22 septembre 2020

Le Clan des irréductibles

Le deuxième long métrage réalisé par Paul Newman après le beau Rachel Rachel est l'adaptation d'un livre de Ken Kesey, écrivain américain majeur à qui l'on doit également Vol au-dessus d'un nid de coucou. Datant de 1964, Sometimes a Great Notion est seulement paru en France il y a quelques années, en 2013, sous le titre plus littéral Et quelquefois j'ai comme une grande idée. C'est l'histoire d'une drôle de famille de bûcherons de l'Oregon qui se met à dos tous les travailleurs syndiqués de sa ville en refusant de se joindre à leur grève et en continuant obstinément le boulot. Le film de Paul Newman nous plonge d'entrée de jeu dans ce conflit qui oppose le clan des irréductibles, à savoir la famille Stamper, aux grévistes venus négocier en barque et éloignés de la maison des Stamper, située sur les rives du fleuve, à coups de dynamite. Revient ensuite au foyer familial le fils cadet, moins bourru que les autres et influencé par la contre-culture des années 60. Son retour au bercail fait ressurgir un passé douloureux et alimente les tensions familiales.




Si le film de Paul Newman a de vraies faiblesses, des défauts évidents (on a du mal à comprendre les enjeux de la grève et donc ce qui motive l'entêtement des Stamper ; certains personnages ne sont pas assez creusés, notamment celui incarné par la belle Lee Remick, ou un peu trop caricaturaux, et je pense surtout ici au patriarche campé par Henry Fonda), il emporte toutefois largement l'adhésion d'abord grâce à cette façon très efficace de nous mettre immédiatement à la table et entre les murs d'une famille si spéciale, ensuite et surtout grâce au souffle étonnant qui semble animer la bobine du début à la fin. C'est suite au désistement de l'inconnu au bataillon Richard A. Colla, avec lequel il ne s'entendait pas, que Paul Newman a pris les choses en main. Et force est de constater que le sujet devait l'inspirer... Il y a là-dedans des scènes proprement sidérantes, à commencer par toutes celles où l'on voit la petite famille en plein travail. Par des moyens très simples, un montage soigné, une caméra patiente et méticuleuse, quelques mouvements d'appareil fluides et des vues aériennes impressionnantes, l'acteur-réalisateur parvient à nous immerger totalement dans le métier et, par conséquent, à nous rendre palpable tous ses dangers. Il développe ainsi une tension sourde lors de séquences assez longues mais qui pourraient très bien l'être davantage, où nous voyons Newman et sa bande abattre des arbres démesurés dans les montagnes puis les transporter à l'aide d'énormes machines. Ce spectacle fascinant, à la fois très réaliste et presque lyrique, nous laisse littéralement coi et, de mémoire de cinéphage, je n'avais jamais vu le travail de bûcherons (et un travail manuel et physique, en général) être aussi intensément dépeint à l'écran.




Il y a aussi une autre scène terrible, et je pèse mes mots, où les choix de Paul Newman s'avèrent particulièrement judicieux et ont encore pour effet de nous saisir complètement et même de laisser une empreinte durable chez le spectateur. Il s'agit de la mort par noyade de l'un des membres de la famille Stamper, le beau-frère toujours jovial et blagueur, qui se retrouve coincé sous un immense tronc d'arbre à la suite d'un de ces accidents de chantier que l'on craignait tant, alors que la marée fait très progressivement monter le niveau d'eau du fleuve... Paul Newman, qui joue l'aîné de la fratrie, tente vainement de venir en aide à son beauf, personnage attachant dont l'humour caractéristique est toujours au beau fixe malgré la situation, en essayant d'abord de tronçonner en vain l'imposant tronc puis en s'employant aux bouche-à-bouche avec l'énergie du désespoir, jusqu'à ce que l'inéluctable survienne. La mise en scène de Newman est encore très précise, juste, et dicte un rythme tangible à l'action. On y est ! Mais cette scène ne se raconte pas, bien qu'on en ait forcément très envie après l'avoir vue, elle se vit ! Elle est vraiment très forte et poignante. On en ressort KO. Là encore, de mémoire de cinévore ventripotent, c'est sans doute l'une des morts par noyade les plus marquantes de l'histoire du cinoche, tout simplement. Bref, s'il n'est donc pas le plus connu des films signés Paul Newman, Le Clan des irréductibles, par son étonnant mélange de réalisme brut et de lyrisme forestier, ainsi que pour ces quelques passages réellement impressionnantes qui méritent d'être vécus, vaut donc amplement le détour.


Le Clan des irréductibles (Sometimes a Great Notion) de Paul Newman avec Paul Newman, Henry Fonda, Lee Remick, Michael Sarrazin et Richard Jaeckel (1971)

19 septembre 2020

Le Diable, tout le temps

Adapter avec succès le bouquin de Donald Ray Pollock requérait les talents d'un cinéaste particulièrement doué et subtil, doté d'une personnalité assez forte pour s'émanciper d'un matériel de base potentiellement écrasant. Encensé par la critique à sa sortie en librairie en 2011, Le Diable, tout le temps, plongée noire de chez noire dans l'Amérique profonde, white trash, abrutie par la religion, peuplée de tueurs, de violeurs et autres fous amenés à se croiser pour mieux s'entretuer, était une lecture âpre et difficile. La plume acérée de Pollock inspirait facilement son lot d'images et de scènes marquantes et on ne pouvait s'empêcher d'imaginer et d'anticiper le film qui finirait forcément par en découler un jour. L'attente ne fut pas bien longue et c'est curieusement à l'ancien avant-centre brésilien du RC Strasbourg, Antonio Campos, que le projet a échu. Il s'agit du quatrième long métrage du bonhomme et nous étions prêt à lui faire confiance malgré tout. Un casting plutôt bien garni (encore qu'il ne faille pas en faire trop autour de types comme Tom Holland, Jason Clarke et Bill Skarsgård, qui ont accompli à peu près que dalle en termes d'acting et en tant qu'être humain en général) venait compléter le tableau pour essayer de nous appâter, de nous faire croire en quelque chose de possible. C'est enfin sur Netflix que le film a terminé, ce qui n'est évidemment jamais bon signe mais, période de crise sanitaire oblige, on pouvait expliquer ainsi cette funeste destinée.




Quelques minutes suffisent à être convaincu que la place d'Antonio Campos n'est pas derrière une caméra mais plutôt à la pointe haute d'un système en 4-4-3 classique, avec deux ailiers rapides à ses côtés l'approvisionnant en centres aériens pour mieux tirer partie de son gabarit imposant et de son profil dit de "renard des surfaces". C'est ainsi que le gaillard a effectué sa meilleure saison sous les couleurs du SC Corinthias en 92-93, avec 3 buts dont autant de penaltys et 2 passes décisives en 18 matchs, tapant dans l’œil des recruteurs alsaciens, qui avouèrent un peu plus tard qu'ils recherchaient avant tout quelqu'un capable d'animer le vestiaire, alors bien morne, de la Meinau. Mais recausons cinéma, car ce truc-là est bien supposé en être. Parasité du début à la fin par la voix off sursignifiante et explicative de Donald Ray Pollock himself, Le Diable, tout le temps est d'une platitude terrible et ne parvient strictement jamais à décoller. On a l'impression de subir de nouveau les pires événements du bouquin en étant cette fois-ci soumis à la vision médiocre d'un type à l'imagination ultra limitée. La narration de l'écrivain, qui permet toutefois de suivre tout ça en restant actif sur les réseaux sociaux sans jamais être largué, appuie encore la désagréable sensation de mater un film totalement prisonnier du livre, qui n'arrive jamais à s'en détacher. Antonio Campos passe d'un personnage à l'autre sans jamais produire cet effet, ce léger vertige, que parviennent à atteindre les films choraux de ce genre quand ils sont vraiment réussis et qu'un maître est à la baguette (je n'ai pas de contre-exemples à vous proposer, mais rappelez-vous que je fais ça bénévolement). On a ici plutôt l'impression de regarder une succession d'épisodes de mauvaise série télé, mise en boîte avec l'application d'un élève sérieux, pas méchant, qui fait de son mieux, mais sans aucun génie ni idée. Y'a pas à dire, ce film-là a tout à fait sa place dans le répertoire de Netflix !




