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12 juillet 2018

Manon des sources

En 1986 Claude Berri tue le game en adaptant d'une seule foulée Jean de Florette et Manon des sources. Son coup de génie, c'est de tourner les deux films en même temps, s'assurant une harmonie visuelle sans solution de continuité : les deux suites adoptent ces teintes jaune pisse et ce fond sonore à base de cigales qui en font toute la saveur. Les deux parties du récit sont à ce point indissociables qu'on peut lire sur l'affiche de Manon des sources ci-contre, "Jean de Florette 2ème partie", de même que sur l'affiche de Jean de Florette on pouvait lire "Manon des sources 1ère partie". De quoi perdre la tête ! Peter Jackson s'inspirera des méthodes de Berri pour réaliser sa trilogie de l'Anneau, mise en boîte d'un souffle dans la même région de France. Mais avant d'inspirer le cinéaste néo-zélandais, la trilogie de Berri a marqué mon enfance d'estoquefiche. En effet j'ai vu le deuxième volet, dont il est question ici, des dizaines de fois (sans avoir jamais vu le premier épisode) en raison du fanatisme de ma tante aveugle dont c'était le long métrage préféré. Il fallait que je lui raconte chaque scène, que j'assure le commentaire pour sourds et malentendants avec tous les sous-titres multicolores qui envahissaient l'image. Je me demande encore comment ce film pouvait être le préféré d'une aveugle alors que de mon côté tout passait par la vue... Peut-être les fameuses cigales ? 





Forces en présence : Montand, Auteuil, Neuilly, Passy, Bugsy, Gyneco, La Peste, et pour couronner le tout, au milieu de ce banc de requins, la divine Manu Béart. Comment parler d'elle ? Elle était le soleil de ce film déjà bien éclairé. Et puis il faut dire que je suis né en Provence, comme Jésus, et que le cadre, les senteurs, les bruits, ce sont les miens, ceux de chez moi. J'avais plus l'impression d'ouvrir la fenêtre que de mater la télé. Ma tante était dans le gaz complet ("Qu'est-ce qui se passe ? Tu me racontes ? C'est une partie sans dialogues ! Ils vont où là ???"), tandis que je humais l'air. Quand je ne foutais pas carrément les voiles discrètement pour aller gambader dans la garrigue en quête d'une source où une naïade s'espongerait. Au village, me sachant déjà fan de l’œuvre de Tolkien, on me surnommait Sauron des sources. Malheureusement je vivais dans un coin très sec, sans eau, sans source, d'où, aussi, mon intérêt pour ce film où la flotte est le nerf de la guerre. 





Il faut ajouter un mot sur la performance de Daniel Auteuil. Ce n'est que récemment que j'ai compris qu'il avait toutes ses capacités cognitives, et qu'il n'était pas réellement le doux débile qu'on voit évoluer à l'écran sous le nom de Galinette. L'acteur m'a tellement impressionné que j'étais sur le cul de le voir enchaîner les rôles et parvenir à jouer si bien les personnes non-diminuées intellectuellement. Pour moi il était Hugolin, il était le couillon du village : il ne jouait pas ! C'est Le Huitième jour qui m'a mis sur la voie : pourquoi engager deux trisomiques pour n'en jouer qu'un seul ?


Manon des sources de Claude Berri avec Daniel Auteuil, Emmanuelle Béart et Yves Montand (1986)

5 juin 2018

Mission : Impossible

C'est donc dans ce film qu'un hélicoptère poursuit un TGV dans le tunnel sous la Manche. En 1996 deux nouvelles inventions du génie civil font perdre la tête à De Palma : le TGV et le tunnel sous la Manche. Deux créations que même les Chinois nous ont enviées et qu'ils nous ont achetées au prix fort. De Palma a voulu faire la promotion de ces nouvelles inventions dans ce que Laurent Weil a nommé "le meilleur film d'action qui se déroule dans un tunnel, loin devant Daylight". Cette séquence de haute voltige venait conclure un film d'une lenteur accablante dans un feu d'artifice pyrotechnique de goofs. Tout le monde l'a dit, les trains ne se croisent pas dans le tunnel sous la Manche, contrairement à ce que nous fit croire De Palma. L'autre séquence d'action du film, à peine moins ridicule, c'est évidemment celle où Tom Cruise est suspendu à une corde au-dessus d'un ordinateur, tentant de taper le bon mot de passe pour accéder à sa session Windows 95. La moitié du public rêverait que l'acteur soit nu comme un ver dans la scène, pour voir son étoile noire ou pour que ses couilles chatouillent le bout de son nez (car il est très petit et monté comme un poney), l'autre moitié espère qu'il s'étrangle avec sa corde. A la fin de la scène c'est une goutte de sueur irrépressible qui tombait du front du comédien sur le touchpad de son PC et qui activait le système d'alarme ultra chatouilleux du magasin FNAC Micro où il essayait de tirer du matos Hi-Fi. On était suspendus à une goutte de sueur ! Si à la place de Cruise on avait eu droit à un Ving Rhames pendu par le cul et poussé dans ses derniers retranchements, c'est une cascade de sueur qui se serait déversée sur l'écran de l'iPad tant convoité, car l'acteur souffre d'un hyperhidrose palmaire primaire, ce qui fait qu'il a constamment le front et les aisselles embobinés dans des serviettes.


