20 mars 2019

Triple frontière

Après Margin Call, qui s'intéressait aux coulisses de la crise financière de 2007, All is Lost, métaphore aquatique d'une société capitaliste à la dérive, et A Most Violent Year, qui nous dépeignait la chute d'un entrepreneur mafieux obnubilé par ses rêves de grandeurs, voici donc donc la nouvelle démonstration, par l'absurde, des vilains tours que peut jouer la cupidité, signée J.C. Chandor. Cette fois-ci, le réalisateur cherche à nous scotcher à nos fauteuils en nous livrant un film d'action et d'aventure, à l'ancienne, mettant en scène des mercenaires, des soldats, des hommes de terrain, réunis pour une ultime mission, avec du Metallica en fond sonore pour les accompagner. Le casting musclé annonce lui aussi la couleur. Ben Affleck, Charlie Hunnam... Ils ne sont pas connus pour leur talent de comédien, certes, mais ils peuvent sortir les muscles si besoin. Dans le premier rôle, on retrouve un habitué du cinéaste, Oscar Isaac, qui parvient à convaincre toute la petite bande de mener une opération commando dans la zone dite de la « triple frontière » (quelque part en Amérique du Sud). Leur mission : braquer la résidence surprotégée du narcotrafiquant qui règne en maître sur la région pour mettre à mal son petit commerce et, accessoirement, lui dérober son important pactole. Lors de ladite opération, la découverte d'un magot encore plus impressionnant que prévu va perturber nos hommes qui, préparés à tout sauf à ça, vont faire n'importe quoi pour emporter un maximum de dollars à la maison. Ce sont des débiles profonds.




Ramener tout cet argent au pays d'Oncle Sam s'avèrera bien plus compliqué que prévu, d'abord en raison de son poids considérable, mais aussi de la géographie et de la population locale... On devrait tenir là le prétexte à un grand film d'action quasi existentiel qui pourrait par exemple nous rappeler le génial Sorcerer de William Friedkin. On pourrait très bien ne pas s'attarder sur des détails, faire fi de la cohérence du scénario et même fermer les yeux sur les agissements idiots des personnages. Si, et seulement si, le film dépassait cela en nous saisissant par son intensité et son suspense. Or, ça n'est pas vraiment le cas... Passé une longue mise en place, étonnante par les temps qui courent, durant laquelle J.C. Chandor nous présente ces gaillards tous plus cons les uns que les autres (la palme revenant encore une fois à Ben Affleck, ridicule en soi-disant stratège de l'équipe dont les tactiques se résument le plus souvent à proposer de "foncer dans le tas", avec un petit sourire en coin, fier de sa trouvaille), la deuxième partie du film se consacre pleinement au récit linéaire de leurs mésaventures, sans temps mort. Là où d'autres devaient traverser la jungle dans des camions remplis de nitroglycérine, Ben Affleck et ses copains essaient lamentablement de traverser la Cordillère des Andes avec environ trois tonnes de dollars sur le dos et quelques poursuivants revanchards aux trousses. Malheureusement, J.C. Chandor ne s'appelle pas William Friedkin, loin s'en faut !




C'est tout de même dommage que ces personnages soient si nuls et méprisables. On se moque éperdument de ce qui peut bien leur arriver. On rigole et on est déçu quand l'un d'eux manque de justesse d'être emporté par la chute pathétique d'une mule transportant sur une corniche des sacs remplis de billets. Il faut dire qu'ils ne sont pas aidés par des acteurs au jeu très stéréotypé, qui n'embellissent pas là leurs CV, tout comme J.C. Chandor. Après un polar qui avait été très (trop !) bien accueilli à sa sortie, le cinéaste fait un bond en arrière. Lui qui faisait partie de ces jeunes cinéastes américains en vogue et considérés comme prometteurs signe là un long métrage très brouillon et mal fagoté. Les scènes d'action, si l'on peut voir bien pire chaque semaine sur grand écran dans ces films de super-héros minables, ne sont vraiment pas terribles. Le périple de notre troupe d'élite du dimanche passe pratiquement pour une randonnée ma foi assez tranquille, où l'on ne craint ni le froid ni la faim. Le scénario, aux trous béants et aux raccourcis bien faciles, ne sert en rien la nouvelle illustration des dangers de l'appât du gain par J.C. Chandor, même si l'on peut saluer le fait que ce cinéaste ait au moins un leitmotiv clair...




Au bout du compte, si Triple frontière se mate sans grande difficulté et ne constitue pas franchement un mauvais moment à passer, il n'en demeure pas moins un Expendable à peine amélioré, qui se croit bien plus beau et malin qu'il ne l'est vraiment ("Je ne me sens bien qu'avec un flingue entre les mains" reconnaît, lors d'un de ses rares moments de lucidité, un Ben Affleck au sommet de son acting). Une preuve supplémentaire que ça n'est jamais tout à fait un hasard quand le nouveau film d'un réalisateur qui a le vent en poupe finit sur Netflix. Cela cache très souvent quelque chose. En général, un film raté et voué à l'oubli. Évidemment, si l'on compare à la moyenne des trucs dispos sur la plateforme VOD, on se situe là dans le haut du panier, à l'aise. Mais tout est relatif, n'est-ce pas... Et, en l'état, Triple frontière comptera autant dans l'année cinématographique 2019 que le pet fumeux d'un petit animal malade dans l'atmosphère terrestre. 


Triple frontière de J.C. Chandor avec Oscar Isaac, Ben Affleck, Charlie Hunnam et Adria Arjona (2019)

17 mars 2019

Brain Dead

Non, ça n'est pas du petit délire gore à la réputation surfaite signé Peter Jackson dont je vais vous parler, mais bel et bien de la pépite méconnue du même nom réalisée par l'américain Adam Simon. Sorti en 1990, deux ans avant Braindead, le film d'Adam Simon a beaucoup trop souffert de cette confusion qui l'a encore davantage poussé dans l'oubli. Et pourtant ! On tient là un film d'horreur tout bonnement remarquable. Vu à l'âge de 10 ans, un mercredi matin, au gré de sa diffusion sur Canal +, j'en garde un souvenir ému, quelques images et situations bien ancrées dans mon esprit mais, à vrai dire, rien de vraiment très précis. Je ne m'en souviens, pour tout vous avouer, quasiment pas. Malgré des recherches intensives qui m'ont mené sur le dark web et dans les bas-fonds des pires vidéoclubs de Cincinnati, je n'ai jamais réussi à remettre la main sur une copie de ce film et je n'ai donc jamais pu me rafraîchir la mémoire (quasi nulle, pour rappel). Je peux, en revanche, vous décrire en détails la genèse de cette œuvre si particulière, une histoire que je connais fort bien pour m'être longtemps renseigné à son sujet... Petit retour en arrière.




