Affichage des articles dont le libellé est Christopher Plummer. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Christopher Plummer. Afficher tous les articles

25 février 2020

L'Homme qui voulut être roi

L'Homme qui voulut être roi, adaptation de la nouvelle de Rudyard Kipling par John Huston, est un film sur l'amitié. Les deux personnages principaux, Daniel Dravot (Sean Connery) et Peachy Carnehan (Michael Caine), sont deux britanniques, anciens militaires et francs-maçons, décidés à conquérir un pays à eux seuls, le Kafiristan (province imaginaire de l'Afghanistan), où nul européen n'a mis le pied depuis Alexandre le Grand. Les deux hurluberlus partagent les mêmes facéties, la même légèreté, la même insolente cupidité et surtout le même panache. Ils voient les choses en grand et ne prennent rien très au sérieux. Sinon leur amitié, qui les pousse au début du film à se rendre dans le bureau de Kipling lui-même (interprété par Christopher Plummer), journaliste au Northern Star, afin de compulser cartes et encyclopédies au sujet de leur future destination, mais surtout pour le prendre à témoin (contrat et signatures à l'appui) de leur serment d'amitié : pacte de loyauté et promesse devant l'autre de ne céder aux tentations de la chair et de la boisson qu'une fois leur mission accomplie.




Bien entendu, le serment sera finalement rompu, l'un des deux bougres, Dravot, pris pour un Dieu par le peuple soumis (une flèche tirée en plein cœur finit par chance sa course dans sa médaille franc-maçonne et fait croire à son immortalité), refuse de mettre un terme à l'aventure et de rentrer au pays riche comme Crésus aux côtés de son compagnon, préférant régner pour toujours sur le Kafiristan et prendre femme, ce qui vaudra aux deux compères de strictement tout perdre et de se retrouver gros-jean comme devant, leur seule amitié retrouvée pour toute richesse. Mais en revoyant ce film récemment, outre le plaisir de suivre les aventures de Caine et Connery (dont les personnages, à l'origine, devaient être interprétés par Bogart et Gable, puis par Kirk Douglas et Burt Lancaster, Peter O'Toole et Richard Burton, Paul Newman et Bob Redford et enfin Omar et Fred — John Huston ayant préparé ce film pendant 25 ans avant de l'accoucher), deux choses m'ont profondément touché. La première, c'est la magnifique introduction, où un Michael Caine méconnaissable, défait, borgne, à moitié fou et en guenilles, débarque chez Kipling tel un fantôme pour lui raconter l'aventure de sa vie — et c'est comme si l'un des personnages inventés par l'écrivain, mystérieusement incarné, venait en personne dicter son histoire à son propre créateur. Ou Kipling en Robert E. Howard, l'auteur des aventures de Conan le barbare, qui prétendait écrire lesdites aventures sous la dictée de Conan le Cimmérien en personne, venu les lui raconter depuis un monde parallèle et le pousser à les coucher sur le papier sous la menace d'une rafale de bouffes dans la gueule. 




L'autre, c'est cette scène, qui survient relativement tôt dans le film, durant le périple des deux aventuriers vers le Kafiristan. Lors de leur traversée des régions montagneuses de l'Inde, et après bien des difficultés, les deux hommes se retrouvent soudain confrontés à un gigantesque canyon qui met un terme définitif à leur avancée. Résolus à cet échec et convaincus de leur mort prochaine, Dravot et Carnehan décident d'aller s'asseoir à l'abri d'un rocher pour tailler un dernier bout de gras et se remémorer leurs multiples aventures passées, souvenirs qui ne manquent pas de déclencher chez eux quelques rires, puis beaucoup, de plus en plus nombreux et de plus en plus généreux, jusqu'à ce que ces éclats de rire, amplifiés, répercutés et démultipliés par l'écho des montagnes, déclenchent une formidable avalanche ayant pour effet de combler la faille qui séparait nos deux larrons de leur destination. 




