15 février 2020

Jojo Rabbit

Le plus gros problème de Taika Waititi s'appelle Taika Waititi. Cet acteur, réalisateur et scénariste venu de Nouvelle-Zélande, qui officie désormais à Hollywood, a un blaze super cool et une bonne gueule. Y'a pas à chipoter là-dessus. Regardez-le sur tapis rouge : look de dandy, bien sapé, coupe de cheveux impeccable, regard scintillant, sourire ravageur. Il a toujours la classe, il est séduisant, il a l'air sympa. On aurait presque envie d'être son pote, de le kiffer, c'est comme ça. Forcément, son image passe très bien sur les réseaux sociaux, le mec cool en toutes circonstances. Récemment, une photo de notre homme dans un couloir d'aéroport aux côtés de l'intouchable Bong Joon-Ho faisait le buzz. C'est qu'il sont trop mignons tous les deux. On a envie de se glisser entre eux, bras dessus bras dessous, de faire partie de leur bande. On en fait les meilleurs amis du monde, alors qu'ils se sont peut-être croisés deux fois. Même aux commandes d'un Marvel, Taika Waititi passe pour celui qui parvient à insuffler sa petite personnalité fantaisiste à de grosses productions sans âme. Ça passe par trois fois rien, deux trois détails comiques par-ci, une image un peu plus bariolée par-là, et hop, c'est bel et bien signé Taika Waititi, pas de doute, et Thor, pourtant toujours aussi con, retrouve une nouvelle jeunesse aux yeux des fans.




En réalité, Taika Waititi, c'est surtout du chiqué, et il n'y a qu'à zieuter ses films d'un peu plus près pour s'en rendre compte. Le dernier en date, Jojo Rabbit, est tout à son image. Le film se veut tellement mignon qu'il fout la rage. Inutile de coller un procès à Taika Waititi pour avoir fait de jolies images, "so cute", dans l'Allemagne nazie, de s'être servi de l'imagerie hitlérienne pour composer ses petits plans de décorateur appliqué, de s'appuyer sur le décorum du IIIème Reich pour alimenter son univers visuel si chiadé. C'est, au minimum, maladroit et bête. Taika Waititi croit sans doute ainsi se forger un style bien à lui mais, si c'est le cas, celui-ci est d'une affligeante pauvreté. Il est un peu le Wes Anderson du miséreux. Sa mise en scène maniérée, faite à 95% de plans frontaux très composés, est désespérément creuse, sans relief, plate, elle tourne déjà à vide. Du côté de ce ton singulier qu'il travaille même en interview et qu'il cultive de films en films depuis ses débuts, fait d'un humour tantôt absurde et pince sans rire, tantôt mignonnet et attendrissant, c'est raté aussi. Jojo Rabbit n'est pas drôle, ou si peu, et se fait surtout remarquer par sa terrible fadeur. Tout cela est tellement inoffensif, convenu, et le trait est si grossier... Quand Taika Waititi applique sa petite formule désormais bien connue à cette histoire de gamin qui, embrigadé par le nazisme au point de s'inventer comme ami imaginaire nul autre qu'Hitler, découvre que sa mère abrite en secret une jeune juive, le résultat est, au mieux, simplement embarrassant. On ne sait pas à qui s'adresse ce film ; ni aux enfants, ni aux adultes, peut-être entre les deux, qui sait...




Si le principal souci de Taika Waititi est lui-même c'est aussi parce qu'il ne peut pas s'empêcher de se mettre en scène. Il s'agissait déjà du plus gros défaut de Boy, le film dont il est le plus fier, son deuxième long métrage, le plus personnel, réalisé après le plutôt sympatoche Eagle vs Shark, où l'acteur-réalisateur, s'intéressant encore à l'enfance et à l'absence de figure paternelle, n'en finissait pas de s'admirer jouer dans le rôle d'un père farfelu. Il en fait évidemment des caisses en Adolf Hitler, pour un effet comique quasi inexistant puisqu'il nous propose l'une des plus piètres parodies du dictateur qui soient. Il gesticule énormément mais n'insuffle pas pour autant un brin d'énergie et de folie à sa minuscule satire. Évidemment, il y a peut-être un fond de vérité dans l'image clinquante que Waititi véhicule de lui-même, on ne doute pas qu'il est doté d'un certain humour par exemple. Et il y a peut-être une ou deux bonnes blagues là-dedans, mais il faut être drôlement poli et magnanime pour lui faire l'honneur de les relever. C'est une bonne réplique placée dans la bouche de ce petit garçon, mignon aussi parce qu'obèse et binoclard, inconscient des mots qu'ils prononcent le plus sérieusement du monde. C'est un agent de la Gestapo qui, voulant faire du zèle, informe son auditoire que la rumeur comme quoi Hitler n'aurait qu'un testicule est fausse, il en a quatre. Mouais... rapporter ainsi, on se rend compte que c'est putain de pas brillant non plus. Non, en réalité, Taika Waititi ne doit pas être spécialement sympa.


Jojo Rabbit de Taika Waititi avec Roman Griffin Davis, Scarlett Johansson, Thomasin McKenzie et Taika Waititi (2020)

11 février 2020

Nimitz, retour vers l'enfer

Ma femme me dit toujours : « Si tu te colles devant un film de guerre en ma présence, je me tire ailleurs », car elle ne supporte que très péniblement les bruitages inévitables des films du genre, à base de pétarades, mitraillages, torpillages et canonnades sans fin, entrecoupés de bruits d'engins ronflants et de râles d'agonie (parfois sublimes). Cet énorme foutoir, amplifié par ma barre de son calée sur le mode "Cinéma", avec les basses du subwoofer boostées au max, ont le chic pour la rendre complètement maboule, surtout quand elle essaie de bosser à côté. Je la comprends. Heureusement pour elle, je ne regarde pas beaucoup de films de guerre, les ayant déjà presque tous vus, et plusieurs fois chacun, quand je n'étais encore qu'un petit garçon haut comme trois pommes, grâce à mon paternel, ancien combattant de la Division Charlemagne, passionné par le genre et par le sujet de manière générale. Hier, quand je me suis tanké devant France5 pour rendre hommage à Kirk Douglas, mon acteur préféré disparu il y a quelques jours à l'âge canonique de 103 ans, ma femme m'a donc fusillé du regard. Mais mal lui en a pris, car elle a fini le film à mes côtés, tout sourire, m'affirmant avoir trouvé là son film de guerre préféré. Merci qui ? Merci Kirk.




