30 août 2018

Les Filles au Moyen Âge

Les Filles au Moyen Âge est un petit film, fait avec trois fois rien, qui nous apprend pas mal de choses et d'une agréable façon. L'ouverture confronte les paysages pastellisés d'un quartier pavillonnaire très moderne, filmés dans un 4/3 lumineux et tranquille, aux images de synthèse d'un jeu vidéo reconstituant le monde médiéval. Les jeunes garçons qui jouent à ce jeu discutent de la meilleure façon de récupérer une bourse pleine d'or : en kidnappant une princesse pour demander une rançon. Ils sont en plein débat stratégique quand trois jeunes filles viennent les interrompre pour leur demander de jouer au Moyen Âge pour de vrai, dans le jardin... sans succès. Retournant au rez-de-chaussée, les fillettes se rabattent sur le grand-père (Michael Lonsdale), qui ne tarde pas à éteindre le poste où il suivait un match de rugby pour attraper un livre et parler aux trois petites filles du rôle qu'elles auraient pu tenir à l'époque.




A partir de là, s'enchaînent des séquences en noir et blanc où les enfants vus dans l'introduction, filles et garçons, incarnent des personnages médiévaux plus ou moins célèbres, de simples paysans à Hildegarde de Bingen ou Jeanne d'Arc, en costumes, dans les décors disponibles (avec une large place laissée à la nature), employant un langage à la croisée du texte littéraire et du parler contemporain, changeant régulièrement de rôle, et conduits à travers leur retour dans le temps par la voix off de ce cher Lonsdale venue rappeler à quel point les droits et la place des femmes ont pris de l'ampleur après l'hégémonie de l'empire romain, durant ce millénaire que l'on nomme Moyen Âge, puis se sont ensuite réduits comme peau de chagrin à la Renaissance (pour résumer). Le film perd certes un brin en finesse vers la fin, quand il oppose de façon un rien caricaturale le mâle capitaliste autoritaire en costume aux innocentes bergères pleines de bon sens. Mais, dans l'ensemble, Les Filles au Moyen Âge est un film intelligent, instructif, souvent drôle, léger, qui n'est pas sans évoquer le cinéma d'Eric Rohmer et qui, porté par des acteurs et des actrices d'une dizaine d'années, est d'une fraîcheur nécessaire.


Les Filles au Moyen Âge d'Hubert Viel avec Chann Aglat, Léana Doucet, Malonn Lévana, Noé Savoyat et Michael Lonsdale (2016)

26 août 2018

Place publique

Jaoui et Bacri ont-ils touché le fond ? Peuvent-ils vraiment tomber plus bas ? On en doute, à la vue du cinquième film d'un duo dont la filmographie n'est qu'une triste dégringolade. Place publique nous amène même à revoir à la hausse Le Sens de la fête, dont il apparaît comme une sorte de jumeau dégénéré, hideux et ennuyeux. Ici, ce n'est pas un mariage mais une pendaison de crémaillère qui offre le prétexte à une réunion festive de personnages pour la plupart détestables et fatigants, qui ont chacun leurs petits problèmes et leurs caractères merdeux. Bacri et Jaoui se croient sans doute fins observateurs, ils ne font pourtant que se répéter depuis des lustres et leur dernier bébé, le plus laid qu'ils n'aient jamais conçu, est le rejeton malingre d'un duo condamné. Car en plus de ne strictement rien dire de neuf, de ne jamais faire rire et d'exaspérer du début à la fin, Place publique est étonnamment agressif pour les yeux. C'est une horreur. Agnès Jaoui ne sait pas où placer sa caméra, n'a pas l'air de contrôler les allées et venues des nombreux figurants et propose régulièrement des plans d'une laideur considérable. Quand les dialogues et ce qui se joue entre les personnages n'a aucune sorte d'intérêt, on est peut-être davantage sensible à l'image, et là ça ne pardonne pas.




Dans la peau de Castro, un animateur télé sur le déclin particulièrement puant et n'assumant pas son âge, Jean-Pierre Bacri nous ressort sa petite formule habituelle, avec visiblement moins d'entrain que dans le dernier succès de Toledano et Nakache dont il constituait le meilleur argument. Sa mauvaise humeur, ses coups de sang et ses répliques pleines de mépris ne sont pratiquement jamais amusantes, mais réussissent à rendre d'entrée de jeu son personnage haïssable. Ses ridicules moments de gloire, où nous le voyons chanter, ou plutôt singer, Yves Montand puis Alain Bashung, nous font seulement de la peine. Agnès Jaoui, qui n'est toujours pas remise de son opération des dents de sagesse, incarne son ex-femme, et ce n'est pas chez elle que nous trouverons plus de matière à rire. Mais c'est à Léa Drucker que revient la palme du personnage le plus insignifiant. Dans le rôle de Nathalie, la productrice de Castro (et également sœur de Jaoui), elle campe une zonarde XXL toujours pendue à son kit mains libres, cachées derrière d'énormes lunettes de soleil, à laquelle on a juste envie de coller des baffes.




