18 juillet 2019

Queen of Earth

Couvert d'éloges par des critiques voulant absolument croire en l'éclosion d'un nouvel auteur américain (Alex Ross Perry, dont nous avions plutôt apprécié The Color Wheel), Queen of Earth a failli avoir ma peau ! Ce film essaie apparemment d'être un thriller psychologique aux accents polanskiens où deux "amies" passent toutes leurs vacances à enchaîner les prises de becs, à ressasser de vieilles rancœurs, à régler leurs comptes, à parler de leurs relations amoureuses passées, toutes tellement nocives et destructrices, vous ne vous imaginez même pas. Pour faire grimper la tension, le cinéaste accompagne la plupart de ses scènes d'une musique oppressante super naze qui rend le tout encore plus pathétique et insupportable. ARP cherche visiblement à nous mettre sur le cul avec ses plans séquences terriblement longs durant lesquels sa caméra passe d'un visage à l'autre, avec des enchaînements de très gros plans sur des actrices (Elisabeth Moss et Katherine Waterston) qui donnent tout ce qu'elles ont. Quelques moments très fugaces nous font entrevoir le petit potentiel du réalisateur. Quel dommage qu'il n'ait strictement rien d'intéressant à raconter et qu'il nous donne même envie de cracher sur ses personnages détestables !




Il est si fatiguant de les voir se déchirer, se mépriser, être si mauvaises... "Oh toi t'es qu'une fille à papa ! Heureusement que ton père était un artiste contemporain reconnu dont tu as pu devenir l'assistante, car sans ça t'aurais jamais rien fait de ta vie de merde car t'es qu'une pauv' zonarde" dit l'une. "Oh toi, tu me sors ça, mais si j'en connais une qui ne fout rien de sa vie, c'est bien toi : tu ne branles rien de tes journées et tu n'as jamais rien glandé, on est en vacances mais ça ne change rien pour toi qui, de toute façon, ne fous strictement jamais rien ! Ça doit être terrible, d'ailleurs, de se lever chaque matin et de se dire "je branle quoi aujourd'hui ? Que dalle, comme d'hab !"" lui répond l'autre. "Ohlala tu me fais trop de mal en me disant tout ça, notre amitié est trop malsaine et passionnelle, j'aime ça, pas toi ?". "Ouais, truc de ouf. Allez, on retourne au bord du lac tirer la tronche en duo ?!" "Wesh, j'te suis !" "Preum's !" Voilà en gros un aperçu des dialogues... Je m'occuperais avec plaisir du doublage français, tiens... 




Je suis réellement déçu car The Color Wheel, malgré son côté arty un peu énervant, attestait d'une certaine humilité totalement absente ici. J'avais très envie d'y croire, moi aussi, mais au bout de la 20ème minute, j'en avais déjà marre et j'ai maté le reste à cran, toujours agacé et conforté dans mon rejet total pour ce triste objet cinématographique que son auteur croit génial. 


Queen of Earth d'Alex Ross Perry avec Elisabeth Moss et Katherine Waterston (2015)

16 juillet 2019

The Guilty

Le pitch de ce film danois à succès pourrait a priori tenir sur un post-it. Asger est un flic récemment déclassé qui bosse désormais en tant que répartiteur d'appels d'urgence. Un beau soir, il répond au coup de téléphone d'une femme en panique qui prétend avoir été enlevée par son ex-mari violent. A distance, il va essayer de la sauver. Alors que nous ne quittons pas la centrale d'appels ni Asger d'une semelle, le scénario se complique néanmoins. Croyant bien faire et désireux de se racheter, Asger va prendre en charge la situation, surpassant ses fonctions malgré les mises en garde de ses supérieurs. Il ignore qu'il s'est engagé dans une course contre la montre à l'issue incertaine et qu'il s'apprête à vivre une sacrée soirée de merde à la veille de sa comparution au tribunal pour une sombre affaire de bavure policière à laquelle il semble mêlé...




Avec ses 85 petites minutes au compteur, son concept accrocheur et ses unités de lieu et de temps resserrées à l'extrême, The Guilty a les allures de ces nombreux thrillers minimalistes que l'on a vu fleurir par dizaines ces dernières années. Leurs idées de départ se résument elles aussi en une demi phrase et leur ambition est toujours de nous scotcher à nos fauteuils, en nous faisant vivre en temps réel une situation à la tension permanente, allant crescendo. Mais le jeune cinéaste danois Gustav Möller, qui signe là son premier long métrage, a un peu plus d'ambition que ça et parvient avec une certaine habileté à donner la petite épaisseur qu'il manque généralement aux autres productions de ce genre.




Son film choisit intelligemment de laisser, du début à la fin, l'action hors champ, nous laissant imaginer ce qu'il se passe à l'autre bout du fil. Se concentrant donc à fond sur son personnage principal, le scénario amène une vraie réflexion morale, pas inintéressante et plutôt efficace, qui illustre parfaitement la sentence "méfiez-vous des apparences" ou encore "l'erreur est humaine". De tous les plans, Jakob Cedergren s'en tire avec les honneurs et réussit à nuancer suffisamment son jeu pour que l'on ressente de l'empathie pour son personnage tout en ayant un regard critique sur ses choix et son attitude. Grâce à ses modestes qualités, The Guilty sort donc effectivement du lot dans sa catégorie et s'impose au bout du compte comme un petit thriller malin et adroit.


