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6 août 2021

Le Temps de l'innocence

C'est un assez beau film, très beau même par moments, que ce Temps de l'innocence, tourné par Martin Scorsese en 1993, adapté du roman homonyme de 1920 signé Edith Wharton, dont on reconnaît bien les obsessions. On ne peut s'empêcher de penser à son chef-d’œuvre, Ethan Frome, devant les amours contrariées du personnage principal, Newland Archer (Daniel Day-Lewis), jeune avocat issu d'une noble famille, bientôt marié à May Welland (Winona Ryder), jeune fille du même milieu, dont l'idylle toute tracée est mise à mal par le retour, dans ce New York de la fin du XIXème siècle, de la cousine de sa promise, Ellen Olenska (Michelle Pfeiffer), rentrée d'Europe où, mal mariée, elle aurait trompé son odieux époux. Jugée comme une paria par tout ce beau petit monde de la Haute Société new-yorkaise, Olenska, impatiente de recommencer sa vie, doit renoncer au divorce qu'elle appelle de ses vœux, jugé trop infamant, et c'est Newland qu'on envoie auprès d'elle pour la convaincre de rester dans le rang. Sauf que notre homme s'éprend de l'étrangère qu'il pourrait épouser s'il ne l'avait persuadée de rester mariée. Tiraillé entre les deux cousines, Newland décide de précipiter son mariage avec celle qui lui était promise et qu'il n'aime pas tant que l'autre, sûr de régler la question en la tranchant. Mais rien n'est jamais si sûr.
 
 

Le film est émouvant par la manière dont il ne recule pas devant l'exaltation des sentiments de ses personnages. Le dilemme tragique qui déchire Newland, partagé entre sa passion pour une femme et son amour pour une autre, contraint au surplus par des obligations sociales de tous ordres, se déploie, enfle et pèse comme il se doit dans un scénario fort bien écrit, et nous atteint, donc, plus ou moins directement, dans ce qu'il révèle de plus universel : ces choix et renoncements, les trajectoires, en particulier amoureuses, qui dessinent une existence plutôt qu'une autre. Scorsese ne mâche pas ses moyens non plus côté mise en scène, s'autorisant de nombreux procédés très frontaux qui, pour la plupart, font sens et font mouche (caches noirs façon iris resserré, lettres lues par un acteur ou une actrice en regard-caméra ; on sait l'admiration d'Arnaud Desplechin pour ce film et l'on peut constater qu'il s'en est allègrement inspiré, de bien des manières, le bougre), à quelques exceptions près qui ne font pas d'ombre au tableau (le fondu, à la fin du film, où le visage de Daniel Day-Lewis apparaît en surimpression sur le lac miroitant où il attendit, dans une scène-clé, que sa bienaimée se tourne vers lui... c'est pas pris avec le dos de la cuillère, mais pourquoi pas). On notera cependant que le vieillissement des acteurs principaux, dans l'ultime partie du film, sise à Paris, est à double-tranchant. Celui de Day-Lewis, tempes grises et teint grivelé, est plutôt convaincant, mais celui de Michèle Pfeiffer laisse à désirer, aussi comprend-on que le type se lève de son banc et se barre en voyant paraître à la fenêtre l'amour de sa vie, qui a pas mal morflé :
 
 



 
Le Temps de l'innocence de Martin Scorsese avec Daniel Day-Lewis, Winona Ryder et Michelle Pfeiffer (1993)

20 février 2018

Phantom Thread

Chaque nouveau film de Paul Thomas Anderson est attendu avec crainte, impatience et fébrilité dans les vastes bureaux de la rédaction d'Il a osé ! Enthousiasmé par There Will Be Blood, on sait tout le potentiel du cinéaste, mais l'on connaît que trop bien ses travers pour avoir vécu de terribles épreuves au cinéma en allant voir, le sourire aux lèvres et la fleur au fusil, The Master puis Inherent Vice, et en ressortant, à chaque fois, hagards et dévastés. Quel plaisir de découvrir que le réalisateur américain nous livre avec Phantom Thread son film le plus humble, le plus simple et le plus beau. Une histoire d'amour, tout simplement, entre deux personnages marquants, très forts, incarnés par un couple d'acteurs magnifiques : Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps. Le premier est Reynolds Woodcock, un grand couturier londonien qui dessine les vêtements de la haute société d'après-guerre et tombe sous le charme d'Alma, une jeune femme qui deviendra sa muse. Avec une délicatesse étonnante et une intelligence rare, Paul Thomas Anderson nous propose de suivre l'évolution de cette romance bien particulière entre deux êtres qui vont progressivement apprendre à s'aimer malgré leurs différences.




