14 novembre 2018

Battle of the Sexes

Il n'y a rien à dire sur ce film, ou en tout cas pas grand chose. C'est une sorte de biopic de Billy Jean King, une joueuse de tennis homosexuelle qui a remporté un match contre un vieux tennisman qui voulait se la faire pour prouver la supériorité des hommes sur les femmes. Je ne savais rien de cette histoire et je ne connaissais même pas l'issue du match. J'ai donc regardé ce film sans trop de souci car il y avait pour moi un brin de suspense et il faut bien avouer que tout ça n'est pas si mal huilé, ça passe vite. J'avais une soirée à flinguer, je l'ai flinguée devant ce film qui n'est ni assez drôle pour être une comédie (à vrai dire, il ne l'est jamais : on connaît le potentiel comique de Steve Carell, il est ici inexploité), ni suffisamment engagé pour être un pamphlet féministe. C'est inoffensif. On ne peut guère jeter la pierre aux acteurs, qui font leur travail très poliment.




Il s'agit du troisième film du couple très peu productif qui a explosé aux yeux du grand public avec Little Miss Shoeshine il y a tout de même près de 15 ans. Entre temps, ils ont simplement réalisé une comédie romantique dans laquelle Paul Dano s'invente une meuf imaginaire nommée Ruby Sparks. Je l'ai zappée. Jonathan Dayton et Valerie Faris ont au moins l'intelligence ici de ne même pas essayer de filmer le fameux match de tennis. Ils en montrent des extraits via la retransmission télé, et c'est pas bête, car on peut ainsi mieux voir quelques échanges. Si Emma Stone et Steve Carell ont laissé leur tenues à des doublures plus douées, on n'y voit que du feu. C'est un choix très frileux et merdeux mais bien plus malin et moins agressif pour les yeux que le sordide Borg/McEnroe, qui nous proposait une reconstitution à pleurer d'un match légendaire. C'est la reconstitution des années 70 qui pèse des tonnes, comme trop souvent. Couleurs criardes, coupes de cheveux improbables, fringues ringardes et accessoires typiques des seventies : c'est kitsch comme ça n'en peut plus et on n'oublie jamais une seconde que nous sommes, justement, devant un triste film d'époque.




Battle of the Sexes m'aura au moins appris comment a été créée la WTA (Women's Tennis Association), le pendant féminin de l'ATP (que l'on connaît bien pour son célèbre classement, où sachez que je figure en 56ème position) : c'est donc Bill Pullman qui a provoqué la scission entre les hommes et les femmes en se montrant particulièrement couillon ; en refusant d'augmenter leurs primes, il a poussé ces dernières à créer leur propre circuit, pour la bagatelle d'un euro de frais d'inscription. Voici tout ce que j'ai retenu. Pour le reste, Battle of the Sexes n'a que très peu d'intérêt bien qu'il se place en bonne position dans le classement morbide des films consacrés au tennis. 


Battle of the Sexes de Valerie Faris et Jonathan Dayton avec Emma Stone et Steve Carell (2017)

13 novembre 2018

Outlaw King

Il y a des "grands films malades" et d'autres films, de taille plus modeste, atteints de la même maladie. Outlaw King, le nouveau long métrage de David Mackenzie, appartient à la deuxième catégorie. Il s'agit d'un projet que le réalisateur britannique, révélé par le sympatoche mais surestimé Comancheria, portait depuis longtemps dans son cœur. Il se place en quelque sorte dans la continuité chronologique du Braveheart de Mel Gibson puisqu'il nous narre la lutte de Robert Bruce contre les troupes du Roi d'Angleterre pour obtenir l'indépendance de l’Écosse, au début du XVème siècle. Un projet a priori ambitieux que l'on a envie d'accueillir avec espoir et bienveillance, mais deux indices de poids appellent immédiatement à la méfiance : le film est distribué par Netflix et l'acteur principal incarnant le leader écossais n'est autre que Chris Pine. Chris Pine.





Comment une telle production de 120 millions de dollars de budget peut-elle finir sur Netflix ? Mystère... De rapides recherches sur internet nous apprennent que suite aux réactions mitigées de spectateurs déconcertés par le rythme et la longueur du film lors de sa projection en avant-première au festival de Toronto, David Mackenzie a choisi d'en raboter pas moins de 20 minutes. Le cinéaste prétend avoir fait ça sans regret, le sourire aux lèvres, améliorant ainsi son film et arguant que celui-ci reste "épique" malgré sa plus modeste durée. Il faudrait cependant être bien peu regardant sur la marchandise pour ne pas remarquer que le produit fini souffre d'un montage à la serpe, pour des effets involontairement comiques lors de ces transitions soudaines qui coupent parfois brutalement des personnages secondaires pour mieux poursuivre l'action ailleurs. Bancal et brouillon, bienvenue dans le catalogue Netflix !





