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5 juin 2020

Ava

Ce qui convainc immédiatement devant Ava, outre la belle séquence d'introduction — un chien noir parcourt une plage bondée de touristes, en renifle certains, légèrement inquiets à sa vue, puis finit par aller boulotter les frites dans la barquette posée sur le ventre de l'héroïne éponyme, jeune fille endormie sur la berge, les pieds dans l'eau —, c'est précisément ladite jeune fille, ou plutôt son interprète, Noée Abita, dont c'était le premier film et qui avait sauf erreur 18 ans à l'époque du tournage mais qui est absolument crédible dans la peau d'une adolescente de 13 ans. J'ignore quelle est la part exacte de naturel là-dedans, toujours est-il que Noée Abita a ici non seulement le physique mais l'attitude, les gestes, les regards, la voix et le débit d'une jeune adolescente, sans jamais en faire trop ni agacer le moins du monde. Surtout, l'actrice, d'une présence assez magnétique, joue remarquablement bien sa partition d'un bout à l'autre, dans le rôle de cette jeune fille en vacances sur la côte avec sa mère (Laure Calamy, qu'on aime bien mais qui, une fois de plus, fait du Laure Calamy ; on croit retrouver exactement le personnage d'Un monde sans femmes qu'elle traine depuis 10 ans maintenant) et son tout petit frère, et qui se voit dès le début du film confirmer par un médecin qu'elle est en train de progressivement perdre la vue.





On pourrait croire, d'abord, que le film prend la direction d'un drame un peu lourd et grave, du fait de cette cécité imminente, mais pas du tout. Certes Ava est un personnage parfois sombre, en proie à des cauchemars horribles (bien mis en scène, ce qui n'est pas si fréquent, avec un vrai penchant pour le fantastique et des images d'une obscure beauté aux accents vaguement buñueliens, impliquant fleurs envahissantes et œils omniprésents). Elle est aussi quelques fois dure, en particulier avec sa mère (qui n'est pas toujours tendre ni très présente), avoue quelque attrait pour la mort, à un âge difficile et dans un monde par ailleurs pas gai (que le film représente assez justement, avec entre autres ces nombreuses apparitions de flics montés sur des chevaux noirs), mais la jeune fille, toujours en mouvement et prête à prendre au mot l'injonction de sa mère à passer « le plus bel été de sa vie », finit par trouver un élan vital en mêlant sa trajectoire à celle d'un jeune gitan nommé Juan, réfugié dans un bunker sur la plage, cette rencontre ayant pour entremetteur le chien noir du début, qui ne tardera pas à nous régaler, plus tard, lors d'une belle séquence sur une moto volée. 





Ce récit de la découverte de l'amour et de la sensualité, véritable émancipation pour l'adolescente, n'est évidemment pas d'une immense nouveauté, sur le papier... Mais, dans un film que nous avons nettement préféré à ses nombreux ersatz récents (comme Les Météorites, réalisé par Romain Laguna en 2018), ce récit s'emballe et décolle grâce à des scènes enlevées, vivantes (à l'image de la séquence des braquages de nudistes illustrée par l'affiche), souvent drôles aussi, et par des détours heureux, comme la fuite du mariage gitan, où c'est Ava, pourtant aveugle à basse luminosité, mais que l'on a vue plusieurs fois s'entraîner à marcher sur une corniche ou sur la plage les yeux bandés, qui guide Juan pour traverser une rivière déchaînée. Dans le plan suivant, on voit les deux amoureux parcourir un chemin, dont la ligne de fuite à l'arrière-plan est étrangement illuminée. On comprend bientôt que ce sont les phares d'une voiture qui s'approche, mais on a eu le temps d'avoir l'impression de sortir du monde aussi noir que lumineux d'Ava, et l'image est belle, comme d'autres dans ce premier long métrage de Léa Mysius, réalisatrice, et de Noée Abita, actrice, qui donne envie de voir les prochains.


Ava de Léa Mysius avec Noée Abita, Laure Calamy et Juan Cano (2017)

13 mai 2020

Simon du désert

Enfin sortis du confinement et, bienfait collatéral, de tous ces posts facebook, twitter et autres qui s'efforçaient de mettre des chansons, des livres ou films en rapport avec l'actualité... Parlons d'autre chose. Hier soir j'ai vu Simon du désert de Buñuel, film de 45 minutes dans lequel ledit Simon, stylite, passe 40 minutes de film en ermite au sommet d'une colonne, à l'écart des autres et du monde. Ou plutôt de deux colonnes, car dès le début du film un riche bienfaiteur lui offre de quitter sa première colonne, où il a déjà passé un temps fou, pour une autre plus belle et plus haute (isolement à deux vitesses...). Après avoir accompli un miracle (il rend ses mains à un voleur à qui on les avait coupées et qui en profite aussi sec pour filer des beignes à ses gamins), Simon se replonge dans son ascèse, isolé de ses semblables, se nourrit très peu et par le moyen pénible d'un panier pendu au bout d'une corde occasionnellement rempli par de bienveillants et solidaires voisins, puis finit par se laisser emporter par un énième assaut de Satanas sous les traits de Silvia Pinal qui débarque en cercueil téléguidé (mieux que le pneu de Rubber) pour tirer sur sa barbe à deux fourches et faire péter son recueillement et sa disette.





Soulevant sa jupe, déballant ses nichons et tirant sa langue, le diable déguisé en jeune écolière peu farouche finit par enlever Simon à sa solitude forcée et à sa colonne privative par l'apparition d'un avion, et Buñuel de clore cette comédie satirique (tournée 4 ans après cette autre charge contre l'église catholique portée par la même Silvia Pinal qu'était Viridiana) avec 5 minutes dans un night club new-yorkais où tout le monde se trémousse sans la moindre distanciation sociale dans une danse nommée "chair radioactive". Résumé du déconfinement ? Je vous laisse, je vais partager ma trouvaille sur tous les réseaux sociaux.