The Guilty de Gustav Möller avec Jakob Cedergren (2018)

Le Syndrome chinois

A l'heure où la série Chernobyl fait le buzz et récolte un peu partout des lauriers plutôt mérités, il est tout naturel, en tant que cinéphage avant d'être sérievore, de ressentir l'envie de se tourner vers ce que le cinéma a également proposé en termes de fiction nucléaire, en dehors de tout post-nuke. Un titre nous revient alors immédiatement à l'esprit : Le Syndrome chinois, réalisé en 1979 par James Bridges. Ce film emballant nous renvoie aux belles heures du cinéma américain de ces années-là, quand celui-ci savait encore se montrer engagé sans oublier d'être intelligent et de nous faire kiffer, ou quand le savoir-faire des uns et des autres s'alliait pour un résultat impeccable. Le Syndrome chinois n'est pas un sommet de cinoche, certes, mais c'est un vrai bon film, efficace, pro, net et sans bavure, encore très plaisant à revoir aujourd'hui.





Jane Fonda y incarne une journaliste télé ambitieuse qui, lors de ce qui devait être le tournage d'un simple reportage sur une centrale nucléaire, assiste à un incident très inquiétant que son fidèle caméraman, joué par Michael Douglas, a réussi à mettre en boîte discrètement. Porteuse de la preuve incontestable du danger de cette centrale, Jane Fonda y voit là un excellent sujet pour s'imposer en tant que véritable journaliste d'investigation, mais se retrouve barrée par la direction de sa chaîne tv, en raison d'enjeux financiers et politiques qui la dépassent, bloquant toute révélation fâcheuse... Bien déterminée à ne pas en rester là, elle va alors enquêter auprès du chef d'équipe de la centrale, interprété par le grand Jack Lemmon, afin de démêler le vrai du faux et savoir ce qu'il s'est réellement passé.





Produit par Michael Douglas, Le Syndrome chinois n'est pas un film à thèse qui chercherait bêtement à nous dégoûter de l'énergie nucléaire en nous alarmant avec lourdeur sur ses dangers. Il est plus malin que cela et parvient même à réussir son coup sur plusieurs tableaux : à travers le personnage de Jane Fonda, la place des femmes et leur désir légitime d'émancipation sont mis en avant avec un féminisme de bon aloi ; par son métier de journaliste, le jeu dangereux de médias aux pouvoirs grandissants est assez habilement critiqué ; et enfin, par le biais de son investigation sur la centrale, les dérives d'une société entièrement soumise à l'appât du gain sont pointées du doigts de par leur incompatibilité avec une maîtrise sûre et complète des technologies qui nécessitent la plus grande vigilance, ici l'énergie nucléaire, dont le potentiel cinégénique est évident. C'est par sa façon judicieuse d'aborder ces différents thèmes l'air de rien, en restant distrayant et très prenant de bout en bout, que Le Syndrome chinois impose le respect. Il faut dire que, tandis que James Bridges propose une réalisation appliquée, le tout est idéalement servi par un casting 4 étoiles en forme olympique.





Avec son pas dynamique, son brushing impeccable, ses tailleurs bien taillés et son air décidé, Jane Fonda est totalement crédible dans le rôle de cette femme pugnace qui met progressivement ses motivations personnelles au second plan pour s'impliquer pleinement dans une situation soulevant un problème bien plus global, menaçant la population. A ses côtés, Michael Douglas se fait plus discret malgré un sex appeal très actuel fait de cheveux longs et d'une barbe bien entretenue, il est étonnamment crédible dans la peau de ce cameraman volontiers tête-brûlée, aux opinions déjà bien ancrées. Mais le plus impressionnant là-dedans, c'est évidemment Jack Lemmon, très justement récompensé du Prix d'interprétation à Cannes pour cette prestation en or massif. Que dire qui n'ait pas déjà été dit ? Jeu avec ou sans ballon, placement, gestuelle, tics et tocs, regard par-dessus les lunettes, humidité des yeux, menton grelotant, sueur sur les tempes, et ce regard aux abois derrière lequel toute l'inquiétude du monde bouillonne et qui reste l'image marquante de ce film... Lemmon est parfait, enchaînant les gestes techniques avec une classe sans égale, et fait briller ses partenaires, élevant tous les autres à un niveau de jeu exceptionnel. Chapeau bas l'artiste !





Au milieu de tout ce beau monde, les seconds couteaux ne sont pas en reste, parmi lesquels l'inimitable Wilford Brimley, la véritable quatrième étoile de ce casting hors norme : un acteur que nous apprécions beaucoup aussi dans The Thing de John Carpenter, où nous garderons à jamais le souvenir de sa mine inquiète quand, après avoir fait des simulations sur l'ordinateur de la base scientifique et observé, sur un petit moniteur sans âge, les cellules extraterrestres se multiplier, il découvre stupéfait le pouvoir de la Chose et le danger qu'elle représente pour l'humanité toute entière. Mais je digresse ! Wilford Brimley, son regard de chien battu et sa moustache du tonnerre crèvent tout simplement l'écran dans Le Syndrome chinois, où il parvient avec son style si unique, à la nonchalance très calculée, à personnifier toute l'impuissance des petites mains face au mécanisme implacable d'une société qui ne tourne pas rond et fonce droit dans le mur. Il est la circonspection incarnée. Quand la caméra s'attarde sur sa tronche perplexe, pour un plan qui dure toujours une ou deux secondes de trop, aimantée par le charisme inouïe de l'acteur, on tutoie les plus hautes cimes cinématographiques.