Dès les premières secondes, on sent toute l'ambition de David Mackenzie. Celui-ci choisit d'ouvrir son film par un long plan séquence de dix minutes qui produira peut-être son petit effet et qui a surtout le mérite de planter rapidement le décor. Cette scène, tout comme quelques autres, est toutefois gâchée par ce triste effet de vignettage très à la mode ces derniers temps. Cet assombrissement de la périphérie du cadre, rétrécissant l'image, va pourtant à contre-courant, selon moi, d'un film d'aventure historique qui revendique une certaine ampleur. En règle générale, cette rengaine des dirlos photos en manque d'inspiration ne donne pas un cachet particulier aux films, contrairement à ce qu'ils s'imaginent sans doute, mais plutôt une allure cheap malvenue. Ce n'est pourtant pas dans Outlaw King qu'on y a le plus souvent affaire, mais ce film prend pour les autres. C'est cruel !





Plus le temps passe, plus on jauge l'importance du fossé qui sépare les prétentions affichées par le cinéaste et le pauvre résultat à l'écran. Où sont passés les 120 millions de dollars ? Peut-être dans les chevaux, très nombreux et bien nourris ? Pas dans le casting, ça c'est sûr. Quand ton acteur fétiche se nomme Chris Pine, tu pars avec un lourd handicap. Mackenzie l'avait déjà dirigé pour Comancheria, il a dû juger que le bellâtre californien au regard bleu d'abruti serait crédible en grand héros national écossais. Faire du fade et lisse Chris Pine l'acteur vedette de sa grande épopée historique constitue en soi un pari très risqué. Pourtant, il faut bien avouer que la starlette américaine n'est guère à blâmer. Pine fait ici tout son possible et trouve sûrement son meilleur rôle (vous me direz, vu le reste de sa filmo...), on ne s'acharnera donc pas sur son cas. A ses côtés, on apprécie l'actrice choisie pour jouer la Reine, Florence Pugh, qui dégage charme et fraîcheur de vivre hollywood chewing gum. Sa présence délicate est l'un des atouts d'un film dont on pourra hélas regretter que les personnages manquent d'épaisseurs, notamment les ennemis anglais, malgré toutes leurs gesticulations.





Escarmouches, duels et combats en tout genre s'enchaînent après une grosse demi heure d'installation débouchant sur un constat, sans appel : David Mackenzie ne filme pas mieux qu'un autre ce genre de scènes, mais il se débrouille pas si mal. On focalise encore sur les mauvaises habitudes de ce type de productions, à commencer par l'illisibilité parfois gênante de l'action et, détail de moindre importance mais tout aussi énervant, ces gerbes de sang ridicules souvent ajoutées en postprod qui font de chaque être humain un ballon de baudruche gorgé de sang ne demandant qu'à éclater. C'est laid, inutile et bête, ça me rappelle une de mes collègues de travail. En plus, ça n'est pas spécialement réaliste. Je n'ai pas tenté l'expérience, mais je suis à peu près sûr de ne pas repeindre les murs de mon sang à la moindre égratignure. Quand arrêteront-ils aussi de faire ça ?! Outlaw King est le film du ras-le-bol. Manque de bol, c'est tombé sur lui. C'est cruel, encore une fois, rappelons donc par souci de justice que filmer les batailles médiévales, bordéliques par nature, est un défi particulièrement lourd à relever pour n'importe quel cinéaste...