Phantom Thread est une douce et agréable surprise permanente. Le film étonne tout le long par sa simplicité et sa clarté, pour ce qu'il choisit d'être et ce qu'il n'est pas. Le cinéma de Paul Thomas Anderson ne paraît ici à aucun moment parasité par une prétention débordante ou par un orgueil démesuré. Paradoxalement, le cinéaste signe peut-être son œuvre la plus subtile et ambitieuse puisque c'est la première fois qu'il s'intéresse de si près à une telle histoire d'amour et à deux personnages qu'il parvient si fort à faire exister. Cela ne tient évidemment pas qu'à eux, mais il est bien aidé en cela par deux acteurs merveilleux. Daniel Day-Lewis n'est plus à présenter, il démontre ici, pour ceux qui en douteraient encore, qu'il est effectivement l'un des plus grands et qu'il n'a pas volé les mille récompenses qui décorent son living room. Quant à Vicky Krieps, parfaite, il faut aussi saluer le choix judicieux de Paul Thomas Anderson, lui qui aurait sans doute pu faire appel à n'importe quelle vedette actuelle. La luxembourgeoise, qui illuminait déjà Le Jeune Karl Marx, dégage un naturel étonnant, elle parvient à exister, et bien plus encore, face à Daniel Day-Lewis, ce qui n'est sûrement pas donné à tout le monde. Ils forment tous deux un couple fascinant qui, à coup sûr, marquera durablement les esprits. A leurs côtés, un autre personnage remarquable, celui de la sœur du couturier, au rôle si important. Elle est jouée par un impeccable Jean-Michel Aulas, un choix osé qui nous pousse encore à saluer la science du casting et l'audace de PTA.




On peut aussi aimer le film pour ce qu'il n'est pas. Il n'est pas une lourde reconstitution historique du Londres des années 50. Paul Thomas Anderson nous plonge délicatement dans cette ambiance, sans effet forcé, sans appuyer le trait. Son histoire paraît même intemporelle. Il n'est pas non plus une fresque sur le monde de la mode, bien qu'il parvienne miraculeusement à nous y intéresser. Ce contexte est là pour créer une obsession à son personnage principal, minutieux, méticuleux, enfermé dans son travail, sa passion et son art. Il aurait pu être musicien ou que sais-je. Le choix de la mode est encore très bien vu de la part de PTA. Enfin, il n'est pas la description prévisible d'une relation amoureuse duale, en montagnes russes, entre un maître et sa disciple, un homme mûr et une jeune femme, un grand artiste bourgeois et une étrangère venue du peuple. PTA joue certes sur ce décalage, mais il le fait tout en finesse, parfois même avec un humour très plaisant (certains dialogues sont savoureux, notamment quelques joutes verbales entre les deux amants, tour à tour amusantes ou tendues). Cette façon qu'a le film d'éviter tous les clichés de ces schémas rebattus et d'y injecter de l'étrangeté et même de la folie (la fin est très déroutante) est vraiment réjouissante. Alors que les deux précédents (très) longs métrages de Paul Thomas Anderson avaient fini par nous ennuyer copieusement, celui-ci est passé à toute vitesse et nous nous y sommes sentis fichtrement bien.




Mais Phantom Thread est avant tout un film admirable pour ce qu'il est et ce qu'il nous raconte. Enveloppée dans la musique inspirée de Jonny Greenwood assez omniprésente mais guère pesante, qui colle totalement à l'histoire et à ce personnage obsessif que fait dévier de sa trajectoire toute tracée la jeune femme, la mise en scène de PTA est maîtrisée, précise et chiadée, très agréable à l’œil. Le réalisateur ne tombe jamais dans les excès, disant adieu à certains tics lourdingues que l'on retrouvait dans ses précédents films, il signe peut-être son œuvre la plus classique formellement, en osant toutefois quelques très belles choses ici ou là. Il parvient à nous émouvoir avec trois fois rien, tout particulièrement lors de cette scène de demande en mariage filmée en un lent travelling avant, se rapprochant d'un Daniel Day-Lewis revenu à la vie et d'une Vikcy Krieps sous le choc, qui savoure cet instant, le laissant durer avant de s'exprimer enfin. On espère revoir de tels moments de grâce au cinéma cette année, mais on se dit que ça n'est pas sûr étant donné le niveau ici atteint par PTA. Nous ressortons du film avec l'envie très rare de le revoir au plus vite, pour mieux nous y vautrer de nouveau, confortablement installé dans cette histoire, moins surpris par son déroulement mais plus attentif à chaque détails, délicieusement envoûté par la subtile mélodie de Paul Thomas Anderson. Ouf, nous sommes enfin en paix avec PTA !