Simon du désert de Luis Buñuel avec Claudio Brook et Silvia Pinal (1965)

29 juillet 2012

Holy Motors

Après treize ans d'absence Leos Carax revient et ouvre son film en s'adressant directement à nous pour montrer le chemin permettant d'entrer dans le film. Il est paraît presque invraisemblable que Carax ait pu monter pareil projet, qu'il ait pu le financer, le réaliser et surtout qu'il ait pu le mener à bien. L'ambition était immense. La séquence d'introduction est sans doute la plus inspirée du film. On croit y rencontrer René Magritte et David Lynch dans ce qui fait penser à la première scène de La Folie Almayer de Chantal Akerman, autre grand film français de l'année. Leos Carax y développe une mise en abyme qui annonce la dimension métatextuelle du film. Des spectateurs immobiles, figés, endormis, hypnotisés, sont assis dans une salle tandis que résonne la sirène ronflante d'un bateau. Un second plan présente un personnage (le cinéaste lui-même) se levant de son lit dans ce qui pourrait bien être la cabine d'un navire et qui semble surtout correspondre à un contrechamp du plan sur la salle de cinéma, autrement dit au film que les spectateurs regarderaient sans broncher (ou ne regarderaient plus...). Le personnage joué par Carax, accompagné par les mêmes bruitages nautiques, se lève et s'approche d'une fenêtre surplombant une ville plongée dans la nuit, révélant qu'il se trouve sans doute en réalité dans un immeuble (bien que les lueurs improbables au loin tendent à faire du lieu une sorte de chambre mentale onirique). Il parcourt un mur dont la tapisserie représente une forêt de troncs d'arbres, y trouve une serrure pour y insérer son majeur en forme de clé (pas une clé anodine, une clé à déboulonner, on n'entre pas là sans effort et sans volonté), ouvre ou plutôt enfonce une porte dérobée, parcourt un couloir et débarque dans la salle de cinéma initiale, derrière la foule des spectateurs.




Dans les allées entre les sièges passent un enfant nu et un chien noir, apparitions fantomatiques ou mythologiques qui sont ici chez elles et bien vivantes. Nouveau plan sur une petite fille derrière une fenêtre ronde en forme de hublot, toujours accompagnée dans la bande son par la sirène du bateau et le reflux des vagues. Avec ces images enfin raccordées à la bande son, sommes-nous finalement devant le film projeté au public statufié ? Oui, mais les bruits s'estompent quand la caméra recule pour dévoiler que la fenêtre circulaire est celle d'une grande villa d'où sort péniblement un banquier à la démarche mal assurée, Denis Lavant, Monsieur Oscar, sur le point de grimper dans sa limousine pour un voyage qui n'aura rien de maritime, sauf à être vécu comme une plongée en apnée dans la fiction, mais qui consistera plutôt en un road movie à travers des cinémas possibles.




La suite du film, dont les toutes premières images furent celles de l'un des premiers muets expérimentaux de Muybridge (ou d’Étienne Jules-Marey) sur le mouvement des corps, nous apparaît en premier lieu comme dédiée à ce qui habite depuis toujours l'espace cinématographique : le corps des acteurs. Denis Lavant qui incarne plusieurs rôles après celui de ce banquier se rendant au Fouquet's. Edith Scob, par qui Carax convoque Georges Franju qui l'aura également inspiré pour le gadget du sas menant à la salle de motion capture et, ultime clin d’œil, quand l'actrice porte un masque à la fin dans une reprise directe des Yeux sans visage. Michel Piccoli, par qui Carax en appelle à tout le cinéma français et au sien, Piccoli ayant tourné avec tout le monde, dont Carax, mais surtout avec Buñuel, l'auteur du Fantôme de la liberté, auquel on pense pour la succession de scènes réalistes et surréalistes sans autre point commun entre elles que les acteurs qui les traversent. La liaison s'opère ici par le seul et suffisant Denis Lavant, auquel Piccoli donne le change dans un dialogue bouleversant où il cite Oscar Wilde pour qui la beauté est dans l’œil de celui qui regarde pour s'entendre répondre un tragique : "Mais si plus personne ne regarde ?". Eva Mendes, actrice définitivement au-dessus de la mêlée ces temps-ci, apparaissant chez Carax après avoir tourné pour James Gray (La Nuit nous appartient) et Werner Herzog (Bad Lieutenant), qui aura su jouer de sa propre image. Kylie Minogue, qui rappelle une héroïne hitchcockienne avec ses faux airs de Tippi Hedren. Et re-Denis Lavant, donc, dont la tâche consiste à incarner tour à tour et sans discontinuer tous les personnages possibles comme Monsieur Oscar incarne un banquier, une mendiante, un tueur, un tué, un père, un accordéoniste - dans un entracte musical -, un homme au foyer, un vieillard mourant ou le fameux Monsieur Merde. Carax filme l'improbable inhérent au métier d'acteur du perpétuel saut vertigineux dans un nouveau personnage et dans une nouvelle vie investie. Les confusions entre réalité et fiction (d'où le rappel du Blanc-seing, le tableau de Magritte, au début du film, et plus généralement toute la première séquence avec son jeu de chausse-trappes dissimulées dans une continuité apparente), sont réunies par cet acteur-personnage qui, quand bien même il enchaîne les rendez-vous pour "la beauté du geste", sans trop croire à la portée de son ouvrage, fait semblant avec un tel acharnement et un tel talent que l'on ne sait jamais quelle est sa réalité.




