13 novembre 2019

Sierra torride

Don Siegel à la réalisation, Budd Boetticher au stylo, Ennio Morricone à la baguette et, face caméra, Shirley MacLaine et Clint Eastwood. Pas mal. L'ouverture nous embarque tout de suite grâce au thème principal signé Ennio (thème forcément réutilisé depuis à foison), qui est génial comme du Morricone, avec ce mélange de bizarrerie et de grâce qui fait tout son génie. A l'image, c'est Hogan, Clint, mercenaire, qui chevauche pépère dans le désert et qui finit par tomber sur trois truands en train de déshabiller une nonne, sœur Sara, Shirley MacLaine. Il en dégomme deux, balance un bâton de dynamite sur le troisième pour l'obliger à lâcher la religieuse et le tour est joué. Parce que c'est une sœur, Clint accepte de l'aider encore un peu, et parce qu'il accepte de l'aider encore un peu, Sara reste une sœur. Sauf qu'elle est traquée par l'armée française pour avoir aidé les révolutionnaires mexicains, qu'elle ne craint ni le cigare ni le whisky et qu'elle n'a pas peur de mentionner son "cul". Et petit à petit les deux personnages se retrouvent liés dans la guérilla aux côtés des partisans de la révolte.




Le film, quoique très plaisant à suivre, souffre de quelques petites longueurs. Mais ce qui s'en dégage de plus agréable, c'est la sympathie palpable entre Clint et Shirley. Ici, Clint Eastwood fait du Clint Eastwood, et il le fait plutôt bien, trimballant la même dégaine plus ou moins que chez Leone (qui, le comparant à Bob De Niro, disait que Clint était un bloc de marbre et une star quand Robert était un acteur, que quand De Niro souffrait à l'écran, Eastwood geignait, que les deux enfin ne faisaient même pas vraiment le même métier). Shirley MacLaine est parfaite, réunissant en elle-même les trois rôles historiquement dévolus aux femmes dans le western : la nonne, la mère (formidable séquence où elle soigne Eastwood d'une flèche reçue près du cœur) et l'autre. Tout en parvenant à être bien plus, à être aussi touchante que drôle (et les deux à la fois plus souvent qu'à son tour, rien que dans toutes ces scènes où elle flatte sans cesse la croupe de sa minuscule mule pour la faire grimper dans la sierra - le titre original du film étant Two Mules for Sister Sara), aussi grave que pétillante, bref, aussi Shirley MacLaine que possible. Avant de voir ce film, j'avais croisé plusieurs photos de plateau où l'on voyait l'équipe, et en particulier les deux têtes d'affiche, en train de passer du bon temps, se marrer, s'amuser. C'est formidablement palpable dans le film, et tout du long je ne rêve que d'être l'ami de madame MacLaine.


Sierra torride de Don Siegel avec Shirley MacLaine et Clint Eastwood (1970)

9 novembre 2019

Le Roi

Quelle purge ! L'australien David Michôd, en lequel nous avions jadis pu croire grâce à deux premiers essais encourageants, continue sa chute dans les abîmes, en toute discrétion, sur Netflix. The King (étrangement traduit Le Roi par chez nous) était une grosse sortie pour la plateforme de distribution de vidéo à la demande et un nouveau déchet filmique de plus à ajouter à leur si triste catalogue. On annonçait pourtant du lourd, de l'épique, du costaud ! En réalité, on s'emmerde dès les tout premiers instants et on ne se sent strictement jamais concerné par ce film d'époque ankylosé au dernier degré, par ces personnages monolithiques et ce scénario emprunté qui traîne dans la boue Shakespeare et l'Histoire. C'est si long, si laborieux, si pénible... Il n'y a là-dedans aucun souffle, aucune énergie. On se fout tellement de ces intrigues de palais si platement filmées et grossièrement interprétées, vous n'avez même pas idée ! On relève un peu les yeux uniquement à l'apparition de l'impayable Robert Pattinson, d'un ridicule à toute épreuve dans la peau du vil Dauphin, Louis de Guyenne, avec son accent français improbable et extrêmement mal joué. L'acteur commet ici son premier gros accident de parcours post-Twilight, lui qui nous avait jusque là très agréablement surpris dans ses choix, chez les frères Safie ou devant la caméra de James Gray par exemple ; c'est bien la première fois qu'il apparaît autant à côté de la plaque, à ce point en roue libre.


Sean Harris, à droite du roi, adopte cette position étrange pendant tout le film. Il joue un traître.
Aux dernières nouvelles, Bobby Pattinson n'est pas mort, c'est bien la preuve que le ridicule ne tue pas.

La fameuse bataille d'Azincourt, supposée être le point d'orgue du film, est d'une terrible fadeur. Dénué de la moindre idée de mise en scène, David Michôd opte sans surprise pour le plan séquence quand il suit le roi gringalet Thimothée Chalamet se joignant à la bataille le poing levé. Cela ne fait aucun effet et on a bien du mal à y croire. La prestation de l'acteur franco-américain, très coincé, ne fait rien pour arranger les choses. Regardez de près comment il marche : il pose chacun de ses arpions à plat devant lui, selon un angle de 25°, pour un résultat désolant qui ne lui confère en rien une démarche royale (ou bien un roi qui a une taupe obèse au guichet mais, à vrai dire, tout le casting a l'air constipé). En voilà un que nous avons beaucoup trop tôt couvert de louanges... Je ne dirai rien de Lily Rose-Depp car c'est trop facile de tirer sur l'ambulance de la "fille de" qui n'a strictement aucun talent de comédienne mais qui est tout de même conviée à jouer dans de tels films sous le prétexte que sa tronche en biais rappelle vaguement ses darons. Avec l'argent de ses parents, elle devrait plutôt penser à se payer une formation qualifiante, de type gardienne de troupeau dans les estives. Un mot sur Joel Edgerton, également co-scénariste avec son ami Michôd : il s'est attribué un rôle taillé à sa mesure, celui d'un sac à vin qui meurt à l'issue de son premier combat après avoir donné quelques bons conseils au roi, du genre "Un roi qui a baisé est un roi plus serein" (authentique).