A la fin des années 80, Julie Corman, la femme de Roger, embaucha deux dizaines d'étudiants pendant l'été. Des étudiants de niveau Bac + 5 minimum, triés sur le volet après des semaines d'auditions impitoyables. Sélectionnés pour leur qualité d'analyse, leur exigence face à la vie, leurs cultures cinématographiques et littéraires, ils avaient pour mission de dépoussiérer, lire et relire une centaine de vieux scénarios oubliés dans les archives de Roger Corman, au sous-sol de son vieux manoir familial californien. Après deux mois de lectures intensives, d'échanges très riches et d'analyses collectives, un script signé Charles Hector Beaumont, datant de la fin des années 60, est sorti du lot et a mis strictement tout le monde d'accord. Écrivain, scénariste et disc jokey, Charles Beaumont n'est guère ce que l'on pourrait appeler un inconnu dans le domaine du fantastique et de la science-fiction puisqu'on lui doit les scénarios de quelques épisodes marquants de la fameuse série télé La Quatrième Dimension. Marqué par la Guerre Froide qui faisait rage au moment de l'écriture de son script maudit et par les innovations scientifiques regardées avec méfiance à cette même période, Charles Beaumont a rédigé une véritable invitation à nous perdre dans les dédales kafkaïennes d'un cerveau malade. Son texte malsain est un cauchemar paranoïaque qui ne laisse pas indemne son pauvre lecteur... Selon la légende, aucun des vingt étudiants embauchés pour le défrichage des textes abandonnés n'a ensuite poursuivi ses études, chacun d'eux préférant s'éloigner d'Hollywood et optant pour une vie monacale, rangée des bagnoles. On note également un taux anormal de suicides et de dépressions parmi les malheureux, à jamais bouleversés par leur expérience chez les Corman et par le synopsis diabolique de C. H. Beaumont.




Dix ans plus tard, personne n'avait osé s'attaquer à la folle histoire inventée par Charles Beaumont un soir d'ivresse. Le scénario, jugé inadaptable par les plus raisonnables producteurs, avait même acquis une très sombre réputation dans les couloirs des studios hollywoodiens, certains allant jusqu'à le surnommer "Le Necronomicon des Scénars", un truc capable de rendre fou l'infortuné et courageux lecteur qui aurait l'outrecuidance d'y aventurer ses pauvres yeux. Il fallait donc bien un débile complet venu d'ailleurs et de la trempe d'Adam Simon pour s'y casser les dents et se charger de l'adaptation. Adam Simon, de son vrai nom Edgar Sigmond, natif de Paris, Texas, et seul héritier de la famille Post-it, inventeur des feuilles de papiers autoadhésives amovibles du même nom, a mis tous ses deniers personnels sur le tapis pour racheter les droits du sacrosaint scénario. Après des mois de travail et avec l'aide précieuse d'un fidèle cousin prénommé Gaspard, Adam Simon remit simplement le texte de Beaumont au goût du jour en réactualisant ce récit démoniaque datant des sixties au début des années 90, avec tout ce que cela sous-entend de progrès scientifique et de peur liée à la fin du millénaire. 




Avec un tel scénar en main, Adam Simon pouvait choisir les meilleurs acteurs du moment, les plus grandes vedettes seraient naturellement à sa disposition. C'est ainsi que son choix s'est très logiquement porté sur Bill Pullman et Bill Paxton. Le premier était alors au sommet de sa gloire après avoir vaincu sa peur des araignées dans Arachnophobie ; le second avait du mal à caler un nouveau projet entre les différentes et incessantes propositions du couple d'amis Cameron-Bigelow. Brain Dead est, à ce jour et à ma connaissance, le seul film qui a réussi à réunir les deux plus grands Bill du cinéma américain (n'en déplaise aux fans de Bill Murray et Bill Smith). Bill Pullman a accepté de se raser la tête pour les besoins du rôle, lui qui a d'ordinaire de si beaux cheveux et que l'on reconnaît immédiatement à sa jolie mèche sur le côté. Bill Paxton a quant à lui consenti à les coiffer en arrière, utilisant pour cela de la laque, alors qu'il préfère les laisser naturels, plutôt en bataille, et qu'il est d'ordinaire rétif à l'usage de tout produit d'hygiène. Des concessions bien rares et lourdes de sens de la part de telles pointures, plus habituées à dicter leurs lois sur les plateaux et à avoir droit de vie ou de mort sur le metteur en scène et ses techniciens. 




Mes connaissances sur ce long métrage s'arrêtant là, je vous propose à présent un pitch succinct, basé sur mes minces souvenirs et le site IMDb (qui fait tout de même autorité dans le secteur cinématographique et télévisuel). Docteur Rex Martin (Bill Pullman) est l'un des meilleurs neurochirurgiens du monde. Spécialisé dans les lobotomies, ces terribles opérations à crâne ouvert, il étudie tout particulièrement le cerveau des paranoïaques, des schizophrènes et des personnes ayant voté François Fillon pour essayer de comprendre les mécanismes biologiques de la folie. Mais on ne pénètre pas le cerveau des autres et des plus grands tarés de ce monde sans danger... A la suite d'un banal accident, il devient son propre cobaye et peut étudier sur lui-même les effets terrifiants de la folie ! Lors d'une terrible expérience financée par son ami Jim Reston (Bill Paxton), un homme d'affaire texan milliardaire, le Docteur Rex Martin se retrouve en effet coincé dans ses cauchemars et ses hallucinations morbides, emportant le spectateur avec lui, ne sachant plus déceler le vrai du faux, ni distinguer le bien du mal, perdant définitivement pied avec la réalité et abandonnant pour de bon son humanité !




Difficile de résumer un tel film, qui nous propose, grosso mierdo, rien de moins que d'assister, impuissant, à la déchéance totale d'un être humain pourtant intelligent et sain. La lente mais brutale descente aux enfers de Bill Pullman nous est montrée sans détour (il me semble). Je me souviens seulement d'une scène où Bill Pullman, l'air complètement ahuri, ouvre une simple porte et se retrouve face au néant, dans les nuages, aspiré par le vide ! On le voit s'accrocher comme il peut dans l'encadrement de la porte, les cheveux au vent, la tronche toute tirée en arrière. Une grande scène. Il y a aussi un autre moment inoubliable où l'on voit un mec à la plage, le crâne décalotté, son cerveau à l'air libre, ouvert au quatre vents, et malgré tout jovial, profitant du paysage. Je crois que j'ai fait le tour de tout ce dont je me souviens. C'était un mercredi matin, je n'avais pas école, et j'étais heureux d'avoir pu découvrir un tel OFNI. Bill Pullman devenait, pour quelques semaines, mon acteur préféré et je voulais la même coupe de cheveux que lui (celle qu'il arbore en vrai et qu'il n'a jamais quitté, pas la boule à zéro). La petite histoire raconte que c'est en regardant Brain Dead que David Lynch a choisi d'engager Bill Pullman pour Lost Highway. Quand une légende rencontre un mythe...


