge (ou d’Étienne Jules-Marey) sur le mouvement des corps, nous apparaît en premier lieu comme dédiée à ce qui habite depuis toujours l'espace cinématographique, le corps des acteurs. Denis Lavant (comment le jury cannois a-t-il pu passer à côté de sa prestation ?) livre un spectacle tout bonnement hallucinant, dès sa première incarnation d'un banquier se rendant au Fouquet's et jusqu'à la fin du film, entouré du reste par des acteurs admirables. Il y a Edith Scob bien-sûr, par qui Carax convoque Georges Franju qui l'aura également inspiré pour le gadget du sas menant à la salle de motion capture et, ultime clin d’œil, quand l'actrice porte un masque à la fin dans une reprise directe des Yeux sans visage. Il y a Michel Piccoli, par qui Carax en appelle à tout le cinéma et au sien, Piccoli ayant tourné avec tous les plus grands, dont Carax, mais surtout avec Buñuel, l'auteur du Fantôme de la liberté, auquel on pense pour la succession de scènes réalistes et surréalistes à la fois sans autre point commun entre elles que les acteurs qui les traversent. La liaison s'opère ici par le seul et suffisant Denis Lavant, auquel Piccoli donne le change dans un dialogue bouleversant où il dit que la beauté est dans l’œil de celui qui regarde pour s'entendre répondre un tragique : "Mais si plus personne ne regarde ?". Il y a Eva Mendes, actrice définitivement au-dessus de la mêlée des starlettes hollywoodiennes, apparaissant chez Carax après avoir tourné pour James Gray (La Nuit nous appartient) et Werner Herzog (Bad Lieutenant), qui aura su jouer de sa propre image et se "mettre en danger" même si l'expression n'a aucun sens quand il s'agit en réalité de se placer entre de si bonnes mains. Il y a encore Kylie Minogue, qui rappelle presque une héroïne hitchcockienne avec ses faux airs de Tippi Hedren. Mais c'est bien Denis Lavant qui accapare l'écran dans cette ode aux comédiens, Lavant dont le labeur consiste à incarner tour à tour et sans discontinuer tous les personnages possibles comme Monsieur Oscar incarne un banquier, une mendiante, un tueur, un tué, un père, un accordéoniste - dans un entracte que tous les réalisateurs de clips, mais pas seulement, devraient se passer en boucle -, un homme au foyer, un vieillard mourant ou le fameux Monsieur Merde. Carax représente littéralement l'improbabilité inhérente au métier d'acteur du perpétuel saut vertigineux dans chaque nouveau personnage et dans chaque vie investie. Les confusions inévitables entre réalité et fiction (d'où le rappel du Blanc-seing, le tableau de Magritte, au début du film, et plus généralement toute la première séquence avec son jeu de chausse-trappes dissimulées dans une continuité apparente), sont magnifiquement symbolisées par cet acteur-personnage qui, quand bien même il enchaîne les rendez-vous pour "la beauté du geste", sans trop croire à la portée de son ouvrage, fait semblant avec un tel acharnement et un tel talent que l'on ne sait jamais quelle est sa réalité.




Holy Motors (mais comment le jury cannois a-t-il pu passer à côté de ce film ?...) apparaît ensuite comme un grand film sur le cinéma, auquel il adresse une vibrionnante oraison funèbre sur un ton mélancolique et dépité, même si dans la dernière scène, qui rappelle la fantaisie et la malice de la conclusion des Herbes folles de Resnais, Carax sonne le glas avec beaucoup d'humour, un humour bienheureux qui parcourt d'ailleurs tout le film s'il n'enlève rien à la tristesse ambiante. Quand Monsieur Oscar et sa chauffeuse remarquent qu'il leur faut à tout prix un fou rire avant minuit, un oiseau (Judex es-tu là ?) frappe le pare-brise, Lavant y allant alors d'une réplique périmée digne des films noirs classiques de l'Âge d'or ("Taxi, suivez ce pigeon !") qui fait rire les deux personnages avant que l'ironie de la situation ne les rattrape : ce cinéma-là n'existe plus que dans la mémoire des anciens et ne se rappelle à eux que sous la forme d'un cliché de longue date digéré, passé dans la culture comme une chose morte. Sauf que contrairement à beaucoup de films qui veulent par exemple prévenir la violence en se vautrant dedans, contrairement à certains réalisateurs qui dénoncent le fascisme en employant ses armes et contrairement à d'autres qui reprochent au monde contemporain une perte de sensibilité et de contact avec la réalité en tournant des films désaffectés, Leos Carax annonce la mort d'un certain cinéma en même temps qu'il le ressuscite à toute force et avec brio. Il est fascinant de voir le cinéaste entrer de plain-pied et avec chaque scène dans autant de nouveaux films, s'essayant à tous les registres avec la même envie et la même exigence, du film de vengeance chinois au drame familial bien français - comme les autres si bien écrit et si magistralement interprété - en passant par le musical mélodramatique hollywoodien quand, vers la fin du film, les grandes lettres blanches de la devanture de La Samaritaine rappellent celles, gigantesques, d'Hollywood Hill. Ces derniers exemples sont marqués par une simplicité de moyens et un réalisme tranquille qui font judicieusement redescendre le film après d'autres séquences plus fantasques et survoltées, telle celle de Monsieur Merde, assurant à l'ensemble son équilibre et préservant son beau foisonnement d'un danger corrélatif : l'extravagance foutraque. Carax se joue de tous les risques encourus par sa gigantesque entreprise et le film, bien que d'une richesse formelle, émotionnelle et intellectuelle sans guère d'équivalents, est finalement d'une rigueur, d'une lisibilité et d'une cohérence exceptionnelles.




Le cinéaste pénètre l'histoire entière du cinéma, des premiers essais filmiques à leur pendant contemporain, la motion capture numérique, il s'empare de tous les genres, de toutes les tonalités et chaque incursion dans un nouveau monde cinématographique fonctionne à plein, l'effet de fiction nous emportant systématiquement et sans même qu'on s'en rende compte. De la même façon qu'on ne s'attarde pas sur les maquillages incroyables de Denis Lavant pour être au contraire totalement happé par son travail d'acteur, on n'est jamais tenté de sortir du film pour disséquer la manière de filmer de Leos Carax - aussi brillante soit-elle dans ses élans ostentatoires comme dans ses abandons à une fluidité transparente - tant on s'engouffre littéralement dans chaque nouvelle immersion fictionnelle. Ni le comédien ni le cinéaste ne sont dans la provocation, dans l'épate ou dans la pose. Leur sincérité est totale et leur travail profond, pertinent et poétique. Carax exploite chez nous cette soif de fiction dont il déplore paradoxalement la disparition, il fait feu de tout bois et travaille le cinéma dans toutes ses dimensions, filmant de toutes les façons possibles, utilisant tous les régimes d'image, de l'infrarouge à l'image thermique en passant par la corruption d'image numérique, le fameux datamoshing, pour des effets qui n'ont rien du tape-à-l'œil mais tout de l'exploration et de l'enthousiasme artistiques les plus francs, et les effets concoctés sont l'un après l'autre saisissants.




Quand il filme au ralenti une séance de motion capture où un corps couvert de capteurs luminescents danse et tournoie sur fond noir et qu'il en tire une scène sublime que tout ajout numérique rendrait hideuse (il le réalise pour nous le prouver), il fait un pied de nez au cinéma d'effets spéciaux qui a plus ou moins gagné contre un cinéma artisanal, un cinéma qui filme et regarde ses sujets au lieu de n'en garder que l'armature osseuse animée pour ensuite l'habiller et remplir le champ de vie artificielle. Carax honore un cinéma des "saints moteur" et action, un cinéma nourri par des acteurs placés devant des caméras, avec quelqu'un pour crier "silence" avant la prise. Carax ne prophétise pas la mort absolue du cinéma, il déclare la mort de ce cinéma-là, matériel, qui se rapproche de l'illusion du cirque (dans sa limousine cinématographique remplie d'écrans le personnage semble aussi être, au choix, en pleine tournée théâtrale ou dans un cirque itinérant, sans compter le transformisme d'Oscar et la contorsionniste de la séance de motion capture), un cinéma qui en retrouve toute la magie primitive, née des artifices les plus simples et restés les plus puissants (l'hommage à Franju et les clins d’œil à Lynch, deux grands magiciens du cinéma, ne sont pas fortuits, et l'affiche n'est pas sans rappeler le dernier film de Weerasethakul...). En faisant clamer à ces machines-là, déjà converties en véhicules de luxe mais pas encore assez miniaturisées, que le cinéma est mort, Carax le rend vivant à en crever.