Jeu d'adresse : sachant qu'Emmanuelle Béart mesure 1,61m et se tient légèrement de biais, tracez une ligne partant du sommet de son crâne et se terminant au sommet du bellâtre sis à droite de la photo. Que remarquez-vous ? La ligne est parfaitement horizontale [surlignez pour voir la solution]

Oui car le grand Ving Rhames était de la partie. Casting 4 étoiles pour ce film faisant la part belle aux français : Tom Cruise, Jean Reno, Jon Voight, Kristin Scott Thomas, Emilio Estévez et Ving Rhames. Mais surtout Emmanuelle Béart. Car c'est aussi dans ce film qu'elle est apparue pour la première fois avec une ventouse à la place de la bouche, très utile tout de même pour sauver le héros Ethan Hunt dans certaines situations périlleuses. Pensant sans doute que ce film allait la propulser au sommet du cinéma ricain, la star s'est crue obligée de se faire démolir la tronche pour ressembler aux idoles de l'époque : Carmen Electra, Pamela Anderson, Julia Roberts ou Sylvester Stallone aka "le Sly". Quel carnage, quels ravages, si son ramage se rapporte à son plumage on est mal. Rappelons aux plus jeunes d'entre nous, qui n'ont peut-être pas appris à bander devant Manon des sources ou Un Cœur en hiver, assis aux côtés de leur tante aveugle, que Manu Béart était facilement parmi les cinq plus belles femmes du monde en ce temps-là. Rappelons à ceux qui n'ont jamais fait le pari avec les potes du bahut d'arriver à tenir les 4h18 de La Belle noiseuse sans débander une seule fois, y compris quand seul le gros Piccoli est à l'image, que la Béart des débuts c'était l'Himalaya.


Ce petit bijou de femme s'asseyait régulièrement sur Daniel Fauteuil en ce temps-là, comme quoi tout est possible dans le football, ne désespérez pas !

Quid de ce gimmick de la série Mission : Impossible : le message informant le héros de sa mission censé s'auto-détruire dans la minute. C'était une bonne idée au départ mais depuis que ma directrice de recherche l'a adoptée pour me faire part de ses commentaires sur mon Mémoire, ça me séduit moins. J'ai donc trois raisons au moins d'en vouloir à De Palma par rapport à ce film. Il va me foutre dedans pour cette année scolaire très coûteuse, il a contribué à exploser le visage d'une idole, et il a aidé à établir Tom Cruise à la tête d'une franchise entièrement dédiée à sa mégalomanie. C'est l'acteur qui choisit toujours le metteur en scène qui lui cirera les pompes sur chaque nouvel épisode de la série. On a donc eu droit à John Woo dans le second volet, avec son lot de vols de pigeons et de ralentis sur des types qui tombent ou qui retirent leurs masques, comme dans tout bon John Woo. On a subi le troisième épisode réalisé par J.J. Abrams, la poule aux œufs d'or des séries télé qui sur le coup s'est un peu planté dans une éternelle redite des mêmes scènes d'action interminables où l'on doit admirer Tom Cruise et ses muscles saillants. Et on vient de subir le quatrième volet où le choix de la star concernant le metteur en scène fut un peu plus audacieux puisqu'il a fait appel à Brad Bird, le réalisateur de Ratatouille, qui réalisait là son premier film avec de vrais acteurs.


Hypnotique...

