31 mars 2020

Ça : chapitre 2

J'avais choisi de voir le verre à moitié plein devant le chapitre inaugural de l'adaptation du roman fleuve de Stephen King, en faisant preuve d'une grande mansuétude, histoire de ne pas encore passer pour le type qui tombe systématiquement à bras raccourcis sur un film qui a fait le buzz à sa sortie. Impossible d'adopter la même "positive attitude" devant sa suite, réalisée dans la foulée par le même Andy Muschietti, après un casting quasiment effectué par les fans sur internet. Enthousiasmés par le premier volet, ces derniers s'étaient en effet amusés à trouver des ressemblances physiques entre les jeunes acteurs composant la bande des Losers et des stars établies toutes désignées pour les incarner à l'âge adulte. C'est ainsi que la rouquine au centre de toutes les convoitises prend désormais les traits de Jessica Chastain, non mécontente de satisfaire ses followers en validant le choix des réseaux sociaux, de retrouver le réalisateur avec lequel elle avait déjà collaboré pour le médiocre Mama et d'ajouter, au bout du compte, une nouvelle erreur de parcours à sa filmographie. A ses côtés, nous retrouvons également James McAvoy, en leader mollasson du groupe, bégayant et sans charisme, avec toujours au moins une main dans la poche, Bill Hader, imbuvable dans le rôle du boute-en-train de service, et d'autres tocards embarqués dans la même galère.




Ce deuxième chapitre commence très très mal, continue ainsi pendant plus de deux plombes, et se termine de la pire des manières, dans un grand n'importe quoi épouvantable qui réussit à dépasser toutes les saloperies scénaristiques, toutes les épreuves visuelles et auditives subies précédemment. J'éprouve un sincère et immense respect à tous les courageux qui ont subi, du début à la fin, ce spectacle interminable et d'une laideur inouïe sur grand écran, sans perdre leur calme ni quitter la salle prématurément. Ce film dure 2h49. Deux heures et quarante-neuf minutes. Vous m'avez bien lu. C'est intenable. D'autant plus que cela ne s'enfonce pas de façon progressive dans la nullité la plus crasse, ça l'est immédiatement, d'entrée de jeu. J'ai utilisé la très pratique fonction de mon lecteur qui me permet de faire des bonds dans le temps de 15 secondes. Puis 30. Puis 1 minute, etc. Je le reconnais. C'était trop pour moi, désolé. Ça reste bénévole tout ce que je fais là, faut pas pousser, d'autant plus que mon intérêt initial était déjà très relatif et ne tenait à pas grand chose. Ma curiosité morbide, encore et toujours... Et, pour être tout à fait honnête avec vous, peut-être la présence de Jessica Chastain, qui ici se ridiculise totalement.




Alors qu'ils étaient des gamins vaguement attachants et sympatoches dans le premier film, les Losers sont à présent des adultes méprisables qui rivalisent de connerie et dont les échanges sont une vraie épreuve pour les nerfs. Leurs retrouvailles dans un resto chinois miteux annoncent parfaitement la couleur. Ils sont tous hystériques, chacun enfoncé dans le stéréotype qu'il est supposé incarner, la palme revenant sans doute à Bill Hader, dont on se met à souhaiter la mort immédiate (de son personnage). Avant cela, on s'était déjà farci une succession de scènes minables et grotesques où le black de la bande, le seul à être resté dans la ville où frappe Ca, appelle ses anciens potes les uns après les autres pour leur demander d'honorer une promesse dont aucun ne se souvient. Ces petits coups de fil occasionnent vomissements, accidents de bagnole, crises de panique... Tout y passe. Le spectateur découvrant ainsi les situations de chaque personnage, 27 ans plus tard. Andrés Muschietti donne dans la psychologie de bas étage, c'en est désespérant. Beverly qui, gamine, se faisait battre par son père, vit désormais sous la domination d'un mari hyper violent, évidemment, et l'appel de son vieil ami occasionne une correction impressionnante dont elle ne devrait pas pouvoir se relever. Comme elle reste une rebelle dans l'âme, elle porte tout de même encore des jeans troués. Tout ces portraits d'adultes au marteau-piqueur viennent probablement du bouquin de King, mais ils auraient pu être plus finement amenés.




Cette mise en place laborieuse est ponctuée de flashbacks inutiles qui ont le don de nous montrer que Muschietti prend son audience pour une masse d'imbéciles complets. Malgré la longueur extrême, le scénario est truffé de raccourcis, d'incohérences, de facilités. La séquence qui nous retrace les origines de Ça est particulièrement douloureuse, pour l'intellect comme pour les sens. Pour nous réveiller, on se paye de temps en temps une scène de trouille complètement foirée qui donne systématiquement lieu à un déluge d'effets spéciaux hideux. Fort du succès retentissant du chapitre 1, Muschietti a semble-t-il bénéficié d'un free pass de ses producteurs, il a pu se faire plaisir et mettre en scène toutes ses visions. Il ne fallait pas... Cette imagination qui se veut débridée, imprévisible, accouche simplement de choses très laides et de situations répétitives. Cela impressionnera peut-être les enfants, fera, au mieux, rire les ados et exaspérera les plus grands. Andy Muschietti confirme qu'il est un guignol XXL du cinéma d'horreur actuel en nous resservant des motifs dont il abusait dès son tout premier long métrage. Ce type-là a dû être traumatisé par une vieille sorcière décharnée dans son enfance et nous en payons les pots cassés.




Le film étale sa richesse en nous proposant aussi quelques guest stars de pacotille. Dans l'ordre, on se tape donc Xavier Dolan, dans le rôle de la première victime, un homosexuel pris pour cible par des péquenauds et achevé par le clown tueur (l'acteur-réalisateur québécois a dû être enchanté de jouer dans la suite d'un film qu'il avait ardemment défendu sur instagram via un post dispensable et ridicule où il mettait sa notoriété au service d'une production qui jouissait déjà d'une visibilité hors norme). C'est ensuite le revenant Peter Bogdanovitch qui joue son propre rôle, un vieux metteur en scène à la ramasse qui adapte un des scénarios pourris inventés par le perso campé par McAvoy, pour une apparition qui n'ajoute rien à sa légende... Et c'est enfin le King himself, Stephen de son prénom, qui vient faire son petit numéro en brocanteur mal luné, preuve en images que cette adaptation est totalement adoubée par l'écrivain. On se rappelle alors que cela n'a jamais été un gage de qualité, bien au contraire : il n'y a qu'à jeter un coup d'œil à ses tops annuels ou juste l'écouter un peu dès qu'il l'ouvre et donne son avis sur le cinoche pour s'en assurer. Le type est dans le gaz complet. Reconnaissons tout de même qu'il est la créature la plus flippante que l'on croise ici... non mais quel freak ! Je sais qu'il ne faut pas s'en prendre au physique, encore moins quand il s'agit d'un vieillard sénile au bout du rouleau, mais connaissant l'animal, peut-être ressent-il une espèce de plaisir malsain à être devenu lui-même si effrayant. L'écrivain s'adonne à l'autodérision quand il reproche à son interlocuteur et alter ego à l'écran (McAvoy) de ne jamais réussir les fins de ses livres. Ce clin d’œil lourdaud et métadébile pourrait nous faire sourire s'il ne correspondait pas à la stricte vérité, que nous confirme ce si pénible Ça chapitre 2, dont la puanteur contamine et fait définitivement oublier les modestes et à peine décelables qualités du précédent opus. 


