Affichage des articles dont le libellé est François Ozon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est François Ozon. Afficher tous les articles

25 mars 2015

Une nouvelle amie

Chaque année on sait qu'on finira dans le mur : devant le dernier Ozon. Chaque année on s'attaque à la critique du film pendant le film, et chaque année on commence à écrire de plus en plus tôt pendant la projection. Bientôt on commencera à rédiger avant d'avoir appuyé sur play... L'argument du film ? Vous le connaissez. Romain Duris aime se travestir. Sa plus grosse réplique, déballée les larmes aux yeux, résume bien l'affaire : "Je me souviens de ce qu'on nous disait enfants : les garçons naissent dans les choux, les filles naissent dans les fleurs. Eh ben moi je suis né dans un chou-fleur". Silence de rigueur après ça. Logiquement on devrait laisser un blanc typographique de huit kilomètres de long pour exprimer tout ce qu'on ressent. L'amie de Duris, Anaïs Demoustier, quant à elle, trouve ça brillant. Durant tout le film, elle suit son collègue dans tous ses délires schizophrènes, jusqu'au point de non-retour. Un électron libre (Raphaël Personnaz dans le rôle d'un perso super naze), gravite autour de cette amitié nocive pour les spectateurs comme pour les acteurs. 


Tous les acteurs et actrices français se battent encore pour tourner avec Ozon. WTF ?

Dès les premières images, François Ozon s'accapare, une fois de plus, le très lourd héritage hitchcockien. Chaque scène contient une flopée de références à ce vieil Albert Hitchcock, qui fait une apparition dans le film ! Ce n'est d'ailleurs pas le seul caméo puisque Ozon lui-même débarque tout sourire dans une scène au ciné où il vient caresser le jarret dodu de Romain Duris, tendant, sous l'oeil fébrile de la caméra, une main toute manucurée du feu de Dieu. Autant dire que personne ne ressort grandi de cette entreprise. Hitchcock en sort sali, Ozon, ridicule, et le cinéma français traîné dans la boue. Anaïs Demoustier pour sa part ne démérite pas. Elle est courageuse de supporter les facéties de Duris qui, dans les scènes où elle retire le haut, prétend qu'elle lui fait revoir à la hausse son propre poitrail : "un petit push-up et je t'étale".


Toujours difficile de filmer une scène de tennis. Ozon rend ça plus facile pour les autres.

Difficile de se passionner pour ces personnages, leurs problèmes de roustons coincés dans la jarretelle et leurs petits secrets freudiens à trois francs. Comme souvent chez Ozon, et comme dans l'immense majorité des films français actuels, tous ces personnages préfabriqués vivent en outre dans des palaces trop vastes, se perdent dans leurs propres cuisines équipées comme celles de Francis Reblochon. Ras la casquette de ces apparts de jobastres, où la porte du moindre placard semble pouvoir conduire vers une nouvelle dimension et où l'on peut vivre confortablement à deux dans le frigo. Assez de ces garages monumentaux, dont l'architecture est inspirée de la pyramide du Louvre, et qui abritent des décapotables rouges certes cinégéniques mais qu'on a envie de rayer du pot au capot. Foin de ces trentenaires actifs qui chaque soir se mitonnent des putains de banquets royaux, dégustés en tête à tête sur des tables en marbre. Tout cela, on pourrait l'avaler avec un grand sourire si Ozon ne nous donnait pas la sensation de traverser un trou de ver. On est face à un objet filmique si merdeux que l'intensité de sa chienlit empêche toute forme de lumière ou de rayonnement de s'en échapper.


Une nouvelle amie de François Ozon avec Romain Duris, Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz et Aurore Clément (2014)

24 mars 2014

Ne te retourne pas

Faut-il être au fond du trou pour lancer un film pareil. Il y aurait une thèse à écrire sur l'état dans lequel on se trouve quand on appuie sur "Play" pour lancer un film comme ça. Sauf pour ceux qui l'ont fait en croyant avoir téléchargé Don't look now de Nicholas Roeg. Tous les autres sont des fumiers et nous en faisons partie ! L'idée de ce film ? Réunir Bellucci et Marceau. Les deux actrices partagent la particularité de cumuler une bonne vingtaine d'années de fantasmes masculins nourris, soit quarante piges de désir inassouvis et plus rarement effleurés, comme par Bertrand Tavernier qui, rappelons-le, avait un regard tout ce qu'il y a de plus normal avant de tourner La Fille de D'Artagnan (pur souvenir de cinéma). Sur le tournage de ce film, le cinéaste français s'est littéralement fracturé les yeux. Qui ne se souvient pas de cette scène où Sophie Marceau retire le haut (sa chemise explose, plus précisément) sous les yeux encombrés de son père incarné par un Philippe Noiret plus ripoux que jamais ? Après cette séquence, vue au cinéma à la sortie du film, sur écran géant, nous étions nombreux à avoir besoin de changer de caleçon !


A chaque coup de clap de Bertrand Tavernier (dont les mirettes commencèrent à cet instant précis à zieuter dans tous les sens), l'acteur ci-dessus, qui à la réflexion n'est pas peut-être pas Philippe Noiret, passait en une fraction de seconde de la position couchée, yeux mi-clos, à la position raidie, arborant les billes les plus exorbitées du monde, celles du clebs de Tex Avery.

Lycéenne au Lycée Henri IV (un assez bon bahut, l'équivalent de la Mosson à Montpellier ou du collège La Reynerie à Toulouse), Marina de Van, la réalisatrice de cette rognure filmique, a ensuite fait la Fémis, avant d'enchaîner les scénarios pour François Ozon (Sous le sable et surtout 8 femmes, qu'elle qualifie de "personal favorite") et Pascal Bonitzer (Je pense à vous). Et puis la voilà propulsée cinéaste, et la jeune femme fait parler d'elle avec ce thriller français (chose assez rare il est vrai) qui se fait fort de réunir deux actrices célébrissimes dans un coup médiatique de grande ampleur. Le film est irregardable, on le sait au bout de quelques secondes, mais il enfonce le clou dans une scène d'un ridicule inimaginable, où Marina de Van a le toupet d'insérer son propre faciès au cœur d'un morphing hideux entre les visages de Sophie Marceau et Monica Bellucci, comme si l'association miraculeuse de ces deux stars internationales à la plastique appréciée depuis la pointe de la Patagonie jusqu'en Terre Adélie devait aboutir à Marina de Vans. L'actrice-scénariste-réalisatrice veut bien sûr placer là un clin d’œil du genre "Emma Bovary, c'est oim", mais, ce faisant, elle se présente comme le chaînon manquant entre la madone méditerranéenne aux formes faramineuses et le charme bien "à la française" de Sophie Marceau, faite égérie de William Wallace par un Mel Gibson plutôt à l'affût sur ces coups-là. Marina de Vanne à deux balles prétend partager un peu de l'ADN de ces deux bombastics, simply fantastics. Let me laugh.


