4 juillet 2020

The Vast of Night

Et voilà, c'est souvent comme ça : on espère découvrir la dernière pépite en date et on finit par flinguer une heure et demie de sa chienne de vie. 90 minutes, 89 pour être exact, parties en fumée. C'est pas long, certes, mais c'est déjà trop, beaucoup trop. Trop pour une si vaine démonstration technique. Trop pour un scénario si mince et nébuleux. Et encore bien trop pour des personnages aussi antipathiques. The Vast of Night se présente d'emblée et avec fausse modestie comme l'épisode d'une anthologie de science-fiction des années 50. On pense évidemment à La Quatrième dimension. Le premier plan du film nous fait littéralement entrer dans la petite télévision à tube cathodique qui diffuse ce programme, un écran dont on sortira et reviendra régulièrement, l'image devenant noir & blanc puis se colorant, pour des effets jamais vraiment justifiés. Plus le film avance, plus on pense à d'autres œuvres mineures comme le récent Vivarium qui, elles aussi, ont l'air d'épisodes à rallonge de Twilight Zone ou Black Mirror. Des films que l'on a envie d'aimer, qui sont souvent prometteurs sur le papier, avec parfois une idée de départ engageante, mais qui finissent en général par se dégonfler pitoyablement, et plus ou moins vite, sous nos yeux déçus, tels des vieux ballons de baudruche que l'on aurait oubliés en plein soleil, sur un parking jonchés de détritus. 




The Vast of Night nous raconte la nuit mouvementée de deux jeunes habitants d'un petit bled perdu du sud des États-Unis : une greluche, opératrice téléphonique à ses heures perdues (Sierra McCormick), et l'animateur égocentrique et arrogant, aux ambitions démesurées, de la station radio locale (Jake Horowitz). La première reçoit un appel dont émanent des sons étranges et inidentifiables qu'elle transmet aussitôt au second pour qu'il les diffuse en direct à l'antenne afin de demander à ses auditeurs ce qu'ils en pensent. Ils vont ainsi tous deux essayer de remonter à la source de ce qui semble être un contact extraterrestre... Voici donc le pitch de ce premier film auquel j'avais pourtant très envie d'adhérer et que j'ai lancé la fleur au fusil. Radio et cinéma fantastique peuvent faire bon ménage, comme l'avait démontré il n'y a pas si longtemps le bien plus humble et sympathique Pontypool, et c'est toujours une idée très judicieuse, pour un film de genre à si petit budget, de miser autant sur l'ambiance sonore et le hors champ. Hélas, force est de constater que cela produit ici bien peu d'effet et que l'exercice paraît stérile. 




Dès les premières secondes, on sent toute la prétention du cinéaste débutant qui nous sert de longs plans séquences, joliment exécutés mais assez gratuits, lors desquels une caméra très mobile, qui cherche vraisemblablement à évoquer les plus belles heures de la steadicam, suit les personnages principaux d'un endroit à l'autre, d'abord dans le gymnase de la ville où l'équipe de basket locale s'apprête à jouer devant toute la population réunie, puis à travers les rues sombres que parcourent nos deux zigotos. Un peu plus tard, c'est un trèèèès long plan séquence, autrement moins mobile, sur notre demoiselle du téléphone affairée à répondre et recevoir plusieurs appels inquiétants que l'on est supposé admirer. Pendant tout ce temps, l'encéphalogramme demeure pourtant tristement plat, la tension est aux abonnées absentes et le temps commence, déjà, à paraître bien long. Au milieu du film, Andrew Patterson croit nous en mettre définitivement plein la vue avec ce plan certes bluffant où sa caméra parcourt des centaines de mètres dans les rues du patelin, effectuant des accélérations et quelques détours soudains, passant à travers les fenêtres, entre les bagnoles et virevoltant entre les basketteurs avant de finir enfin sa course... où ? Eh bien je ne sais plus, tant ce passage est aussi bien foutu que totalement superflu !




Face à tout cela, on a la désagréable impression d'assister à la démonstration lourdingue des capacités techniques d'une petite troupe très fière d'elle qui sort de l'école ou qui y est encore et fait mumuse avec ses nouveaux joujoux. C'est bien fait, oui, mais contentez-vous de regarder ça entre vous... Le comble de l'ennui est atteint lors de ce monologue interminable d'une pauvre vieillarde qui raconte son anecdote personnelle liée au fameux bruits aliens et qu'un très lent travelling avant ne suffit pas du tout à rendre un tant soit peu captivant. Pour couronner le tout, on note aussi là-dedans un fétichisme déplacé et pénible pour tous ces vieux objets des fifties, du magnétophone énorme que manipule le triste protagoniste à l'écran de télévision incurvé dans lequel on sort et revient régulièrement sans raison, en passant par ces lunettes à grosses montures démodées et ces vieilles bagnoles de collection flambant neuves que l'on croise à chaque coin de rue. 




Tous ces efforts formels ne suffisent pas à masquer la maigreur et la vacuité d'une histoire trop vague. L'apparition finale, visuellement réussie elle aussi, d'un ovni transparent aux jolies lumières, ne vient rien rattraper, il faut dire que j'étais out depuis longtemps. Les extraterrestres ignorent sur quels sombres spécimens de l'humanité ils sont tombés... The Vast of Night nous affiche du début à la fin sa pseudo virtuosité à la gueule et l'on pourrait sans doute faire preuve d'indulgence si l'histoire était prenante, si les personnages en présence n'étaient pas aussi antipathiques, s'il se passait réellement quelque chose entre eux. La palme revient donc à cet animateur radio égocentrique et imbuvable dont on se demande bien comment la jeune fille fait pour ne pas le planter au bout de cinq minutes ; faut-il qu'elle soit une tocarde elle aussi pour accepter de le supporter. Les deux acteurs n'aident en rien et la présence au casting du dénommé Jake Horowitz dans un film quelconque agira désormais sur moi comme un puissant répulsif. On en vient à se demander si ces personnages, vides ou/et imbus d'eux-mêmes, ne ressemblent pas à leurs créateurs... Andrew Patterson a peut-être un talent de technicien et ce premier étalage de ses compétences, ce CV filmé, l'amènera sans doute vers des projets aux budgets plus importants, mais j'ai comme un gros doute sur son compte. Malgré son titre tapageur, The Vast of Night ne vous fera ressentir aucun vertige.


The Vast of Night d'Andrew Patterson avec Sierra McCormick et Jake Horowitz (2020)

30 juin 2020

Un Flic sur le toit

C'est ce qu'on appelle un polar, pur et dur. Et c'est assez curieusement au réalisateur d'Elvira Madigan que nous le devons. Bo Widerberg adapte ici l'un des romans policiers de la série des enquêtes de Martin Beck écrite par le couple d'auteurs suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö, une saga apparemment bien connue par les amateurs. En parcourant rapidement les commentaires au sujet de ce film édité en vidéo chez Malavida en 2017, il apparaît que celui-ci est souvent décrit comme pouvant être scindé en deux parties : une première, soi-disant soporifique, lente et donc souvent rapprochée de la série Derrick, à laquelle il faudrait survivre pour enfin profiter de la seconde, bien plus intense et enthousiasmante. S'il est vrai que le film est facilement sécable et que notre détective n'a pas des allures de playboys, la comparaison avec Derrick est un raccourci bien facile et qualifier la première partie de lente ou ennuyeuse ne rend aucunement justice à la finesse du regard posé par Bo Widerberg sur les policiers qu'il met en scène et qui fait selon moi tout le sel de son œuvre.