Ça : chapitre 2 d'Andrès Muschietti avec Jessica Chastain, James McAvoy et Bill Hader (2019)

26 mars 2020

Invisible Man

Cette resucée de L'Homme invisible, décidément peu gâté par le cinéma, se veut dans l'air du temps. Par simple opportunisme, ou par réelle conviction, nous lui laisserons le bénéfice du doute, Leigh Whannell fait donc de son nouveau thriller de science-fiction une métaphore sur la condition des femmes abusées, harcelées, étouffées par leur conjoint. L'homme invisible est ici un dangereux maniaque, ingénieur pionnier en optique, qui profite de sa dernière innovation pour persécuter la femme qui a osé le quitter, fuyant ainsi la relation toxique dont elle était prisonnière. Sur le papier, on se dit pourquoi pas et, après le sympathique Upgrade, petit film de SF divertissant qui parvenait intelligemment à se départir de son maigre budget, nous étions sincèrement curieux de découvrir le nouveau bébé de Whannell. Il y avait de bonnes raisons d'y croire et la présence d'Elisabeth Moss en tête d'affiche annonçait tout le sérieux du projet. L'actrice, qui en a vu d'autres, campe donc avec dévouement cette femme traumatisée qui va vivre une terrible descente aux enfers, le pire étant son extrême solitude dans toutes les épreuves qu'elle traverse. Personne ne la prend au sérieux, quand elle ne passe pas tout simplement pour une folle aux paroles délirantes, même aux yeux de ses proches. La reprise du mythe à ces fins n'est a priori pas bête du tout et permet une mise en relation pertinente, qui trouve un bien triste écho aujourd'hui.





Malheureusement, force est de constater que l'on a tout de même bien vite fait le tour de cette idée de départ maligne. Le scénario finit rapidement par accumuler les retournements trop énormes, au prix de la cohérence globale, Leigh Whannell s'appuyant un peu trop sur notre suspension of disbelief. Alors certes, le film est prenant, tendu et parfois oppressant. On se demande bien comment notre pauvre héroïne réussira à se sortir de là, on veut connaître le fin mot de cette histoire, aussi tordue soit-elle. Alors on regarde, assez bêtement. Car côté mise en scène, il n'y a franchement pas grand chose à se mettre sous la dent, malgré le sujet choisi, éminemment cinématographique. Il n'y a, à vrai dire, rien que l'on ait pas déjà vu mille fois, à savoir des personnages malmenés par une force invisible, traînés sur le sol et tout le tintouin. Leigh Whannell n'en est qu'à son troisième film en tant que réalisateur, mais il fait déjà dans la redite : les scènes d'action reprennent les mêmes idées que celles d'Upgrade, avec ces mouvements de caméra, à la fois fluides et brutaux, qui épousent les chutes ou les coups des personnages, le tout accompagné par des effets sonores électro barbants.





Par mansuétude, on retiendra tout juste ces quelques plans trop rares, et surtout situés au début du film, qui traînent habilement en longueur. La caméra panote lentement et s'attarde ou s'arrête sur des espaces vides, nous invitant à mieux les scruter, à essayer d'y déceler une présence invisible. Pour le reste, c'est donc très pauvre... L'univers de Whannell paraît tourner à vide, avec notamment cette baraque high tech hideuse, antre de l'homme invisible, qui ressemble à s'y méprendre à celle du méchant d'Upgrade (soulignons toutefois que ce dernier film était infiniment plus convaincant que celui-ci dans sa peinture d'un monde futuriste). Tous les louables efforts d'Elisabeth Moss ne servent à rien, elle est peut-être la seule à la hauteur, et l'on pourra d'ailleurs s'étonner du choix d'un acteur si transparent pour jouer l'homme invisible (le fade et mauvais Oliver Jackson-Cohen)... En définitive, cet Invisible Man nous rappelle surtout que Leigh Whannell est d'abord un grand copain de James Wan. Son dernier film a la même allure que ceux de celui dont il était jadis le fidèle acolyte. Un tour de manège, un train fantôme, certes plutôt captivant, mais trop long, assez creux et qui mettra certainement à rude épreuve la patience des moins friands de ce type d'expérience. Pour les autres, c'est l'assurance d'une soirée vite passée, mais on est tout de même en droit d'espérer mieux, non ? La sensation horrifique de ce premier trimestre ne pèse finalement pas lourd et on attend à présent plus grand chose du remake à venir d'Escape From New York sur lequel planche désormais Whannell...


Invisible Man de Leigh Whannell avec Elisabeth Moss, Aldis Hodge, Oliver Jackson-Cohen et Harriet Dyer (2020)

22 mars 2020

Le Mans 66

Le Mans 66 est un film plutôt plaisant, assez agréable à suivre, je ne remettrai pas cela en cause. A l'heure où les films américains de cet acabit se font si rares, et c'est sans doute pour cette raison-là que celui-ci s'est particulièrement fait remarquer, nous n'allons pas bouder notre plaisir. James Mangold sait raconter son histoire et rythmer son récit, les enjeux sont très rapidement et clairement définis : pile ce qu'il faut pour que l'on accepte de se laisser porter pendant plus de deux heures trente. On nous retrace donc la rivalité entre Ford et Ferrari qui marqua la compétition automobile durant les années 60 et atteignit son climax lors des 24 heures du Mans de 1966. Cela nous est évidemment conté du point de vue américain, à travers le double portrait de Carroll Shelby, ancien vainqueur de la course mythique devenu constructeur automobile, que Ford chargea d'inventer la voiture la plus performante possible, et Ken Miles, un type imprévisible, au caractère bien trempé, mais un as du volant sans pareil, choisi comme pilote par Shelby himself contre l'avis de ses supérieurs, qui considéraient que son image un peu toquée ne collait pas avec celle, ultra clean, de la marque étendard de la bannière étoilée.




Sur le plan de la rivalité entre les deux « écuries » (je mets les guillemets par précaution car j'ignore si j'emploie le bon terme et je n'aimerais pas froisser les experts), il n'y rien à dire, James Mangold dépeint ça très proprement. Il nous vend bien l'Amérique, Ford et leurs bagnoles. Pour peu que vous soyez intéressé d'en apprendre un peu plus sur l'histoire de la compétition automobile, vous sortirez du film en en sachant davantage. Pour ma part, j'ai par exemple appris que la fameuse course des 24 heures du Mans se déroule bel et bien au Mans, dure une journée entière, et qu'elle consiste à répéter dûment le tour d'un circuit que l'on accomplit en moins de 4 minutes si l'on se débrouille à peu près. Imaginez l'angoisse... Je croyais qu'il s'agissait de partir d'un point A pour arriver à un point B, ce qui est tout de même plus valorisant, comme c'est le cas, à ma connaissance, sur le Paris-Dakar, le Tourmalet ou le Grand Prix de Monaco... En revanche, je n'ai toujours pas compris comment l'on peut désigner le vainqueur d'une course qui doit, de toute façon, durer 24 heures. C'est à celui qui a dûment effectué le plus de tours durant ce laps de temps ? Mais alors comment se fait-il que les commentateurs disent d'un pilote qu'il a 3 minutes de retard sur un autre et que la course puisse se terminer à la ligne d'arrivée ? Ils en ont tous pour 24 plombes, non ?! Rien ne sert de courir... Bref, fermons-là la parenthèse.