Mais il y parvient si magnifiquement parce que son film ne fait pas que rendre un culte funéraire pessimiste au cinéma, c'est aussi une célébration de l'art et de la vie qui s'y déploie. Exemplairement, la séquence de motion capture montre deux corps érotiques qui s'emmêlent, se touchent, se lèchent dans un échange de souffles et un froissement de matières et de tissus organiques face auquel les mêmes mouvements habillés par un ordinateur pour se transformer en d'assez hideuses créatures surnaturelles ne peuvent que perdre en force d'imprégnation. Carax a d'ailleurs la grande idée de mettre en contraste l'image déréalisée de l'acteur réduit à des points de lumière se déplaçant au ralenti dans l'image et la lourde réalité du corps concret qui atterrit bruyamment sur les tapis de sol dans la bande son. Holy Motors n'est pas qu'une mise en abyme métadiscursive ironique et détachée, sans vie et sans amour (ce qui l'éloigne assez d'un David Lynch massivement caustique et théorique), c'est un film habité par des et surtout par un corps qui, à force de travail, d'implication, et après de longues séances de maquillage que le cinéaste filme avec fascination, invente une myriade de personnages et leur donne miraculeusement vie à l'écran pour raconter des histoires d'hommes, par quoi l'on en revient au premier aspect du film, l'hommage aux acteurs en tant que forces d'impression et d'identification et comme vecteurs de la fiction. Mais ce cinéma-là est condamné à mort si plus personne n'est là pour le regarder, c'est l'avertissement lancé par Holy Motors, comme par superstition, pour mieux prévenir l'accomplissement de cette peur, tout en tâchant de l'infirmer à l'image de la première à la dernière seconde. Carax nous dit qu'il faut croire à ceux qui inventent et qui jouent si bien pour nous, qu'il est urgent de réapprendre le goût du beau (ce beau que le film interroge violemment dans la scène où Monsieur Merde enlève Eva Mendes, et que le cinéaste réimagine lui-même de mille façons), qu'il faut accepter de voir à nouveau, que le cinéma se mérite, qu'il faut pousser les portes là où il n'y en a pas, avoir les clés en soi afin d'y accéder et de ne pas dormir devant les images, de ne pas être figé, aveugle, face à leur déferlement. Alors voyons. Et commençons par voir et revoir ce film qui dans le discours et dans la forme en appelle à la survivance du cinéma, à condition d'y aller voir.


Holy Motors de Leos Carax avec Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes, Kylie Minogue, Michel Piccoli, Jeanne Disson et Elise Lhomeau (2012)

26 juillet 2012

The Dark Knight Rises

Je vais écrire cet article en toute franchise, en étant totalement sincère avec vous. Je suis allé avec mon frère et sa douce amie voir le nouveau Batman au cinéma. J'en attendais pas grand chose, je vous l'avoue tout net. Je ne suis pas un fan du second volet et encore moins du premier, que je trouve assez minable, à tel point que cela me fait doucement rire quand j'entends parler de "trilogie parfaite". Bref. Peut-être pas tout à fait imperméable au marketing de malade entourant le film, j'étais très curieux, il faut le reconnaître, de voir comment la trilogie allait se terminer. Oh et puis merde, je n'ai pas à me justifier, même si je vois déjà venir les détracteurs m'accusant d'être allé voir ce film avec un avis déjà tout fait. Croyez-le ou non, je m'y pointais avec un mince espoir et j'étais même accompagné par ce petit frétillement que l'on ressent presque tous avant d'assister à un gros spectacle de ce genre, depuis longtemps annoncé. J'avais pas détesté le second épisode et j'ignorais encore que celui-ci me le ferait revoir à la hausse ! Je ne savais pas que j'allais seulement pouvoir constater l'ampleur sans précédent du canular gigantesque monté par Christopher Nolan. The Dark Knight Rises n'est qu'une vaste blague sans amorce, seulement une chute qui n'en finirait jamais.


Christopher Nolan dépasse les plus grands ! Son canular est d'une ampleur sans commune mesure avec celui, radiophonique, réalisé par Orson Welles en 1938.

Par où commencer ? Il y aurait tellement à dire que je me sens comme écrasé par la nullité de ce film, moi qui ai pourtant tenu bon durant toute la séance, trouvant refuge dans le rire et la décontraction aux côtés de mon bon Poulpard, celui que l'on surnomme souvent "Brain Damage" mais que je nommerai désormais "L'Encyclopédie vivante des produits Lidl". Durant, disons, la première demi-heure du film, j'avais grosso modo ce à quoi je m'attendais dans mes plus pessimistes pronostics : l'impression de regarder le nouvel épisode d'une série télé pétée de thunes, dans la droite lignée du précédent, mais bien en-dessous, portée par quelques acteurs un peu plus doués que ceux que l'on a l'habitude de croiser sur le réseau hertzien. Parmi eux, Michael Caine offre quelques moments sympathiques : il a l'air d'être le seul à avoir un peu de recul sur la situation et à ne pas se prendre tout à fait au sérieux. Un sérieux par ailleurs tout bonnement assommant, et de rigueur du début à la fin, sans interruption, comme dans tous les films de Nolan. Cette impression pas désagréable se dissipa bien vite et, en revoyant le film, je suis persuadé qu'elle ne pointerait même pas le bout de son nez. Nolan se loupe sur toute la ligne, adoptant même une attitude assez douteuse. Il pourrait au moins faire preuve de courage s'il prenait le parti de son grand vilain, Bane, une sorte de révolutionnaire risible à la tête des indignés de Gotham, qui, lors d'une scène où j'ai cru à ce choix audacieux l'espace d'une nanoseconde, prend en otage les traders du reflet fictif de Wall Street. Mais Nolan ne le fait à aucun moment et finit même pratiquement par choisir la position inverse, en faisant notamment de chacun de ses personnages des pantins sans âme pour lesquels il n'a strictement aucune compassion. Il n'y a aucune vision, aucune prise de risque, Nolan ne fait qu'effleurer des thèmes possiblement intéressants, comme il l'a toujours fait (il faudra que l'on revienne un jour sur Inception...). Sans doute trop calculateur, trop désireux de plaire à tout le monde, Nolan semble condamné à cet entre-deux insupportable qui fait de lui un opportuniste de la pire espèce et un cinéaste raté, symbolisant à lui seul l'état pitoyable du cinéma hollywoodien à grand spectacle. Nolan est une sorte de Tchiaoureli appliqué, tout entier au service de la dictature de la masse. Il n'a même pas le cran de donner une mort héroïque à son Batman. Il n'ose pas et, au détour d'une courte scène atteignant un nouveau sommet dans le ridicule, il nous rappelle que Bruce Wayne est toujours bel et bien en vie. Son film ouvre la voie vers mille suites et autant de reboots. Tu parles d'une "conclusion"... Sacré businessman ce Nolan !


Quelle idée de choisir pour méchant un personnage dont les expressions faciales sont totalement cachées par une sorte de masque à oxygène très peu commode ? Le jeu d'acteur de Tom Hardy, que l'on sait capables d'extravagances assez plaisantes pour l'avoir vu à l’œuvre dans Bronson, est totalement effacé et son personnage en prend un sérieux coup au passage ! Les nostalgiques d'Heath Ledger vont devoir faire preuve d'indulgence !

Si le film était dégagé de tout ce qui l'entoure, j'attendrais peut-être le dvdrip avec une certaine impatience. Impatient de revoir ce spectacle à la débilité à toute épreuve en bonne compagnie, et sur tout petit écran, car c'est la place qui lui est destinée, pour me marrer du début à la fin, en me moquant de chaque invraisemblance et de chaque crétinerie qui balisent toutes les minutes de ce film abject (il en dure 164, quel bonheur !). En attendant, je ris un peu jaune et j'ai surtout très envie de revoir la mythique scène de bagarre du They Live de Carpenter, pour me rappeler de ce que ça peut donner quand c'est filmé avec talent. Nolan est si peu doué... On ne sait pas s'il se rend toujours compte de ce qu'il fait. Non, évidemment, il ne sait pas. S'il en avait conscience, on tiendrait là un comique de premier choix, au potentiel inestimable. Lors du premier affrontement entre Bane et Batman, qui se veut épique et, au minimum, viril, Nolan fait quelques plans de coupe sur des hommes de main qui sont plantées là, debout, regardant le combat depuis une hauteur, les bras croisés, le visage inexpressif. Il ne sait pas qu'il offre là un terrible miroir aux spectateurs les plus ennuyés et lassés de voir deux débiles finis se donner des coups de lattes à n'en plus finir ! C'est risible (oui, je sais, c'est la deuxième fois que j'emploie ce mot, mais c'est clairement l'un de ceux qui sied le mieux à ce film). Nolan reproduit la même chose lors d'un de ces nombreux dialogues lourdement explicatifs, car comme dans Inception, il arrive très fréquemment que certains personnages apportent d'un seul coup tout plein d'éclaircissements ultra bienvenus pour mieux comprendre la situation ; souvent, ils font ça alors qu'ils sont sur le point de mourir, ce qui rend ce moment d'autant plus poignant (bon, je sais, j'abuse de l'ironie). Lors d'un échange nécessaire à la compréhension du récit entre, il me semble, Christian Bale et Marion Cotillard, on voit furtivement Morgan Freeman, planté entre ses deux collègues, bras croisés, toujours, avec une mine totalement déconfite, comme s'il écoutait là le discours funèbre d'un ver de terre à la vie bien morne prononcé par un paresseux bègue ! J'étais dégoûté que Poulpard, qui était alors occupé à discuter avec son amie, ait loupé ce plan furtif, il se serait poilé autant que moi ! C'est mon passage préféré !