Le premier quart d'heure du film consiste d'ailleurs à voir des connards pendus au téléphone. C'est passionnant et ça a au moins le mérite d'annoncer honnêtement la couleur. Témoins affûtes autoproclamés de leur époque et de leur petit monde, "Jabac" veulent pointer du doigt les travers actuels en filmant tous ces tocards plus préoccupés par ce qui se passe sur leurs smartphones qu'à ce(ux) qui les entoure(nt). En pleine conversation avec Castro, Drucker s'exclame ainsi, les yeux sur son portable, "Dis donc, 30 espèces d'animaux viennent de disparaître ! La vache !", ce à quoi Bacri répond "Quoi, même la vache ?!". C'est un des rares dialogues que j'ai retenus, c'est vous dire le niveau... A un moment donné, désespérément à court d'idée, Jaoui filme même une chute, espérant sans doute avoir recours à un ressort comique qui, depuis la nuit des temps, a fait ses preuves. Nous voyons donc Olivier Broche tomber dans les buissons... Ce n'est que désespérant. Dans le rôle de l'assistant de Drucker, Broche est pourtant le seul à s'en tirer avec les honneurs. Il parvient presque une fois à être un peu drôle, avec son sourire benêt et ses dents en avant. Notons toutefois que l'inventivité de Jabac n'est pas complètement éteinte puisqu'on entend tout de même Bacri répéter plusieurs fois à Héléna Noguerra, qui campe sa femme, une ex-miss météo désireuse de devenir actrice, "T'es bonne actrice ! T'es bonne actrice !", pour la soutenir dans son projet. Héléna Noguerra. Bonne actrice. Héléna Noguerra.




Incapable d'écrire le moindre dialogue sympathique et d'imaginer des personnages amusants, Jabac s'en remettent aux gags purs et simples. On se coltine donc le gars à poigne qui écrase toutes les mains qu'il serre au cours de la soirée, l'étranger à l'accent incompréhensible qui s'exprime dans un charabia à décrypter, et autres détails prétendus comiques de ce genre qui ne parviennent jamais à nous dérider un brin. Le fiasco est complet mais c'est peut-être bien dans cette veine simpliste et grotesque que Jaoui et Bacri s'en tirent le mieux, c'est dire... Le duo a une nouvelle fois essayé de saisir des caractères de leur temps, et de mettre en scène les terribles fractures qui nous séparent : entre les générations (Jabac et leur fille), entre les parisiens et les provinciaux, entre les bourgeois et les petites gens, entre les stars orgueilleuses du showbiz et leurs gentils larbins, etc. Le trait est si grossier qu'on ne se prend jamais au jeu, tout est couru d'avance, pathétique et ringard. C'est à pleurer. L'ultime réplique est terriblement cruelle. Elle est prononcée par Olivier Broche, décidément dans tous les bons coups. Celui-ci commente le sauvetage in extremis de l'émission télé de Castro par un "Il a encore des choses à dire Castro !" qui contraste méchamment avec les si tristes 90 minutes auxquelles nous venons d'assister. Car s'il y en a bien deux qui n'ont plus rien à dire, en revanche, c'est Jaoui et Bacri.


Place publique d'Agnès Jaoui avec Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui, Héléna Noguerra, Kevin Azaïs, Olivier Broche et Léa Drucker (2018)

21 août 2018

Seconds

Seconds comme cette seconde chance à laquelle nous sommes tous supposés avoir droit. Arthur Hamilton n'a rien fait de mal et n'a pas particulièrement raté sa vie mais la promesse étrange d'un vieil ami qu'il croyait disparu va éveiller chez lui un fol espoir et lui faire croire en l'impossible, en cette seconde chance, justement. Change de nom, de visage, de vie ! C'est à sa portée, à condition qu'il se rende à cette curieuse adresse griffonnée sur un bout de papier qu'un inconnu lui a glissé à la hâte à la gare, puis qu'il accepte de tout abandonner, strictement tout, lors de cette opération diabolique, celle qui va transformer ce banquier d'une cinquantaine d'années, fatigué et bedonnant, en un bel homme en pleine possession de ses moyens, peintre établi, demeurant dans une grande villa de Floride...




Voici le point de départ de Seconds aka L'Opération diabolique, de John Frankenheimer. Un film fou et inclassable sorti en 1966 et repris dans nos salles en 2014 pour une seconde chance salutaire. Ce titre marque l'apogée d'un réalisateur charnière, génie éphémère du cinéma américain des années 60 ayant participé à ouvrir la voie au Nouvel Hollywood. Seconds est le troisième volet d'une trilogie admirable, préfiguratrice des nombreux films de complot à venir, de ces thrillers paranoïaques qui fleuriront pendant les seventies (A Cause d'un assassinat, Conversation secrète, Les Trois jours du Condor, etc). Ce triptyque glaçant signé John Frankenheimer se constitue d'Un Crime dans la tête, de Sept Jours en Mai et de Seconds, dont on préférera largement le titre original, étant donné que la version française le cantonne sous des allures de série b qui ne lui siéent guère.




Thriller paranoïaque teinté de science-fiction dystopique, louchant également vers l'horreur pure et le film noir, Seconds est avant tout un drame existentiel étonnant qui parvient à nous faire pleinement ressentir la crise que traverse son personnage principal (successivement incarné par John Randolph puis Rock Hudson), un homme plongé dans un mal être profond difficilement identifiable mais que l'on ressent dès la première image, dès ce générique terrible concocté par le grand Saul Bass, nous proposant des images déformées des parties d'un visage insaisissable, en détresse.