Le cinéaste s'attache à des détails pour rendre ces personnages terriblement humains et parvient à dresser un portrait assez précis de chacun d'eux et des rapports jamais simples qu'ils entretiennent. Bo Widerberg nous en montre quelques-uns avant qu'ils ne se rendent au travail, chez eux, et cela suffit à ce que l'on ait une idée assez nette de leur vie familiale et conjugale, bien loin des clichés des films hollywoodiens. Dans un style quasi documentaire, très réaliste, le réalisateur s'attache ensuite principalement à nous les montrer avancer, très laborieusement, dans leur enquête sur le meurtre d'un de leurs collègues aux méthodes brutales critiquées mais passées sous silence par la police. On ne lâche quasiment jamais les flics d'une semelle et le scénario, qui avance d'abord assez nonchalamment, mais sûrement, est d'une belle limpidité (moi qui suis facilement paumé, j'ai pu tout piger !). Aspect particulièrement appréciable, Bo Widerberg rend parfaitement compte de l'écoulement du temps, saisissant joliment la lumière déclinante puis renaissante dans les froides rues de Stockholm. Là encore, cela participe à la lisibilité et à la clarté frappante de son œuvre, dont on saisit très naturellement les unités d'espace et de temps.




Bo Widerberg filme les camions de nettoyage récurer les trottoirs de la capitale suédoise aux premières heures du jour comme il filme, et je reviens ici aux personnages, son enquêteur en chef retirer discretos ses pompes sous son bureau et nous montre les habitudes des flics lors de la pause café (un, deux sucre ? thé, café ? cafe con leche ?) : avec le même soin de maniaque réfléchi. Du travail d'orfèvre. Méticuleux et bien fait. Parmi les policiers, j'ai particulièrement apprécié celui nommé Einar, flic besogneux, réduit à éplucher les archives, toujours prêt à faire le boulot, tête baissée, une sorte de google avant l'heure, qui a réponse à tout et ne dort pas pendant deux jours en raison de l'affaire qui lui tombe dessus pendant son quart. Chaque commissariat, chaque lieu de travail collectif, devrait avoir son Einar ! On peut constater sa posture s'affaisser progressivement, son teint devenir de plus en plus grisâtre et ses rares cheveux partir en cacahuète à mesure que le film avance.




Cet Einar est également concerné par un petit échange entre flics que j'ai trouvé touchant, celui lors duquel Martin Beck découvre le patronyme complet de son irréprochable collègue. Ça n'a l'air de rien, dit comme ça, mais cela s'inscrit dans ces détails a priori anodins qui comptent énormément pour dessiner les relations des uns et des autres. Einar est joué par Håkan Serner, un acteur auquel je rends donc ici un hommage appuyé car il abat en toute humilité un travail monstrueux, crédible de bout en bout. D'ailleurs, tous les acteurs sont remarquables là-dedans. Dans le rôle de Martin Beck, Carl-Gustaf Lindstedt est impeccable et on a qu'une envie : que l'affaire soit vite réglée pour qu'il puisse lui aussi rentrer chez lui, tel un vieil ours fatigué retrouvant enfin dans sa tanière, pour se rabibocher avec sa femme, dormir ailleurs que sur le canapé du salon et se reposer du sommeil du juste. J'ai aimé ces quelques regards caméra troublants dus à son léger strabisme et je suis persuadé que Widerberg les a encore plus appréciés que moi. 




Impossible de causer de ce film sans évoquer la scène quasi inaugurale du meurtre du flic. On se dit alors que Bo Widerberg a dû voir les meilleurs giallo, en prenant des notes, pour s'en inspirer avec une habileté qui laisse pantois. Cette scène terrible et si bien amenée, qui surprend par sa brutalité et son caractère sanglant, est un modèle du genre. On garde longtemps en mémoire cet œil observateur qui, avant de surgir, apparaît à peine dans l'obscurité, entre deux rideaux, puis cette mare de sang dans laquelle finit par glisser la victime. Un moment réellement digne d'un grand réalisateur de films de trouille. Chapeau l'artiste. A l'image de cette première scène, la deuxième moitié du film est assez tendue et beaucoup plus portée sur l'action pure : le tueur bien armé et perché sur le toit d'un immeuble, menace de faire un carnage de flics et ces derniers essaient de trouver une manière de le mettre hors d'état de nuire.




Une scène palpitante du crash d'un hélico n'a strictement rien à envier aux meilleurs moments de grands films d'action US. Un Flic sur le toit datant de 1976, on peut aussi se dire que Bo Widerberg a dû apprécier French Connection et emprunter au fameux polar urbain de Friedkin son style de réalisation, sec et sans chichi, d'une efficacité indéniable, sachant également suspendre par moment l'intensité pour mieux laisser son spectateur sur le fil du rasoir. Widerberg a en outre l'intelligence de ne pas tomber dans la psychologie de bas étage et fait de son tueur, aux motivations désormais connues et compréhensibles, une figure presque abstraite que l'on peut ainsi aisément nourrir et interpréter. Toutes ces qualités font d'Un Flic sur le toit (dont le titre original, L'Homme sur le toit, est moins bas de plafond) un polar de très belle facture. On comprend sans souci qu'il soit considéré comme un petit classique du genre. 


Un Flic sur le toit de Bo Widerberg avec Carl-Gustaf Lindstedt, Håkan Serner et Sven Wollter (1976) 

18 juin 2020

USS Indianapolis

On attendait tous avec impatience l'adaptation de la sinistre destinée de l'USS Indianapolis, ce croiseur américain qui, après avoir livré les composants des bombes atomiques, fut torpillé par un sous-marin nippon et coula rapidement, laissant plus de mille hommes en plein océan, à la merci, notamment, des requins. Ce récit de survie tétanisant avait déjà été sublimé sur grand écran par le fameux monologue de Robert Shaw dans Les Dents de la Mer, l'une des meilleures scènes du film de Spielberg, un moment terrible que l'on garde tous en mémoire, magnifié par des acteurs au sommet de leur forme. Mario Van Peebles s'attaquait donc à du lourd et, comme on pouvait malheureusement s'y attendre, le résultat n'est pas du tout à la hauteur. On peut tout de même saluer le courage du cinéaste, bien déterminé à mettre en image cette histoire et à n'omettre aucun détails malgré un budget clairement insuffisant. Dès la première scène, une attaque aérienne sur un croiseur dirigé par le capitaine McVay (Nicolas Cage), on a l'impression de voir la cinématique d'un jeu vidéo ayant très mal vieilli. Les effets numériques sont tout bonnement hideux. Ils nous amènent à croire que, certes, les moyens étaient insuffisants mais qu'en outre, les deux ou trois zonards chargés des effets spéciaux derrière leurs ordinateurs étaient incompétents. Ça fait mal aux yeux... 