Embelli pour le rôle, Joel Edgerton ne joue pas un traître malgré ce que l'image peut suggérer. 
Lily Rose-Depp après sa première nuit d'amour avec le roi. L'actrice ne nous a pas convaincus.

On a ici qu'une envie : que ça se termine enfin. D'autant plus que, de la première à la dernière seconde, nous aurons subi ce sempiternel voile grisâtre permanent, ces couleurs ternes et effacées, ces lumières artificiellement tamisées, bref, cette photographie paresseuse et à gerber que l'on a déjà bien trop vue par ailleurs. Car, quand même, vous comprenez, nous devons avoir l'impression d'être au Moyen Âge, à cette époque où tout était si morne et décoloré, c'est bien connu ! Faut-il n'avoir aucune espèce de curiosité, d'intérêt ou de respect pour les représentations que le Moyen Âge nous a laissées de lui-même pour tomber encore dans ces sordides travers. Navrant. C'est si mauvais et chiant que cela parvient presque à rendre plus sympathique le pourtant falot Outlaw King, cette autre production moyenâgeuse distribuée par Netflix avec un roi dans le titre (pour justifier mon rapprochement hasardeux). Au moins on s'amusait un peu. Là, rien. Le prometteur Animal Kingdom paraît désormais si loin... 


Le Roi (The King) de David Michôd avec Thimothée Chalamet, Sean Harris, Joel Edgerton, Robert Pattinson et Lily Rose-Depp (2019)

7 novembre 2019

War Machine

Netflix a posé l'argent sur la table pour permettre à David Michôd de signer son troisième film avec un budget de 60 millions de dollars à la clé qui en a longtemps fait la plus grosse production de la chaîne américaine. Le cinéaste australien avait pour mission de mener à bien un projet ambitieux qui ferait office de jolie pub pour Netflix : une grande star à l'affiche d'un film de guerre satirique traitant d'un sujet encore assez bouillant, la situation américaine en Afghanistan. Brad Pitt s'est particulièrement investi dans ce film, en étant aussi producteur via sa société de prod perso, Plan B, et, surtout, en grimaçant durant tout le tournage, quitte à être victime de sacrées crampes au visage après chaque journée de travail. De mon côté, j'étais surtout très curieux de découvrir le nouveau film de David Michôd, cinéaste en lequel je nourrissais alors quelques espoirs et qui avait prouvé sa valeur en œuvrant, avec succès, dans le polar familial sentant bon l'Australie (Animal Kingdom) et le néo-western post-apocalyptique minimaliste (The Rover).




David Michôd s'essaie donc ici à un exercice encore plus risqué, celui de la comédie satirique, à charge, son scénario s'inspire du best seller du journaliste Michael Hastings, The Operators, un bouquin qui dénonce le commandement américain en Afghanistan en nous révélant l'envers du décor, les basses manœuvres et les raisons de l'échec militaire. War Machine est donc un film de guerre sans véritable guerre, qui s'occupe principalement de nous dresser le portrait du pathétique général Dan McMahon, un personnage directement inspiré de Stanley McChrystal, commandant de l'ISAF (Force internationale d'assistance et de sécurité) en Afghanistan entre 2009 et 2010 et rencontré par l'auteur du livre, ici joué par Scoot McNairy (déjà vu dans Monsters, Gone Girl, 12 Years a Slave), pour les besoins de l'écriture d'un article dédié au magazine Rolling Stones.




Bien que le général soit incarné avec beaucoup d'implication et d'énergie par un Brad Pitt méconnaissable, multipliant les tronches pas possibles et prenant une voix ignoblement virile, nous avons un mal fou à croire en ce personnage et à nous intéresser réellement à lui. La faute à un David Michôd qui ne réussit pas à poser son récit ni à trouver le bon ton. Il faut d'abord supporter cette voix off pénible (la narration du journaliste) qui ne nous lâche pas d'une semelle pendant les 20 premières minutes, à tel point que l'on a du mal à savoir quand le film démarre pour de bon, et qui revient trop régulièrement par la suite. On ne comprend pas, par exemple, la nécessité de cette énumération beaucoup trop longue qui présente, sans humour, les différents hommes entourant Brad Pitt, des personnages qui ne seront pas davantage étoffés dans le reste du film et qui serviront presque uniquement de ressorts comiques à l'efficacité très relative. A ce propos, l'espèce d'humour absurde du film ne fonctionne quasiment jamais, et c'est peut-être ça le plus embêtant.




Tout cela est bien dommage car War Machine avait un certain potentiel. Brad Pitt pourra en gonfler certains, mais il n'est pas mauvais, sort quelques bonnes répliques et réussit parfois à nous faire sourire. On sent que l'acteur fait tout son possible. Un casting imposant et quelques guest star d'envergure (Tilda Swinton, Ben Kingsley et, cerise sur le gâteau, le caméo final de Russell Crowe) ne suffisent malheureusement pas à nous captiver, et War Machine souffre aussi d'un rythme très problématique. Aucune scène ne sort vraiment du lot, à l'exception, peut-être, de ce moment où de pauvres soldats sont envoyés pour nettoyer une zone pratiquement désertique, une scène qui finit forcément mal et qui n'est pas la plus ratée tout simplement parce que, pendant un temps, la musique s'arrête, la voix off se tait, David Michôd se pose et se concentre sur ce qu'il a à nous montrer. War Machine n'est, au final, pas spécialement méprisable, mais c'est un film inoffensif et tout simplement raté.