Les acteurs ne rehaussent guère le niveau, sans doute très mal dirigés par le natif de São Paulo, plus connu pour l'atmosphère agréable qu'il entretient sur le plateau. Leurs accents de rednecks forcés sont très durs à supporter, en particulier celui de Bill Skarsgård qui a l'air de chercher absolument à aboyer dans sa gorge plutôt qu'à déblatérer naturellement. Robert Pattinson ne fait guère rêver non plus, s'obstinant à avancer encore davantage sa mâchoire inférieure, peut-être dans l'espoir de se donner une crédibilité en révérend du Midwest obsédé par les jeunes rousses. Il fait pitié. Il est aussi déprimant de voir Riley Keough et Mia Wasikowska réduites à de telles rôles. Seul Jason Clarke ne déçoit pas puisqu'il est aussi détestable que d'habitude. Plus étonnant, si l'on frôlait constamment l'overdose de sordidité et d'horreurs à la lecture des pages si sombres de Pollock, qui n'y allait pas de main morte pour nous dresser les portraits d'une galerie de tarés et nous raconter leurs actes odieux, le film d'Antonio Campos paraît très sage, inoffensif et insignifiant. L'histoire et les faits sont inchangés, il y a bien quelques atrocités qui sont commises à l'écran, mais on s'en fiche, tout simplement. Aucune ambiance, aucun souffle, aussi nauséabond soit-il, ne s'échappe de la mise en scène insipide du réalisateur et des deux longues heures glauques qui nous attendent. Face à un si triste et pâle résultat, on en vient à se demander quel cinéaste encore en activité aurait pu s'en dépatouiller et proposer une œuvre à part entière, digne d'intérêt. Entre les mains des frères Coen, le deuxième livre plus réussi et respirable de Pollock, Une mort qui en vaut la peine, pourrait peut-être donner quelque chose. Mais nous revoilà plongés dans nos rêves de spectateurs, hélas bien éloignés de la réalité actuelle du cinéma américain. 


Le Diable, tout le temps d'Antonio Campos avec Tom Holland, Jason Clark, Riley Keough et Robert Pattinson (2020)

16 septembre 2020

Trois jours et une vie

C'est normal d'éclater de rire à la mort accidentelle d'un gamin de cinq ans ? Cela fait de moi un sociopathe ? Ou cela fait de Nicolas Boukhrief un piètre cinéaste ? Ou bien du scénario de ce film un amoncellement d'événements sordides et une réunion de personnages pitoyables qui ont pour effet de rendre impossible toute empathie ? Peut-être tout ça à la fois... En tout cas, il y a quelque chose de vraiment drôle dans le montage que nous propose Boukhrief lors de cette fameuse scène. On sent le réalisateur soucieux de nous faire comprendre chaque détail du déroulement tragique de l'accident. J'ai particulièrement apprécié ce gros plan furtif sur les petites bottes du gosse qui, après avoir reçu un bout de bois sur le front, se fait un croche-patte lui-même avant de s'étaler par terre, sa tête heurtant un gros caillou. Dit comme ça, c'est franchement triste et il n'y a vraiment rien d'amusant, je le reconnais, mais à l'écran, Boukhrief réussit à rendre ça tordant, je vous jure. Je me la suis repassée deux ou trois fois...




Trois jours et une vie est l'adaptation d'un bouquin de Pierre Lemaitre. Je n'ai jamais lu un seul de ses livres et je suis désormais sûr que ça n'est pas près d'arriver. Lemaître a joué un rôle actif dans cette adaptation puisqu'à en croire Allociné, c'est lui qui l'a directement proposée à Boukhrief. Il en a co-signé le scénario et écrit les dialogues. L'auteur apparaît même dans un rôle clé, à un moment crucial du film, il n'est autre que le procureur qui vient annoncer en public les résultats de l'enquête. Bref, tout ça pour dire que si Boukhrief est à pointer du doigt, Lemaitre l'est aussi. Reconnaissons toutefois qu'il y a quelque chose d'addictif dans ce scénario de malheur, qui réserve certaines surprises tellement énormes que l'on aurait pas osé les envisager. Le coup de la tempête du siècle qui ravage tout, rendant les recherches impossibles, celui du premier amour enfin consommé, qui tombe enceinte direct... chapeau l'artiste, fallait oser ! Les péripéties s'enchaînent de telle façon que l'on veut toujours connaître la suite, comme poussé par une curiosité malsaine et irrépressible. A chaque fois que l'on croit que la coupe est pleine, on nous en rajoute encore. C'est formidable !




Pierre Lemaitre a une imagination débordante quand il s'agit d'accumuler les couches de malheurs, d'enchaîner les moments gênants et de prendre en tenaille son audience. Le tout, pour ne rien gâcher, dans la grisaille ultra glauque du nord est, axé autour d'un personnage principal roux, haïssable et unidimensionnel, qui ne nous intéresse à aucun moment bien qu'on le suive de l'enfance à l'âge adulte. Le pauvre gars qui a accepté le rôle est normalement cramé pour le reste de sa carrière, on ne veut plus jamais le recroiser après ça. Certains acteurs sont en roues libres, comme Charles Berling, dont les deux trois coups de sang amènent quelques éclaircies et un peu de vie, d'autres font simplement peine à voir, tout particulièrement la pauvre Sandrine Bonnaire, qui a dû s'imaginer retourner chez Chabrol alors qu'elle fait de la figuration dans un mauvais téléfilm. Trois jours et une vie est un film à fuir absolument qui a de quoi vous scotcher tout en vous foutant sur les nerfs. 


Trois jours et une vie de Nicolas Boukhrief avec Pablo Pauly, Charles Berling et Sandrine Bonnaire (2019)

13 septembre 2020

Un faux mouvement

La solide petite réputation dont jouit encore aujourd'hui ce polar sorti en 1992 ne paraît en rien galvaudée. Carl Franklin, qui n'a semble-t-il jamais fait mieux, peut s'appuyer sur un scénario particulièrement bien ficelé, qui nous tient en haleine jusqu'au bout, signé par l'un de ses acteurs principaux, j'ai nommé Billy Bob Thornton. Ce dernier incarne un dealer de drogue impulsif qui, suite à un vol de coke ayant tourné au massacre à L.A., part en cavale avec la drogue et un gros magot en compagnie de son complice, le particulièrement dangereux et plus réfléchi Pluto (Michael Beach), et sa petite-amie, la belle Fantasia (Cynda Williams). Le trio a pour destination Star City, une petite bourgade paisible d'Arkansas où le shériff, incarné par Bill Paxton, les attend en frétillant d'impatience, bientôt épaulé par deux flics venus de Los Angeles qui feront équipe avec lui.




Si la mise en scène de Carl Franklin ne brille pas particulièrement par son audace, sa capacité à développer une ambiance spéciale ou à nous proposer des images saisissantes, le réalisateur accomplit tout de même un travail des plus honnêtes, il parvient très tôt à instaurer un rythme assez haletant et nous rend son récit très agréable à suivre. Surtout, il réussit parfaitement à faire exister ces différents personnages, bien aidé par un casting irréprochable. Le regretté Bill Paxton trouve peut-être ici son meilleur rôle. Il est assez touchant dans la peau de ce shériff plein d'entrain qui gère sa petite ville avec bienveillance et qui espère briller auprès des deux flics de L.A. La présence de Cynda Williams est également très appréciable, l'actrice est parfaite dans ce rôle de femme versatile et manipulatrice qui a souvent un temps d'avance sur ses acolytes. Le fait que nous croyons et que nous aimons ces personnages permet de nous faire passer comme une lettre à la poste l'une des dernières surprises du scénario, qui aurait été peut-être un peu plus difficile à avaler autrement.




Par ailleurs, sans trop forcer le trait, Carl Franklin réussit très bien à nous montrer le déphasage qui existe entre le sud de l'Amérique et le reste. La question du racisme est abordée avec habileté, sans lourdeur ni insistance. Et si les personnages existent joliment, Star City, ce coin d'Arkansas bien ancré dans le sud, devient également un endroit à part entière, où l'on jurerait avoir effectivement passé un court séjour après avoir vu ce film. Bien que le suspense repose ici tout le long sur l'attente, littéralement (celle de l'arrivée des meurtriers à Star City), le film n'ennuie à aucun moment. Par un montage parallèle aussi simple qu'efficace, Franklin joue plutôt bien de l'avancée du trio sur les routes tandis qu'un autre trio se prépare et monte la garde. Lors de l'ultime séquence, le cinéaste ose un peu plus, nous gratifiant notamment de quelques cadrages obliques qui nous rappellent que One False Move date bel et bien du début des 90's. Avec plus de bonheur, il choisit alors d'accompagner l'action par la mélodie d'un joueur d'harmonica local. La toute fin du film s'avère assez poignante, la preuve qu'il a largement atteint son but. En bref, Un faux mouvement est un vrai bon polar, le film du dimanche soir idéal. 