Et pour cause. De la guerre comme action il n'est pratiquement pas question dans ce film, et le seul combat filmé oppose durant trente secondes environ, dans un affrontement inégal et donc vite plié, deux avions de chasse américains dernier cri (Grumman F-14 Tomcat) à deux Zero (Mitsubishi A6M) de l'armée de l'air japonaise. Couac ? Anachronisme grossier ? Que dalle. Cette rencontre improbable est au cœur du film, Nimitz, retour vers l'enfer (pour rappel), curieux mélange de film de guerre et de science-fiction. En effet, dès le début du film, le porte-avion nucléaire USS Nimitz (on ne se lasse pas de ce nom, This is the USS Nimitz, where the hell are we ?!), qui vient d'embarquer à son bord un 6001ème passager, civil campé par Martin Sheen, et exécute une patrouille de routine dans le Pacifique, se trouve confronté en pleine mer à une terrible tempête électromagnétique. Tout l'équipage se tord de douleur quelques secondes puis plus rien n'y paraît. Sauf que le vaisseau tout entier et son équipage viennent de tomber dans un trou noir, un précipice spatio-temporel, un gouffre obscur et sans fond à côté duquel la fosse des Mariannes passerait pour un vulgaire nid-de-poule, suffisamment gigantesque pour avaler un porte-avion nucléaire et ses 102 appareils tout rond, cavité de dingue représentée sur l'affiche du film (voir ci-dessus) par la légendaire fossette au menton de la star Douglas. Tous les membres de l'équipage passeront le reste du film à regarder le commandant dans le menton plutôt que dans les yeux, toisant cet abîme insondable, responsable de leurs malheurs.




Or nos matelots se retrouvent déplacés le 6 décembre 1941, la veille de l'attaque de Pearl Harbor, à quelques kilomètres des côtes américaines. A force d'indices, les hommes du bord doivent se rendre à l'évidence : ils ont voyagé dans le temps. En effet, la radio diffuse les dernières nouvelles concernant l'avancée de l'Armée du Troisième Reich (saviez-vous qu'il s'agit de l'autre nom de l'Allemagne nazie ? Je l'ai appris hier soir) ; un avion de reconnaissance prend en photo Pearl Harbor et la photo correspond parfaitement - noir et blanc et cadrage au millimètre près, ce qui n'a aucun sens - à une photo d'époque avec les navires de l'époque avant qu'ils ne soient coulés par l'aviation nippone ; etc. Mais il faudra que le commandant interprété par Kirk Douglas voie sur son radar toute la flotte japonaise en mouvement vers lui et constate que des Zero sont en train de mitrailler ses pilotes pour accepter l'idée. Quand il débarque enfin, son sang ne fait qu'un tour et il décide d'intercepter toute la flotte et toute l'armada aérienne de l'ennemi à lui tout seul, sans prévenir Pearl Harbor, bénéficiant il est vrai d'un léger atout technologique sur l'adversaire. C'est alors que le civil du bord, Martin Sheen donc, s'interpose et brandit l'argument massue de la fameuse faille spatio-temporelle : qu'advient-il du monde connu si la défaite de Pearl Harbor n'a pas lieu ? 




Les hommes du Nimitz ont déjà potentiellement foutu la merde dans leurs bouquins d'Histoire en sauvant le sénateur Chapman (Charles Durning) et sa brillante secrétaire (Katharine Ross), alors en balade sur un yacht, des mitrailleuses d'un Zero. Chapman, qui avait annoncé l'attaque japonaise, devait mourir là, mais était pressenti pour s'opposer à Roosevelt aux prochaines élections et devenir président des États-Unis. Quid donc de l'histoire du pays si le sénateur reste en vie ? Fort heureusement, il finit par mourir dans un hélicoptère qui devait le mettre à l'abri. Fort heureusement aussi, alors que le commandant du Nimitz avait envoyé tous ses avions faire des confettis des Zero japonais, une nouvelle tempête électromagnétique se lève qui remporte le porte-avion, ses occupants et ses chasseurs en 1980. Strictement rien ne s'est passé. Au final, à peine le dilemme moral s'est-il posé au commandant (qui finira le film en qualifiant le personnage de Martin Sheen de "real pain in the ass", surnom qui collera à la peau de l'acteur toute sa vie), que tout le monde rentre chez soi : l'attaque et la défaite américaine de Pearl Harbor auront bien lieu, le sénateur Chapman sera bien mort, et ma femme ravie de n'avoir eu à subir quasiment aucun éclat d'obus en stéréo dulby surround. 




Seuls trois personnages ont réellement été impactés par cette échappée belle : le second du commandant (qui aurait dû regagner les années 80) et la secrétaire de Chapman (qui aurait dû mourir), finissent sur une île déserte et réapparaissent à la fin du film âgés de 40 ans de plus ; mais aussi le chien de la secrétaire, qui, quant à lui, après avoir été sauvé de l'épave du yacht, a fait un bon de 40 ans dans le futur et sera donc certainement le premier de sa race à vivre au-delà de 50 ans, soit la bagatelle de 350 piges en années de chien. C'est donc un bien drôle de film auquel nous avons affaire ici, dans lequel il ne se passe pour ainsi dire rien. Je ne reviendrai pas sur la genèse de ce scénario pour le moins atypique car après avoir lu la phrase qui suit sur wikipédia, j'ai décidé de me retirer du monde et de me faire stylite, le cul juché sur une colonne : « Il s’agit de l’adaptation du roman homonyme de Martin Caidin, paru en 1980, une novélisation du scénario du film, lui-même inspiré du roman Les Guerriers de l'apocalypse (Sengoku jieitai) de Kōsei Saitō (1979). » Hein ?