Saul Bass n'est pas le seul invité de marque que l'on retrouve au générique puisque la musique du film est signée par le talentueux compositeur Jerry Goldsmith, ici tout particulièrement inspiré, qu'il s'agisse d'ajouter à l'anxiété étouffante développée par la mise en scène survoltée de John Frankenheimer, à grands renforts de violons ou d'orgues dissonants, ou de se montrer plus délicat quand il est nécessaire d'apporter une touche d'ironie ou de mélodrame, en accompagnant l'image par de plus subtiles mélodies au piano. A cette fine équipe, il faut également ajouter l'expérimenté directeur photo James Wong Howe, célèbre pour avoir collaboré avec Fritz Lang, Michael Curtiz, Josef von Sternberg mais aussi Martin Ritt pour l'excellent Hud. Il participe grandement à donner à Seconds une allure éclatante avec ce noir et blanc contrasté et classieux qui rappelle les plus grandes heures du film noir et qui parvient assez miraculeusement à toujours rester en harmonie avec les directives d'un John Frankenheimer en roues libres.




Bien qu'il appartienne clairement à sa décennie, notamment par sa manière ironique de dépeindre le mouvement hippie lors d'une longue scène de débauche déconcertante, et bien qu'il fasse partie de ces films singuliers, remplis de fulgurances folles, annonciateurs de l'âge d'or du Nouvel Hollywood, Seconds dégage aujourd'hui quelque chose d'intemporel. Déjà, dans sa façon de nous saisir et de nous sidérer régulièrement, de la première à la dernière image. Il faut dire que John Frankenheimer y va franco et déploie une débauche d'effets qui pourraient presque devenir indigestes s'ils n'étaient pas si efficaces et en pleine cohérence avec ce qu'il nous raconte. Film sur la perte de repères, sur le brouillement des rapports avec la réalité et la perception que l'on a de soi et de son environnement, Seconds est un drame existentiel qui dépasse le seul mal être de son personnage principal et la critique du rêve américain pour toucher à quelque chose de plus universel. Son extravagance formelle fait ainsi totalement sens, d'autant plus que John Frankenheimer sait aussi se poser lors de scènes qui en deviennent tout aussi troublantes et émouvantes (on pense par exemple aux retrouvailles avec la femme que le personnage a délaissée, très simplement filmée en champ/contre-champ).




Ce qu'il y a d'étonnant est que John Frankenheimer ne nous laisse pas la possibilité de douter du scénario absurde qu'il met en image, nous croyons en l'existence de cette organisation secrète et à son pouvoir de changer du tout au tout un individu désireux de passer à une autre vie, tout comme nous ne doutons pas une seule seconde que le personnage principal, d'abord incarné par un John Randolph tout suintant, puisse ensuite prendre les traits avantageux et très clean d'un Rock Hudson au faîte de son charisme viril. Le cinéaste prend là un risque de taille, il peut perdre le spectateur avec ce choix si radical, et ce fut le cas en 1966 où Seconds fut un échec public et critique cinglant, mais ce changement d'acteur cristallise bien toute l'énorme bizarrerie du film et s'avère plus judicieux et significatif que d'autres solutions a priori plus simples qui étaient également envisageables (Frankenheimer pensait d'abord embaucher Kirk Douglas, qu'il avait déjà dirigé pour Sept Jours en Mai, en jouant sur son maquillage et sa posture, avant et après l'opération). Le réalisateur parvient également avec un talent rare à nous faire traverser tout un spectre d'émotions, de pur ressenti de spectateur, nous sommes tour à tour dérangé, haletant, déconcerté, interrogateur, perdu, ému et tétanisé face aux images, à l'histoire, bref, à l’œuvre étonnante qu'il nous propose ici.




Les 45 premières minutes sont d'une efficacité redoutable. Des passages de délires oniriques sont d'une inventivité formelle encore fascinante aujourd'hui. La scène d'ouverture, filature stressante au beau milieu des allées et venues incessantes de la grande gare centrale de New York, nous saisit à la gorge d'entrée de jeu, à l'image des acteurs, littéralement saisis eux aussi par le procédé de Snorricam utilisé à bon escient par un John Frankenheimer toujours friand d'expérimentations. On adore ensuite tous les passage au sein de l'Organisation, d'un humour noir mordant, la société secrète étant montrée comme s'il s'agissait d'une simple compagnie d'assurance bienveillante, aux arguments implacables, qui promet une nouvelle vie à ses "clients" et dissimule ses activités derrière les lieux les plus banals et triviaux, comme un abattoir ou un pressing. La conclusion s'avère à la hauteur du malaise qui plane tout le long et constitue un ultime sommet dans la psychose identitaire. Plus de 20 ans avant la première adaptation cinématographique de Philip K. Dick, écrivain qui régnera pour le meilleur et pour le pire sur le cinéma de SF, on retrouve aussi quelque chose de très dickien dans les thèmes abordés et les situations dépeintes. Le fantôme du chef-d’œuvre de John Frankenheimer paraît ainsi hanter bon nombre de films de science fiction bien plus récents et qui, souvent, ne lui arrivent pas à la cheville, ce qui participe à cet effet intemporel. Seconds est le point final d'une des meilleures trilogies thématiques qui soient et s'avère être le plus grand film d'un cinéaste qui, s'il avait su maintenir ce niveau-là plus longtemps, serait aujourd'hui considéré tout autrement. Un sacré film.