Pour ce qui est de l'aspect plus humain de l'histoire, à savoir l'amitié entre Ken Miles et Carroll Shelby, c'est une autre affaire. James Mangold s'avère un peu moins doué, malgré les deux acteurs qu'il a à sa disposition. Le duo était plutôt prometteur à l'affiche, Matt Damon faisant généralement le taff et Christian Bale brillant toujours davantage lorsqu'il est un sidekick et qu'il bosse en binôme (on se souvient de sa prestation oscarisée dans The Fighter où il était le coach efflanqué de Mark Wahlberg). Il fonctionne effectivement à l'écran, mais de façon bien trop ponctuelle, il n'est pas suffisamment exploité, et c'est fort dommage. Christian Bale livre de nouveau une solide performance en parvenant à donner vie au pilote un peu cintré qu'est Ken Miles. L'acteur pourrait lasser, avec ces transformations à répétition et son élocution si particulière, mais force est de constater que ça marche encore : on voit son personnage, et non Christian Bale nous refaire son petit numéro. Il réussit à s'éclipser derrière la figure de Ken Miles, laissant libre cours à son accent british (origine britannique du pilote oblige). Forcément plus sobre, comme le lui dicte son rôle, Matt Damon est impeccable aussi. Pourquoi donc James Mangold n'en tire pas quelque chose de plus consistant ? Ce n'est qu'à la toute fin du film que Carroll Shelby se livre un peu, laisse percer un peu d'émotion, mais son acolyte est déjà parti en fumée, littéralement, et c'est d'autant plus frustrant.




Peut-être suis-je aussi nostalgique des buddy movies des années 80-90, mais je regrette que Le Mans 66 n'aille pas davantage dans cette voie et, surtout, ne mette pas plus au premier plan la relation des deux protagonistes, dont les personnalités opposées auraient dû donner plus d'étincelles (la scène de bagarre fraternelle paraît un peu forcée...). Soit dit en passant, je constate que cela fait plusieurs films américains récents qui, malgré les apparences et les promesses affichées, des couples d'acteurs intéressants et une durée suffisante pour le faire, me semblent échouer à dépeindre une belle amitié et refusent de donner dans la comédie, le buddy movie, avec son lot de scènes drôles et de complicité attendues qui nous permettraient d'apprécier les personnages et de nous réjouir de leurs interactions. Je pense au dernier Tarantino, qui lui aussi dure pourtant presque trois plombes, et était très faible sur ce plan-là (comme sur bien d'autres...). Il ne s'y passe quasiment rien entre Leonardo DiCaprio et Brad Pitt. On finit ces (longs) films en trouvant tous ces personnages, au mieux, vaguement sympas, et en n'ayant pas vraiment été touchés par leur amitié. Triste, non ?




Aussi (et c'est d'ailleurs un autre point commun avec Once Upon a Time in Hollywood...), le traitement des personnages féminins dans Le Mans 66 n'est pas des plus finauds. Il n'y en a, à vrai dire, qu'un seul à l'écran : l'épouse de Ken Miles, incarnée par Caitriona Balfe. Celle-ci passe son temps les mains sur les hanches, dans de jolies robes sorties du la collection printemps-été 66, l'air de se dire "Mon mari est une vraie tête brûlée mais si ça lui fait plaisir de risquer sa vie dans ces bolides, je n'ai rien à dire et je suis prête à encaisser la tête haute son inéluctable mort accidentelle". Ce personnage est simplement là pour nous offrir quelques moments au romantisme très niais sans doute assumé mais néanmoins embarrassant. A l'évidence, les scènes les plus faiblardes du lot. Celle, assez longue, de prise de bec en voiture où, pour une fois, madame est au volant et menace de garder le pied sur l'accélérateur si son mari ne lui avoue pas ses projets, est sans doute la plus pénible de toutes. Si c'est pour faire ça, franchement, autant ne donner aucune place à la femme de Miles et grappiller quelques minutes sur la durée totale.




Pour compléter le tableau, évoquons les courses en bagnoles, un point essentiel, car pour réussir ton film de courses de bagnoles, eh bien il faut... réussir tes courses de bagnoles, c'est la base. Telles qu'elles sont filmées par James Mangold, disons-le tout net, elles ne rentreront pas dans les annales de l'histoire du cinéma. Elles sont assez lisibles, certes, nous comprenons tout ce qui s'y passe, et nous sommes plutôt pris dedans, ce qui est déjà pas mal par les temps qui courent, mais c'est mis en boîte sans génie et je n'étais pas non plus scotché à mon fauteuil comme je l'espérais. Je crois avoir pris plus de plaisir devant le Rush de Ron Howard. Ron Howard a fait mieux. C'est toujours pénible de se dire ça, non ? Ron Howard a fait mieux. Ron Howard, quoi. Tu arrives à vivre avec ça, James ? Si je m'appliquais à faire, je ne sais pas, une bonne omelette, la meilleure possible, et que l'on me disait, après l'avoir goûtée, "Ok, ça va... mais Ron Howard en fait des meilleures", je l'aurais en travers, croyez-moi. Je pense que j'arrêterai la cuisine, ou bien je retournerai à mes poêles et mes fouets, bien déterminé à dépasser le rouquin.




Terminons sur une bonne note : il y a une scène lors de laquelle j'ai remarqué une bien belle idée visuelle (photogrammes ci-dessus). Je vous resitue le contexte : la nuit est tombée et Ken Miles travaille encore, seul, dans l'immense garage géré par Shelby qui est situé en bordure des pistes d'atterrissage utilisées pour tester les caisses. Jugé indésirable par les exécutifs de Ford, il en est réduit à suivre à la radio une course dont il a injustement été écarté. Tandis qu'il écoute passionnément les commentaires, les phares d'un avion viennent illuminer l'intérieur du garage et le visage frustré de Miles, les ombres des voitures se répercutent alors sur les murs derrière lui et c'est comme si, en arrière-plan, se déroulait la course qu'il s'imagine amèrement. C'est très simple et c'est assez beau, l'expressivité du regard de Bale et sa posture participant pleinement au charme de cet instant. Dommage qu'il n'y ait pas plus de moments comme celui-ci. En tant que tel, Le Mans 66 demeure un divertissement old school d'assez bonne facture, dont on peut tout de même regretter qu'il ne soit que ça. 