Ce n'est donc pas l'action et l'aventure qui nous feront vraiment vibrer mais plutôt l'humour involontaire de certaines situations absurdes et de quelques dialogues qui n'ont pas grand chose de moyenâgeux et encore moins de lyrique. Il faut attendre la 93ème minute pour assister à ce qui est pour moi le point culminant de l’œuvre de Mackenzie. Chris Pine et sa bande parcourent à cheval les paysages humides de leur belle région quand le leader descend soudainement de sa monture, comme s'il avait été soudainement frappé d'une illumination géniale. Marchant lentement dans la tourbière, il lance alors sur un ton assez solennel "They want to take our land [longue pause] but they don't know our land". Les autres le regardent alors avec un air circonspect, un peu perdu, les mains sur les hanches, vraisemblablement pris de court par l'ingéniosité de leur leader. Fin stratège, Robert Bruce leur signifie là qu'il a trouvé de quoi piéger naturellement les troupes anglaises : la bataille décisive se déroulera en pleine tourbière, les cavaliers anglais, surpris, s'embourberont dans la gadoue et dans des piquets judicieusement placés ! La beauté de cette courte scène réside dans la façon qu'a Chris Pine de prononcer sa phrase et dans la réaction incrédule de ses collègues. Du grand art ! J'ai dû me la repasser cinq fois de suite...





Juste après ce passage génial, le montage de Mackenzie faisant toujours des merveilles, on enchaîne directement avec un autre moment plus fugace mais tout aussi amusant, pendant la préparation de la grande bataille. Un des fidèles de Robert Bruce se présente à ce dernier pour lui montrer fièrement un piquet qu'il vient de tailler, lui demandant d'en valider la taille et l'affûtage tandis que d'autres attendent à la file indienne derrière lui, munis de leurs piquets non encore appointés. Chris Pine jauge alors le piquet en le regardant rapidement de bas en haut, s'assurant de sa solidité, et donne aussitôt le feu vert pour en démarrer la production. C'est excellent ! On est pas loin de la une parodie. Il faut voir le gars repartir avec son piquet, avec la satisfaction du travail bien fait, et les autres patienter derrière lui, têtes basses ! C'est du génie !





En dehors de ce genre d'éclats inattendus, il y aussi quelques beaux échanges à signaler. La Reine, fraîchement éprise du Roi, se lamente que celui-ci s'en aille déjà alors que les funérailles de son père viennent tout juste de s'achever. "Robert, tu viens d'enterrer ton père" lui dit-elle, visiblement inquiète que son nouveau mari fasse passer le boulot avant sa vie de famille et sa santé. "Je dois quand même payer mes impôts !" lui répond Chris Pine, droit dans ses bottes. Énorme ! On apprécie aussi le ridicule mais historiquement tout à fait crédible "Robert Bruce fils de Robert Bruce fils de Robert Bruce" prononcé avec le plus grand sérieux au moment de l'intronisation du Roi. Peu après, un zonard vient tapoter sur l'épaule de Robert Bruce pour le prévenir gentiment que les troupes anglaises sont déjà en marche. "Ça sera notre premier gros test" répond alors Chris Pine, en regardant au loin. Sérieusement, faites un effort dans les dialogues, essayez au moins un minimum de nous donner l'impression que tout ça se déroule dans le passé, il y a plus de 700 ans...





Nous n'attendons certes jamais une grande finesse historique ou psychologique d'un tel spectacle, mais David Mackensie est ici proche du néant absolu. On comprend assez mal les petites tractations qui permettent à Robert Bruce de s'attirer rapidement les faveurs et l'adhésion d'un peuple qui sort pourtant de huit années de guerre et qui vient de voir la tête de William Wallace plantée sous leurs nez par ces salops d'anglais. On ne sent aucune espèce de souffle porter notre héros, on ne comprend pas comment il peut réussir à recruter du monde pour combattre à ses côtés. On a simplement de la peine pour tous ces malheureux. "Il nous manquait un chef !" dit l'un d'eux en tapant du poing sur la table avant d'avaler une grande lampée de bière pour fêter ça. On doit s'en contenter...





Reconnaissons tout de même que cet Outlaw King est nettement plus recommandable que la plupart des blockbusters actuels qui déboulent chaque semaine en grandes pompes dans nos salles de cinéma. Il apparaît facilement supérieur aux standards Netflix puisque l'on termine le film sans haine ni violence, presque avec le sourire, en n'ayant pas passé un si mauvais moment et en s'étant même marré quelques fois. S'imaginant qu'il suffit de mal filmer de longues batailles, de déverser des hectolitres d'hémoglobine et de multiplier les figurants pour insuffler un souffle épique à son film, David Mackenzie n'est pas à la hauteur de ces si grandes et nobles intentions. Son projet de cœur n'a certainement pas l'allure dont il rêvait. Mel Gibson peut dormir tranquille...