Phantom Thread de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day Lewis, Vicky Krieps et Lesley Manville (2018)

20 janvier 2013

Lincoln

Nous accueillons aujourd'hui notre valeureux pigiste Paul-Émile Geoffroy, que nous avons envoyé à la projection presse du nouveau Spielberg, pour couvrir la sortie de ce film très attendu et bien placé dans la course aux Oscars. Son verdict :

Pourquoi un film historique ? C'est vrai après tout, pourquoi ? Pas pour le public, le grand : peu lui importe semble-t-il et il sortira probablement de la séance (en tout cas c'est ce que j'ai pu entendre) en regrettant l'époque où Abe chassait des vampires. Rappelons-nous un instant qu'à l'origine un film était l’œuvre d'un artiste, d'un créateur, d'une subjectivité, d'un individu (et de ses assistants) et posons-nous la question de la motivation de Spielberg. Coutumier du fait, ses précédentes tentatives (les Amistad!, Il faut sauver le soldat Ryan et autres La Liste de Schindler - j'évite sciemment l'Empire du Soleil) tendaient à le placer dans la catégorie de ceux qui au jeu de celui qui se touchera la nouille avec le plus d'effet préfèrent l'artisanat de l'éveil des consciences. Lincoln ne déroge pas à la règle et est un beau montage correctement représenté de l'avènement du 13ème Amendement à la Constitution des États-Unis d'Amérique : l'abolition de l'esclavage, en 1865, à quelques mois de la défaite de la Confédération des États du Sud, après quatre ans de Guerre de Sécession.




Le film ne doit donc pas seulement être jugé sur ses qualités cinématographiques mais sur l'art de son auteur à user du cinématographe pour animer la conscience égalitaire de ses spectateurs. Or des premières dépend implicitement le second et il faut bien tirer un constat à la sortie de Lincoln : Steven Spielberg n'est pas plus un grand cinéaste que John Williams n'est un grand compositeur (certains sans doute aimeraient voir s'arrêter là la sentence) dès lors que leur intention n'est pas de se faire violence. Leurs travaux depuis dix ans ont ceci d'harmonieux (à l'exception notable du Tintin d'il y a deux ans - lequel était d'une certaine façon une tentative tardive de se faire violence et d'entrer dans un futur possible) qu'ils embrassent le passé avec tant de franchise et d'amour que chacun sait sans peine où mettre les pieds : qui se souvient des thèmes écrits par Williams pour Cheval de Guerre ou Munich ? qui chérit tel plan d'Indiana Jones 4 ? qui s'est vu surpris par Le Terminal ? De Duel jusqu'à Schindler (et même Ryan), Spielberg écrivait une histoire du cinéma, époustouflait des enfants et impressionnait des adultes, jonglant entre un sérieux biblique et un insatiable besoin de parler à l'enfant qu'il était encore (et que l'on sent reparaitre devant Tintin). Lincoln est le film d'un vieil homme dépassé, mis en musique par un vieil homme dépassé, et au vu de ses objectifs humanistes, c'est regrettable.