Un faux mouvement (One false move) de Carl Franklin avec Bill Paxton, Cynda Williams, Billy Bob Thornton et Michael Beach (1992)

10 septembre 2020

Ava

Les temps sont durs pour les fans de Jessica Chastain. Pour suivre la carrière de leur idole, ils enchaînent depuis maintenant bien trop longtemps les daubes pur jus. Avec Ava, on espère que l'actrice a touché le fond et qu'elle saura ensuite rebondir. A quel moment peut-on penser qu'un tel scénar vaut le coup d'être tourné ? On dirait une sous-production EuropaCorp. Le script est si débile qu'il aurait très bien pu être griffonné par Luc Besson entre deux entrevues à l'hôtel... C'est d'ailleurs à Besson que l'on doit le tout récent et pourtant déjà oublié Anna, autre thriller minable du même genre où l'on suivait, là aussi, une tueuse à gages surentraînée au nom en palindrome. Faut-il être encore très jeune dans sa tête pour trouver brillante l'idée d'un nom palindrome... Le titre Ava était qui plus est déjà pris, par une œuvre autrement plus respectable. Bref. C'est donc ici Chastain qui endosse le rôle d'une agente ultra efficace bossant pour une organisation secrète dirigée par cette enclume de Colin Farrell. Du fait de son métier pas comme les autres et d'une histoire de famille compliquée, Ava a des problèmes avec l'alcool, elle doit résister aux tentations tout en essayant de se rabibocher avec sa smala et en devant échapper aux tueurs de sa propre organisation suite à une mission ayant mal tourné. Vaste programme...



Devant une telle ineptie cinématographique, on s'étonne de croiser de tels acteurs. Colin Farrell se fait principalement remarquer pour son air mauvais pathétique et sa coupe de cheveux étonnante, qui parvient à nous faire oublier ses fameux sourcils. L'acteur arbore une brosse particulièrement touffue et droite qui vient curieusement compléter la très nette calvitie de John Malkovich lors des champ-contrechamps qui nous les montrent deviser entre eux : le brun fuligineux tenace de la chevelure de Farrell s'imprégne sur nos écrans quelques secondes après sa disparition du cadre proprement dite pour un effet fascinant à l'écran. Visiblement peu intéressé, et on le comprend fort bien, par son rôle, John Malkovich assure le minimum syndical, il incarne l'unique contact de Jessica Chastain, son ancien formateur, une sorte de père de substitution. On devine l'amour platonique que Malkovich éprouve pour la tueuse, mais on ne sait pas s'il est dû au fameux strabisme du comédien, à son cheveux sur la langue, ou à ce qu'il était réellement venu chercher sur le plateau auprès de sa belle partenaire...




On retrouve aussi Geena Davis dans la peau, qu'elle a très tendue, de la mère d'Ava. Sa présence au générique renforce la filiation du film avec le grand classique (?) de Renny Harlin, Au Revoir à Jamais, où celle qui était alors la femme du cinéaste à moitié timbré d'origine finlandaise campait une tueuse professionnelle à la mémoire vacillante et portait la même coupe au carré plongeant que Chastain. Le visage de Geena Davis, littéralement tiré à quatre épingles, fait d'ailleurs l'objet d'une sorte de boutade à l'autodérision pitoyable qui tombe à plat. Non, pour trouver de vrais moments de rigolade, il faut chercher ailleurs et notamment chez l'acteur Common, dont le jeu rappelle un peu celui de Vin Diesel, la magie en moins ; il est guère aidé, avouons-le, par des dialogues catastrophiques. Rayon comique involontaire : relevons aussi une bagarre entre Colin Farrell et John Malkovich qui se veut particulièrement musclée et brutale mais, filmée avec les pieds, comme tout le reste, elle est en réalité plus gênante qu'autre chose. Elle sera très vraisemblablement zappée des montages vidéos qui seront consacrés aux deux acteurs à la dérive lorsqu'ils recevront enfin leurs César d'honneur.




Les temps sont si durs pour les fans de Jessica Chastain que je me dois de remercier l'un deux : celui qui, le cœur sur la main, a réalisé les sous-titres français qui m'ont permis de suivre ce film et d'en saisir toutes les subtilités. Ce fan plein de bonnes intentions, mais à l'anglais encore perfectible, qui a daigné consacrer quelques heures de son temps à la traduction de cette daube, dernier coup de poignard en date de Jessica, afin de permettre à son prochain de la subir à son tour en toute illégalité. Peut-être aveuglé par son admiration pour l'actrice, notre cher traducteur amateur a opté pour le vouvoiement systématique à l'égard de Jessica Chastain, quand bien même celle-ci les tutoie tous en retour, qu'il s'agisse de la mère, de la sœur ou de l'ex-boyfriend de son si triste personnage. Ce choix linguistique inhabituel octroie un ton singulier à quelques scènes au demeurant tout à fait misérables. Ce moment où Jessica Chastain commande un savoureux "scotch sur les rochers" au barman, succombant à un petit délice ambré, sort également du lot. Pour le reste, circulez, y'a putain de que dalle à voir, c'est horrible ce truc.  
 
 
Ava de Tate Taylor avec Jessica Chastain, John Malkovich, Colin Farrell, Common et Geena Davis (2020)

6 septembre 2020

I See You

Vous êtes fatigué, lessivé, crevé, et ça n'est pas ce soir que vous arriverez à combler vos lacunes cinématographiques en regardant enfin l'un de ces grands classiques qu'il manque encore à votre culture gé' ? Cela fait même plusieurs fois de suite que vous vous endormez piteusement devant le film choisi après moult tergiversations ? Vous recherchez donc un truc prenant, accrocheur, captivant, qui saura vous maintenir alerte pendant 1h30 ? N'allez pas plus loin, I See You est fait pour vous. S'appuyant sur un scénario particulièrement malin signé Devon Graye, plus connu pour avoir joué dans de nombreuses séries télé et incarné notamment le jeune Dexter, Adam Randall nous propose un film dont on peut s'étonner qu'il n'ait pas davantage fait le buzz, à l'heure où la toile s'enflamme régulièrement pour si peu et des œuvres bien vite oubliées. Vite oublié, I See You le sera peut-être aussi mais, au moins, il vous aura fait passer un bon moment et même permis de vous dire "Ah, je suis pas si vieux que ça, j'arrive encore à rester éveillé pendant 1h30 devant un film, sans jamais que mon attention ne décline". Quand les effets du vieillissement, de la dégradation physique et mentale, se font un peu plus ressentir chaque jour, ce genre de pensée est toujours bon pour le moral.




La plus grande malice d'Adam Randall et Devon Graye est d'avoir assez habilement su mêler les genres pour mieux déjouer les attentes du spectateur et le surprendre continuellement. A quoi avons-nous affaire ? Durant les toutes premières minutes, et ces plans aériens sans doute réalisés à l'aide d'un drone, qui nous dévoilent un de ces riches et coquets coins d'Amérique, pavillonnaire et tranquille, où l'on suit un gosse à vélo qui finit par disparaître dans les bois, on croit tenir un énième thriller avec serial killer de banlieue chic et trop normale, comme les américains en raffolent. Mais un doute apparaît déjà. Roulant dans les bois à bonne vitesse, le gamin finit par décoller du vélo, comme soulevé par une force invisible ou, plus prosaïquement, comme si son buste avait heurté de plein fouet un fil discrètement tendu sur son chemin. Cela m'a rappelé la fois où mon frère Poulpard, aka Brain Damage, avait pris la corde à linge au milieu du front alors qu'il jouait avec Clintou (aka le meilleur chien), sombrant instantanément dans un blackout d'une après-midi. Le corps du gosse se soulève donc au ralenti et l'on se demande alors s'il n'y a pas déjà une touche fantastique là-dedans. En tout cas, cela suffit à nous interpeller, bien joué.




Nous découvrons ensuite la petite famille d'Helen Hunt, qui habite une fort jolie maison bien trop grande pour elle, avec vue sur le fleuve. Une famille en pleine crise depuis l'infidélité de la maman : le père, flic, pionce désormais sur le canapé du salon tandis que le fils, en pleine adolescence, en veut terriblement à sa mère. Le paternel doit enquêter sur les nouvelles disparitions d'adolescents, qui rappellent des cas survenus il y a des années, une affaire que l'on croyait pourtant réglée. Dans le même temps, des événements étranges surviennent dans la maison, comme si une présence malfaisante hantait les lieux... Ainsi, alors que I See You se présente d'abord comme un thriller se déroulant dans un décor et un contexte des plus communs, il sème rapidement le doute et vient ensuite naviguer dans les eaux plus troubles du film de maison hantée, entretenant l'ambiance un chouïa fantastique annoncée par la scène d'introduction.