Entre l'idéal italien et l'élégance française : Beetlejuice.

Rappelons que ce film fut sélectionné hors-compétition à Cannes en 2009. Merci Thierry Frémaux. Cette projection cannoise, où le film reçut un accueil congelé, fut vécue comme un cauchemar par Marina de Van qui, une chance pour elle, n'a pas assisté à la projection sur notre canapé, dont elle ne se serait certainement pas remise. Toujours est-il que la réalisatrice poursuit son petit bonhomme de chemin puisqu'elle vient de sortir Dark Touch, titre anglais dont on sent bien qu'il a été trouvé par une francophone à la ramasse. Un autre long métrage irregardable à l'actif de De Van, dont la date de sortie aurait dû rester "prochainement" jusqu'en 2030 au bas mot.


Ne te retourne pas de Marina De Van avec Sophie Marceau et Monica Bellucci (2009)

28 janvier 2014

Dark Touch

"Pas de hors-jeu sur les touches !" n'a cessé de nous répéter Jean-Michel Larqué des années durant, sauf pour Dark Touch, qui dès les premières secondes donne dans l'anti-jeu pur et simple et nous pousse à trouver un sifflet pour tout arrêter. Il fait partie de ces films qui ne sont pas regardables. Intenable, insupportable, imbuvable, imbitable, ingérable, autant d'adjectifs qui se bousculent dans notre esprit après deux minutes de film. Le début justement : une petite fille chiale dans une immense baraque en pleine nuit, un carreau casse, le lit se met à trembler, tout part en vrille, les parents, baignés dans un halo flou qui sera la Marina de Van's dark touch tout au long du film, se mettent à hurler dans tous les sens, la gamine saigne de la bouche et ne parvient pas à parler, elle sort dans le jardin, se prend un rateau dans le front, tombe sur son tonton qui lui met une béquille pour l'immobiliser et la ramener au bercail où ses parents hurlent de plus belle, et puis ça se calme. Et là : "Dark Touch".




Vous rappelez-vous de la première apparition d'Arwen, et des rêves de cette dernière, dans la trilogie Le Seigneur des anneaux ? Ces scènes, qui baignaient aussi dans un halo lumineux ignoble et dans un flou artistique à vomir, étaient agressives au possible. Idem pour toutes les scènes de Dark Touch, qui quant à lui constitue également une agression caractérisée dans son contenu. Le film est, pour le dire autrement, dans la droite lignée du Lovely Bones de Peter Jackson, que nous tenons pour un phénomène paranormal sur lequel les chercheurs du monde entier ne se sont pas encore suffisamment penchés. En bref il est d'une laideur visuelle inouïe, et en prime on n'y comprend rien de rien, et on n'a pas envie de comprendre, quand bien même on se sent un peu bête durant la projo. Ce n'est qu'en consultant quelques blogs d'amateurs de cinéma de genre manifestement désespérés que nous avons compris le fin mot de l'histoire, grâce à des phrases du genre "Les chaussures parfaitement alignées au pied du lit, le slip descend doucement et le calvaire de la jeune fille débute" (sic) : il s'agit en fait d'un trauma pédophile. La petite héroïne du film se fait violer par ses parents (et peut-être par son oncle, étant donné la béquille terrible que ce dernier lui assène en la voyant souffrir), et, télékinésiste qui s'ignore, ses crises d'angoisse se matérialisent dans des tempêtes de vaisselle et de tables de nuit Fredrik Ljungberg© de chez Ikéa. La maison gigote et balance tout ce qu'elle contient sur les parents de la petite fille qui finissent leur vie en guirlandes clignotantes de Noël. Marina de Van, l'égérie de François Ozon, signe un nouveau film de genre qui parvient à convaincre quelques fans innocents, que l'on aimerait presque rencontrer, pour parler. Une chose est sûre en revanche, on aimerait ne jamais recroiser un film de la dame. Ça suffit. Ça suffit ample, large.


Dark Touch de Marina de Van avec Padraic Delaney, Robert Donnelly, Charlotte Flyvholm (2013)

21 mai 2013

Cannes 2013 - Notes sur un début de festival



Notre collaborateur Simon était à Cannes en ce début de festival et a couvert le festival pour nous. Il nous présente aujourd'hui son bilan sur la première moitié du festival avec des notes sur une quinzaine de films dont sept titres de la Sélection Officielle, un titre sélectionné à Un certain regard et deux à la Semaine de la critique. Mais laissons-lui la parole sans plus tarder :




A l’annonce de la sélection officielle il y a quelques semaines, certains se sont inquiétés de l’absence de potentielles découvertes, du peu de place donnée aux jeunes cinéastes et du retour perpétuel des mêmes noms, membres d’une chapelle qu’il est bien difficile d’intégrer quand on n’a pas déjà fait ses preuves avec plusieurs films dans les sélections parallèles. C’est en effet dommage, et c'est la marque d’un manque d’audace aussi bien que de l’obligation, un peu fatigante, de montées des marches glamour, mais l’espoir d’une compétition de haute tenue entre ces grands noms pouvait atténuer la déception. Les 7 films en compétition que j’ai pu voir jusqu’alors donnent plutôt raison aux esprits chagrins : s’il y a bien évidemment déjà eu de belles choses chez certains « habitués » (Jia Zhangke, Arnaud Desplechin, Alexander Payne) et s’il y en aura d’autres dans les jours à venir (Haroun, Kechiche, Gray, Des Pallières, Jarmusch ?), aucun vrai choc n’est encore à signaler, et surtout plusieurs ratages intégraux interrogent sur les critères de sélection de l’équipe de Thierry Frémaux, dont on sait qu’elle reçoit et visionne plusieurs milliers de films...