Seconds (L'Opération diabolique) de John Frankenheimer avec Rock Hudson et John Randolph (1966)

17 août 2018

Coexister

Il existe une règle simple applicable à tous les films prétendus comiques, que nous avons déjà rapidement évoquée ici : la règle dite des 16 minutes. Si une comédie ne vous a pas fait rire ni même esquisser le moindre sourire après 16 minutes révolues, alors vous pouvez légitimement l'arrêter net et la considérer comme ratée. Ces films-là sont généralement courts, durent entre 1h10 et 1h35, alors s'ils sont infoutus de nous faire marrer dans ce laps de temps, on peut estimer qu'une vraie chance leur a pourtant bel et bien été donnée. Vous voyez où je veux en venir : c'est le cas de Coexister, premier long métrage réalisé en solo par Fabrice Éboué. Intrigué par un pitch au potentiel évident, j'ai littéralement tendu la main à Fabrice Éboué, vierge de tout a priori, désireux de rire avec lui, grâce à lui. Je lui ai ouvert la porte, je l'ai invité dans mon salon. Pour rien. Après un quart d'heure de film, je tirai une tronche de dix kilomètres de long sur mon canap', sentant bien ma seule soirée libérée de la semaine partir en fumée, m'échapper.




Voyant Ramzy débarquer à la 16ème minute très précisément et connaissant le talent plutôt aléatoire du bonhomme, j'ai fait preuve d'indulgence en donnant une nouvelle chance au film, avec 4 minutes de sursis supplémentaires. Ça n'a rien changé. Quand le trio de chanteurs se forme enfin, le rabbin, le prêtre et l’imam, on espère que l'humour débarque aussi. En vain. Une scène durant laquelle le rabbin, inconsolable quand il pense aux tortues tuées, avec Fabrice Éboué croyant qu'il fait allusion à la Shoah, a fini de m'achever. Ce quiproquos laborieux qui tombe à plat est à l'image du film entier. Coexister n'est pas drôle en plus d'être moche. J'ai appliqué la règle, purement et simplement. Cette règle avait été établie par Rémi et moi alors que nous étions encore colocataires. Nous n'avions pas de temps à perdre devant des films incapables de nous amuser. A nous deux, nous étions pourtant un bon public. Bien des films n'ont guère passé le test. Pourquoi 16 minutes et pas 15 (multiple de 5, ce qu'on apprécie toujours chez les matheux) ? Parce qu'on se tape souvent 1 minute de générique affreux en ouverture. N'allez pas chercher plus loin. Coexister vient s'ajouter à la trop longue liste des comédies pourries, victimes de l'implacable règle des 16 minutes.


Coexister de Fabrice Eboué avec Fabrice Éboué, Ramzy Bédia, Guillaume de Tonquédec Mathilde Seigner, Audrey Lamy et Jonathan Cohen (2017)

15 août 2018

Le Grand Jeu

Molly's Game est le premier long métrage réalisé par Aaron Sorkin, scénariste multi récompensé pour des films aussi marquants que Steve Jobs, The Social Network ou Le Stratège et des séries télévisées (A la Maison Blanche, The Newsroom, etc). La particularité des œuvres de Sorkin est d'être particulièrement bavardes : il nous assomme de longs dialogues et autres monologues interminables qui essaient vainement de nous donner l'impression que l'on a affaire à quelque chose de terriblement intelligent. Son premier film en tant que réalisateur n'échappe pas à la règle, il est tout ce que l'on pouvait redouter. Son unique intérêt réside en la beauté tapageuse de son actrice principale, notre idole Jessica Chastain, que l'on préfère toutefois plus naturelle, moins "bimbo". Les dialogues sans fin signés Aaron Sorkin ont en outre le fâcheux défaut d'engendrer des lignes et des lignes de sous-titres qui dissimulent les décolletés vertigineux de la star.





Jessica Chastain est Molly Bloom, une self made woman (un de ces personnages que passionnent tant Aaron Sorkin) qui a réussi à faire fortune en devenant organisatrice de parties de poker aux mises astronomiques. Le film nous retrace son parcours à l'heure où elle doit se défendre face aux accusations, aidée par un avocat habitué à relever de tels défis. Dès les premières secondes, Jessica Chastain nous martèle sur un débit mitraillette un texte imbitable fait de citations lourdingues, de formules toutes faites et de soi-disant bons mots qui tombent souvent à plat. Pris de court, on a bien du mal à se passionner pour ce qu'elle nous raconte et on peine aussi à y croire (Jessica Chastain, championne de ski de bosses ?...). Revient alors à notre esprit la première scène mortelle du Social Network de David Fincher dans laquelle un Jesse Eisenberg inarrêtable inondait Rooney Mara et le spectateur avec elle d'un flot de paroles abominable, une introduction qui avait déjà eu pour effet de nous mettre K.O. d'entrée.





Côté mise en scène, Aaron Sorkin paraît là aussi avoir peur du vide. Se prenant pour Scorsese, il vise le rythme à tout prix, par un montage très rapide, sans temps mort, qu'il doit imaginer dynamique et fun. Il nous explique le poker par des petits schémas explicatifs pathétiques qui apparaissent à l'écran comme dans un mauvais tuto Youtube. Il s'avère bien incapable de développer la moindre tension pour un jeu qui, à vrai dire, ne l'intéresse pas. Sorkin déploie en fin de compte un style très télévisuel, on se croirait devant l'épisode beaucoup trop long (140 minutes !) d'une série américaine moisie. Les acteurs participent à ce triste effet : aux côtés d'une Jessica Chastain irréprochable bien que peu étonnante dans un de ces rôles de femme de caractère auxquels elle est désormais abonnée, les hommes ne font pas du tout le poids.