Brain Dead (Sanglante paranoïa) d'Adam Simon avec Bill Pullman et Bill Paxton (1990)

12 mars 2019

Blackout Total

On s'apitoie souvent sur la déliquescence des films comiques français, mais côté américain, ça ne va pas fort non plus, sachez-le. Et ça commence à faire un bail... Blackout Total, titre "français" de Walk of Shame, se présente plus ou moins comme une version "girly" (punissez-moi) de Very Bad Trip. Le genre de film où il se passe des trucs de dingue, où les personnages n'en finissent pas d'halluciner et se retrouvent embarqués dans des situations trop délirantes. Bref, un truc de ouf je vous dis. Elizabeth Banks campe ici une présentatrice télé de seconde zone qui ne rêve que d'une chose : une promotion, bien entendu. Cette promotion semble lui tendre les bras et ne pas pouvoir lui échapper, à tel point que le soir où elle apprend que le poste tant désiré hérite finalement à une autre, elle n'a qu'une solution pour s'en remettre et oublier : se défoncer la gueule. Accessoirement, son boyfriend décide de la plaquer le même soir, ce qui la rend d'autant plus ouverte à toutes les propositions, qu'elle appelle de tous ses vœux...




Elizabeth Banks pique donc une robe moulante à sa copine vulgaire et tellement débile qu'on se demande bien comment elle peut l'avoir comme amie, et la voilà partie pour une soirée de débauche. Elle finira dans le plumard du bellâtre James Marsden, un écrivain (lol) vivant dans un T12 à la hauteur de plafond incroyable, meublée et décorée par des techniciens survoltés. A son réveil, Elizabeth Banks panique : en consultant sa messagerie, elle apprend que la promotion rêvée est encore possible, à condition de se rendre au travail fissa pour convaincre ses futurs employeurs. Le film nous propose alors de suivre les mésaventures de cette zonarde ailurophobe en tenue voyante, à la recherche désespérée de sa sacrosainte bagnole où elle a laissé son sacrosaint sac à main...  




Blackout Total pourrait partir de son pitch minable pour enchaîner les péripéties comiques et ne jamais ennuyer son spectateur. Encore faudrait-il pour cela s'appuyer sur une personnage principal attachant et amusant. Elizabeth Banks est peut-être à l'aise en tenue moulante, elle n'est strictement jamais drôle et ne dégage pas l'énergie suffisante pour porter un tel scénario. On finit même par prendre son personnage en grippe, notamment quand celui-ci fait mine de ne plus se souvenir si, oui ou non, des teubs ont été sucées durant la nuit. C'est odieux. La pauvre actrice passe aussi tout le film à répéter qu'elle n'est pas une pute. Elle porte une robe moulante, courte et décolletée, alors tout le monde la prend logiquement pour une pute.




A côté de ça, j'ai pu lire ici ou là qu'il s'agissait d'un film féministe. Sans blague... Peut-être s'agit-il alors de ce nouveau féminisme, bas de plafond et bête comme ses pieds à n'en plus pouvoir, déjà entr'aperçu dans d'autres films comme Sous les jupes des filles ou Bachelorette... A part une petite bande de dealers blacks plutôt sympathique et un duo de flics maladroits dont le potentiel comique est totalement ignoré, notre présentatrice télé ne fera, ne dira, ne provoquera rien d'un tant soit peu drôle pendant 90 très longues minutes. Je voulais seulement me marrer et j'ai fini par me forcer à aller au bout, au bout de mon chemin de croix, plus pénible et encore moins drôle, si c'est Dieu possible, que celui d'Elizabeth Banks. L'horreur.


Blackout Total de Steven Brill avec Elizabeth Banks, James Marsden, Sarah Wright et Gillian Jacobs (2014)

10 mars 2019

La Surface de réparation

Tous les cinéphages ont leurs péchés mignons. L'un des miens consiste à m'envoyer des petits films français sans prétention, quitte à prendre de grands risques et me flinguer des soirées en beauté. Cependant, je tombe parfois sur de bonnes surprises... La Surface de réparation, le premier long métrage de Christophe Régin, en est une. Et pourtant, sur le papier, il y avait de quoi craindre le pire, notamment en raison de la présence en tête d'affiche de Franck Gastambide, au nom toujours aussi problématique et que l'on avait jusque-là seulement croisé dans des pures saloperies. Dans un registre dramatique, l'acteur d'ordinaire abonné aux comédies de bas étage étonne et trouve sûrement son meilleur rôle.




Francky Gastambide incarne ici l'homme à tout faire d'un club de foot de province (même si celui-ci n'est jamais clairement nommé, il doit très vraisemblablement s'agir du FC Nantes, à en croire la couleur des maillots, la localisation du stade et surtout ces écussons facilement visibles mentionnant "FC NANTES" en lettres majuscules). Condamné à rester dans l'ombre, Franck (c'est aussi son prénom dans le film, ce qui en dit long sur la promiscuité entre le personnage et l'acteur, passionné de football...) est chargé de garder un œil sur les footballeurs du club pour limiter aux maximum leurs écarts de conduite. Indispensable, il est le petit rouage qui permet à la machine de fonctionner à peu près, travaillant en étroite relation avec le proprio du club, incarné par un Hippolyte Girardot comme toujours irréprochable et très crédible.




Surveiller les entrées et sorties en boîte de nuit, s'assurer du bon régime alimentaire des joueurs, leur fournir un chinchilla de compagnie pour occuper leurs gamins, couvrir les infidélités de la star du club, refourguer les places restantes à l'entrée du stade avant les matchs... telles sont ses différentes missions, que nous suivons sans déplaisir car Christophe Régin filme tout ça sans perdre de temps, en collant aux baskets d'un acteur qui nous livre une prestation à faire rougir Vin Diesel (dont il partage le charme viril et la capillarité). On pense réellement à la vedette de Fast & Furious quand Franck Gastambide est amené à jouer la contrariété : sa moue ressemble alors à s'y méprendre à celle que peut réussir à produire Vin Diesel dans la même situation (et qui correspond à l'une de ses trois expressions faciales).