Nimitz, retour vers l'enfer de Don Taylor, avec Kirk Douglas, Martin Sheen et Katharine Ross (1980)

9 février 2020

Le Temps d'un week-end

Quelle idée de revoir ce film aujourd'hui ?! Je ne sais pas ce qui m'a pris... En plus, c'est long : 2h40 au compteur. Le Temps d'un week-end vous flingue une soirée et vous donne effectivement l'impression d'avoir cramé deux jours avec une paire d'abrutis. Il fait partie de ces films hollywoodiens des années 80-90 qui n'ont pas supporté le poids du temps et qui sont périmés depuis belle lurette. Ce qu'il y a d'amusant, c'est qu'ils mettent malgré eux en valeur le cinéma américain des années 70 et toutes ses pépites qui continuent de briller aujourd'hui. Scent of a Woman, en VO, est d'un académisme tel que cela a beaucoup plu à l'Academy, avec une poignée de nominations à la clé et même une razzia aux Golden Globes en l'an de grâce 92. Comme quoi, ces institutions savent distinguer les films qui restent...




Il s'agissait d'ailleurs de la consécration tant attendue pour le grand Al Pacino, enfin récompensé d'un Oscar après quatre nominations infructueuses pour des rôles autrement plus mémorables (Le Parrain, Une Après-midi de chien, Serpico, And Justice for All). Terrible ironie de la vie... L'acteur n'est pourtant pas spécialement bon là-dedans. Il en fait des caisses dans la peau d'un personnage monocorde et ennuyeux au possible, un vétéran devenu aveugle et acariâtre dont un étudiant doit s'occuper le temps d'un week-end pour financer sa scolarité. Imprévisible et chiant, l'aveugle récalcitrant amène son jeune garde à New York pour un séjour de folie, entre palaces, teupus et grands restaurants. Le projet secret du colonel retraité étant de se tirer une balle après avoir tiré sa crampe et profité une dernière fois des petits plaisirs de l'existence (principalement la bouffe et les femmes, donc). L'étudiant, incarné par un assez fade Chris O'Donnell, dont la carrière explosera ensuite en plein vol devant la caméra de Joel Schumacher dans la peau du célèbre acolyte de l'homme chauve-souris, essaie tant bien que mal de s'opposer aux envies suicidaires de son aîné...




Aux commandes de ce triste remake d'un film italien de 1974 signé Dino Risi, nous retrouvons, annonce fièrement l'affiche de l'époque, "le réalisateur du Flic de Bervely Hills", Martin Brest. Mais n'espérez pas vous marrer cette fois-ci. Cet homme a aussi réalisé Midnight Run, un buddy-road-movie bien de son temps dans lequel Robert De Niro pétait régulièrement les plombs, un film devenu culte que je trouve également très surcôté (je ne me souviens pas m'être marré une seule fois). Martin Brest fait son taff, sans chichi, aussi platement que possible. Une musique sirupeuse accompagne et vient surligner la moindre émotion, histoire d'alourdir encore tout ça, de nimber cette histoire fastidieuse d'une atmosphère surannée. On est content de retrouver un Philip Seymour Hoffman alors en pleine forme dans le rôle d'un jeune étudiant un peu con. Et ne soyons pas si dur avec Pacino, son charisme, certes diminué, porte le film à bout de bras. Il apporte par intermittences un peu de piment, mais il tutoie aussi régulièrement le ridicule quand il ponctue ses phrases de "Oouh-ah" pathétiques et supposés être drôles.




Le Temps d'un week-end est un vieux film. Je n'aime pas dire ça car il n'y a pas de "vieux films" comme il n'y a pas de "vieux tableaux", de "vieux livres" ou de "vieilles pièces de théâtre". Mais Le Temps d'un week-end est un film rance, dépassé, obsolète, faisandé. C'est sans doute le plus vieux film dans lequel ait joué Al Pacino. C'est un film qui a passé l'arme à gauche, qui a disparu, il s'est éteint sans un bruit, loin des regards, dans son sommeil, et n'existe plus. Plutôt fier de lui, Bo Goldman, le scénariste, a déclaré : "S'il y a une morale au film, c'est que si nous restons toujours ouvert et disponible aux contradictions surprenantes de la vie, nous trouverons toujours la force d'avancer". Une leçon... Merci mec ! Un film oublié et voué à le demeurer. 


Le Temps d'un week-end (Scent of a woman) de Martin Brest avec Al Pacino et Chris O'Donnell (1992)

4 février 2020

Die Farbe

Près de 10 ans avant Richard Stanley, un jeune allemand du nom de Huan Vu s'est attelé à l'adaptation cinématographique de La Couleur tombée du ciel, l'une des meilleures nouvelles de Lovecraft. Une tentative sérieuse et ambitieuse globalement saluée par les adorateurs de l'écrivain et même adoubée par S. T. Joshi, le plus grand spécialiste d'HPL (notamment auteur de son imposante biographie récemment traduite en français), qui est allé jusqu'à qualifier Die Farbe de "meilleure adaptation jamais faite de Lovecraft", nous rappelant peut-être ainsi que la concurrence n'est pas très relevée. En ce qui me concerne, je n'irai pas jusque-là, la "meilleure adaptation" reste à faire et il faut s'éloigner des textes et encore aller chercher du côté de la filmographie de John Carpenter pour trouver ce qui s'y rapproche le plus (je pense à The Thing ou L'Antre de la folie, variations plus ou moins déguisées des écrits du promeneur de Providence). Il est toutefois évident que le film signé Huan Vu constitue un très bel effort qui mérite de sincères louanges et que l'on peut en cela rapprocher de l'excellent moyen métrage d'Andrew Leman, The Call of Cthulhu, sorti en 2005.





Le scénario fait le choix payant de déplacer l'action dans le temps et dans l'espace, tirant sans doute ainsi parti des limites imposées à cette petite production. Un jeune américain, étudiant à l'université d'Arkham, part en Allemagne sur les traces de son père disparu. Là-bas, un vieil homme lui raconte la terrible histoire vécue par la famille Gärtener suite à la chute d'une météorite à proximité de leur ferme dans les années 40. Respectant le type de narration cher à Lovecraft, le film nous propose donc un récit imbriqué avec de fréquents allers retours entre le passé (années 40) et le présent (années 70). Situer le récit autour de la Deuxième Guerre Mondiale n'est pas bête car cela permet de confronter l'humanité face à son insignifiance, comme se plaisait à le faire le maître de l'horreur cosmique. On saisit ainsi le caractère supérieure de cette manifestation extraterrestre, de cette entité venue d'ailleurs qui agit aléatoirement, se fichant bien de nos conflits. Dans la même volonté d'être fidèle à l'esprit de son modèle, Huan Vu tente aussi de nous quitter sur une dernière pirouette, qui est assez difficilement compréhensible mais a au moins le mérite d'engendrer un léger trouble. 