War Machine de David Michôd avec Brad Pitt, Anthony Hayes, Topher Grace, Meg Tilly et Scoot McNairy (2017)

5 novembre 2019

John Wick Parabellum

Bon, ils tirent un peu sur la corde là, non ?... Autant j'avais pu éprouver un certain plaisir régressif devant les deux premiers volets, autant j'ai trouvé celui-ci très long et laborieux. La saga John Wick tient à bien peu de choses. Nous ne sommes jamais très impliqués émotionnellement dans ces films portés par un acteur connu pour être un type en or en dehors des plateaux, et c'est tant mieux, mais aussi pour n'avoir qu'un jeu extrêmement limité devant la caméra, et il me semble que c'est d'abord ce qui nous intéresse. Son personnage est une feuille blanche, que nous ne voyons que survivre et tuer, une ombre invincible, dont la fin nous confirme ici qu'elle ne pourra jamais mourir ni montrer le moindre signe d'affaiblissement. Après une chute terrible et quelques balles dans le costard, Wick se relève, encore et toujours, pour la promesse de nouvelles aventures à venir (suite au succès toujours plus grand, un nouvel épisode est déjà prévu pour 2021). Un chien abattu, une voiture volée... on l'a compris, ce n'était que des prétextes débiles à un enchaînement de scènes d'action plus ou moins imaginatives et chorégraphiées avec soin. Si, dans le numéro 2, la gradation par niveaux, digne d'un véritable jeu vidéo et accompagnée d'une modeste mais bien réelle inventivité formelle, était très nette et parvenait à nous maintenir curieux grâce aussi à un univers qui s'enrichissait de manière plutôt intéressante, ici, c'est beaucoup plus pauvre et redondant. Ce Parabellum commence pile poil là où s'arrêtait le précédent, en nous replongeant immédiatement dans cet univers parallèle peuplé d'assassins désormais familier. Nous retrouvons un John Wick pris en chasse par tous les tueurs du monde dans les rues de New York qu'il parvient sans trop de souci à fuir pour trouver refuge chez une vieille connaissance et continuer sa marche mortelle.




Ne cherchez pas plus de justifications scénaristiques, même accessoire et minime, à ce déluge de balles et à cet empilement d'action : il n'y en a pas, ou bien le prétexte de respecter tel ou tel ordre idiot, par loyauté envers la bureaucratie bien établie qui gouverne ce petit monde d'assassins. L'univers de John Wick est encore enrichi mais, là aussi, dans un procédé facile et lassant de superposition. Nous apprenons ainsi qu'une institution nommée la Table Haute disposant, si besoin, de sa propre unité d'élite, est à la tête de toute cette organisation bien huilée, elle a notamment le droit d'intervenir dans la gestion des fameux hôtels Continental ; au-dessus de cette table règne un Grand Maître (interprété par Saïd Taghmaoui, cocorico !) qui, du haut de son pouvoir a priori absolu sur ses sujets, a tout de même choisi de vivre dans le désert avec quelques tapis persans pour tout confort. Bref, plus on en sait, moins on veut en savoir. Le film tente vaguement de légitimer ce jeu de massacre par un romantisme naïf quand Keanu Reeves délivre ce qui doit être son plus long dialogue : face au Grand Maître auquel il demande grâce, John Wick dit qu'il veut vivre encore simplement pour pouvoir continuer à se souvenir de l'être aimé. C'est beau, un peu de poésie dans ce monde de brutes... Après une si touchante déclaration, il lui est tout de même demandé de se couper l'un des doigts et de tuer son seul ami, le gérant récalcitrant du Continental de New York (Ian McShane, fidèle au poste) afin d'effacer son ardoise auprès de la Table Haute. C'est donc encore une loyauté stupide envers un système absurde qui justifiera tout le reste, à la poursuite d'une tranquillité dont on se demande bien à quoi elle peut ici rimer.




Face à un tel néant narratif, seule une grande prise de risque en termes de mise en scène pourrait justifier ces 131 minutes de fusillades et d'affrontements en tout genre. Le seul suspense réside là-dedans : que nous réservent-ils pour la suite ? Où et comment vont-ils se battre ? Et, surtout, comment cela va nous être montré ? Hélas, force est de reconnaître que les chorégraphies sont très répétitives et la caméra de Chad Stahelski particulièrement statique et en cruelle manque d'inspiration. Rien de très impressionnant, on s'ennuie, c'est toujours la même chose. Pour ce qui est des décors, on a droit aux jeux de miroirs et de reflets habituels, déjà présents et mieux exploités dans le deuxième opus. Quand un tel film peine autant à se renouveler, il essaie pathétiquement de trouver son salut par des innovations très terre-à-terre qui passent par des détails d'importance aux yeux de l'aficionado. C'est par exemple un chien, particulièrement attiré par les services trois pièces de ses ennemis, qui va jouer un rôle clé dans l'une des scènes. Dans le même registre, on essaie de diversifier les armes utilisées : c'est plutôt sympa quand John Wick use du sabre de samouraï pour couper en deux un adversaire, ou d'un gros livre pour en assommer un autre ; c'est en revanche très ridicule quand il se sert de chevaux pour administrer des ruades sur demande. Cela passe aussi par la diversité des engins empruntés pour se déplacer : un canasson justement, que John Wick chevauche en pleine ville et au milieu des voitures, ce qui nous rappelle Schwarzy dans True Lies lors d'une scène qui avait autrement plus de gueule. On a également droit à une courte course poursuite en scooter, un passage très nul puisqu'il n'y a pas de circulation, on a juste quelques guignols les uns derrière les autres sur leurs deux roues et notre héros décidément imprenable qui les fait voltiger ou les flingue les uns après les autres, de façon particulièrement surréaliste. Cette scène apparaît en outre comme une mauvaise redite du récent actioner sud-coréen The Villainess qui nous proposait exactement la même chose mais avec une toute autre énergie.