C'est d'abord en s'abîmant dans les stéréotypes de son propre cinéma que Spielberg perd de la force. Le cliché de l'enfant si cher à ses habitudes est ici servi en triple exemplaire : Robert Lincoln (Joseph Gordon-Levitt) incarne sans intérêt aucun le jeune adulte désireux de se soustraire à l'ombre du modèle paternel, William Lincoln en enfant perdu dont le deuil ne peut être parce que la politique ne le permet pas, Tad Lincoln en prodigue petit malin posant les questions pour le spectateur, observateur silencieux. Trois caractères aussi futiles qu'alourdissants pour un film dont la durée (2h30) est un handicap certain à ses vues et qui devrait se contenter, comme sa chronologie le lui permet, de se concentrer sur l'émancipation des esclaves plutôt que sur une hypothétique biographie d'un Lincoln, que le seul mois concerné par le film ne suffit pas le moins du monde à éclairer. On aura aussi droit au regard caressant sur les opprimés, comme nous y a habitué Amistad!, et ce au détriment de vérité historique puisque la haine quasi absolue (dans quelque État que ce soit) des noirs se voit largement tamisée pour la bonne cause. On en vient même à croire que les bataillons "colorés" étaient légion en cette année 65 tant on voit de soldats de couleur, auxquels sont confiées d'importantes missions (accueillir les confédérés venus traiter de paix...), une manière aussi peu élégante de faire entendre son propos que les tractations et les arrangements de Lincoln et de son cabinet en vue de faire voter l'Amendement. Sauf que ça ne prend pas. Dès le début du film, ces deux soldats noirs s'adressant à un Lincoln spectateur du théâtre de guerre, le Caporal tournant le dos au président, récitant la fin du discours que ce dernier a prononcé quelques temps auparavant, complicité hollywoodienne factice, c'en est trop. Tout cela ne sert pas un film ayant valeur de testament autant (sinon moins) que de lettre de rappel. Pas plus que ces plans ratés jusqu'au ridicule qui accompagnent quelques transitions en fondu et notamment celui, posthume, d'un Lincoln-bougie tenant discours face à la foule. Ces sentimentalismes niais ont fait leur temps et je crois que tout le monde en a assez : les ficelles se voient bien trop pour que l'on se laisse pénétrer d'un message ni subtil ni subtilement amené. Certes l'humour peut encore aider, et la salle entière se laisse prendre à la légèreté des trois Stooges auxquels échoit la lourde tâche de convaincre suffisamment de membres de la Chambre pour que l'Amendement passe (une mention particulière à James Spader, à qui l'âge va bien au teint et que l'on espère déjà revoir en gras amuseur) et au tempérament "héroïque" de Thaddeus Stevens (le personnage le plus complet et le plus intéressant du lot, joué par Tommy "Lee de mort" Jones, en roues libres), mais là encore la subtilité est hors de propos.




C'est sans talent, bien que sans réel accroc, que Spielberg mène lentement sa barque d'un bout à l'autre du mois de Janvier 1865, sans passer par de grandes échauffourées spectaculaires (hormis une écharpade inauguratrice, la seule grande bataille de ce mois-là, celle de Fort Fisher, nous est entièrement diffusée depuis le centre des communications de la Maison Blanche) ni non plus nous dépeindre vraiment la souffrance du peuple opprimé (Amistad! suffisant). C'est un film politique, dont le coeur a trait aux manigances et aux stratégies politiciennes d'un petit nombre d'individus : il s'agit donc de parlotte. C'est dans l'air du temps, de faire passer le cinéma dans le langage : Cronenberg, Sokurov, Resnais en 2012 s'y sont essayé et n'ont pas démérité. Spielberg se brise les reins sur son personnage : Lincoln est un ex-avocat friand d'anecdotes, par lesquelles il explique ses décisions. Ce qui est une jolie façon de simplifier la tâche d'un auteur (2h30 de parlotte, même Cronenberg ne s'y est pas risqué) simplifie aussi l'art du langage qui est à l’œuvre et même l'art de la personnification du toujours-très-bon Daniel Day-Lewis mais que l'on a l'impression de voir cabotiner tant son vieux Abraham ressemble à une caricature.




Certes le message passe. Tout de même... Pourquoi faire ce film ? Faire plein feux sur l'émancipation - non, ça n'est pas ça. "Émancipation" impliquerait que le film montre des hommes et des femmes de couleur brisant leurs chaines. Disons plutôt : Faire plein feux sur une manœuvre politique (tordue, irrégulière), sur des compromis politiques, dans un but d'avancée sociale... Aujourd'hui... Serait-ce vraiment anodin ? Spielberg est-il un homme si naïf qu'il filme "oui" en pensant "peut-être" ? Je n'y crois pas. Amistad! existait, pourquoi revenir sur l'esclavagisme ? Pourquoi le faire d'un point de vue politicien ? Pour un portrait de Lincoln, ce président on l'aura compris admirable (il a aussi été l'instaurateur de l'impôt sur le revenu outre-Atlantique), pour le seul intérêt du biopic, parce que le personnage le passionnait ? Allons... Steven Spielberg n'est pas le cinéaste politique par excellence mais on sait qu'il a une conscience plutôt humaniste. Je ne puis m'empêcher de me poser la question que cache Lincoln : pourquoi ce film maintenant ?