Intelligent à tous les niveaux, mené tambour battant et porté par des acteurs géniaux, Le Syndrome chinois est un petit régal, à peine gâché par une poursuite en voitures mollassonne et quelques facilités scénaristiques dans sa dernière partie. Le film a également le mérite de se terminer comme il faut, de manière assez abrupte. Une fin qui fait froid dans le dos, dont l'ultime image réussit à englober tous les enjeux du scénario et nous laisse pétrifié sur notre canapé. Science du timing : Le Syndrome chinois est sorti douze jours avant l'accident nucléaire de Three Mile Island, le plus grave de l'histoire américaine, il trouva ainsi un écho considérable dans l'opinion et alimenta le mouvement contre l'énergie nucléaire aux États-Unis. Il est amusant de voir aujourd'hui que la série Chernobyl pointe du doigt les mêmes travers, ou quand un système poussé à son paroxysme fout à mal la terre entière...


Le Syndrome chinois de James Bridges avec Jane Fonda, Jack Lemmon, Michael Douglas et Wilford Brimley (1979)

14 juillet 2019

Damsel

Encore un western contemporain qu'on ne verra pas sur grand écran. Damsel, des frères David et Nathan Zellner, prend le chemin de la petite lucarne, à la suite, entre autres, de Slow West, Bone Tomahawk, The Keeping Room ou encore le très sympathique The Ballad of Buster Scruggs, qui, huit ans après True Grit, aurait peut-être pu accéder aux salles à son tour, le nom des frères Coen faisant foi, mais qui aura achevé sa course sur Netflix. Tant pis pour nous autres amateurs du genre, qui le voyons perdurer à travers ces films de qualité mais qui déplorons aussi de ne pouvoir découvrir ses derniers rejetons comme il se doit. Certains sont d'un niveau très moyen qui justifie une sortie directe en dvd, à l'image de In a Valley of Violence, ou plus récemment du médiocre The Kid de Vincent D'Onofrio, deux films d'ailleurs portés par ce cher Ethan Hawke, toujours beau comme un cœur, et qui vaut mieux que ça. Mais les films cités plus haut méritaient haut la main de figurer dans les programmes des salles d'art et essai, et Damsel, dans une moindre mesure, n'aurait pas fait si pâle figure à l'affiche.





Affiche que se partagent littéralement Robert Pattinson et Mia Wasikowska, comme ils se partagent le film, coupé en deux par une scène étonnante. C'est la principale qualité de ce western des frères Zellner, jusqu'ici auteurs d'une paire de films indépendants que leur dernière réalisation donne envie de découvrir. La surprise. Le film, à ce titre, ne manque pas de charme. L'histoire commence quand Samuel Alabaster (Robert Pattinson) débarque dans le grand Ouest avec une guitare, un fusil et un très beau cheval miniature nommé Butterscotch, puis met la main sur un prêtre de pacotille, ivrogne notoire (David Zellner), qui prouve que l'habit fait le moine puisqu'un curé désespéré lui a légué son costume et donc sa fonction dès le début du film, pour l'accompagner dans une drôle d'odyssée : retrouver la belle Penelope (Mia Wasikowska), une femme exceptionnelle enlevée par des brutes, la sauver puis la demander en mariage. Sauf que les retrouvailles ne se déroulent pas exactement comme prévu.





Mais cette qualité est aussi un défaut, dans le sens où nos deux compères cinéastes, à force de vouloir étonner en renversant les codes du genre, oublient parfois de donner une plus ferme consistance à leurs personnages (même si Pattinson, David Zellner lui-même dans le rôle d'un prêtre du dimanche, et surtout Mia Wasikowska s'en tirent avec les honneurs). D'autant plus que Damsel n'arrive pas franchement premier sur la photo finish des westerns qui prennent les codes à contrepied. On pense, dès la pourtant plaisante scène d'introduction, à celle de From Dusk Till Dawn de Robert Rodriguez (comparaison peu flatteuse, je l'admets), puis, de façon plus appuyée, au Dead Man de Jim Jarmusch (comparaison trop flatteuse a contrario), via le personnage de l'indien dont l'image est désacralisée, et à une bonne partie du cinéma des frères Coen, à travers plusieurs gags. Mais on peut espérer que les frères Zellner iront vers un cinéma plus personnel à l'avenir, et donneront plus d'épaisseur à des personnages déjà intéressants, évoluant déjà dans de beaux décors et de belles images, ce qui pourra aussi leur épargner quelque superficialité d'un discours progressiste et féministe ici paradoxalement à la fois forcé et en demi-teinte.