Soucieux d'adapter l'intégralité de la page wikipédia consacrée au naufrage de l'USS Indianapolis, Mario Van Peebles consacre la dernière demi-heure du film au procès du capitaine McVay, tenu coupable d'avoir oublié de zigzaguer pour esquiver les torpilles adverses. C'est intéressant, puisque c'est une partie plus méconnue de l'Histoire, mais cinématographiquement, c'est nul et non avenu. Le réalisateur aurait dû se focaliser essentiellement sur la survie de l'équipage dans l'océan, il aurait dû nous faire ressentir la douleur de ces pauvres gars abandonnés, tour à tour victimes d'hallucinations, de déshydratation, d'hypothermie et, bien sûr, des attaques de requins. Ce passage-là occupe peut-être le tiers du film, mais il paraît totalement insignifiant, on ne tremble jamais, on ne sent guère le temps qui passe, les longues journées qui s'enchaînent au milieu des grands blancs, et les nuits qui devaient paraître encore plus interminables... Inutile de dire que les mots de Robert Shaw dans le classique de Spielby faisaient un tout autre effet. 




Dans le rôle du capitaine McVay, Nicolas Cage fait tout son possible. Il y croit dur comme fer. Il met, dans ce film, le même amour qu'il insuffle habituellement à ces séries b de bas étage dans lesquelles il traîne sa vieille ganache. La star aurait mérité une œuvre à sa démesure. Peu de coups d'éclat de sa part sont à signaler ici. L'acteur paraît également paralysé par le sérieux du projet. Par ailleurs, Van Peebles fait preuve d'un manque de finesse atterrant. Sa mise en scène peu inspirée et les dialogues lourdingues sèment bêtement des indices sur la destinée de l'USS Indianapolis et paraît même s'en amuser. "Ne devrait-on pas zigzaguer pour éviter les torpilles ?" dit naïvement l'un des subalterne de Cage à son supérieur. "T'imagines si on finit dans la flotte, vieux ? Les requins vont se régaler... On sera le casse-dalle de ces charognards !" lance un marine précog à un collègue, avant que la caméra ne fasse la mise au point sur une mâchoire de squale qui encercle les deux hommes. Bref, tout ça pèse des tonnes. Et en plus, c'est bien long. Malgré les bonnes intentions évidentes de Mario Van Peebles (qui reste au demeurant un type sympa, toujours bien intentionné), USS Indianapolis est un triste film. 


USS Indianapolis de Mario Van Peebles avec Nicolas Cage et quelques guignols gravitant autour de lui (2016)

15 juin 2020

Them ! (Des monstres attaquent la ville)

Sorti en 1954, Them ! (prononcer à l'anglaise : "Zem !"), traduit en France par le très plat Des monstres attaquent la ville, est un film de SF et de série B très sympathique, basé sur la peur commune à un millier de films sortis à la même époque, soit en pleine guerre froide : celle de l'apocalypse atomique. Les premiers essais effectués en 1945 dans les White Sands ont ici une conséquence terrible : l'apparition de monstres. Mais point de Godzilla, ici les créatures destructrices sont des bestioles bien banales de notre monde, devenues gigantesques et donc terrifiantes. Et il ne s'agit pas des créatures les plus effrayantes de notre quotidien (araignées ou serpents), non, ce sont des fourmis (vingt ans avant le moins trépidant mais parfois très beau Phase IV - et l'on se dit que le scénario du film de Gordon Douglas combiné aux inventions plastiques de celui de Saul Bass aurait peut-être fait des fourmis les plus belles égéries du 7ème art).




Se signalant par des bruits aigus terribles, les fourmis géantes commencent par foutre la merde dans le désert du Nouveau-Mexique, où elles éventrent la caravane d'une petite famille qui a mal choisi son spot de vacances. Ne survit qu'une petite fille, sous le choc, rendue muette par les horreurs auxquelles elle vient d'assister (c'est la très bonne idée de la séquence d'introduction), qui guidera malgré elle les flics locaux vers la découverte des monstres. Mais ces derniers sont bientôt réduits en poussière par une pluie de tirs de bazookas. Trop tard cependant. Les bêtes se sont déjà répandues. Une reine a foutu le camp et condamné un navire (scène malheureusement absente du film), tandis qu'une autre est suspectée d'avoir volé jusqu'à Los Angeles...




Le film est plaisant à voir en tant que pur film d'action, assez rondement mené, au point d'avoir largement inspiré son Aliens à James Cameron. On en retrouve de nombreux éléments ici, de l'ardeur militaire (les USA sortent les gros bras, et les flics de balancer des dizaines de grenades sur chaque spécimen monstrueux), à la musique (qui, bien que discrète, nourrit efficacement le suspense et par certains côtés rappelle parfois celle de James Horner) jusqu'à cette séquence finale où les militaires investissent le réseau souterrain de Los Angeles en jeeps, ou à quatre pattes via des conduits d'aération, et se retrouvent confrontés à un nid purulent de fourmis progressant dans l'obscurité des égouts, dans le but de délivrer, à coups de lance-flammes, deux gamins qui s'en sont miraculeusement sortis dans le réseau de canalisations infesté de monstres (lesquels, associés à la petite orpheline choquée aux joues salies du début, rappellent le personnage de Newt). A ceci près que la seule femme impliquée dans l'expédition insecticide, la fille du grand scientifique, incarnée par Joan Weldon, n'a pas droit à la tête d'affiche, contrairement à Sigourney Weaver 25 ans plus tard, au profit de James Whitmore, croisé dans de nombreuses séries et mémorable par de nombreux seconds rôles (comme dans La Charge des tuniques bleues, Face au crime ou bien plus tard dans Les Évadés). 




Là où le film est malin en choisissant de mettre en lumière des fourmis, c'est qu'il nous fait prendre conscience de notre chance, notamment à travers une séquence très documentée d'exposé tenu powerpoint à l'appui face aux flics et militaires du coin par un vieux scientifique barbu (Edmund Gwenn), qui leur expose les mœurs des fourmis, finalement assez semblables aux humains dans leur froide obsession de la conquête par le travail de construction et par la guerre. Quand cet expert nous explique qu'une reine se contente d'un accouplement pour pondre des œufs pendant 15 ou 17 ans, dont de nouvelles reines qui, éphémèrement pourvues d'ailes, se répandront au loin pour former de nouveaux nids et de nouvelles colonies, on réalise notre chance que les fourmis ne mesurent pas trois mètres, comme dans le film, mais trois millimètres, et qu'il s'en est fallu de peu (environ 2,999 mètres) pour que les fourmis rule the earth.