Le Mans 66 de James Mangold avec Christian Bale et Matt Damon (2019)

17 mars 2020

The Nightingale

The Nightingale, Color Out of Space, Cutterhead, Dragged Across Concrete, The Beach Bum… tous ces films ont un malheureux point commun, celui de ne pas avoir été distribué dans nos salles de cinéma. Même pas pour une simple sortie technique, très limitée, ne serait-ce que pour la forme. Rien. Dans le meilleur des cas, ils ont fini par être disponibles sur une plateforme VOD ou sont sortis directement en vidéo. Malgré un Prix spécial remporté à la Mostra de Venise en 2018, une flopée de récompenses glanées en Australie et en dépit de l’accueil positif réservé à son premier long métrage, le déjà très réussi Mister Babadook, The Nightingale, précieux parangon d'un cinéma alternatif, radical et ambitieux, demeurera hélas totalement invisible par chez nous, et ne le sera jamais dans les meilleures conditions possibles. Après l’avoir enfin découvert, en catimini, grâce aux joies interdites permises par les sorties vidéos étrangères, on se dit qu’il s’agit là d’une sacrée anomalie, d’une énorme injustice, tant le deuxième film de Jennifer Kent est effectivement digne de tous les honneurs et devrait pouvoir être découvert sur grand écran.




Mais s’il vient confirmer tout le talent de la cinéaste, et bien plus encore, admettons toutefois que The Nightingale n’est peut-être pas fait pour un public non averti et qu’il constituait très vraisemblablement un pari fort risqué pour un distributeur lambda. Avec cette ténébreuse histoire de vengeance située dans la Tasmanie du début du XIXème siècle, Jennifer Kent n’y va pas avec le dos de la cuillère et il y a de quoi être sonné par toutes les horreurs qui nous attendent au programme. Celles-ci nous sont pourtant toujours montrées sans aucune complaisance, sans aucun voyeurisme et à la juste distance, mais l’on peut tout de même ressentir une sorte de trop-plein face à la violence parfois insoutenable des faits. Certains spectateurs, dans un réflexe d’auto-défense légitime et compréhensible, pourront ne pas le supporter. On ne doute cependant pas une seule seconde du réalisme historique du scénario solide écrit par Jennifer Kent, qui opère un rapprochement osé et audacieux entre le sombre destin d’une jeune irlandaise envoyée à l’autre bout du monde pour purger sa peine et placée à la merci d’un infâme officier de l’armée qui refuse de lui rendre sa liberté, et la situation de celui qui deviendra son guide et son compagnon de route, l’un de ces aborigènes de l’île opprimés, massacrés, résignés à devoir mener chez eux une guerre déséquilibrée contre les colons britanniques. On reste coi devant le portrait terrible qui nous est dressé de l’Australie naissante, baignant dans le sang et les larmes.




La réalisatrice prend son temps pour planter le décor, installer les enjeux du film et faire pleinement exister ses différents personnages, en particulier l’héroïne, dont on épouse le plus souvent le point de vue. Nous sommes donc d’autant plus sous le choc quand l’impensable survient et qu’elle assiste, impuissante, à la mort des siens. Nous comprenons forcément les motivations de cette jeune femme désormais animée par le seul désir de vengeance, par un insatiable et mortel appétit revanchard, qui se lance à la poursuite désespérée de son persécuteur à travers les forêts et le bush tasmaniens, embauchant pour cela un jeune aborigène qui doit lui servir de guide et qu’elle considérera d’abord avec la plus grande méfiance, avant que leur relation n'évolue. La réalisation de Jennifer Kent est d’une grande beauté formelle, sa mise en scène est limpide, minutieuse, elle exploite parfaitement le format choisi par un sens du cadrage indéniable, et la lumière, naturelle, est parfaitement saisie. L’image est donc resserrée, rigoureuse, à l’instar d’un récit assez long qui suit patiemment son déroulement implacable et réussit à nous tenir en alerte, sur le qui-vive, du début à la fin. Ne comptez pas sur ces quelques parenthèses oniriques surprenantes, hallucinations de l’héroïne en plein délire, pour respirer un peu d’air frais, il s’agit soit de cauchemars sordides soit de rêves éphémères qui rendent son réveil encore plus brutal. L’absence quasi totale de musique, en dehors des chants rituels aborigènes et des comptines irlandaises entonnées par la jeune femme, participe d’une même volonté immersive. Tout cela mis bout à bout pourrait être particulièrement austère et rebutant, mais le talent de Jennifer Kent est tel qu’il n’en est rien et que l’on a aucun mal à accrocher. Si Mister Babadook attestait déjà d’une belle maîtrise, la réalisatrice, en pleine possession de ses moyens, franchit un palier et nous surprend encore, traçant un chemin plus autonome, personnel, moins référencé.




La tension est presque permanente, l’action est toujours d’une parfaite lisibilité, ce qui était la condition sine qua none pour que l’on puisse accepter de se plonger dans une telle randonnée, dans une si éreintante excursion : nous savons toujours où se situent les personnages, où ils se trouvent les uns par rapport aux autres, pour ne jamais perdre le fil de leur funeste avancée. Jennifer Kent a cependant l’intelligence de déjouer régulièrement les attentes du spectateur, de désamorcer les situations attendues. La violence éclate littéralement à l’image lors d’une seule scène, point de bascule d’un film qui prend alors le risque de s’éloigner du schéma habituel, tout tracé. Quand notre héroïne assouvit sa soif de vengeance, après s’être acharnée sur une victime elle-même hantée par un fort sentiment de culpabilité, elle se retrouve ensuite vidée, sale et répugnante, dégoûtée de la vie comme d’elle-même, ayant presque du mal à soutenir le regard incrédule de son compagnon de route, écœuré, depuis longtemps habitué aux horreurs commises sur ses terres. Jennifer Kent atteste alors d’une position morale nuancée et pertinente sur la vengeance, « œil pour œil dent pour dent », à des années lumière des scénarios douteux et terre à terre que l’on nous ressert encore trop souvent, un choix bien plus intelligent et subtil que la majorité des rape & revenge et autres revenge movies auxquels on pourrait en toute logique rattacher The Nightingale étant donné la chronologie des événements contés. Passé cette scène cruciale, où le sang éclabousse notre héroïne aussitôt dépossédée de sa pulsion de vie, morte-vivante devenue fantôme, la poursuite se mue en errance, l’objectif de la chasse semble incertain, remis en question, et le face-à-face final ne ressemblera en rien à ce que l’on pouvait imaginer. Des éléments fantastiques s'invitent par petites touches, accompagnant le chemin de croix du personnage, pour des images et des instants fascinants que l'on croirait issus d'un conte.




La cinéaste australienne ne tombe jamais dans le sentimentalisme et la facilité, alors que l’on aimerait naïvement assister à un rapprochement et une union plus définitive entre l’héroïne et son guide aborigène. La première est incarnée par Aisling Franciosi, une actrice admirable que l’on découvre pour la première fois et qui parcourt ici un large éventail d’émotions, bien peu, il est vrai, penchant vers la joie et l’allégresse... Tour à tour fragile ou pleine de rage, brisée ou apathique, Aisling Franciosi impressionne progressivement par sa capacité étonnante à passer d’un état à l’autre en étant toujours aussi juste, crédible et convaincante. A ses côtés, Baykali Ganambarr évoque inévitablement l'inoubliable David Gulpilil, l’acteur aborigène qui endossait également un rôle de guide lors d'une traversée de l'outback australien au début du XXème siècle dans The Tracker de Rolf de Heer et que l’on avait auparavant vu, tout jeune, dans le sublime Walkabout de Nicolas Roeg puis dans La Dernière vague de Peter Weir. C’est avec une finesse similaire que le jeune Baykali Ganambarr incarne ce guide qui porte, dans son profond regard noir, à la rage et à la tristesse contenues, la lourde connaissance des crimes odieux commis par les blancs. On a aucun mal à s’intéresser à ces deux personnages, à croire en leur solidarité possible, à marcher, à trembler et à souffrir avec eux. Face à eux, le plus terne Sam Claflin ne s’en tire pas si mal en essayant d’apporter un peu d’ambiguïté dans un rôle bien plus difficile d’officier détestable seulement motivé par la volonté de monter en grade et l’espoir de rentrer ainsi plus vite au pays, quitte à tout écraser sur son passage. C’est justement là que le bât blesse, car ce personnage est si négatif que l’on a presque du mal à y croire, il cristallise quasiment à lui seul le défaut du film.