Damsel (Pionnière) de David et Nathan Zellner avec Mia Wasikowska, Robert Pattinson, David Zellner, Nathan Zellner et Robert Forster (2019)

11 juillet 2019

Le Roi Lion

On l'a vu au cinéma. Et on n'en avait déjà rien à branler. Pourtant c'était "l'histoire de la vie", rien que ça... Et puis les graphismes autour de la tagline sur l'affiche, ma-gni-fique... Une gueule ce faisan ! Mais ça n'a pas pris, on n'a pas mordu à l'hameçon. Rien à battre. La seule chose qui nous a marqués, c'est la séance de ciné elle-même, faite d'événements plus ou moins heureux, pour l'un comme pour l'autre... A l'époque, quelques poignées de kilomètres nous séparaient, mais un destin commun, déjà, nous liait. L'un comme l'autre, nous avons passé un mauvais moment devant ce film, que nous sommes allés voir à une époque où les mots "libre" et "arbitre" n'avaient aucun sens pour nous (aussi nos carrières respectives de minimes dans nos clubs de foot locaux ont-elle tourné court). On décidait à notre place. Non seulement de la quantité de miel tartinée sur le bout de pain du matin, mais aussi du film à voir à 16h, et de la tenue à porter pour cette sortie : qui du survêt en velours violet de la tête au pied, qui du sweatshirt Waïkiki dix fois trop grand qui servait aussi de couette pour le coucher.


 La mythique scène d'intro, où Muphasa annonce fièrement la naissance de son petit héritier Simba, sur l'air du "Circle of life" interprété par Carmen Twillie associée à Labo M.

L'un de nous ne se souvient que de deux choses. D'abord que son père a dormi de façon très sonore, empêchant la moitié de la salle d'entendre les dialogues de la sublime VF (portés par les voix des immenses stars du grand écran hexagonal : Dimitri Rougeul, Emmanuel Curtil, Morganne Flahaut, Jean-Philippe Puymartin, Michel Prud'homme et Manu). Le paternel a écrasé dans son fauteuil, les poings fermés hissés devant le menton, en danseuse sur son siège, tanguant sur ses appuis tel un boxeur dans son coin de ring, ronflant tous ses morts de la première seconde à la dernière, recouvrant les décibels du dolby surround, coinçant la bulle, fumant Morphée du sommeil du juste, pour finalement ouvrir un œil lors du hurlement du générique final signé Ali Farka Touré, et clamer avec fierté : "C'était bien, fils !"


 La terrible séquence de la mort de Muphasa, qui rend l'âme piétiné par un troupeau de bisons après avoir été poussé sur leur passage par son propre frère, Scar, dit le fumier.

Autre souvenir de cette séance, le gros coup de pied au cul reçu dans les escaliers guidant vers la sortie de la salle, le genre de coup de pied au cul qui fait si mal qu'il coupe le souffle pendant un bon quart d'heure (un petit coup de pied au cul pour l'humanité, mais un gros coup de pied au cul pour l'homme - le genre qui t'expédie Ryan Gosling en orbite), administré par le spectateur assis derrière, qui s'est contenté de le justifier par ces mots : "J'ai jamais loupé un Disney, mais c'est le premier que je vois à travers un sweatshirt Waïkiki, CONNARD".


Scar, fier de son coup...

Parmi les rédac' chefs de ce blog, victimes de ce film, le deuxième a aussi un souvenir venu de par-devers lui, au moins tout aussi douloureux. C'était le jour de sortie du foyer d'hébergement "Le Petit bois", avec un personnel encadrant qui voyait cette sortie comme une petite parenthèse dans la journée pour souffler un brin et lâcher la bride. Sur le siège de derrière, un type, une ombre hululant, s'est servi du crâne d'enfant placé devant lui comme d'un tam-tam à la peau bien tendue et au son pur. Cet individu, le Verbal Kint de Pertuis, n'avait certes pas toute sa tête mais un sacré sens du rythme. 90 minutes de percus endiablées, à être pris pour un djembé. Tout cela est vrai. On pourrait croire qu'on embellit, qu'on sort encore des "mythos", mais c'est la pure et stricte vérité. Demandez autour de vous.


Pumba, Timon et leurs potes chantent Hakuna Matata dans le remake sorti cet été, un film "visuellement parfait".

Nous n'irons certainement pas voir le remake signé Jon Favreau (si Jon Favreau a signé quoi que ce soit dans ce gros merdier de pixels morts...). Dans 30 ans on se souviendra sans doute autant de Jon Favreau que de Roger Allers et Rob Minkoff (qui c'est ? Matez la ligne ci-dessous pour un indice).


Le Roi Lion de Roger Allers et Rob Minkoff avec beaucoup de doubleurs noirs, le film se passant en Afrique, filez-moi un mouchoir... (1994)

8 juillet 2019

Le Chant du loup

Ce film-là a fait le buzz à sa sortie. Beaucoup ont exulté devant ce qui a été désigné comme une immense réussite pour le cinéma français, la preuve incontestable et tant espérée qu'il est bel et bien capable de rivaliser avec les américains et de produire un film d'action de haute volée. Bon... Avouons que Le Chant du loup se regarde avec un certain plaisir et sait nous tenir en haleine du début à la fin. Premier long métrage en tant que réalisateur d'Antonin Baudry, il est une tentative audacieuse de film de sous-marin, que l'on peut effectivement saluer. Mais sachons raison garder. On est à des années lumière du chef d’œuvre du genre, l'éclair de génie de Wolfgang Petersen sorti en 1981 et film de chevet de tonton Spielberg : Das Boot. Si Le Chant du loup se mate sans souci et dépasse allègrement les productions merdiques chapeautées par Besson, cela reste du pipi de chat qui est loin d'être un vrai bon film et a aussi de quoi foutre sur les nerfs.