Holy Motors apparaît comme un film sur le cinéma, auquel il adresse une oraison funèbre sur un ton mélancolique et dépité, même si dans la dernière scène, qui rappelle la fantaisie et la malice de la conclusion des Herbes folles de Resnais, Carax sonne le glas avec beaucoup d'humour, un humour bienheureux qui parcourt d'ailleurs tout le film sans rien ôter à la tristesse ambiante. Quand Monsieur Oscar et sa chauffeuse remarquent qu'il leur faut à tout prix un fou rire avant minuit, un oiseau (Judex est là) frappe le pare-brise, Lavant y allant alors d'une réplique périmée digne des films noirs classiques de l'Âge d'or ("Taxi, suivez ce pigeon !") qui fait rire les deux personnages avant que l'ironie de la situation ne les rattrape : ce cinéma-là (déjà salué dans Mauvais sang) n'existe plus que dans la mémoire des anciens et ne se rappelle à eux que sous la forme d'un cliché de longue date digéré, passé dans la culture comme une chose morte. Sauf que contrairement à beaucoup de films qui veulent par exemple prévenir la violence en se vautrant dedans, contrairement à certains réalisateurs qui dénoncent le fascisme en employant ses armes et contrairement à d'autres qui reprochent au monde contemporain une perte de sensibilité et de contact avec la réalité en tournant des films désaffectés, Leos Carax annonce la mort d'un certain cinéma en même temps qu'il tente de le ressusciter à toute force. Il est intéressant de voir le cinéaste entrer de plain-pied et avec chaque scène dans un nouveau film, s'essayant à tous les registres avec la même envie et la même exigence, du film de vengeance chinois au drame familial bien français en passant par le musical mélodramatique hollywoodien quand, vers la fin du film, les grandes lettres blanches de la devanture de La Samaritaine rappellent celles, gigantesques, d'Hollywood Hill. Ces derniers exemples sont marqués par une simplicité de moyens et un réalisme tranquille qui font judicieusement redescendre le film après d'autres séquences plus fantasques et survoltées, telle celle de Monsieur Merde, assurant à l'ensemble un équilibre et préservant le foisonnement général d'un danger corrélatif : l'extravagance foutraque.




Le cinéaste explore l'histoire du cinéma, des premiers essais filmiques à leur pendant contemporain, la motion capture numérique, s'empare de tous les genres, de toutes les tonalités et chaque incursion dans un nouveau monde cinématographique fonctionne, l'effet de fiction nous emportant sans qu'on s'en rende compte. De la même façon qu'on ne s'attarde pas sur les maquillages de Denis Lavant pour être totalement happé par son travail d'acteur, on n'est jamais tenté de sortir du film pour disséquer la manière de filmer de Carax, ses élans ostentatoires, ses abandons à une fluidité transparente, tant on s'engouffre littéralement dans chaque nouvelle immersion fictionnelle. Ni le comédien ni le cinéaste ne sont dans la provocation, dans l'épate ou dans la pose. Leur sincérité est totale, leur travail profond. Carax exploite chez nous cette soif de fiction dont il déplore paradoxalement l'amenuisement, fait feu de tout bois et travaille le cinéma dans toutes ses dimensions, filmant de mille façons, utilisant tous les régimes d'image, de l'infrarouge à l'image thermique en passant par la corruption d'image numérique, le datamoshing, pour des effets qui n'ont rien du tape-à-l'œil mais tout de l'exploration et de l'enthousiasme artistiques.




Quand il filme au ralenti une séance de motion capture où un corps couvert de capteurs luminescents danse et tournoie sur fond noir et qu'il en tire une scène assez envoûtante que tout ajout numérique rendrait hideuse (il le fait pour nous le prouver), c'est un pied de nez au cinéma d'effets spéciaux qui a plus ou moins gagné contre un cinéma artisanal qui filme et regarde ses sujets au lieu de n'en garder que l'armature osseuse pour ensuite l'habiller et remplir le champ de pâté informe. Carax honore un cinéma des "saints moteur" et action, nourri par des acteurs placés devant des caméras, avec quelqu'un pour crier "silence" avant la prise. Il ne prophétise pas la mort absolue du cinéma, mais déclare la mort de ce cinéma-là, matériel, qui se rapproche de l'illusion du cirque (dans sa limousine cinématographique remplie d'écrans le personnage semble aussi être, au choix, en pleine tournée théâtrale ou dans un cirque itinérant, sans compter le transformisme d'Oscar et la contorsionniste de la séance de motion capture), un cinéma qui en retrouve toute la magie primitive, née des artifices les plus simples et restés les plus puissants (l'hommage à Franju et les clins d’œil à Lynch, deux grands magiciens du cinéma, ne sont pas fortuits, et l'affiche n'est pas sans rappeler le dernier film de Weerasethakul...). En faisant clamer à ces machines-là, déjà converties en véhicules de luxe mais pas encore assez miniaturisées, que le cinéma est mort, Carax le rend peut-être un peu plus vivant.