Et quelle qu'en soit la réponse, de me décevoir du résultat. Un film qui tient la route mais dont la portée d'éveil me semble trop courte. Un film facile à suivre mais trop long. A tout prendre, un film sur l'art de convaincre par la parole devrait s'éviter l'écueil du sophisme par anecdote et se concentrer plutôt sur la magie-même du langage, comme Alexandre Sokurov, Alain Resnais ou dans une moindre mesure David Cronenberg ont su le faire ces derniers mois.


Lincoln de Steven Spielberg avec Daniel Day-Lewis, Tommy Lee Jones, Sally Field, Joseph Gordon-Levitt, James Spader et John Hawkes (2013)

18 janvier 2013

Abraham Lincoln, chasseur de vampires

Comme nous prévoyions d'aller voir le Lincoln de Spielberg au cinéma et que nous savions que ça traitait de Lincoln président durant la guerre de sécession, on a voulu savoir ce qu'il en était du Lincoln d'avant, quand il était chasseur de vampires dans le middlewest. Car avant d'être l'avocat élu par le peuple et concerné par le sort des noirs américains, Abraham Lincoln, et nous l'avons appris grâce à ce film, était chasseur de wampas, et c'est ce premier métier qui l'aurait sensibilisé au problème black. Après avoir organisé et ardemment participé à quelques "nuits de cristal" avec ratonnades de vampiros lesbos à la clé, et après s'être repenti de cette première carrière marquée par le sceau de l'intolérance, Lincoln aurait voulu mettre un terme aux persécutions raciales dans son pays, cqfd. Les deux films ont été pensés comme une trilogie et tournés en même temps dans un seul et même studio, d'où quelques scènes de plaidoirie glissées dans le film de vampires, qui cassent un peu le rythme, et, il faudra s'y attendre, de possibles apparitions de goules et de gousses d'ail dans le portrait-vérité de Spielberg. Daniel Day Lewis, sans nul doute parfait dans le rôle du Lincoln président chez Spielby puisqu'il a joué le rôle d'un esclave noir dans Le Dernier des mohicans de Michael Mann, buvait donc des coups entre deux prises avec Chris Rock, qui incarne le Lincoln chasseur à courre de vamps dans le film jumeau de Timur Bekmambetov.




Nous qui sommes souvent à côté de la plaque en matière de spin off et autres reboots, nous nous estimons bénis des Dieux d'avoir pu admirer Lincoln chasseur de vampires avant de courir nous extasier devant le biopic signé Spielberg. En effet ce n'est pas André Kaspi qui nous aurait appris ce qu'a été la vie de Lincoln avant son accession au pouvoir, ah ça non, ce n'est pas lui. Merci Timur. Et vivement la sortie de "Obama étrangleur de chats" ou de "Clinton tringleur de chiennes". Étant donné la qualité intrinsèque du film de Bekmambetov (nous restons lucides, faisons preuve ici de lucidité) il y a de très fortes chances pour que la saga Lincoln fasse partie de ces trilogies où le deuxième épisode (celui de Spielberg donc) est meilleur que le premier, avec Star Wars, Jurassic Park, Dirty Dancing et Philadelphia.


Abraham Lincoln, chasseur de vampires de Timur Bekmambetov avec Benjamin Walker, Dominic Cooper et Mary Elizabeth Winstead (2012)

3 mai 2010

Nine

Nine, dont le titre au Québec est "Neuf", est un film à voir. On l'a lancé pour bouffer devant, Félix et moi : il est resté sur l'écran 17 minutes montre en main. La séquence d'ouverture c'est quelque chose. Unique en son genre. Daniel Day-Lewis joue un réalisateur de comédies musicales italiennes pour Cinecitta, dans les années 50, un Fellini foireux. Il est en manque d'inspiration, s'assied dans un studio vide, et là il voit danser (ce qui, dans le film peut se traduire par marcher lentement et comme un tapin sur le bord de la 113) pour lui toutes les femmes de sa vie, sa reum (Sofia Lorren, filmée par un type qui manifestement ne la connaît pas et n'a pas plus de respect pour elle que je n'en ai pour lui), une critique de cinéma américaine sans charisme (Kate Hudson) et toutes les autres dames à l'affiche du film. La scène dure 6 minutes, sur la chanson la plus officiellement laide de l'histoire de la musique. Bref il faut voir cette scène pour constater les dégâts et se réjouir de connaître ce qui peut se faire de plus visiblement nul dans le cinéma, pour des millions de dollars, en toute impunité.