Dès la première scène on sent bien toute la volonté d'Antonin Baudry, qui a passé une demi journée dans un sous-marin pour les besoins du film, de coller au plus près du réel en nous immergeant dans l'ambiance à bord d'un tel engin, avec le jargon militaire et tous les codes absurdes qui vont avec. On commence par y croire et cette introduction prometteuse fonctionne plutôt bien. Mais pourquoi montrer de façon si appuyée que tout ça, c'est du sérieux, si c'est pour enchaîner ensuite les incohérences grotesques et les péripéties débiles ? Il serait laborieux d'en faire l'inventaire et elles rapprochent davantage ce film d'un épisode quelconque de la série 24 que d'un véritable classique du cinéma de guerre... Si le scénario de Baudry parvient à nous maintenir alertes, il finit surtout par briller par ses faiblesses et son inconséquence. Après tout, nous aurons simplement suivi les mésaventures d'une bande de tocards particulièrement doués pour se foutre dans la merde tout seul comme des grands, allant jusqu'à risquer de plonger l'humanité toute entière dans l'apocalypse nucléaire suite à une idiote erreur d'appréciation...




Fier de son casting ronflant, Le Chant du loup nous propose une belle collection d'acteurs ravis d'enfiler l'uniforme, une galerie de tronches plus ou moins cassées censée symboliser peut-être la diversité des rangs qui composent notre marine nationale. Ils sont tous d'un sérieux si plombant qu'il confine au ridicule, à l'instar de Mathieu Kassovitz et Reda Kateb, quand ils ne sont pas simplement très très mauvais (Omar Sy, dont chaque réplique sonne faux !). On ne croit pas une seconde en l'espèce d'amitié fraternelle et de camaraderie infaillible que Baudry essaie d'installer entre eux. Quand Omar Sy adresse un dernier salut militaire des plus solennels à son collègue Reda Kateb, avant que leurs chemins ne se séparent, on se dit qu'un truc n'a pas fonctionné tant on se concentre exclusivement à décortiquer la gestuelle risible de l'acteur césarisé. Le sacrifice de son personnage est un autre moment assez gênant, où l'héroïsme supposé laisse place à l'humour involontaire. Toujours au rayon comique : les mimiques de François Civil quand il se creuse les méninges pour deviner l'origine de tel ou tel son évoquent directement Ace Ventura, ce qui pourrait être une fort belle référence si le film ne se voulait pas aussi sérieux.




Autre motif d'exaspération intense : l'histoire d'amour minable que croit bon de nous asséner Antonin Baudry entre son jeune militaire à l'oreille d'or (François Civil, doué des dons de The Sentinel, ce qui lui a aussi permis d'être à l'affiche de 36 films en 2018 et 2019) et une jeune bibliothécaire d'origine allemande dont on aurait préféré qu'elle reste au pays (Paula Beer, en réalité un panaché tiède, une potiche d'abord présente pour nous faire croire en l'ampleur internationale du projet). Toutes leurs scènes de couple, de leur première rencontre rapide à leurs retrouvailles soit disant poignantes en passant par leurs ébats amoureux embarrassants, sont dignes d'un mauvais feuilleton télé. On peine à croire, encore une fois, à la vérité de leurs sentiments, eux qui se connaissent seulement depuis une soirée et qui ont d'abord eu comme point commun une irrépressible envie de niquer.




Côté mise en scène, rien à signaler. Réussir un film de sous-marin n'est pas chose facile et on ne s'improvise pas grand cinéaste d'action. S'il a côtoyé les grands cons de ce monde quand il était conseiller de Dominique de Villepin, Antonin Baudry n'a pas un cv impressionnant côté ciné. Il fait ici tout son possible pour faire illusion, sans jamais prendre de risque. Les rares explosions sous-marines en CGI sont assez laides, à tel point qu'elles nous sortent du film et nous rendent de nouveau nostalgiques du classique de Wolfgang Petersen. Le suspense final qui se veut insoutenable repose hélas sur un postulat absurde et tient seulement parce que l'on se demande jusqu'où l'apprenti cinéaste osera aller : ses matelots du dimanche provoqueront-ils la fin du monde ? Et combien des grands noms du casting resteront à jamais prisonniers de leur sarcophage d'acier ? Les réponses sont décevantes, évidemment.




Avec près de 2 millions de spectateurs en salles, Le Chant du loup est un succès tout de même compréhensible vu la concurrence moribonde et le niveau actuel des productions de ce genre. Les critiques devraient toutefois se montrer plus mesurées et signaler qu'il s'agit là d'une réussite toute relative et au mieux très modeste, bien loin de rejoindre les grands titres de ce sous-genre cher aux cinéphiles désireux de vivre des expériences tendues et claustrophobes. Bon, moi je vous laisse, je m'en vais revoir Das Boot


Le Chant du loup d'Antonin Baudry avec François Civil, Reda Kateb, Mathieu Kassovitz, Omar Sy et Paula Beer (2019)

26 juin 2019

Comizi d'Amore

Présenté au festival de Locarno en 1964, Comizi d'Amore est un documentaire de Pier Paolo Pasolini fondé sur le principe du micro-trottoir, à la manière des Chroniques d'un été, où Edgar Morin et Jean Rouch posaient aux Parisiens cette question terrible : "Êtes-vous heureux ?", ou du Joli mai de Chris Marker, respectivement tournés en 60 et 62. Ici, entre une poignée d'entretiens avec l'écrivain Alberto Moravia et le psychologue Cesare Musatti, autour d'une table de jardin, où Pasolini leur fait part de son projet, de ses doutes, de ses échecs et de ses conclusions tout en leur demandant de l'éclairer, le cinéaste se promène dans toute l'Italie avec un micro et une caméra pour interroger les Italiens non pas tant sur l'Amore que sur le sexe. Le film s'ouvre avec une très belle séquence, l'interview de plusieurs groupes d'enfants, auxquels Pasolini demande comment l'on fait les enfants. Il y a ceux qui savent, ou croient savoir, mais sont un peu timides pour l'expliquer et se réfugient dans un sourire gêné, et puis ceux qui parlent plus volontiers et convoquent la sacro-sainte cigogne venue déposer les bébés près de leur mère, à Naples, dans des paniers en osier.