Comment expliquer la sélection en compétition de Shield of Straw, de Takashi Miike, déjà présent il y a deux ans avec le poussif Hara-Kiri, mort d’un samouraï ? Peut-être que la nécessité d’étoffer le contingent asiatique, notamment suite au retrait tardif du prometteur Transperceneige de Bong Joon-ho (sur décision du comité, du réalisateur ou parce que le film n’était pas prêt ?) y est pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, ce polar narrant le transfert d’un assassin pédophile du sud du pays à Tokyo, dont la tête est mise à prix par le grand-père de sa dernière victime à hauteur d'un milliard de yens, est extrêmement mauvais : entre quelques scènes d’action pas particulièrement palpitantes s’étendent de longs tunnels de dialogues distillant une psychologie de bas étage, alors que l’intrigue à la fois banale et échevelée se déroule péniblement.




Une épreuve, mais peut-être pas autant que celle que constitue le visionnage de Borgman, nouveau film du hollandais Alex van Warmerdam, à qui on devait le remarqué Les Habitants, qui date quand même de 1992. Borgman raconte l’irruption dans la vie d’une jeune famille bourgeoise d’un homme étrange, barbu et dépenaillé, qu’on voit au début du film sortir d’une tanière où il se terrait avec quelques autres individus, dans la forêt, chassés par des hommes armés. Si un certain mystère se dégage de cette première séquence, il laisse vite la place à de l’exaspération devant cette déclinaison racoleuse et ridicule du Théorème de Pasolini, où sexe, violence et surnaturel s’empilent dans une espèce de charge anti-bourgeoise sensationnaliste. Van Warmerdam joue au plus malin et le résultat est extrêmement déplaisant, évoquant un peu l’irritation ressentie devant La Chasse de Thomas Vinterberg, également en compétition l’an dernier.




Dans une moindre mesure, la présence de Jeune et jolie de François Ozon en compétition est également une énigme, surtout lorsqu’on sait que le nombre de places dans le contingent français est limité, et que beaucoup d’autres œuvres françaises plus excitantes sont au programme des sélections parallèles. Si Jeune et jolie est moins pire que bien d’autres films d’Ozon descendus dans ces pages, et si son sujet pouvait exciter (une jeune fille de 17 ans découvre l’amour physique et décide de se prostituer « pour le plaisir »), il évoque davantage la joliesse aseptisée et creuse du Sleeping Beauty de Julia Leigh que la crudité des premiers films de Catherine Breillat. On se demande tout au long de ce film à quoi bon : l’opacité du personnage d’Isabelle (interprétée par la jeune Marine Vacht, sur laquelle beaucoup de monde s’émerveille mais qui en mouvement m’évoque personnellement moins Laetitia Casta qu’une version juvénile et toute en os de Maïwenn le Besco) n’est pas un problème, mais Ozon ne semble jamais vraiment porter un vrai regard sur elle, aucun amour du personnage ne se dégage de sa clinquante et plate mise en scène. Les parents (Géraldine Pailhas et Frédéric Pierrot) ne sont que des figures naïves et grotesques qui participent de la vanité du film. Finalement le personnage le plus intéressant est celui du petit frère d’Isabelle, qui à 11 ans découvre lui aussi la sexualité, la sienne et celle de sa sœur, à qui il voue une admiration fraternelle parfois teintée d’ambiguïté amoureuse. Probablement la partie la plus originale et intime de ce film par ailleurs peu intéressant, à défaut d’être totalement désagréable.




Au rayon des réussites relatives, Le Passé, le nouveau film d’Asghar Farhadi dont on se demandait bien comment il allait assumer la succession du triomphal Une séparation. La curiosité était d’autant plus forte devant sa décision de tourner son nouveau film en France avec des comédiens français. L’histoire, à la fois simple et à entrées multiples, suit trois personnages principaux, une femme prise entre son ex-mari iranien, dont elle est depuis longtemps séparée mais pas encore divorcée, et son nouveau compagnon, dont la femme est dans le coma depuis plusieurs mois. Tous ces gens ont aussi des enfants, parfois de mariages précédents. Tous sont à fleur de peau et ont beaucoup de problèmes. Il faut avouer que le film a des défauts évidents (dont certains étaient à mon avis déjà présents dans Une Séparation, qui ne me compte pas parmi ses admirateurs inconditionnels) : en premier lieu une abondance de dialogues qui fait tomber le film dans une certaine surécriture, une intrigue qui vire dans la deuxième partie au whodunnit et étire inutilement le film en longueur, mais aussi un certain côté « vase clos », une désagréable impression de voir des personnages enfermés dans leur monde et leurs soucis, et que le film manque d’ouverture, de respiration et d’ampleur. C’est paradoxal car ça participe aussi d’un des points forts du film (en plus de la qualité de l’interprétation) : une indéniable qualité de regard, grâce à une mise en scène discrète mais immersive qui fait exister les personnages très fort. Ce qui faisait déjà le prix d’Une séparation, réussite plus évidente qui avait aussi pour lui ses étonnantes qualités documentaires auprès du public étranger. Le Passé est un bon film imparfait.




Nebraska, d’Alexander Payne, ne sera projeté que jeudi mais j’ai pu le voir un peu en avance. Il s’agit d’un road-movie à deux à l’heure (oui, on pense souvent à Une histoire vraie de Lynch), la balade d’un homme d’une trentaine d’années un peu loser (Will Forte) et de son père (Bruce Dern), vieil homme qui perd un peu la boule et se persuade qu’il a gagné 100.000 dollars à la loterie. Il convainc donc son fils, qui n’est pourtant pas dupe, de partir du Montana pour le Nebraska retirer son prix. Ce voyage sera l’occasion pour le fils d’entraîner son père sur les lieux de son enfance, où une partie de sa famille vit encore. Filmé dans un beau noir et blanc, Nebraska a les qualités des précédents films de Payne, en premier lieu une mise en scène élégante et une douceur de ton non dénuée de cruauté, une douce mélancolie teintée d’humour. Il est d’autant plus dommage que l’émotion soit parfois un peu noyée sous les flots de musique, et que la fin du film vire au sentimentalisme à outrance, ce qui jette un petit voile sur ce joli film au classicisme discret.