Outlaw King : le Roi hors-la-loi de David Mackenzie avec Chris Pine, Aaron Taylor-Johnson et Florence Pugh (2018)

10 novembre 2018

Halloween (2018)

Les fans de John Carpenter sont comblés en cette fin d'année 2018 : le "Maître de l'Horreur" est à l'honneur. La ressortie de quelques-uns de ses meilleurs films dans des versions restaurées (Fog, They Live, Escape from New York et bien sûr Halloween) et sa petite tournée où il réinterprète ses thèmes les plus connus sont accompagnées de multiples hommages, adressés par ses pairs, qui soulignent l'importance de son œuvre, ou écrits par des convaincus de la première heure, ravis de saisir l'occasion de répéter encore toute leur admiration. Cette nouvelle mise en avant semble indiquer que c'est au tour de l'Amérique de découvrir enfin plus largement quel grand cinéaste il était ; une prise de conscience qui paraît particulièrement tardive et redondante vue de chez nous et qui finirait presque par nous lasser... Plus sollicité qu'à l'accoutumée en raison de cette actualité, John Carpenter himself multiplie les interviews où il cultive nonchalamment son image de vieux bonhomme un peu aigri à l'humour cynique, amateur de basket et de jeux vidéos, qui plaît beaucoup sur la toile. Récemment, nous pouvions même le voir essayer péniblement de rejouer la ritournelle d'Halloween sur une console Nintendo, parfaitement à l'aise dans son rôle de vieillard acerbe, tandis qu'IMDb militait pour l'entrée du terme "carpenteresque" dans le dictionnaire. Au centre de toutes ces festivités, le film de David Gordon Green, qui se présente comme un hommage et une suite directe du classique de 1978, devait être la cerise de ce copieux gâteau. C'était donc avec une grande curiosité mêlée de crainte que nous allions découvrir sur grand écran le résultat, adoubé par un Big John dont on peut sérieusement douter de la sincérité.





Car à la sortie de la séance, force est de constater que ce nouvel Halloween a pour seul mérite de nous éclairer sur ce qui motive toute cette entreprise depuis le départ. Face à l'inanité terrible de ce nouvel opus, on remet les pieds sur terre et on se rappelle que l'argent est bien la seule chose après laquelle court tout ce beau monde, Carpenter compris, comme il le dit souvent sans la moindre gêne en interview ("I’m up for almost anything that involves money"). Devant cette sordide avalanche de connerie absurde que constitue cette dixième déclinaison d'une franchise ranimée par Jason Blum, on est désespérément à la recherche du moindre sens. Pourquoi ce film ? Quel est son intérêt ? Quelle est donc l'idée de base qui lui a donné jour ?! Y'a-t-il au moins l'embryon d'une idée ?!! On ne sait pas, on ne trouve pas, on ne se l'explique pas, tandis que le scénario minable signé David Gordon Green et son acolyte Danny McBride se déroule piteusement et laborieusement sous nos yeux, ponctué par quelques clins d’œils forcés à l'original et des allusions maladroites aux autres épisodes, pour ne fâcher personne.





C'est un petit moment a priori anodin qui joue paradoxalement un rôle de révélateur et fait office de douloureux rappel à la réalité. Dans la première partie du film, un couple de journalistes de pacotille enquêtent sur les meurtres survenus 40 ans plus tôt à Haddonfield, bêtement fasciné par le personnage maléfique de Michael Myers et la survivante traumatisée, Laurie Strode. La première scène pré-générique (sans doute la plus réussie de l'ensemble, la seule où le trouble et le suspense existent encore vaguement) nous montre ces podcasteurs du dimanche se rendre la bouche en cœur à l'hôpital psychiatrique où Michael Myers est interné, histoire de l'exciter un peu en lui agitant son vieux masque sous le nez (enfin non, pas exactement sous le nez, on risquerait de voir son visage, mais plutôt dans son dos, via une mise en scène qui n'a de sens que pour les cadrages qu'elle autorise à DGG). Nous sommes à la veille de son transfert vers une prison haute sécurité, une opération délicate évidemment programmée juste avant Halloween, comme d'habitude, et dans un bus minable, le "Mal à l'état pur" étant trimballé d'un point à un autre simplement menotté, aux côtés d'autres malades quant à eux totalement inoffensifs (mais nous n'allons pas énoncer toutes les inepties du film, ça serait bien trop long et épuisant).