Le film se découpe ensuite en plusieurs "recherches", qui le conduisent des plages romaines aux plages toscanes, en passant par les plages milanaises ; des ouvriers à la sortie d'une usine aux bourgeois sur leurs transats ; des paysans sur leurs terres aux étudiants devant l'université en passant par des messieurs puis des prostituées sur les trottoirs d'une ville (à propos de la loi interdisant les maisons closes), une équipe de foot ou les passagers d'un train. Et tout du long, interrogeant tous ceux qui veulent bien s'approcher de lui et parler dans le micro, Pasolini pose plus ou moins les mêmes questions (avec une substantielle parenthèse accordée à la question de l'homosexualité, que Pasolini présente à ses interlocuteurs comme "le sexe anormal", et qui inspire tantôt pitié, tantôt dégoût), sur l'importance du sexe dans la société italienne, sur l'inégalité entre les filles et les garçons face à ce problème, sur la liberté éprouvée par chacune et chacun, sur le Donjuanisme et la bonne vie de famille, ce qui le conduit à envisager le sexe tantôt comme plaisir, comme honneur, passe-temps ou devoir.




Mais si le film de Pasolini est moins réussi, et partant moins mémorable que ceux des cinéastes auxquels nous l'avons comparé, c'est qu'il souffre de ce qu'on pourrait appeler, si le film se voulait une véritable enquête de sondage (ce qu'il n'est pas, et "comizi" se traduirait plutôt par quelque chose comme "discours", sauf erreur), quelques "biais". D'abord, les questions posées par le cinéaste sont souvent très orientées dans les termes, et ne laissent pas toujours une grande latitude aux interrogés. Ensuite, Pasolini, très, trop présent, a souvent tendance à couper la parole aux gens pour les relancer d'une autre question, plus ou moins complexe, alors qu'on sait qu'il faut parfois du temps, des blancs, pour obtenir une plus grande vérité, surtout sur un tel sujet (plusieurs personnes, face aux questions quelques fois retorses du cinéaste, répondent qu'ils ne sauraient pas s'expliquer, or ils le sauraient peut-être avec plus de temps pour essayer). Enfin, les gens sont presque toujours (à quelques exceptions près, comme cette dame qui semble particulièrement épanouie sexuellement avec son mari) questionnés en groupes, ameutés autour du micro et de la caméra, ce qui certes donne un aspect convivial au film, et qui parfois a des vertus (comme celle de confronter la parole des jeunes et des vieux, des filles et des garçons), mais qui, sur un thème aussi intime, est souvent voué à l'échec. Difficile de s'exprimer librement quand dix paires d'oreilles sont à l'affût, et quand le discours de celui qui précède au micro fait force de mètre étalon, de modèle facile à calquer. Cet échec, Pasolini le constate à mi-parcours auprès de ses deux amis écrivain et psychologue, et le déplore, sans véritablement changer de mode opératoire.




Comizi d'Amore est néanmoins intéressant en particulier dans ce qu'il révèle de la géographie sociale italienne de l'époque. Plus Pasolini s'enfonce dans le sud, plus les tenants des codes d'honneur misogynes et patriarcaux, des traditions et de la religion (avec à la rescousse le sempiternel : "c'est comme ça, ça a toujours été comme ça") s'affirment et se galvanisent, sans parler de la Sicile, où le simple fait de parler à une femme, ou d'en voir une aller seule dans la rue, est un scandale. On perçoit bien, malgré tout, les changements à l’œuvre au mitan des années 60, où le discours des jeunes et des vieux s'oppose sans cesse, et les jeunes filles osent dire, seules et entourées de gens qui viennent d'affirmer le contraire, qu'il est souhaitable que les temps changent et que les femmes soient plus libres. Le documentaire est aussi intéressant en général, dans la mesure où toute captation des voix, des visages et des paroles d'enfants, d'adultes, de vieilles, de vieux, de femmes et d'hommes de tous milieux sociaux autour d'une question relativement large, permise et enregistrée par un regard sensible, a des chances de devenir passionnante. Ces chances s'accroissent sans doute avec le temps et un peu de recul, mais sont déjà grandes à l'origine, et à l'heure où le micro-trottoir débile et inutile fait les choux gras d'un certain journalisme paresseux, il ne serait peut-être pas inutile que nos cinéastes, dans les pas des Marker, Rouch et Pasolini, et à l'image de Claire Simon avec Le Bois dont les rêves sont faits (2016) ou Guillaume Brac avec L'Île au trésor (2018), continuent à capter les voix de nos contemporains.