Filmé dans un noir et blanc crasseux et très contrasté, à l'exception de la fameuse couleur venue de l'espace, Die Farbe séduit d'abord par le soin apporté à la forme en dépit de moyens que l'on imagine réduits au minimum. Quand il a recours à des procédés très simples, Huan Vu atteste d'un modeste mais bien réel talent de metteur en scène et fait preuve d'une certaine inventivité pour développer une ambiance singulière. Cela passe par trois fois rien, des balancements de mise au point ou des effets d'ombres et de lumières qui nimbent le film dans une atmosphère indicible collant assez bien au récit de Lovecraft, à son lourd mystère et à sa menace sourde, diffuse, difficilement identifiable. C'est principalement pour cela que le film est agréable à suivre pour l'aficionado, on ne doute pas un seul instant de l'amour et du respect partagé par le cinéaste pour sa matière première.





En revanche, dès que Huan Vu emploie des effets spéciaux numériques, le résultat à l'écran s'avère bien moins convaincant et rend criante la petitesse du budget. On pense notamment aux quelques apparitions et manifestations de la fameuse couleur, qui prend des teintes violettes fluo d'un goût hélas assez douteux. C'est très dommage car ces scènes, qui auraient dû correspondre à des moments forts, sont par conséquent plutôt ratées et embarrassantes. On a alors bel et bien l'impression d'être devant le tout petit essai d'un réalisateur débutant, soucieux de rendre hommage à un de ses auteurs favoris et qui compte peut-être un peu trop sur notre indulgence. Notons également que certains acteurs participent aussi et bien malgré eux à cette regrettable impression d'amateurisme. Ces quelques bémols ne nous font néanmoins guère oublier que, par ailleurs, Die Farbe a une belle tenue et constitue à l'évidence une curiosité, à conseiller vivement aux lecteurs de Lovecraft.


Die Farbe de Huan Vu avec Jürgen Heimüller, Paul Dorsch et Ingo Heise (2010)

2 février 2020

Doctor Sleep

Vous vous souvenez de cette scène du Dîner de Cons et, plus précisément, de ce que Pierre Brochant pense du Petit cheval de manège ? "Très mauvais, quelle importance ?" Eh bien Doctor Sleep, c'est pareil. Vu l'intonation de Thierry Lhermitte et sa façon de répondre du tac-o-tac à Jacques Villeret, nous ne doutons pas une seconde de la valeur de son jugement : Le Petit cheval de manège est un très mauvais bouquin, un truc insignifiant. Le livre de Stephen King ne doit pas valoir beaucoup mieux. "Si le bouquin est mauvais, pourquoi acheter les droits ?!", demande Villeret après un temps de réflexion nécessaire. Ah, ça... c'est ici une toute autre histoire. Faire une suite à Shining, dans un contexte de panne d'inspiration globale du cinéma de genre américain, c'est drôlement osé et idiot, mais forcément tentant. Et les adaptations de King ne sont jamais passées de mode, elles ont même été relancées il y a peu par le succès retentissant du premier chapitre de Ça. N'allons pas chercher plus loin. En 1980, Stanley Kubrick s'était considérablement éloigné du livre d'origine, provoquant l'ire de l'écrivain, un désaveu de notoriété publique. Cette fois-ci, le but était de livrer une adaptation fidèle à la suite du roman parue en 2013, tout en s'inscrivant dans la continuité du classique de Kubrick. Le résultat, cette séquelle bâtarde et indigeste qu'est Doctor Sleep, prouve que la réconciliation était difficilement possible et que ce n'est jamais une bonne idée de chercher à vouloir contenter tout le monde. Mike Flanagan aurait dû trancher en rompant clairement avec Shining, ou choisir de ne pas adapter aussi littéralement cette histoire lamentable de King, car disons-le tout net : qu'est-ce que c'est con ! Sur le papier, je dis pas, mais à l'écran, c'est franchement navrant. Les fans de l'auteur sauront néanmoins apprécier l'effort, Stephen King himself montera au créneau pour défendre son poulain, beaucoup feront preuve d'indulgence envers un réalisateur courageux de s'être attelé à une telle tâche, mais la grande majorité méprisera ce film, s'en contrefichera ou l'oubliera très vite. Dans quelques années, il n'en restera rien, tout juste une anecdote entre cinéphiles qui se plairont à se rappeler, comme c'est le cas pour 2001 l'Odyssée de l'espace, qu'il existe bel et bien une suite à Shining.




Nous n'avons même pas le temps d'y croire un peu. C'est raté d'entrée. L'espoir est liquidé dès les premières minutes et cette introduction moisie qui nous présente le personnage campé par Rebecca Ferguson, la grande méchante de ce monde ultra manichéen. Elle est la meneuse d'un clan qui parcourt les États-Unis en caravane à la recherche d'enfants disposant du don afin de se repaître de la vapeur qu'ils relâchent à leur trépas, tels les vampires suçant le sang pour prolonger leur existence marginale. Danny, de son côté, a bien grandi et a désormais les traits avantageux d'un Ewan McGregor atone, les bras toujours légèrement écartés du corps. Nous le retrouvons au plus bas, alcoolo, comme son père. Il décide de se soigner et de repartir de zéro dans une petite bourgade du New Hampshire où il trouve un boulot d'aide-soignant. Dans le même temps, nous suivons également une adolescente qui découvre qu'elle est dotée du shining, ce qui lui permet de coller des cuillères au plafond mais aussi d'entrer en relation avec Danny. Durant près de deux heures, ces trois fils narratifs sont très laborieusement déroulés par Mike Flanagan, via un montage sans rythme et paresseux, avant un dernier acte minable où les trois protagonistes sont enfin réunis dans ce qu'il reste de l'Overlook Hotel. L'ennui pointe très vite tant tout paraît bête et manque terriblement de souffle. On a l'impression de tourner sans envie les pages du pavé de Stephen King, mises en image le plus platement possible par une personne trop soucieuse de bien faire et sans idée propre valable. Pour animer un peu tout ça, on se paie une bande-son lourdingue qui revient très souvent et imite les battements d'un cœur de plus en plus rapprochés. La tension est pourtant aux abonnés absents, il est donc très pénible d'entendre ces pulsations s'emballer sans raison, ce n'est pas contagieux pour un sou, et ce sont les soupirs que nous alignons.