Cela passe enfin par la diversité des nouveaux opposants ou alliés. Ici, l'antagoniste principale, qui n'en vient jamais aux mains mais qui est bel et bien aux ficelles de tout ce bordel, est une adjudicatrice de la Haute Table campée par une actrice qui a vraisemblablement été choisie parce qu'elle se présente comme non-binaire. L'idée est a priori pas mauvaise, et il est vrai qu'il est presque étonnant de voir, dans un tel film, une femme totalement asexuée, qui ne nous est pas montrée comme un simple bout de viande appétissant, bien moulé ou court vêtu. Mais en soi, la dénommée Asia Kate Dillon a une présence qui ne pèse pas lourd, elle ne dégage rien à l'écran et fait même très pâle figure. On peut espérer mieux, surtout dans des films qui ont désormais largement de quoi s'offrir les plus grandes stars ou convoquer n'importe quel revenant. Comme dirait l'autre, "il faut que le méchant soit réussi"... John Wick affronte également toute une bande d'assassins chinois à la tête de laquelle nous retrouvons Mark Dacascos, que l'on préférait quand il avait des cheveux et un peu plus d'amour propre. On sent bien que ces figurants sont plus doués et agiles que notre vedette assez lourdaude lors des scènes de bagarre, mais celle-ci finit toujours par l'emporter par la force. La dernière partie, peut-être la plus accrocheuse, met en scène le siège du Continental new-yorkais par la troupe d'élite de la Table Haute : ces derniers sont des crétins anonymes qui ne feront pas de vieux os, notamment en raison de casques ineptes que Wick ouvre facilement depuis l'extérieur pour des headshot assurés à bout portant. Enfin, on retrouve Halle Berry, qui vient faire un bout de chemin avec ses deux bergers allemands aux côtés de John Wick après lui avoir réservé un accueil glacial, dans une relation amour/haine des plus banales. Hélas, cela fait depuis belle lurette que cette actrice n'est plus un argument. On croise également Anjelica Huston, dans la peau d'une vieille femme qui nous en apprend un peu plus sur le passé de notre héros, tout droit issu de l'imagination limitée d'un pré-ado friand de jeux vidéos.




John Wick Parabellum peine donc terriblement à se renouveler et l'on a comme le sentiment que Chad Stahelski et sa bande ont foncé tout droit vers cette impasse qui s'offrait grand à eux dès les toutes premières minutes du premier film sans, cette fois-ci, parvenir à nous divertir suffisamment pour nous la faire oublier. On tient un film d'action qui continue à vouloir se prétendre pure abstraction pour essayer de brosser le cinéphile de passage dans le sens du poil, avec également quelques clins d’œil appuyés à la plus noble cinéphilie (Wick trouve refuge au "théâtre Tarkovsky", des images de Buster Keaton illuminent Time Square...), et à abreuver l'amateur d'action lambda par des morceaux de bravoure à la chaîne. Mais tout paraît trop forcé et sans grande idée : rien ni aucune espèce de virtuosité ne vient motiver ce spectacle stérile et répétitif. Le résultat est assez bâtard et ne fait que rendre plus criantes les limites de Chad Stahelski comme cinéaste d'action et la pauvreté d'une franchise qui n'est malheureusement pas partie pour s'améliorer ni s'arrêter...


John Wick Parabellum de Chad Stahelski avec Keanu Reeves, Asia Kate Dillon, Halle Berry et Ian McShane (2019)

1 novembre 2019

Dracula et ses femmes vampires

La grande idée de cette adaptation du classique de Bram Stoker, c'est d'embaucher Jack Palance pour incarner Dracula. On peut débattre du type d'homme qu'est le célèbre comte, grand lord portant beau à la voix de stentor (tendance Christopher Lee) ou chauve rabougri pâle et souffreteux tout en murmures (Klaus Kinski dans l'immense Nosferatu de Werner Herzog). Palance serait dans la première catégorie, encore qu'il apparaît ici plutôt vieux déjà, et fatigué. Mais c'est précisément un assez bon compromis. Puissant physiquement, Jack Palance, l'éternel salop des westerns et autres films de gangsters (il est inoubliable dès l'un de ses premiers rôles, dans Shane, et le sera encore dans l'un de ses derniers, en vraie peau de vache mais faux méchant cette fois, dans la comédie La vie, l'amour, les vaches), Palance c'est ce visage large, carré, émacié, ce front et ces joues comme des façades, ces pommettes intimidantes, ce nez légèrement épaté et ces petits yeux perçants, ces traits d'européen de l'est (Volodymyr Palahniuk est son vrai nom), comme tirés en arrière et douloureux, impressionnants en réalité, remodelés après un crash d'avion pendant la seconde guerre mondiale. Mais les tempes ici sont grises et les paupières lourdes. La voix de Jack Palance, aussi, est parfaite pour la prêter au maître vampire, cette voix grave toujours couverte d'un voile inquiétant.




Le seul problème, et c'est un fan du bonhomme qui le dit, c'est que je ne suis pas sûr et certain que Jack Palance fut un grand acteur. Je crois qu'il doit beaucoup à son physique, à sa silhouette, à son allure et à sa prestance. Mais en termes de jeu, Palance n'était peut-être pas remarquablement talentueux. Or, pas très bien dirigé, dans un film moins que moyen et dans des gros plans où il s'agit d'en faire un minimum et de le faire avec une extrême finesse pour dépasser le ridicule potentiel des fausses canines et du reste, le bât blesse. C'est regrettable car Palance avait la carrure. Il faut dire qu'il ne s'en sort pas si mal dans ce film raté, où les autres acteurs sont quant à eux assez mauvais et mal choisis, ce film connu pour être le premier à avoir affublé Dracula du souvenir d'une femme aimée des siècles plus tôt et retrouvée sous les traits de la belle Mina, idée absente du roman de Stoker, reprise plus tard entre autres par Coppola dans le mal nommé Bram Stoker's Dracula. Le titre français du film de Dan Curtis, qui ajoute ce "et ses femmes vampires" au Dracula original, est bien bête aussi puisque les trois goules du comte, peu présentes, n'ont ici quasiment aucune importance. Pas beaucoup plus d'ailleurs que Lucy et Mina, qui sont réduites à des poupées séduisantes et séduites, comme dans la grande majorité des adaptations de ce livre génial où ces personnages sont ô combien plus intéressants (en particulier Mina, qui insiste pour faire partie de la troupe jusqu'au bout, malgré son envoûtement, et dans ce but résiste aux tentatives de dissuasion de ces messieurs partis en croisade contre le vampire de Transylvanie). Et comme dans beaucoup d'adaptations, chez Dan Curtis, dont le scénario est pourtant signé Richard Matheson, les meilleurs scènes du livre ne sont pas filmées ou le sont très mal. Décidément, et malgré tout, on ne se souviendra que de Jack Palance, une fois de plus.