Bref, avant que tout tourne mal et que l'autre couillon ne s'échappe encore, les deux journalistes se rendent chez Laurie Strode, qui vit désormais recluse non loin d'Haddonfield dans une baraque ultra sécurisée et ridicule au plus haut point (là aussi, passons). Ils sont d'abord bloqués au portail par une Laurie Strode qui leur signifie via l'interphone qu'elle n'a aucune intention de répondre à leurs questions pourries. Ce n'est que lorsque la journaliste lui propose la modique somme de 3000$ pour une entrevue qu'elle promet brève que le portail s'ouvre enfin. Voici bien tout ce qui résume ce nouvel Halloween. En échange d'un bon gros chèque, John Carpenter et Jamie Lee Curtis ont rempilé avec le sourire, le premier pour signer une bande-son potable et la seconde pour se ridiculiser en gesticulant pitoyablement dans la peau d'un personnage aberrant. L'appât du gain se mêle au plus vil opportunisme : l'original fêtant ses 40 ans, il s'agissait d'un bon prétexte pour se faire encore du fric et les mirobolants résultats au box office ont donné raison à Blum et sa bande.





Réussir un film d'horreur n'est pas à la portée de tous, cela nécessite un talent de metteur en scène particulier pour parvenir à faire naître la peur, susciter le trouble et stimuler l'imagination du spectateur. Ce n'est certainement pas dans les cordes de David Gordon Green, qui s'essayait pour la première fois à la tâche et qui s'avère totalement incapable de générer le moindre frisson ou de capturer une seule image marquante. Quand on manque de talent, on tombe dans la facilité et, très rapidement, le cinéaste montre plus de sang et de visages explosés qu'en 89 minutes chez Big John. C'est quand il prend le large et se permet quelques écarts que DGG semble plus à l'aise, dans son élément. Deux digressions comiques inutiles figurent ainsi parmi les seuls moments sympathiques du film : c'est d'abord un petit garçon au sens de la répartie bien affûté et très attaché à sa jolie baby-sitter blonde qui nous offre quelques répliques amusantes, puis c'est un échange débile entre deux flics au sujet de leurs casse-dalle respectifs qui nous éloigne un temps du parcours macabre si ennuyeux de Michael Myers.





Rien de très reluisant mais, l'espace de quelques secondes, on s'attache davantage à ces petits personnages de passage qu'à la famille Strode toute entière dont David Gordon Green convoque trois générations de femmes, histoire de surfer sur le mouvement #MeToo, toutes traumatisées chacune à leur façon par le drame initial. Laurie Strode est devenue une hystérique imprévisible qui ne vit que dans l'attente d'en découdre une bonne fois pour toute avec son ennemi juré. Elle a une jolie collection de flingues dans sons sous-sol et entretient des relations houleuses avec sa fille, qu'elle a élevée dans la peur et la paranoïa. Quant à sa petite-fille, car il en fallait bien une de cet âge-là pour que le public cible puisse s'identifier, elle vit mal l'absence et la folie de sa grand-mère. Quel beau programme... Face à elles, Michael Myers ne ressort guère grandi de cette nouvelle aventure, mais la palme du pire personnage du lot revient sans contestation possible au nouveau toubib de Myers, le docteur Ranbir Sartain, incarné par Haluk Bilginer, à qui nous devons les plus beaux dialogues. "So you're the new Loomis" dit Laurie Strode en le rencontrant pour la première fois, alors que les motivations du psychiatre sont à l'exacte opposé de celui jadis campé avec une malicieuse ironie par le regretté Donald Pleasance. "I'm a doctor, lock your doors !" s'écrit Dr Sartain en pleine rue alors que les habitants d'Haddonfield commencent à s'inquiéter des agissements du taré qui rôde. Ce sont ces répliques sorties de nulle part qui nous font sursauter et frémir.