Tom Cruise choisit aussi ses partenaires dans chaque film. Dans le premier épisode il se contentait de pousser ses camarades hors du cadre afin d'y régner en seul maître. Il y avait quelques plans étonnants où on le voyait littéralement jouer des épaules à la manière d'un Marcel Desailly rudoyant pour sauver un corner. C'était encore timide, la star d'un mètre vingt de haut n'ayant pas le physique de "The Rock", le meilleur pote de Deschamps en défense centrale, pour étaler la concurrence. Avec un type comme Tom Cruise dans la surface de réparation y'a corner à chaque ballon. Et vu sa taille, y a but à chaque corner. Dans le deuxième film il n'y avait plus que Ving Rhames, présent pour respecter un certain quota de blacks et pour faire marrer l'acteur sans lui faire de l'ombre. Dans le troisième épisode, Cruise avait fait table rase de tout l'esprit originel de la série qui consistait à taffer en équipe : l'acteur était absolument seul en scène, parcourant le monde et défonçant des milliards d'ennemis avec la seule aide de son GPS humain, incarné par un Simon Pegg (un acteur comique blond typiquement brittish remarqué dans Hot Fuzz et Shaun of the dead, deux films moisis), pendu à son kit main libres pour guider le héros dans ses courses poursuites. Typique de Tom Cruise que d'essayer par tous les moyens d'être seul sur l'affiche, ne cédant de place que pour un maximum de courtisanes qui, alliées ou ennemies du héros, n'en ont toutes que pour son regard irrésistible et son sourire irrésistible aussi. Et aussi, selon le scénario, que l'acteur a retouché avant le tournage, pour sa teub de "37 cm de long". J'avoue que moi-même j'en pince pour Tommy Cruise depuis Top Gun, devant lequel ma sœur s'envoyait en l'air avec elle-même.


Mission : Impossible de Brian De Palma avec Tom Cruise, Jean Reno et Emmanuelle Béart (1996)

16 août 2013

Ma femme est un violon

"Mon cœur est un violon
Sur lequel ton archet joue
Et qui vibre tout au long
Appuyé contre ta joue"

La sortie récente en dvd de L'Amour à cheval de Pasquale Festa Campanile et la ressortie en salles de Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas ?, avec Laura Antonelli, sont une occasion trop belle de parler d'un film de Pasquale Festa Campanile avec Laura Antonelli. Ma femme est un violon (Il merlo maschio, 1971) est, à ma connaissance, l'autre grand film érotique parmi la poignée de ces comédies friponnes italiennes des années 70 qui furent entièrement bâtis sur le charme de l'incroyable Laura Antonelli. Le premier (en fait second d'un point de vue chronologique, car sorti en 73) étant bien entendu Malizia, évoqué dans ces pages il y a maintenant quelques temps. Ledit film, réalisé par Salvatore Samperi, se base sur un fantasme bien connu et bien répandu, celui qu'ont les garçons d'être initiés aux joies de la sexualité par une belle et plantureuse jeune femme évidemment plus âgée. Ce sujet se double dans Malizia d'un autre topos érotique, tout aussi universel, puisque le garçon en question se gargarise d'orienter les faits et gestes de ladite initiatrice en la poussant, en l'occurrence par quelque chantage, à révéler ses charmes plus vite que prévu. Ma femme est un violon s'attaque à un tout autre fantasme masculin, moins banal, plus étrange à vrai dire, mais qui a également inspiré un certain nombre d’œuvres érotiques, littéraires ou cinématographiques. Il s'agit du candaulisme, qui consiste à prendre du plaisir au fait d'exhiber sa compagne exclusive ou l'image de celle-ci ; voire de la partager physiquement avec d'autres hommes, sans participer aux ébats.




La liste des films centrés sur ce sujet doit être nombreuse. On peut penser bien sûr à La clé de Tinto Brass (1983), avec la sublime Stefania Sandrelli, dont le vieux mari est violemment titillé à l'idée de la voir touchée par son propre gendre. Un modèle du genre. Qui l'a vu ne peut oublier les premières scènes, où l'époux de Stefania transpire de voir l'ami de sa propre fille tamponner les fesses nues de son épouse pour lui faire une piqure après un malaise. Je me rappelle aussi, en partie seulement, d'un autre film érotique aperçu il y a bien longtemps, où un homme jouissait de voir sa femme se laisser reluquer puis entreprendre par d'autres types tout au long d'un voyage en train. Je n'ai jamais pu retrouver le titre de ce film, ni le revoir, peut-être qu'un fin limier pourra tôt ou tard éclairer cette zone d'ombre en mettant un titre sur ce vague souvenir.