Roulant des mécaniques du début à la fin, Idris Elba agace dans le rôle de l'avocat prestigieux de Molly Bloom. Il doit tenir tête à sa cliente pugnace lors de joutes verbales épuisantes où les deux se répondent du tac au tac dans de pénibles concours de répartie, chacun s'échinant à avoir le dernier mot. Mais le plus ridicule dans cette affaire est certainement le pauvre Kevin Costner que l'on était pourtant heureux de retrouver au casting d'un film de cette "envergure" (notez les guillemets). L'acteur sur le retour n'a pas hérité d'un rôle facile puisqu'il campe le père insupportable de Molly Bloom, un daron exécrable qui, le repas du soir venu, demande très solennellement à ses enfants "Alors, vous avez appris quoi à l'école aujourd'hui ?". On a juste envie de lui péter au nez... La réconciliation finale entre lui et sa fille, supposée atteindre un sommet d'émotion si l'on en croit la bande son sursignifiante qui l'accompagne, est d'une nullité absolue. Elle a pour seul effet de nous mettre une nouvelle fois face à l'indigence extrême d'Aaron Sorkin. Ce type-là ne doit pas avoir la même conception du cinéma que nous. Il nous donne envie de nous replonger dans l'âge d'or du cinéma muet et d'éviter soigneusement à l'avenir toutes les saloperies dans lesquelles il sera impliqué. Un dernier mot à l'attention de Michael Cera : tu ne nous avais pas manqué. 


Le Grand Jeu (Molly's Game) d'Aaron Sorkin avec Jessica Chastain, Idris Elba et Kevin Costner (2018)

11 août 2018

Calibre

Un scénario classique ! Deux potes venus de Londres partent en week-end à la chasse dans un coin reculé d’Écosse. Là-bas, un accident de chasse terrible va bouleverser tout leurs plans... Impression de déjà-vu ? Bien évidemment ! On pense tout particulièrement au fameux Délivrance de John Boorman, le grand film matriciel du genre, et à toutes ces autres péloches où des citadins un brin arrogants se retrouvent aux prises avec un monde rural dont ils ignoraient la sauvagerie et dont ils découvrent les mœurs radicales. Ici, nos deux potes débarquent dans un très joli village désolé, niché dans les collines encore enneigées et habité par une petite communauté en totale autogestion. Heureusement, Matt Palmer est assez malin pour s'éloigner juste ce qu'il faut de ce qu'on attend de ce canevas archi rebattu, il nous livre un thriller franchement honnête. Son scénario est assez prévisible, certes, mais il se suit sans déplaisir car il ne tombe jamais véritablement dans les clichés et les extrêmes. Le réalisateur se concentre sur la terreur psychologique et, à l'écran, aucun éclat de violence, aucun effet gore à signaler. Le déroulement de l'histoire aurait pu permettre au cinéaste de baigner dans le torture porn de bas étage, mais Matt Palmer vaut mieux que ça, et s'en tient toujours très loin, tout étant laissé à notre imagination.




Les comportements des deux personnages principaux sont plutôt crédibles, ce qui leur arrive nous paraît même plausible, ils sont campés par deux acteurs de qualité, Jack Lowden et Martin McCann. Nous croyons également à la détresse qui anime les villageois face au drame vécu et à leur volonté de se faire justice. Matt Palmer filme avec talent les paysages de la campagne écossaise. Il croque quelques très belles images bucoliques qui tranchent avec le récit qui nous est conté et attestent d'un certain sens du cadre et de la lumière. On pourra seulement regretter que la nuit dans la forêt écossaise soit si claire. Elle aurait sans doute gagné à être plus ténébreuse.




Le film suit donc son bonhomme de chemin, en ayant la très bonne idée d'accrocher assez vite notre attention. Dès le premier quart d'heure, nous sommes dedans et condamnés à aller au bout pour savoir comment tout ça va se goupiller. Les protagonistes n'échappent quant à eux pas totalement aux stéréotypes du genre : il y a celui qui n'a pas froid aux yeux et qui réagit instinctivement aux situations terribles dans lesquelles il s'enfonce avec son pote, plus peureux, la conscience moins tranquille, et désireux de tout avouer... Soulignons toutefois que le contraste entre les deux citadins et les autochtones est bien dépeint, avec une subtilité bienvenue. 




Le parallèle avec le chef-d’œuvre de John Boorman est encore plus évident à la toute fin du film, avec ce nouveau père de famille qui n'aura jamais l'esprit tout à fait libre et nous adresse un ultime regard caméra chargé d'angoisse après avoir été réveillé par ses cauchemars... Si l'on peut encore de nouveau constater le petit gouffre qui sépare les deux œuvres, on se dit tout de même que l'on vient de passer un moment pas si désagréable devant ce modeste Calibre, et qu'il faudra garder un petit œil curieux sur ce que fera Matt Palmer par la suite. 


Calibre de Matt Palmer avec avec Jack Lowden, Martin McCann et Tony Curran (2018)

8 août 2018

Super Dark Times

Premier long métrage de Kevin Phillips, Super Dark Times s'inscrit quelque part entre Stand By Me, Paranoid Park et Mean Creek. Avec le succès de la série Stranger Things et du film d'horreur d'Andrès Muschietti, Ça, il atteste également de l'essor actuel des histoires, teintées de nostalgie, d'adolescents dans le pétrin, devant faire face à des drames et autres phénomènes qui les dépassent totalement. L'action se situe ici au milieu des années 90, dans un bien joli coin de campagne du nord est des Etats-Unis. Pour en révéler le moins possible et vous garder intact le plaisir de la découverte, je resterai très vague : quatre adolescents se retrouvent impliqués dans un drame terrible et devront chacun gérer leur culpabilité. Une situation somme toute très classique et déjà vue plusieurs fois au cinéma et ailleurs, mais ici assez bien traitée. Plutôt que de nous narrer la trajectoire prise par chacun des jeunes, le réalisateur se focalise sur deux d'entre eux. Deux meilleurs amis de lycée dont le drame révèle les personnalités divergentes. A priori prévisible, mais tout de même agréable à suivre car Kevin Phillips a du style, le scénario prend finalement une tournure plus terre à terre, et presque horrifique, avec l'affirmation chez l'un des protagonistes d'une personnalité déséquilibrée...