Le truc qui fait que les comédies musicales c'est fini et définitivement fini, et qu'Hollywood devrait arrêter d'en produire (et là je ne parle même pas de ce film-là qui est en dessous de tout), c'est que Hollywood, plus que jamais, ne monte des films que sur des stars de cinéma "banquables". Or ces gens-là ne savent ni chanter ni danser. Même en prenant 12 mois de cours intenses avant le tournage, qui feront baver les journalistes et notamment l'équipe de Denisot, on ne devient pas danseur, ni chanteur. Autrefois quand Fred Astaire dansait, c'était beau, parce que c'était un danseur. Dans Top Hat, la caméra est fixe, en plan large, et Fred Astaire a intérêt à faire le spectacle (il le faisait) parce qu'on voit ce qu'il y a dans le bonhomme avec ce genre de mise en scène. Aujourd'hui, avec la louma, les dizaines de milliards de plans qui se succèdent sans qu'on ne voie rien, précisément on voit que dalle, et que ce soit le chanteur nul à la télé ou la star Hollywoodienne au cinéma, ils peuvent être affligeants, être totalement dépourvus de contenance, 100% bidons, ne pas savoir bouger, n'avoir aucune prestance ni aucun talent, de toute façon on ne voit rien et les mouvements vertigineux de caméra font impression à leur place sur tous ceux qui n'ont aucune exigence. Le pire c'est qu'ils se croient vraiment géniaux, à tous les niveaux, tous ces abrutis. Nicole Kidman qui chante elle-même dans Moulin Rouge, et maintenant Daniel Day Lewis qui ose pousser la chansonnette, alors qu'il possède, dès qu'il tente de produire une mélodie, une voix glaçante. Et pire encore, nous autres Français, tout le reste du monde, nous trouvons ça génial ! Et on nous bassine avec les Américains si cool qui font un "show" énorme aux Oscars, qui chantent et qui dansent, qui savent tout faire. Oui ils savent tout faire, ils font tout (ils sont très professionnels, certes), ils font absolument tout très mal. Ils chantent mal, dansent mal, jouent mal, (filment mal, mais ça tout le monde le sait). Qui a déjà enduré les Oscars ? Personne. Personne sans souffrir d'entendre des chansons pourries chantées et dansées par des gens qui ne savent faire ni l'un ni l'autre mais qui se contentent d'oser, avec une outrecuidance folle, comme peuvent oser les gens beaux qui n'ont rien à perdre et à qui l'on pardonnera tout parce que les virevoltes de la caméra, les effets pyrotechniques à cent milliards la seconde et les tarés survoltés au montage emballent tout ça et rattrapent le massacre. Ces gens-là sont parfois effectivement beaux mais souvent nuls. On le sent que le film m'a mis les nerfs en pelote et que je pourrais tuer, y compris des gens qui n'ont rien fait ?



A ce sujet il y a autre chose à voir d'urgence dans les 17 premières minutes de ce film atroce. C'est à peu près entre la minute 14 et la minute 17, voire au-delà, je ne sais pas, j'ai éteint. On peut assister en direct à l'auto-sabotage d'un comédien. D'habitude, quand un acteur relativement bon devient mauvais, ça se fait progressivement, on a l'intuition de sa décadence, comme les oiseaux ces gens-là se cachent pour mourir. Là, pour une fois, ce mini-suicide artistique peut être vu en face, peut être daté, admiré à tout jamais. Parce que, croyez-moi, si vous faîtes partie des gens qui appréciaient Daniel Day-Lewis, qui le considéraient comme un grand acteur, eh bien croyez-moi, si vous regardez ce film, à la 14ème minute vous verrez un artiste se suicider, se saborder, et on assiste à ce grand bond sur une mine antipersonnelle impuissant, heureux tout de même, regardant cet acteur chanter sa propre fin et sauter sur lui-même dans un échafaudage, passant et repassant sa tête dans chaque trou de l'édifice en grimaçant et en déblatérant des conneries d'une stupidité maximale. Daniel Day-Lewis, que l'on surnomme DDD pour aller plus vite, s'en remettra sans doute. On compte sur lui.