Ma femme est un violon raconte l'histoire du bien nommé Niccolò Vivaldi (Lando Buzzanca), violoncelliste sans renom, las de vivre dans l'anonymat, qui découvre que sa magnifique épouse suscite l'admiration béate des hommes qu'elle croise, et décide de récolter les miettes de ce succès pour éprouver enfin, et par procuration, un sentiment de reconnaissance. Pour ce faire, il ne voit d'autre option qu'exhiber sa femme en public histoire de jouir de sa gloire, et découvre chemin faisant que la vision de sa femme abandonnée aux mains, ou du moins aux regards d'un autre, l'excite et l'inspire au plus haut point. Vous avez peut-être déjà croisé l'image (vaguement reprise sur l'affiche), inspirée d'une célèbre photographie de Man Ray, où Laura Antonelli, nue et de dos, est, passez-moi l'expression, "rangée" dans un étui à violoncelle. L'actrice possédait il faut bien le dire la courbe de hanches d'un violon d'Ingres, et nul doute que l'homme, évidemment italien, qui inventa cette instrument s'inspira d'une femme telle que Laura. Quoiqu'il eût fallu que le violon possédât des courbes encore plus parfaitement affolantes en haut qu'en bas, que la boucle supérieure du 8 soit plus hypnotique qu'une boucle inférieure déjà gratifiante, et tel n'est pas le cas. Toujours est-il que le fantasme ultime de Niccolò tient tout entier dans cette idée : que sa femme soit son instrument et qu'on l'admire d'avoir l'opportunité, le privilège, l'insolence d'en joue(i)r. Et s'il commence par photographier Costanza endormie dans le plus simple appareil pour diffuser son image dans les journaux et s'enfler d'orgueil à la vue des "lecteurs" fascinés de l'ouvrage, le violoniste opportuniste demande vite à sa femme de participer activement à sa quête de reconnaissance.




Après quelques protestations de bon aloi, Costanza accepte, avec ce sourire compatissant qui fait de Laura Antonelli un songe. La voilà donc qui pose dans toutes les positions, dans toutes les tenues et dans toutes les pièces de l'appartement familial sous l'objectif lubrique de Niccolò ; qui se déshabille chez le médecin tandis que son voyeur de mari, plus échaudé encore, l'observe par le trou de la serrure ; qui feint un malaise dans sa baignoire pour être manipulée par un autre médecin aux abois ; prétend s'être fait piquer par une abeille alors qu'elle portait une combinaison intégrale qui l'oblige à se dévêtir intégralement face à un énième docteur tétanisé (la médecine serait donc le plus beau corps de métier qui soit chez nos voisins transalpins ?) ; qui se dénude encore dans une cabine de train face à des ouvriers médusés (on retrouve là un aspect du film mystère dont je parlais plus haut) ; ou retire le haut en plein récital de l'orchestre de son époux. Toutes ces séquences sont autant d'occasions de s'émerveiller, et mieux que jamais, devant le corps extraordinaire de la radieuse et espiègle Laura Antonelli, l'une des plus belles femmes qui aient vécu et que le cinéma nous ait permis d'admirer sans retenue. "Un visage d'ange sur un corps de pute" disait Claude Chabrol (qui a fait tourner Laura Antonelli aux côtés de son mari de l'époque, Jean-Paul Belmondo, dans Docteur Popaul) à propos d'Emmanuelle Béart. La formule pourrait s'appliquer à Laura, visage de madone sur un corps irrésistible en diable.

Et c'est là que le film marque des points. L'érotisme doit, en théorie (c'est du moins la mienne), s'opposer à la pornographie (il ne s'agit pas de porter l'un aux nues pour condamner l'autre, c'est une question de nature, et la beauté de la pornographie existe certainement, mais sur un autre plan) en faisant de nous les fils de Tantale, d'éternels insatisfaits, constamment attisés, jamais assouvis. De purs admirateurs du fruit défendu. C'est ainsi que l'érection (littérale, vers le fruit sacré intouchable quoiqu'à portée de main) demeure intacte et permanente, et que le désir croît sans fin. Mais encore faut-il percevoir le fruit pour le désirer. Les films érotiques dignes de ce nom sont ceux qui nous donnent à admirer sans réserve, et qui ce faisant maintiennent le désir vivant. "Admirer" n'est d'ailleurs le mot juste que si la chose est admirable, ici une épouse bien sous tout rapport, loin de toute idée licencieuse, donc inaccessible a priori. Et même si l'idée est là - après tout pourquoi pas - le personnage, admirable quoi qu'il arrive, c'est-à-dire tout simplement aimable, au sens premier de "digne d'amour", doit idéalement avoir à franchir un cap, à passer une frontière depuis l'idée vers l'acte, pour que l'événement soit grand et inattendu. L'objet du désir se déplace alors d'une sphère à l'autre, et c'est dans cette transgression-là que gît une grande part de l'érotisme, à l'instar de Belle de jour, de La Belle Noiseuse, de Lady Chatterley et de tant d'autres. D'où l'échec relatif, à mon avis (je ne saurais réduire l'érotisme à un modèle, il en existe autant que d'individus pensants ou à peu près, je ne fais qu'évoquer une sorte d'érotisme idéal selon moi à l'instant T), de tant de films, surtout actuels, de genre ou non, qui prennent pour héroïnes des filles de si petite vertu, débiles et vulgaires, à moitié nues en toutes circonstances et d'une grossièreté entière. D'où, a contrario, la réussite de Malizia et de Ma Femme est un violon, petites comédies de rien du tout, mais d'une grande force érotique par les efforts qu'ils déploient pour donner à voir, et pleinement voir, l'une des plus belles femmes du monde, et pour la rendre aussi absolument aimable, donc désirable, que somme toute, d'une manière ou d'une autre, et pour notre plus grande joie, inatteignable.