Dès la courte scène d'introduction, Kevin Phillips parvient à capter notre attention et installe d'emblée une ambiance spéciale, flottante, annonciatrice d'un drame à venir, inéluctable. La musique signée Ben Frost participe joliment à cet effet. Les adultes sont ici pratiquement absents. Seule la mère du héros (Amy Hargreaves), une assez simple et belle figure maternelle au passage, tient un rôle notable. Aucun homme adulte à l'écran, aucune figure paternelle. Le film laisse ainsi l'impression d'un abandon, d'être le spectacle d'adolescents livrés à eux-mêmes, délaissés, presque condamnés à mal tourner. Kevin Phillips s'intéresse de près à ses personnages qu'il prend son temps à filmer, à installer et sur lesquels il porte un regard assez doux. Il capte plutôt bien l'adolescence, ce moment décisif où chacun doit s'affirmer, s'assumer. Les premières scènes qui plantent leur environnement, aux couleurs automnales et à l'ambiance brumeuse, et qui nous proposent d'assister à leurs interactions quotidiennes ainsi qu'à leurs allées et venues à vélo, correspondent à la partie la plus réussie.





Le cinéaste, un trentenaire qui avait auparavant signé plusieurs courts métrages remarqués, fait donc preuve d'un certain talent et a sans doute été à bonne école. Sa mise en scène soignée est illuminée par quelques très beaux plans et traversée par des idées de montage fort bienvenues. Moment crucial du film et point de bascule attendu, la scène où survient le drame est plutôt bien gérée, mais c'est lors de quelques scènes de cauchemars que Kevin Phillips se montre plus inspiré. Certaines images s'avèrent assez marquantes, comme ce détail pourtant fugace d'une petite fille qui assiste, figée et l'air hagard, à une scène de violence terrible se déroulant dans le jardin en face de chez elle. Pour ne rien gâcher, les jeunes acteurs sont irréprochables. Dans le premier rôle, Owen Campbell démontre une belle sensibilité. Face à lui, Charlie Tahan se pose en sosie juvénile assez flippant de Jonny Greenwood, cachant son mal être derrière ses mèches de cheveux folles et un sourire en biais. Côté fille, la délicieusement nommée Elizabeth Cappuccino est parfaite aussi, crédible et, comme les autres, éloignée des stéréotypes et canons de beauté actuels. Des acteurs à suivre !





Nous espérons aussi que la suite de la carrière de Kevin Phillips sera plus productive que celle du gars qui avait signé le sympathique Mean Creek (ça remonte quand même à 2004, quelqu'un a des nouvelles ? Ah, sa page Wikipédia annonce un film de SF horrifique produit par Jason Blum, à venir en 2018, croisons les doigts pour un retour en forme !). Le premier long de ce Kevin Phillips est en tout cas une belle promesse : un teen movie qui n'est clairement pas un feel good movie mais bel et bien une œuvre de fière allure et tout à fait digne d'intérêt. 


Super Dark Times de Kevin Phillips avec Owen Campbell, Charlie Tahan, Amy Hargreaves et Elizabeth Cappuccino (2017)

5 août 2018

The Mountain Between Us

Il y a deux catégories de films. Ceux dont le titre est, à un moment donné, prononcé, dans le film, par un personnage, et ceux dont ce n'est pas le cas. Sur la première catégorie il y a beaucoup à dire. Car c'est un choix périlleux de la part d'un scénariste que de faire dire le titre qu'il a choisi pour son œuvre à l'un des acteurs au casting, comme pour le justifier dans le récit, par un dialogue providentiel. Parfois, tout se passe bien. On peut penser à Sauvez Willy ou Il faut sauver le soldat Ryan, dans lesquels le titre devait absolument être prononcé in extenso pour lancer l'action. Pensez aussi à ces films comme Ben-Hur, Forrest Gump, Alien 3 ou Habemus Papam dont le titre, étant le patronyme du personnage, est obligatoirement répété à plusieurs reprises sans que le spectateur s'en offusque vraiment. Mais dans la plupart des cas, citer le titre du film dans une réplique est une calamité, et un réalisateur qui se laisse aller à ça peut retourner ses fans contre lui-même. Exemple canonique du titre cité dans un dialogue foireux, le fameux Je vais bien ne t'en fais pas. Dans ce film de Philippe Lioret, le spectateur comprend enfin de quoi il retourne quand le père de famille Kad Merad dit à sa propre fille éplorée, interprétée par Mélanie Laurent, qui s'inquiète de ce que devient son frère disparu, cette phrase fatidique, sous-entendant que de son côté ça roule. Là, typiquement, le spectateur a la subite envie de tout annihiler autour de lui.