Them ! de Gordon Douglas avec James Whitmore, Edmund Gwenn et Joan Weldon (1954)

10 juin 2020

Buchanan Rides Alone

Le cinéaste Budd Boetticher et son acteur Randolph Scott ont collaboré pour sept westerns réalisés entre 1956 et 1960 entrés dans la légende du genre et que l'on désigne sous le nom de "cycle Ranown" en référence à la société de production qui en a produit la plupart. Sept westerns et autant de pépites, tous marqués par un sens de l'épure admirable, qui se reflète notamment dans leurs courtes durées. La Chevauchée de la vengeance, Sept hommes à abattre et Comanche Station sont sans doute les tout meilleurs du lot mais cela se joue à des détails tant ils valent strictement tous le coup d’œil. Parmi ces sept films, il y en a tout de même un que j'aime tout particulièrement, ou disons plutôt différemment, il s'agit de Buchanan Rides Alone, assez platement devenu en VF L'Aventurier du Texas. Si la découverte de tous ces westerns est une source de plaisir garantie pour l'amateur, celle de Buchanan Rides Alone est peut-être encore plus jubilatoire.





Tourné en 1958, il est le quatrième film du cycle, soit pile au milieu : est-ce pour cela qu'il a ce ton particulier, peut-être plus léger, plus comique, comme une petite pause, une parenthèse amusée, après trois films plus graves et plus tendus ? Dès les premières images, à la vue du sourire béat et de l'allure joviale de Randolph Scott, on se dit que ce film-là sera différent. L'amusement que l'on ressent immédiatement passe donc d'abord par l'attitude de notre inévitable héros, un brave type qui revient du Mexique, où il a participé à la révolution, pour s'installer dans son Texas natal. Sur le chemin, il fait halte dans une petite ville située à la frontière californienne dont il constate rapidement qu'elle est entièrement sous la coupe d'une seule famille, les Agry. Après avoir pris la défense d'un jeune mexicain, notre homme devient l'ennemi des Agry et se retrouve impliqué dans une sombre histoire où il va risquer sa vie pour récupérer son oseille et, surtout, sauver son nouvel ami chicano.





Lors de toutes ces péripéties, Randolph Scott conservera son sourire de playboy et son air si serein, même dans les pires situations, quand sa vie est en jeu, sortant régulièrement des répliques implacables à ses adversaires. Le très chouette scénario du film est adapté d'un roman intitulé The Name's Buchanan et notre bon vieux Scott doit prononcer cette phrase au moins cinq ou six fois, au début du film, lorsqu'il se présente, pour notre plus grand plaisir. Au passage, l'acteur, d'ordinaire si impassible, auquel on peut peut-être reprocher un certain monolithisme dans les autres films du cycle, se montre ici plus expressif qu'à l'accoutumée, très détendu ; il prouve qu'il est capable d'évoluer dans des registres différents et surprend agréablement en faisant preuve d'une telle autodérision. Notons aussi que son personnage joue cette fois-ci à peu près le même rôle que l'homme sans nom de Sergio Leone dans Pour une poignée de dollars, élément perturbateur entre deux camps, semant la zizanie dès son arrivée, mais ici malgré lui et sans vrai calcul, à la différence de Clint Eastwood.





En 78 petites minutes menées tambour battant et passant en un clin d’œil, Budd Boetticher parvient à faire vivre toute une tripotée de personnages truculents. Soit dit en passant, bien des réalisateurs devraient voir ça aujourd'hui, à l'heure où la moindre cochonnerie hollywoodienne dépasse allègrement les deux plombes sans aucun personnage mémorable à l'écran... Notons toutefois qu'il n'y a parmi eux aucune femme, le nom de Jennifer Holden apparaissant sur l'affiche alors qu'elle est réduite à de la figuration. Le scénario rocambolesque et amusant de Buchanan Rides Alone fait la part belle à des hommes hauts en couleur, dépeints en quelques coups de pinceau, avec cette efficacité épatante qui caractérise aussi la patte Boetticher. Ils sont tous assez drôles dans leurs petits travers : les Agry sont une galerie de lascars de tous poils qui vont bien sûr finir par se tirer les uns sur les autres lors d'une scène finale réjouissante. Quelques-uns, dans la bande à Buchanan, sont très vite attachants et je pense notamment à l'un des adjoints du shériff, joué par un formidable L.Q. Jones, que Buchanan se mettra rapidement dans la poche. Cet autre texan est d'ailleurs au cœur de la scène la plus belle et étonnante du film, une oraison funèbre improvisée très touchante, prononcée avec un accent texan à couper au couteau, pour un cadavre ligoté à un arbre car ne pouvant pas être enterré dans une zone trop marécageuse ; un moment inutile à l'avancée de l'intrigue mais tout bonnement délicieux que se permet là Budd Boetticher.





On regarde donc tout ça avec un vif plaisir. L'humour est omniprésent mais toujours bien dosé et ne vient jamais parasiter l'action, bien au contraire. Quelques dialogues valent leur pesant d'or et certaines situations diffusent une décontraction contagieuse principalement véhiculée par le héros, tout en dérision, si cool et tranquille. A un moment crucial, alors que l'un de ses acolytes lui demande, inquiet, s'il a un plan et comment il imagine la suite des événements, Buchanan répond en toute simplicité et d'une voix inimitable : "D'abord, nous allons prendre soin des chevaux. Ensuite... je ne suis pas sûr...", passant alors devant le champ et quittant le cadre le dos voûté, le sourire en coin. C'est notamment pour ce genre de choses que Buchanan Rides Alone est un western si divertissant, dans le plus noble sens du terme, la joyeuse perle du Cycle Ranown de l'ami Budd Boetticher. Un pur régal !


Buchanan Rides Alone (L'Aventurier du Texas) de Budd Boetticher avec Randolph Scott, Craig Stevens, Barry Kelley et L.Q. Jones (1958)

5 juin 2020

Ava

Ce qui convainc immédiatement devant Ava, outre la belle séquence d'introduction — un chien noir parcourt une plage bondée de touristes, en renifle certains, légèrement inquiets à sa vue, puis finit par aller boulotter les frites dans la barquette posée sur le ventre de l'héroïne éponyme, jeune fille endormie sur la berge, les pieds dans l'eau —, c'est précisément ladite jeune fille, ou plutôt son interprète, Noée Abita, dont c'était le premier film et qui avait sauf erreur 18 ans à l'époque du tournage mais qui est absolument crédible dans la peau d'une adolescente de 13 ans. J'ignore quelle est la part exacte de naturel là-dedans, toujours est-il que Noée Abita a ici non seulement le physique mais l'attitude, les gestes, les regards, la voix et le débit d'une jeune adolescente, sans jamais en faire trop ni agacer le moins du monde. Surtout, l'actrice, d'une présence assez magnétique, joue remarquablement bien sa partition d'un bout à l'autre, dans le rôle de cette jeune fille en vacances sur la côte avec sa mère (Laure Calamy, qu'on aime bien mais qui, une fois de plus, fait du Laure Calamy ; on croit retrouver exactement le personnage d'Un monde sans femmes qu'elle traine depuis 10 ans maintenant) et son tout petit frère, et qui se voit dès le début du film confirmer par un médecin qu'elle est en train de progressivement perdre la vue.