Mais il y parvient parce que son film ne fait pas que rendre un culte funéraire pessimiste au cinéma, c'est aussi une célébration de l'art. Exemplairement, la séquence de motion capture montre deux corps érotiques qui s'emmêlent, se touchent, se lèchent dans un échange de souffles et un froissement de matières et de tissus organiques face auquel les mêmes mouvements habillés par un ordinateur pour se transformer en d'hideuses créatures surnaturelles ne peuvent que perdre en force d'imprégnation. Carax a d'ailleurs l'idée de mettre en contraste l'image déréalisée de l'acteur réduit à des points de lumière se déplaçant au ralenti dans l'image et la lourde réalité du corps concret qui atterrit bruyamment sur les tapis de sol via la bande son. Holy Motors n'est pas une mise en abyme métadiscursive ironique et détachée, sans vie et sans amour, c'est un film habité par des et surtout par un corps qui, à force de travail, d'implication, et après de longues séances de maquillage que le cinéaste filme avec fascination, invente une myriade de personnages et leur donne vie à l'écran pour raconter des histoires d'humains, par quoi l'on en revient au premier aspect du film, l'hommage aux acteurs en tant que forces d'impression et d'identification et comme vecteurs de fiction. Mais ce cinéma-là est condamné à mort si plus personne n'est là pour le regarder, c'est l'avertissement lancé par Holy Motors, comme par superstition, pour mieux prévenir l'accomplissement de cette peur, tout en tâchant de l'infirmer à l'image. Carax nous dit qu'il faut croire à ceux qui inventent et qui jouent pour nous, qu'il est urgent de réapprendre le goût du beau (ce beau que le film interroge violemment dans la scène où Monsieur Merde enlève Eva Mendes, et que le cinéaste réimagine lui-même de bien des façons), qu'il faut accepter de voir à nouveau, que le cinéma se mérite, qu'il faut pousser les portes là où il n'y en a pas, créer les clés en soi pour y accéder et de ne pas dormir devant les images (ou pour en fabriquer d'autres), ne pas être figé, aveugle face à leur déferlement. Alors voyons.


Holy Motors de Leos Carax avec Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes, Kylie Minogue, Michel Piccoli, Jeanne Disson et Elise Lhomeau (2012)

6 juin 2012

Le Fantôme de la liberté

Il faut aller du côté de chez Buñuel pour se trouver devant une telle affiche. La série des posters de Ferracci pour Buñuel n'est pas forcément ce qui se fait de plus ravissant en termes d'esthétique mais il faut avouer que ça interpelle, et que ça a de la gueule, surtout si on compare ça au marasme des affiches de films d'aujourd'hui, toutes bâties sur le même défilé de façades d'acteurs et d'actrices mal superposées sous Photoshop. Visez-moi un peu cet admirable cul en lieu et place de l'effigie féminine de la statue de la liberté. Il en faut, de la liberté, pour se permettre d'en fustiger l'étendard avec une telle trivialité et pour en faire l'affiche d'une œuvre cinématographique. Dans ce film génial, l'avant-dernier de sa carrière, écrit comme beaucoup d'autres avec Jean-Claude Carrière, Buñuel, fort de son ironie habituelle, fustige bien des castes, des institutions et autres formes d'autorité, comme il l'a toujours fait, quoiqu'avec ici plus qu'ailleurs une forme d'absolue légèreté et beaucoup de distance. L’Église Catholique est moins violemment chargée que dans un film comme Viridiana mais elle en prend quand même pour son grade dans la séquence de l'hôtel où des moines en toges surpris par l'orage et reclus dans un hôtel de campagne se laissent aller à taper le carton de poker avec une infirmière et d'autres inconnus, tout en fumant et en buvant à foison. Comme si la situation n'était pas déjà assez tordue, assez cocasse, Buñuel en rajoute une couche quand Michel Lonsdale, autre pensionnaire de l'auberge, invite la compagnie à poursuivre leur petite sauterie dans sa chambre. La scène se conclut quand le même Lonsdale ressort de la salle de bain attenante à sa loge avec son immense compagne brune toute vêtue de cuir, portant lui-même un pantalon troué au niveau des fesses, pour se faire fouetter par celle qu'il nomme sa "rombière" en gueulant des insanités ("Fouette-moi ! Je suis pourri ! Je suis lépreux !") devant l'assemblée qui quitte rapidement les lieux, et Lonsdale de les supplier de rester : "Attendez, ne partez pas ! Que les moines restent au moins !".




La scène est très drôle et le surplus d'incongruité amené par l'apothéose du couple sado-maso se fouettant devant leurs invités rend la situation première, qui ne l'était pas jusque là, parfaitement anodine. Si bien que l'amoncellement d'absurdités toujours plus improbables aboutit à une forme étonnante de crédibilité. C'est un bon exemple des scènes qui composent l’œuvre, un film à sketches pour ainsi dire, reliés les uns aux autres par un ou plusieurs personnages abandonnés au fur et à mesure de la non-intrigue pour en introduire de nouveaux. De sorte que sous les apparences d'un grand n'importe quoi le film est cousu, tissé avec logique et presque avec organisation. Le génie de Buñuel c'est de raccorder les éléments disparates et hétérogènes de son film, gouvernés par le hasard comme dans un cadavre exquis surréaliste mais néanmoins très écrits, sans qu'ils n'aient le moindre rapport les uns avec les autres. Et comme toujours avec cet immense cinéaste, on est constamment surpris, voire abasourdis, incapables de prévoir ce qui va suivre, un nouveau grain de sable enrayant toujours la machine réaliste pour permettre le règne d'une liberté qui pour Buñuel est au cœur du cinéma et en fin de compte de l'art tout entier.