Comizi d'Amore de Pier Paolo Pasolini, avec Alberto Moravia, Cesare Musatti et des italiens (1964)

20 juin 2019

Nevada Smith

Je n'ai pas grand chose à dire sur Nevada Smith, mais étant co-rédac en chef de ce webzine, je publie. Ce qui me plaît dans ce western de Henry Hathaway sorti en 66, c'est surtout la première demi heure, où le personnage éponyme voit débarquer trois types à cheval, à quelque distance de la maison de ses parents sise dans les collines, leur indique gentiment où elle se trouve, puis se rend compte qu'ils n'ont pas l'air d'être les vieux amis qu'ils prétendent, part à leurs trousses mais arrive trop tard, découvrant que son père et sa mère, une indienne Kiowa (cela aura son importance par la suite, et justifie les mocassins que la star porte jour et nuit d'un bout à l'autre du film), viennent de se faire zigouiller, et que les trois bandits ont déguerpi. A partir de là, de ce crime sordide commis au nom d'un prétendu trésor, de ce véritable massacre (et, à l'image, déjà insoutenable, d'un des tueurs lacérant lentement le dos de l'indienne au couteau, se substitueront ensuite les propos du fils décrivant le spectacle de la mort de ses parents, parlant de corps entièrement écorchés, coupés en deux...), Max Sand, qui ne se fera appeler Nevada Smith que dans la troisième et dernière partie du film, n'aura de cesse que d'obtenir sa vengeance. Un crime originel, puis trois tueurs à abattre, quatre grandes parties en tout. Mais le film est un peu long pour ce programme (deux heures, et des vengeances qui, au fur et à mesure, prennent de plus en plus inutilement leur temps), et la meilleure part est, à mon sens, la première, qui précède lesdites vengeances.




Ce qui me plaît dans cette introduction, c'est la panoplie de gestes étranges que déploie Steve McQueen. Ca commence doucement, quand un brave type veut l'empêcher d'entrer dans sa maison, où gisent les cadavres de ses parents, et fait tomber le pauvre Max, qui s'accroche des deux mains au rail des charriots de la mine d'or, s'agrippant comme il peut pour se dégager et entrer coûte que coûte chez lui, voir ce qu'il en est.




Juste après, McQueen ressort de la maison, dévasté, fixant ses mains en sang qu'il va laver dans l'abreuvoir, puis il y retourne pour verser de l'alcool sur le plancher et mettre le feu. Alors il se met un peu plus loin et s'accroupit dans une drôle de posture pour regarder la maison qui part en fumée. Ensuite un couple d'amis s'approche, tente de le consoler, et conseille à Max de ne pas chercher à se venger. Celui-ci n'écoute pas et part à la poursuite des meurtriers. Il aperçoit alors trois hommes qui bivouaquent près d'une rivière, descend discrètement de cheval, s'approche et les braque en posant son fusil d'une drôle de façon sur une branche d'arbre, dans un geste qui paraît très maladroit.






Maladroit ou pas, le geste n'aboutit pas puisque le temps de régler la mire, Max s'aperçoit qu'il a choisi un poste de tir idéal pour canarder les chevaux des malfrats, mais pas les malfrats... Le temps de changer de plan, un des trois types surgit derrière Max et lui donne un coup. Ce dernier bondit alors sur son agresseur et commence à lui bouffer une oreille, avant de sauter sur un deuxième assaillant comme un chien enragé et de le frapper en écartant les deux bras pour rabattre ses poings en même temps sur les oreilles du malheureux, tel un gorille déchaîné. 





Finalement, les trois types n'étaient pas ceux qu'il cherchait. Max se réveille au petit matin,découvrant que les étrangers, qui lui ont tout de même offert une part de leur repas, sont partis sans lui mais avec son cheval et son fusil. Notre jeune homme va alors errer dans le désert, se restaurant de cœurs de cactus. Il tentera ensuite de braquer un marchand d'armes, Jonas Cord (Brian Keith), qui se jouera de lui, puis le prendra en pitié en découvrant son passé et son projet et lui apprendra à tenir une arme, à tirer, à jouer aux cartes et à boire du whisky, devenant un véritable mentor pour lui.




Et c'est là que le film devient moins intéressant. Parce que Max Sand commence à maîtriser ses gestes, commence à ressembler à un vrai héros de western, et que par conséquent Steeve McQueen n'a plus grand chose d'étonnant à faire, n'a plus beaucoup de ces attitudes corporelles inédites, de cette liberté de mouvements, de ces gestes maladroits, inattendus, géniaux qui faisaient le prix des premières scènes. Le personnage quitte sa précipitation, sa naïveté juvénile et son inadaptation constante, toutes dictées par sa rage insensée, et toutes créatrices, en termes de jeu, d'une corporéité décalée, brutale, fascinante, pour aller vers des calculs froids, des gestes policés (quand bien même ils sont ceux d'un tueur), et une détermination sans affects (même un bon prêtre ne parviendra pas à détourner Nevada Smith de son objectif), qui rendent le personnage beaucoup moins intéressant et enferment le film dans le classique scénario de la vengeance méthodique.