Sauf erreur de ma part, cette scène est absente de la nouvelle de Kipling, dans laquelle Carnehan, racontant son périple à Kipling, ne mentionne l'avalanche que comme un risque potentiel lorsque Dravot chantait à tue-tête dans la montagne, après la mort de leurs dromadaires puis des mules qu'ils avaient volées à des voleurs — Dravot répondant à sa remarque que si un roi ne peut plus chanter, que lui vaut d'être roi ? C'est donc une scène propre au film de Huston que celle où, riant une dernière fois de leurs faillites avant de mourir, les deux amis déclenchent une catastrophe qui résout leur problème et leur sauve la vie. J'ai déjà souvent parlé d'amitié au cinéma, et de rire, à propos de La Horde sauvage ou plus récemment de Zorba le grec, et peut-être me direz-vous que je fais une fixette, mais tout de même, quelle idée, et quelle scène ! 


L'Homme qui voulut être roi de John Huston avec Michael Caine, Sean Connery et Christopher Plummer (1975)

27 octobre 2018

Tout l'argent du monde

Je lis ici ou là qu'il a été reproché à Ridley Scott d'avoir réalisé un film "sans âme". N'est-ce pas là le propre des films du cinéaste britannique depuis plus de trente ans ? Alors certes, Tout l'argent du monde n'est franchement pas près d'être un grand film, mais c'est sans doute ce que Ridley Scott a fait de mieux depuis... depuis belle lurette ! Vous aurez compris qu'il s'agit là d'un compliment à relativiser étant donné l'amour que je porte pour la filmographie du bonhomme, à qui l'ont doit surtout de sacrées purges et notamment la mise à mort définitive de la saga Alien. Il nous raconte ici l'histoire vraie du kidnapping de John Paul Getty III, petit-fils d'un magnat du pétrole multimilliardaire, survenu à Rome en 1973. Le hic : le vieux Getty (Christopher Plummer), qui gère son immense fortune d'une main de fer et qui a des putains de mines antipersonnel dans les poches, ne veut pas débourser un seul centime pour récupérer le gosse ! Il va donc être confronté à la ténacité de la maman, incarnée par une très chouette Michelle Williams, bientôt épaulée par un négociant du milliardaire, Fletcher Chace, joué par Marky "Mark" Wahlberg.




Dans une interview accordée au JDD, Ridley Scott a affirmé : « Au-delà du fait divers, cette histoire possède tous les ingrédients d'une tragédie moderne. C'est un drame shakespearien qui soulève de nombreuses questions philosophiques sur le pouvoir, la filiation et surtout la puissance corrosive de l'oseille. » En effet. En voyant son film, on se dit qu'entre les mains d'un Sidney Lumet de la belle époque, d'un cinéaste de cette trempe en pleine possession de ses moyens, on aurait pu avoir droit à un vrai classique, aussi haletant que passionnant. On en est donc bien loin. Mais soulignons tout de même que le père Scott s'avère un brin plus inspiré quand il filme cette histoire que lorsqu'il nous sert des préquels honteux d'Alien (je l'ai toujours en travers...).




Son dernier film se mate sans trop de souci. Ses acteurs y sont pour beaucoup, à commencer par l'excellente Michelle Williams, dont le jeu échappe aux clichés redoutés et qui parvient à donner vie à un personnage intéressant. Mark Wahlberg n'est quant à lui pas folichon là-dedans, mais il fait sagement le taff et il a droit à son petit moment de gloire quand il dit ses quatre vérités au vieux milliardaire. Celui-ci a donc été campé, au pied levé, par le fringant Christopher Plummer, impeccable et régulièrement glaçant dans un rôle en or massif. On ne peut pas s'empêcher de se dire que c'est sans doute une très bonne chose qu'il ait eu à remplacer Kevin Spacey, car ce dernier aurait sans doute beaucoup plus cabotiner (sans parler des couches de maquillage nécessaires pour le vieillir). Notons aussi un étonnant Romain Duris : sa présence pourrait prêter à sourire puisque l'acteur français a été engagé pour incarner un kidnappeur italien, mais son personnage ambivalent constitue l'un des points forts du film. Il amène une touche d'humour et de légèreté bienvenue. Bien ouèj Duris !