Au début du film, Bruce Wayne a un genou bloqué. Plus tard, il se fait briser le dos par Bane. Il faut voir comment il se rétablit à chaque fois, ça donne lieu aux scènes les plus drôles du film !

Alors on dit que c'est "efficace", c'est le mot qui revient régulièrement chez ceux qui ne font pas partie des fans hardcore mais qui s'accordent tout de même à lui reconnaître cette qualité. Oui, c'est efficace. C'est tellement efficace que j'ai un putain de mal de tronche depuis que je suis sorti de la salle. La dernière fois que ça m'est arrivé, c'était pour Inception. La musique aussi pompière qu'insoutenable signée Hans Zimmer n'y est certainement pas pour rien. Et encore, je suis honnête, je ne mets pas mon mal de bide sur le dos de Nolan, même si mon ventre semble très curieusement répéter ces mots en boucles : "Ra's al Ghul, Ra's al Ghul, Ra's al Ghul". Ce souci-là, je l'attribue au tiramisu que j'ai préparé hier. 500 grammes de mascarpone, c'est trop pour un seul homme. Je le saurai. Mais revenons à l'efficacité du très long métrage de Chris Nolan. Ceux qui relèvent cet aspect là du film veulent rappeler que le spectacle est au moins au rendez-vous, en bref : que l'on en prend plein la vue. C'est vrai, du matériel coûtant sans doute assez cher est cassé sous nos yeux, toute une ville explose, des voitures de marque sont entassées les unes sur les autres, sans parler des acrobaties en avion qui ouvrent le film et annoncent un peu la couleur. A ce propos, moi aussi, j'aimerais bien faire joujou avec la "Bat", cette sorte d'hybride entre un tank et un hélico que le Batman conduit à toute allure et fait serpenter entre les grattes ciel de Gotham, le sourire jusqu'aux oreilles. Quoique, je pense que contrairement à lui, je m'en lasserais bien vite. Des jeux vidéos de qualité proposent déjà de tels amusements, et j'en ai ma dose au bout d'un quart d'heure, alors que c'est moi qui contrôle l'engin, et non cet empaffé de Christian Bale !


Il est assez étrange que Christopher Nolan ne fasse preuve d'aucune empathie à l'égard de celui qui représente le Gotham d'en-bas et veut porter le soulèvement du peuple face aux inégalités en repartant de zéro...

Nolan, qui es-tu ? Nolan, que fais-tu ? Nolan, m'entends-tu ? Toi qui as su mettre Hollywood à tes pieds et passer pour le plus grand cinéaste de sa génération auprès d'un nombre effrayant de spectateurs, tu es pour moi une sacrée enflure et rien d'autre. Il fut un temps où je pensais que Nolan pouvait au moins se montrer assez bon scénariste, capable de parfois dénicher quelques idées astucieuses et susceptibles de donner quelque chose d'intéressant mises entre les mains d'un vrai cinéaste (ou bien par lui-même, mais à condition qu'il soit entouré par toute une équipe de conseillers constituée des plus grands cinéastes de l'histoire et de leurs fantômes). Son cinéma affiche ici toutes ses limites, tout comme son présumé talent d'inventeur d'histoires-gadgets, en réalité inexistant. Un retournement de situation final nous conforte dans l'idée que nous tenons là l'un des plus grotesques scénarios mis en image dernièrement, rivalisant même avec celui de Prometheus ! Quant à sa mise en scène, c'est le néant absolu, quand elle ne tombe pas dans les pires tics et travers, comme par exemple ces flashbacks misérables placées ici ou là pour que même le plus triso d'entre nous soit assuré de tout piger. Il n'y a rien, rrrrrrrrrrrien de rrrrrrrrrrrrrrien, comme le dirait si bien Edith Piaf, celle que Nolan a su replacer dans Inception pour passer pour un savant fou aux yeux de l'américain moyen.


Si cette image vous fout la gaule, ne sortez pas dans la rue cet été, n'allez pas à la plage, vous risqueriez d'être un danger ambulant, une bombe de testostérone à retardement !

Je ressors de ce film KO. Pour mon bien, il faut que je laisse pisser et que j'enchaîne avec un vrai film de cinéma, de préférence lent, calme et intelligent... Mais quand je lis certaines critiques ou quelques-uns des commentaires qu'internet offre à moi, je me pose des questions. Le buzz qui entoure le film est tout simplement dingue et incroyable, quand on sait de quoi il s'agit. Prenons un exemple au ras des pâquerettes comme je les affectionne tant, mais qui illustre mon incompréhension : ce qui se dit sur Anne Hathaway, les déclarations d'amour et autres effusions virtuelles de sperme (je ne vous en recopie pas, mais croyez-moi, c'est d'un ridicule !). En toute objectivité, Nolan ne met strictement jamais en valeur son actrice, elle n'est jamais rendue un tant soit peu désirable ni filmée dans sa combinaison moulante comme le ferait un obsédé (ou, devrais-je dire, un homme normal : même Pitof a zigzagué autour du fessier d'Halle Berry dans Catwoman), à part peut-être de furtifs moments où Hathaway a le cul en bombe sur son scooter ridicule, mais pour les voir, il faut avoir mon œil de détraqué, et ça ne peut dans tous les cas pas être seulement ça qui engendre de tels commentaires. Du coup ça me paraît encore plus bizarre... Après, chacun ses goûts pour les meufs, on ne choisit pas les préférences de son cobra, on trique quand on trique, mais ça me semble tellement pas raccord avec ce que je viens de voir sur grand écran que ça me laisse songeur !


Marion Cotillard, sur le point de prouver que le ridicule ne tue pas. A moins que...

J'ai un ami très cher qui est persuadé que notre société va bientôt tomber en ruines, ensevelie par toute la médiocrité ambiante. Ce film le conforterait dans son opinion et le ferait à nouveau énoncer de bien tristes prophéties. J'aimerais le contredire mais il ne faut apparemment pas compter sur le dénommé Christopher Nolan pour lui proposer des contre-exemples, bien au contraire... Ce film donne des tonnes de grains à moudre à de tels illuminés ! Une petite note d'espoir tout de même : certains dans la salle de cinéma, évidemment pleine à craquer, riaient et pouffaient de temps en temps, comme moi. Mais ils se comptaient sur les doigts de la main. Une chose est sûre : je n'aurais pas aimé grandir avec ce cinéma-là.


The Dark Knight Rises de Christopher Nolan avec Christian Bale, Tom Hardy, Marion Cotillard, Anne Hathaway et Michael Caine (2012)

24 juillet 2012

Un Heureux événement

Ce film-là Félix, maso parmi les maso, se l'est lancé un soir en solo. Durant toute la séance il m'envoyait des mails pour évacuer sa douleur devant l'horrible purge de l'ami Bezançon. Et puis il m'a carrément poussé à souffrir ce film moi aussi, histoire de partager sa peine et sa rage. Comme un idiot j'ai obéi, et j'ai vite compris, car dès les premières secondes, dès le générique d'ouverture en réalité, on sait que ce film va nous tuer à petit feu. Bezançon ouvre son histoire par la rencontre des deux protagonistes qui vont bientôt faire l'amour et donner naissance à un enfant, geste synonyme, selon le réalisateur, de "suicide collectif" ou de "commettre la pire erreur de sa vie". Les personnages tombent amoureux dans le vidéo-club où travaille Pio Marmaï et où Louise Bourgoin se rend chaque soir pour louer des films (à l'ère d'internet, passons). Et comme dans un sketch de Bref ou dans un film de Jean-Pierre Jeunet, les deux tourtereaux communiquent sans un mot en se montrant des jaquettes de films qui en disent long sur leur attirance commune et leur permettent toutes sortes de gags sentimentaux réjouissants.