Je ne suis pas un fan de Mike Flanagan. Et cela se confirme de film en film. Sa série, que je n'ai pas vue, doit être ce qu'il a fait de mieux, car le travail de cet homme-là n'est pas fait pour être projeté sur grand écran. Il devient très désagréable à l’œil dès qu'il s'affiche sur une surface dépassant les 32 centimètres de diagonale. C'est mon ressenti. Sa mise en scène est terriblement télévisuelle, limitée, pauvre. Et il nous ressert systématiquement cette photographie insipide, cette image numérique sans éclat, très vraisemblablement étalonnée en post-prod, avec ce filtre qui rend toutes les couleurs ternes, fades, dégueulasses. On se croirait vraiment devant un épisode de série beaucoup trop long auquel la piteuse équipe technique aux manettes s'imagine donner du cachet en usant des plus tristes artifices. Quand Flanagan prend plus de risque et essaie de représenter le shining via des effets spéciaux simples, presque naïfs, qui nous donnent à voir des corps dans les étoiles, voler au-dessus des nuages, ce n'est pas là qu'il se plante le plus : on est alors quelque part entre la gêne et l'indifférence, bien loin de la sidération visée. En fin de compte, seules les images directement calquées sur le film de Stanley Kubrick sortent du lot, ne rendant que plus criante la nullité absolue du reste. Là encore, la rupture non-assumée et seulement partielle avec Shining s'avère bien cruelle pour Mike Flanagan. A titre d'exemple, l'affrontement final dans les escaliers de la grande salle de l'hôtel, qui reproduit la fameuse scène originale en inversant les positions, est désespérante de nullité, de platitude. C'est ça, la conclusion de ce film d'horreur de près de 3 plombes ?! Dans le même ordre d'idée, il était suicidaire de faire apparaître Jack Torrance en sollicitant pour cela un avorton ridicule de Nicholson. Cela fait partie de ces nombreux pièges qui étaient tendus à Flanagan et dans lequel celui-ci a sauté à pieds joints. Doctor Sleep a tout de même fini dans les tops annuels de Quentin Tarantino et... Stephen King ! Mais si c'était gage de qualité, ça se saurait... Je reconnais un mérite à ce film : il donne envie de revoir Shining en vitesse pour mieux le chasser de sa mémoire. 


Doctor Sleep de Mike Flanagan avec Ewan McGregor, Rebecca Ferguson et Kyliegh Curran (2019)

25 janvier 2020

Wildlife - Une saison ardente

Wildlife est le premier film derrière la caméra de Paul Dano, si l'on met de côté tous ceux auxquels il n'a pas participé mais pendant les tournages desquels il se situait physiquement derrière le champ couvert par l'objectif. Pour sa première réalisation en tant que réalisateur, l'acteur de 34 ans s'attaque à une adaptation de l'écrivain Richard Ford : le récit d'une dislocation familiale dans le Montana des sixties, vue à travers les yeux d'un ado (Ed Oxenbould) amené à grandir d'un seul coup en observant ses parents se défaire (Jake Gyllenhaal et Carey Mulligan). Après avoir perdu son job, le papa s'en va combattre le feu pour gagner quelques dollars tandis que la maman essaie de s'en sortir en solo, quitte à se résoudre à séduire un vieux type répugnant mais plein aux as...




Paul Dano nous raconte tout ça en prenant son temps, en s'appliquant autant qu'il peut, et en laissant une belle place à ses trois personnages, campés par des acteurs animés du même souci de bien faire. Le tout donne quelque chose de pas désagréable, certes, mais qui manque clairement d'un peu de vie, de souffle. La mise en scène de Paul Dano est très soignée, mais peut-être trop, coincée dans une volonté de joliment faire qui laisse peu de place à l'inattendu. Vraisemblablement désireux de rappeler les fameuses toiles d'Edward Hopper, le jeune cinéaste nous propose toutefois quelques images agréables à la vue. En outre, on peut aussi saluer l'attention qu'il porte aux regards, aux interactions invisibles entre ses acteurs. C'est par là que passe l'essentiel de ce qui se joue entre eux, notamment entre le père et son fils, une relation délicatement dépeinte, qui échappe aux stéréotypes redoutés. Il y a une douceur plaisante et palpable entre les deux êtres. Mais si Jake Gyllenhaal et Ed Oxenbould (une drôle de tronche un peu lunaire, déjà croisée chez Shyamalan dans The Visit) font le taff, il y en a une qui brille tout particulièrement : la maman, Carey Mulligan.




Il y a presque dix ans (ça ne me rajeunit pas), je vous en faisais l'éloge pour son charme mutin et son jeu au poil dans le pourtant médiocre Never Let Me Go. Je prédisais un bel avenir à cette actrice désormais âgée de 34 ans et qui a, depuis, fait des choix plutôt honorables si on la compare à ses semblables : elle n'est jamais apparue dans des blockbusters merdiques, préférant tourner pour des cinéastes plus ou moins appréciés par ici (les frères Coen, NWR, Steve McQueen, Thomas Vinterberg, Baz Lhurmann...), n'atteignant pas cependant le niveau de reconnaissance que l'on pouvait imaginer. Elle est le grand atout de Wildlife, son principal intérêt, celle qui parvient justement à animer un brin les images trop léchées de son réalisateur. Quelques jours après avoir vu Wildlife, on se souvient de son personnage et non du film à proprement parler. D'un physique changeant, pouvant tour à tour se montrer fragile ou supérieure, d'une beauté intimidante ou d'une mesquinerie la rendant disgracieuse, elle focalise l'attention du spectateur en quête d'énergie tout au long de ce récit pas désagréable mais trop atone. Carey Mulligan est un plaisir à voir évoluer là-dedans, elle est la grande attraction d'un premier film avec lequel nous ferons, grâce à elle, preuve d'indulgence. 