A travers ce personnage périphérique, Chris Régin nous propose une plongée originale dans le milieu du foot, quitte à en écorner l'image. Le réalisateur adopte une démarche anti-spectaculaire (aucun extrait de match, rien) pour mieux nous dévoiler l'envers du décor, en restant toujours dans les coulisses, loin des passements de jambes et des paillettes. Il se cantonne à ces chambres d'hôtels anonymes, à ces apparts luxueux sans âme et à ces bars miteux à proximité du stade, là où se joue l'essentiel. Cette vision du foot est une proposition plutôt accrocheuse qui nous maintient curieux et le sujet du film pourrait se limiter à cela mais, très vite, l'arrivée d'une jeune femme vient dérégler la vie de Franck. Il s'agit de Salomé, une blonde habituée à plaire aux footeux, campée par Alice Isaaz, qui poussera Franck à remettre en question son boulot.




Hélas, La Surface de réparation se désagrège dans sa dernière demi-heure (ce qui est toujours très gênant pour un film d'1h30). Les dialogues grotesques paraissent beaucoup moins bien torchés et on a alors vraiment l'impression de tomber pour de bon dans le téléfilm. On a ainsi droit à quelques scènes qui tutoient le ridicule dont une qui se termine par une bagarre en bord de mer entre Franck et l'ingérable Djibril Azambert (star sur le déclin, fraîchement recrutée par le club). C'est dommage, car jusque-là c'était plutôt agréable à suivre et ça gardait une assez bonne tenue. On préfère tout de même en retenir le positif, à savoir cette prestation étonnante de Gastambide, cette vision, de l'intérieur, du petit monde du foot et ce portrait, plutôt attachant, d'un personnage fidèle à ses principes et à son club. Reste à savoir si j'étais particulièrement dans un bon soir ou quoi quand j'ai lancé ça...


La Surface de réparation de Christophe Gérin avec Franck Gastambide, Alice Isaaz et Hippolyte Girardot (2018)

5 mars 2019

Violences sur la ville

Drôle de film que cet Over the Edge, trop injustement méconnu par chez nous, sorti en 1979 et signé Jonathan Kaplan, un curieux cinéaste qui n'a rien réalisé de très notable par la suite, si ce n'est peut-être Les Accusés (principalement connu pour la prestation oscarisée de Jodie Foster). Réintitulé Violences sur la ville dans sa version française, ce film traite de thèmes délicats avec une radicalité tout à fait déconcertante aujourd'hui, surtout dans ce qui se présente, a priori, comme un teen movie bon enfant et sympathique. Le tout premier plan situe l'action : une ville nouvelle, une petite banlieue nommée New Granada, présentée par un panneau comme "la ville de demain, aujourd'hui". Quelques lignes apparaissant à l'écran nous informent cependant que le film se base sur une histoire vraie qui s'est déroulée dans une ville semblable dont les architectes et urbanistes avaient omis de prendre en compte que plus d'un quart de la population avait moins de 15 ans. Que font de si nombreux jeunes quand ils se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un espace qui n'a guère été pensé pour eux ?




Pour tromper leur ennui, les gosses vont évidemment faire quelques conneries et fumer pas mal de joints, tout en passant beaucoup de temps dans le seul endroit qui leur semble réellement dédié : un centre pas franchement flambant neuf, où ils peuvent jouer aux cartes, au billard et, surtout, se retrouver, sous le regard de la seule adulte du coin qui a l'air de vraiment s'intéresser à eux avec bienveillance. Après une petite altercation avec un flic zélé, les tensions vont aller crescendo et nous suivrons surtout les mésaventures de Carl (Michael Kramer, dont il s'agit de la seule apparition marquante au cinéma) et de son pote Richie (Matt Dillon, dans son tout premier rôle, affublé d'un look assez terrible, avec jean taille méga haute et t-shirt ultra court révélant son ventre d'adolescent), de leurs journées agitées au collège à leurs soirées éméchées. Jonathan Kaplan choisit de coller aux baskets de ces ados tout à fait crédibles et plutôt attachants, amenés à évoluer dans des décors plutôt craignos, sans horizons possibles. Carl habite une maison pavillonnaire, il se réfugie dans la musique, qu'il écoute au casque, à plein volume, isolé dans sa chambre (The Cars, Van Halen, Cheap Trick, Ramones et Jimi Hendrix formant ainsi une BO en phase avec son époque) ; de son côté, Richie vit dans un des appartements d'une barre d'immeuble sordide où nous ne rentrons jamais et aurait davantage tendance à s'abandonner dans la drogue.




Moins doué quand il s'intéresse aux adultes, Jonathan Kaplan filme avec une belle acuité ces groupes de gamins. Leurs relations amicales et amoureuses sont particulièrement bien dépeintes, l'adolescence est fidèlement représentée, de la manière la plus simple possible. Le réalisateur nous donne seulement l'impression de regarder ces jeunes personnages en face, pour ce qu'ils sont, sans les juger ni les glorifier. Quelques scènes s'avèrent même assez touchantes, je pense tout particulièrement à cette petite parenthèse amoureuse où le jeune personnage principal, reclus dans une maison en travaux abandonnée, passe une première nuit avec sa copine. Nous les retrouvons au petit matin et nous les voyons s'embrasser dans l'embrasure d'une baie vitrée, avant le départ de la fille. Derrière eux, les nuages ont une forme menaçante, avec l'impression qu'une fumée d'explosion ou d'incendie s'élève au loin, annonçant les événements à venir. La mise en scène inspirée de Jonathan Kaplan, avec ce lent recadrage, depuis l'intérieur de la maison abandonnée et à travers la baie vitrée, sur l'adolescente qui s'éloigne, nous rappelle joliment le fameux plan de La Prisonnière du désert.




Une autre scène étonne par la douceur qu'elle dégage d'une façon très naturelle, celle où Carl retrouve le caïd qui l'a passé à tabac quelques temps auparavant, lors d'une parenthèse inattendue de calme et de réconciliation. Après s'être pris une gamelle en moto sous les yeux de Carl, qui l'observait en cachette, le caïd tombe un peu le masque pour nous apparaître dans toute sa simplicité (le jeune acteur est excellent). Comme beaucoup d'adolescents, Carl est naturellement attiré par les rebelles (son copain d'infortune joué par Matt Dillon en est un autre) et il éprouve une drôle d'admiration pour ce garçon à peine plus âgé que lui, qui vit à l'écart et semble assumer sa marginalité. D'un seul coup, au-delà des règles de narration et des conventions de scénario habituelles, nous nous retrouvons juste avec deux grands gamins qui s'assoient, discutent et se rapprochent, tout en continuant à se défier gentiment et avec une certaine complicité... Cela donne une scène très vivante, très belle qui fait partie de ces quelques moments de grâce que nous réserve ce film surprenant.