Dracula et ses femmes vampires de Dan Curtis avec Jack Palance (1974)

29 octobre 2019

Zorba le grec

Zorba le grec c'est, pour moi, et sans vouloir couper les films en quatre, un début et une fin, lumineux, et, entre, deux scènes horribles. Le début et la fin, c'est deux hommes. Entre, les deux scènes horribles, c'est deux femmes. Le début et la fin, c'est l'amitié et la danse ; entre, c'est les veuves et la mort. Le début, c'est une rencontre comme on en rêve, comme on en fait une ou deux fois dans une vie, un coup de foudre, une union consentie sans délai. Basil (Alan Bates), jeune écrivain anglais, attend le départ retardé par les intempéries de son ferry vers la Crète, où il compte reprendre l'affaire minière paternelle en mains. Il patiente en essayant de lire, assis parmi des grecs silencieux entassés à l'abri de la pluie. Alors Alexis Zorba (Anthony Quinn) arrive sous la pluie, regarde par la fenêtre, et c'est comme si Basil avait senti sa présence, comme si Zorba avait tout de suite vu et appelé le regard de Basil, par magnétisme : ils se sont déjà choisis. Puis Zorba entre et va parler à l'Anglais après avoir fait mine de le contourner. 




Il rit presque tout de suite de son grand rire sonore, un peu gênant au premier abord, communicatif ensuite. Et il y va tout droit : « I like you. Take me with you, will you ? » L'autre demande en vertu de quoi. La réponse de Zorba est sublime, qui demande en retour pourquoi faudrait-il toujours un pourquoi. Et ajoute : « Just like that. For the hell of it. » C'est une offre qu'on ne peut refuser, puisqu'elle n'a aucun sens. Et en toute logique, Basil, sans le dire encore (ça ne va pas tarder) l'accepte. Zorba se propose d'être son cuisinier, puisqu'il sait cuisiner, ou bien il travaillera à la mine, parce qu'il sait le faire (cela tombe bien), même s'il s'est fait virer de la dernière pour avoir frappé son patron (nouvelle occasion de rire). Ils demandent ensuite au capitaine du bateau si le départ est imminent. Basil constate d'un ton inquiet qu'il faudra encore attendre trois heures, et Zorba de répondre « Vous êtes pressés ? Non ? Alors qu'est-ce que ça peut faire ? » Tout le personnage est là, en rien de temps. Ils ont parlé de cuisine, ils ont fumé une cigarette, ils vont maintenant pouvoir boire du rhum. Il ne manque que la musique, mais elle est déjà là, dans la valise de Zorba, son santouri, qu'il caresse amoureusement. La seule condition à cette association concerne justement le santouri, et elle est posée par celui des deux qui ressemble à l'employé, Zorba, à son boss : pour ce qui est de jouer de la musique et de danser, c'est sa décision. C'est à dire ? C'est à dire que c'est sa liberté. Basil signe aussitôt et les voilà embarqués.





Un début pareil, de tels personnages, une telle rencontre, et c'est déjà forcément un grand film qui nous attend, à travers la promesse d'une amitié si soudaine qu'elle naît en un regard (façon Bouvard et Pécuchet) et quelques phrases entre deux personnages qui attendent le bon moment pour embarquer et se lancer, comme dans Thunderbolt and Lightfoot de Michael Cimino, ou dans L'épouvantail de Jerry Schatzberg (cf. bannière ci-dessus). Et ici aussi on se propose d'être amis for the hell of it, avec des mots pour hâter l'union, pour acter le contrat encore plus vite que dans ces autres films où l'amitié est déjà rapide mais passe par le truchement de quelques regards ou taquineries, comme Lancaster et Cooper dans le Vera Cruz d'Aldrich. Il faudrait peut-être constituer une liste de ces films-là qui déclenchent l'amitié en un clin d'oeil (beauté de cette phrase : « Plus de consigne : amitié. » qui lie au sein des tranchées Giono au russe Ivan Ivanovitch Kossiakoff, eux qui ne parlent même pas la même langue, dans l'un des plus beaux textes de Solitude de la pitié), chose plus rare que son équivalent dans la relation amoureuse, même si certains films ont su aussi rendre sublime cette évidence d'un lien immédiat et indiscutable réalisé par un énoncé performatif, comme Les Amants de la nuit de Nicholas Ray, où l'on s'accepte en mariage au bout de quelques phrases après un bref trajet en bus.


 





On comprendra plus tard ce que c'est que la danse pour Zorba, et pour ce film, qui a tout de même inventé une danse traditionnelle à lui tout seul, grâce au chorégraphe Giórgos Proviás : le sirtaki, danse de la camaraderie, bouleversante, où l'on se tient aux épaules. Danse surtout qui se pratique sur une musique dont le rythme s'accélère jusqu'à n'être plus tenable, et qui donc pousse à l'ivresse et au délire. On comprend cette danse et ce qu'elle veut dire pour le film dans une scène du milieu, qui n'est ni au début ni à la fin, mais qui en réalité est une extension, une prolongation de la séquence initiale. C'est la scène où, installés en Crète, Zorba et Basil ont pu rencontrer les habitants du village, ont pu constater l'état de délabrement de la mine qu'ils doivent relancer, et où Zorba, fort d'une idée folle, comme il le dit, est en proie au doute. Il demande donc à Basil s'il lui fait confiance. L'autre répond que oui. Zorba lui demande pourquoi, car c'est insensé. C'est comme s'il lui avait fallu tout ce temps (on est presque à l'heure de film), à Zorba, pour réaliser ce qui s'est passé dans l'introduction, le miracle de cette poignée de main unissant deux parfaits inconnus. « I might ruin you » dit-il, agacé, à Basil, qui répond aussitôt : « I'll take that chance. » Beauté de la langue anglaise à ce moment-là, pour nous français, puisque ce chance qui signifie risque sonne à nos oreilles, avec toute la joyeuse ironie qui convient à la situation, comme si l'échec annoncé par Zorba était pour Basil une véritable chance. 