Quand le mystère développé par le scénario devient si épais qu'on ne sait plus à quel saint se vouer et qu'il devient temps de nous faire croire en une résolution possible, I See You prend une direction et même une forme totalement inattendues mais salvatrices. La continuité du récit est alors rompue, on fait un petit bond de quelques jours dans le passé et l'on se retrouve face à un... found footage. C'est par ce biais, pour une fois très intelligemment utilisé, que nous découvrons, avec un certain amusement, tout ce qui explique les événements les plus bizarres survenus jusque-là au domicile d'Helen Hunt. Le film, abandonnant certes pour de bon le potentiel surnaturel de son intrigue, trouve alors un second souffle. Il réussira à maintenir notre intérêt jusqu'au bout en lorgnant très souvent vers le film d'horreur, convoquant même, avec beaucoup d'à propos là encore, les codes habituels du slasher, avec une menace masquée et intrusive, et ceux du home invasion.




La réalisation d'Adam Randall est très correcte mais sans génie, elle parvient tout de même sans souci à jouer sur les différents tableaux et à rendre parfaitement lisible le scénar diabolique de Devon Graye. Ce dont le film souffre le plus, c'est sans doute de cet imaginaire archi connu et rebattu avec, au programme, en vrac : cabane glauque au fond des bois, jeunes victimes séquestrées, enterrement improvisé à pas d'heure et tout le tintouin. Rien de bien original là-dedans, n'est-ce pas ? Dans le même esprit, les personnages sont trop faibles, trop attendus, à commencer par celui qui s'avèrera être à la source de tout ce merdier. N'est-ce pas sur lui que n'importe quel spectateur aurait pu miser dès le départ ? L'acteur, Jon Teney, est un peu léger... Seule Helen Hunt, qui cultive le potentiel anxiogène de son visage désormais si lisse, tire son épingle du jeu. On peut regretter qu'elle soit bien la seule de la famille... I See You s'inscrit complètement dans la lignée de ces nombreux films qui dévoilent ce qu'il peut y avoir d'horrible derrière le vernis de la petite famille bourgeoise américaine. Bref, vous l'aurez compris : à l'ouest, rien de nouveau. Et, si nous nous laissons porter avec plaisir, le dénouement de tout ça pourra apparaître, a posteriori, assez facile aussi. Les ficelles reliant tout ce beau monde, expliquant le pourquoi du comment, sont un peu épaisses, le scénario apparaît rétrospectivement trop tarabiscoté et, finalement, plutôt convenu et prévisible. Pour ces raisons, I See You n'est donc pas beaucoup plus qu'un petit thriller drôlement efficace mais, par les temps qui courent, c'est déjà pas si mal et ça se fait même très rare, alors ne boudons pas notre plaisir. 


I See You d'Adam Randall avec Helen Hunt, Jon Tenney et Judah Lewis (2019)

31 août 2020

Adopt a Highway

Adopter une autoroute... Derrière ce titre étrange, qui fait référence à un programme américain de sponsorisation de segments d'autoroute pour garantir leur propreté (?!), se cache un très beau petit film signé Logan Marshall-Green, cet acteur souvent associé à Tom Hardy pour leur ressemblance physique troublante et que l'on a déjà vu être contaminé par un alien dans le pitoyable Prometheus de Ridley Scott et, avec plus de bonheur, devenir une sorte de surhomme dans le très cool Upgrade de Leigh Whannell. C'est d'ailleurs très vraisemblablement suite à sa participation dans ce dernier film, également produit par Blumhouse, que Marshall-Green a pu faire financer une œuvre personnelle par la désormais célèbre société de production spécialisée dans le cinéma de genre qui ajoute ainsi un titre plutôt atypique à son répertoire. Pour son premier long métrage en tant que réalisateur et scénariste, Logan Marshall-Green offre un rôle en or au grand Ethan Hawke qui, plus magnétique que jamais, fait ici étalage de tout son talent et de sa capacité exceptionnelle à porter un film à lui tout seul.




Ethan Hawke incarne Russell, un type qui vient de passer 21 ans en taule pour avoir dealé quelques grammes d'herbe, en vertu de l'application de la loi dite "des trois coups" (en vigueur en Californie, celle-ci permet aux juges de prononcer des peines de prison perpétuelle à l'encontre d'un prévenu condamné pour la troisième fois pour un délit, aussi mineur soit-il). Peu adapté à la vie en société et soucieux de ne plus faire de vague, Russell bosse avec le plus grand sérieux du monde à la plonge d'une sandwicherie et habite dans un motel. Sa vie, très morne et solitaire, se voit bousculée par la découverte d'un bébé abandonné dans une benne à ordures. Sous le charme du bambin, il va s'en occuper quelques jours...




Il n'est pas méprisant ou réducteur de dire d'Adopt a Highway qu'il s'agit d'un petit film : à peine un peu plus d'une heure au compteur, guère plus de 20 pages de scénar, un seul personnage principal... Mais Adopt a Highway est un beau petit film, vraiment, et si tous les films indé ricains étaient aussi jolis et sincères, je ne serais peut-être pas autant dégoûté par la chose. Logan Marshall-Green fait preuve d'une humilité tout à fait louable et confère à sa première œuvre prometteuse un rythme assez tranquille, tout doux, qui m'a mis à l'aise du début à la fin. J'étais dans mes chaussons... Son film a aussi cela d'agréable qu'il arrive toujours à prendre une nouvelle direction juste à temps. Pas de grand rebondissement ni de bouleversement à la clé, mais simplement une trajectoire intelligente, légèrement modifiée et inattendue, qui lui fait retrouver son souffle, si bien que notre intérêt pour ce personnage et son histoire n'est ainsi jamais perdu. Il est très plaisant de découvrir la tournure, plutôt heureuse et positive (spoiler), que prennent les choses pour ce pauvre gars, qui ne fait pas les conneries tant redoutées, refait surface peu à peu et qui est même promis à un avenir radieux grâce à un p'tit coup de pouce du destin. Et puis, évidemment, le gars en question est incarné par un comédien hors pair.




Dès les premières minutes, on est admiratif du jeu d'acteur au millimètre de l'aigle-fin d'Austin (Texas), dont les pas timides et hésitants, à la sortie de prison, nous plongent dans une compassion immédiate pour son personnage de marginal dont la moitié de la vie a été gâchée par un système judiciaire impitoyable. On a déjà qu'une seule envie : le voir kiffer, prendre du bon temps... Il faut ensuite admirer le géant Hawke jouer celui qui surfe pour la première fois sur internet, dans un web café, à la recherche d'information sur son père, dont il apprend la mort les yeux humides, à la lecture d'une banale nécrologie, lors d'une scène qui nous serre le cœur. Il faut aussi le voir mettre ses lunettes de presbyte, une monture assez dégueu à clipser par le devant, avec des verres bien épais qui lui grossissent les yeux mais ne gâchent en rien sa beauté naturelle et viennent même renforcer son adorable air de chien battu. Je préfère arrêter là l'inventaire de toutes ces scènes où Hawke en met plein la vue. Vous l'aurez compris : Adopt a Highway est un véritable festival, un récital, un must pour tous les fans de la star, sur un nuage et quasi de tous les plans. On se dit que Logan Marshall-Green doit également compter parmi ses premiers admirateurs pour lui avoir donné, sur un plateau d'argent, une telle scène d'expression. On l'en remercie au passage.




Qui, aujourd'hui, peut s'assoir à la table d'Ethan Hawke ? Quel autre acteur peut se targuer de faire cohabiter sur son CV des noms comme Peter Weir, Hirokazu Kore-Eda, Bob Redford, Joe Dante, Sidney Lumet, Paul Schrader, Dick Linklater, les frères Spierig ou encore le jeune Ti West ? Combien ont tourné pour de telles pointures ? Tous les talents des cinq continents et de toutes les générations sont réunis en une seule et même filmographie. Soyez sûrs que des types comme Sidney Lumet et Kore-Eda, qui comptent parmi mes cinéastes chouchous, ne font pas tourner n'importe qui. Tous se bousculent pour travailler avec eux, et c'est Hawke qu'ils choisissent d'appeller au beau milieu de la nuit pour lui proposer un rôle. Un chapitre entier et inédit du célèbre ouvrage de Sid' Lumet, Making Movies, est consacré à l'effet galvanisant qu'eut la collaboration avec la star sur le réalisateur des 12 hommes en colère. Combien, aussi, peuvent attester d'une telle longévité ? C'est grâce à des choix de carrière audacieux, une loyauté et une fidélité à toute épreuve envers des types valables que notre homme a su demeurer si longtemps au premier plan. Combien de jeunes éphèbes sont devenus de beaux vieux en vieillissant si bien que lui ? Ne cherchez pas. Aucun. Ethan Hawke est le faucon maltais du cinéma américain, qu'il survole avec une grâce sans pareille et contemple d'un œil supérieur mais bienveillant. Son plus gros souci aujourd'hui, c'est que notre homme mange seul à tous les repas. Car personne ne peut s'assoir à sa table...