Ma femme est un violon (Il merlo maschio) de Pasquale Festa Campanile avec Laura Antonelli et Lando Buzzanca (1971)

2 août 2013

La Fille du puisatier

Je me souviens que quelques semaines avant la sortie de ce film, un journal sur une chaîne de télévision hertzienne diffusait un mini-reportage intitulé "Daniel Auteuil, metteur en scène". Pour sa première réalisation, Daniel Fauteuil a choisi de tout miser sur l'audace et la fraîcheur en adaptant un roman de Pagnol déjà adapté au cinéma par Pagnol lui-même en 1940. C'est un peu salop de ma part de l'attaquer sur l'aspect pas méga original voire légèrement rance et totalement casse-gueule de sa première réalisation, car au fond je l'aime beaucoup Daniel Auteuil, et je comprends bien qu'il ait voulu laisser parler son désir ancré de vieille Galinette en s'investissant dans un projet qui lui tenait à cœur, même si ledit projet lorgnait d'avance vers le téléfilm sans intérêt atrocement mal interprété qu'il s'est bel et bien révélé être... Pagnol est l'auteur par lequel Auteuil a débuté sa grande carrière, dans Jean de Florette puis Manon des sources. C'est l'auteur, quand même, qui lui a permis de devenir une star hexagonale ("hexagonale" parce qu'il est Français et parce qu'il a une tronche à angles droits et à six côtés). Pagnol lui a donné l'opportunité d'être l'époux d'un temps d'une Emmanuelle Béart au faîte de sa beauté. Danny Auteuil revient donc à Marcel Pagnol en adaptant La Fille du puisatier pour sa première expérience derrière la caméra et sa millionième expérience devant, aux côtés d'un Kad Merad benêt prêt à faire étalage de l'étendue de son immense absence de talent pour remplacer Fernandel, tandis qu'Auteuil himself, au four et au moulin, remplace Raimu au pied levé.


"Oh pute vierge que c'est beau vé !"

Grâce à ce reportage, on pouvait avoir un aperçu du tournage de ce film. C'était le jour où Auteuil s'apprêtait à tourner cette scène où le héros du film, Kad Merad, affublé d'un uniforme de poilu et d'un accent marseillais piteusement surjoué, prend le train des conscrits pour partir à la guerre. Kad Merad n'est pas encore sur le front mais le massacre a déjà commencé quand on le voit coucher les oreilles et les yeux (sa ganache d'une élasticité horrible permet de jouer ça sans forcer), une gambas dans le train, l'autre hors du wagon et à deux doigts d'y rester à tout jamais quand le train démarre en trombe. Sur le quai, les familles éplorées chialent devant le train, monument aux morts sur rails. Double monument aux morts d'ailleurs, qui enterre aussi le cinéma avec lui, et toute la famille Lumière d'un coup. Car on a pu voir Daniel Auteuil aux manettes ! Assis derrière son combo, dirigeant du bout du nez (dans son cas on parle quand même de deux mètres de blair) ses acteurs et ses techniciens, assurant avec une concentration maximale la direction d'un plan dit "de coupe". Un plan coupé à la serpe. A l'image, on découvrait alors ce fameux plan mitonné par notre acteur chéri, ce plan qu'on a tous vu au bas mot un milliard et demi de fois, ce cliché visuel éternel, le plan serré qui balaye les mains des soldats tendues hors du train et touchant presque celles, dressées en l'air, des gens restés sur le quai. Les bras sont coupés aux épaules (façon de parler, la guerre n'a pas encore commencé), la caméra est à côté du train qui défile et filme sur fond de ciel gris toutes ces mains qui s'effleurent. C'est beau ma parole. Et Daniel Auteuil, notre idole, de frapper dans ses mains en hurlant : "Coupez… coupez… coupez… ÇA ! ÇA, c'est magnifique…". C'était apparemment le premier jour de tournage et on savait déjà que Daniel Auteuil, acteur cher à nos cœurs, s'apprêtait à devenir un réalisateur de merde. Depuis le film est sorti, je l'ai vu, car j'aime à ce point Daniel Auteuil, et j'en reste convaincu.