Comme je l’ai déjà évoqué, on pourra en effet légitimement regretter que la réalisatrice ait autant chargé la barque. Il y a là quelques morts cruelles et quelques crimes odieux dont on aurait peut-être pu se passer, pour un effet identique sur un public de toute façon déjà groggy. Et, bien que la toute fin soit très belle et sensée, avec ce lever de soleil qui éclaire progressivement nos deux personnages meurtris et déracinés, on se demande aussi si l’assaut final vengeur était indispensable. Mais ça ne sont là que des réserves mineures pour un film imposant qui ne manque pas de nous marquer au fer rouge. Une œuvre étonnamment riche et hardie que l’on sent être celle d’une cinéaste sûre d’elle, remontée et habitée, dont il est important de saluer tout le courage, l'ambition et l’audace de s’être attelée à un tel projet et d’avoir si brillamment su relever le défi qu’elle s’est elle-même imposé. Après avoir exploré les affres de l’horreur psychologique monoparentale dans Mister Babadook, un film à la filiation plus évidente, qui parvenait toutefois à se démarquer et qui faisait du bien au cinéma de genre en se présentant comme une alternative adulte et salutaire à la majorité des productions actuelles, Jennifer Kent a donc su changer de registre, monter en régime, tout en gardant la même démarche, clairement teintée d’un féminisme résolu auquel elle parvient à donner ici une résonance nouvelle. On a désormais hâte de découvrir ce que nous réservera la suite de sa carrière, en espérant qu'elle ne succombe jamais aux sirènes hollywoodiennes et puisse continuer à affirmer sa si belle personnalité de cinéaste.




The Nightingale de Jennifer Kent avec Aisling Franciosi, Baykali Ganambarr et Sam Claflin (2019)

10 mars 2020

Je promets d'être sage

Dans la catégorie des comédies romantiques où deux accidentés de la vie finissent par aller mieux en tombant amoureux, le premier long métrage de Ronan Le Page est une agréable surprise. Attention, ne vous attendez pas à prendre une énorme claque et à devoir corriger tous vos tops 2019, 2010s et all time, on tient simplement là un tout petit film ma foi sympathique qui nous laisse sur une bonne impression après avoir pourtant commencé de la pire des façons. La brusque scène d'introduction, qui nous présente un Pio Marmaï surexcité et intenable dans les coulisses d'une de ses pièces de théâtre tordues qu'il essaie de sauver du fiasco complet, pourra en effet en laisser plus d'un sur le carreau. Heureusement, après ces cinq premières minutes douloureuses, le pire est déjà derrière nous.




Pio Marmaï et Léa Drucker incarnent donc deux camés par la vie, deux esquintés par l'existence qui ont chacun de gros problèmes à régler avec eux-mêmes. Le premier est Franck, un type assez sanguin et imprévisible qui, après des années de galère dans le théâtre, renonce brutalement à sa carrière de metteur en scène et finit par accepter un boulot d'agent de surveillance dans un musée, avec l'espoir d'y trouver la stabilité et la tranquillité qui lui manquaient. C'est sans compter sur Sybille aka Léa Drucker, une de ses collègues, une femme solitaire et indéchiffrable, au comportement déroutant, qui voit son arrivée d'un très mauvais œil et décide de lui mener la vie dure avant finir par l'impliquer dans ses combines frauduleuses...




On apprécie d'abord ce film pour ce qu'il n'est pas. Pas de schéma narratif lourdingue propre aux romcoms ici. Les deux personnages se rapprochent progressivement et on ne nous inflige pas une dernière partie inutile où nous les voyons se séparer avant de mieux se rabibocher définitivement. Ouf, le film est très court et sait nous quitter au bon moment. Pas de scènes tire-larmes au romantisme artificiel, ni d'épée de Damoclès suspendue au-dessus d'un des deux protagonistes, qui prendrait la forme d'un personnage secondaire pénible ou d'une maladie incurable menaçant le couple en formation ou d'un autre subterfuge de ce genre. Je promets d'être sage déroule son petit fil en toute simplicité et parvient progressivement à nous séduire.




Ronan Le Page vise le naturel et s'amuse justement du fait que la vraie vie ne ressemble jamais aux comédies romantiques hollywoodiennes. Ainsi, lorsque Pio Marmai s'en va déclarer sa flamme à Léa Drucker, il passe un long moment à l'attendre piteusement en plein soleil, sur un trottoir, avant de la retrouver aux côtés d'une amie inconnue, et leur échange ne ressemblera à rien de ce qu'il avait sans doute pu imaginer. Aussi, le rapprochement physique attendu entre les deux énergumènes est joliment et subtilement amené, il nous offre une courte scène d'une belle sensibilité, un baiser timide et maladroit, où les acteurs sont assez touchants.




Peut-être dans la même volonté de trancher avec ce que l'on nous sert d'ordinaire, on est aussi assez surpris par les couleurs du film, par sa photographie très naturelle, assez sombre pour une telle comédie. On dirait que Le Page s'obstine simplement à nous proposer quelque chose de très simple mais très éloigné des standards habituels, de ces productions aux lumières artificielles omniprésentes, où chaque pièce est éclairée dans ses moindres recoins, chaque acteur embelli au maximum. C'est parfois même déconcertant de voir Drucker et Marmaï s'atteler à leurs tâches dans les sous-sols lugubres de ce musée dont ils revendent quelques pièces en loucedé.




Les deux acteurs sont étonnamment agréables et forment un bon duo. On savait Pio Marmaï capable d'être intéressant dans ce registre, notamment depuis qu'on l'a vu dans En Liberté !, et il arrive encore ici à être drôle une paire de fois. Mais c'est surtout Léa Drucker qui surprend en parvenant à insuffler autant de charme à son rôle et à cultiver le mystère sur sa vie passée. On apprécie d'ailleurs que Ronan Le Page ne tombe jamais dans le pathos et préfère nous laisser deviner pourquoi ces deux individus sont ainsi cabossés. Devant ce curieux premier film, on repense justement un peu aux Apprentis de Pierre Salvadori, dans le ton inattendu, pas toujours facile à cerner, et cette tendresse évidente pour ces personnages un peu cintrés, qui essaient de trouver l'équilibre, l'amour et l'harmonie malgré leurs soucis. 