Passez donc outre son drôle de titre, qui fait métaphoriquement sens avec les thèmes abordés par le cinéaste mais peut effectivement dérouter quand on connaît mal la législation californienne et toutes ses subtilités, et donnez vite une chance à Adopt a Highway : vous passerez 78 minutes de bonheur auprès d'un acteur au sommet de son art qui parvient à donner vie à un personnage que l'on n'oubliera pas de si tôt. 


Adopt a Highway (New Lives) de Logan Marshall-Green avec Ethan Hawke (2020)

9 août 2020

Aux postes de combat

Sorti en 1965, Aux Postes de combat (The Bedford Incident en vo) se situe quelque part entre le terrible Fail-Safe (aka Point Limite Zéro) de Sidney Lumet et le plus corrosif Docteur Folamour de Stanley Kubrick, deux titres assez imposants, certes, avec lequel il supporte toutefois la comparaison. Il est d'ailleurs réalisé par James B. Harris, plus connu pour avoir été le producteur de plusieurs films de Kubrick. En voici le pitch en une phrase : en pleine Guerre Froide et peu après la crise des missiles de Cuba, un destroyer américain, mené par un capitaine brutal et autoritaire, se lance mordicus à la chasse d'un sous-marin soviétique à travers les eaux glacées de l'Arctique. Le capitaine est incarné par Richard Widmark, tout bonnement génial dans ce rôle de militaire individualiste, mégalo et un peu cintré, qui tient son équipage entier à sa botte. On sent d'emblée tout le rayonnement négatif de cet homme implacable, avant même sa première apparition qui se fait intelligemment attendre. Déjà omniprésent bien qu'encore absent à l'écran, on comprend immédiatement qu'il dirige ses hommes d'une main de fer (ce qui aura des conséquences fatales...) et, une fois qu'il apparaît, nous ne sommes en rien déçus du phénomène.




Richard Widmark, également producteur du film, est ici impressionnant, lui dont la grande filmographie démontre qu'il était capable de tout jouer, du pauvre type pathétique à l'impitoyable salop. Il magnétise la pellicule avant que l'attitude insensée de son personnage ne finisse, littéralement, par la brûler, dans un final qui nous met au tapis et rappelle forcément la conclusion abrupte du Lumet, sorti juste un an plus tôt. L'acteur au front menaçant est ici opposé à celui qui était dans la vraie vie l'un de ses plus grands amis : Sidney Poitier. Ce dernier incarne un journaliste fraîchement héliporté sur le destroyer, au tout début du film, pour réaliser un reportage sur la Marine. Toutes les opérations du capitaine se font donc sous son regard éberlué et les meilleures scènes sont indiscutablement celles qui nous proposent une confrontation entre les deux hommes. La manière dont le personnage joué par l'excellent Sidney Poitier essaie d'échapper à l'autorité de son interlocuteur, de sortir de son halo tyrannique, est très habilement dépeinte, c'est un vrai plaisir d'assister à ce petit spectacle, tout en langage corporelle et en jeux de regards subtils. On sent une vraie alchimie entre les deux comédiens, dont ils parviennent à tirer profit dans une situation d'antagonisme. Du grand art.




Un autre homme est arrivé sur le destroyer en même temps que le journaliste, un médecin assez naïf animé des meilleures intentions vis-à-vis de l'équipage, campé par un tout aussi excellent Martin Balsam, un acteur plein de bonhommie. Celui-ci apporte une touche comique et légère inattendue et tout à fait bienvenue à The Bedford Incident qui permet de l'affirmer encore davantage comme un divertissement de très haute volée, où la tension peut être palpable sans pour autant devoir faire cavalier seul. Il est rare, de nos jours, de voir ces différents registres aussi habilement mêlés et il est donc d'autant plus appréciable de découvrir un tel film aujourd'hui... Quelques scènes plus légères fonctionnent tout aussi bien que les autres plus tendues, elles réussissent à faire bon ménage avec une intrigue au cordeau et viennent renforcer notre attachement ou notre intérêt pour les différents énergumènes qui travaillent dans ce destroyer. Certains rôles secondaires sont très réussis, comme le jeune officier brillant mais sujet au stress ou l'ancien capitaine de la Kriegsmarine, un homme imperturbable qui apporte désormais son expertise à la Marine US et seconde le capitaine en chef. La façon de planter les différents protagonistes en quelques coups de pinceaux apparaît comme un modèle d'efficacité. Les enjeux sont également très vite exposés et le tout est mené à un rythme qui ne faiblit jamais. Ajoutez à cela le petit plaisir cinéphile de croiser un Donald Sutherland tout jeunot dans l'un de ses premiers rôles, et vous constaterez que tous les éléments sont bel et bien réunis pour passer un chouette moment.




Pour finir, je vous propose une petite trivia de derrière les fagots. Il existe outre-Atlantique une très fréquente confusion entre ce film intitulé, je vous le rappelle, The Bedford Incident, et une anecdote très célèbre, connue dans le milieu sous le nom "the Beresford incident" : une drôle de mésaventure survenue dès le premier jour du tournage de Miss Daisy et son chauffeur au cinéaste australien Bruce Beresford. Lors d'une manœuvre a priori anodine de son véhicule, un Morgan Freeman peu habitué à rouler en ville, à "manipuler un tel carrosse" et gêné, toujours selon son témoignage amusé, par une abeille coincée dans l'habitacle, roula à deux reprises sur le pied gauche du réalisateur, d'abord en marche arrière, puis en avançant. Bilan : un fou rire mémorable pour l'acteur principal, plié en deux ; quelques éclats incontrôlables chez les techniciens, spectateurs médusés de la scène ; deux fractures, six os déplacés et quatre semaines d'arrêt de travail pour le réalisateur. Plus de peur que de mal, donc, le tournage ayant du se poursuivre malgré l'absence de Beresford afin de respecter le planning serré imposé par le studio, et une histoire qui s'est terminée de la plus belle des façons : un couronnement aux Oscars pour un film dont plus personne ne se souvient. Aujourd'hui encore, Bruce Beresford boîte légèrement et a coutume de dire, le sourire aux lèvres, qu'il n'échangerait pour rien au monde une démarche normale contre son Oscar du Meilleur Film. Le hold-up parfait pour celui qui, littéralement, ne donna que le premier tour de manivelle au film injustement récompensé. 


Aux postes de combat (The Bedford Incident) de James B. Harris avec Richard Widmark et Sidney Poitier (1965)

4 août 2020

Jurassic World : Fallen Kingdom

Maté ! Faisons le point sur JFK aka Jurassic world Fallen Kingdom, le royaume déchu du monde jurassique. Ce cinquième volet des aventures de Jurassic part bille en tête avec trois thématiques a priori intéressantes : la génétique et ses dérives, les droits des animaux, et l'extinction des dinosaures. Le premier thème avait déjà été abordé par Monsieur Steven Spielberg en 1993 mais il y avait moyen d'aller plus loin encore puisque le scénario de ce dernier opus nous cause de croisements entre espèces et on y retrouve même une petite fille clonée ! Le deuxième thème avait également été abordé par Spielby dans l'épisode numéro 2 mais il y avait encore moyen d'aller plus loin puisque l'on s'intéresse ici à l'attachement affectif entre un humain et un dinosaure singulier. Le troisième thème n'avait quant à lui jamais vraiment été abordé. A partir de ce constat, je me lançais à corps perdu dans le film de Juan Antonio Bayona, un cinéaste qui avait déjà été très lourdement associé à tonton Spielberg à la sortie du pourtant très mauvais The Impossible.