Le film prétend peut-être traiter de la trace laissée par un si grand traumatisme chez les victimes, de la nécessité pour les femmes de s'affranchir des figures masculines oppressantes, de l'attirance et de la répulsion que le Mal exerce sur tout un chacun ou que sais-je... Mais tout cela est si bête et lourdingue qu'on ne peut guère creuser davantage ces voies interprétatives, et cela ne va jamais au-delà de ces sottes intentions. Du haut de ses deux pauvres idées de mise en scène, David Gordon Green accomplit même l'exploit surhumain d'anoblir la démarche, plus risquée et inventive, adoptée par Rob Zombie dans son reboot/prequel miteux sorti en 2007. Il passe aussi pour un sacré cancre en comparaison à la première suite signée Rick Rosenthal, qui commençait pile là où s'arrêtait le premier et n'avait franchement rien de honteux. John Carpenter avait signé un chef-d’œuvre au pouvoir de fascination encore opérant aujourd'hui et dont l'excellence reposait en grande partie sur une mise en scène particulièrement maîtrisée et intelligente qui savait entretenir le mystère et enrichir l'imaginaire. Les étoiles étaient alors parfaitement alignées, pour le succès que l'on sait... Avec un cinéaste qui avait déjà réussi deux trois choses à la barre, une équipe étonnante au scénario (Danny McBride devrait finalement se contenter de jouer les gros beaufs, c'est ce qu'il fait de mieux), un producteur puissant aux commandes et l'aval de Carpenter, on pouvait espérer un résultat au moins un brin intéressant cette fois-ci. Il n'en est rien. Le film a parait-il été retoqué suite à des projections-test, ce qui a l'air plus que probable vu l'allure brinquebalante du produit fini, et nous ne sommes même pas curieux de savoir ce à quoi il aurait pu ressembler sans ces modifications pour se conformer à l'attente du public, tant le projet paraît pourri à sa base. Halloween, c'est quarante ans d'argent facile, and counting, puisque l'on peut désormais s'attendre à de nouvelles suites encore plus mauvaises.


Halloween de David Gordon Green avec Jamie Lee Curtis, Will Patton, Haluk Bilginer et Judy Greer (2018)

6 novembre 2018

Frankenstein Junior

Frankenstein Junior est sans doute le film le plus réussi de Mel Brooks. Le cinéaste farceur accomplit l'exploit de signer une œuvre indémodable qui est à la fois une parodie très inspirée des Frankenstein de James Whale, un film comique à part entière aux personnages succulents que l'on peut apprécier sans connaître ceux dont il s'inspire, et, cerise sur le gâteau, un vibrant hommage, sincère et respectueux, au cinéma d'horreur des années 30 voire au-delà. C'est avec son acolyte Gene Wilder, acteur comique génial malheureusement disparu en 2016 et vedette de ses meilleurs films (Le Shérif est en prison et Les Producteurs), que Mel Brooks a écrit le scénario. Celui-ci est assez simple. Frederick Frankenstine, arrière petit-fils du célèbre docteur Frankenstein, retourne au château de son arrière grand-père. D'abord réticent à l'idée de retourner sur les pas de son ancêtre à la réputation si sulfureuse, il finit par embrasser pleinement sa destinée en reprenant ses travaux, avec l'aide de son serviteur bossu, Igor (Marty Feldman), et d'une jolie laborantine, Inga (Teri Garr), sous le regard méfiant de la tenante des lieux, Frau Blücher (Cloris Leachman).





Frankenstein Junior, c'est d'abord un casting en état de grâce, un ensemble d'acteurs complémentaires et en parfaite harmonie, dans la peau de personnages immédiatement agréables. Gene Wilder apparaît au sommet de son art et ce, dès la première scène où nous le voyons donner un cours magistral devant un parterre d'étudiants médusés en enchaînant les conneries. Le comédien à l'allure impossible, au regard si malicieux et pétillant, mène ensuite sa troupe en déployant un talent comique bien maîtrisé, sans néanmoins éclipser ses partenaires. Chacun a en effet sa place et notamment l’irrésistible Marty Feldman, fascinant en serviteur à la bosse mouvante et à la dévotion totale et immédiate pour son maître. L'acteur britannique aux yeux globuleux est tout simplement immense, dès sa première apparition à l'écran. On ne se lasse pas de le regarder évoluer, attentif à chacune de ses expressions inimitables et hypnotisé par son regard si unique. Génie comique capable d'improvisations hilarantes, Marty Feldman fait d'Igor (prononcer "Aïe-Gor" !) un personnage terriblement attachant. Il place le spectateur à l'affût de chacune de ses facéties : il est la grande attraction d'un film adorable à tous les points de vue. 