Pour le reste : R-Scott est en roues libres. Aucun effort particulier, rien à signaler. Vite fait, pas si mal fait (pour une fois). Il a dû laisser le taff à sa seconde équipe et venir chécker le boulot accompli une fois par quinzaine pour mieux consacrer ses forces restantes à imaginer une nouvelle suite à Alien et ainsi continuer son saccage de la saga, ce à quoi il a vraisemblablement décidé de consacrer ses derniers jours (ma rancune est tenace !). La photographie étonne par moments, avec cette teinte sépia assez moche, au début du film, lors de quelques scènes d'intérieur, comme pour nous rappeler que l'histoire se déroule bien dans le passé. La BO (les Stones, les Zombies) vient également renforcer cet effet. C'est pas finaud du tout mais c'est efficace. C'est signé Scott quoi.




On suit ça sans déplaisir, parfois d'un seul œil, je dois le reconnaître, car c'est long, ça dure trop longtemps, ça dépasse les 2 plombes, pas de beaucoup, mais ça les dépasse, j'ai vérifié et, surtout, je l'ai senti ! Le film a toutefois le bon goût de nous quitter en beauté : par un ultime gros plan sur Michelle Williams, confrontée à une sculpture à l'effigie du milliardaire fraîchement décédé. L'actrice met le paquet, elle nous sort la total : menton grelottant, regard mystifié, elle ne laisse pas indifférent. Elle nous rappelle une dernière fois que c'est bien elle le principal intérêt du film, et le petit bout de femme tenace qu'elle a su faire exister malgré un scénario paresseux. En bref, on tient là un film du dimanche soir tout à fait passable, que je me suis autorisé à regarder un mardi...


Tout l'argent du monde de Ridley Scott avec Michelle Williams, Mark Wahlberg et Christopher Plummer (2017)

24 juin 2017

Meurtre par décret

Comptant parmi les nombreuses variations sur les aventures de Sherlock Holmes, Murder by Decree, réalisé par Bob Clark (l'auteur de Black Christmas) en 1978, est un film au scénario pour le moins accrocheur. L'idée de départ est séduisante puisque le scénariste John Hopkins et Bob Clark se proposent de faire plancher le célèbre détective d'Arthur Conan Doyle sur les exactions répugnantes du non-moins célèbre Jack l'éventreur. Le début du film est qui plus est très prometteur : les premiers plans, sur un Londres magnifiquement reconstitué, tapissé d'un fog à couper au couteau émanant de la Tamise pour envahir les ruelles sordides de Whitechapel, nous captivent tout de suite. Idem de ces plans ralentis où un fiacre sort de la brume pour s'avancer lentement mais sûrement vers la caméra, conduit par un cocher qui n'est qu'une ombre et accompagné d'une bande originale glaçante.





Malheureusement, le film, dans sa seconde moitié, perd peu à peu ses forces dans une intrigue politique (le titre annonçait la couleur me direz-vous) impliquant directement la famille royale, le gouvernement, et plus directement la Franc-maçonnerie, ce qui a pour effet de diluer le bloc de terreur que persiste à constituer la violence meurtrière incompréhensible de l'assassin mythique de Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly. Les figures des victimes comme celle du mystérieux tueur, pourtant bien amenée par les très gros plans sur son œil noir dilaté, écartelé, perdent les unes et l'autre consistance, et toute une foule d'éléments qui ont contribué à rendre cette affaire si mémorable (comme le caractère chirurgical des mutilations sur les cadavres des prostituées, par exemple, qui aura fasciné jusqu'à Robert Desnos, auteur de textes remarquables sur la question) passent à la trappe, ou bien sont présentés mais presque aussitôt évincés du récit (comme la tige de grappe de raisin retrouvée sur l'un des lieux du crime).