Et puis il y a la règle qui veut qu'un film dont le titre est prononcé dans une scène qui se veut le climax est, le plus souvent, un film inique, surtout quand ce moment survient dans les dernières minutes du métrage, comme pour justifier tout ce qui vient de précéder. Cas critique : le titre franglais Tout va bien ! The Kids are all right de Lisa Cholodenko, qui donne lieu en prime à une réplique hideuse... Pire, ces scénaristes qui essaient de refiler un peu de profondeur à leur étron de mots et de papier par un titre hallucinant déballé dans la dernière seconde pré-générique par un acteur qui bafouille faute d'y comprendre quoi que ce soit. C'est le cas notamment de Quantum of Solace, réplique-titre dont Daniel Craig bouffe la moitié des syllabes, impatient que le générique de fin daigne l'interrompre, ne sachant pas de quoi il s'agit, et qui ne vient que jeter un voile d'ombre et de confusion sur l'ensemble du récit, jusqu'alors limpide et clair comme de l'eau de roche car très con. Il y a des exceptions à la règle. Songez à Call Me By Your Name, dont le scénario est une resucée mot pour mot de celui de Philippe Lioret. Plus parlant encore, John Hammond clamant : "Bienvenue à Jurassik Parc !", fier comme Artaban de son parc d'attraction et niant en bloc le fiasco qui vient de coûter la vie à pas mal de monde, juste avant que ne retentissent les accords majeurs de sieur John Williams sur le générique final...





Il y a aussi cette catégorie intermédiaire des films dont le titre est presque prononcé, à un synonyme prêt, par exemple Rester vertical qui se termine sur les mots "Il faut rester debout, droit comme un putain de i, raide mort", ou encore Les Petits mouchoirs, quand Benoît Magimel, ému par l'accident atroce qui vient de couper Jean Dujardin en deux, demande à François Cluzet : "T'aurais pas un petit choirmou ?" Sans oublier Welcome de Philippe Lioret (toujours lui...) dans lequel on entend à un moment Vincent Lindon dire aux flics qui viennent arrêter le jeune réfugié qu'il avait pris son aile : "Bienvenue". Et puis il y a l'autre grande catégorie, celle des films dont le titre n'est jamais dit à l'écran, en général parce qu'il ne peut pas l'être. Exemples terribles : X-Men : l'affrontement final ou encore Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal. Mais sur cette deuxième catégorie, il n'y a pratiquement rien à dire. Et malheureusement pour cet article, The Mountain Between Us en fait partie.





En effet on s'imagine mal Idris Elba hurlant à Kate Winslet qu'ils vont avoir du mal à copuler à cause de cette mountain between them. Oui car le film ne parle pas du tout des Rocheuses, qui sont pourtant bien des mountains between US(of A). Titre non prononcé à l'écran, et Dieu merci, mais trompeur, donc tout de même coupable. Rappel des faits : les deux individus sus-nommés montent à bord d'un vieux coucou pour échapper à la grève de la SNCF et se rendre depuis leur Colorado natal jusqu'à Saint-Brevin-Les-Pins. Le pilote est un vieux briscard incarné par Beau Bridges, qui se vante d'avoir fait le Vietnam et de connaître les hélicos comme sa poche. Pas de bol, il est aux commandes d'un avion, qui part tout droit se crasher dans les Landes. Et là trêve de plaisanteries, car l'AVC que subit le pilote derrière le manche de son cercueil volant, ultra bien joué par l'acteur Beau Bridges, n'est pas seulement joué. Le comédien est resté sur le carreau. La star était tellement dans le rôle que la crise qu'il simulait, lâchant le manche pour se broyer le bras gauche, la bave aux lèvres, s'est transformée en véritable attaque foudroyante. Paix à son âme.





Ne restent donc, paumés de part et d'autre d'une montagne, que les deux cons de passagers. Mais ce n'est pas between them que l'essentiel va se tramer, puisque les deux personnages centraux de la deuxième partie du film ne seront autres qu'un chien et un cougar (pas Kate Winslet). Seul legs de feu le pilote du biplan, un chien surnommé "Dog" va tirer ces deux humains sans reliefs de toutes les embûches qui accompagnent la descente en rappel des volcans d'Auvergne par mauvais temps. C'est ce chien qui va dénicher la cabane où Idris Elba et Kate Winslet pourront se défoncer peinards. C'est aussi lui qui enjambe d'un petit bond facile ce piège à ours dans lequel Idris Elba, qui le suivait avec une confiance aveugle, saute à pieds joints. Et finalement c'est grâce à lui que les deux humanoïdes en présence pourront échapper à un félin de 800kg pour retrouver la civilisation et finir leurs jours ensemble.





Car l'épisode peut-être le plus fameux reste celui où "Dog", sagement couché aux pieds d'une Winslet éclopée dans la carcasse du petit planeur, entendant au loin le rugissement suspect d'un cougar affamé, a la présence d'esprit d'indiquer à son nouveau pote animal le lieu où se caler l'estomac en aboyant trois fois avant de tailler la route à travers bois dans la direction opposée, la queue battant ses flancs, sans omettre de laisser à Kate Winslet un angle de vue imprenable sur son pourtour anal impeccable pour ultime souvenir de sa personne. Dans cette scène-là, le chien, une fois de plus, sauve la mise, bien aidé il faut le dire par le lance-roquette que dégaine Winslet pour dégommer le cougar à bout portant.


The Mountain Between Us de Hany Abu-Assad avec Kate Winslet, Idris Elba et "Dog" (2017)

3 août 2018

Mother !