Le film commence comme un document historique, au début du XIXème siècle, avec une reconstitution du célèbre Tres de Mayo de Goya tout à fait convaincante, à ceci près qu'un espagnol insurgé s'écrie "A bas la liberté !" avant d'être fusillé avec les siens par les troupes napoléoniennes. Après l'événement, un officier de Napoléon (Bernard Verley) va embrasser la statue d'une reine et reçoit un coup de poing de la statue voisine, celle du roi défunt, manifestement jaloux. La tête bandée et décidé à se venger, le capitaine des dragons décide de déterrer le cadavre de la reine pour lui faire l'amour. Une narratrice raconte cet épisode en voix off et nous la découvrons soudain sur le banc d'un jardin parisien, en pleine époque contemporaine, en train de lire un livre sur les guerres napoléoniennes et de discuter avec une autre dame. Les enfants dont ces deux femmes ont la garde, deux petites filles à vélo, s'éloignent un peu pour faire du toboggan, observées par un pervers qui leur montre et leur offre des photos indécentes. Les parents des deux gamines, Jean-Claude Brialy et Monica Vitti, trouvent les photos, les confisquent, et les admirent ensemble, choqués par tant d'obscénité, quand un contrechamp finit par nous montrer les clichés : des cartes postales de monuments historiques, dont le plus dégueulasse aux yeux du couple semble être le Sacré-cœur. Le soir même, Brialy n'arrive pas à dormir et voit défiler dans sa chambre des animaux et un facteur qui lui jette son courrier sur les genoux.




Parmi les épisodes les plus mémorables on retiendra la classe de policiers auxquels un professeur, sans cesse interrompu par des alertes et autres exercices de tir, enseigne les variétés de mœurs d'un pays à l'autre sur un sujet tel que la polygamie, ou cet épisode où des bourgeois se retrouvent pour un dîner, assis autour d'une grande table de réception, non pas sur des chaises mais sur des cabinets, faisant leurs besoins tous ensemble et ne mangeant qu'un par un dans une petite pièce reculée où ils s'enferment à clé… Des correspondances s'établissent entre les sketches puisqu'à l'insurgé espagnol s'écriant "A bas la liberté !" avant d'être fusillé répond un tueur condamné à mort et libéré aussitôt comme si de rien n'était, ou, plus loin, quand à la reine que l'officier de Napoléon déterre pour lui faire l'amour répond la sœur (Adriana Asti) assez incestueuse du préfet de police qui, bien que décédée, lui téléphone depuis son caveau pour lui donner rendez-vous. Tout le film repose sur un sens aigu et maîtrisé de l'absurde pur et dur, de l'abolition des impossibles, du mariage des contraires, comme quand le préfet de police devient tout d'un coup deux personnages (Julien Bertheau et Michel Piccoli), buvant un scotch avec lui-même, ou quand la fille de Jean Rochefort est recherchée par la police alors qu'elle est bien présente, idée qui donne libre cours à des dialogues savoureux, le commissaire (Claude Piéplu) chargé de l'enquête affirmant : "Nous allons commencer par établir une fiche de disparition. Vous avez bien fait de l'emmener, ça va drôlement nous faciliter les choses…", puis, s'adressant à un subalterne : "Fouillez tout Paris pour retrouver cette petite fille. - Très bien, nous ne pouvons pas l'emmener avec nous ? - Non non, regardez-la bien pour la reconnaître et commencez immédiatement".




Quand on lui demandait d'où venait le titre de son film, Buñuel répondait : « D'une collaboration entre Marx et moi. La première ligne du manifeste du parti communiste dit : "Un fantôme parcourt l'Europe…", etc. Pour ma part, je vois la liberté comme un fantôme que nous essayons d'attraper et… nous étreignons une forme brumeuse qui ne nous laisse qu'un peu d'humidité dans les mains. (…) Dans mon film, le titre a surgi de façon irrationnelle, comme celui d'Un chien andalou, et pourtant, je pense qu'aucun titre n'est plus adéquat, dans un cas comme dans l'autre, à l'esprit du film ». Et quel film... drôle, vivifiant et qui en prime soulève de nombreuses réflexions sur la réalité, sur les possibilités qui se trouvent derrière chaque porte, et sur la liberté elle-même, bien entendu. Ce fut l'avant-dernier de la longue et admirable carrière de Buñuel. Moins magistral sans doute que les deux œuvres qui l'encadrent, Le Charme discret de la bourgeoisie et Cet Obscur objet du désir, c'est un film plein de surprises et très euphorisant, qui porte définitivement bien son titre, peut-être plus aujourd'hui que jamais. Procédant d'un bout à l'autre d'une latitude absolue et d'une invention presque invraisemblable, il est le fantôme d'une liberté artistique que nous peinons désormais à croire possible et qu'il fait bon revisiter de temps à autres pour se laisser hanter à nouveau par cet esprit ludique excessif qui a su ériger le hasard et l'imagination en maîtres.


Le Fantôme de la liberté de Luis Buñuel avec Bernard Verley, Jean-Claude Brialy, Monica Vitti, Jean Rochefort, Claude Piéplu, Michel Piccoli, Jean Bertheau et Adriana Asti (1974)

5 décembre 2011

Répulsion

Le deuxième film de Roman Polanski, Répulsion, tourné en 1965 au Royaume-Uni avec Catherine Deneuve dans le rôle principal, est selon moi l'un des meilleurs films de son auteur, et peut-être celui que je préfère. C'est dans cette œuvre-là que Polanski est allé le plus loin dans la mise en scène de la déperdition mentale, dans l'esthétique de la folie psychiatrique et dans la représentation de la phobie de la persécution. Je parle bien d'esthétique, car le héros du Locataire n'est sans doute pas moins fou que l'héroïne de Répulsion, mais c'est dans celui-ci que Polanski a sans conteste travaillé le plus directement, et peut-être le plus brillamment, sa mise en scène pour dresser le portrait de cette folie. Et c'est paradoxalement avec ce film aussi précoce qu'abouti qu'il s'est ouvert la voie du cinéma d'horreur urbain, en réalisant le premier jalon d'une trilogie officieuse complétée en 1968 et 1976 par Rosemary's baby et Le Locataire.


Inconsciente et victime de ses charmes, Carole, incarnée par une Catherine Deneuve plus sublime que jamais, devient elle-même prédatrice.