Ainsi Louise Bourgoin, pour taquiner Marmaï, loue En présence d'un clown d'Ingmar Bergman et agite le boîtier sous le nez de son futur compagnon, à quoi notre homme répond en lui suggérant Les Dents de la mer, pour se moquer gentiment des chicots de l'actrice, et puis petit à petit, de taquineries en taquineries, les sentiments affleurent et quand Louise Bourgoin montre à Marmaï la couverture de Je t'aime je t'aime d'Alain Resnais, ce dernier répond par le dvd des Nerfs à vif en sortant son sexe pour le poser sur le comptoir. C'est après ce dernier message subliminal (en réalité les dvds choisis ne sont pas du tout ceux-là, Rémi Bezançon ne connaît pas les films cités, il s'agit plutôt de films du genre Les hommes préfèrent les grosses, Viens chez moi j'habite chez une copine, Allô maman ici bébé et Le Premier jour du reste de ta vie, le réalisateur citant son propre film sachant que personne ne le fera jamais), c'est à la fin de cette séquence tétanisante donc que les deux jeunes gens se retrouvent au lit puis en couple. Et comme dans la plupart des films populaires français ils ont l'air putain de plein aux as alors que Marmai tient juste un vidéo-club (un commerce pourtant sur le déclin, il me semble...) et que l'autre plaie est thésarde en philosophie. Leur situation normalement ultra précaire ne les empêche pas de parcourir le monde, de vivre dans un appartement immense et de s'entre-ruiner dans des lits qui passeraient incognito au Château de Versailles.




Et puis après de nombreuses séquences d'explicit pregnant sex, l'enfant paraît et avec lui le couronnement des emmerdes du couple. Ce film est à déconseiller à quiconque désire, attend ou possède un enfant. Pour être honnête il est à déconseiller à absolument quiconque est doté d'yeux (les "plans" de Bezançon et ses "idées" visuelles sont à vomir) ou à la limite d'oreilles (le film prend régulièrement les atours d'un clip atroce). En fin de compte, seuls nos amis échinodermes pourraient passer du bon temps devant l’œuvre de Bezançon. C'est officiellement le film le plus déprimant du monde, et c'est une arme de destruction massive contre la natalité, contre le couple, contre la vie et la joie. Ce film est un concentré de capharnaüm avec un zeste de gros bourdon, c'est du cyanure dans un grand bol de ciguë, c'est la peste et le choléra qui se tiennent la main, si on est une femme on a envie de gifler son mec tout de suite, si on est un mec on a envie de se jeter par la fenêtre, qui qu'on soit on n'a plus envie de rien, à part de maudire continument Rémi Besançon, Louise Bourgoin (avec sa grosse tronche vulgaire d'arriviste insupportable), Pio Marmaï (déjà à l'affiche du terrible D'amour et d'eau fraîche, et il est assez amusant que pour illustrer un film anti-gosses Bezançon ait choisi un acteur qui s'appelle Marmaille), la chanteuse Anaïs (oui, elle joue dans ce film, duel de freaks avec Bourgoin), Josiane Balasko (celle qu'on appelle Malabar Princess dans le métier) voire même Louis-Do de Lencquesaing (qui n'aura pas chômé en 2011, présent dans mille et un films pour le meilleur et pour le pire).




Sans parler des acteurs, mis au service de personnages tous plus cons, vulgaires et irritants les uns que les autres, on a du mal à dire à quel point on en veut à Rémy (je l'écris volontairement avec un "y") Bezançon de foutre aux gens une déprime énorme alors qu'ils n'ont rien demandé. Cet homme, auteur du Dernier jour du reste de nos vies et de Zarafa, réalise des films qui nous horripilent comme très peu de films parviennent à le faire. Des films toujours hantés par les mêmes idées fixes, les mêmes lubies de détraqué, y compris quand ils s'adressent à toute la famille et sont supposés nous émouvoir. Dans son second long métrage, on croisait Déborah François la bouche pleine de sperme après avoir tout juste perdu sa virginité et s'être vraisemblablement comportée comme une déesse du porno ; ici, Bezançon nous montre Louise Bourgoin demander innocemment à son gynéco quel peut être l'effet d'une trop importante ingestion de sperme sur l'alien qu'elle a dans le ventre, et c'est à nous d'imaginer sans aucun souci l'ex-Miss Météo recevoir la gueule grande ouverte toutes les averses salées de l'infâme Pio. Un exemple parmi tant d'autres ! Il n'y a pas grand chose de plus dégoûtant sur Terre qu'Un heureux événement, film sans rémission, noir, noir, noir, bourdonneux, cafardeux, glauque et malaisant. Ce film est un gros corbac de mauvais augure, un chat noir à trois pattes, un miroir brisé renvoyant les visages morbides des vaniteux qui l'ont concocté. Si on faisait de ce film et de La Guerre est déclarée un seul et même long métrage de plus de trois heures sur deux couples qui ont chacun des emmerdes avec leurs gamins, imaginez un peu ! Ça donnerait un putain de film ma parole ! La fin du cinéma en 180 minutes environ.


Un Heureux événement de Rémi Bezançon avec Louise Bourgoin, Pio Marmaï, Josiane Balasko, Anaïs et Louis-Do de Lencquesaing (2011)

22 juillet 2012

La Horde sauvage

Le décès récent d'Ernest Borgnine est une triste mais bonne occasion de découvrir ou de redécouvrir La Horde sauvage de Sam Peckinpah. Quand on regarde le film pour la première fois on ne peut s'empêcher de croire admirer le dernier jalon de la carrière d'un grand cinéaste, une œuvre tardive déployant toute l'étendue du talent de son auteur, le spectre impressionnant de son assurance, de sa maîtrise et de son pessimisme bu jusqu'à la lie. La Horde sauvage, qui date de 1969, apparaît comme le testament d'un vieillard de 44 ans qui n'a alors encore réalisé que quatre westerns, celui-ci compris, et qui tournera dix films de plus avant de passer l'arme à gauche en 1984. La séquence d'introduction est un chef-d’œuvre en soi, comme souvent chez Peckinpah, sauf que la conclusion du film, peut-être plus hallucinante encore dans sa décharge d'énergie mortifère, est elle aussi admirable, chose moins commune dans la filmographie du vieux Sam, dont les séquences d'ouverture sont souvent les meilleures scènes de films qui ne parviennent pas toujours à en réitérer la puissance visuelle et à poursuivre le travail aussi violent que passionnant sur le montage initialement déployé (dans Pat Garrett et Billy le Kid comme dans The Ballad of Cable Hogue ou Guet-apens - mais on peut trouver des contre-exemples : typiquement Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia et surtout Les Chiens de paille).



Je ne veux pas en dire trop sur le spectacle macabre aussi grandiloquent que pertinent et intelligent que nous offre Peckinpah, d'abord parce que beaucoup d'autres l'ont fait et très bien fait, ensuite parce que ceux qui n'ont pas encore vu le film pourront ainsi le découvrir plus librement, mais le gigantesque massacre qui lance le film et qui s'accomplit avec la même gratuité morbide qu'un jeu d'enfant (Peckinpah, qui ne mâche pas ses effets, ouvre et clôt la séquence par une scène, en montage parallèle, où un scorpion est assailli par une masse de fourmis sous le regard avide et rieur d'enfants qui s'amusent à recouvrir l'affrontement animal d'un papier journal enflammé), trouve un écho génial dans le règlement de compte grandiose qui conclut le film après deux heures trente de courses poursuites, d'attaques de train, de pauses dans un village mexicain et de bains dans des cuves à vin. Mais le déferlement inarrêtable de violence final dans Aqua Verde, à grand renfort de ralentis percutants et de jets d'hémoglobine écarlate, a quant à lui un but réel et noble. Pour la première fois les quatre de la drôle de horde décident d'agir pour un camarade. Quitte à se sacrifier ils vont faire quelque chose de bien, de sauvage mais de bien, et il faut voir le beau Warren Oates dire "Why not !" sur un ton bien à lui et complètement inimitable quand Pike Bishop (William Holden), le meneur de la troupe, lui lance un "Let's go" sibyllin, dont un seul regard ardent aura suffi à trahir l'éventuel mystère. Peckinpah enchaîne alors cette suite de plans inoubliables où les quatre cow-boys marchent de front et d'un pas sûr vers un carnage démentiel et suicidaire.



Traqués de tous les côtés, les quatre hors-la-loi n'ont pas grand chose de mieux à faire qu'agir enfin dans le sens de la dernière valeur ayant cours dans leur monde, qui vient se rappeler à leur bon souvenir comme par voie de fatalisme : l'amitié. Il aura fallu une nuit passée au milieu des putes à William Holden et aux frères goguenards incarnés par Warren Oates et Ben Johnson pour se décider, beaucoup moins de temps à Ernest Borgnine, qui incarne sans doute le plus beau personnage du film, ce fier-à-bras rieur et droit. L'amitié est un grand sujet pour Peckinpah qui, de Ride The Hide Country (1962) à Pat Garrett et Billy le Kid (1973) a continuellement filmé des camarades, des partenaires, des gringos complémentaires, quitte à ce qu'ils soient séparés par la loi venue corrompre leur entente et leur liberté, à l'image ici de Pike Bishop et Deke Thornton (Robert Ryan), son ancien complice réduit à le pourchasser après s'être fait pincer par les fédéraux.