Quelques scènes sont tout de même très réussies dans ces trois grandes parties de chasse à l'homme. Notamment celle où Max affronte sa première cible, Jesse Coe (interprété par ce bon Martin Landau), le confrontant dans un corral où il manque se faire piétiner par le bétail qu'il a lui-même libéré. Juste après ce contretemps, l'ennemi, Jesse, menace Max avec un couteau. Le jeune justicier, qui n'en est qu'au prémices de ses apprentissages, se retrouve alors perché sur les clôtures, passant de l'une à l'autre pour éviter la lame de son adversaire dans une danse aérienne qui donne à McQueen une chance supplémentaire de nous amuser mais surtout de nous déconcerter (au moins autant que son rival). Il sort vainqueur du duel, mais blessé, et se refera une santé dans le camp indien de Neesa (Janet Margolin), la prostituée Kiowa qui lui avait filé le tuyau permettant de dénicher le premier des trois assassins de ses parents et à qui il reprochera d'avoir troqué ses mocassins contre des chaussures vernies à talons. 




D'autres scènes plaisantes suivront, comme celle de la fuite du camp de prisonniers où Max a fait en sorte d'être détenu pour mettre la main sur son deuxième sbire. L'évasion se fait à bord d'une pirogue, en plein bayou, où Max côtoie le malfaiteur en question et Pilar (Suzanne Pleshette), une ouvrière qu'il a promis d'épouser et qui meurt, mordue par un serpent, furieuse d'avoir servi de rouage dans le triste plan vengeur du traitre dont elle enrage de s'être entichée. La scène est belle, mais on regrette tout de même de n'être bouleversé que par  la mort de Pilar, et de se moquer un peu de ce Max Sand trop radicalement devenu Nevada Smith, un tueur indifférent, aux gestes mécaniques, qui ont gagné en efficacité ce qu'ils ont perdu en pouvoir d'éclat et d'émerveillement.


Nevada Smith de Henry Hathaway avec Steve McQueen, Suzanne Pleshette, Martin Landau, Janet Margolin, Brian Keith, Karl Malden et Arthur Kennedy (1966)

18 juin 2019

Thunder Road

Thunder Road est le premier long métrage de Jim Cummings. Très remarqué à sa sortie, récompensé à Deauville et dans quelques autres festivals, il s'agit du prolongement d'un court-métrage déjà acclamé de l'acteur-réalisateur correspondant ici à la scène d'introduction. Filmée en plan séquence, celle-ci nous montre le personnage principal, Jim Arnaud, un flic émotif et un peu simplet, prononcer une interminable et étrange oraison funèbre en hommage à sa défunte mère. Cette introduction tragi-comique a le mérite de nous placer d'emblée face à la personnalité bizarre de cet officier de police au bord de la rupture. Elle annonce sans ambages le ton très particulier du film, que Jim Cummings, dans un numéro d'équilibriste risqué, parviendra à tenir jusqu'au bout. Nous suivrons ensuite les déboires de ce personnage toqué qui s'apprête à traverser une période particulièrement difficile de sa vie, devant donc à la fois gérer la mort de sa mère, son divorce et la garde de sa fille.




Entre rires et larmes, Jim Cummings s'avère assez agile et manie plutôt bien le mélange des registres, nous faisant tour à tour passer d'une légèreté amusante, avec quelques détails comiques franchement réussis, à des moments plus sérieux et quasi dépressifs, où nous ressentons une vraie pitié pour son personnage. "Written, directed and performed by Jim Cummings" précise la première ligne du générique final, pour bien insister sur la véritable performance livrée par le cinéaste, qui porte littéralement son film à bout de bras, quitte à pouvoir être accusé d'un brin d'égocentrisme. Jim Cummings livre une sacrée performance, il faut le reconnaître, évoquant parfois le talent d'un Jim Carrey pour passer d'un registre à un autre avec le plus grand sérieux, sans sacrifier la crédibilité de son personnage. Bien au contraire : il parvient à donner vie à un drôle d'énergumène qui n'a pas l'air d'être une petite fabrication amusante de scénariste mais qui prend peu à peu une réelle épaisseur.




Reconnaissons toutefois que Jim Cummings est peut-être un peu trop dans la performance, justement, nous donnant à admirer toute sa maîtrise de façon un poil ostentatoire lors de longs plans où il vit son rôle à fond les ballons et passe systématiquement par un très large éventail d'émotions. Mais quand bien même l'acteur-réalisateur doit beaucoup aimer se regarder, il n'en reste pas moins véritablement bluffant et doté d'un grand talent. Nous verrons, en gardant un œil attentif à sa carrière, s'il parviendra par la suite à s'intéresser à autre chose qu'à lui-même. Son film souffre peut-être aussi de son démarrage en fanfare : s'il parvient à être régulièrement drôle, avec notamment quelques dialogues imaginatifs et parfaitement placés, Thunder Road s'essouffle un brin et peine à maintenir la cadence. Rien de plus logique et il s'agit là d'un défaut mineur avec lequel on fera preuve d'indulgence, comme avec le reste.




Car il y a là un ton singulier, une vraie personnalité et une espèce de sincérité qui sauvent clairement la mise et permettent au film de ne faire que flirter avec les travers habituels, et insupportables, de ce cinéma indé estampillé Sundance qui lui tendaient pourtant grand les bras. Au bout du compte, Thunder Road est un premier film très encourageant qui, en plus de nous dépeindre le portrait d'un père en devenir, à une étape décisive et charnière de son existence, réussit aussi à nous dépeindre, en creux, une fort belle amitié, celle qui le lie à son collègue flic, toujours fidèle au poste et filmé avec une délicatesse touchante. Nous espérons à présent que Jim Cummings ne sera pas l'homme d'un seul film et qu'il saura puiser vers d'autres ressources pour nous surprendre de nouveau à l'avenir.


Thunder Road de et avec Jim Cummings (2018)