On pourrait croire, d'abord, que le film prend la direction d'un drame un peu lourd et grave, du fait de cette cécité imminente, mais pas du tout. Certes Ava est un personnage parfois sombre, en proie à des cauchemars horribles (bien mis en scène, ce qui n'est pas si fréquent, avec un vrai penchant pour le fantastique et des images d'une obscure beauté aux accents vaguement buñueliens, impliquant fleurs envahissantes et œils omniprésents). Elle est aussi quelques fois dure, en particulier avec sa mère (qui n'est pas toujours tendre ni très présente), avoue quelque attrait pour la mort, à un âge difficile et dans un monde par ailleurs pas gai (que le film représente assez justement, avec entre autres ces nombreuses apparitions de flics montés sur des chevaux noirs), mais la jeune fille, toujours en mouvement et prête à prendre au mot l'injonction de sa mère à passer « le plus bel été de sa vie », finit par trouver un élan vital en mêlant sa trajectoire à celle d'un jeune gitan nommé Juan, réfugié dans un bunker sur la plage, cette rencontre ayant pour entremetteur le chien noir du début, qui ne tardera pas à nous régaler, plus tard, lors d'une belle séquence sur une moto volée. 





Ce récit de la découverte de l'amour et de la sensualité, véritable émancipation pour l'adolescente, n'est évidemment pas d'une immense nouveauté, sur le papier... Mais, dans un film que nous avons nettement préféré à ses nombreux ersatz récents (comme Les Météorites, réalisé par Romain Laguna en 2018), ce récit s'emballe et décolle grâce à des scènes enlevées, vivantes (à l'image de la séquence des braquages de nudistes illustrée par l'affiche), souvent drôles aussi, et par des détours heureux, comme la fuite du mariage gitan, où c'est Ava, pourtant aveugle à basse luminosité, mais que l'on a vue plusieurs fois s'entraîner à marcher sur une corniche ou sur la plage les yeux bandés, qui guide Juan pour traverser une rivière déchaînée. Dans le plan suivant, on voit les deux amoureux parcourir un chemin, dont la ligne de fuite à l'arrière-plan est étrangement illuminée. On comprend bientôt que ce sont les phares d'une voiture qui s'approche, mais on a eu le temps d'avoir l'impression de sortir du monde aussi noir que lumineux d'Ava, et l'image est belle, comme d'autres dans ce premier long métrage de Léa Mysius, réalisatrice, et de Noée Abita, actrice, qui donne envie de voir les prochains.


Ava de Léa Mysius avec Noée Abita, Laure Calamy et Juan Cano (2017)

31 mai 2020

Le Cas Richard Jewell

Petit Eastwood ? Grand Eastwood ? A chaque nouvelle cuvée, la question se pose. Le Point semble avoir tranché... Je serai moins catégorique de mon côté, même s'il s'agit à l'évidence d'un bon Eastwood, d'un Eastwood tout à fait correct. On constate au passage que cela faisait un sacré bail que le vieux Clint n'avait pas réussi à enchaîner deux films à peu près valables. Peut-être faut-il remonter à 2003 et 2004, Million Dollar Baby puis Mystic River, quand bien même ce dernier a sans doute fort mal vieilli... Bref, je laisse ce débat aux tintinophiles et à tous les fans hardcore du bonhomme. Une chose est sûre : bien qu'inférieur à The Mule, Le Cas Richard Jewell est un Eastwood honnête, plaisant à suivre, peut-être douteux sur certains points, mais animé, au fond, d'une espèce de chaleur humaine qui fait plutôt du bien, par les temps qui courent. On retrouve en effet au cœur du film la relation de trois personnages : Richard Jewell, son avocat et sa mère, respectivement campés par Paul Walter Hauser, Sam Rockwell et Kathy Bates. Ainsi, plutôt que nous livrer un énième film dossier cherchant à coller au plus près aux moindres détails d'une affaire réelle, celle de ce pauvre type qui, après avoir été le héros d'un jour pour avoir sonné l'alerte à la bombe lors des JO d'Atlanta devint le principal suspect du FBI et des médias, Clint Eastwood préfère donc se concentrer sur l'humain, sur l'émotion et plus précisément sur les liens qui unissent ces trois protagonistes. C'est en tout cas ce qui domine assez largement le film et aussi ce que l'on préfèrera retenir plutôt que de repenser au personnage ultra caricatural de la journaliste prête-à-tout incarnée par Olivia Wilde, dans un rôle à la mesure de son talent, et au portrait univoque qui nous est dressé du FBI lors de cette enquête où il suffisait visiblement de faire le trajet à pied entre une cabine téléphonique et l'emplacement de la bombe pour piger que Dick Jewell était innocent.




Ce nouveau film d'Eastwood doit beaucoup à ses acteurs, en particulier Paul Walter Hauser et Sam Rockwell, drôle de tandem à l'intelligence inégale mais soudé et déterminé à résister à la tourmente médiatique ainsi qu'aux viles manigances du FBI. Le talent des acteurs n'enlève rien à la jugeote du cinéaste ou de quiconque a eu cette très chic idée d'engager un acteur peu connu pour jouer Richard Jewell. Pour une fois, on ne se tape pas une vedette physiquement transformée qui vient nous faire son petit numéro (fut un temps où Jonah Hill et Leonardo DiCaprio étaient attachés au projet, on n'a rien contre eux mais, ici, on ne les regrette jamais). Paul Walter Hauser est impec là-dedans, avec son énorme bouille et son allure bedonnante, il parvient assez subtilement à se démarquer de ces autres figures de héros benêts bien connus. Quant à Sam Rockwell, lui qui d'ordinaire à tendance à cabotiner, à en faire trop, à se regarder jouer, il est ici parfait, juste comme il faut. Là encore, une partie du mérite peut revenir à Clint Eastwood pour avoir su le diriger et le canaliser ainsi. Le meilleur moment du film est sans doute cette scène où l'on se rapproche le plus de la comédie : quand Richard Jewell ne peut s'empêcher de parler aux agents du FBI venus faire une perquisition chez lui alors que son avocat lui a fermement recommandé de la boucler. Il faut voir les regards qu'adresse Rockwell à Hauser et les moues contrites de ce dernier en retour. Une scène très cool, qui cristallise bien ce qui se joue entre les deux hommes et qui s'adjuge également une bonne fois pour toute la complicité du public. L'espèce d'amitié qui se développe entre l'avocat et Jewell est assez jolie, simple, et ils ne sont pas si fréquents les films américains qui, aujourd'hui, osent tout simplement dépeindre ça. Je n'ai rien dit sur Kathy Bates, parce qu'elle fait le taff comme à son habitude, que voulez-vous : on voit la mère de Dick Jewell et à aucun moment l'actrice de Misery et compagnie. On est convaincu qu'elle a bel et bien passé la journée à cuisiner des gâteaux à son con de fils et qu'elle veut à tout prix récupérer ses tupperwares subtilisés par le FBI. Là aussi, Clint Eastwood pose un regard assez tendre et sensible sur cet amour maternel sans faille.