Il en est un autre qu’on attendait moins sur le terrain du classicisme, c’est Arnaud Desplechin, dont le Jimmy P., psychanalyse d’un indien des plaines, avec Mathieu Amalric et Benicio Del Toro, s’annonçait très excitant. Et si le résultat est en effet très beau, la grande économie de moyens et certains procédés très « hollywoodiens » (notamment l’usage de la musique) étonnent. Le film, situé à la fin des années 40, relate donc la psychanalyse de l’indien d’Amérique James Picard (Del Toro), vétéran traumatisé de la seconde guerre mondiale, par Georges Devereux (Amalric), un psychothérapeute qui se clame français mais laisse entendre lors d’une réplique qu’il serait en fait plutôt originaire d’Europe de l’est (Amalric s’en donne à cœur joie sur les accents). Par la force des choses et de son sujet, le film est extrêmement bavard et, il faut bien le dire, parfois un peu ennuyeux lors de certaines scènes dont les dialogues s’étirent à l’extrême. Il finit tout de même par emporter le morceau, d’abord grâce à la qualité de son interprétation (Del Toro notamment est génial, dans un rôle aux petits oignons qui pourrait lui rapporter le prix d’interprétation), mais surtout grâce à la douceur et à la bonté du regard de Desplechin sur ces deux personnages. C’est là que la forme très classique du film, si elle ne laisse pas de surprendre et de décevoir de prime abord, trouve tout son sens. Et lorsque Desplechin nous embarque dans les rêves torturés de Jimmy, il lâche enfin délicatement la bride, nous offrant des visions à la fois étranges et épurées, dépouillées, nous prouvant qu’il reste un grand metteur en scène.




Finalement, le meilleur film de la compétition que j’ai pu voir est celui de Jia Zhangke, A Touch of Sin. Extrêmement ambitieux et sombre, il témoigne en 4 histoires de la violence impitoyable qui frappe la Chine contemporaine, celle de la « croissance harmonieuse », et en particulier les plus modestes, souffrant quotidiennement de conditions de travail lamentables (insécurité, absence de couverture sociale, iniquité des salaires…), de l’inflation des prix des logements, et de la violence morale et physique qu’exercent les classes dirigeantes et gouvernantes, en réponse à d’éventuelles velléités d’insurrection ou non. Ce retour du cinéaste chinois à la fiction, après le documentaire I Wish I Knew, est d’une ampleur impressionnante. Quatre histoires glaçantes (dont la première et la dernière sont reliées par un personnage), que Jia Zhangke a écrites après avoir compilé des tonnes de coupures de presse relatant des faits divers, et mises en scène avec un mélange de retenue et de rage brute. Les paysages, qu’ils soient campagnards ou urbains, sont autant d’étendues rugueuses et hostiles où la violence est quotidienne, admise, ignorée (dans une des histoires, le personnage principal devient fou et flingue une femme en pleine rue, au milieu d’une foule indifférente qui passe son chemin l’air de rien). Les éclats de violence sont remarquables, Jia Zhangke n’hésitant pas à convoquer certains cinémas de genre (film de samouraïs, film noir américain…) tout en conservant une grande sécheresse, évitant ainsi tout phénomène de jubilation devant ces vengeances des sans-grades sur leurs oppresseurs. Un film éprouvant et peu aimable, mais un grand film. 




Voilà pour la sélection officielle jusqu’à présent, qui semble donc confirmer que pour d’éventuelles découvertes, il faudra regarder ailleurs, dans les sélections parallèles. Pour ma part il y en a eu deux, les deux à la Semaine de la critique, et les deux réalisées par un duo de cinéastes : d’abord Salvo, premier long-métrage des italiens Fabio Grassadonia et Antonio Piazza. Un joli film noir qui raconte la rencontre d’un tueur de la mafia sicilienne avec la sœur aveugle d’une de ses victimes, qui retrouve miraculeusement la vue au moment du meurtre. Le film, qui se déroule dans les paysages crasseux et désolés de la banlieue de Palerme, a le grand mérite de tenir jusqu’au bout son parti pris de noirceur et de sécheresse, tout en laissant la violence hors champ. Le travail sur le son est très beau et rend d’autant plus prégnant le personnage de la sœur aveugle et son rapport au monde extérieur. Celui sur le temps l’est également, le découpage très lâche laissant les plans s’étirer, y compris lors des scènes d’action dont la plus belle est un vertigineux plan-séquence en intérieur qui voit les deux personnages se « rencontrer » pour la première fois. Si l’aspect fermé et monolithique du tueur Salvo (très impressionnant physiquement) frôle parfois la caricature, la relation qui se tisse lentement entre les deux personnages est surprenante et culmine dans une dernière scène très émouvante.




La deuxième découverte est argentine et se nomme Los Dueños, de Agustin Toscano et Ezequiel Radusky. Le film se déroule dans une propriété de la campagne argentine, que deux hommes modestes entretiennent à l’année. Quand les riches propriétaires sont absents, ils s’introduisent dans la maison, se servent dans le frigo, dorment dans les grands lits, regardent des DVD. Ils « jouent aux riches » et en jouissent autant qu’ils s’en amusent. Mais quand la fille aînée du propriétaire, Pia, débarque pour y passer quelques jours, tout va être bouleversé. Un film cynique, tendu, discrètement « lutte des classes » et plutôt réjouissant, où tensions sociales et sexuelles se rejoignent avec autant d’humour que de suspense. Une bonne surprise, qui n’a pas encore de distributeur en France.

Les sélections parallèles offrent aussi leur lot de (très) mauvais films : ainsi Fruitvale Station, premier film américain de Ryan Coogler et Grand Prix à Sundance (festival qui ne cesse donc de dégringoler), se sert d’un fait divers qui a fait grand bruit aux États-Unis (l’assassinat d’un jeune noir par la police à Oakland le 1er de l’an 2009) pour livrer un drame au mieux maladroit, au pire atrocement manipulateur. Très mauvais aussi, le bien nommé Ugly, polar indien et hystérique de Anurag Kashyap (auteur de Gangs of Wasseypur l’an dernier) ; ou bien encore l’insupportable A Strange Course of Events, merdouille verbeuse de Raphaël Nadjari.

Déception plus relative mais inattendue, le nouveau film de Claire Denis, Les Salauds, dont l’extrême noirceur vire vite à l’absolument sordide, ce que ses indéniables qualités plastiques ne peuvent totalement rattraper, d’autant que le propos du film reste tout à fait mystérieux, pour ne pas dire douteux. Même les Tindersticks, encore une fois à la musique, n’y peuvent rien.




Je dois avouer pour finir que mon plus beau moment de ce début de festival est à mettre au crédit d’un film dont je n’ai pu voir que la première heure pour obligations professionnelles, c’est le film d’Alain Guiraudie, L’Inconnu du lac. Une heure lumineuse, drôle, touchante, excitante (pourtant les gros et les moustachus qui se sucent la bite en temps normal c’est pas mon truc), simplement mais merveilleusement mise en scène, idéale quoi. Une heure que j’ai extrêmement hâte de revivre et de compléter par la deuxième, qui est paraît-il « hitchcokienne », qualificatif on ne peut plus galvaudé mais que je crois Guiradie assez audacieux et talentueux pour honorer. On en reparle à coup sûr ici aux alentours du 12 juin, date de sa sortie en salles.