Wildlife - Une saison ardente de Paul Dano avec Carey Mulligan, Ed Oxenbould et Jake Gyllenhaal (2018)

21 janvier 2020

Roadgames

Imaginez Fenêtre sur cour mixé avec Duel et vous aurez déjà une petite idée de ce qu'est Roadgames, thriller culte venu d'Australie, connu en France sous le titre assez bête de Déviation mortelle et récemment édité en blu-ray sous la houlette de Jean-Baptiste Thoret dans la chouette collection "Make My Day". Réalisé en 1981 par Richard Franklin, à partir d'un scénario signé Everett De Roche (auquel on doit également d'autres titres importants du cinéma de genre australien de cette période comme Harlequin, Long Weekend ou Razorback), ce film est une retranscription sur route, intelligente et assumée, du grand classique d'Alfred Hitchcock. La chambre de James Stewart dont la vue donne sur les appartements d'en face est ici remplacée par la cabine exiguë d'un camion conduit par le fringant Stacy Keach, chauffeur à l'imagination galopante qui voit celle-ci stimulée par les spectacles curieux auxquels il croit assister derrière son volant. Notre routier, qui doit traverser la vaste plaine du Nullarbor pour amener son énorme cargaison de viande à Perth, est convaincu d'être sur les traces du serial killer qui sévit dans la région, semant des cadavres en morceaux sur son passage et parcourant les routes dans un van vert aux vitres teintées, derrière lesquelles tout est possible, et sur lequel finit systématiquement par retomber notre héros.






Si les petits clins d’œil et les références plus substantielles au maître du suspense sont légion, Roadgames ne se présente pas pour autant comme un vulgaire pastiche forcément inférieur à son si prestigieux modèle. Le film de Richard Franklin parvient très vite à exister par lui-même. D'abord parce que l'on s'intéresse d'emblée à ce personnage de routier au verbe facile et à l'imagination au moins aussi fertile que celle de nous autres spectateurs, friands et habitués à de tels scénarios et également enclins à faire du quidam à la tronche patibulaire croisé par hasard sur une aire d'autoroute le dangereux psychopathe sorti tout droit d'un film américain. Stacy Keach incarne avec une gouaille irrésistible ce routier dont on ne sait d'ailleurs pas trop ce qui a bien pu le mener à choisir ce métier qu'il assume plus ou moins, en dehors de son besoin de divaguer en solo ou accompagné. Ce qu'il aime, en effet, c'est surtout philosopher au volant et discuter avec son fidèle animal de compagnie, un superbe dingo au calme olympien. Le spectateur est immédiatement complice de ce personnage si cool, à l'opposé des héros habituels de films d'action, de cet homme d'esprit, aimant la musique classique, la poésie et qui, par désœuvrement mais pas uniquement, se plaît à imaginer l'ambiance et les vies des occupants des véhicules qu'il dépasse le sourire aux lèvres.






Quand notre chauffeur embarque une bonne femme abandonnée par son odieux mari ou une jeune et jolie auto-stoppeuse en fugue, nous découvrons de nouveau des personnages sympathiques, agréables, qui donnent toujours lieu à des échanges délicieux. Les dialogues sont en effet très soignés, avec quelques répliques qui tapent dans le mille. Au passage, avec tous ces atouts en main, on comprend aisément pourquoi on tient là l'un des films de chevet de Quentin Tarantino, un titre régulièrement cité et mis en avant en interviews par le plus connu des réalisateurs-cinéphages. A l'aise dans les différents registres qu'elle est amenée à jouer, Jamie Lee Curtis apporte une fraîcheur bienvenue, son duo avec Stacy Keach, qui tombe rapidement sous son charme, dégage une certaine alchimie. A la toute fin du film, on se dit que l'on ferait encore bien volontiers un bout de chemin en leur compagnie, avec le dingo tranquille roulé en boule sur nos genoux.






Le film de Richard Franklin captive également par son ton très singulier, par ces ruptures fréquentes où l'humour noir, l'esprit comique lunaire et nonchalant véhiculé par le personnage principal, laisse soudainement place au suspense, à l'action, avec des détails parfois glauques et morbides. Des scènes qui relèvent du thriller pur, où le suspense fonctionne ma foi plutôt bien, sont régulièrement désamorcées par des saillies comiques de bon aloi, une ironie étrange et une absurdité assumée qui créent un décalage réjouissant. Au-delà du simple plaisir de cinéphile pris devant cette variation habile de Fenêtre sur cour, plaisir pris à remarquer les différentes accolades à Hitchcock (cela va du petit surnom donné par notre camionneur à son auto-stoppeuse, Hitch, au magazine culturel avec le fameux profil du cinéaste en une que cette même auto-stoppeuse découvre à l'arrière de la cabine, en passant par des plans et des situations qui rappellent inévitablement le cinéma hitchcockien), Roadgames est donc plein de qualités inattendues qui rendent sa découverte particulièrement plaisante. Ceux qui en font un titre majeur de la Ozploitation ne s'y trompent pas.