Je promets d'être sage de Ronan Le Page avec Léa Drucker et Pio Marmaï (2019)

8 mars 2020

The Endless

Fervent supporter du duo Benson & Moorhead depuis leur tout premier film, Resolution, me voici un petit peu gêné par The Endless. Les deux compères continuent de creuser leur sillon dans le cinéma de genre, persévérant dans une voie personnelle, originale, indépendante, plutôt que de céder à la facilité et aux appels des grands studios. The Endless est leur troisième long métrage et celui qui, à ce jour, a bénéficié de la meilleure visibilité et des critiques les plus positives — en attendant le prochain, Synchronic, dont le pitch a l'air alléchant et qui s'est déjà fait remarquer aux différents festivals où il est passé. Cette reconnaissance, à laquelle nous avons essayé de participer à notre très modeste hauteur et qui se limite encore toutefois aux cercles des initiés, est pleinement méritée. Oui mais voilà, pour moi, The Endless est peut-être leur film le plus faible, et ce n'est pas faute de lui avoir laissé sa chance, en bon blogueur ciné consciencieux et méthodique.




Après avoir réalisé une première œuvre déroutante difficile à cerner (Resolution) puis mis en scène une histoire d'amour fantastique contrariée assez touchante (Spring), le troisième film du duo s'inscrit plus trivialement dans l'horreur sectaire. Cela constitue déjà un choix moins audacieux, puisqu'on ne compte plus les films récents que l'on peut également ranger dans cette catégorie (de Kill List à Midsommar en passant par The Ritual ou The Sacrament et tant d'autres), tradition bien établie du cinéma de genre et toujours en pleine effervescence. Alors pourquoi pas, encore faut-il réussir à se démarquer de la masse et proposer quelque chose de neuf. L'approche très humaine et sincère de Justin Benson et Aaron Moorhead joue en leur faveur. Dès les premières minutes, on les sent soucieux de leurs personnages, attentif à décrire le lien spécial qui les unit. Après s'être intéressé à deux amis (Resolution) puis deux amants (Spring), notre duo dépeint cette fois-ci la relation de deux frères, qu'ils incarnent eux-mêmes, ce qui ne manque pas de donner une résonance particulière et intéressante à leur relation. Justin Benson incarne l'aîné, protecteur, serein, plus prudent et méfiant vis-à-vis de la secte, tandis qu'Aaron Moorhead joue le cadet, plus naïf, moins costaud, aussi bien physiquement que psychologiquement. Ce dernier est déprimé par le marasme de leur vie quotidienne et donc désireux de retourner dans la communauté qu'ils ont quittée, dont ils reçoivent un beau jour une mystérieuse VHS annonçant le "jour de l'ascension"...




Il y a du sens à ce que Justin Benson et Aaron Moorhead incarnent les premiers rôles, ces deux frères soudés et isolés, qu'ils arrivent facilement à faire exister. Nous croyons ainsi encore plus immédiatement à leur fraternité, et à leur côté marginal. Hélas, force est de reconnaître que nos deux compères sont plus doués à l'écriture et avec une caméra que devant l'objectif... en particulier Justin Benson. Il est peut-être beau gosse, bien bâti, mais question acting, c'est pas encore tout à fait ça : son jeu paraît assez limité, il tire souvent la même tronche pour exprimer la perplexité, le doute, c'est presque risible et cela dessert le film. Premier gros problème, que je vous avoue avoir presque du mal à exprimer tant j'éprouve de la sympathie pour le duo, bref. Nous suivons donc ces deux frangins dans leur retour à la secte qu'ils ont fuit, dans un coin de Californie écrasé par le soleil mais plutôt charmant, où tout le monde s'avère très accueillant, oubliant le passé et ne jugeant aucun des deux zigotos pour avoir fait une très mauvaise pub de leur communauté dans les médias. Sous cette couche de normalité et derrière ces sourires bienveillants, se cachent évidemment une bizarrerie discrète et naît une inquiétude sourde qui se manifeste notamment lors des drôles de jeux nocturnes auxquels sont invités à participer les deux frères. C'est là que l'inventivité du duo fait de nouveau plaisir à voir et se rappelle à notre bon souvenir. Il suffit d'une corde, tendue vers le ciel, qui disparaît dans la nuit, sur laquelle on essaie de tirer tant bien que mal, ne sachant pas ce qu'il y a au bout, hors champ, pour créer une situation purement fantastique et pour qu'une peur lancinante s'installe. C'est une idée visuelle aussi simple qu'excellente, qui nous offre l'une des meilleures scènes du film.




Il y a là encore quelque chose de très lovecraftien dans le scénario imaginé par Justin Benson, et ce n'est jamais pour me déplaire, avec cette idée d'une entité supérieure, qui nous dépasse et que l'on ne peut pas tout à fait comprendre, et ce culte que lui vouent quelques sympathiques illuminés. L'écrivain est même directement cité dans l'un des dialogues, pour une filiation encore plus évidente et assumée que dans leurs deux précédents longs métrages. Malheureusement, malgré une toile de fond qui donne envie de s'enthousiasmer, d'accrocher, d'y croire, les enjeux du scénario apparaissent bien maigres et redondants. Le film ne prend pas comme il devrait, s'essouffle, perd régulièrement en intérêt, on a du mal à s'y passionner. Les tergiversations du duo (l'un veut partir, l'autre rester), assez platement filmées, finissent par lasser un peu, on peine à s'y intéresser vraiment. C'est frustrant tant, par ailleurs, le film réserve bel et bien quelques chouettes moments, agréablement perturbants, souvent marqués par une brillante utilisation du hors champ et d'excellentes idées visuelles toujours placées sous le sceau de la simplicité, de l'évidence, de la bricole, avec, à la clé, deux trois scènes aussi bonnes que celle du jeu nocturne brièvement évoquée plus haut.




Mais malgré ces qualités indéniables, The Endless est donc un peu laborieux, trop long, le rythme est problématique, tout cela tarde bien trop à décoller et l'idée centrale du scénario, avec ces boucles temporelles délimitées dans des zones géographiques adjacentes plus ou moins grandes (en plus de Lovecraft, les deux acolytes ne seraient-ils pas aussi des lecteurs assidus de Christopher Priest ?), apparaît insuffisamment exploitée. En outre, si le film garde une bonne tenue malgré une photographie parfois douteuse, bizarrement étalonnée en post-prod, le bât blesse lorsqu'Aaron Moorhead et Justin Benson délaissent la simplicité et ont recours à de vilains CGI qui tachent. Je pense par exemple à ces flammes numériques hideuses et, surtout, à ce filtre chelou qui vient gâcher le climax, pourtant plaisant en soi puisqu'il s'agit tout simplement d'une déclaration fraternelle entre les deux personnages, qui retrouvent leur solidarité et reviennent à l'essentiel en plein chaos. 