26 mars 2013

Dans la maison

Il a osé n'aime pas Ozon et ce dernier ne fait rien pour que ça change. Franchement, Il a osé n'aime vraiment pas Ozon, on vous le répète. François, si tu nous lis, nous n'aimons pas ton travail. On dit "travail" mais dans ton cas c'est plutôt un job d'été qui s'éternise depuis trop longtemps. Il y a toujours une pointe de curiosité avant de lancer le dernier téléfilm d'Ozon, un début de pitch, un acteur, une actrice, une anecdote, une situation, une affiche, un titre, bref il y a toujours une mini étincelle qui nous mène droit dans le mur et qui nous fusille une soirée à bout portant. On le sait et pourtant il y a encore et toujours ce je-ne-sais-quoi qui nous décide à lancer le dernier feuilleton de la saga Ozon. Ceci dit on devrait parler au passé parce que là c'était la der des der. On ne nous y reprendra plus. C'est ce qu'on a juré à notre voisine quand on a abattu la cloison mitoyenne de nos deux appartements à l'aide de notre télévision à tube cathodique et à écran bombé, télévision aussi légère que notre humour mais aussi fracassante que notre rage dès qu'on aborde le cas Ozon. Une célèbre chanson s'intitule "Antisocial, tu perds ton sang froid", en l'occurrence "Francis Ozon tu nous fais perdre notre sang froid et tu nous dois une caution !".




On a comparé Dans la maison à un Pasolini. Un critique sans discernement a comparé noir sur blanc le dernier Ozon au Théorème de Pasolini (A²+B²=C²). Beaucoup d'autres ont applaudi des deux mains cet épisode de L'Instit avec Fabulous Fab Luchini à la place de Gérard Klein. Faute de grives on trique sur de la pure merde. Ok y'a une idée là-dedans. L'idée du film c'est que le scénario s'écrit sous nos yeux, et que c'est un lycéen doué en français qui nous le pond. C'est l'idée du film et c'est aussi son problème, car il est de fait écrit par un pigeon. Ozon ayant concocté un script inepte, il a eu la chic ingéniosité de le prétendre improvisé par un gamin pour se dédouaner par avance. Mais comme il n'est pas non plus modeste, il fait dire au personnage du prof joué par Luchini que cette histoire est à se taper le cul par terre, s'envoyant un gros bouquet de fleur en recommandé à domicile. Ozon est de toute évidence très fier de lui, de son petit bijou machiavélique, de son film qui est à Hitchcock ce que Camel Meriem est à Zizou, c'est-à-dire un gros pet qui n'a même pas d'odeur (donc pas d'âme).




Plusieurs scènes nous ont choqués. D'abord celle où la tronche de Luchini surgit entre deux fauteuils dans la chambre d'un des adulescents du film, au milieu d'une séance de seigue commune, une séquence inédite et surprenante d'entre-branlage (on a beaucoup parlé de "voyeurisme" pour qualifier cette œuvre, mais à ce niveau-là c'est pathologique) entre le petit héros et son camarade de classe campé par le fils caché de Ségolène Royal (ce qui explique sa ressemblance avec François Hollande) et du comique Bouder (pour sa tronche fondue façon raclette à l'acide chlorhydrique - ce type de tronche qui nous fait penser qu'il y a sans doute quelqu'un tout là-haut, adepte de l'humour des Monty Python, qui nous fait des blagues). Autre moment décourageant, antérieur dans le film, mais tourné a posteriori lors du tournage (il y a donc une logique qui régit notre critique), la séquence d'exposition qui nous présente la vie d'un lycée à coups d'avances rapide, digne du générique de l'émission Giga Giga présentée par Manu Gélin : c'est horrible. En réalité l’œuvre entière nous a choqués et nous a bousculés sur le fondement de notre cinéphilie. Pour la première fois il nous faut avouer que l'on a pris la décision que le cinéma occuperait une place moins importante dans notre vie, et que ce serait irrévocable. Plus de films lancés au petit déj, plus de séance de minuit qui dure jusqu'à minuit du jour d'après, plus de session saga Le Parrain, Alien VS Predator, L'Arme fatale ou Leprechaun.




Nous voulons consacrer ces dernières lignes au cas Kristin Scott Thomas, qui toujours nous dérange beaucoup. Devant Partir, on a failli partir à cause d'elle. Devant Cherchez Hortense, on a failli partir chercher la première Hortense venue, pour mieux la perdre de vue. Dans Le Patient anglais, elle nous a fait perdre toute patience envers les anglais. Dans Ne le dis à personne, elle nous a donné envie de hurler au monde entier "ta race maudite !". Dans L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux, elle nous a filé le désir de porter des oeillères et de la finir en viande hachée, parce qu'on achève bien les chevaux. Dans Deux sistas pour un gangsta, on ne l'a même pas remarquée car on avait les yeux rivés sur la chute de reins d'Eric Bana (putain de gars...). Dans Dans la maison elle joue l'épouse de Luchini et franchement, autant de haine devant un écran, nous n'avions pas ressenti ça depuis le discours de Grenoble de Sarkozy. Finalement, ce discours de Grenoble, c'était pas si con ! L'idée de déchoir de la nationalité française quelqu'un qui a fait trop de mal au pays, ça se médite, et ça pourrait s'appliquer à cette femme sans patrie qu'est Scott Thomas, qui n'a jamais réussi à se débarrasser de cet accent de chiotte et de cette voix éraillée qui a le don de brancher nos coeurs sous tension et de faire surgir en nous le Malin.