Voilà deux grands personnages emblématiques de l’œuvre de Peckinpah, des vieux de la vieille dépassés par un monde devenu bien trop laid, où le charisme des hommes a laissé place à la puissance des machines : le train, qui est au cœur du conflit americano-mexicain et d'une scène géniale de braquage silencieux ; la voiture de Mapache, le général mexicain qui torture Angel (Jaime Sánchez), le cinquième larron de la horde, en le traînant au bout d'une corde accrochée à son pare-choc ; et la mitrailleuse qui, avant de faire un ménage considérable dans la dernière séquence, donne à Peckinpah l'occasion d'une joyeuse scène de comédie comme il les affectionne et comme il en usera et abusera dans son film suivant, The Ballad of Cable Hogue. Autant d'éléments modernes qui marquent la fin d'une époque et d'un certain genre de cow-boys : Pike Bishop fait rire ses propres hommes parce qu'une vieille blessure l'empêche de monter à cheval, et son meilleur ennemi Deke Thornton est aux prises avec une bande de repris de justice décérébrés prêts à faire feu sur des civils pour se distraire, dépourvus de tout respect pour des bandits d'envergure tels que lui ou ceux de la horde. Le monde tel que l'ont connu ces vieux hors-la-loi et tel qu'ils aimaient à le parcourir n'est plus, et quitte à devoir le quitter autant le faire avec panache dans un geste héroïque : aider les rebelles mexicains, compatriotes de leur ami Angel, en les débarrassant d'une bonne partie de l'armée impitoyable de Mapache. Quand Pike et ses hommes tuent ce dernier, le fort mexicain entier est comme en suspens, les soldats ne réagissent pas, plus personne ne bouge comme si, une fois la tête coupée, le corps d'armée était sous le choc et incapable de riposter (par quoi l'on retrouve la métaphore animale de l'introduction), et il y a une chance alors pour que ce meurtre ait suffit. Mais William Holden abat l'officier allemand bras droit de Mapache et lance ainsi la bataille épique et sanglante qui verra sa fin advenir dans l'ultime convulsion venue ébranler un Ouest déjà fini.



Quand, à la fin du film, après la boucherie opposant les quatre piliers de la bande aux soldats de Mapache dans l'enceinte d'Aqua Verde, Thornton arrive trop tard et retrouve le vieux Edmond O'Brien (qui joue le rôle de la sixième roue du carrosse, le vieillard malicieux, un équivalent de Stumpy dans Rio Bravo), les deux hommes constatent l'étendue des dégâts puis se proposent d'avancer vers de nouvelles aventures ("It won't be like old times… but it'll do !") avant de partir d'un rire généreux et sans fin. Tout au long du film et après chaque étape de leur voyage, y compris après les pires déconvenues, les gars de la horde n'ont de cesse d'échanger quelques bons mots et de s'esclaffer tous ensemble à gorge déployée. Ces rires de gaillards entrent en contraste avec ceux des gamins qui s'en prenaient sournoisement et vicieusement à de beaux scorpions cernés par un banc de fourmis grouillant comme de la vermine au début du film, dignes et rares scorpions symbolisant pour sûr les briscards de Pike Bishop écrasés par le nombre de leurs piètres adversaires, qui composent peut-être la vraie horde sauvage du titre... Plus tard, d'autres gamins - l'Amérique de demain, nourrie au sein de la violence (Peckinpah fait ce gros plan mémorable, dans le village mexicain, d'un nourrisson tétant sa mère dont la poitrine nue soutient une bandoulière à cartouches) - admireront Mapache et finiront par tirer sur Pike à la fin. Aussi les éclats de rire de William Holden, Ernest Borgnine, Warren Oates, Ben Johnson, Edmond O'Brien et Jaime Sánchez résonnent-ils longtemps en nous comme un écho du grand Ouest perdu et des derniers cow-boys, non pas les vrais, ceux du grand cinéma américain tel que l'a investi et marqué à tout jamais Sam Peckinpah avec ce sublime western crépusculaire, fier et désabusé.


La Horde sauvage de Sam Peckinpah avec William Holden, Robert Ryan, Ernest Borgnine, Warren Oates, Ben Johnson, Edmon O'Brien et Jaime Sánchez (1969)

20 juillet 2012

John Carter

La SF, a priori, je suis très client. J'en suis même friand. C'est d'ailleurs ce goût pour la science-fiction qui m'a permis de tenir exactement 2 minutes et 37 secondes devant John Carter. Qui dit mieux ? On nous apprend dès le générique d'ouverture que la planète Mars s'appelle en réalité Barsoom. Elle n'est pas inhabitée et déserte mais le théâtre d'une guerre sans fin entre les différentes peuplades qui l'habitent. S'ensuit une introduction extrêmement bruyante qui ressemble à s'y méprendre à la pénible scène cinématique d'ouverture d'un très mauvais jeu vidéo, devant laquelle on labourerait la touche "start" de notre joypad pour abréger le calvaire. Face à ce festival d'effets spéciaux ridicules et ces acteurs hideux s'agitant dans tous les sens sur fond vert, j'ai coupé net mon lecteur divx. Je n'en pouvais déjà plus, moi qui quelques secondes plus tôt nourrissait pourtant la réelle envie d'assister à un divertissement dépaysant et haletant.



Quand je lis la page "Le saviez-vous ?" consacrée au film sur Allociné (ce que je fais systématiquement après, voire pendant, la vision d'un film - au grand dam de ma compagne, puisque je lis à voix haute), j'apprends que nommer le film "John Carter" n'a pas été chose aisée. Le premier titre envisagé était celui du roman d'Egar Rice Burroughs, La Princesse de Mars, dont Andrew Stanton a donc signé l'adaptation. Mais il a été jugé que le mot "princesse" pouvait rebuter les jeunes garçons, soit le public vraisemblablement visé en priorité par ce blockbuster au budget faramineux et promis à un beau succès. Le réalisateur Andrew Stanton a donc opté pour "John Carter of Mars". Un ultime changement a raccourci le titre en "John Carter" tout court, sous prétexte que le genre science-fiction, rendu évident par le complément circonstanciel de lieu "of Mars", aurait pu éloigner le public féminin. Ce titre tout con est donc le fruit d'un brainstorming particulièrement intensif dans le but de produire un film pouvant plaire au plus grand nombre, ou au moins l'attirer. Pourquoi cette réflexion n'a-t-elle pas été poussée plus loin ? Pourquoi ne se sont-ils pas posé autant de questions lors de la confection du film à proprement parler, et pour la scène d'ouverture, par exemple, la seule que j'ai pu voir à moitié ? S'ils avaient eu un brin de jugeote, ils auraient logiquement pu déduire que cette scène dégueulasse était clairement susceptible de rebuter n'importe quel spectateur, de la petite fille au vieillard, du bouffeur de pop-corn au cinéphile le plus chevronné. Le but était-il donc seulement de mettre au point le parfait guêpier pour amasser le plus de thunes possibles ? Si c'est le cas, c'est raté, puisque Walt Disney s'est vautré en beauté : John Carter a rapporté la modeste bagatelle de 70 millions de dollars sur le sol américain, pour un budget (officiel, car ça doit être bien plus en réalité) de 250 millions, ça fait tâche !



Après Brad Bird et son M:I-4, Andrew Stanton est le second réalisateur de Pixar à s'être lancé dans un film en prises de vues réelles. Hé bien croyez-moi, il n'a pas tout à fait lâché le morceau : Wall-E et Nemo ne sont pas loin, on n'aurait aucun mal à croire que le robot libidineux et le poisson bleu triso rôdent quelque part hors cadre, et ils passeraient incognito s'ils étaient bel et bien présents à l'écran. Andrew Stanton est un fan hardcore des ouvrages d'Edgar Rice Burroughs auxquels il voulait rendre un vibrant hommage. Il prévoyait d'adapter lui-même les deux ouvrages suivants et de signer une trilogie mythique, avant de laisser place à d'autres. Il rêvait en effet de voir l'intégralité du cycle inventé par l'écrivain américain père de Tarzan portée sur grand écran, soit onze films au total. Finalement, peut-être que Walt Disney a économisé beaucoup d'argent...


