Affichage des articles dont le libellé est M. Night Shyamalan. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est M. Night Shyamalan. Afficher tous les articles

28 août 2024

The Visit

En 2015, dans le creux de la vague après de fameuses bouses nommées La Fille de l'eau, Le Maître de l'air ou After Earth, réalisés pour égayer les longs après-midis de ses trop nombreux enfants, Shyamalan se demande : "Que vais-je faire ? C'est l'hchouma... Il ne me reste que deux dollars en poche...". La réponse lui vient très vite : un found foutage de gueule. Bonne idée : ça coûte deux dollars tout pile, et ça peut en rapporter au moins le centuple, vu que les aficionados de ce genre ont à peu près le niveau d'exigence (et de culture, voire de discernement, mais aussi de courage et d'endurance) d'un supporter moyen du PSG en LDC. Bingo : pari réussi, Shyamalan retrouve ses esprits et relance sa carrière moribonde, doublant carrément la mise quelques temps plus tard avec Slipt, qui confirmera son retour en forme auprès de ses fans de la première heure, ceux qui se souvenaient encore de son nom mais ne suivaient plus sa trajectoire que d'un œil discret et inquiet, tel Donnarumma (n')anticipant (guère) la courbe d'un centre au cordeau sur corner après coup de pied arrêté de coin.
 
 

 
Les deux dollars d'avance étaient là mais il fallait encore une idée, laquelle vint à l'esprit bondissant de Schumi lors d'un week-end prolongé du 8 mai où l'homme conduisait sa ribambelle de mioches attardés chez ses beaux-parents adorés qu'il, comme il le dit à longueur d'interview, "ne peut pas saquer". Ce jour-là, qui plus est, Schumi sortait d'une séance de trois heures chez l'orthoptiste (compliqué de trouver un rendez-vous un 8 mai, mais possible quand on a pondu Sixth Sense et que l'orthoptiste du coin se dit toujours "retourné" par le mindfuck final, et "à genoux" devant l’Ethernet, aka Schumi, pour ça). Après ladite orthoptie, ses pupilles ayant colonisé le blanc de ses yeux, victimes d'une double conjonctivite en réaction à une séance un peu longue et trop intense, sa vision fut teintée d'horreur et d'un sombre voile de ténèbres opaques qui lui permit de voir sous un jour d'autant plus menaçant les deux vieux cons coupables d'avoir engendré sa femme et sur le point de se farcir ses gosses à sa place, eux qui le surnommaient alors "Apu", ou, en fin de week-end, "EL HIJO D'APU".
 
 
 
 
Idée géniale et jamais vue en plus de cent ans de cinoche et des millions d'années d'idées : centrer l'angoisse sur un couple de grands-parents aimants. Avec la sortie récurrente de films d'horreur basés sur des gosses flippants, comme le récent Abigail, dont personne n'a parlé à part nous à l'instant, de La Mauvaise Graine de Mervyn LeRoy à L'Autre de Robert Mulligan en passant (pour les gens qui n'ont qu'une culture ciné assez réduite et seront ravis de retomber sur des titres plus connus leur offrant le sentiment d'avoir des connaissances et de bien faire partie de ce monde) par Damien la malédiction ou L'Exorciste, on oublie de dire que la vie ne s'arrête pas à 12 ans avec la puberté, et que les vieillards sont ô combien plus nombreux et ô combien plus flippants que les ados, pour ne pas dire ô combien plus gênants que des mômes, même si, enfants comme vieillards, en vérité, pas de quoi flipper : on peut les retourner d'une balayette sur l'asphalte. Pourquoi, d'ailleurs, personne n'a eu l'idée d'en retourner une grosse à Damien de La Malédiction, pour lui faire voir un peu de paysage en mode 360° ? Gregory Peck avait les biceps et la grinta pour balancer deux allers sans retours dans la tronche de ce sale gamin, en visant le coin extérieur de la mâchoire tel un Dustin Poirier des grands soirs, KO technique direct, ou pourquoi pas l'achever par une petite "guillotine" qui le laisse pantois sur le tapis de l'octogone sans règle. Comme quoi, de la pire situation (ce week-end sordide chez les beaux-parents, commencé pour le fils cadet de Schumi-Apu en vol plané, propulsé par le toit ouvrant de la Xanthia par son cinéaste de paternel pressé de foutre les voiles, tel Carlton jeté en l'air d'un geste limpide par oncle Phil pour avoir trop louché sur Hillary), et d'un oubli mondial (filmer des vieux terrifiants), peut naître l'idée du siècle, et l'un des rares found footage que le dernier des esthètes, encore attaché aux belles choses, peut regarder sans avoir envie de mourir.
 