A la sortie de la séance, je fais le bilan. Outre que le film est hyper mauvais et traite super mal tout ce qui est rythme, timing, suspense, mort des méchants et création de tension dramatique, il laisse hélas ces trois thématiques très intéressantes s'abîmer dans un océan de merde noire. La génétique n'est abordée qu'incidemment et, au final, on n'a aucun dilemme moral réel et aucune véritable remise en question des expérimentations. Les droits des animaux ne sont pas davantage traités : il y a simplement le dialogue "On ne peut pas les laisser mourir" qui revient deux fois, toujours suivi d'un haussement d'épaules et, à la fin, on les laisse tous s'échapper dans la nature. L'extinction des dinos, à la limite, donne lieu à une séquence catastrophe à la Roland Emmerich suivie par un plan façon Kapo où l'on voit un brachiosaure brûler sur un quai, la lave l'ayant rattrapé avant l'arrivée salvatrice du train ("sortez vos mouchoirs !"). A part ça, on a droit aux poncifs : il y a un enfant insupportable qui fait chier tout son monde, les méchants capitalistes finissent par se faire bouffer par leurs créations monstrueuses (à la différence des producteurs de cette énième saloperie), et les geeks sont encore une fois bien utiles aux aventuriers. A fuir.


Jurassic World : Fallen Kingdom de Juan Antonio Bayona avec Chris Pratt, Bryce Dallas Howard et Rafe Spall (2018)

28 juillet 2020

1917

1917 ou la guerre de tranchées vue comme un jeu de plateformes, avec ses bosses, ses fosses, ses souterrains, ses ponts bringuebalants et ses immenses chutes d'eau (?). C'est qu'il fallait réussir à varier les plaisirs, même en plein plat pays ! Et tout ça pour finir devant la tronche enfarinée de Benedict Cumberbatch ! Dans les rôles de Mario et Luigi, deux jeunes soldats britanniques que l'on a chargés de transmettre un message de la première importance à un bataillon qui s'apprête à lancer une attaque suicidaire. Pour cela, ils doivent traverser le no man's land et les lignes ennemies, ce qui signifie passer une succession de niveaux, dans des décors divers, empilés les uns sur les autres par Sam Mendes lors d'un long plan séquence qui ne rend son film que plus monotone et révèle toute la pauvreté de sa mise en scène. La moins mauvaise idée du cinéaste est peut-être d'avoir choisi d'engager deux acteurs méconnus, qui font leur travail avec sérieux, pour incarner les deux soldats. Le constat est un peu sévère, certes, car nous sommes tout de même pris au jeu un moment, avouons-le, mais on finit par décrocher et, quelques temps après le générique de fin, il ne reste presque plus rien du film. De trop rares et très brefs instants sortent du lot, grâce aux techniciens doués impliqués là-dedans, à savoir le dirlo photo Roger Deakins et ses ouailles : ils illuminent avec une certaine imagination les ruines chelous d'Écoust. Une mort inattendue rappelle toute l'absurdité de la guerre et surprend un peu, elle ne laisse pas tout à fait indifférent et sans doute chamboulera-t-elle les collégiens qui se taperont ce film en cours d'histoire. Pour le reste... On cherche forcément les raccords tout le long, et on en repère quelques-uns. Prouesse technique qui brasse du vide, 1917 est assez insignifiant, à l'image de son auteur, qui pourrait remettre tout son savoir-faire au service de la saga James Bond, dont on sait se tenir éloigné, sans jamais nous manquer.


 


1917 de Sam Mendes avec George MacKay et Dean-Charles Chapman (2020)

21 juillet 2020

Train de nuit

Un train de nuit traverse la Pologne en direction de la mer du Nord. Parmi ses passagers, un homme et une femme se retrouvent par inadvertance dans la même cabine. Les deux paraissent fuir quelque chose ; ils vont très lentement se révéler l'un à l'autre. Ils constitueront le centre de gravité de ce film étonnant que l'on ne peut faire entrer dans aucune case. Faux thriller aux accents hitchcockiens, non film noir en huis clos au suspense endormi, sans vrai mystère sous-jacent, romance parfumée de Nouvelle vague que l'on devine contrariée dès le départ, Train de nuit est un peu tout cela à la fois, mais finalement bien plus. S'il est sans doute une métaphore habile de la Pologne d'après-guerre, le film atteint un caractère universel, que l'on peut aisément constater aujourd'hui en le découvrant vierge de toute information. En nous faisant ressentir autant de compassion pour ces quelques âmes en peine, parmi lesquels des amoureux déçus ou heureux, montées à bord de ce train, autant de curiosité pour ces passagers qui se croisent, font connaissance ou s'évitent, et en nous montrant aussi l'effet de groupe pernicieux, à travers cette masse dangereuse entretenant la rumeur et prête à s'acharner aveuglément sur un pauvre bougre, assassin présumé de l'intrigue policière presque accessoire du film, Jerzy Kawalerowicz dresse un portrait particulièrement subtil et émouvant de l'humanité, dont il réunit ici un petit concentré représentatif. Avec une délicatesse et une précision de chaque instant, le cinéaste déploie et dépeint une petite ribambelle de personnages divers, assez touchants et si humains, tous facilement identifiables alors qu'ils sont plutôt nombreux et que le film est relativement court compte tenu de son ambition. Des intrigues, parfois à peine esquissées, gravitent autour des deux personnages principaux, dont on rejoint régulièrement la cabine.




Dans un espace si restreint, la caméra de Jerzy Kawalerowicz fait preuve d'une ingéniosité redoutable pour des cadrages jamais monotones, toujours pertinents, comme si chaque détail dans l'attitude des personnages comptait et ne devait surtout pas nous échapper. Sa mise en scène fait souvent preuve d'une virtuosité admirable, naviguant dans les couloirs étroits et s'amusant des jeux de reflets dans les vitres épaisses des voitures ; elle est légère, fluide et même plus d'une fois poétique lors de quelques passages à la beauté fascinante, souvent provoquée par des changements de tons, des ruptures inhabituelles, brusques mais gracieuses, qui nous laisse subjugué. Je pense entre autres à ce moment d'abord presque terrifiant quand, alors qu'elle est penchée à la fenêtre grande ouverte de sa cabine, un autre train vient brutalement croiser le notre, envahissant la bande son et nous plongeant dans une obscurité à peine contrariée par quelques flashs de lumière, avant que la jeune femme ne recule de quelques pas pour se regarder tranquillement dans le miroir et ainsi apprécier d'un sourire timide et satisfait la coupe de cheveux que le courant d'air soudain lui a fait, le film pouvant alors retrouver son ambiance sonore cotonneuse et feutrée.




L'ambiance musicale de ce Train de nuit contribue à sa singularité. Jerzy Kawalerowicz fait le choix d'une musique jazzy éthérée du plus bel effet, elle colle parfaitement au vague à l'âme dans lequel sont plongés certains passagers, elle contraste avec la vague intrigue policière du scénario et, surtout, participe pas mal à la dimension intemporelle, abstraite, comme coupée du temps, du film entier. On se demande d'ailleurs si certains motifs sonores n'ont pas directement inspiré Roman Polanski pour les chants de Mia Farrow qui accompagnent le générique d'ouverture de Rosemary's Baby. Train de nuit nous fait donc passer d'une émotion à l'autre, dans un mouvement quasi continu, seulement interrompu lors d'une scène assez terrible de châtiment populaire, la seule se déroulant hors des rames, où la culpabilité semble peser sur chaque individu, dans un lieu désolé et oublié, où de rares croix tiennent encore fragilement sur quelques tombes anonymes. Les passagers remontent ensuite dans leur train, et le film reprend son mouvement, nous menant tranquillement vers une conclusion poignante, centrée sur ce personnage de femme solitaire, puis parcourant une dernière fois ces wagons vides lors d'un travelling final silencieux. Des cabines vides, ou presque, puisque des jeunes amoureux sont restés dans leur couchette, encore étourdis par leur nuit... Train de nuit est un petit bijou discret. 


Train de nuit (Pociag) de Jerzy Kawalerowicz avec Lucyna Winnicka, Leon Niemczyk, Teresa Szmigielówna et Zbigniew Cybulski (1959)

8 juillet 2020

The Lodge

Une petite fille et son ado de grand frère (Jaeden Martell et Lia McHugh) se retrouvent coincés dans un grand chalet isolé avec celle qu'ils estiment être la cause directe du suicide de leur maman : la nouvelle petite-amie de leur père. Celle-ci, incarnée par Riley Keough, est l'unique survivante du suicide collectif d'une secte millénariste et s'avère donc encore assez fragile et instable psychologiquement. Les deux gosses vont-ils échafauder un plan machiavélique pour se débarrasser de celle qui s'apprête à devenir leur belle-mère ? Cette dernière va-t-elle sombrer progressivement dans la folie et s'en prendre aux enfants ? Ou bien va-t-il s'agir d'autre chose : une menace extérieure, la maison est hantée, etc ? Le film joue longtemps sur les différents tableaux, trop longtemps sans doute, car, à force de cacher son jeu, il peine à nous intéresser complètement, même s'il ne nous perd jamais totalement. Toujours un brin masochiste sur les bords et très durs, Veronika Franz et Severin Fiala, déjà coupables du bien trop douloureux et hanekien Goodnight Mommy, n'ont pas beaucoup changé, mais ils sont tout de même en progrès et leur nouveau long métrage est moins austère et pénible que le précédent, qui avait eu le don de me foutre de mauvais poil.