« Say that again boss, give me courage. 
– I'll take that chance. »

Sous le coup de la joie immense que lui donne la confiance renouvelée de son ami, Zorba déménage ce dernier en le prenant en poids pour le reposer plus loin, déménage les meubles, jette sa veste, jette ses chaussures, frappe sur la table, fait claquer ses doigts, pousse des cris, tournoie, sort de la maison et se met à danser dans le sable jusqu'à l'épuisement, attirant à lui des villageois ahuris comme des papillons de nuit captés par la lumière et qui dansent aussi. « When a man is full, what can he do ? Burst ! » Éclater par la danse, c'est le seul moyen que Zorba connaisse quand la joie ou la peine sont trop grandes. Comme la confiance absurde d'un ami. Comme la mort d'un enfant. Dans le cours du film, la mort frappe deux fois, deux femmes. Ce sont deux scènes horribles. La lapidation d'une veuve au regard noir (Irène Papas), haïe parce que trop belle et trop libre, sorcière par le fait ; et la mort d'une autre veuve, Mme Hortense, ou Bouboulina (Líla Kédrova), qui n'a pas encore rendu son dernier souffle que déjà sa maison est violée par les vieilles pies noires, les pieuses hurlantes toutes drapées de noir du village.




A l'autre bout du film, on boucle avec la parole première, celle qui élevait la danse au rang de décision et de liberté, mais cette fois la danse est partagée. L'employé guide le boss, ou plutôt les deux amis dansent sur la plage où leur téléphérique vient de s'écrouler dans un désastre total dont ils décident de rire ensemble, d'un rire sonore et communicatif. Zorba, plus que le travail de la mine, sait faire ça, rire et danser sur des ruines. Et le film pourrait se clore sur l'ultime phrase de L'heureuse faillite de Melville : « Praise be to God for the failure ! ». Loué soit Dieu pour la faillite !


Zorba le grec de Michael Cacoyannis avec Anthony Quinn, Alan Bates, Irène Papas et Líla Kédrova (1964)

23 octobre 2019

L'Île au trésor

Bizarrement, ce téléfilm de 1990 est peut-être la meilleure adaptation du classique de R.L. Stevenson, auquel il est très fidèle. Les décors sont bien choisis (en particulier l'auberge de l'Amiral-Benbow, le fortin sur l'île, le passage sous la cascade où se manifeste la voix d'un fantôme), l'action est portée par une sympathique bande-son aux tonalités irlandaises, et surtout le casting est réussi. L'acteur le moins convainquant, c'est finalement le jeune Christian Bale dans le rôle de Jim Hawkins, un peu trop grand peut-être, un peu trop serein, impassible même, et sûr de lui, avec sa voix de basson. Le jeune acteur, qui avait déjà officié, et avec plus de talent, dans L'empire du soleil, peine aussi (mais il n'est peut-être pas seul fautif) à exprimer ce mélange de crainte et de fascination, de mépris et de sympathie, qui caractérise la relation du jeune Hawkins au vieux Silver dans le roman. Mais pour le reste des personnages, on y est. 





Outre Charlton Heston, grinçant à souhait devant la caméra de son fiston en Long John, le trio d'acteurs qui interprète le Dr. Livesey, Trelawney et le capitaine Smollet, est au poil, un certain Nicholas Amer, par ailleurs abonné aux séries TV (j'entends par là qu'il a joué dans un million d'entre elles, pas qu'il capte OCS) s'avère très bon dans le rôle du formidable Ben Gunn, mais surtout, présents tous deux quelques minutes seulement et néanmoins inoubliables dans leur rôle, Oliver Reed, dans la peau de Billy Bones, et Christopher Lee, dans celle de Pew l'aveugle, marquent les esprits (du moins marquèrent durablement celui de l'enfant que je fus).





C'est d'ailleurs le début du film qui est le plus réussi. Avec ce défilé de pirates, la bande de Flint, dans l'auberge de Jim et sa mère, et ce Billy Bones, vieux loup de mer gueulard et malade, accroché à son coffre et à son épée comme un naufragé, tout bouffi d'alcool et d'angoisse, constamment sur le qui-vive, en attente de la fameuse "tache noire" que bientôt lui remettra l'aveugle Pew. Deux beaux plans scandent cette grande introduction, celui où Bones apparaît tel un fantôme scrutant l'horizon sur le replat d'un rocher, et cet autre où Jim, Trelawney et Livesey découvrent l'Hispaniola, le navire déjà infesté de pirates qui les conduira vers l'île éponyme. C'est un plan simple, qui ne montre pas la mer comme une pure menace (ça c'était le précédent), mais comme une promesse où couve la menace. Tout le roman d'aventure est là. Dans ces deux plans. On aurait aimé en voir davantage dans le genre, mais c'est déjà pas mal.


L'Île au trésor de Fraser Clarke Heston avec Charlton Heston, Christian Bale, Oliver Reed et Christopher Lee (1990)

21 octobre 2019

Brightburn : l'enfant du mal

Voici l’œuvre collective de la famille Gunn. Cousins et frères se sont réunis plusieurs week-ends successifs pour écrire ensemble le scénario de cette abominable merde. L'idée de départ, tout bonnement révolutionnaire, était de faire un film de super-héros horrifique. Du jamais vu... Ils ont grosso mierdo repris la trame bien connue de Superman pour mieux la détourner. Ainsi donc une capsule contenant un bambin from outerspace atterrit en pleine nuit dans la propriété d'un couple qui cherchait justement à avoir un gosse. Ni une ni deux, ils décident de l'adopter et de l'appeler Brandon. Rude. Une douzaine d'années plus tard, le gosse commence à voir rouge, littéralement. Ses crises de colère foutent systématiquement la maison sens dessus dessous. Très très cons, les parents mettent ça sur le dos d'une adolescence difficile, d'une puberté mal négociée. En plus d'un caractère de cochon, Brandon se découvre également une force surhumaine et une résistance à tout, ainsi qu'une attirance inexplicable pour sa vieille capsule planquée dans le sous-sol de la grange et de laquelle émane des transmissions télépathiques qui lui intiment de conquérir le monde, rien que ça.