Benson & Moorhead persévèrent ainsi dans leur univers bien à eux, qu'ils enrichissent plus ou moins habilement, ressassant les mêmes thèmes, et The Endless se révèle en fin de compte être une suite de Resolution. C'est d'ailleurs cette révélation qui survient à point nommé et qui donne un nouveau souffle (enfin !) au film, bien qu'elle ne soit pas mise en scène comme un twist mais comme une continuité, une jonction tout à fait naturelle, ce qui est encore un choix malin et judicieux. Cependant, on aurait peut-être souhaité qu'ils apportent plus de réponses, donnent moins l'impression d'entasser mécaniquement les couches de mystère, car cela finit par nous perdre un peu. Il n'y a somme toute rien de véritablement honteux là-dedans, loin de là, et The Endless demeure un film de genre bien au-dessus de la moyenne, où l'on retrouve l'intelligence et l'ingéniosité qui caractérise le cinéma du duo depuis ses débuts. Mais nous sommes désormais en droit d'attendre mieux de Benson & Moorhead et j'espère que leur prochain film sera plus consistant, à la hauteur de leur talent, qu'il leur permettra de franchir un palier et confirmera pour de bon les espoirs placés en eux. 


The Endless de et avec Aaron Moorhead et Justin Benson (2018)

5 mars 2020

La Chaîne

Évidemment quand un film est si étroitement rivé à sa visée didactique, collé au message qu'il entend passer, il prend le risque des sentiers battus, du pilotage automatique et du péché de naïveté. Voyez plutôt : lors d'un transfert de prisonniers dans le sud des États-Unis, deux détenus, John Jackson (Tony Curtis) et Noah Cullen (Sidney Poitier), l'un blanc et raciste, l'autre noir et exploité toute sa vie par des Blancs, profitent d'un accident de convoi pour s'évader, pris en chasse dans leur cavale par une meute de flics et leurs limiers, mais surtout enchaînés l'un à l'autre et contraints de fuir ensemble. On peut plus ou moins présumer de ce qui va arriver, et imaginer que ces deux types que tout oppose, et en particulier le mépris de l'homme blanc pour l'homme noir, vont finir, pris dans le même étau et à force de solidarité forcée, par mesurer la proximité de leur condition de misérables, la puissance de leur union et, au gré des circonstances, nouer des liens d'amitié, sinon de fraternité, que rien ne saura briser.




C'est ce qui se produit, sans grande surprise. Et le film serait irrémédiablement lesté par l'application de ce programme aussi clair et net que tout tracé, dicté par les impératifs d'un pitch impeccable de fable antiraciste, si, tout en chantant la mélodie attendue, il ne parvenait, en toute simplicité, par sa capacité à chanter ladite mélodie avec une sincérité désarmante, comme chante Sidney Poitier dans le film, à nous embarquer avec ses deux protagonistes, sans oublier de réserver quelques beaux moments à une paire de personnages secondaires. 




Car Jackson et Cullen ne s'en tirent pas seuls, ils sont aidés notamment par un ex-taulard quand une horde de villageois s'apprête à les lyncher. Le chef de la police en charge de leur traque est quant à lui un personnage tempéré et calme, qui tranche avec le cliché du flic sudiste enragé. Mais, bien entendu, ce sont surtout Tony Curtis et Sidney Poitier qui font la paire, et on est épuisé avec eux quand ils se démènent, à bout de force et sous une pluie torrentielle, pour s'extirper d'une glaisière où ils ont sauté à l'approche d'un camion, ou quand ils traversent les marais et tentent de grimper sur un train en marche. 




L'une des plus belles scènes du film témoigne de sa réussite, et de celle des deux comédiens, car elle est plutôt attendue elle aussi, mais si rondement menée qu'elle ne perd rien de son émotion à être très écrite : les deux fugitifs se sont enfin libérés de la chaîne qui les entravait, ils évoluent difficilement dans les marais, quand Jackson, blessé, s'affaisse et demande à Cullen de continuer sans lui. Sidney Poitier se retourne alors vers Tony Curtis, la main en l'air, et lui dit qu'il bloque la chaîne, désormais parfaitement imaginaire, qui les relie. Le personnage interprété par Sidney Poitier est d'ailleurs le plus émouvant des deux, qui a passé sa vie, comme il le raconte dans une scène de confession, à baisser les yeux et à être gentil en toutes circonstances, et en particulier à chaque fois qu'un Blanc l'a spolié ou humilié, et dont le chant bouleversant ouvre et clôt le film de la plus touchante des façons. 


La Chaîne (The Defiant Ones) de Stanley Kramer avec Sidney Poitier et Tony Curtis (1958)

3 mars 2020

Suspiria

J'y ai cru. Pendant plus d'une heure, j'avais bon espoir et j'étais dedans. Plutôt séduit par la mise en scène de Luca Guadagnino, encore bien aidé par le dirlo photo d'Apichatpong, j'étais comme bercé par cette ambiance singulière et difficile à cerner, où les sorcières se mêlent aux danseuses dans une école de danse prestigieuse d'un Berlin divisé, violenté et hanté par une Histoire pesante. Je me croyais bel et bien devant ce film d'horreur certes clivant, mais intéressant, osé, exigeant, digne d'éloges. Un bon exemple de remake intelligent, qui n'essaie pas bêtement de reproduire son modèle (en l'occurrence, il aurait été vain de s'y risquer), mais en propose une déclinaison suffisamment éloignée, tout à fait autonome et neuve. Bref, j'étais prêt à m'enthousiasmer pour l’œuvre de Guadagnino, dont j'avais par ailleurs plutôt apprécié Call me by your name.




Hélas, si ce Suspiria est un bon exemple de remake honorable, il est également un parfait spécimen de film auquel on s'accroche en vain : il s'écrase totalement au moment où il devrait décoller pour de bon, il finit par se dégonfler comme un vieux ballon de baudruche quand il devrait nous exploser aux yeux et s'imposer à nous comme une réussite. Eh bien non, c'est raté, et l'on comprend alors toutes les mauvaises critiques qui ont accompagné sa sortie. C'est donc au moment où il prétend nous coller au siège que le film de Guadagnino touche le fond : la longue scène gore supposée être le climax horrifique tant attendu, où la tension est censée atteindre son paroxysme sur l'un des morceaux envoûtants signés Thom Yorke, est tout simplement hideuse et ne produit aucun effet, si ce n'est celui de nous éjecter du film en beauté, et pour de bon, nous qui nous y cramponnions avec persévérance. Tous les défauts que l'on essayait jusque-là de gommer avec indulgence, charmé par les belles intentions affichées du cinéaste, reviennent alors au tout premier plan.




Quasiment annoncé avec grandiloquence dès le générique comme un opéra "en six actes avec un épilogue", Suspiria apparaît en fin de compte comme un film malade (et non un grand film malade, comme dirait l'autre). Un film dépassé par ses ambitions démesurées, écrasé par toutes ses prétentions historico-intellos mal digérées et mal recrachées, et finalement limité par le savoir-faire du réalisateur quand il s'agit de s'aventurer pour de bon dans l'horreur. Car pour créer une petite ambiance d'angoisse feutrée, Luca Guadagnino s'en tire à peu près ; mais pour foutre les j'tons pour de bon, il n'y a plus personne. Au contraire, on tombe dans le ridicule, le grand-guignol le plus grotesque, celui qui nous fait dire "Mais comment ont-il bien pu croire que cela allait marcher ?". C'est étonnant. En un sens, ça vaut le coup d’œil, par curiosité malsaine...