Over the Edge prend une tournure étonnante dans sa dernière demi-heure, survoltée et quasiment digne de l'un des meilleurs films de siège de John Carpenter (l'ambiance s'en rapprocherait presque). Dans une inversion ironique du rapport de force et une réappropriation brutale de l'espace par les jeunes, ces derniers enferment les adultes (parents, professeurs, flics et autres gestionnaires de la ville) dans leur collège et laissent libre cours à leur frustration dans un déchaînement de violence festif, insolent, revendicatif et amusé. Cette frénésie nous mènera tout droit vers une conclusion au goût très amère, brutalement amenée par une ellipse soudaine qui achèvera de faire du film de Jonathan Kaplan une chronique adolescente violente, pessimiste, ambiguë et toujours actuelle. Représentatif de son époque, à la charnière des années 70 et 80, Over the Edge pourrait être le résultat d'une sorte de croisement improbable entre Steven Spielberg et Don Siegel ; un film sombre, intense et émouvant, comme les américains savaient en faire à la pelle à cette période et qui mérite donc amplement d'être redécouvert.


Violences sur la ville (Over the Edge) de Jonathan Kaplan avec Michael Kramer, Matt Dillon, Pamela Ludwig, Harry Northup et Vincent Spano (1979)

3 mars 2019

Mad Love in New York

Heaven Knows What, alias Mad Love in New York, est le chaînon manquant entre les deux premiers films plutôt tranquilles des frères Safdie et leur véritable coup d'éclat plus survolté, le bien nommé Good Time. Dès les premières minutes, nous avons comme la sensation d'être pris à la gorge. Une musique électronique stridente accompagne les ébats et la séparation douloureuse de deux junkies dans les rues de New York. Nous suivons ensuite Harley, jeune femme sans toit et addict sévère, éperdument amoureuse d'Ilya, autre SDF héroïnomane. Le style du film n'étonnera pas ceux qui sont déjà familiers avec le cinéma des frères Safdie : enrobé d'une bande son aux petits oignons (Isao Tomita, Ariel Pink...), mené tambour battant, sec et sans chichi, on a l'impression de coller aux baskets des personnages. Effet garanti. Heaven Knows What nous scotche littéralement et impressionne même régulièrement, comme lors du générique d'ouverture, long plan séquence muet où la caméra virevolte, avec une fluidité exceptionnelle, passant d'une pièce à l'autre, d'un personnage au suivant, tout cela sur une musique électronique dissonante. Nous assistons à une crise de la jeune Harley, dans l'hôpital psychiatrique qui l'a accueillie suite à sa tentative de suicide. Avant cela, la scène d'intro nous avait déjà mis sur le carreau. Pour prouver son amour absolu à Ilya, Harley, dans un élan de folie, se taille les veines devant lui, en pleine rue. Ambiance.




Malgré tout cela, le troisième long métrage de Joshua et Ben Safdie ne tombe jamais dans la facilité, il n'est pas bêtement glauque et ne se complaît guère dans un misérabilisme sordide. Il semble simplement nous dépeindre la réalité, la vie de la rue, tel qu'aucun autre film ne l'avait fait. On repense évidemment à Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg mais il s'agirait alors d'une version contemporaine, beaucoup plus crue et donc parlante. Les Safdie portent un regard étonnant sur ces personnages, dénué du moindre jugement. Ils livrent un film d'une puissance rare, sans doute doté d'une force dissuasive incomparable contre la drogue. Les acteurs, qui ont simplement l'air de ne pas en être, sont tous bluffants, à commencer par Arielle Holmes, dont j'apprends que le scénario est basé sur ses mémoires. Mad Love in New York est une sacrée expérience dont on ressort un peu K.O, plus convaincu que jamais par le talent hors norme des frères Safdie, qui font décidément partie des plus passionnants cinéastes américains actuels.


Mad Love in New York (Heaven Knows What) de Joshua et Ben Safdie avec Arielle Holmes, Caleb Landry Jones et Buddy Duress (2014)

28 février 2019

Apprentis parents

J'ai déjà passé un article entier à m'interroger sur le cas Mark Wahlberg. Tant pis, je vais en consacrer un deuxième. Il me fascine... Rappelons que cet homme-là a été révélé par Paul Thomas Anderson, grâce à son rôle dans Boogie Nights. Quelques années plus tard, il travaillait avec un très louable sérieux devant la caméra inspirée de James Gray (The Yards), un grand cinéaste qui ne tarit pas d'éloges sur l'acteur, le présentant même comme l'un des plus talentueux de sa génération et le rembauchant ensuite pour La Nuit nous appartient. Depuis, celui que l'on surnommait jadis affectueusement "Marky Mark" a choisi son camp et cela semble définitif. Il n'y a qu'à jeter un œil sur sa filmographie, ces dix dernières années. Malgré une courte passade avec Will Ferrell, qui correspond cependant à la chute de ce dernier dans les limbes de la comédie familiale inoffensive et jamais drôle, Mark Wahlberg se donne désormais trois possibilités : jouer au héros chez son grand copain Peter Berg, avec lequel il doit partager les opinions rétrogrades, dans des films de guerre ou des thrillers patriotiques aux relents nauséabonds, faire mumuse devant de gigantesques écrans verts et les yeux explosés de cette andouille de Michael Bay pour les pires blockbusters actuels (Transformers 4 et 5 and counting), ou retourner incarner le papa modèle dans ces comédies familiales sans saveur précitées. L'infect Apprentis parents correspond évidemment à la troisième catégorie.