John Carter d'Andrew Stanton avec Taylor Kitsch, Lynn Collins et Samantha Morton (2012)

18 juillet 2012

Les Bien-aimés

Christophe Honoré m'a une fois de plus mis à sac avec ce film catastrophique, peut-être encore plus mauvais que ses précédents, y compris l'inqualifiable Les Chansons d'amour avec lequel il renoue dans la catégorie "comédie musicale où des jeunes dépressifs munis de têtes à gifles marchent dans la rue et s'aiment à plusieurs sur la base de threesome bi-sexuels craspecs à forte prolifération de MST en chantant comme des castrats". Les Bien-aimés est un film triste et formellement laid. J'éprouve quelque peine à écrire ce genre de choses car j'ai de la sympathie pour Christophe Honoré, du moins en tant que personne non-munie d'une caméra. Ce type a l'air agréable et de bonne compagnie, l'écouter parler est toujours un plaisir, et il tient un propos sur le cinéma des autres ma foi plutôt intéressant*. En le voyant causer ici ou là en interview on se dit qu'on aimerait bien le connaître pour discuter tranquillement de tout ça avec lui autour d'une pizza. Mais une fois posté devant ses films on voudrait le ligoter, l'enduire de goudron puis de plumes et lui fondre les pieds dans un bloc de béton tant le spectacle est affligeant. Quand on lit ses romans on lui trouve pourtant un vrai talent d'écriture et on regrette qu'il le gâche en allant faire ce pour quoi il est en revanche si peu doué : du cinéma. On le sait, un type bien ne fait pas un bon cinéaste, et vice versa (Orson Welles était peut-être un beau salop au quotidien, en tout cas avec les femmes, idem pour Godard dans sa jeunesse, Peckinpah ne devait pas être très avenant au petit déjeuner après sa quinzième bouteille de whisky, Eastwood aussi est un connard, un facho bercé trop près du drapeau et qui dort avec une Kalashnikov sous son traversin, ah oui mais non parce que lui c'est aussi un piètre cinéaste), mais Christophe Honoré pousse ce paradoxe dans ses derniers retranchements à chaque nouvelle réalisation. Il paraît d'autant plus sympathique que ses films s'enfoncent dans un abîme de laideur et de fatuité. Donc je le dis comme je le pense et avec toute la retenue qu'exige mon respect pour l'homme : Christophe Honoré n'est pas un bon (il paraît que ça sonne mieux que "très mauvais") réalisateur et il s'acharne à le prouver dans ce nouveau film intenable.


Honoré, lui qui l'admire et qui lui écrit des rôles avec ferveur, n'a-t-il donc aucun souvenir de ce qu'était la beauté de Catherine Deneuve, dans son jeune âge a fortiori, qu'il lui donne les traits ici particulièrement informes de Ludivine Sagnier ?

Les Bien-aimés raconte chronologiquement l'histoire d'une mère (Madeleine) et de sa fille (Véra) et leurs amours respectifs avec divers hommes, des années 60 jusqu'à aujourd'hui. Le premier quart d'heure (ou la première demi heure, le temps n'a plus de valeur et le spectateur plus aucun repère devant un tel film), présente la jeunesse de Madeleine (Madeleine jeune est interprétée donc par Ludivine Sagnier, Madeleine vieille par Catherine Deneuve, et identifier l'une à l'autre est le premier gros couac de ce projet) ainsi que l'événement clé qui a peut-être scellé le destin de toute sa future famille : employée d'un magasin de chaussures, la jeune femme déroba une paire de souliers un soir lors de la fermeture de la boutique et alla se mirer dans une vitrine avec l'objet de son larcin chaussé aux pieds quand, arpentant le trottoir de long en large, un homme la prit pour une prostituée et lui demanda de monter à l'hôtel, ce qu'elle accepta avec désinvolture, par jeu, devenant de fait une pute étrangement bien décidée à le rester pour arrondir ses fins de mois. C'est donc en se prostituant que la demoiselle rencontre son futur mari, Jaromil, un interne en médecine (portant un nom de médicament... ça se tient, je crois d'ailleurs avoir du Jaromil 400mlg dans ma boîte à pharmacie) d'origine bulgare qui lui propose de l'épouser si elle le suit à Prague. C'est là-bas qu'un enfant (Chiara Mastroianni donc) naîtra de leur fragile union.


Je vous épargne une image des cheveux huileux et de la mine barbouillée de Louis Garrel au profit de la croupe de Ludivine Sagnier. Un soupçon de Mépris chez Honoré ? Dans le doute mon soupçon de mépris à l'égard de son cinéma s'accroît encore.

En 68, en plein printemps de Prague, Jaromil trompe Madeleine qui menace de rentrer à Paris sans lui et s'exécute devant l'indifférence de son époux volage. De retour dans la capitale avec sa fille, Madeleine épouse un petit gendarme qu'elle n'aime pas. Mais c'est sans compter sur le retour du Tchèque, avec qui elle renoue pour tromper son second mari, et ainsi de suite, je vous évite la morne progression de cette fresque familiale insupportable, sur laquelle je me suis déjà trop étendu. Avec ce genre de film, rien que de lire le résumé sur la jaquette t'es désespéré. Disons juste, quand même, que la fille, Chiara Mastroianni, est traumatisée par ce roman familial effectivement traumatisant (y compris pour le spectateur pris en otage et qui n'avait rien demandé), d'autant que sa mère, à plus de 60 ans, continue de tromper son mari avec le vieux Jamiroquai (du moins jusqu'à cette scène vers la fin du film où le Tchèque désormais âgé et interprété par Milos Forman meurt en plein Paris en recevant une branche d'arbre sur la tête alors qu'il faisait coucou à une Deneuve penchée sur son balcon, véridique). Un peu paumée, Véra fait un aller-retour incessant entre un amant dépressif incarné sans effort par Louis Garrel et un batteur anglais homosexuel et séropositif, avant de se suicider dans un bar le soir du 11 septembre 2001… A la fin du film, le pauvre Louis Garrel, celui qui aimait vraiment Véra même si elle ne l'avait pas choisi au profit d'un musicien gay en phase terminale, est convié à l'anniversaire de son ex-belle-mère (Madeleine incarnée par Deneuve donc), dépressive aussi depuis les morts concomitantes de son amant Tchèque tué par un platane et de sa fille suicidaire et n'aimant pas vraiment son mari attentionné de surcroît. L'ex-beau-fils réconforte un peu la vieille Madeleine enfermée dans sa chambre, obligé de supporter la litanie de la vieille après les errements de la fille, sans arriver à se décider sur laquelle est la plus chiante, et c'est fini. De toute façon j'arrête là, c'est trop...


Un énième plan référentiel pour Honoré, un plan, pardonnez-moi le jeu de mots, bête comme ses pieds.

La première scène, celle de l'anecdote plutôt bien trouvée de la fille qui fait les cent pas devant une vitrine pour admirer ses chaussures et qu'un type prend pour une pute, est insoutenable. Honoré fait une fois de plus du sous-Truffaut avec cette séquence placée dans les années 60 où une jeune fille blonde vole (comme Doinel volait une machine à écrire) des souliers qui pourraient être vendus par Fabienne Tabard, en filmant avec un fétichisme non-dissimulé les jambes de Sagnier arpentant le pavé comme Truffaut filmait les pas de Claude Jade devenue "Madame" et non plus "Mademoiselle" au début de Domicile Conjugal, ou les enfilades de jambes des conquêtes de Bertrand Morane dans L'Homme qui aimait les femmes. On croirait entendre la voix de Charles Denner : "Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens et lui donnent son équilibre et son harmonie". Enfin c'est beaucoup dire, et c'est un gros compliment que je ferais à Honoré en m'arrêtant là, car en vérité sa mise en scène dresse un mur entre Truffaut et lui. Les plans d'Honoré sont pour la plupart très laids, le cadre est mal ajusté, ce qu'il contient n'en parlons-pas, et c'est franchement accablant à regarder. Ludivine Sagnier, coiffée comme l'as de pique avec ce gros carré bouffant blond qui rebique de tous les côtés et qui fout le camp régulièrement, c'est pas possible. Ca se voit comme le nez au milieu de la figure qu'elle porte une perruque, et même si ce sont ses vrais cheveux, ça se voit quand même que c'est une perruque. Dans tous les cas elle est affreuse telle quelle, courant dans les rues en chantant mal des textes souvent indigents, et elle n'est pas plus élégante dans la suite du film, par exemple quand Jaromil jour et nuit la retrouve à Paris après son départ de Prague et la chauffe dans un bar autour d'un billard, avec une nouvelle chanson ultra irritante sur laquelle Honoré filme le couple en très gros plans, dans des cadres mal composés qui ne mettent en avant que les imperfections de peau de Ludivine Sagnier et qui sont un supplice à regarder. Rien que ça, ça suffit à nous convaincre si besoin était qu'Honoré n'est pas (encore) un cinéaste. Et vu que sur le fond il n'y a vraiment rien à sauver non plus de cette mélasse déprimante suivant le parcours de deux insatisfaites agaçantes au plus haut point sur fond de trottoirs mouillés, de cheveux gras et de chansons mélancoliques et chiantes composées par Alex Beaupain façon medley de Bénabar et Delerm en petits bobos suicidaires, autant dire qu'Honoré devrait vraiment se contenter d'être un type sympathique en interview et d'écrire des livres intéressants, tant ses films font des ravages dans le paysage cinématographique français.