Clint Eastwood questionne donc encore la figure du héros, comme il le fait depuis tant de films maintenant. Après le pitoyable 15h17 pour Paris, où il filmait le plus platement du monde une bande d'arriérés mentaux devenir les sauveurs des passagers d'un train pris pour cible par des terroristes, il nous montre encore que derrière un gros lard un peu débile peut se cacher une âme sainte, un héros au cœur pur, un type profondément bon qui cherchait juste à faire son travail comme il faut. Mais plutôt que de nous démontrer par l'absurde ce qui peut pousser un homme à agir de façon héroïque, il se penche surtout ici sur l'incrédulité d'un brave gars face à un mécanisme, presse et fédéraux, qui le dépasse totalement. Le discours est assez convenu, un peu grossier, certaines ficelles sont dures à avaler (comment Richard Jewell peut-il encore ignorer qu'il est devenu le suspect numéro 1 quant le FBI vient pour la première fois chez lui, alors que sa mère est scotchée à la télé H24 ?), et l'on sent plus d'une fois que la mise en scène de Clint Eastwood est en mode pilote automatique (quelques secondes de trop sur la Macarena et des mouvements d'appareils pas toujours très heureux qui donnent l'impression d'un travail vite fait pas si bien fait, etc.) mais on se laisse aller sans souci devant ce 38ème film du vétéran, qui doit déjà être en train de boucler le 42ème. Un film qui, peut-être, ne marquera guère nos mémoires de cinéphages au fer rouge, mais qui n'enlève rien à la légende du pistolero, tout en y ajoutant pas grand chose non plus, vous me suivez ? En tout cas, c'était la deuxième fois de sa vie que mon frère Poulpe aka Brain Damage versait sa petite larme devant un film de fiction depuis la mort tragique par électrocution du squale mangeurs d'hommes à la fin des Dents de la Mer 2. Et la première fois tout court qu'il chialait en contemplant un américain obèse manger goulument son donut. Un véritable tour de force !


Le Cas Richard Jewell de Clint Eastwood avec Paul Walter Hauser, Sam Rockwell et Kathy Bates (2020)

28 mai 2020

The Monster Squad

Surfant sur le succès des Goonies et des autres productions Amblin des années 80, Fred Dekker a réalisé, en 1987, The Monster Squad, dont il a également co-écrit le scénario en compagnie de Shane Black. Pas spécialement bien accueilli à sa sortie, le film a depuis acquis une place de choix dans le cœur de beaucoup de spectateurs américains nostalgiques de cette période. Il est vrai qu'à la revoyure, on comprend aisément qu'il y ait de quoi regretter le bon vieux temps, celui, qui paraît aujourd'hui perdu à jamais, où Hollywood était encore capable de produire ce genre de divertissement, rythmé, amusant et assez chiadé. Nous suivons ici une petite bande de collégiens, mordus de fantastique et d'horreur, qui vont être amenés à devoir affronter quelques-uns des monstres les plus mythiques du cinéma, réunis sous la houlette de Dracula. Rien de très original dans le fond, on est en plein dans un de ces films de bandes de gosses de ces années-là, avec vélos à guidons haut que l'on promène dans des rues pavillonnaires trop tranquilles, couples de parents en péril et grande sœur bien gaulée que l'on espionne aux jumelles, mais la forme est soignée et on se laisse embarquer avec plaisir.





Tous les personnages sont assez réussis, sympathiques, à l'exception notable du décevant Dracula (Duncan Regehr), qui aurait gagné à être incarné par un acteur plus charismatique, et peut-être du leader de la troupe, plus fade que ses copains. On reconnaît la patte d'un Shane Black inspiré, dans certains dialogues imagés et fleuris, placés dans la bouche de jeunes acteurs visiblement ravis de les prononcer. Il venait juste de signer les scénarios de L'Arme fatale et Predator. Quelques répliques sorties de nulle part font leur petit effet, quelques scènes sont assez drôles. Un moment fugace m'a particulièrement plu ; le chien de race beagle, toujours scotché à l'un des gamins du groupe, y joue un rôle clé. Réunie dans leur inévitable cabane perchée, la petite bande se motive à passer à l'action et prête serment, posant leurs mains les unes sur les autres, solennellement. En tout dernier, le chien y ajoute sa petite patte et on entend le rebelle de la bande, hors cadre, dire "How does that dog get up here, anyways ?!". C'est pas grand chose, me direz-vous, mais c'est bien amené, représentatif de l'ambiance légère et plaisante du film entier.





Le film déroule son programme à un rythme assez soutenu, nous surprenant parfois par des situations inattendues et désormais inconcevables dans un film américain de ce type. Le scénario évite quelques lourdeurs attendues et réserve d'agréables surprises. Ainsi, après avoir été missionné par Dracula pour récupérer auprès des gamins l'amulette indispensable pour faire régner les forces du Mal, la créature de Frankenstein s'acoquine le plus naturellement du monde de la mignonne petite fille de la bande, lors d'un hommage réussi à la scène inoubliable du film original de James Whale, où la créature et la petite fille sont au bord de la rivière, avec ici un déroulé évidemment moins tragique... Le monstre de Frankenstein, au look réussi et élégamment campé par Tom Noonan, prendra immédiatement fait et cause pour la "monster squad", permettant à Fred Dekker de signer quelques jolies scènes où il est entouré par les enfants, avec en particulier ce beau plan où nous les voyons tous marcher ensemble, leurs silhouettes découpées par le crépuscule, charmant clin d’œil au E.T. de Spielberg.





S'il ne constitue pas une redécouverte indispensable ni un titre phare parmi les comédies horrifiques des années 80, The Monster Squad n'en est pas moins une petite chose tout à fait aimable et attachante, à l'instar de Night of the Creeps, que Fred Dekker tourna juste avant. On sent que, à l'image des jeunes personnages qu'ils mettent en scène, les artisans aux manettes portent un amour sincère pour ce cinéma et pour son bestiaire qu'ils rappellent à la vie (le comte Dracula est donc épaulé par le loup-garou, notre ami le Gill-Man, mais aussi par la momie et quelques goules : les monstres Universal au grand complet, à l'exception de l'homme invisible, dont je ne peux toutefois pas vous assurer de l'absence, en raison justement de sa nature...). En bref, c'est pile poil le genre de films que beaucoup ont essayé plus d'une fois de refaire ces dernières années, comptant sur les souvenirs d'enfance et la nostalgie du public pour qu'il retourne massivement en salles, souvent à gros coups de dollars et parfois plus humblement, mais sans grand succès en général, sauf à de très rares exceptions (Super 8 à la rigueur, mais aussi Super Dark Times, dans une veine plus sombre). 