La Fille du puisatier de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Kad Merad, Jean-Pierre Darroussin, Sabine Azéma et Nicolas Duvauchelle (2011)

29 janvier 2013

Télé gaucho

Accueillons aujourd'hui une invitée, Flavie, pour nous parler du dernier film en date du réalisateur déjà coupable en 2010 du Nom des gens. Flavie a vécu le phénomène des télés libres de l'intérieur et nous livre son impression à chaud sur la peinture qu'en propose Michel Leclerc :

« Ce film est librement inspiré de l’expérience Télé Bocal entre 1995 et 2000 ». Voilà comment Michel Leclerc justifie son forfait en tête du générique de fin de Télé gaucho. Le film est donc semi-autobiographique, « librement inspiré » de son expérience au sein d'une télé libre. Le titre annonçait déjà la couleur, le film a été à la hauteur de toutes mes appréhensions. Michel ne croit clairement plus, ou bien n'a jamais cru (difficile à dire mais dans le fond, on s'en fout) à la pluralité audiovisuelle.


 
Gauche caviar, droite jambon-beurre !

Passons sur l'absence de mise en scène et venons-en directement au cœur du problème et à la fabuleuse galerie de personnages. Belle collection de clichés, du leader paradoxal anti-charismatique et plutôt malhonnête (Elmonsnino, transparent), à sa compagne féministe hystérique (insupportable Maïwenn), la palme revenant au personnage de Clara, sombre conne incohérente et insupportable, elle aussi « librement inspirée » de l'ex-compagne du réalisateur, interprétée par une Sara Forestier embarrassante, la gène atteignant son apogée lorsque Clara met le feu au dos d'un spectateur en crachant le feu (wut ?). La seule qui tire son épingle du jeu c'est encore Emmanuelle Béart, qui dans le rôle de l'animatrice botoxée qui évolue comme un poisson dans l'eau au sein du monde cynique des médias de masse, mais qui dans le fond cache la plaie encore ouverte d'une obésité adolescente, s'en sort plutôt pas trop mal en jouant la carte de l'improbabilité.


 
Le regard profond et vide. C'est donc comme ça que Michel Leclerc voit sa femme ? A sa place je le prendrais assez mal...

Le poteau rose, court-métrage réalisé en 2000, contenait déjà toutes les bonnes idées du film et avait le mérite de raconter l'histoire personnelle de Michel Leclerc de manière drôle et candide. La version longue n'y aura ajouté que des travers : le portrait conventionnel d'une jeunesse de gauche décérébrée et inoffensive. Vision de vieux con embourbé dans sa philosophie de vie gentille, toute en consensus mou.


Le président des bisous.

J'ai eu l'occasion de vivre un petit bout de l'histoire des télés libres moi aussi, pendant 6 mois, au sein de Zalea TV. Zalea a existé de 2000 à 2007, et je connais mal la filiation avec télé bocal, mais c'était une formidable expérience de liberté et ces six mois on été une des périodes les plus enrichissantes et excitantes de ma vie. C'était certes un laboratoire foutraque, peuplé de personnages entiers, différents et souvent incompatibles, mais réunis par un combat précieux, celui de la liberté d'expression audiovisuelle, dans un amateurisme revendiqué mais éclairé. J'avais 22 ans et une conscience relative de l'ampleur de la chose, (d'autres le savaient mieux que moi fort heureusement), mais je crois que c'était plutôt pas mal, et surtout salutaire dans le paysage audiovisuel de l'époque (même limité au canal 99 de la freebox). Et plutôt éloigné du tableau de la bande de branquignoles gauchistes abrutis que nous a soigneusement peint Leclerc. Il s'agissait de donner la parole à tous ceux qui souhaitaient la prendre, collectifs et associations, évidement souvent des combats de gauche, mais aussi aux quartiers : le quartier, celui de Stalingrad, ex-plaque tournante du crack, qui se reconstruisait progressivement, avant la gentrification, et aux quartiers, ceux des banlieues qui prenaient l'antenne pour des plateaux réguliers. De donner un espace médiatique à tous les refusés de l'antenne, à tous les programmes (plateaux, courts métrages, documentaires, clips, etc.) qui sortaient des cadres ultra formatés de la télévision mainstream, pour lutter contre le modèle débilitant largement imposé. Bref, d'inventer un pluralisme audiovisuel.


Le titre du premier long métrage de Michel Leclerc (de loin son meilleur), J'invente rien, avec Kad Merad et Elsa Zylberstein, sonnait comme la prophétie d'une filmographie oubliable. 