A l'origine de ce terrible triptyque il y eut donc Répulsion, qui nous raconte l'histoire de Carole, une très jeune et très belle femme un peu étrange, légèrement dérangée, comme nous le découvrons dès l'introduction : dans la première scène du film, exerçant son petit job de manucure, la frêle employée se laisse déconcentrer par des pensées envahissantes et s'égare dans une absence dont ses collègues ont du mal à la tirer, chose qui se reproduira un certain nombre de fois jusqu'à ce que Carole écorche violemment la main d'une vieille cliente bourgeoise antipathique. Rentrée chez elle après avoir découragé l'audace de Colin, un jeune et pourtant plaisant prétendant, l'héroïne retrouve sa sœur, dont elle partage l'appartement, qui lui apprend qu'elle part en vacances avec son compagnon, la laissant seule en ville pour plusieurs jours. De simplement étrange, Carole se révèle rapidement paranoïaque au dernier degré et victime d'une psychose de persécution. Elle est terrifiée par la convoitise des hommes.


Inutile de préciser que traitant de la répugnance d'une jeune femme telle que Catherine Deneuve, froide blonde hitchcockienne, pour le sexe, et suivant ses déambulations en nuisette dans un huis-clos, le film se pare d'une dimension érotique non-négligeable.

Carole s'enlise progressivement dans sa folie en même temps qu'elle s'enferme dans son appartement, dont les murs se craquèlent pour laisser pénétrer le(s) mal(es). Polanski se laisse alors lentement dériver vers le fantastique, comme inspiré par Cocteau, et joue d'un noir et blanc très impressionniste pour mieux créer un univers tantôt sombre et glaçant tantôt moite et gluant. Toute une dialectique s'installe ainsi entre la rigidité oppressante du béton (incapable cependant de contenir l'intrusion irrépressible du mal - et pour cause, le mal étant principalement interne, mental, suscitant des visions fantasmagoriques où les murs cassent et se fissurent comme du verre), et l'incarnation de la chair la plus animale, pour ne pas dire bestiale : la stupide viscosité de la viande. C'est cette animalité du sujet dément qu'installe le générique d'ouverture du film, qui montre un œil hagard, celui de l'héroïne, filmé en très gros plan. Représenté de la sorte, il nous apparaît dans toute sa vulgaire existence, dans sa vitalité crasse, la paupière clignant régulièrement pour s'ouvrir sur un globe humide dont la pupille se déplace vivement en tous sens. La valeur de plan choisie par Polanski, ainsi que la longueur du générique qui se déroule sur la courbe de l’œil, rendent toute sa bestialité au regard humain.


L’œil de l'actrice n'est pas tranché par une lame mais par le mal qui la ronge : sa psychose du dégoût.

Le grand sujet traité par Roman Polanski tout au long de sa longue, inégale, mais brillante carrière n'est autre que la peur d'être réduit à l'état de viande et, par suite logique, dévoré. Du Bal des vampires à Oliver Twist en passant par Pirates, ce thème parcourt en creux l’œuvre du cinéaste, et c'est avec Répulsion que Polanski l'a le plus immédiatement exploré. A travers sa phobie des hommes et du viol, Carole manifeste une panique insurmontable à la seule idée d'intrusion, de domination et, au bout du compte, face à toute idée de consommation. Même si elle rit un instant du cannibalisme quand sa collègue de travail lui raconte la scène de La Ruée vers l'or où Charlot mange ses propres chaussures, puis cette autre scène où un type essaie de le manger en le prenant pour un poulet géant, ce qui tétanise Carole c'est l'idée de se faire dévorer par l'autre. De là cette séquence où elle sort du frigidaire une assiette contenant un lapin dépecé qui semble la dégoûter au point qu'elle abandonne l'animal mort aux mouches sur le sol ainsi qu'à un pourrissement aussi lent que répugnant, que le montage ne manquera pas de nous laisser apprécier à plusieurs reprises tout au long du film. Polanski a répété cette scène matricielle, qui présente le personnage dans son rapport ambigu à l'acte de dévoration et qui le confronte dans le même temps à sa propre dimension charnelle, à son statut de chair fraiche consommable, dans Rosemary's baby et dans La Jeune fille et la mort entre autres.


Près du lapin dépecé, l'arme du crime, la lame tranchante du Chien andalou ou, plus encore, le rasoir castrateur du Spellbound d'Hitchcock.

Après avoir lentement et insidieusement installé une ambiance plus que malsaine, Polanski laisse exploser la folie froide de son héroïne, son délire paranoïaque et répulsif, son cauchemar primordial, et il nous offre des séquences magistrales, comme celle de l'attaque dans la chambre, où le travail sur le son est absolument remarquable. Le cinéaste parvient à suspendre notre souffle avec un faux silence d'une puissance incroyable, dans une séquence quasi muette qu'un sombre travail bruitiste sur les moindres froissements des draps, doublé d'un tic-tac obsédant, rend terriblement dérangeante en exacerbant dans le même temps la part phantasmatique de la scène et son horreur réaliste. C'est le début dans la filmographie de Polanski de ce qu'on pourrait appeler la "figure de l'appartement maléfique". Le béton et ses fissures symbolisent littéralement l'intrusion du Mal dans l'esprit humain, ainsi que la hantise du viol. Les bruits de la ville et du voisinage, que le cinéaste travaille finement malgré un apparent silence pesant, et par lesquels il aiguise notre attention, sont autant d'échos à la solitude du personnage, dont la vie est rythmée par le vrombissement d'un ascenseur, des cris de jeunes filles dans la cour d'un couvent lointain ou encore l'écoulement régulier d'un évier qui fuit. L'exiguïté du lieu n'est qu'un piège de plus dans le repli mental que Carole espérait claustration salvatrice et qui s'avère être un piège infernal, à l'image de cette scène sublime où des mains jaillissent des murs dans le couloir pour s'emparer des formes aussi sulfureuses qu'innocentes de la juvénile héroïne, déambulant chez elle dans une nuisette presque transparente et attirant tous les regards par sa beauté supérieure, y compris ceux qu'elle fantasme et qui la répugnent au plus haut degré.