Le triste couple de quadras égocentriques que Mark Wahlberg forme avec une lamentable Rose Byrne se découvre un beau jour l'envie soudaine d'adopter des enfants. Pourquoi ? Parce que leur famille les met au défi de s'occuper de gamins, sous-entendant qu'ils en sont incapables, et que les petits candidats à l'adoption sont vraiment trotrop mignons sur les photos du site internet, au point de faire pleurer les futurs parents. Ni une ni deux, Byrne et Wahlberg se retrouvent à la tête d'une petite famille constituée de trois frères et sœur chicanos (plus exactement : le stéréotype d'une ado rebelle de 16 ans aux hormones en ébullition, un garçon aussi couillon que maladroit tout juste utile à une paire de gags faciles et une gamine à occire qui hurle à la moindre contrariété ; bref, que du bonheur !). Devant cette succession à un rythme infernal de courtes scènes putrides cherchant par la force à mêler le rire aux larmes, et n'obtenant que des soupirs d'exaspération, nous ne sommes obnubilés que par une chose. Ou plutôt deux : les épaules de Mark Wahlberg. Ses deltoïdes hypertrophiés ! Toutes ces séances de muscu pour ses rôles chez Peter Berg ou Michael Bay font un peu tâche dans une telle comédie familiale. Le mec est taillé comme un char d'assaut, mettant ses fringues à rude épreuve. Sa tête paraît encore plus petite au-dessus de cette masse hideuse acquise à la sueur de ce front qu'il a si mince. Elle trône à peine sur cet amoncellement de chair surgonflée et débile, produisant un effet désastreux qui contribue beaucoup à la piètre allure de l'acteur, à son ridicule désarmant. Un air de demeuré complet qui nous permet, en fin de compte, de mieux comprendre ces terribles choix de carrière. 


Apprentis parents (Instant family) de Sean Anders avec Mark Wahlberg et Rose Byrne (2019)

26 février 2019

Les Noces rouges

Je ne vais pas vous faire le topo sur le portrait au vitriol de la bourgeoisie de province. Vous connaissez le couplet. C'est exactement ce que fait ici, comme partout ailleurs, Claude Chabrol, et il le fait là particulièrement bien. Les acteurs contribuent. Stéphane Audran et Michel Piccoli excellent, fidèles à eux-mêmes, dans les rôles des amants. Claude Piéplu, dans le rôle du mari trahi, est peut-être encore plus fabuleux. Jusqu'aux deux tiers du film, il est sobrement parfait en petit député maire au manteau long, au regard vide et à l'air fat, qui lit le journal le soir en buvant un whisky servi par sa femme ou par la bonne (c'est idem), avant d'aller se coucher, seul, car chez ces gens-là, n'est-ce pas, on fait chambre à part. Mais quand son personnage se révèle, découvrant à tout le monde qu'il avait flairé le pot aux roses depuis un bail, alors là, là, mes amis, la Pièpl', soudain, explose.


 On ne répètera jamais assez à quel point Stéphane Audran était une grande actrice.

Claude Piéplu surnage littéralement, il s'impose, devient la troisième roue du carrosse qui remue la merde. L'acteur tire sur ses clopes comme un chien fou, en permanence, dès cette scène où il surprend sa femme, rentrant chez elle au petit matin, incapable de justifier une promenade nocturne de 4 heures. Il est tout feu tout flamme, il s'énerve et jubile, cerné mais rayonnant, humilié mais humiliant, trahi mais tenant les deux traitres dans ses mains et tirant sur la laisse. L'acteur est magnifique. Vautré dans son fauteuil en cuir : "ça m'arrange !"





Duel au sommet, opposant deux acteurs qui ont un point commun de circonstance : aucun des deux n'a reçu le moindre César, ni pour un second rôle ni pour un premier, ni même un quelconque César d'honneur, mais ce n'est pas grave puisque parmi les 9 américain.es qui en ont reçu un ces 10 dernières années, on compte des personnes beaucoup plus méritantes, comme George Clooney, Michael Douglas ou Sean Penn.
 


Magnifique moment quand Claude Piéplu essaie de redémarrer pour tracer sa route, après le rendez-vous sordide où il réunit les deux coupables, demandant finalement à Piccoli de raccompagner Audran parce qu'il a autre chose à faire que perdre son temps avec les tourtereaux. Qu'a-t-il à faire ? Du pognon. Sale. Et son adjoint socialo va bien devoir le couvrir maintenant qu'il sait tout. Piéplu tourne la clé de contact, galère, rame, la bagnole ne veut pas démarrer, Chabrol est à deux doigts de hurler "coupez", mais finalement le moteur s'emballe. Magie du cinéma... La crise nerveuse d'Audran, une fois la voiture lancée, est encore plus folle. On a l'impression qu'elle l'a retenue, qu'elle a peut-être cru qu'elle n'allait pas pouvoir la jouer, et quand elle craque, elle craque deux fois.


Très belle séquence où Piccoli oublie une godasse sur la plage alors que des gosses passent en barque près de la planque où il se la coule douce avec Audran. Acte manqué ?

Mais il y a aussi une idée étrange dans ce film. Chabrol, je crois, souvent, plaçait une ou deux idées bizarres dans ses films. Il me semble avoir remarqué ça, cette tendance chez lui à la petite idée biscornue, ponctuelle, mais je n'ai aucun autre exemple en tête à vous donner à l'appui de cette thèse brillante (écrivez-la pour moi, je dirai comme on dit dans ce pays aux thésards : Dieu vous le rendra). Dans ce film, l'idée étrange se pointe presque dès le départ. On est d'abord avec Piccoli, chez lui. Il quitte le domicile conjugal et sa femme souffreteuse, prend sa voiture et roule. On est avec lui sur la route et quand il arrive au point de rendez-vous, au bord d'une rivière. Il retrouve Audran. Ils se font plaisir. Puis la caméra monte en voiture avec Audran qui rentre chez elle, dans sa grande maison bourgeoise, où elle retrouve son mari, Piéplu, et sa drôle de grande fille. L'idée étrange n'est pas dans cet habile chassé-croisé des amants. L'idée bizarre, c'est que la bande originale du film, qui se fait entendre durant tout le trajet en voiture de Piccoli, ne se fait pas entendre comme une musique extradiégétique, comme une bande originale normale, mais comme une musique diégétique, jouée dans le film, une musique que Piccoli écoute sur son poste, dans la voiture. Quand la caméra est extérieure à l'habitacle, à quelques mètres de la route, la musique est beaucoup plus faible, assourdie, puis le son reprend son volume normal quand on retourne dans l'habitacle. Et finalement, quand Piccoli coupe le moteur, la musique s'arrête net.


Où l'on se rassure en constatant que, comme nous, et comme Jamel Debbouze, Michel Piccoli a un souci de main.