La musique, à grands coups de violons stridents et de plages dissonantes, les thèmes, abordés de front, sous fond de deuil familial et de religion sectaire, et nombre de motifs visuels, comme notamment cette maquette, réplique exacte du chalet où sont enfermés les personnages : tous ces éléments font que l'on pense inévitablement, et dès la toute première image, à Hérédité, titre décidément marquant de l'horreur récente, malgré tous ses défauts, et que notre duo de cinéastes autrichiens a dû particulièrement apprécié, au point, chose étonnante, d'accepter d'évoluer dans son ombre du début à la fin alors qu'il paraît évident qu'aux yeux des amateurs conquis par Ari Aster, The Lodge souffrira de la comparaison. Soit dit en passant, ils adressent également un hommage sympathique à The Thing, qui est tout naturellement le film que notre trio, condamné à l'autarcie au milieu d'un paysage immaculé, choisit de regarder ensemble. S'inscrivant donc dans l'horreur sectaire, tellement en vogue depuis des années, et marchant sur les plates bandes de bien d'autres films d'isolation où la terreur est avant tout psychologique, The Lodge échoue à trouver son identité propre et à sortir du lot.




Veronika Franz et Severin Fiala pensent de nouveau nous impressionner en nous assommant d'entrée de jeu (le suicide de la mère des enfants est montré sans chichi, le plus simplement du monde), en nous étouffant par un rythme lent et une ambiance lourde, en accumulant les détails sordides et en évitant de peu de procéder à une sorte d'empilement de souffrances chez les protagonistes, encore soumis à de sacrées épreuves et autres traumatismes. Le résumé de leur histoire pourrait être le suivant : la religion, c'est de la merde et ça peut rendre complètement maboul, surtout quand elle est inculquée dès le plus jeune âge. Au bout du compte, tout cela est assez simple, mais racontée de manière particulièrement tordue. On peut regretter que le film peine à décoller et à convaincre pour de bon, malgré toute l'application, parfois un poil forcée, de Franz et Fiala, qui apportent un soin évident à leur mise en scène aux petits effets savamment calculés, leur style étant chiadé, presque maniéré.




Les acteurs font eux aussi tout ce qu'ils peuvent. Les deux ados sont pas mal du tout, en particulier le jeune Jaeden Martell, à la tronche lunaire désormais familière, lui qui avait commencé devant la caméra peu inspirée de Jeff Nichols dans Midnight Special et qui a tourné depuis dans les deux tristes chapitres de Ça et le sympathique Knives Out. Le visage particulier de Riley Keough est bien exploité par les réalisateurs, qui la filment sous toutes les coutures, dans ces angles parfois un peu caricaturales chers au cinéma de trouille. L'actrice s'en tire plutôt bien dans un rôle compliqué et démontre encore une fois son appétence pour le cinéma de genre indé, elle que nous avions déjà croisé dans le décevant It Comes at Night. On espère la voir un jour dans un film d'horreur réellement réussi, où sa présence et son charme ambivalents nous marqueront davantage.




Terminons sur une note anecdotique mais positive. Ce que j'ai préféré là-dedans, c'est une petite idée sonore toute bête mais brillante. Quand, à son arrivée sur les lieux, Riley Keough monte les escaliers du chalet pour apporter ses affaires dans sa chambre, elle fait traîner sa valise à roulettes sur les marches puis le plancher, produisant un vacarme particulièrement désagréable. Le chalet étant encore plongé dans l'obscurité et le cadrage choisi rendant la scène difficile à cerner, on en vient aussi à se demander si Riley Keough ne trimballe pas déjà un cadavre ou autre chose de glauque et morbide. C'est un détail, mais c'est bien vu. Et il est amusant de constater que, malgré tous les efforts bien visibles déployés par les auteurs de ce film, l'angoisse et le trouble naissent du simple bruit d'une valise à roulettes. Maudites valises à roulettes...


The Lodge de Veronika Franz et Severin Fiala avec Riley Keough, Jaeden Martell et Lia McHugh (2020)

4 juillet 2020

The Vast of Night

Et voilà, c'est souvent comme ça : on espère découvrir la dernière pépite en date et on finit par flinguer une heure et demie de sa chienne de vie. 90 minutes, 89 pour être exact, parties en fumée. C'est pas long, certes, mais c'est déjà trop, beaucoup trop. Trop pour une si vaine démonstration technique. Trop pour un scénario si mince et nébuleux. Et encore bien trop pour des personnages aussi antipathiques. The Vast of Night se présente d'emblée et avec fausse modestie comme l'épisode d'une anthologie de science-fiction des années 50. On pense évidemment à La Quatrième dimension. Le premier plan du film nous fait littéralement entrer dans la petite télévision à tube cathodique qui diffuse ce programme, un écran dont on sortira et reviendra régulièrement, l'image devenant noir & blanc puis se colorant, pour des effets jamais vraiment justifiés. Plus le film avance, plus on pense à d'autres œuvres mineures comme le récent Vivarium qui, elles aussi, ont l'air d'épisodes à rallonge de Twilight Zone ou Black Mirror. Des films que l'on a envie d'aimer, qui sont souvent prometteurs sur le papier, avec parfois une idée de départ engageante, mais qui finissent en général par se dégonfler pitoyablement, et plus ou moins vite, sous nos yeux déçus, tels des vieux ballons de baudruche que l'on aurait oubliés en plein soleil, sur un parking jonchés de détritus. 




The Vast of Night nous raconte la nuit mouvementée de deux jeunes habitants d'un petit bled perdu du sud des États-Unis : une greluche, opératrice téléphonique à ses heures perdues (Sierra McCormick), et l'animateur égocentrique et arrogant, aux ambitions démesurées, de la station radio locale (Jake Horowitz). La première reçoit un appel dont émanent des sons étranges et inidentifiables qu'elle transmet aussitôt au second pour qu'il les diffuse en direct à l'antenne afin de demander à ses auditeurs ce qu'ils en pensent. Ils vont ainsi tous deux essayer de remonter à la source de ce qui semble être un contact extraterrestre... Voici donc le pitch de ce premier film auquel j'avais pourtant très envie d'adhérer et que j'ai lancé la fleur au fusil. Radio et cinéma fantastique peuvent faire bon ménage, comme l'avait démontré il n'y a pas si longtemps le bien plus humble et sympathique Pontypool, et c'est toujours une idée très judicieuse, pour un film de genre à si petit budget, de miser autant sur l'ambiance sonore et le hors champ. Hélas, force est de constater que cela produit ici bien peu d'effet et que l'exercice paraît stérile. 




Dès les premières secondes, on sent toute la prétention du cinéaste débutant qui nous sert de longs plans séquences, joliment exécutés mais assez gratuits, lors desquels une caméra très mobile, qui cherche vraisemblablement à évoquer les plus belles heures de la steadicam, suit les personnages principaux d'un endroit à l'autre, d'abord dans le gymnase de la ville où l'équipe de basket locale s'apprête à jouer devant toute la population réunie, puis à travers les rues sombres que parcourent nos deux zigotos. Un peu plus tard, c'est un trèèèès long plan séquence, autrement moins mobile, sur notre demoiselle du téléphone affairée à répondre et recevoir plusieurs appels inquiétants que l'on est supposé admirer. Pendant tout ce temps, l'encéphalogramme demeure pourtant tristement plat, la tension est aux abonnées absentes et le temps commence, déjà, à paraître bien long. Au milieu du film, Andrew Patterson croit nous en mettre définitivement plein la vue avec ce plan certes bluffant où sa caméra parcourt des centaines de mètres dans les rues du patelin, effectuant des accélérations et quelques détours soudains, passant à travers les fenêtres, entre les bagnoles et virevoltant entre les basketteurs avant de finir enfin sa course... où ? Eh bien je ne sais plus, tant ce passage est aussi bien foutu que totalement superflu !