En revanche, si les seconds rôles sont inégalement traités (le médium Robert Lees, interprété par Donald Sutherland, ne sert pratiquement à rien ; alors que l'excellente Geneviève Bujold, dans le rôle d'Annie Crook, une prostituée séparée de son enfant et enfermée sans procès, bénéficie de quelques très belles scène dans un asile de folles particulièrement inquiétant), les deux personnages principaux sont bien servis par Christopher Plummer, dans le rôle de Holmes, et surtout le vieux James Mason dans celui de Watson. Ce dernier porte évidemment la part comique du duo, qui lui sied à ravir. Plummer est plus discret — il faut dire que son Sherlock a finalement guère le loisir de bien s'illustrer, usant plus d'entregent et de connaissances en gestuelle symbolique franc-maçonne que de véritable astuce et autre esprit de déduction —, mais les scènes qui réunissent les deux personnages parviennent facilement à faire sentir leur connivence et leur amitié. Le film, très plaisant au demeurant, et finalement assez original, aurait sans doute gagné à leur opposer un véritable troisième rôle principal dans la peau de l'éventreur, et à les laisser coudoyer plus souvent encore pour déjouer l'infâme et renouer coûte que coûte avec ce sourire que Holmes (et c'est une autre réussite du film), considérant avoir échoué (mais peut-être pas là où on s'y attendait), verra en partie effacé.


Meurtre par décret de Bob Clark avec Christopher Plummer, James Mason, Donald Sutherland et Geneviève Bujold (1979)

16 juillet 2015

La Nurse

Au début des années 90, qui ne furent pas pour lui une promenade de santé, William Friedkin tenta de renouer avec le cinéma d’horreur qui lui avait valu son plus grand succès. Mais La Nurse (The Guardian), contrairement à L’Exorciste, eut bien du mal à marquer au fer rouge toute une génération de cinéphiles. Le film raconte l’histoire, très simple, peut-être trop simple, d’un jeune couple qui engage une nounou d’enfer, Camilla (Jenny Seagrove, une simili Michelle Pfeiffer oubliée), pour garder leur petit garçon, sauf que la nounou en question fait un peu trop penser, dans l’attitude, à la Sigourney Weaver en mode Zuul (le cerbère de la porte) de SOS Fantômes (comprendre toute stoïque malgré un regard allumé), pour être honnête. Le prologue, situé trois mois avant l’action principale, gâche un peu la surprise : on y voit un autre couple confiant déjà ses deux gosses à une nourrice (sans doute la même) qui en profite pour enlever le plus petit et le sacrifier à un arbre maléfique dans une sorte de rituel païen au cœur de la forêt voisine. On sait donc d’emblée ce qui va nous être raconté. Une sorte de cousin de Rosemary’s Baby avec des touches d’Evil Dead, quand l’arbre infanticide aide la nourrice, sa servante, en la débarrassant de ses agresseurs à coups de branches dans la tronche, de lianes-boas, et de racines antipersonnelles, dans des scènes bien sanglantes et un tantinet grotesques.




Mais si le film n’avait incontestablement pas de quoi marquer son époque (scénario trop mince, rebondissements trop attendus, acteurs de seconde zone, effets spéciaux guère spéciaux), il a tout de même, et aujourd’hui encore, de quoi marquer les quelques esprits qui le croiseront avec des images fortes, comme dans la scène où le père trouve la nurse en train de laver son fils, en pleine nuit, nue avec lui dans la baignoire, sous les stries de lumière perçant à travers les volets, ou, plus tard, la même nourrice tenant le bébé dans ses bras telle une vierge à l'enfant, allongée sur l’une des branches de son arbre dévoreur de chairs tendres, face au spectacle d'une poignée de loubards trucidés en grande pompe. C’est dans les scènes fantastiques que Friedkin s’en sort mieux et nous intrigue enfin, car tout le reste est très faible (loin d’un film comme Sorcerer, le chef d’œuvre de son auteur, qui ressort actuellement dans les salles et dont les scènes réalistes sont tétanisantes et permettent en bout de course l’avènement de séquences oniriques d’autant plus puissantes qu'elles semblent prolonger tout ce qui les précède et qui ressurgit en puissance, contenu en elles).  





Il est regrettable mais pas totalement étonnant de faire ce constat, car The Guardian est avant tout un conte, qui débute avec la lecture par un enfant d’Hansel et Gretel et se conclut avec l’attaque conjuguée d’une sorcière et d'un arbre sacré. Les premier et dernier plans du film nous posent face au même hibou qui menace le cocon familial de sa seule et tranquille présence. Et quand la nourrice s’occupe pour la première fois de l’enfant, elle dépose dans son berceau une série de peluches à l’effigie d’animaux sauvages qui sont là pour veiller sur lui et préparer son voyage vers le cœur de la forêt. La nurse présente un à un les animaux au nourrisson, et ces bêtes, que la main de la nounou porte vers la caméra et dépose tout autour de l'enfant comme pour le cerner, évoquent celles qui, sur le bord de la rivière, regardaient passer le frère et la sœur orphelins poursuivis par le chasseur de Charles Laughton.