Dans la maison de François Ozon avec Fabrice Luchini et Kristin Scott Thomas (2012)

9 octobre 2012

Ricky

Osons Ozon, Joséphine. Ricky est peut-être le meilleur film à ce jour de François Ozon, et c'est pas peu dire quant au niveau de la carrière du cinéaste français. Ricky n'est pas du tout ce qu'on peut appeler un bon film mais il a le maigre avantage sur ses prédécesseurs d'être étonnant. Pas seulement par son scénario (c'est l'histoire des parents d'un petit garçon ailé) mais par sa construction narrative. Le plus étrange c'est la façon dont Francis Ozon gère la dimension temporelle de son film : les étapes s'enchaînent à toute allure, par exemple quand, au début de la seconde moitié du film - bien après la naissance de l'enfant mais dans la séquence qui suit cette naissance pour nous autres spectateurs, bluffés par un montage regorgeant d'ellipses qui sont autant de gouffres narratifs - Alexandra Lamy reproche un soir à Sergi Lopez de rentrer trop tard à la maison, adressant tout à coup un reproche de vieux couple à un amant qu'elle semble avoir rencontré la veille. Tout est ainsi dans Ricky : le patron de l'ouvrier Sergi Lopez le convoque dans son bureau pour lui annoncer qu'il va avoir un bébé et dans le plan immédiatement consécutif une sage-femme rejoint le même Lopez épuisé par son accouchement, allongé sur son lit d'hôpital, les gambas poilues encore en éventail, pour lui déclarer que c'est un beau bébé de trois kilos. Cut. Gros plan sur le bébé qui fait 6kg au bas mot, dont 3kg d'ailes de poulet.


Quand on lui demande son nom, Sergi, avec son accent catalan à trancher à la hallebarde, répond : "Lopez, une seule aile pour voler du pez".

Ces ellipses sont commises sans s'annoncer, sans qu'on puisse les deviner instantanément. Du coup on est toujours en porte-à-faux devant cette histoire abracadabrante et ces personnages inconsistants. Soit c'est un manque de maîtrise accablant, soit c'est censé montrer à quel point tout se fait et se défait rapidement dans le milieu de la classe moyenne qui se déplace en scooter, qui dort sur un clic-clac dans le salon d'un petit appartement HLM de banlieue, qui travaille à l'usine, qui ne sait pas se coiffer et qui chie la porte ouverte, faute de porte. Je pencherais plutôt pour cette deuxième option. Ozon nous montre que tout est impalpable, sans saveur et sans solidité tangible pour ces gens-là. Toutefois ce traitement du temps demeure quelque peu intriguant... Difficile de s'y faire mais on est bien obligé puisque c'est la seule pointe d'intérêt du film. Quoi qu'il en soit on est ni plus ni moins devant un gros film social où l'aspect fantastique n'a d'intérêt que pour en rajouter une louche sur le misérabilisme de l'ensemble. L'enfant ailé naît d'une étreinte stupide entre deux inconnus dans les chiottes d'une usine, lors d'une fuite de produits toxiques, et au lieu de donner naissance au Toxic Avenger les tristes tourtereaux pondent un demi poulet cru à forme humaine. Pour se faire enfin un peu d'argent les parents du petit Ricky finissent par accepter de montrer leur bébé aux journalistes, un Ri(s)cky business, et le perdent à ce moment-là quand il s'envole au-delà d'un lac, certainement vers un parc Walibi. Les gosses...


Est-ce un oiseau ? Est-ce un avion ? Non, c'est ce con de Ricky !

Ricky devient un OVNI, un UFO. Le gosse ou le film ? Both ! Faut voir le bébé volant tester ses ailes fraîchement poussées et se manger la vitre de la baie vitrée de l'appartement en pleine poire pour s'écraser dans un bruit sourd sur la moquette. Ça laisse des traces ce type de scène. C'est un trauma pour le spectateur lambda. Pour conclure, une petite trivia croustillante : Sergi Lopez a déclaré en conférence de presse que lors de son séjour au service militaire dans la Marine, en poste à Toulon, il s'est fait faire un tatouage sur le postérieur : "G 2 L Q", le "O" manquant étant représenté par son trou de balle en personne... L'acteur confie que lorsqu'Ozon lui a envoyé le script de son film sur un nourrisson doté d'ailes, il s'est tout de suite rappelé de son butt tattoo et a vu ça comme un signe.


Ricky de François Ozon avec Sergi Lopez et Alexandra Lamy (2009)

17 octobre 2011

Ma Part du gâteau

Vous ne savez pas pour qui voter en 2012 ? Matez ce film et vous aurez envie de voter à droite. Ne le matez pas du coup. Je suis trotskiste-marxiste-léniniste-maoiste de cœur mais y’a de quoi prendre les gauchos comme Klapisch en grippe avec une telle somme de poncifs populistes et démagogiques déballés le plus mochement du monde dans un scénario qui a tout de la prise d'otages. Le film raconte l’histoire de France (Karin Viard), une mère de famille qui élève seule ses enfants et qui travaille comme ouvrière dans une entreprise du nord de la France. Dès le début de l’histoire elle est licenciée suite à la délocalisation de l’usine dans laquelle elle travaillait et se reconvertit en femme de ménage chez des particuliers. C’est comme ça qu’elle rencontre un trader plein aux as (Gilles Lellouche) qui vit seul dans un appartement de 18 000 mètres carrés en plein Paname et qui n’a de considération que pour son emploi à la Bourse de Paris, où il empoche des millions tous les jours et en trois clics. Petit-à-petit une relation se noue entre eux, notamment quand le trader demande à France, qui a une fibre maternelle très prononcée, de s’occuper de son fils de six ans (issu d’une relation d’un soir avec une femme que le père ne fréquente absolument pas), gamin dont il n’a strictement rien à foutre et à qui il refuse même d’adresser la parole.



De simple femme de ménage l’héroïne devient donc nounou à temps plein et son salaire passe du simple au triple, car le trader a la main lourde et la bourse pleine. S’engraissant donc de plus en plus et à vitesse grand V, France délaisse peu à peu sa nombreuse famille, ses mille enfants aux cheveux gras, et reste à Paris chez son généreux (elle est très naïve, et les personnages abrutis ça gonfle...) employeur pour s’occuper nuit et jour de son enfant. Ce faisant elle tâche de rapprocher le père de son fils, aide le trader dans ses affaires, lui sert de confidente et de loin en loin couche avec. Mais au petit matin elle entend son nouvel amant raconter leurs exploits sexuels à un collègue au téléphone en ces termes : « Tu sais ma bonniche ? Ben ça y est je l’ai niquée. J’en avais trop envie sur ma vie. Je l’ai quén ça y est ! Sur la tête de moi ça c’est fait. Et c’était bien en plus, bizarrement, c'était pas mal... zarbement. Elle est bonne, gros nibards et tout et tout. Je l’ai bouillavée. Mais garde ça pour toi, quén une femme de ménage c pas un projet, pas trendy. Si tu me pouccaves je te marrave ! » (sic.). Vexée, France emmène quand même le fils du trader en promenade dans un parc, conscience professionnelle oblige, puis en pleine conversation téléphonique avec celui qui vient de la « bouillave » elle perd l’enfant de vue et s’inquiète, mais le retrouve finalement. Sauf qu’elle ne le dit pas au père. Elle lui fait croire qu’elle l’a réellement perdu et raccroche avant de tracer prendre le train avec le gamin pour retourner dans son village nordique. C’est un kidnapping. Le trader est désespéré (il comprend enfin qu’il a un fils, c'est bouleversant). France lui demande de venir récupérer son gosse dans l’usine où elle travaillait et où est justement organisé un spectacle de danse auquel participe l'une de ses douze ou treize filles. France affirme au trader qu'elle lui « prépare une surprise ». Mais on ne saura jamais laquelle vu que le trader rapplique avec des fourgons de flics, récupère son gamin et regarde l’héroïne se faire embarquer sans dire un mot…