C'est la seule fois, dans tout le film. Le reste du temps, la musique originale est entendue comme une musique originale classique. On a l'impression que Piccoli écoute la bande originale du film (il est à deux doigts d'éjecter la cassette et de la ranger dans un boîtier à l'effigie de l'affiche des Noces Rouges). Le personnage a vu le film et s'est payé la BO. Ce qui expliquerait qu'il se dirige vers ce rendez-vous secret avec le sourire aux lèvres tout en écoutant, sur la route, une musique hyper angoissante de thriller. Cela explique aussi la dernière réplique du film, où, menottés dans un fourgon de flics, et répondant à la question du commissaire qui leur demande "Pourquoi n'êtes-vous pas simplement partis ?", les deux amants répondent : "On n'y a jamais pensé..." en se donnant la main. Et pour cause, ils connaissaient déjà la fin. Qui manifestement leur allait très bien.


Les Noces rouges de Claude Chabrol avec Michel Piccoli, Stéphane Audran et Claude Piéplu (1973)

24 février 2019

Burn Out

Après deux essais de bien sinistre mémoire (Captifs et Un homme idéal), Yann Gozlan signe enfin un film passable, comme on peut dire d'une copie à laquelle on accorderait tout juste la moyenne. Le réalisateur français y est parvenu en se montrant peut-être un peu plus humble et en tendant encore davantage vers le cinéma de genre pur jus. Burn Out est en effet une petite série b assez honnête et divertissante, bien plus aimable que tout ce que notre spécialiste du thriller avait pu commettre auparavant. Nous y suivons les mésaventures de Tony (François Civil), un as de la moto désireux de passer pro qui, pour régler les comptes de son ex-copine et mère de son gosse, est contraint de mettre son indiscutable talent sur deux roues au service de trafiquants de drogue gitans particulièrement retors. Manutentionnaire dans un immense entrepôt de jour et expert en go fast la nuit, Tony est également repéré par le recruteur d'une écurie de courses. Il devient ainsi pilote de moto à l'essai, ne lui restant plus qu'à faire ses preuves pour atteindre son objectif et réaliser son rêve... Hélas, Tony a bien du mal à concilier ses trois vies et fonce à pleine allure vers le burn out.





En quelques minutes, le décor est planté et l'intrigue se met vite en place. Yann Gozlan annonce la couleur avec cette bande son électro qui achève d'installer son film dans un genre précis (ça louche du côté de John Carpenter, sans lui arriver à la cheville). François Civil est peut-être son plus gros atout : il très crédible dans le rôle de cette tête brûlée qui essaie de rester à flot mais s'enfonce dans les emmerdes. Il a tout à fait la tronche de l'emploi, avec cet air très juvénile, brave mais un peu benêt. La première scène de go fast est efficace, y'a pas à dire. On ressent assez bien le stress du conducteur, qui doit tracer le plus vite possible en zappant les péages et en évitant les condés, tout en supportant la façon dont il est traité par des mafieux franchement antipathiques, menés par Olivier Rabourdin. Dans la bouche de ce dernier, Gozlan se permet une petite saillie sarcastique qui prête à sourire lorsque le trafiquant en chef, matant les cités s'embraser sur BFM TV, rigole de sa femme qui souhaite inscrire leur gosse dans le public. Au-delà de ça, le réalisateur ne s’embarrasse d'aucun commentaire sur les cités, il se contente de dresser un portrait ultra noir de la situation.





Burn Out remplit donc son office sans souci, en tout cas pendant sa première moitié. Hélas, le scénario finit par s'enliser et perd progressivement son souffle, se terminant même par une conclusion bêtement compliquée alors que tout aurait mieux fait de rester simple et limpide. La toute dernière scène du film, qui nous montre un Tony enfin débarrassé des grosses emmerdes mais n'ayant pas mis fin à ses exactions, est aussi d'un cynisme et d'une ironie dispensables. C'est assez dommage car, avec un peu plus de jugeote, Yann Gozlan aurait pu faire encore mieux et réaliser un vrai bon thriller, sec et efficace, comme il en sort trop peu par chez nous. Notons qu'il est tout de même en net progrès. En l'état, son film fait le taff et c'est déjà pas si mal pour un thriller français. On peut s'attendre à un remake US miteux. 


Burn Out de Yann Gozlan avec François Civil, Manon Azem et Olivier Rabourdin (2017)

21 février 2019

Pris de court

Je n'aime pas m'abaisser à ce genre de pratique et je vous présente d'avance mes excuses, mais je n'ai guère le choix : je vais vous raconter ce film car je ne peux pas garder ça pour moi. Pris de court est le récit d'une terrible parenthèse parisienne. Joaillière de son état, Nathalie Filancrochard (Virginie Efira) arrive de Toronto à Paris avec ses deux fils (Herbert, 8 ans, et Hübner, 14) pour travailler dans une nouvelle bijouterie. Au matin de ce qui devait être son premier jour de taff, un coup de fil l'informe sur son chemin que quelqu'un d'autre a finalement été choisi pour le poste. La tuile ! Premières minutes du film et déjà une grosse scène à jouer pour Virginie Efira qui excelle au téléphone et change parfaitement d'attitude à mesure qu'elle encaisse la sale nouvelle. Elle qui se tenait bien droite, démarche dynamique, allure presque enthousiaste, en tout cas volontaire, à la sortie du métro, fin prête à aller au boulot, termine la conversation affalée sur un banc public, la mine déconfite, ne sachant plus quoi faire. Dès la première scène, Virginie Efira nous annonce que le point faible du film, ça ne sera pas elle !


Pour limiter les coûts, les scènes en extérieur ont été filmées en caméra cachée

Tout s'écroule donc d'un seul coup pour ce personnage déjà fragile : on apprend en effet par la suite, et de façon particulièrement insidieuse, que Nathalie est une jeune veuve, elle a perdu son mari très prématurément il y a quelques années de cela, élevant seule ses enfants (hop, histoire d'en rajouter une couche, l'air de queud). Essayant de préserver les apparences et de garder la tête haute, Nathalie choisit de ne rien dire à ses enfants quant à sa situation professionnelle et de faire comme si de rien n'était. Elle aura beau traverser des tas de rues (on la voit faire !), elle ne trouvera pas de si tôt un nouveau poste de joaillière. Elle se résignera donc à accepter un boulot de serveuse dans un bar quelconque, donnant ainsi raison à ce zonard de Macron. Joaillières, horticulteurs, même combat : pour trouver un emploi, filez vers la restauration ! Ça recrute ! Vive la plonge au smic !


Virginie Efira, juste après la demi-finale France - Belgique !