 En haut : La Nuit du chasseur
 En bas : La Nurse

J’ouvre ici une parenthèse à propos de La Nuit du chasseur, dont je vois des réminiscences un peu partout. Je repensais récemment à l'une des premières scènes de La Forêt interdite de Nicholas Ray, où Christopher Plummer parcourt un bras de rivière en barque et observe les animaux sauvages menacés par la chasse et le braconnage, séquence qui rappelle elle aussi la célèbre scène de la fuite des enfants dans le film de Laughton, où ils se laissent porter par le courant dans une barque (la petite fille jouant à bord de l'embarcation avec une peluche...), tandis que chaque plan fixe sur la barque, pris depuis le rivage, met l’accent, au premier plan, sur un animal (toile d’araignée, grenouille, lapins). On pourrait s'attendre à ce que ces apparitions soient autant de menaces, autant du moins que peuvent l’être les animaux de la nuit dans les contes cruels pour enfants, rendus plus inquiétants encore par leur place dans l'image, exacerbée au premier plan, comme autant de témoins aux aguets, d'yeux condamnant ceux qui voudraient disparaître, les deux enfants, à être suivis du regard (le nôtre redoublant celui des bêtes, jusqu'à ce que Laughton nous place carrément au-dessus de la barque, en plongée totale, nous permettant de suivre les fugitifs comme sur une carte, à la trace). Mais au contraire ces bêtes ont une présence rassurante. Postées au bord du rivage, elles bercent par leur succession la barque des enfants qui s'endorment paisiblement, plus en sécurité dans la nature sauvage qu'au contact des humains (prêtre prédateur ou villageois aveugles). Chez Ray, Christopher Plummer, qui navigue en plein jour, sourit à ce déferlement de vie animale qui s’ébat autour de lui, s’éprend de ce milieu naturel qu’il entend préserver, comme il préserve les enfants qui s’évadent dans la nuit, terrifiés par l’homme qui est à leurs trousses.
 

 
 En haut : La Nuit du chasseur
 En bas : La Forêt interdite

Mais le spectacle offert à Plummer par les images Discovery Channel insérées dans le film de Ray donnent à voir l’implacable ordre naturel de la chaîne alimentaire (l’oiseau mange le poisson avant d’être mangé par le crocodile) et préfigurent la terrible confrontation du jeune idéaliste qu’il interprète avec plus gros et plus dangereux que lui, soit l’ersatz de Barberousse (Burl Ives) aux allures de géant qui règne sur les marais et sur une troupe de braconniers malfamés. Si bien qu’on retrouve dans les deux œuvres cette menace du sud sauvage et indomptable, cette peur infantile d’être dévoré par un ogre fascinant. Et dans les deux films le mangeur d’homme finit terrassé par plus petit mais plus teigneux que lui : une petite vieille protectrice chez Laughton, un serpent de marécage chez Ray. Fin de la parenthèse.