L'une des scènes les plus géniales du film, qui offre un spectacle inoubliable, celui d'un appartement organique, dont les murs n'ont pas seulement des oreilles mais aussi des mains masculines sur le point de s'emparer du corps de l'héroïne.

Petit à petit Carole devient complètement folle et s'engouffre jusqu'au point de non-retour dans sa phobie du viol (de l'autre en général) au point de commettre un meurtre de sang froid, inconscient, sur son soupirant, puis un autre, presque machinal, sur le propriétaire de l'appartement venu réclamer le loyer impayé et charmé par les formes élégantes de la jeune femme, offertes aux regards vicieux à travers la toile transparente de sa chemise de nuit. Polanski joue de tous les éléments à sa disposition pour construire des plans incroyables et représenter la folie comme jamais via une suite d'idées purement cinématographiques et formellement sidérantes. Les éléments de bravoure sont autant visuels que sonores et marquent l'esprit par leur inscription originale dans le grand bain des clichés du film d'horreur, qu'il s'agisse de ces bruits violents et soudains qui ne sont pas le fait de la sempiternelle bande originale à grands coups de "VLAM !" (le trop fréquent recours au jump scare), mais du craquement sec du béton qui se déchire sous les yeux de Carole ; ou qu'il s'agisse de l’œil inaugural, un motif incontournable du cinéma de genre, qui n'est pas sans rappeler par ailleurs le premier plan du moyen métrage Film de Samuel Beckett, avec Buster Keaton, sur un homme seul horrifié par son propre reflet, mais encore Un chien Andalou de Buñuel, deux œuvres géniales sur la folie même du cinéma. La folie, l'horreur urbaine, la peur démentielle de l'autre et la vulnérabilité du corps humain étaient donc déjà au cœur du deuxième film de Polanski, à mi-chemin entre le genre horrifique et le drame schizophrénique d'une femme répugnée par le sexe et par les hommes, un modèle en somme du film d'horreur psychologique. Répulsion est un chef-d’œuvre qui témoigna très tôt de l'immense talent de metteur en scène de ce cinéaste exceptionnel qu'est Roman Polanski.


Répulsion de Roman Polanski avec Catherine Deneuve, Ian Hendry, John Fraser, Yvonne Furneaux et Patrick Wimark (1965)

28 mai 2011

Viridiana

Écrit en collaboration avec notre rédactrice à temps partiel, Nônon Cocouan.

En 1961, Jean Giono, président du festival de Cannes, remet une double Palme d'Or au film français Une aussi longue absence d'Henri Colpi et au Viridiana de Luis Buñuel. A revoir le film aujourd'hui, on se demande comment il a pu arriver jusqu'à la sélection, comment même Buñuel a pu le sortir en 1961, soit un an après l'interdiction aux moins de 18 ans infligée au premier film de Godard, A bout de souffle, et un an avant que Vivre sa vie ne subisse le même le sort. Le film engendra bien un scandale, autant cinématographique que politique, puisque ses copies furent saisies en Espagne après que le Vatican et Franco le jugèrent blasphématoire, mais il put exister grâce à une certaine "intelligence de la censure" de Buñuel et reçut tout de même la récompense suprême largement méritée.



Le film raconte l'histoire de Viridiana, interprétée par Silvia Pinal, qui vit dans un couvent et s'apprête à prononcer ses vœux. Son oncle, joué par l'excellent Fernando Rey, avec qui elle n'entretient que des rapports lointains, lui demande de lui rendre une dernière visite avant sa prise de voile. Elle s'exécute et découvre peu à peu que le vieil homme, bouleversé par la mort de sa femme (la tante de Viridiana) a quelques idées incestueuses à son sujet. Don Jaime propose même à la jeune religieuse de l'épouser, mais suite à son refus, il lui demande une ultime faveur : se parer de la robe de mariée de feu son épouse. L'obligeante Viridiana accepte et son oncle profite du repas pour la droguer puis l'emmener dans son lit. Réglant encore ses comptes avec son enfance, Buñuel, comme à son habitude, nous offre un festival de fétichisme plus ou moins subtil mais toujours savoureux. Cela peut être parfaitement explicite, comme quand le cinéaste s'en donne à cœur joie dans la symbolique la plus crue en filmant la jeune femme pieuse hésitant à traire une vache et frémissant à l'idée de se saisir de son pis sous le regard libidineux d'un paysan. C'est aussi une simple corde à sauter qui prend une dimension étonnamment sexuelle quand le vieil oncle tourne autour d'une fillette jouant à la corde qu'il incite crapuleusement à sauter encore et encore. Buñuel filme alors les jambes nues de l'enfant dans un plan qui rappellerait presque Bresson, où l'innocence de l'enfant est corrompue par le désir de Dom Jaime et où les poignées de la corde à sauter révèlent une forme étrange. C'est - attention les deux lignes qui suivent révèlent des éléments clés de l'histoire - avec cette même corde à sauter que l'oncle se pend quand Viridiana fuit la maison, et c'est avec celle-ci que Viridiana sera ligotée lors d'une tentative de viol par des mendiants à la fin du film.