Il y a déjà un souci avec le titre. Je ne l'écrirai pas "mother!" comme le souhaiterait Darren Aronofsky. Je commence par une majuscule, parce que l'on met une majuscule aux titres. J'accepte, difficilement, de le ponctuer d'un point d'exclamation, mais je le précède d'un espace. Car en France, c'est comme ça, nous n'avons pas les mêmes règles de typographie que nos amis anglo-saxons : nous mettons un espace entre le mot et la ponctuation quand celle-ci est un point virgule, un point d'interrogation, un double-point ou un point d'exclamation. Je suis en cela étonné que les québécois aient traduit par "mère!", c'est un laisser-aller inhabituel de leur part. C'est peut-être une question d'habitude, mais je préfère nos règles, je les trouve plus claires et agréables à la lecture. Mother ! Autre difficulté, et non des moindres : comment fallait-il prononcer le titre lorsqu'on se présentait à la caisse au ciné ? Cela ne m'a pas encouragé à me déplacer... Bref, pour moi, ce titre est une source de problèmes importante. Sans parler de son manque absolu d'originalité... En cela, il est vrai que seule la ponctuation participe à le rendre un tant soit peu unique.




Il faut aussi reconnaître à ce titre une autre qualité, plus inattendue. Une qualité discrète mais essentielle qui réside justement dans ce point d'exclamation et, plus exactement, dans sa façon d'apparaître à l'écran au tout début du film. Le mot "mother" s'écrit sous nos yeux, dans cette écriture caractéristique, puis surgit le point d'exclamation, accompagné d'un petit motif sonore digne d'un dessin animé qui rompt d'emblée avec le sérieux et la noirceur annoncée. C'est cette fantaisie, cet esprit plaisantin, qui vient sauver Darren Aronofsky du naufrage complet. Visiblement, le cinéaste s'amuse et veut nous emporter dans son délire. Ça ne fonctionne pas du tout, mais il a le mérite d'essayer, le sourire aux lèvres, quand d'autres que lui font ça avec un sérieux infiniment plus plombant et méprisable. Cela invite à un peu plus de bienveillance à son égard.




En nous dépeignant les mésaventures de cette jeune femme, incarnée par Jennifer Lawrence, qui habite seule avec son mari, Javier Bardem, écrivain en panne d'inspiration, dans une immense baraque et voit celle-ci être progressivement envahie par des inconnus, Mother ! prétend être une allégorie assez finaude que l'on pourrait s'évertuer à interpréter de plusieurs manières (au moins quatre, d'après les nombreux sites ayant décrypté le film, bien que l'une d'elles me paraisse un brin plus évidente — en gros, la maison = la Nature, brillant...). Le résultat à l'écran n'est hélas pas à la hauteur de l'ambition du cinéaste, dont on sent un peu trop qu'il veut absolument signer une œuvre clivante, vouée à devenir culte. Son film pèse des tonnes et peine à nous captiver malgré sa progression crescendo dans l'horreur et l'intensité.




Nous ne nous intéressons pas une seconde au personnage central, quand bien même l'actrice fait tout son possible et ne démérite pas, avec une caméra qui la colle de très près. Cette femme paraît vide et désincarnée, tout comme son agaçant époux. Ils ont simplement l'air d'être là pour servir et illustrer les petites idées du cinéaste, simples pantins, tristes rouages de sa machine pas si bien huilée. Quand arrivent les invités, joués par des revenants comme Ed Harris et Michelle Pfeiffer, cet effet est d'autant plus fort. Il est toujours agréable de revoir le trop rare Ed Harris mais, ici, nous voyons justement "le trop rare Ed Harris", au charisme intact, venir nous faire un petit coucou dans un film de Darren Aronofsky, et strictement rien d'autre. On constate les nouvelles rides apparues sur son front, on espère que sa santé est au beau fixe, mais on ne croit en rien à son personnage.




En outre, si Aronofsky paraît faire tous les efforts du monde pour rendre son film organique, lui donner de la chair, du corps (les murs suintent, les corps souffrent, les parquets s'ouvrent, tout est susceptible de saigner, s'effriter, se casser, s'inonder), il échoue cette fois-ci totalement dans cette entreprise (il y avait pourtant excellé dans Black Swan et The Wrestler). La faute notamment à des effets spéciaux ratés, beaucoup trop lisses, sans âme. En cela, Mother ! nous rappelle les dérapages visuels de quelques uns de ses précédents films comme The Fountain ou Noé (sans doute le plus proche voisin de Mother ! de par les thèmes abordés). C'est parfois d'une laideur assez gênante. C'est bien dommage car, à côté de ça, il y a tout de même quelques idées. J'aime que le seul décor du scénario, cette maison qui se veut un personnage à part entière, d'abord cocon familial accueillant, se transforme tour à tour en un lieu de culte, en un espace de débauche puis, littéralement, en zone de guerre. Tout cela dans un mouvement fluide et naturel, Aronofsky ne filmant pas en plans-séquences mais parvenant à nous en donner l'impression. Hélas, la maison aussi manque de réalisme et paraît ne pas exister, on se croit dans un studio en carton et nulle part ailleurs... Comment peut-on croire, d'ailleurs, que la frêle Jennifer Lawrence est censée l'avoir retapée entièrement ?!




De nouveau hanté par le cinéma de Roman Polanski (on pense assez inévitablement à Répulsion et Rosemary's Baby), sans ce coup-ci lui arriver à la cheville, Mother ! apparaît en fin de compte comme une pitrerie plutôt inoffensive, non totalement dénuée d'intérêt mais à des années lumière de l'effet escompté. La pirouette finale, en forme d'ultime pied de nez, appuie cette impression. Malgré tout, Darren Aronofsky continue son petit bonhomme de chemin et poursuit sa carrière de manière cohérente. On doute, cependant, qu'il revienne un jour à des œuvres plus humbles et maîtrisées comme l'étaient The Wrestler ou Black Swan, mais on continue d'espérer. 


Mother ! de Darren Aronofsky avec Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris et Michelle Pfeiffer (2017)