Enfin, si le charme opère, c'est aussi parce que le film de Richard Franklin a vraiment fière allure et qu'il est farci d'idées de mise en scène et de trouvailles visuelles étonnantes, lui conférant par moments une ambiance onirique très appréciable. Il y a dans Roadgames un lot notable d'images marquantes, quelques visions qui restent collées à nos rétines, comme ce van qui apparait au milieu de la plaine, dans la nuit, d'un seul coup éclairé par les flashs saccadés d'un orage silencieux, ou encore ce Stacy Keach halluciné et emporté par ses divagations, dans les yeux duquel viennent se juxtaposer les phares rougeoyants du véhicule qu'il suit, par le jeu des lumières reflétées sur son pare-brise. Toutes proportions gardées, cette dernière image, issue d'une courte et belle parenthèse quasi psychédélique, rappelle un peu le passage dément du Sorcerer de William Friedkin, quand Roy Scheider, en proie à un délire sinistre, termine seul sa route désespérée au volant de son camion. Dans un tout autre style, on retiendra aussi ce long et très beau panoramique au milieu d'un bar miteux où fait halte notre routier pour passer un coup de fil, ce mouvement de caméra ample et minutieux nous offre un parfait tableau de ce coin perdu et de ses autochtones peu commodes avec, comme immanquable décor, des peintures sur les murs qui représentent des scènes violentes de l'histoire de l'Australie. Ces scènes si inspirées vous donneront envie de creuser davantage la filmographie de Richard Franklin, à commencer par le plus inégal Patrick, récompensé à Avoriaz en 79 et qui jouit d'une belle réputation, voire de vous risquer à découvrir la suite de Psychose qu'il a osé réaliser, porté par son admiration sans borne pour le grand Hitch.






Au bout du compte, Roadgames est donc un drôle de road movie, sans réel point de mire, où le but n'est pas de partir d'un point A pour arriver à un point B, après avoir dû surmonter divers obstacles. Pas de chasse à l'homme trépidante au programme mais plutôt une traque hasardeuse qui semble tourner en rond, un jeu de piste ludique et surtout nourri par les fantasmes des uns et des autres. Aussi, ce n'est pas un sentiment de liberté qui est communiqué par la mise en scène mais plutôt celui d'un enfermement, d'un écrasement, avec la sensation d'être coincé avec ces pauvres âmes sur un bout de terre inhospitalier, terriblement aride et désespérément plat, que Franklin filme comme le bout du monde. Alors certes, on pourra regretter un final un brin décevant, où la tension peine à éclater véritablement, ainsi qu'un rythme global parfois déconcertant, mais ces légers bémols ne suffisent guère à entamer toute notre sympathie pour ce film éminemment plaisant et plein de charme, au statut tout à fait mérité et que l'on recommande chaudement à tous les curieux. 


Roadgames (Déviation mortelle) de Richard Franklin avec Stacy Keach et Jamie Lee Curtis (1981)

15 janvier 2020

Le Petit garçon

Le petit garçon du film est un des personnages d'enfants les plus absolument graves et seuls qu'on puisse imaginer. Lui et son petit demi-frère sont trimballés à travers tout le Japon et d'île en île par leur père, vétéran infirme et paresseux, et sa seconde femme, deux escrocs à la petite semaine, qui simulent des accidents (le petit garçon ou sa mère se postent sur le trottoir et font semblant d'être percutés quand une voiture passe) pour soutirer de l'argent à de faux chauffards tombés dans leur piège via des arrangements à l'amiable plus ou moins juteux. Dans le contexte d'une cellule familiale pour le moins problématique, les deux gamins rappellent ceux d'Ozu, avec cette mélancolie des gosses laissés à leur sort et précocement matures présents chez Kore-Eda.




Plus mature que ceux qui l'exploitent, le petit garçon du titre, l'aîné des deux frères, l'est à plus d'un titre, et la preuve définitive en est faite quand, cette fois-ci involontairement, la petite famille provoque un véritable accident, le garçon étant le seul à rester sur place et à s'approcher du véhicule dont l'occupante ne bouge plus quand les deux parents prennent leurs jambes à leur cou en entendant les sirènes de police. Quand les secours arrivent, l'enfant passe inaperçu, est invisible aux représentants de l'ordre et aux ambulanciers qui s'agitent pour dégager le corps de la voiture sans se soucier de son existence, de son identité ou de ce qui pourrait bien lui arriver une fois qu'ils seront tous repartis. Les adultes font ce qu'ils ont à faire et ne s'attardent pas à regarder ce petit bonhomme qui n'entre pas dans le cadre de leurs attributions ou responsabilités. Le gamin, à l'inverse, passe le plus clair de son temps à regarder : cette femme morte dans sa voiture, tout un tas de choses tombées au sol, près de lui, casquette, botte ou gouttes de sang (on le regarde tellement moins, le sol, en grandissant), ou encore les autres enfants, y compris son petit cadet, qui ne s'y trompe pas non plus quand, après la plus violente dispute du couple, il décide de sortir de l'hôtel et court rejoindre son aîné, seule personne en qui il puisse avoir confiance. Quitte à errer dans la neige avec lui et à l'écouter raconter des histoires d'extra-terrestres venus d'Andromède pour punir tous les criminels de la Terre.




Ces deux séquences, tardives, celle du seul accident non-feint du film et celle de la fuite des deux gosses dans la neige, sont parmi les plus beaux moments du film, qui est plus réussi dans sa deuxième partie. La première voit surgir quelques plans dont la construction laisse perplexe. Jusqu'à cette scène, en plein milieu, qui consiste principalement en un plan, le plus beau de tous. Car avant la fuite à deux, il y a une première fuite solitaire. Le petit garçon dépense toutes ses économies pour prendre un ou plusieurs trains et tenter de retrouver sa grand-mère. On ne sait pas très bien où il arrive, toujours est-il qu'il finit sa course au bord de l'eau, en pleine nuit, peut-être au bas de la maison familiale d'autrefois.




Dans un long plan, on le voit allongé dans son costume d'écolier sur un rocher vert bercé par le ressac, pieds nus, la tête posée sur son sac, sa casquette, qui ressemble à celle d'un marin, posée à côté de lui, se souhaitant bonne nuit à lui-même. Il finira par se redresser en position assise, pris de sanglots, et, dans la séquence suivante, il est déjà de retour parmi les siens. Comme si le voyage du retour était instantané, brutal, annulant celui de l'aller. Le mouvement de départ seul comptait, par l'idée qui le motivait. Les déplacements, dans ce film où les personnages ne cessent de changer de lieu sans qu'on s'en rende bien compte, sont au fond sans importance et ne sont donc pas montrés, chaque lieu étant le même théâtre du même mauvais tour joué aux mêmes automobilistes dans un non-road movie et un vrai surplace. Ce plan donc, sublime, montre l'enfant arrivé nulle part, se retrouvant seul tournant le dos au Japon, et donne même l'impression, par sa composition visuelle et sonore, que le garçon habite désormais sur un îlot coupé du monde, en plein océan. Un îlot minuscule, juste assez large pour le contenir en position allongée, un îlot à sa taille d'enfant où la solitude est inévitable, imposée par la géographie du lieu.