Toute la première partie du film est ainsi fondée sur le désir et le fantasme, thèmes chers à Buñuel, qu'ils soient incestueux ou blasphématoires. Il faut voir ainsi comment ce génial saligaud de Buñuel filme cette bonne-sœur qui retire ses bas avant de se coucher... A ce titre le choix d'une superbe blonde comme Silvia Pinal dans le rôle d'une nonne pousse immédiatement le spectateur dans ses derniers retranchements et le contraint à condamner l'oncle tout en s'identifiant à lui. Buñuel lui-même considère cet homme avec tendresse et lui voue une certaine sympathie, et il est vrai que Don Jaime est touchant dans sa détresse affective et dans son besoin de retrouver un amour perdu.



Après un événement majeur concernant le personnage de l'oncle, le film prend un virage pour se tourner vers une seconde histoire, quand Viridiana, qui est persuadée d'avoir perdu sa virginité dans la nuit passée avec Don Jaime et qui en conséquence considère avoir perdu toute légitimité pour accéder au couvent, décide de se consacrer aux pauvres et de fonder une sorte de refuge afin de les accueillir. C'est alors un vrai festival de gueules brisées, de tronches estropiées, un boulevard d'affreux sales et méchants (qui ont dû inspirer Ettore Scola), avec beaucoup d'humour et d'ironie. Par exemple quand les miséreux prient aux côtés de Viridiana en montage alterné avec les images du camp de travail qu'est devenu le refuge. Ou encore lors de la grande scène de festin déjanté où les pouilleux jouissent de tout ce qui est à leur portée dans la maison familiale qu'ils ont investie par effraction. Ils improvisent là une bacchanale où tous les excès sont rois. Buñuel rejoue alors la Cène avec des clochards bourrés à la place du Christ et de ses apôtres dans une séquence magistrale de vivacité, d'irrévérence et d'humour, typique du cinéaste. Celui-ci se défoule et fait brûler la couronne du Christ à l'image pour mieux délivrer ses propres théories humanistes sur le mode : "Donne-le à Bertrand, il te le rend en caguant". On pourrait, ailleurs, s'attendre, au début de la deuxième partie, à ce que la richesse de cœur des mendiants soit opposée à la richesse matérielle des bourgeois dans un discours bien-pensant, manichéen et moraliste. Mais on a droit à Buñuel et chez lui les choses ne sont pas si simples. Toute bonté a ses limites dès lors que l'occasion fait le larron. A la fin, l'idée est claire, "c'est chacun pour soi" comme le dit l'une des clochardes, et au fond tout le monde n'est voué qu'à son propre petit plaisir crapuleux. Néanmoins le cinéaste manifeste une sympathie évidente pour ses personnages et ne se pose jamais en accusateur ou en donneur de leçon. Quant au caractère supposé blasphématoire du film, Buñuel l'a assez dit, il ne s'agit pas pour lui de critiquer ou de ridiculiser la religion, dont il admire l'idéal spirituel, mais bien d'en montrer le caractère illusoire dès que cet idéal est confronté à la réalité et aux bas instincts de tout un chacun.



Là où Hitchcock montrait son doigt à la censure avec le fameux plan final de La Mort aux trousses, où le train phallique de Cary Grant s'engouffrait dans le tunnel d'Eva Marie Saint (pardon...), à son tour Buñuel ne manque pas de déjouer certaines interdictions, notamment à la fin du film, dans une scène qui nous semble pourtant magnifiquement scandaleuse. A l'origine, le scénario prévoyait qu'après avoir été sauvée in extremis par son cousin d'une tentative de viol, Viridiana devait le rejoindre dans sa chambre et le film s'achever par une porte refermée sur leur liaison incestueuse et impie. La censure ayant jugé cette scène "effroyable", Buñuel en prit son parti : Viridiana rejoint son cousin et la bonne en train de jouer au cartes, s'assied à coté d'eux, et s'introduit dans la partie tandis qu'un long travelling arrière les abandonne à leur sort. Non seulement le ménage à trois est explicite et ô combien immoral, mais en plus, histoire d'enfoncer le clou, le cousin dit alors ces derniers mots : "Je savais bien que ma cousine Viridiana finirait par jouer à la belote avec moi". Quand on connaît le double sens de l'expression "jouer à la belote" en espagnol, qui ne signifie rien moins que tirer un coup, ça ne donne pas envie d'aller taper le carton dans un bar espingouin, et ça dit tout du génie scabreux de cet immense cinéaste.


Viridiana de Luis Buñuel avec Silvia Pinal et Fernando Rey (1961)

1 juin 2009

Les Triplettes de Belleville

J'ai un cousin qui crèche à Belleville, et qui a trois couilles. Je m'attendais donc à ce que ce film cause de lui. Je vous vois d'ici en train de penser : "Il nous refait le coup...". C'est vrai que c'est pas le premier article que je commence comme ça. Ce serait bien mon genre de commencer une critique de Mr Nobody en écrivant: "Je pensais que ce film allait m'en dire long sur ma propre personnalité, qui demeure un mystère pour moi car je me trouve si lisse...". Ou bien d'entamer un texte sur Nuit d'ivresse en disant : "J'ai cru qu'avec ce film j'allais enfin comprendre mon gros alcoolo de père". Ou encore de lancer un papier sur Le Journal d'une femme de chambre par ces mots : "J'ignorais que Bunuel avait débusqué le journal intime de ma boniche pour en faire un long métrage". Ou bien à propos de L'attente des femmes de Bergman : "J'allais enfin être au jus de ce que les meufs désiraient et je pourrais enfin m'en esprofondir des palanquées". Sauf que cette fois-ci il ne s'agit pas seulement de démarrer un article, mais aussi de le finir. En effet je m'arrête là. C'est pas des blagues. J'ai réellement un cousin qui possède trois bourses et qui réside à Belleville, et j'ai réellement cru que ce film causerait de lui.


Les Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet avec Jean-Claude Donda (2003)