Avec la bénédiction du plus argenté de la famille, celui qui a réussi, l'intellectuel de la bande, James Gunn, ici crédité en tant que producteur, incroyable tocard qui passe pour un type cool aux yeux de certains en raison d'une coupe de cheveux minable et d'un parcours atypique qui l'a vu passer des petits studios Trauma aux superproductions Marvel, Matt et Brian Gunn ont imaginé cette "origin story" d'un super-vilain qui n'a strictement rien d'originale, confiant la réalisation à un yesman docile nommé  David Yarovesky. Brightburn (c'est aussi le nom du patelin où se déroule cette histoire à la con, dans le Kansas) est une énième variation autour de l'enfant maléfique comme le cinéma d'horreur en raffole depuis des lustres. Quel film a relancé la mode ? On se le demande, mais ce sous-genre fleurit de nouveau sur nos écrans, plus souvent pour le pire que pour le meilleur. Très récemment sont aussi sortis The Hole in the Ground et The Prodigy, deux titres autrement plus recommandables que Brightburn bien que tout à fait dispensables. En général, ces films sont terriblement prévisibles, avec leurs lots de scènes inévitables où l'on enquête sur l'origine du mal, où l'on consulte des spécialistes, etc, et font plus que flirter avec le grotesque lors des coups de sang spectaculaires des enfants démoniaques. Navet XXL, Brightburn n'échappe pas à la règle et se plante à tous les niveaux.





D'une bêtise à toute épreuve, le scénario bâtard de Brightburn ne nous réserve aucune surprise malgré son apparente volonté de mêler les genres et les tons. L'insertion d'éléments de comics paraît très superficielle et forcée. Il faut voir le gosse, tronche de cake insupportable, griffonner en cachette, dans la cour de récréation, un logo et un costume sur son cahier de brouillon... ou découvrir sa force anormale en tordant une cuillère au petit-déjeuner... Alors que le film se veut d'abord plutôt léger, d'un comique involontaire parfois opérant notamment dû à des acteurs aux abois (les parents, campés par Elizabeth Banks et David Denman sont d'un ridicule de chaque instant), nous sommes en revanche très étonnés par quelques effusions ultra gores lors de ces scènes où le gamin s'en prend à ses victimes. On se souvient notamment de ces plans très insistants sur des éclats de verre envoyés dans l’œil d'une pauvre femme qui essaie en vain de se les extirper (je vous passerai des photogrammes...).





Ces scènes choc sont d'une laideur inouïe en plus de pouvoir éventuellement heurter le très jeune public que l'on imagine être la cible potentielle d'un tel concours d'idioties (le seul peut-être capable d'y trouver un semblant d'intérêt pendant 90 minutes). Ces images sont si dégueulasses qu'elles nous font détourner le regard et rendent ce film encore plus détestable. C'est oublier que c'est la marque de fabrique de la famille Gunn, toujours désireuse de nous rappeler son amour pour le bis qui tache. Tristes énergumènes... Lors du générique final, des images issues de journaux télé annoncent des événements surnaturels et l'existence possible d'autres super-héros, établissant un lien avec un autre film de James Gunn, l'insipide Super tourné en 2010. Cela a seulement pour effet d'accroître encore notre exaspération et notre mépris pour toute cette sinistre petite bande, visiblement très fière d'elle. Bienvenue dans le Gunniverse... Au secours !


Brightburn : l'enfant du mal de David Yarovesky avec Elizabeth Banks, David Denman et Jackson A. Dunn (2019)

20 octobre 2019

The Clovehitch Killer

Il y a des petits films comme ça dont on a envie de vanter les mérites plutôt que de se concentrer sur leurs défauts. The Clovehitch Killer (le tueur au nœud de cabestan) est le premier long métrage du cinéaste américain Duncan Skiles, alors soyons sympa. La découverte inattendue de son film a clairement été une bonne surprise. Sorti directement en vidéo cet été dans l'anonymat le plus total, ce thriller feutré nous propose de suivre un ado de 16 ans qui se met à enquêter sur son propre père : il le soupçonne d'être le serial killer ayant sévi dans la ville il y a dix ans et qui n'a jamais été coffré. Le père en question est pourtant un chef de famille propre sur tous rapports, chrétien dévoué, à la tête de la bande de scouts du patelin. Le spectateur se doute évidemment que, sous un vernis si clean, peut se cacher un monstre comme l'Amérique pavillonnaire en regorge si l'on en croit son cinéma. Nous sommes immédiatement charmés par la façon qu'a le réalisateur de filmer cet environnement si familier, on apprécie la jolie lumière dans laquelle baigne ce film qui, comme beaucoup d'autres, s'intéresse donc à l'horreur sous-jacente de ce genre de bleds a priori tranquille.





La première partie du film est entièrement consacrée aux investigations et aux questionnements de l'ado (solidement joué par Charlie Plummer, déjà croisé dans Tout l'argent du monde), vite épaulé par une jeune fille de son âge fascinée par l'affaire. Les preuves s'accumulent contre le père mais celui-ci parvient toujours à se justifier et à nous faire douter. Ce personnage énigmatique est incarné par un impressionnant Dylan McDermott, un acteur généralement abonné aux seconds rôles de beaux gosses dans des comédies ou des séries qui, transformé physiquement, parvient ici à entretenir le trouble quant à sa réelle personnalité. Cette première partie, assez longue, s'avère plus laborieuse que la deuxième, dans laquelle nous suivons cette fois-ci le père et découvrons la vérité. Celle-ci nous est révélée le plus simplement possible, à la suite d'un basculement de point de vue fluide et bien pensé. Le film, qui jusque-là nous intriguait vaguement, parvient alors à être assez dérangeant et à capter toute notre attention.