Soit dit en passant, on peut regretter devant une si réjouissante et évidente alchimie que le binôme Gene Wilder - Marty Feldman n'ait pas été plus souvent réuni à l'écran. Il sera de nouveau reconstitué dans The Adventure of Sherlock Holmes' Smarter Brother, réalisé par Gene Wilder himself en 1975, avec hélas un peu moins de bonheur mais tout de même quelques éclats de drôlerie mémorables. Aux côtés du duo vedette, on retrouve chez Mel Brooks la charmante Teri Garr, parfaite dans le rôle d'une laborantine aussi inutile que concupiscente. La créature est quant à elle incarnée par Peter Boyle, cet acteur caméléon toujours impeccable, à la tronche familière aux amateurs du cinéma américain des années 70 puisqu'on le recroise dans quelques titres marquants du Nouvel Hollywood comme Taxi Driver, Hardcore et Les Copains d'Eddie Coyle. Il est ici parfait en monstre inoffensif, craintif, au regard idiot et perdu. On adore aussi l'apparition inoubliable d'un Gene Hackman méconnaissable dans le rôle du malheureux aveugle qui propose son hospitalité à la créature (celle-ci sera ensuite victime de la maladresse terrible de son hôte !). 





Cette courte et si amusante parenthèse chez le vieil ermite aveugle est d'ailleurs à l'image du film entier : une des scènes les plus sublimes du grand classique de James Whale, La Fiancée de Frankenstein, devient un moment d'anthologie chez Mel Brooks dans cette version revue et corrigée avec soin. Frankenstein Junior est une œuvre chouchoutée et sans équivalent dont la musique et la photographie semblent, comme tout le reste, animées par le même amour sincère pour le genre. On aime, enfin, la morale lubrique et libertine du cinéaste que révèle la conclusion. Chaque personnage a trouvé chaussure à son pied et s'apprête à aller au septième ciel, et c'est bien tout ce qui a l'air de vraiment compter. 


Frankenstein Junior de Mel Brooks avec Gene Wilder, Marty Feldman, Teri Garr, Peter Boyle et Madeline Kahn (1974)

3 novembre 2018

Spirit

J'étais en train de trier de vieux DVDs récupérés lors d'un déménagement dans l'idée de préparer des cartons pour me faire des roubignoles en or lors d'un futur vide-grenier quand je suis tombé sur la galette toujours sous blister de Spirit. Je le précise tout de suite pour les fans de canassons ou de pornos italiens (ou des deux) qui seraient tombés sur cette page web par erreur, rien à voir avec Spirit, l'étalon des plaines. On nage ici dans l'horreur avec un pur film de maison hantée. Ni une ni deux, mon cerveau n'a fait qu'un tour. N'étions-nous pas en train de penser à consacrer une petite semaine aux films de maison hantée pour célébrer Halloween dignement ici, sur ce blog ? J'ai donc décidé de voir ce film. Qui est par définition une pépite rare. D'abord parce que personne ne l'a vu. Zéro note sur Vodkaster, la première database de référence en matière de cinéma, juste derrière Imdb et une centaine d'autres sites équivalents.




Même les types qui ont fabriqué le dvd (j'ignore le nom du studio de diffusion, peut-être "Press Center Buttons To Release" si j'en crois la mention à l'intérieur de la boîte) ne l'ont pas regardé puisqu'ils annoncent un film de 2 heures disponible uniquement en VF alors qu'il fait 1h30 les bras levés et que cette édition propose la VOST (avis aux amateurs du genre). Pépite, donc, et rare, aussi, parce qu'il s'agit du seul film, certes destiné à la TV, tourné par Michael Slovis, qui n'a réalisé par ailleurs que des épisodes de séries télé, mais qui en a réalisé une tétrachiée (de Game of Thrones à Breaking Bad en passant par The Walking Dead, Better Call Saul, New York Unité Spéciale et Les Experts). Un cador donc. Dont l'unique film est une pure merde, je le dis tout net.




Le film n'est absolument pas porté par la toute jeune Elisabeth Moss (qui ensuite officia à son tour dans plusieurs séries, de The West Wing à Top of The Lake en passant par Handmaid's Tale, dont elle tient le premier rôle), ni par Greg Evigan (apparu dans Bones, Cold Case, Desperate Housewives, Melrose Place et une trentaine d'autres séries marquées du sceau de son strabisme), ni non plus par le jeune Green Austin O'Brien pour qui Last Action Hero fut un chant du cygne (et qu'il ne faut pas confondre avec cet autre acteur de séries, O'Brian Austin Green, qui s'illustra dans Beverly Hills), bref, une petite troupe de comédiens ici équitablement dépourvus de charisme et très mal dirigés par Slovis, roi des flans. Spirit raconte mal une histoire de maison hantée absolument sans intérêt. Juste avant de le lancer, ce midi, face à un bon plat (poulet rôti à la broche et gratin de chou), j'ai dit à ma compagne, très sensible face aux films d'horreur : "Je te préviens tu vas littéralement te chier dessus". En un sens, et même si en réalité elle s'est endormie au bout d'une trentaine de minutes, comme un loir, j'avais pas tout à fait tort.