On pourrait débattre du droit individuel de relater sa vision propre d'une expérience collective. Michel Leclerc en a bien le droit. Ça ne fait pas passer mon envie de lui cracher à la gueule. Car voilà, ce film est certainement la première introduction des télés libres dans la fiction cinématographique, qui plus est plutôt destinée à un large public. Et j'ai juste le sentiment que l'image véhiculée fait du tort à l'histoire commune des télés libres, dont tous les acteurs sont de fait un peu responsables. Je ne te dis pas merci Michel de nous faire tous passer pour des gros cons.

NB : Pour plus d'informations sur le pourquoi du comment Zalea s'est crée et dissoute, je vous invite à lire l'article "Zalea TV a décidé de se dissoudre" et "L'appel des fondateurs de Zalea TV à la société civile" sur le site de Zalea. Et à visiter le site des Mutins de Pangée, coopérative audiovisuelle crée plus tard par certains de ses membres fondateurs.


Télé gaucho de Michel Leclerc avec Eric Elmosnino, Sara Forestier, Maïwenn Le Besco et Emmanuelle Béart (2012)

25 avril 2011

Scream 4

Nous avons donc droit à un nouveau Scream, plus de dix ans après la sortie du troisième opus qui était supposé avoir clôt la saga sans éclat. Une bonne idée motive-t-elle ce retour en fanfare ? Pas vraiment, puisque si Scream 2 suivait les soi-disant règles d'une suite et Scream 3 celles du "dernier acte d'une trilogie", celui-ci donne tout simplement l'occasion d'un remake du premier épisode, avec tout ce que cela implique. Il s'agit donc plutôt d'un retour aux sources : Scream 4 renoue avec le ton référentiel puis auto-référentiel des deux premiers opus et les procédés a priori bienvenus de mise en abyme qui font l'originalité de cette saga horrifique. Dès ses premières scènes d'introduction gigognes, qui apparaissent au bout du compte comme le moment le plus osé et le plus amusant du film, Scream 4 se présente comme la copie conforme des Stab, cette série de films d'horreur ridicules tirés des sinistres évènements survenus à Woodsboro dont le personnage campé par Neve Campbell est l'éternelle survivante. Scream 4 met ainsi le spectateur pointilleux dans une drôle de position dès cette introduction suicidaire...


Le regard éternellement taquin du vétéran Wes Craven, ce prof de philo reconverti en cinéaste, spécialisé dans l'horreur par défaut et non par vocation

Comment pourrait-on en effet dire du mal d'un film qui se moque à ce point de lui-même mais aussi de nous autres, ses propres spectateurs ? Peut-être en regrettant que Scream 4 se contente justement de n'être que cette auto-caricature pathétique, alors que, tout naïf que je suis, j'espérais que Wes Craven aille au-delà, et qu'il finisse enfin par surprendre véritablement. Hélas... Le bonhomme est coutumier du fait et ce n'est pas à 70 ans passés qu'il allait changer. Ce bon vieux Wesley Earl Craven a effectivement toujours démontré qu'il était un adepte de la mise en abyme. Cela pouvait notamment se voir dès le premier Freddy, où l'on avait parfois du mal à faire la distinction entre rêve et réalité, et le cinéaste allait plus loin dans l'ultime épisode de la saga originelle, celui qui porte justement pour titre dans sa version française Freddy sort de la nuit. Dans ce film sorti en 1994, le fameux croque-mitaine à la main droite acérée et au célèbre pull à rayures se montrait désireux de sortir de la fiction et choisissait pour cela de s'en prendre directement à son créateur, Wes Craven (dans son propre rôle donc), et à l'ensemble du casting du film original. Mais là encore, le film n'allait pas vraiment au bout de son intéressante idée de départ et, d’après mes souvenirs, finissait par répéter bêtement la même recette que les précédents opus. Hé bien c’est exactement la même chose qui arrive à ce quatrième Scream, où (ceux qui redoutent les spoilers, sautez la fin de ce paragraphe !) nous avons finalement droit au sempiternel duos de tueurs auxquels on ne croit pas une seconde et qui, lors d’un final lourdingue retombant comme un soufflé, nous expliquent le pourquoi et le comment d’un tel carnage. L’impression de déjà-vu était le risque d’un tel procédé, elle annule ici tout effet de surprise et, pire encore, ne manque pas de provoquer un agacement certain. Si, pour conclure le film, on avait simplement eu droit à un nouvel effet de mise en abyme jusqu’au-boutiste nous révélant cette fois-ci un Wes Craven au regard narquois, tranquillement installé sur son canapé face à sa téloche, mettant fin à son propre film via sa télécommande avant de s'en moquer ouvertement, j'aurais trouvé ça autrement plus réussi. La boucle aurait été bouclée, le film se terminant comme il a commencé. Et cela aurait été un joli pied-de-nez du cinéaste vieillissant adressé à son public et à sa propre filmographie. J'imagine malheureusement qu'un tel scénario est inimaginable dans un film destiné à s'emparer du box office et ne devant donc pas trop décontenancer son audience. Un public dont il ose pourtant se moquer allègrement...