* Je pense à son interprétation complètement perchée mais à tout le moins originale et argumentée du Mirage de la vie de Douglas Sirk (dans les bonus du dvd édité chez Carlotta) - encore qu'une lecture à ce point contre-sensique explique peut-être la méprise de ses propres films -, ou à sa très appréciable saillie contre les Maïwenn et compagnie, récemment retranscrite dans le Télérama N°3246 d'avril (celui qui vantait les mérites d'une soi-disant "nouvelle nouvelle vague française", à ce sujet voir notre édito du 15 mars 2012) : "La nouvelle donne du cinéma français, c'est peut-être une confusion entretenue entre le cinéma d'auteur et les films commerciaux. On présente aujourd'hui comme des miracles de l'artisanat des films qui sont en fait de parfaites machines de guerre commerciales. Au fond, le succès de The Artist et de Polisse n'est pas surprenant : ils sont en plein dans la norme, idéologiquement et esthétiquement - or ce qui distingue un cinéma d'auteur d'un cinéma commercial, c'est l'écart à la norme. Le cinéma d'auteur consiste à construire une œuvre film après film, dans la durée, la persévérance. Viser d'abord le "coup" à chaque film, c'est une démarche de producteur, non de cinéaste".


Les Bien-aimés de Christophe Honoré avec Ludivine Sagnier, Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Louis Garrel, Michel Delpech et Milos Forman (2011)

16 juillet 2012

La Bande des quatre (Breaking Away)

Quatre jeunes hommes viennent de fêter leurs 19 ans. Cela fait un an qu'ils ne cirent plus les bancs du lycée et qu'ils occupent leurs journées entre petits boulots merdiques et purs moments de détente partagés. Ils se retrouvent généralement autour d'une immense carrière abandonnée, devenue un grand lac à ciel ouvert dans l'eau duquel ils plongent joyeusement, comme pour oublier leurs peines. Ne sachant pas vraiment quoi faire de leurs vies, ils traversent ensemble une drôle de période de transition, perdus quelque part entre l'adolescence et l'âge adulte. Ces quatre jeunes hommes forment une bande de potes inséparables. L'un d'entre eux est un peu moins paumé que les autres bien qu'il ait toujours la tête dans le guidon : toute sa vie tourne autour de sa grande passion, le cyclisme. Bien décidé à gagner quelques trophées, il s'entraîne chaque jour en vue de participer à une course locale où une équipe professionnelle italienne sera au centre de toute l'attention.



Voici donc le point de départ de Breaking Away, de Peter Yates, qui fut réintitulé La Bande des quatre pour sa sortie en France. Ce titre français, qu'il partage avec un film de Jacques Rivette, est moins bon que l'original mais tient tout de même la route étant donné la place considérable qu'occupe l'amitié des quatre jeunes hommes, quatre personnages très vivants qui aimeraient simplement pouvoir continuer à passer leurs journées ensemble, en chassant leurs responsabilités, bien loin des soucis adultes. Cette très sympathique bande de potes est constituée de personnages très attachants auxquels donnent brillamment vie chacun des acteurs. Le plus connu d'entre tous est Dennis Quaid, parfait dans un rôle de grande gueule au caractère de cochon qui lui va comme un gant. L'ex de Meg Ryan trouvait-il là son meilleur rôle ? Peut-être bien... C'est également le cas de l'acteur principal, l'impeccable Dennis Christopher : il n'a semble-t-il pas connu la carrière qu'il méritait suite à ce film, qui lui rapporta pourtant quelques récompenses précoces. On y retrouve aussi avec plaisir le dénommé Daniel Stern, celui dont on reconnaîtra tous la tronche d'enflure sans pareille pour l'avoir déjà croisée dans Maman j'ai raté l'avion, où il joue le second braqueur, le grand dadais idiot, souffre-douleur de Joe Pesci et du petit Macaulay. Le quatrième larron n'est autre que Jackie Earle Haley, devenu depuis un grand abonné des rôles de second plan (Shutter Island, Semi-Pro) grâce à son corps tout minable et reconnaissable entre mille. Sa ganache, très particulière aussi, lui a également permis d'être le successeur de Robert Englund dans le remake de Freddy. Le film de Peter Yates nous apprend qu'à 18 piges, cet acteur ne foutait pas encore trop les j'tons et avait une allure quasi normale, même si, évidemment, rien n'encourageait à lui prédire un avenir de beau gosse.



Le film de Peter Yates se focalise principalement sur ce personnage de jeune adulte accro au vélo, motivé par ses rêves de vitesse et féru de culture italienne. Sur un rythme trépidant, on suivra avec délectation sa vie familiale, ses joies éphémères, ses déceptions amoureuses et ses désillusions sportives. J'avais pour la première fois entendu parler de ce film dans une interview de Darren Aronofsky donnée à l'occasion de la sortie de Black Swan. Le cinéaste citait tout simplement l’œuvre de Peter Yates comme une influence majeure dans son travail et comme l'un de ses films de chevet. Assez peu étonnant, finalement, quand on voit comment y est traitée la passion dévorante du jeune homme pour la bicyclette : il s'y adonne corps et âme, ne vit que pour elle et à travers elle, un peu à la façon d'un Mickey Rourke dans The Wrestler ou d'une Natalie Portman dans Black Swan, en moins jusqu’au-boutiste, bien entendu. Voir Breaking Away en ayant connaissance de cela est donc aussi l'occasion de constater combien Aronofsky sait faire preuve de talent pour joliment puiser dans son inspiration cinéphile sans jamais manquer d'y apporter sa patte personnelle. En plus d'être un très beau film sur un personnage passionné, se consacrant pleinement à son art, à son but, Breaking Away est aussi une œuvre très réussie sur la fin de l'adolescence et le début de l'âge adulte. Peter Yates traite ce thème-là de façon très juste et sans aucune lourdeur, ce qui est facilement une des plus frappantes qualités de son film. Enfin, Breaking Away est des plus agréables à suivre grâce à une histoire menée tambour battant qui, bien qu'elle respecte un schéma assez attendu, parvient à nous captiver totalement, du début à la fin. Vous pousserez forcément un soupir de soulagement après avoir assisté à la dernière course, climax génial d'un film adorable qui fut un pur plaisir à découvrir.


La Bande des quatre (Breaking Away) de Peter Yates avec Dennis Christopher, Dennis Quaid, Daniel Stern et Jackie Earle Haley (1979)

14 juillet 2012

Le Territoire des loups

Le film devait à l'origine s'intituler "Le Territoire des gnous" et être beaucoup moins palpitant. L'arrivée dans le projet de Liam Neeson a obligé les scénaristes à trouver des ennemis plus consistants à un acteur au sommet de sa forme, habitué à mettre à feu et à sang des continents entiers, parfois même à distance. Ils ont pensé au "territoire des babouins" et le tournage, en plein Congo, put commencer normalement avant qu'une scène fatidique pose problème, celle où le chef babouin devait lutter contre Liam Neeson : l'animal n'a pas voulu coopérer et son énorme cul violacé s'est retrouvé coincé dans l'immense appendice nasal de la star. Cet incident de tournage sans précédent a mis fin à la collaboration entre Hollywood et cette bande de babouins venue de Gibraltar. Chris Columbus, réalisateur de ces désormais "lost footage", fut également mis à l'écart, au profit du spécialiste des films bourrés de testostérone, Joe Carnahan, l'ex-protégé de Tom Cruise et futur gland.



Que faire après les gnous et les babouins ? C'est à cette question épineuse que Carnahan devait trouver une réponse dans les plus brefs délais, la star Liam Neeson menaçant de quitter le plateau à tout jamais. C'est alors que Joe Carnahan s'est souvenu de ses parents éleveurs de brebis dans le Vercors, qui avaient dû lutter tout un été contre des loups ritals affamés de chair fraîche. Le réalisateur a tout de même perdu son père dans cette tragédie. Il voulait donc faire d'une pierre deux coups : réaliser un long métrage et se venger des loups en liquidant une meute entière. Très emballé par cette idée, Liam Neeson promet de livrer une prestation habitée. Le tournage coïncide avec les heures les plus sombres de la WWF. Le jour du clap de fin, Joe Carnahan a achevé lui-même le dernier loup (un innocent oméga sans défense), d'un coup de savate astucieusement placé sur la cassure du museau ; un geste calculé, prémédité, celui d'un assassin animé par une rage peu commune, réglant là ses comptes avec un passé trop douloureux.



Après avoir mis Paris à genoux à lui tout seul, Liam StairFace Neeson se retrouve donc ici confronté à une meute de loups dans les contrées les plus hostiles de l'Alaska, soit dans le territoire des leups. Tireur d'élite tourmenté par la perte tragique de sa femme et employé d'une compagnie pétrolière, Liam Neeson prend l'avion avec des collègues pour profiter de quelques jours de congés bien mérités après avoir dégommé quelques canidés arctiques. Car en effet, sa profession est de faire le guet pendant que ses collègues réparent les pipelines : il zieute tout autour d'eux, pour prévenir les attaques des loups, à l'aide de son plus fidèle compagnon, son flingue à lunettes. Dans l'avion qui le ramène à la civilisation, une avarie provoque un terrible crash dont Liam Neeson et une poignée de collègues sortent indemnes.