Tout cela est bien dommage car il y a aussi là-dedans de bien belles choses, des scènes véritablement saisissantes où l'on sent que Luca Guadagnino n'est pas non plus un manchot. On repense à la première audition de la danseuse vedette, à ces scènes de repas entre sorcières qui manigancent en secret, etc. Et si le casting s'avère inégal, avec bien du beau monde pour faire si peu (on y croise pèle-mêle Sylvie Testud, Renée Soutendijk - actrice culte pour le Spetters de Paul Verhoeven, Angela Winkler - la mère de l'enfant du Tambour de Volker Schlöndorff, et Ingrid Caven - issue du cinéma de Rainer Werner Fassbinder) et une Dakota Johnson fantomatique en tête de gondole (la pauvre, elle a fini à l'hosto pour ça...), on serait en revanche très curieux de revoir Tilda Swinton dans un film d'horreur. L'actrice anglaise, qui campe ici pas moins de trois rôles, parvient à dégager quelque chose de fascinant et l'on peut regretter que son personnage principal, celui de la directrice de l'école de danse, ne soit pas mieux exploité.




Malgré ces hautes ambitions toujours appréciables dans le cadre d'une telle entreprise et d'un film d'horreur qui ne renie pas son statut, la sentence est sans appel : ce nouveau Suspiria est trop pompeux, trop lourd et, plus trivialement, beaucoup trop long. Il dure plus de 2h30 et les 45 dernières minutes sont les pires, les plus douloureuses, dignes de celles qu'ont dû vivre les supporters brésiliens devant la demi-finale contre l'Allemagne de 2014. 45 minutes à tenir, c'est long quand on a déclaré forfait, croyez-moi. Le problème réside peut-être principalement dans ce scénario beaucoup trop fumeux, nébuleux, qui part dans tous les sens et ne se focalise sur rien d'assez consistant, qui échoue à réanimer le mythe des trois mères cher à Dario Argento. C'est qu'il aurait fallu sacrément tailler dans le vif et épurer tout ça pour que le résultat soit comestible.




Je suis à présent un peu embêté car je ne sais pas comment terminer mon papier. Apparemment, Luca Guadagnino a eu le même problème avec son film ! On se fout royalement de cet épilogue bavard et insipide qui se joue au chevet d'un vieillard affaibli, personnage dont l'histoire intime ne nous concerne pas car elle débarque un peu plus tôt comme un cheveu sur la soupe et a surtout l'air d'un prétexte pour faire revenir Jessica Harper, l'actrice du film de Dario Argento. Là encore, des thèmes a priori très forts sont convoqués (déportations et camps de concentration), mais c'est si mal amené et développé que, il n'y a rien à faire, ça ne prend pas. Ces dernières minutes nous permettent encore de comprendre sans peine que le film ait pu recevoir un accueil si frileux et diviser à ce point, avec une grande majorité qui a crié à l'infamie et quelques illuminés pour le défendre bec et ongles...


Suspiria de Luca Guadagnino avec Dakota Johnson, Tilda Swinton et Mia Goth (2018)

29 février 2020

Maria's Lovers

En 1985, Andreï Konchalovsky a réalisé un véritable chef-d’œuvre du cinéma d'action dont je vous ai déjà parlé ici : Runaway Train. Toujours en Amérique, il a également signé, un an plus tôt, un film plus méconnu et d'un tout autre genre mais tout aussi remarquable, Maria's Lovers. Maria, c'est Natassja Kinski, alors au faîte de sa beauté. On comprend donc aisément que le titre soit au pluriel... Le film d'Andreï Konchalovsky s'intéresse au retour au pays d'un soldat (John Savage), traumatisé par sa longue captivité dans un camp japonais pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Une fois revenu en Pennsylvanie, son rêve est d'épouser Maria, son amie d'enfance devenue la fille la plus convoitée de la ville, mais leur histoire d'amour sera contrariée par son impuissance sexuelle.




De prime abord, Maria's Lovers rappelle étonnamment Voyage au bout de l'enfer de Michael Cimino. L'action se déroule à la fin des années 40 et non autour de la guerre du Vietnam, mais le cadre de l'histoire se situe également dans une petite ville ouvrière de Pennsylvanie, et plus précisément dans une communauté d'immigrés venus de Yougoslavie dont nous assistons aux rites orthodoxes. La présence de John Savage, en vétéran qui doit gérer son choc post-traumatique, renforce évidemment l'étrange parenté des deux films. Comme on pourrait légitiment le redouter étant donné la grandeur du film de Cimino, ce rapprochement ne porte pas préjudice à Maria's Lovers, le style ample et raffiné d'Andrei Konchalovsky et son casting impeccable supportent sans souci cette si flatteuse association.




Maria's Lovers est en effet un mélodrame bouleversant qui montre parfaitement l'attrait que peut exercer sur les hommes, quel que soit leur âge, une femme à la beauté exceptionnelle. Natassja Kinski, au charme et à l'élégance sidérantes, ne laisse ici personne indifférent. Du père du soldat, incarné par un excellent et très touchant Robert Mitchum (pour une de ses dernières apparitions au cinéma), au crooner charmeur de passage en ville campé par Keith Carradine, en passant par le collègue de travail qui ne fait pourtant que croiser très brièvement la dame, tous n'ont d'yeux que pour Natassja Kinski dont la sensualité fascinante et l'immense beauté sont parfaitement saisies par la caméra délicate d'Andrei Konchalovsky.




Le cinéaste russe traite aussi de façon très habile du traumatisme de son personnage principal, offrant sans doute l'un de ses plus beaux rôles à John Savage, impressionnant de fragilité et de sensibilité. Konchalovsky aborde le sujet rarement traité si frontalement de l'impuissance sexuelle en le plaçant au cœur d'une histoire d'amour réellement émouvante. Il montre le sentiment amoureux dans tout ce qu'il peut avoir de violent et d'absolu, un amour si fort qu'il ne peut être concrétisé, consommé. Ce soldat de retour de la guerre n'a fait que penser à Maria pour tenir le coup et survivre, se réfugiant dans ses pensées et ses rêves avec elle pour échapper à l'horreur qu'il vivait chaque jour. En associant si intimement son amour à son terrible trauma, il a malheureusement condamné le premier et fait perdurer le second.




Cinéaste talentueux à la carrière assez bizarre partagée entre la Russie et l'Amérique, Andreï Konchalovsky s'avère aussi doué et inspiré pour mettre en scène un pur film d'action qui vous scotche à votre fauteuil que pour filmer une histoire d'amour qui vous terrasse par sa déchirante beauté. Il est amusant de remarquer quelques motifs récurrents entre les deux films successifs du réalisateur, par exemple lorsque John Savage fuit la ville en montant sur les wagons d'un train de marchandise de passage et reste debout, filant dans l'horizon à la manière de John Voight dans Runaway Train. Traversé par quelques scènes et des images magnifiques et illuminé par la sensualité hors norme de la radieuse Natassja Kinski, Maria's Lovers est un film rare qui ne laisse guère indifférent. 


Maria's Lovers d'Andreï Konchalovsky avec John Savage, Natassja Kinski, Keith Carradine et Robert Mitchum (1984)