Dire que certains journaux sérieux se sont extasiés de la séquence finale et de sa symbolique digne d'une rédaction enflammée d'élève de 5ème, où l’héroïne, astucieusement prénommée France (…) donc, est emprisonnée dans un fourgon de police que ses collègues d’infortune ouvriers bousculent en espérant l’en faire sortir, scandant son prénom en chœur. "France ! France ! France !". Ne m’appelez plus jamais France ma parole. Et Klapisch termine son film par un arrêt-sur-image sur Karin Viard qui rit en pleurant, enfermée dans le fourgon molesté par la foule en liesse. C’est vrai que Ma part du gâteau est sorti quasiment en même temps que Potiche d’Ozon, qui se terminait sur une Catherine Deneuve débarrassée de sa triste condition de ménagère après avoir remplacé son puissant mari à la tête d’une grosse entreprise, chantant la solidarité et la force tranquille (suivez mon regard) sur une estrade, portée par les hourras d’une foule de femmes. De là à comparer les deux films et à se toucher sur ces cinéastes « bien de leur temps » qui montrent la France d’aujourd’hui, celle où les femmes valent mieux que les hommes et où Ségolène Royal, aussi conne soit-elle, nous fait plus rêver que celui qui l'a battue en 2007, y’a pas trois kilomètres. Mais bon sang ces deux films sont d’innommables navets, ne l'oublions pas avant de les mettre en parallèle pour se féliciter de leur engagement, ce sont deux grosses daubes comme tous ceux de leurs deux auteurs, et ces scènes finales sont non seulement niaises, faciles, et laides, mais ridicules et pathétiques. En montage alterné à cette séquence du fourgon, Klapisch filme l’autre personnage principal du film, le trader, poursuivi sur la plage par les potes ouvriers de l’héroïne qui veulent se le faire, le caillasser un bon coup. Une chance que Klapisch le roi du pitch ait choisi de faire son arrêt-sur-image moisi sur Viard et de nous épargner la reprise du final des 400 coups (je pense que Cédric K. n’a même pas eu cette idée) avec Gilles Lellouche courant sur la plage pour échapper à des ouvriers, que le réalisateur nous présente au passage comme autant de brutes avides de baston. Dès le début du film, Klapisch annonçait la couleur avec un plan-séquence servant de générique d’ouverture et présentant la vue subjective d’un gâteau d’anniversaire (rapport au titre !), comme dans toutes ces pubs pour des assurances ou pour des banques. C’est le genre de plan dont on ne revient pas, dont on ne se remet pas. On demande à son voisin de nous pincer pour s’assurer que c’est bien vrai. Pince-mi et pince-moi matent un film de Klapisch et ils auront beau se déglinguer la tronche pour se réveiller et sortir de ce cauchemar, ils n’y couperont pas. Devant ce plan-séquence en vue subjective d’un gâteau, comme devant tout bon film de Klapisch, plus que jamais on s’écrie : « Il a osé ! », et de rajouter, dans ces cas-là, « ... l'enflure… ».



Un mot sur Gilles Lellouche pour terminer. Il joue un gros connard de première dans ce film. Non seulement un connard (un salop, c’est le méchant du film), mais un gros con, en prime, un abruti, un mec pas fini. Klapisch essaie de nous le rendre un peu plus aimable (histoire de sauver les meubles, vu que son héroïne bêtasse et vulgaire ne l’est guère davantage), en nous le présentant comme un type qui se réfugie dans son travail et dans l’argent la faute à une peine de cœur terrible. Cet homme-là a vécu une idylle avec une anorexique également fan de pognon qu’il a perdue quelques années plus tôt, et il ne parvient pas à s’en remettre et à l’oublier. Un flash-back nous présente la vie idéale de ce couple heureux, qui a déraillé suite à une tromperie de Lellouche d’ailleurs, ce dont il souffre, mais il n’a jamais eu l’idée de s’excuser, et quand Viard lui conseille de le faire il réagit comme si cette idée ne lui avait jamais effleuré l’esprit et refuse aussi sec : « J’ai pas à m’excuser, c’était juste un coup d’un soir, j’étais bourré, elle le sait bien quand même cette conne »… Voici le flashback : Lellouche et sa fiancée s’habillent au matin dans un hôtel grand luxe et ont une discussion passionnelle : « Tu viens avec moi couler une boîte pour se faire gras de pognon ? – Non aujourd’hui j’ai pas trop envie, suis crevée, j’ai plus envie d’aller couler une autre boîte aussi mais solo. Ad’taleure ! ». Voilà l’histoire d’amour sur laquelle nous sommes censés pleurer. On sent déjà dans ces scènes et dans toutes les répliques que j’ai rapportées jusqu’ici avec une scrupuleuse exactitude à quel point Lellouche incarne un con intersidéral, un débile mental.