Le problème, c'est qu'ils se retrouvent en plein milieu de la banquise, giflés par un blizzard de tous les diables, entourés d'une meute de loups à l'esprit de vengeance et au sens de la propriété bien affirmé. Liam Neeson et ses potes se sont crashés en plein territoire des leups. Dès la première nuit, le nombre de survivants se réduit de moitié, malgré un Liam Neeson survolté qui de ce côté-ci enflamme une torche et de ce côté-là ajuste son flingue à bout portant sur le crâne d'un leup ; cautérise la jambe arrachée d'un compagnon, ou creuse une tombe à mains nues dans la terre gelée pour enterrer un autre collègue moins chanceux. Le lendemain, Liam motive ses compagnons et devient le leader naturel d'une bande de types désespérés qu'il essaie de sortir du territoire des leups, avec pour seule boussole son gland qui, renfrogné par le froid, se tourne toujours en direction du sud. Liam Neeson et ses compagnons, par -30°C, courent sur la banquise, fuyant une meute de loups dirigée par Tourak (qui enchaîne les tournages après le succès d'Avatar), le chef loup, l'alpha de la meute.



On assiste tout le long du film à un écrémage régulier du groupe humain jusqu'à un final tétanisant : Liam Neeson seul face au "king de la meute", les bras en sang, les épaules avachies par l'effort, le gland gelé d'avoir été trop sorti, l'espoir disparu avec son dernier compagnon noyé et congelé à quelques mètres de lui, le regard dur et la bave aux lèvres... On ne donne pas cher de la vie du loup, mais on ne le saura jamais puisque le film se termine soudainement. Ecran noir. "En territoire des leups". Fin. Un goût amer dans la bouche, nous sommes venus à bout de cette péloche qui commençait pourtant assez bien, avec la promesse d'un film de survie haletant, avant de se transformer en une sorte de film de monstre ultra basique et bête comme ses pieds, comme on n'en a plus vu depuis la fin des années 80. La faiblesse du film ne lui a tout de même pas empêché de faire le buzz à sa sortie, d'où mon étonnement et ma déception face à la tournure prise par les évènements.



La petite histoire raconte qu'après la sortie du film, Joe Carnahan est allé voir sa maman en annonçant qu'il avait enfin vengé la mort de Joe Carnahan Sr. C'est là que sa mère marqua une longue pause, pris une lente inspiration et lui dit dans un monologue tétanisant "Fils, il faut que je te dise maintenant comment ton père nous a réellement quittés. Toi et tes yeux plein d'étoiles quand tu parlais de papa, je ne pouvais pas t'avouer la triste réalité. Je t'ai donc fait croire qu'il avait héroïquement défendu notre troupeau de 300 brebis, seulement armé d'un bâton. En réalité, il a trouvé la mort assez bêtement, en assistant à une étape du Tour de France 1965 qui passait dans le Vercors, au Col de Romeyère. Ton père a glissé du talus au moment même où le peloton passait à environ 66 km/h, ce qui lui a été fatal. Mort sur le coup. Il emporta aussi la vie de trois coureurs et de 15 vélos, et fut lui-même déchiqueté par les roues en titanes activées par les muscles saillants des coureurs. Sur la page wikipédia du tour de France 1965, apparaissent rayés les noms de ceux qui ont été tués par ton père. Ce que tu as filmé sur les hauteurs du Mont McKinley, c'est mal."

Bonne nouvelle pour le cinéma : Joe Carnahan ne réalisera pas un film de si tôt, il doit d'abord faire un stage chez son psy.


Le Territoire des loups de Joe Carnahan avec Liam Neeson et une meute de loups (2012)

12 juillet 2012

Eastern Plays

En direct de Paname, notre guest star Simon critique ici le premier film du bulgare Kamen Kalev, réalisateur de The Island (sorti en salles hier), et il le fait avec ce je-ne-sais-quoi de vista enthousiaste qui lui appartient et qu'on adore :

Ça se passe à Sofia. Christo, la trentaine, artiste plasticien contrarié, est en cure de désintoxication (il vit chez lui mais va régulièrement à l’hôpital où on lui donne de la méthadone). Il est en train de se séparer de sa nana, il est en froid avec sa famille, avec son jeune frère en particulier, qui commence à tomber sous la coupe de groupuscules extrémistes. Un jour la bande de son frère tabasse le père d’une famille turque en visite à Sofia. Christo intervient et se lie avec la fille de ce dernier. Le personnage de Christo et l’acteur qui l’interprète ne font qu’un. Kamen Kalev et lui étaient amis d’enfance ; après ses études en France Kalev est revenu en Bulgarie, a retrouvé Christo, et a écrit le scénario en quelques jours en se basant sur sa vie réelle. Dans la vraie vie Christo n’était pas en désintoxication ; il est mort d’une overdose quelques jours avant la fin du tournage.



Cette trame et ce contexte peuvent laisser augurer d’un film social édifiant et glauque au possible. Il n’en est rien car Kalev fait preuve d’un vrai regard de metteur en scène : la bienveillance voire l’amour qu’il porte au personnage se ressentent à chaque instant sans qu’il ne tombe jamais dans la complaisance. Il est probable que Christo lui-même (le vrai) y soit pour beaucoup, en contribuant au regard critique voire moqueur qui est souvent porté sur son personnage et qui ne fait qu’accentuer l’intensité tranquille qui se dégage de lui. Pendant le film j’ai beaucoup pensé à Oslo, 31 août, vu récemment et au sujet relativement proche, et de ce point de vue, celui de l’intensité, de la force et de la complexité du personnage principal, le film de Kalev est probablement un peu au-dessus - même si le film de Trier a d’autres qualités : il est peut-être plus audacieux et plus composé formellement, là où le bulgare est sûrement dans une saisie plus brute, dans un « arrachement des choses » au réel... Il est amusant aussi de constater que les deux films se rejoignent dans leurs petits défauts, notamment des petites séquences musicales un peu gênantes dans leurs dernières parties respectives.



Kalev se montre aussi très bon dans sa peinture d’une ville et d’une société. Quelque chose de très intense, encore, transpire en permanence des décors, de cette ville en mutation, de ces personnages très durs... On sent une violence sourde et très ancrée, mais aussi et de façon concomitante une grande fragilité. Dans une période post-électorale où les questions européennes ne sont abordées que (de façon déprimante) sous des angles économiques ou (de façon nauséabonde) dans des discours identitaires, le film donne à voir une Bulgarie tiraillée entre héritage communiste, conversion précipitée au libéralisme, xénophobie latente et réelles velléités d’ouverture sur l’union européenne, qu’elle n’a rejoint qu’en 2007. Kalev saisit cette complexité de façon très simple, sans tomber dans le démonstratif. Ce mélange de dureté et de fragilité s’incarne de façon évidente dans le personnage de Christo lui-même et dans celui de son jeune frère, mais c’est aussi quelque chose qu’on ressent, de façon très émouvante, dans la relation entre Christo et sa copine. Une relation finissante, empreinte de tendresse mais aussi d’une grande cruauté, et que Kalev (avec le consentement probable de ses deux interprètes, puisque la copine en question était aussi la vraie copine de Christo... sauf que dans le film c’est lui qui la quitte alors que dans la vie c’est elle qui était en train de le quitter), une relation que Kalev, donc, n’hésite pas à traiter avec humour, voire avec des accents burlesques dans la manière qu'elle a de venir pleurer à la porte de Christo tout au long du film... La façon dont cette relation est traitée est assez emblématique de l’équilibre que parvient à trouver le film : violence, intensité, émotion, immersion, détachement.



De façon plus inattendue le film va aussi, dans sa dernière partie (qui n’est cependant pas la plus réussie), basculer vers plus de douceur et de retenue : il le doit en bonne partie à la présence de cette jeune femme absolument adorable du nom de Saadet Isil Aksoy, dans le rôle de la jeune turque avec qui, vers la mi-film, Christo entame une relation tendre et passionnée, mais platonique. Elle prête de jolie façon son visage lumineux à ce beau personnage d’ange gardien qui aide le film à s’inscrire dans un mouvement d’espoir, dans le dessin d’une trajectoire qui se sépare in fine de celle de Christo, le vrai.

Un bien beau premier film, dont on guette avec curiosité le successeur sorti ces jours-ci, The Island (avec un curieux casting francophone composé de Laetitia Casta et Elli Medeiros).


Eastern Plays de Kamen Kalev avec Christo Christov, Ovanes Torosian et Saadet Aksoy (2010)