The Monster Squad de Fred Dekker avec Andre Gower, Robby Kiger, Brent Chalem, Robby Kiger, Ryan Lambert, Leonardo Cimino, Stephen Macht, Tom Noonam et notre ami le Gill-Man (1987)

23 mai 2020

À la dérive

Pourquoi ai-je perdu 96 minutes devant ce film ? Là est la question... Ce n'est pas pour Baltasar Kormákur, réalisateur islandais multi-récompensé dans son pays mais dont la carrière américaine (Contrebande, Everest, 2 Guns...) est un véritable gouffre à merde. Ce n'est ni pour le pitch, "basé sur une histoire vraie", où il est de nouveau question de survie sur un voilier à la dérive. Dans le même genre, All is Lost est beaucoup plus efficace, tendu et mieux fichu. Ce n'est pas non plus pour Shailene Woodley, je m'en défends mordicus. Elle ne me plaît pas. Elle apparaît ici très souvent en bikini, révélant un physique svelte et tout ce qu'il y a de plus naturel, les attributs au beau fixe, pointant pour un rien : ses fans les plus libidineux seront comblés. Mais elle est assez mauvaise actrice, désolé. Je l'avais nettement préférée chez Gregg Araki dans White Bird, qui reste son meilleur rôle à ce jour (ce qui donne une idée du niveau de sa filmographie).





À la dérive est un projet qui devait lui tenir à cœur puisque l'actrice, quasi de tous les plans, est également productrice du film. Elle y met beaucoup d'énergie, elle a l'air d'y croire, beaucoup plus que nous en tout cas. Peut-être que le récit de la survivante qu'elle incarne, Tami Oldham Ashcraft, est son livre de chevet ? Allez savoir... "Red Sky in Mourning : A True Story of Love, Loss, and Survival" (en VF : "Poisson Rouge du Matin : une véritable histoire d'amour, de perte et de survie") n'est curieusement pas paru par chez nous. Plus vraisemblablement, Shailene Woodley devait voir dans cette histoire un bon véhicule pour sa notoriété, l'occasion de jouer une femme de caractère dans un film plus sérieux, plus adulte, après avoir été la star de la triste saga pour ados Divergente. Pari manqué puisque À la dérive s'est planté au box office et ne lui a rapporté aucun trophée. Bien fait !




En réalité, À la dérive est plus une love story moisie qu'un énième film de survie. Construit comme une série de flashbacks où tantôt nous voyons Shailene Woodley en chier sur ce qu'il reste de son bateau, tantôt nous découvrons ce qui l'y a conduit (à savoir : son amour pour un tocard de premier plan, barbe de trois jours, yeux couleur océan, campé par Sam Claflin). Leur grand projet est de faire le tour du monde en amoureux. Pour le financer, ils acceptent de transporter un voilier de Tahiti jusqu'à San Diego, en échange de la coquette somme de 10 000$. Il leur faut donc traverser l'océan pacifique, ce que le tocard en chef compte effectuer les doigts dans le nez puisqu'il se targue d'être un navigateur chevronné ayant passé sa vie sur un petit bateau miteux qu'il a lui-même construit. C'était sans compter sur l'ouragan Raymond que nos deux tourtereaux choisissent de prendre de plein fouet. Résultat des courses : un homme à la mer et une jeune femme livrée à elle-même qui fera tout son possible pour regagner la terre ferme... C'est passionnant. D'autant plus que Baltasar Kormákur nous réserve un twist de derrière les fagots mettant à mal le message féministe de son film. En gros, une femme est incapable de s'en sortir par ses propres moyens quand elle n'a pas l'appui d'un homme, aussi mal en point soit-il.




Mais ce qu'il y a de pire là-dedans, ce sont bien toutes ces scènes où nous voyons ces deux écorchés vifs se découvrir et tomber amoureux. L'une a choisi de vivre de petits boulots à Tahiti pour fuir sa famille de cassos, l'autre navigue de port en port sur son bateau depuis qu'il a retrouvé sa mère pendue dans le living room à l'âge de 7 ans. Ça fait de belles anecdotes à raconter... Les dialogues sont pitoyables et il faut aussi se taper tous ces moments où Shailene Woodley éructe de bonheur pour un rien. C'est "Waaaaaaaaaahhhh" ou "Wooooooooouhooou", ça dépend. Ça doit être un truc très américain, je ne sais pas. C'est en tout cas typique de ces films où une bande de jeunes exprime sa joie, au moment de partir en vacances, de prendre le large, d'allumer un feu de camp, d'alerter les prédateurs ou que sais-je. Ils font "wooooooooouhooou" tour à tour, généralement quand ils sont sur le départ ou enfin arrivés. Qu'est-ce que c'est pénible ! Shailene Woodley gueule "Woooooooouuhou" avant de plonger dans la rivière puis son copain fait "Waaaaaaaaaaaaaaah" en sautant à son tour pour la rejoindre. "Wooooooooouuhoooouuu, je prends le large sur le voilier". "Wooooooooouuuhou, il se met à pleuvoir et je vais récolter un peu d'eau potable dans mes bassines". "Wooooooouuhouuu, il me reste deux conserves de flageolets". "Wooooooooouuhooouu je joue dans un sacré film de merde".


À la dérive de Baltasar Kormákur avec Shailene Woodley et Sam Claflin (2018)

19 mai 2020

Vivarium

Récompensé à l’Étrange Festival après s'être fait remarquer à Cannes, Vivarium fait partie de ces films de genre réellement intrigants, plutôt joliment réalisés et pour lesquels on a envie de plus franchement s'enthousiasmer mais qui pâtissent d'un scénario trop prudent, avare en information, nous laissant beaucoup trop sur notre faim et paraissant du coup fort long. Les irréprochables Imogen Poots et Jesse Eisenberg incarnent un jeune couple à la recherche d'une maison. Ils se rendent dans une agence immobilière étrange où un homme très étrange les amène dans une zone résidentielle encore plus étrange, où toutes les maisons sont identiques et où le temps semble figé. Après leur avoir fait visiter l'une des maisons, l'agent disparaît sans prévenir et laisse le couple en plan, prisonnier de cet endroit. Un jour suivant, ils découvrent qu'un colis leur a été livré avec, à l'intérieur, un bébé ; un mot indique "Élevez cet enfant et vous serez libérés". Et voilà qu'en vous disant tout ça, j'en ai presque trop révélé...




L'irlandais Lorcan Finnegan, qui signe là son deuxième long métrage, a un certain talent, son film a une ambiance vraiment singulière, prenante, et nous réserve son modeste lot d'images saisissantes, de pure science-fiction, titillant comme il faut notre imagination. On a envie d'y croire. Hélas, si Vivarium aurait à n'en pas douter été un excellent court métrage, il a du mal à tenir sa longueur, pourtant modeste, et finit par nous lasser un peu... J'étais peut-être dans un bon soir, alors mon intérêt pour le film n'a jamais été complètement rompu, mais je comprendrais tout à fait que d'autres puissent abandonner en cours de route. Vivarium nous propose encore de belles choses dans ses derniers instants, mais il compte un peu trop sur la capacité du spectateur à combler les vides, à trancher pour lui, et nous inflige tout le long des situations trop redondantes, le tout paraissant finalement assez convenu. Ça manque de folie et de vraie prise de risque. Le film échoue à prendre une vraie envergure, celle que l'on pouvait légitimement espérer après une introduction bien menée, semblant se contenter de son statut de petite curiosité, pas désagréable mais finalement assez vaine. Dommage...