Dans son ultime chapitre, le cinéaste choisit de rompre la continuité du récit pour nous faire retourner en arrière, sur les pas de l'adolescent que nous avions temporairement quitté. Ce choix s'avère encore une fois très intelligent et permet d'entretenir le suspense. Nous sommes même carrément scotchés à ce Clovehitch Killer durant ses trente dernières minutes. Duncan Skiles atteste d'un vrai talent de cinéaste et réussit à faire décoller son scénario en beauté, en signant un film assez étonnant et singulier. Ne rentrant jamais vraiment dans le bon gros thriller pur jus, le réalisateur inscrit davantage son premier long dans la catégorie de ces œuvres forcément troublantes qui nous invitent à nous plonger dans le quotidien d'un tueur en série, en nous plaçant dans une position malaisante face à la trivialité de ses gestes et sa normalité apparente.





Refusant le glauque et le malsain, déjouant les attentes d'un public habitué aux sensations fortes, la démarche de Duncan Skiles est tout à fait louable. Elle accouche néanmoins d'un film un peu trop sage et trop propre, sans réelle atmosphère. Malgré ces vraies qualités et ces choix malins, on ne peut s'empêcher de penser à ce qu'aurait pu être The Clovehitch Killer si Duncan Skiles était mieux parvenu à nous saisir émotionnellement. Un serial killer est passé dans ce petit bled banal des États-Unis, laissant une douzaines de cadavres derrière lui, des morts auxquels la population locale rend régulièrement hommage, mais jamais nous ne ressentons assez fort cette espèce de traumatisme ambiant. Les exactions passées du tueurs apparaissent comme bien peu de chose. Le film aurait un tout autre impact si, en plus du trouble familial central, nous ressentions également la peur des habitants, encore présente, pour ce tueur jamais arrêté.





L'autre problème, également de taille, est que nous ne ressentons aucun véritable chamboulement chez le personnage principal, cet adolescent en plein doute dont on comprend dès la toute première scène qu'il se méfie de son propre père. D'emblée, leur relation apparaît bizarre, un peu malsaine, quelque chose se trame, se sait déjà. Sans non plus passer d'un extrême à l'autre, nous aurions peut-être été plus affectés si le revirement avait été plus notable. Le réalisateur choisit de traiter du traumatisme psychologique chez les proches des serial killers, il ne s'intéresse pas aux familles des victimes mais à celle du tueur. C'est un choix assez original qui pourrait être judicieux mais qui n'a sans doute pas toute la portée qu'il espérait. Si ces différents points avaient été mieux traités, The Clovehitch Killer aurait pu être un thriller tout à fait remarquable, comme il en sort très peu chaque année. Tel qu'il est, il en reste pas moins hautement recommandable et constitue une agréable découverte. 


The Clovehitch Killer de Duncan Skiles avec Charlie Plummer et Dylan McDermott (2018)

16 octobre 2019

Amin

Trois ans après Fatima, son plus grand succès critique et public, auréolé d'un César du Meilleur film obtenu au nez et à la barbe de Jacques Audiard, Phil Faucon revient à la 3D : délicatesse, douceur et dignité. Trois adjectifs qui peuvent encore une fois caractériser son dernier film, une nouvelle histoire d'immigré où l'on suit cette fois-ci le bel Amin (Moustapha Mbengue), un homme d'une quarantaine d'années venu du Sénégal pour travailler en France sur les chantiers. Éloigné de sa femme et de ses trois enfants, qui grandissent bien loin de lui, Amin rentre au pays de temps en temps pour y rapporter une bonne partie de l'argent qu'il gagne. Au hasard d'un chantier, il fait un jour la rencontre d'une femme en plein divorce, incarnée par Emmanuelle Devos, dont il retape la terrasse avant de visiter l'intérieur.




Phil Faucon filme avec une très grande simplicité une galerie de personnages sur lesquels il porte un regard des plus humains et empathiques (seul l'ex-mari de Devos paraît sacrifié par le scénario, passant simplement pour l'empêcheur de tourner en rond). C'est un vrai plaisir de suivre un film social si juste et intelligent, à des années lumière du misérabilisme parfois de mise dans ce type de cinéma, et l'on se rapprocherait parfois plutôt d'une certaine naïveté. Un petit défaut que l'on pardonne volontiers à Phil Faucon. Le style épuré du cinéaste paraît être ici arrivé à un point de maturité, offrant quelques moments d'une surprenante sensualité lors des retrouvailles intimes ou des découvertes amoureuses et livrant même une parenthèse sénégalaise qui émerveille littéralement. Cette séquence au Sénégal constitue clairement la plus belle partie du film : au retour d'Amin en France, nous ressentons d'autant mieux le manque et le décalage que le personnage subi.




On passe donc un très agréable moment devant la dernière livraison de Phil Faucon, l'aigle-fin du cinéma français, qui aurait de nouveau mérité quelques récompenses. En périphérie de l'histoire du personnage éponyme, le réalisateur s'intéresse aussi à un autre immigré, un maghrébin ne souhaitant qu'une seule chose : rentrer au pays après sa retraite. Son destin tragique, un peu trop attendu, drape Amin d'un voile plus pessimiste et cruel. Le charme de ce film, encore une fois très concis, réside également dans son humilité. Peut-être est-ce là aussi une de ses limites... Loin de marquer au fer rouge la mémoire du spectateur, il lui laisse seulement un doux et modeste souvenir. L’œuvre de Faucon est sans doute supérieure à la somme de ses parties. 


Amin de Philippe Faucon avec Moustapha Mbengue et Emmanuelle Devos (2018)