Pendant ce temps-là, Hübner, l'aîné, fait tout simplement nawak. Parce qu'il a les cheveux longs et l'air dégingandé, il est logiquement pris pour cible par ses camarades de classe dès la rentrée. Il finira par trouver un pote en la personne de Fratrick, au look définitivement très eighties car il est le dernier collégien à porter un blouson en cuir (le film a un côté intemporel). Ce dernier demande à Hübner de lui rendre quelques petits services : transporter de mystérieux colis d'un point A à un point B dans Paris. Hübner s'exécute, en allant à fond les ballons sur ses patins à roulettes. A son retour, son pote le remercie en lui offrant le dernier iPhone. Flambant neuf ! Un mois ET DEMI de salaire de sa mère ! Un bien beau cadeau que Hübner, le sourire jusqu'aux oreilles, qu'il a bien décollées, accepte sans se poser de question. Quel con cet Hübner, sans dec' !


A en croire le look des collégiens, ce film se déroule dans une faille temporelle pleine d'anachronismes

Tandis que sa daronne travaille dur en tant que serveuse pour subvenir tant bien que mal aux besoins de la p'tite famille, Hübner continue d'enchaîner les conneries et s'enfonce de plus en plus profondément dans le grand banditisme ! Il bosse officiellement en binôme avec son pote Fratrick en obéissant aux ordres d'un gangster de pacotille campé par Gilbert Melki (qui fait ici très peu d'effort, très peu !). Hübner commence à amasser un beau pactole qu'il planque dans le tiroir de sa chambre, entre deux paires de chaussettes sales. Un beau soir, ce crétin d'Hübner finit même par embarquer dans ses mésaventures le tout petit et innocent Herbert (excellemment joué par Jean-Baptiste Blanc, vraiment, le gamin est bluffant, il faut voir ça, c'est la grande attraction du film), alors qu'il était supposé le garder sagement en attendant le retour de maman ours. Con d'Hübner !


Gilbert Melki apprend dans L’Équipe qu'il n'y a aucun Français sur le podium du Ballon d'Or 2018 !

Hübner part de plus en plus en vrille et se met aussi à parler très mal à sa mère ("Dégage de ma chambre connasse ! Tu déboules encore une fois comme ça dans ma chambre et j'te refais le portrait, Mamie Syphilide ne te reconnaîtra plus !"). Il faut dire qu'Hübner a découvert les mensonges de sa maman lors d'une de ses "courses", l'observant de loin au service d'un bar qu'il qualifiera de "miteux", de "trou à merde" et de "repère à vieilles putes comme toi" (sic !). Virginie Efira se montre convaincante lors de ces scènes d'engueulades familiales, pourtant toujours dures à gérer, dos au mur face à son ado en pleine crise de nerf (le jeune acteur donne alors libre cours à ses états d'âme et à sa véritable personnalité).


A deux doigts de la correction, Hübner...

Au passage, on pourra juste regretter qu'Efira n'arbore ici qu'une seule et même tenue : un petit pull fin, couleur peau (certes, parfois mis à rude épreuve), et une jupe longue. C'est du gâchis. Bref, ne glissons pas sur ce terrain-là ! Virginie Efira livre encore une solide prestation et c'est parce qu'on la sait bonne actrice qu'on s'est risqué devant ce film. Rien d'autre. On ne peut pas en dire autant de Gilbert Melki, en mode pilote automatique. Mais revenons à nos moutons...


En train de tester l'iPhone de contrebande confisqué à Hübner

Efira trouve enfin un nouveau job dans une bijouterie, faisant ainsi valoir son expérience et son diplôme en joaillerie fine. Du côté d'Hübner ça va de mal en pis ! Il participe à des braquages au domicile des particuliers, parfois avec violence, et quémande toujours plus de missions, synonymes d'oseille, à son patron. Un beau jour, une de ses courses tourne mal, et il se fait chiper un colis d'une somme de 75 000€ par des mecs cagoulés en scooter (grande scène). Cet incident met Gilbert Melki très en colère (mais il aurait pu s'y attendre, le gars laisse son petit commerce entre les mains d'ados débiles !). C'est là que le scénario prend une tournure encore plus diabolique, pour notre plus grand bonheur !


Gilbert Melki explique à Efira que c'est un scandale cette histoire de Ballon d'Or

Hübner ayant gueulé sous tous les toits que sa mère est bijoutière, Melki a la chic idée de lui demander de rembourser la somme perdue. "Cousin Hüb'", comme l'appelle son frère, alors que ce n'est pas son cousin mais son frère, est alors bien obligé de raconter ses exploits à sa mère qui, étonnamment, n'a pas le réflexe de lui décocher une droite de tous les diables ou un grand coup de pied bien placé sur le périnée. Maligne, Efira se demandera un peu plus tard si le vol du colis n'était pas un coup monté par Melki afin d'organiser le braquage de sa bijouterie ! Le scénario ne lèvera pas explicitement le voile là-dessus, préférant laisser planer le doute, et c'est tant mieux.


La famille au grand complet, manifestement dans un aéroport, car Herbert est fan des "zones d'interface" !

La dernière partie du film installe un suspense quasi insoutenable. Je vous écris ça la gorge nouée ! Emmanuelle Cuau sort les violons, se prend pour Hitchcock, mais c'est seulement dans sa tête. Son film, dont le plus grand mérite est d'être très court, a de tristes allures de téléfilm malgré tous les efforts de ses acteurs. On hallucine quand on découvre qu'ils s'y étaient mis à quatre pour écrire ce scénario d'outre-tombe : Emmanuelle Cuau herself (pilote du projet), Éric Barbier (conseiller banditisme), Lise Bismuth-Vayssières (conseillère joaillerie) et Raphaëlle Desplechin (la sœur d'Arnaud, pour la relecture finale). Quand on voit le résultat, ça laisse songeur !


Retour à la case départ pour Herbert

Pour se tirer d'affaire, Efira finira par tromper les braqueurs en ayant au préalable créé un faux du collier d'une valeur de 120 000€ (j'ai la mémoire des chiffres) sur lequel elle travaillait de longue date (rien n'étant laissé au hasard, Cuau ayant pris soin de glisser une petite scène sur ledit collier bien avant que celui-ci ne serve réellement à quelque chose, bien vu !). Notre charmante héroïne finira par s'envoler à Toronto avec ses deux gosses et le vrai collier autour du cou, vers une nouvelle vie, un nouveau départ ! L’œuvre d'Emmanuelle Cuau fait ainsi partie de ces films qui nous font croire qu'en cas d'énorme connerie commise quelque part, il suffit de mettre les voiles (si possible, vers une destination assez lointaine). N'empêche que la petite famille d'Efira gardera un sacré souvenir de son passage à Paris ! La boucle est bouclée, retour à Toronto et au dodo.


Pris de court d'Emmanuelle Cuau avec Virginie Efira et Jean-Baptiste Blanc (2017)