Un peu plus tard, un autre très beau plan, un de ces quelques plans monochromes émaillant le film (qui paraissent ailleurs plutôt gratuits mais qui ajoutent à la force de ce plan-ci, glacial), montre la famille réunie au bout d'une des îles exploitées tout au long de leur cavale criminelle. Les parents disent être arrivés au bout du Japon, à la pointe Nord, comme au bout de la Terre. Évoquant ce qui se trouve face à eux, ils parlent du détroit de La Pérouse, qui sépare l’île d'Hokkaidō, où ils sont, de l’île de Sakhaline, en Russie. L'évocation de La Pérouse, dont l'expédition se perdit en mer sans qu'on sache précisément où, et de l'île de Sakhaline, qui fut un bagne terrible raconté avec brio par Anton Tchekhov, par ces petits arnaqueurs parvenus au bout de leur périple et contraints de revenir sur leurs pas quitte à se faire prendre, augmente l'impression d'un Japon d'après-guerre trop étroit, d'une île minuscule, d'une impossible évasion, toute contenue et sublimée dans le plan du petit garçon naufragé dans la nuit, sur son île.


Le Petit garçon de Nagisa Ōshima avec Fumio Watanabe, Akiko Koyama et Tetsuo Abe (1969)

12 janvier 2020

Child's Play : La Poupée du mal

Il aurait presque pu être cool ce film. C'est dommage qu'il s'effondre complètement dans son dernier tiers et qu'il finisse par tomber dans le grand n'importe quoi. Avant cela, ce reboot tient la route et s'avère plutôt agréable à suivre. Je précise toutefois que je ne suis pas un très fin connaisseur de la saga Chucky, qui ne m'a jamais trop attiré. Je ne garde qu'un souvenir lointain du premier épisode et du troisième, et encore, je ne suis même pas sûr de moi... Je vais donc émettre l'avis d'un profane sur ce huitième film de la franchise, désireuse de repartir sur de nouvelles bases 2.0, et ne comptez pas sur moi pour me lancer dans une étude comparée. Je reconnais que l'allure de la poupée est ici complètement foirée. Chucky est hideuse, in a bad way. Les effets spéciaux ne sont pas ratés, au contraire, ils sont assez propres compte tenu du modeste budget alloué, non, c'est le design, la tronche et les expressions de la poupée robotisée qui posent problème. Il n'y a quasiment plus ce décalage qui existait auparavant entre l'apparence mignonne d'un jouet a priori inoffensif et sa personnalité diabolique. L'aspect de Chucky est d'emblée inquiétant. Il n'y a pas cette dégradation progressive que l'on pouvait observer dans les opus précédents, où le look de la poupée de plus en plus détériorée finissait effectivement par coller à son attitude meurtrière. C'est juste moche, mais ça n'est pas pire que l'espèce d'ourson en peluche, nouvelle version du jouet que nous découvrons à la toute fin, et appelé des vœux du réalisateur Lars Klevberg à devenir la vedette d'une suite éventuelle. Encore une preuve que le bonhomme manque de discernement et tient hélas à persévérer dans la mauvaise voie...





Pendant une heure, pourtant, ce Child's Play divertit sans souci. On retrouve un humour noir bienvenu et quelques petits trucs marrants, un peu craignos juste ce qu'il faut, comme quand le gamin présente son chat roux à Chucky en précisant très naturellement "Tiens ça c'est Mickey Rooney, c'est un gros tas de merde". Le héros du film est un ado solitaire qui, grâce aux talents débridés de son dernier cadeau d'anniversaire, se fait de nouveaux amis dans son quartier. Leur langage est fleuri et ils font dire quelques sacrées conneries à Chucky. La sympathie qu'inspire vaguement le film passe par un rythme bien mené et de tout petits détails, notamment des répliques anodines et grossières qui en auraient fait une vraie pépite s'il était sorti dans les années 80, à l'âge d'or des doublages français en roue libre. C'est un personnage qui jure en baragouinant dans sa barbe parce qu'il a une tâche ardue à accomplir en solo ; c'en est un autre qui se plaint à la caissière en étant exagérément vulgaire et de la façon la plus naturelle qui soit, etc. On devine que les gars derrière tout ça sont peut-être plus tentés par la comédie et la satire que par l'horreur et le suspense.





On sent poindre là-dedans une satire du consumérisme à tout crin et de ces multinationales technologiques qui veulent tout contrôler, du grille-pain à la voiture en passant par les téléphones. Désormais connectée à tout et capable de maîtriser les objets électroniques à distance, l'infernale Chucky met en exergue les dangers d'une domotique omniprésente. Elle n'est plus possédée par l'esprit d'un serial killer, elle est simplement le fruit du travail d'un pauvre ouvrier de l'usine de montage qui, poussé à bout par son supérieur violent, choisit en guise de représailles de retirer toutes les sécurités d'un modèle pris au hasard, avant de se donner la mort en se jetant du toit de la fabrique tandis que la poupée détraquée est embarquée dans un camion de distribution. Désireuse de protéger son jeune propriétaire et d'accomplir ses plus sombres désirs, Chucky entrera vite en killing spree. Il est intéressant de constater que c'est après avoir maté Massacre à la tronçonneuse 2 en compagnie des ados en plein délire que la poupée pète définitivement les plombs. Ça commence évidemment par le chat malaimé avant que le boyfriend de sa mère en fasse les frais. Puis le film se délite rapidement sous nos yeux et se complait dans un petit manège très attendu et décevant, empilant des scènes de mises à mort bien gores qui se veulent inventives mais qui sont surtout ultra pénibles. Il finit par perdre notre intérêt et l'on en vient à se dire qu'il manquait peut-être une vraie âme à cette maudite poupée. 


Child's Play : La Poupée du mal de Lars Klevberg avec Gabriel Bateman, Aubrey Plaza et la voix de Mark Hamill (2019)