Face à tout cela, on a la désagréable impression d'assister à la démonstration lourdingue des capacités techniques d'une petite troupe très fière d'elle qui sort de l'école ou qui y est encore et fait mumuse avec ses nouveaux joujoux. C'est bien fait, oui, mais contentez-vous de regarder ça entre vous... Le comble de l'ennui est atteint lors de ce monologue interminable d'une pauvre vieillarde qui raconte son anecdote personnelle liée au fameux bruits aliens et qu'un très lent travelling avant ne suffit pas du tout à rendre un tant soit peu captivant. Pour couronner le tout, on note aussi là-dedans un fétichisme déplacé et pénible pour tous ces vieux objets des fifties, du magnétophone énorme que manipule le triste protagoniste à l'écran de télévision incurvé dans lequel on sort et revient régulièrement sans raison, en passant par ces lunettes à grosses montures démodées et ces vieilles bagnoles de collection flambant neuves que l'on croise à chaque coin de rue. 




Tous ces efforts formels ne suffisent pas à masquer la maigreur et la vacuité d'une histoire trop vague. L'apparition finale, visuellement réussie elle aussi, d'un ovni transparent aux jolies lumières, ne vient rien rattraper, il faut dire que j'étais out depuis longtemps. Les extraterrestres ignorent sur quels sombres spécimens de l'humanité ils sont tombés... The Vast of Night nous affiche du début à la fin sa pseudo virtuosité à la gueule et l'on pourrait sans doute faire preuve d'indulgence si l'histoire était prenante, si les personnages en présence n'étaient pas aussi antipathiques, s'il se passait réellement quelque chose entre eux. La palme revient donc à cet animateur radio égocentrique et imbuvable dont on se demande bien comment la jeune fille fait pour ne pas le planter au bout de cinq minutes ; faut-il qu'elle soit une tocarde elle aussi pour accepter de le supporter. Les deux acteurs n'aident en rien et la présence au casting du dénommé Jake Horowitz dans un film quelconque agira désormais sur moi comme un puissant répulsif. On en vient à se demander si ces personnages, vides ou/et imbus d'eux-mêmes, ne ressemblent pas à leurs créateurs... Andrew Patterson a peut-être un talent de technicien et ce premier étalage de ses compétences, ce CV filmé, l'amènera sans doute vers des projets aux budgets plus importants, mais j'ai comme un gros doute sur son compte. Malgré son titre tapageur, The Vast of Night ne vous fera ressentir aucun vertige.


The Vast of Night d'Andrew Patterson avec Sierra McCormick et Jake Horowitz (2020)

30 juin 2020

Un Flic sur le toit

C'est ce qu'on appelle un polar, pur et dur. Et c'est assez curieusement au réalisateur d'Elvira Madigan que nous le devons. Bo Widerberg adapte ici l'un des romans policiers de la série des enquêtes de Martin Beck écrite par le couple d'auteurs suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö, une saga apparemment bien connue par les amateurs. En parcourant rapidement les commentaires au sujet de ce film édité en vidéo chez Malavida en 2017, il apparaît que celui-ci est souvent décrit comme pouvant être scindé en deux parties : une première, soi-disant soporifique, lente et donc souvent rapprochée de la série Derrick, à laquelle il faudrait survivre pour enfin profiter de la seconde, bien plus intense et enthousiasmante. S'il est vrai que le film est facilement sécable et que notre détective n'a pas des allures de playboys, la comparaison avec Derrick est un raccourci bien facile et qualifier la première partie de lente ou ennuyeuse ne rend aucunement justice à la finesse du regard posé par Bo Widerberg sur les policiers qu'il met en scène et qui fait selon moi tout le sel de son œuvre.




Le cinéaste s'attache à des détails pour rendre ces personnages terriblement humains et parvient à dresser un portrait assez précis de chacun d'eux et des rapports jamais simples qu'ils entretiennent. Bo Widerberg nous en montre quelques-uns avant qu'ils ne se rendent au travail, chez eux, et cela suffit à ce que l'on ait une idée assez nette de leur vie familiale et conjugale, bien loin des clichés des films hollywoodiens. Dans un style quasi documentaire, très réaliste, le réalisateur s'attache ensuite principalement à nous les montrer avancer, très laborieusement, dans leur enquête sur le meurtre d'un de leurs collègues aux méthodes brutales critiquées mais passées sous silence par la police. On ne lâche quasiment jamais les flics d'une semelle et le scénario, qui avance d'abord assez nonchalamment, mais sûrement, est d'une belle limpidité (moi qui suis facilement paumé, j'ai pu tout piger !). Aspect particulièrement appréciable, Bo Widerberg rend parfaitement compte de l'écoulement du temps, saisissant joliment la lumière déclinante puis renaissante dans les froides rues de Stockholm. Là encore, cela participe à la lisibilité et à la clarté frappante de son œuvre, dont on saisit très naturellement les unités d'espace et de temps.




Bo Widerberg filme les camions de nettoyage récurer les trottoirs de la capitale suédoise aux premières heures du jour comme il filme, et je reviens ici aux personnages, son enquêteur en chef retirer discretos ses pompes sous son bureau et nous montre les habitudes des flics lors de la pause café (un, deux sucre ? thé, café ? cafe con leche ?) : avec le même soin de maniaque réfléchi. Du travail d'orfèvre. Méticuleux et bien fait. Parmi les policiers, j'ai particulièrement apprécié celui nommé Einar, flic besogneux, réduit à éplucher les archives, toujours prêt à faire le boulot, tête baissée, une sorte de google avant l'heure, qui a réponse à tout et ne dort pas pendant deux jours en raison de l'affaire qui lui tombe dessus pendant son quart. Chaque commissariat, chaque lieu de travail collectif, devrait avoir son Einar ! On peut constater sa posture s'affaisser progressivement, son teint devenir de plus en plus grisâtre et ses rares cheveux partir en cacahuète à mesure que le film avance.




Cet Einar est également concerné par un petit échange entre flics que j'ai trouvé touchant, celui lors duquel Martin Beck découvre le patronyme complet de son irréprochable collègue. Ça n'a l'air de rien, dit comme ça, mais cela s'inscrit dans ces détails a priori anodins qui comptent énormément pour dessiner les relations des uns et des autres. Einar est joué par Håkan Serner, un acteur auquel je rends donc ici un hommage appuyé car il abat en toute humilité un travail monstrueux, crédible de bout en bout. D'ailleurs, tous les acteurs sont remarquables là-dedans. Dans le rôle de Martin Beck, Carl-Gustaf Lindstedt est impeccable et on a qu'une envie : que l'affaire soit vite réglée pour qu'il puisse lui aussi rentrer chez lui, tel un vieil ours fatigué retrouvant enfin dans sa tanière, pour se rabibocher avec sa femme, dormir ailleurs que sur le canapé du salon et se reposer du sommeil du juste. J'ai aimé ces quelques regards caméra troublants dus à son léger strabisme et je suis persuadé que Widerberg les a encore plus appréciés que moi. 




Impossible de causer de ce film sans évoquer la scène quasi inaugurale du meurtre du flic. On se dit alors que Bo Widerberg a dû voir les meilleurs giallo, en prenant des notes, pour s'en inspirer avec une habileté qui laisse pantois. Cette scène terrible et si bien amenée, qui surprend par sa brutalité et son caractère sanglant, est un modèle du genre. On garde longtemps en mémoire cet œil observateur qui, avant de surgir, apparaît à peine dans l'obscurité, entre deux rideaux, puis cette mare de sang dans laquelle finit par glisser la victime. Un moment réellement digne d'un grand réalisateur de films de trouille. Chapeau l'artiste. A l'image de cette première scène, la deuxième moitié du film est assez tendue et beaucoup plus portée sur l'action pure : le tueur bien armé et perché sur le toit d'un immeuble, menace de faire un carnage de flics et ces derniers essaient de trouver une manière de le mettre hors d'état de nuire.




Une scène palpitante du crash d'un hélico n'a strictement rien à envier aux meilleurs moments de grands films d'action US. Un Flic sur le toit datant de 1976, on peut aussi se dire que Bo Widerberg a dû apprécier French Connection et emprunter au fameux polar urbain de Friedkin son style de réalisation, sec et sans chichi, d'une efficacité indéniable, sachant également suspendre par moment l'intensité pour mieux laisser son spectateur sur le fil du rasoir. Widerberg a en outre l'intelligence de ne pas tomber dans la psychologie de bas étage et fait de son tueur, aux motivations désormais connues et compréhensibles, une figure presque abstraite que l'on peut ainsi aisément nourrir et interpréter. Toutes ces qualités font d'Un Flic sur le toit (dont le titre original, L'Homme sur le toit, est moins bas de plafond) un polar de très belle facture. On comprend sans souci qu'il soit considéré comme un petit classique du genre. 


Un Flic sur le toit de Bo Widerberg avec Carl-Gustaf Lindstedt, Håkan Serner et Sven Wollter (1976)