  En haut : La Nuit du chasseur
 En bas : La Nurse

La Nurse, même s’il a ses petits moments, et l'évocation de La Nuit du chasseur mentionnée plus haut en est un, où le beau-père monstrueux est remplacé par une nourrice terrifiante et les animaux du soir par des peluches ensorcelées, est tout de même très, très loin de la puissance cinématographique (il faudrait dire "audio-visuelle") et dramatique du film de Laughton. La scène finale en est symptomatique, où Friedkin a la belle idée de transformer sa « gardienne » en femme-arbre, quittant les rives du conte pour tendre vers celles du récit mythologique et faisant de la nourrice une Daphné métamorphosée non en laurier mais en jeune pousse missionnée par son arbre diabolique, transformation non pas vouée à échapper à un dieu mais à capturer une proie en l’honneur de sa divinité sylvaine. Les images de cette femme nue et comme couverte d'écorce, au regard déterminé et aux gestes musclés (qui ne sont pas sans rappeler la figure du T-1000 dans Terminator 2), font partie de celles qui restent en mémoire. Sauf que le montage parallèle dans lequel la nourrice est frappée par procuration tandis que le père de famille, dans la forêt, se croyant dans un remake de Massacre à la tronçonneuse élague gaiement l’arbre malfaisant gorgé de sang, est plus maladroit que convaincant et peine à sauver le tout. Le film confirme en tout cas, en le convoquant sans atteindre sa cheville, y compris dans cet assaut final où la nurse mi-femme mi-arbre court après le nourrisson et sa mère dans les escaliers de la maison, que La Nuit du chasseur est peut-être le plus beau conte filmé de l’histoire du cinéma. Et puisqu'il est question de mythologie dans ce conte horrifique (quasi pléonasme) qu'est La Nurse, j'ouvre une dernière parenthèse pour signaler que Gérard Macé, dans un superbe recueil de poèmes paru cette année aux éditions "Le Bruit du temps" et intitulé Homère au royaume des morts a les yeux ouverts, consacre un texte, sans le citer explicitement, au grand film de Charles Laughton, réservoir d'images fondatrices au même titre que les plus intemporels récits de l'antiquité.


La Nurse de William Friedkin avec Jenny Seagrove, Dwier Brown, Carey Lowell et Natalia Nogulich (1990)

3 octobre 2013

La Forêt interdite

L'année 1959, dans les salles de cinéma françaises, c'est, en vrac, La Mort aux trousses et Vertigo d'Hitchcock, Les Contes de la lune vague après la pluie et L'Impératrice Yang Kwei-Fei de Mizoguchi, Mirage de la vie et Le temps d'aimer et le temps de mourir de Sirk, Rio Bravo de Hawks, Certains l'aiment chaud de Wilder, Le Déjeuner sur l'herbe de Renoir, Pickpocket de Bresson, Bonjour de Ozu, ou encore la naissance de la Nouvelle Vague avec Hiroshima mon amour et Les 400 coups. Une quinzaine de chefs-d’œuvre absolus, pour résumer. Et c'est au milieu de ce flot ininterrompu de prodiges cinématographiques que sort La Forêt interdite (Wind across the Everglades), dont la distribution est sabotée à la source et qui rencontre un échec immédiat. Ne vous y trompez pas : il s'agit bien d'un film de Nicholas Ray, relégué dans un coin de l'affiche comme un simple technicien engagé à la mise en scène, au profit de Budd Schulberg, collé en gros sous la mention "Un film de" et à côté du titre, qui fut en réalité l'auteur du scénario, le co-producteur du film (avec son frère Stuart), et le réalisateur improvisé des dernières séquences.




Le tournage chaotique de La Forêt interdite - retardé suite à une indisponibilité de Burl Ives, puis beaucoup trop long pour le budget prévisionnel, sans compter les sautes d'humeur de Nick Ray, fraîchement sorti du vif succès de La Fureur de vivre et légèrement porté sur la bouteille pour parer à l'ennui d'un lieu de tournage sans distractions - poussa Budd Schulberg à remiser son réalisateur en titre dans sa caravane et à tourner lui-même les derniers plans du film. A en croire les propos de Bertrand Tavernier et de Bernard Eisenschitz dans les bonus de l'excellente édition dvd parue chez Wild Side, ce n'est que bien plus tard, à la fin de sa vie, que le producteur reconnut le film comme étant bel et bien de Nicholas Ray. On s'en rend tout de même compte assez vite, malgré un montage plus ou moins expéditif également dirigé par Schulberg et qui nous vaut une ou deux ellipses étonnantes, à la remarquable maîtrise de l'ensemble, ainsi qu'à certaines scènes typiques de l'auteur des Amants de la nuit (et de Traquenard), comme cette belle séquence dans laquelle Christopher Plummer et Chana Eden échangent quelques baisers sous les planches d'une estrade où s'apprête à jouer la fanfare locale.