Spirit de Michael Slovis avec Elisabeth Moss et Green Austin Brian (2001)

1 novembre 2018

Le Cercle infernal

Le Cercle infernal fait partie de ces titres méconnus du cinéma fantastique que quelques amateurs tiennent en haute estime et s'échangent encore sous le manteau, incitant ardemment à leur redécouverte. J'avais moi-même envie de le voir depuis des lustres puisqu'il figurait dans le fameux numéro de Mad-Movies consacré aux "100 meilleurs films fantastiques" paru en 1996, une liste certes propice aux déceptions, mais également riche en petites pépites oubliées et autres obscurités qui valent effectivement le détour. Le film de Richard Loncraine, sorti en 1977, y avait donc bel et bien toute sa place. Adaptation d'un livre de Peter Straub, Le Cercle infernal joue sur plusieurs tableaux, se situant quelque part entre le gros mélodrame et le pur film de maison hantée, il se consacre avant tout à nous dresser le portrait d'une mère endeuillée, qui ne parvient pas à se remettre de la mort accidentelle de sa fille (dès la première scène, lors d'un banal petit-déjeuner qui commence bien mal la journée et installe d'emblée une ambiance assez glauque !).




Mia Farrow campe donc Julia, cette maman dévastée par la mort de sa fille unique qui quitte son époux et s'en va vivre dans une nouvelle maison dès sa sortie de l'hôpital où elle était restée pour se remettre du choc. Arrivée sur les lieux, elle ressent rapidement une étrange présence, qu'elle ne craint pas vraiment et qui lui rappelle sa fille. Obnubilée par celle-ci, Julia va mener des recherches dans l'objectif de faire la lumière sur le passé de cette maison, un passé qui la renvoie à son drame personnel... Inutile d'en dire plus pour en révéler le moins possible, le scénario n'ayant lui-même pas tant de secrets que ça à révéler et se déroulant sur un rythme très tranquille (on est très loin des scénars actuels des films du même genre, qui partent trop souvent dans tous les sens). Richard Loncraine coche la plupart des topiques du film de maison hantée avec, au programme : séance de spiritisme, portes qui grincent, radiateur qui s'allume tout seul, enquête sur le passé de ladite maison, etc. Tout y est et, si la tension n'atteint jamais des sommets, ça reste plutôt bien fait. On n'a jamais la trouille mais on sent que ça n'est pas là le principal objectif du cinéaste, qui prend surtout soin de travailler son atmosphère, à l'évidence le plus grand atout du film.




Avec ses couleurs et ses lumières vaporeuses et automnales, Le Cercle infernal baigne dans une ambiance mélancolique à souhait où l'on se laisse facilement aller. Mia Farrow, de par sa présence lunaire et gracile tout à fait adaptée au fantastique, y est comme un poisson dans l'eau. L'actrice dégage très naturellement une fragilité qui sied idéalement à son personnage. La musique de Colin Towns, et son leitmotiv délicat et entêtant, apporte aussi beaucoup au charme suranné d'un film qu'il aurait peut-être été difficile de situer dans le temps. On peut toutefois regretter que le réalisateur, à la démarche très classique, n'exploite pas à fond le potentiel d'une histoire qui aurait pu davantage semer le trouble entre fantasme et réalité (voire développer l'idée d'une boucle temporelle, d'un monde parallèle ou que sais-je). A côté de ça, il se perd dans quelques scènes de morts "accidentelles" tout à fait dispensables, n'apportant pas grand chose au récit. Dick Loncraine a cependant le bon goût de nous abandonner sur un dernier plan magnifique, qui nous hante quelques temps après la projection en nous enveloppant durablement dans sa tristesse. Cette conclusion terrible, particulièrement sombre et réussie, nous quitte de la meilleure façon possible et vient nous rappeler les vraies qualités d'un film qui, sans sa lenteur relative et son manque de vraie fulgurance (à l'exception du plan final donc), jouirait peut-être d'un autre statut aujourd'hui. 


Le Cercle infernal (Full Circle) de Richard Loncraine avec Mia Farrow (1977)