Toute la fine équipe est de retour pour ce film, dont l'inénarrable David Arquette, que l'abus d'alcool a curieusement très bien conservé, le gars n'a pas bougé d'un poil !

Au-delà du fait que le choix des acteurs fait sens (en autres, la charmante Emma Roberts et le hideux Rory Culkin apparaissent particulièrement bien choisis pour camper ces deux individus cherchant désespérément à se faire un prénom, la première étant la nièce de Julia Roberts et le second le frérot de Macaulay), la chose la plus intéressante de Scream 4 est clairement ce sado-masochisme étrange dont il fait preuve. Il aime se tirer une balle dans le pied en se foutant des Stab dont il est pourtant la réplique exacte ; et, dans le même temps, il se moque de son public de jeunes gens plus ou moins abrutis. Bien qu'il s'aventure plus souvent que ces prédécesseurs dans la parodie pure, Scream 4 n’est en réalité rien d’autre qu’un slasher de plus, peut-être plus efficace que la moyenne (ce qui n’est pas véritablement un compliment), mais finalement pas beaucoup plus malin. Un film justement destiné à ce jeune public dont il épingle les travers, sans réelle méchanceté toutefois : ces gros accros aux réseaux sociaux, toujours scotchés à leurs écrans de portables ou d'ordinateurs, qui s’envoient des films comme Windows lance en douce des programmes inutiles, en fond de tâche, sans réellement les mater, y trouvant par exemple autant de prétextes pour des jeux à boire. C'est une démarche pour le moins cynique et contradictoire qui ne grandit pas spécialement le film de Wes Craven, mais qui lui donne paradoxalement une certaine singularité... Malgré ses défauts, j'imagine que Scream 4 satisfera sans aucun mal les moins regardants, dont les personnages à l'écran sont des reflets. D'où l'assurance d'une suite prochaine, en cas de bons résultats au box-office. Et donc Scream 5 (ou 5cream, pour anticiper), serait alors le remake de Scream 2 et son ou ses tueurs y suivraient les règles communes aux remakes de suite ? Ouais... Pas obligé non plus de le tourner, Wes.


:-(

Je ne peux écrire une critique de ce film sans réserver quelques lignes à l'actrice Courteney Cox, que l’on pourrait sans forcer son imagination renommer Courteney Botox. Je vais vous faire une confession de derrière les fagots : ado, je faisais partie de cette petite minorité de téléspectateurs de Friends qui disaient préférer Monica à Rachel. Mais c’était sincère : elle était alors l'incarnation de mon idéal féminin, je préférais la brune aux yeux bleus que la bombe H aux tétons aux aguets. Maintenant je kiffe les deux, je dégommerais même Chandler. Mais je m'écarte du sujet. Mes premières navigations sur internet avaient souvent pour but de zieuter quelques photos d’elle et je le reconnais sans honte (quoique...). Dans Scream 4, je ne sais pas si c’est pour correspondre à son personnage de vieille garce aux dents qui rayent le parquet qu’elle a choisi de ressembler à un sac plastique Leclerc géant, mais j’en doute fortement ! Je crois plutôt que l’on assiste au spectacle tragique et bien connu d’une actrice qui a été très belle et qui, dans la peur de vieillir (et, d'après elle, de s'enlaidir), en vient à commettre l’irréparable. Emmanuelle Béart Syndrome ! Courteney Cocks semble à présent venir d’une autre planète. Et là encore, ça n’est pas du tout compliment, il ne faut pas l’interpréter dans le sens « une telle beauté vient d’ailleurs ». Non, bien au contraire. Ce serait plutôt un extra-terrestre dans le genre de ceux qu'on doit éjecter dans l'espace par le sas d'aération pour pas qu’il nous bouffe tout cru. A un moment du film, son personnage en vient à porter le fameux masque du tueur pour passer incognito. Hé bien sachez que c’est à ce moment précis que l’actrice fout le moins les j’tons et que sa tronche correspond le plus à celle d’une femme de son âge lambda. Dans Scream 4, c'est la nouvelle tronche de Cox qui m'a le plus captivé, ça, et l’œil gauche bizarroïde d'Emma Roberts. Ça fait toujours un petit pincement au cœur quand on constate d'un seul coup la dégringolade terrible d'une idole passée, et je vous prie de bien vouloir m’excuser d’avoir dû vous en parler…


Scream 4 avec Neve Campbell, Emma Roberts, David Arquette, Courteney Cox, Rory Culkin et Hayden Pannetiere (2011)