Ce film écologique avant l'heure raconte la confrontation, à la fin du XIXème siècle, en Floride, et plus précisément à Miami, ainsi que dans les Everglades voisins, entre deux hommes que tout oppose. Walt Murdock (Christopher Plummer), professeur de sciences naturelles, est révolté par le massacre des oiseaux de marécages pour le seul commerce de leurs plumes, sacrifiées à la mode d'alors. Il est limogé dès son arrivée à Miami pour avoir arraché les plumes du chapeau d'une dame du monde et se voit aussitôt converti garde forestier. Face à lui, Cottonmouth (Burl Ives), natif du coin et braconnier sans vergogne qui doit son surnom à une barbe rousse monumentale (laquelle vire au rouge sang dans les toutes dernières scènes du film), tient à sa botte une troupe de brigands vivant en communauté au coeur même des marécages. Le duel entre les deux hommes cristallise une bonne part de l'intérêt du scénario, et passe d'ailleurs au premier plan, avant la dimension politique du film, bien présente mais jamais surlignée, laissée en toile de fond. L'excellent Christopher Plummer (qui très jeune ressemblait un peu à Michael Fassbender), ici dans son premier rôle (comme Peter Falk d'ailleurs, qui apparaît dans la bande de Cottonmouth, et c'est amusant quand on sait que Ben Gazzara, l'autre comparse de John Cassavetes, devait originellement tenir le rôle de Murdock, avant qu'il ne change d'avis au dernier moment), donne idéalement corps à son personnage d'idéaliste révolté et incorruptible. Face à lui, le superbe Burl Ives de La Chatte sur un toit brûlant lui tient la dragée haute en chef de clan haut en couleurs, autoritaire et menaçant.




En octobre 79, Serge Daney comparait La Forêt interdite à Apocalypse Now dans sa géniale critique fleuve du film de Coppola. Ou plutôt comparait-t-il Cottonmouth à Kurtz (Marlon Brando), chefs de petites bandes retirées du monde dans un contrefort sauvage où tout ne tient que sur les piliers de la violence, de la virilité, du culte de soi et, en définitive, d'une masculinité aux confins de l'homosexualité. On peut aussi penser, dans un tout autre genre, à La Chevauchée des bannis, sublime western d'André de Toth également sorti en 1959 (un de plus !), où le même Burl Ives, cette fois-ci confronté au grand Robert Ryan, conduit une troupe de bandits dégénérés, des borgnes et autres éclopés avides de violence et n'obéissant qu'à leur maître - un même mâle dominant et physiquement imposant - avec déférence. Dans les trois films il s'agit d'un duel, ou d'un duo, qui se joue entre un héros intègre et un chef de meute excessif à tous points de vue, résolu à évoluer et à demeurer dans la marge, considérant le monde comme un danger à dompter. Les rapports entre les deux adversaires sont, chez Ray, De Toth et Coppola, ambigus, conjuguant combat de coqs et vues contradictoires avec une amitié virile et une forme troublante de séduction.




Cela donne, dans La Forêt interdite, la plus belle scène du film, où Cottonmouth défie Murdock à un jeu d'alcool toute la nuit durant : les deux hommes finissent complètement ivres au milieu des gueules cassées de la bande du braconnier, échangent quelques plaisanteries et une série de regards rivalisant de bleu clair perçant, débattent enfin de leurs idées respectives dans un mélange de respect et de mépris, naviguant entre une camaraderie rigolarde et un duel à mort absolument fascinant. La séquence se termine dehors, sous la tempête, dans un drôle de manège où les deux hommes se tournent autour, chopes d'alcool sur le coude et vissées à la gueule, dans une ronde qui tient autant de la danse macabre que de la parade amoureuse. C'est le point d'orgue d'un film que Serge Daney nomma à George Cukor lors d'une entrevue de 64 comme faisant partie selon lui des plus beaux films américains. Le critique se vit retourner un rire moqueur de la part d'un cinéaste peu surpris qu'un Français aille lui dénicher ce film que Jack Warner lui-même daigna à peine sortir, un authentique film maudit, ou "film malade", selon la fameuse expression de Truffaut. On aimerait simplement que tous les films hollywoodiens d'aujourd'hui soient aussi malades que celui-ci...


La Forêt interdite de Nicholas Ray avec Christopher Plummer, Burl Ives, Chana Eden et Peter Falk (1959)