Jusqu’à la fin on croit que Klapisch va sauver son personnage en lui accordant le bénéfice d’une rémission possible dans les bras de l’ouvrière maternelle et humble. Mais non, le réalisateur fonce dans le manichéisme et dresse un portrait sans nuances de ses personnages archétypaux et bêtes à se damner : l’ouvrière est et reste l’éternelle victime qui se laisse prendre pour une conne (ce qu’elle est), et le trader est et demeure l’enfoiré de première (ce qu'il est aussi) qui la baise juste pour le kiff, qui est ravi d’apprendre qu’il a dégommé la vie de celle qu’il vient de baiser en faisant couler, avant le début du film, la boîte dans laquelle elle bossait, et qui ne se rend même pas compte de ce qu’il dit ! On comprend en effet encore mieux à quel point le personnage incarné par Lellouche est un connard absolu quand il est tout heureux d’apprendre à Viard que c’est lui qui a coulé sa boîte et qui l’a foutue au chômdu (ce qu'il découvre en même temps qu'elle) : « Tu travaillais pour cette boîte ? Tu déconnes ? Le monde est putain de petit ! Si c’est pas FOU ça ?! Le monde est vraiment putain de petit. C’est chtarbé la vie… Les coïncidences et tout ! Ta race ! Ca me troue moi ! ». Il est fort Gilles Lellouche, il est doué il faut le dire, pour jouer le gros con. Il le fait extrêmement bien, au point que ç’en est presque émouvant. Jouer le gros gros con c’est quelque chose qu’il fait à la perfection, il est doué dans ce registre, c’est clair. Incarner le con de base ça lui va comme un gant, il sait faire, il est bon, y’a pas à dire, on ne peut pas lui enlever ça, c’est son terrain de prédilection, c’est sa came, c'est son truc, il aime ça. Il incarne avec munificence les cons de tous horizons. C'est pas donné à tout le monde. On devrait écrire une thèse sur les comédiens capables de jouer avec génie les cons, mais pas seulement les idiots, les cons détestables aussi, les sales cons. Poissonnier criard vulgaire, sexiste et débile dans Paris, ou trader puissant, égoïste, cruel et débile ici, tous les types de cons finis sont acquis à notre comédien de génie. Le con c’est son rayon et Gilles Lellouche s’inscrit à ce titre dans une belle tradition de Lel(l)ouch(e).


Ma Part du gâteau de Cédric Klapisch avec Gilles Lelouch et Karin Viard (2011)

13 décembre 2010

Potiche

François Ozon. Ozon, Ozon, Ozon... Je crois bien avoir vu tous ses films. A chaque fois, l'argument de départ fait rêver, au point de nous faire oublier ce qu'Ozon a fait avant. Par exemple 8 femmes, au départ c'est huit générations de stars enfermées dans un manoir : nuit de noël sans lune, sur cent brebis il t'en reste qu'une... Récemment encore, Le Refuge, qui avait pour point de départ Isabelle Carré en cloque mode d'emploi. Je l'ai pas vu, donc, une fois de plus déçu. C'est systématique. Je mate la bande-annonce je suis comme un fou ! Je mate le film et je retrouve aucune des scènes que je m'étais repassées en boucles dans ma tête après m'être délecté d'une bande-annonce formidable revue des centaines de fois en boucle. Je ne dirai que le strict minimum sur Potiche : cette comédie n'est pas drôle une seconde. Elle est aussi peu drôle que je le suis en ce moment.
 
 
 
 
Oh ça dure bien depuis quinze jours. On m'a dit : "T'as laissé ton humour dans les roustons de ton père". Je rétorque : "Pas faux, j'ai connu des jours meilleurs. D'habitude je fais marrer toute l'assemblée et là je ne suis que l'ombre de moi-même". C'est vrai qu'en ce moment, c'est une période sans. Sans humour, sans idée, sans répartie. Je mange, je bois, je baise et je chie. Je baise un jour sur cent et je chie les 99 autres. Je passe pas des mauvaises journées. Hier je me suis régalé d'une bonne pizza. Franchement ça le fait. J'ai pas d'ennuis. J'ai pas non plus d'envie. Voilà ma vie. Mais surtout je suis pas du tout marrant. Pour écrire un article c'est un peu just. Mais je l'ai quand même fait. J'espère que c'est pas cette merde de Potiche qui m'a rendu si vide de tout. J'espère aussi que c'est pas contagieux. D'habitude quand j'écoute Le Lion est mow ce soiw de Pow-Wow, je chiale à coup sûr. Idem avec Viva la vida la viva de Coldplay. Forcément je chiale. Toujours une larme sur le dernier accord, ce petit dernier cri d'agonie du chanteur. J'ai écouté ces deux standards y'a pas dix minutes, pas un soupçon de peine dans mon âme, j'ai les yeux secs comme le désert de Gobi. Je n'éprouve plus aucun sentiment. En ce moment je suis blindé. A mon taff je suis une tuerie, je suis CRS et je dégomme des étudiants à qui mieux mieux.  
 
 
Potiche de François Ozon avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Judith Godrèche, Karin Viard et Fabrice Luchini (2010)

1 décembre 2010

I, Robot

Il faut parler de ce film qui change de blaze dans chaque pays sauf en France. En Allemagne, on a droit au savoureux "Ich, Robot", en Espagne "Yo, Robot", en Italie "Io, Robot", en Afrikaans "Ek, Robot" donc rectifions le tir, et causons ensemble de « Je, robot ». Quel drôle de titre…

Nous autres les hommes, nous sommes assez naïfs pour croire que nous sommes les seuls capables d’adorer un film médiocre pour la seule existence d’une scène qui marque nos esprits par la présence d’une pure meuf filmée par un détraqué. Mais c’est une erreur que de placer nos amies les femmes au-dessus de ces considérations de bas étage. En effet j’étais ce week-end à une soirée lezbdo, spéciale gouines, et nous en sommes arrivés à causer cinoche et à débattre des dernières sorties ciné. Elles en allaient chacune son tour de leurs films les plus bandants : Carrie au bal du diable, Eyes wide shut, Out of Africa, Sliver mais encore 8 femmes de Francis Ozon. En gros, toute la filmographie de Sharon Stone. Oui car les lezbdos sont les pires des gars. Et puis la conversation a dérapé sur Je, robot. En effet, quand on se retrouve face à un mastodonte, un animal, de foire, à mettre en cage, tel que Will Smith, on se rassemble : lezbdo, homos, gays, « straight forward », tout le monde se retrouve pour triquer à l’unisson sur le torse velouté et chocolaté de Will Smith. I, Robot, cinquième minute, minute 5, le monde entier chope le barreau, Will Smith est sous la douche en pantacourt, dans une baignoire, le ventre mis en relief par un dirlo photo tout acquis à sa cause. L’émotion suintait des yeux de ce tas de lezbdos, gouines jusqu’au bout des ongles, tandis qu’elles évoquaient cette scène orchestrée par le marabout Will Smith, ces quelques minutes suffisamment marquantes pour que « Je, robot » devienne un bon film.

Un petit close-up...

Quelques mots sur Alex Proyas, le premier homme, en excluant bon nombre de joueurs de foot, qui m’a fait lâcher une larme quand j’ai appris qu’il n’était pas français. Je connais un Proyas dans le Quercy. Du coup je pensais qu’Alex Proyas était français. Je pensais le connaître...


I, Robot d’Alex Proyas avec Will Smith (2003)