P.S. : Au tout début du film, la première réplique de D-Day Lewis est: "On n'arrête pas de tuer son propre film. On le tue quand on en parle...". Puis il donne une chiée d'autres manières de tuer son film, que le réalisateur de cette daube semble avoir rigoureusement appliquées à son bébé. On regrette que le réalisateur de cette connerie (oui je me répète mais je ne citerai jamais son nom), n'ait pas laissé clamser son chef d'œuvre dans l'œuf. En tout cas j'aimerais avoir buté Nine en essayant d'en causer. Neuf c'est le nombre de mois que je passerai en réclusion à perpétuité pour avoir pris un selfie avec la très procédurière Marion Cotillard lors de sa montée des marches à Cannes et pour l'avoir mise sur internet. A bon entendeur !


Nine de Rob Marshall avec Daniel Day-Lewis, Marion Cotillard, Penelope Cruz, Kate Hudson, Nicole Kidman et Sophia Loren (2010)

23 juin 2008

Le Dernier des Mohicans

Avec ce film, en 1992, Michael "Da" Mann s'ouvre définitivement les portes du grand Hollywood. Et qui s'ouvre les portes d'Hollywood ne les referme-t-il pas souvent derrière soi, pris au piège par la machine infernale ? Mann signera en effet pas mal de films oubliables après ça (quid de Ali ou de Public Enemies, paumés au milieu de Collatéral ou Miami Vice, que certains tiennent pour de purs chefs-d’œuvre). En 1992, à Hollywood, se tournaient encore de grands fresques historiques, filmées avec intérêt et professionnalisme, dans un style académique assumé et honnête, avec des têtes d'affiche, de grandes batailles et des musiques imposantes. C'était même devenu une sorte d'artisanat. En 1990 Edward Zwick tournait le remarquable Glory, sur l'avènement du premier régiment de noirs dans l'armée nordiste durant la guerre de sécession, film qui allait révéler Denzel Washington au monde entier. En 1991 Kevin Costner faisait ses premiers pas derrière la caméra avec Danse avec les loups, qui longtemps après La Captive aux yeux clairs ou Little Big Man, achevait de porter sur les Indiens un regard humaniste. Soucieux de s'inscrire dans l'histoire du genre, il rappelait d'ailleurs sous les drapeaux le compositeur John Barry qui avait fait la gloire de Zoulou en 1964.




Et puis le mouvement atteignit une sorte d'apogée en 1995 avec un autre film d'acteur se mettant en scène, Braveheart, qui devait s'ériger en référence absolue du film sanglant en costume, qu'on pourrait appeler le "film de batailles historiques filmées en costard". Mel Gibson ayant calmé les ardeurs du genre, ce dernier connaîtra un coup de mou de quelques années pour refaire quelques pâles étincelles en 2000 avec Gladiator de Ridley "boy" Scott (dans lequel l'Histoire s'effaçait plus que jamais au profit du personnage de fiction) et The Patriot de Roland Magdane qui sortirent coup sur coup. Depuis le mouvement s'est à nouveau calmé, malgré quelques soubresauts ponctuels, comme Edward Zwick qui tâchait péniblement de remettre le couvert en 2004 avec Le Dernier Samouraï et un Tom Cruise en kimono cocaïné jusqu'aux pointes des cheveux. Et si le genre n'est pas mort (songeons à cette merde signée Oliver Stone qu'est Alexandre), disons qu'il a déjà connu son heure de gloire, et que cette heure de gloire s'est clairement étendue de 1990 à 1995, années durant lesquelles les grands films de cette espèce étaient à la mode et se faisaient avec passion et labeur, bien qu'à la chaîne. Le Dernier des Mohicans s'inscrit très exactement dans cette époque et la marque de toute son importance. L'histoire se situe en 1757 et raconte la guerre entre Français et Anglais dans l'État de New-York pour l'appropriation des terres indiennes. Rares sont les films qui ont dépeint ce moment de l'histoire et Michael Mann s'est acquitté de cette dette qu'avait le 7ème art en n'hésitant pas à adapter un des plus grands romans (fondateur de la littérature américaine) de James Fenimore Cooper.