Vivarium de Lorcan Finnegan avec Imogen Poots et Jesse Eisenberg (2020)

15 mai 2020

Revenir

Ce mobilier de cuisine en formica est-il vraiment nécessaire pour que l'on mesure la détresse financière de cette famille d'agriculteurs ? Les cheveux de Patrick D'Assumçao, qui incarne le patriarche renfrogné, ont-ils besoin d'être si gras et leur coupe si hideuse, avec ces mèches huileuses qui retombent piteusement sur son front, pour que l'acteur soit ici un paysan crédible ? Etait-il également indispensable de le vêtir ainsi ? Cette dernière remarque concerne aussi Adèle Exarchopoulos et Niels Schneider. Parce qu'ils jouent des provinciaux, la première porte des maillots de foot trop larges et des leggings avec ces motifs de couleurs tie and dye apparues dans les années 60-70 qui auraient depuis longtemps dû être interdits et que seule une marque espagnole maléfique persiste à assumer. Quant au second, il lui a vraisemblablement été demandé de ne pas prendre soin de sa mauvaise peau, voire d'entretenir ses nombreux poils incarnés, pendant les quatre semaines précédant le tournage et lui aussi est abonné aux chemises mal coupées, délavées, aux teintures obtenues à l'eau de javel, venues d'un autre âge. Si ces vilaines fringues m'ont frappé, ces petites photos ou cartes postales à l'effigie d'une poule ou d'un clébard anonymes (ou ayant peut-être marqué l'histoire de la ferme familiale, qui sait ?), punaisées aux murs de la fameuse cuisine, ne m'ont pas échappé non plus. Il fallait bien ça pour qu'on y croit. C'est comme ça dans tous les films français qui veulent traiter du monde agricole et de sa crise. Le récent et accablant Au Nom de la terre en est le pire exemple. Et si Revenir est loin d'être le plus mauvais du lot, il n'échappe malheureusement pas à la règle.




Une autre scène, très courte, inutile et anodine, m'a fait la même impression de misère forcée, un effet encore plus déplorable car peut-être ici tout à fait involontaire : celle où l'on voit le petit garçon de la famille jouer seul en faisant rebondir un ballon contre un mur. Ce n'est pas n'importe quel ballon, c'est un fichu ballon de plage, un truc en plastoc mal gonflé aux rebonds très aléatoires voué à finir sa vie sur le vortex de déchets du Pacifique nord, une saloperie à 2€ max qui ne va pas faire long feu si le gosse est un gosse comme les autres. Et ce n'est pas n'importe quel mur, c'est le mur de tôle rouillé et à moitié peint, du garage ou de la bergerie, situé dans une sorte de couloir coupe-gorge formé par deux bâtiments sordides, un endroit qui plus est boueux que l'on imagine en plein courant d'air. Lors de cette scène particulièrement déprimante et insidieuse, le gosse prend Exarchopoulos et Schneider a témoin en leur demandant de regarder comment il joue bien. Il compte à voix haute, avec un enthousiasme feint qui ne trompera personne. "4, 5, 6, 7"... Mais que compte-t-il ? Les rebonds contre le mur sans que le ballon ne touche le sol ? Des sortes de jongles ? Non, puisqu'on le voit ramasser lamentablement le ballon à chaque fois qu'il retombe au sol pour mourir dans la gadoue. Alors que fait le gosse au juste ? A quoi peut-il bien s'amuser ? Jessica Palud n'a-t-elle jamais observé un enfant jouer ? Il y a toujours un sens, une règle imaginaire, aussi simple et ténue soit-elle. Et à la campagne, dans un tel contexte, avec un si vaste terrain de jeu, il y a mille possibilités dont l'imagination débordante d'un gamin se saisit en général sans effort à des fins ludiques. Il n'y a qu'à avoir une petite bagnole et façonner des circuits dans la terre, bâtir des châteaux de boue ou des paysages de merde. Cet enfant ne jouait-il pas entre les prises ? Les adultes l'obligeaient-ils à rester triste et bougon pour coller à l'ambiance globale du film ? On se le demande, franchement.




C'est dommage car Jessica Palud est une cinéaste autrement plus douée qu’Édouard Bergeon (le réalisateur d'Au Nom de la terre, journaliste pour France 3 Poitou-Charentes de formation), ce qui est un compliment très relatif, je vous l'accorde. Elle fait ici preuve d'un certain art de la concision. Mais, là encore, c'est peut-être dommage quand c'est seulement cela la plus grande qualité d'un film... Revenir dure à peine une heure et quart et on l'en remercie, c'est bien assez. C'est aussi la durée que je mets en voiture pour retourner chez mes parents, éleveurs de brebis retraités. Ils ont les cheveux propres, s'habillent correctement et ont un goût certain en matière de décoration intérieure. Ils n'ont cependant pas connu les mêmes déboires que la famille du film de Palud... Celui-ci a été récompensé du prix du meilleur scénario à Venise, ce qui constitue un mystère de plus, certes tout à fait inintéressant, s'ajoutant à la magie de ces grands festivals de cinéma. Pourtant, l'écriture est plutôt lourde, la ligne du récit terriblement voyante et prévisible, et les personnages assez stéréotypés. Jessica Palud ose parfois un lyrisme étonnant, qui contraste avec le réalisme et l'âpreté du reste, quand elle filme Schneider et Exarchopoulos faire fougueusement l'amour dans la boue, au pied des oliviers. C'est peut-être cette scène, à la lisière du ridicule, qui a tapé dans l’œil du jury vénitien... Plus probablement, cela a dû se jouer dans les thèmes forts qu'aborde la réalisatrice : les liens avec la terre natale, le poids de l'héritage familial, les difficultés du monde agricole et tout le tralala. Je n'y ai pas vu grand chose de particulièrement remarquable, en dehors de ces si agaçantes touches de misères, distillées ça et là, pour bien nous rappeler où nous sommes. La diction problématique des acteurs, en particulier d'Adèle Exarchopoulos, certes assez coutumière du fait, est-elle, elle aussi, voulue, pour produire le même effet de... ruralité ? Je préfère me dire que non et rapprocher cela du cancer qui ronge le cinéma français depuis des lustres, le fait que la plupart des comédiens maugréent des dialogues incompréhensibles, un bien triste travers qu'Eric Rohmer pointait déjà du doigt en son temps. Si Jessica Palud continue comme ça, le paludisme restera d'abord une maladie redoutable avant d'être un style cinématographique ayant marqué son art... Misère de misère...


Revenir de Jessica Palud avec Niels Schneider, Adèle Exarchopoulos et Patrick d'Assumçao (2020)