Allez tournons cette page d'histoire. Soyons francs, ce film c'est celui d'un Michael Mann inspiré, en roues libres, un freewheelin' Michael Mann. Pour s'en convaincre il suffit de lancer le film et d'admirer son incroyable générique d'ouverture durant lequel, dans ce qui servira d'introduction à l'œuvre, Nathaniel "Hawkeye" (interprété par Daniel "D-Day" Lewis, encore très bel homme et piètre acteur à l'époque), s'en va chasser le daim. Avec son père adoptif (le dernier des Mohicans en question), nommé Chingachgook (rebaptisé "Chinkatchouk" en version française par un doubleur pressé de rentrer chez lui), et son frère d'adoption, surnommé "un cas", il court dans les bois à la poursuite d'un cerf. Séquence filmée à même la mousse des arbres à un rythme effréné. Dans cette ouverture Michael Mann tâche de nous rappeler que si l'on se plaint à l'idée d'aller faire trois courses au Lidl, à l'époque c'était autrement plus angoissant de penser à bouffer. Il fallait s'y prendre tôt le matin et être un Mohican rusé pour réussir à abattre un cerf en plein vol d'une balle de tromblon idéalement placée dans l'oreille. Une fois la chose faite et la musique du duo Randy Edelman et Trevor Jones apaisée (laquelle vous restera plantée dans le crane des jours durant, et avec quelle délectation !), les trois Indiens se recueillent au-dessus de la dépouille du cerf crevé et s'excusent de l'avoir tué. Mais revenons sur l'incroyable musique de ce film, mélange abracadabrant de mélodies traditionnelles irlandaises (rappelons qu'il n'y a rien d'irlandais dans le film) et de rythmes modernes ténus, pour accompagner des plans magnifiques surplombant les forêts d'Amérique prêtes à disparaître.




Pour ceux qui aiment les représentations cinématographiques de la grande Histoire qui restent dans la mémoire vive, que dire de la première escarmouche, avec Wes Studi, fameux acteur indien qui incarne ici le chef des Hurons (et qui jouait le méchant dans Danse avec les leups et plein d'autres films réclamant de méchants Indiens, mais aussi et presque à contre-emploi le rôle éponyme du fameux Geronimo de Walter Hill, avec Matt Damon, Gene Hackman et Robert Duvall, réalisé dans la même période charnière, en 1994). Notre Huron pur souche se fait passer pour un indien Mohawk histoire d'escorter les anglais et de les massacrer à coups de tomahawk, avec l'aide de ses hommes embusqués dans la forêt qui borde le chemin parcouru par la colonne dans une séquence survoltée. Du moins jusqu'à ce que Chinkatchouk, "un cas" et Daniel "Hawkeye" Lewis ne viennent les mettre en déroute pour sauver les filles du Colonel Munro et se les tirer en toute légitimité.




Que dire des scènes d'amour torrides et pourtant chastes sous les cascades des chutes du Niagara entre les damoiselles de la haute société britannique et les derniers des derniers Mohicans. Que dire de ces longs dialogues entre Patrice Chéreau (dans le rôle du général français Montcalm), ne pipant mot d'anglais et lisant à la vue de tous un vulgaire prompteur caché hors-champ, échangés avec un Wes Studi en pente douce, parlant Français comme le dernier des clébards et jurant d'arracher le cœur du Colonel Edmund "tête grise" Munro, qui s'avère être le père des deux filles que niquent depuis peu les Mohicans : pas de veine pour elles, coup de bol pour le film. Et que dire de la fin, avec le suicide de la sœur cadette qui se jette du haut de la falaise pour échapper à l'emprise du terrifiant Magua, sous les yeux de sa sœur aînée impuissante (Madeleine Stowe, en plein possession de ses moyens...), et de Chinkatchouk qui rattrape le groupe de Hurons la rage au corps, lui qui vient de voir tuer son fils "un cas" et qui, au rythme d'une musique poignante, découpe Magua en tranches en hurlant son propre nom, "Nardinamouk", imprononçable même pour lui.




Les derniers mots du film résonnent encore dans mon âme d'enfant : "Ask death for speed, for they are all there but one - I, Chingachgook - last of the Mohicans (...) And new people will come, work, struggle. Some will make their life. But once, we were here." En français ça donne quelque chose comme : "Demande à la mort de se magner, parce qu'ils reposent tous là sauf un - moi, Caoutchouc - dernier des Mohicans (...) Et d'autres peuples viendront, travailleront, en chieront. Certains feront leur vie. Mais à un moment, on était putain de là".


Le Dernier des Mohicans de Michael Mann avec Daniel Day Lewis, Madeleine Stowe, Wes Studi et Patrice Chéreau (1992)