 
 
 
Quoi d'autre au menu de ce film ? Une sortie en luge qui se finit en boulet de canon contre le seul platane à cent kilomètres à la ronde, façon Dodi Di et Lady Al Fayed. Une partie de cache-cache entre deux bambins innocents et une mamie survoltée sous les pilotis de la maison, qui de notre côté s'est terminée en caca-culotte. Quelques jump-scares de haut vol pour fuites urinaires à peine contrôlées, telles celles de feu Bernardo Silva, plaquiste de métier, usant de sa couche intime lors d'une "pas-nenka", ni faite ni à faire, devant le goal de Madrid, Arsène Lupin (celui qui a volé la place de Thibault Courtois). Quoi de plus abominable que deux vieillards zonant à poil, en perte de contrôle de leur sphincter, dans les couloirs de leur airbnb de montagne ? C'est un peu la scène de la salle de bain de Shining mais pendant 2 plombes (Kubrick avait eu l'intuition, jadis, qu'il y avait un terrain avec les vieilles peaux qui fondent et font baliser, mais remplacez le solide Nicholson, incarnant un taré délirant, par deux enfants naïfs qui passent le début du film à chanter du Taylor Swift dans une private joke intra Schumi-family que M. Night Shumiland a portée à la vue de toute la planète, et vous comprenez qu'on ne se contienne plus devant ce film). Quoi d'autre encore ? De la peur à tous les étages, captée par des petites caméras planquées par les deux gamins paniqués devant les comportements de plus en plus déviants de leurs ancêtres. On sort du film en se languissant de la prochaine canicule bien frappée. Ce n'est pas anodin. Bref, മനോജ് നൈറ്റ് ശ്യാമളൻ (Shyamalan), en tout cas, les poches bourrées de blé, ses beaux-parents perdus à tout jamais, prêt à confirmer son retour en grâce avec Slip puis Glass, deux suites offertes à son grand Unbreakable (le tout connu sous l'appellation "trilogie d'Apu"), était parvenu à se relancer comme personne. Incassable.
 
 
The Visit de M. Night Shyamalan avec Olivia DeJonge et Ed Oxenbould (2015)

28 juillet 2024

Signes

Rares sont les films comme ça. Combien de films comme ça ? Tant d'éléments de la vie courante et du quotidien le plus banal sont à jamais irrémédiablement associés à ce film. Dites "aluminium", dite "champ de maïs," dites "saut à la perche", dites "verre d'eau", dites "batte de baseball", dites "crop circles", dites "accident de bagnole", dites "Signs" et vous pensez immédiatement à l'œuvre-somme de Shyamalan. Faites ce geste : prenez le menton de votre père entre deux doigts pour le tourner vers un champ de maïs quelconque, idéalement dont les épis ont été méthodiquement écrasés, mais non rompus, par une technologie autre qu'humaine, et vous pensez immédiatement à ce chef-d’œuvre du 7ème art. C'est irrémédiable. Ce plan, où le jeune fils de Mel Gibson (interprété par Rory Culkin, qui tourne à l'époque dans le dos de son frère et lui chipe la vedette), se saisit avec respect du menton de Mel Gibson (première et dernière fois qu'un acteur touche le visage de Mel Gibson dans un film sans se prendre une baffe en retour immédiat, et d'autres ont essayé, à l'exemple de la téméraire Sophie Marceau dans Braveheart) pour le tourner vers le crop circle qui décore leur champ, cercle de culture tracé avec goût en forme de M de MacDonald's, indiquant aux aventureux aliens le fast food le plus proche où la bouffe ne contient pas la moindre goutte d'eau (ils y sont allergiques), rien que du sucre, est un plan non seulement que l'on n'oubliera jamais mais que le moindre mouvement latéral de tête, à n'importe quel moment de la journée, suffit à faire revenir : il suffit de tourner la tête pour rendre hommage au film. Rendez-vous compte du nombre d'hommages rendus à Signs chaque jour à travers le monde et dans l'espace intersidéral.




Que dire d'autre ? Grand II : l'analyse du film. Manosque Naj Shyamalan sort juste de Sixth Sense à cette époque-là. Il suffit qu'il claque des doigts dans la rue, ou fasse un clap de fin de tournage à un feu rouge, pour qu'hommes et femmes relèvent leur t-shirt des deux mains et s'offrent torses nus en spectacle au grand manitou de Pondichéry, qui a littéralement retourné son monde avec un mindfuck impérissable à la fin d'un film tout simplement très bon devant lequel on aime encore aujourd'hui à taper la sieste. Or, que fait Schumi après ça ? Un film sur le maïs, sur le monde agricole, sur les verres d'eau, qui commence par un long monologue insipide à propos d'une sauteuse à la perche, écouté par un Mel Gibson qui se croit chez les frères Coen ou Larrieu. La star se barre à un moment, revient plus tard se rassoir pour écouter la flic locale lui raconter les exploits de Javier Sotomayor (le making of révèle que l'acteur n'a pas été présent lors de la prise). L'audace a payé : 600 millions. Et faire ça au lendemain d'Independance Day ? Et de la naissance officielle du destruction porn ? Déballer comme ça un home invasion intimiste, un film d'extra-terrestres d'auteur (ou d'auteur extraterrestre ?) tout entier tourné sur la question de la foi d'un homme endeuillé ? C'était délirant, violent même. Personne ne se souvient, parmi la majorité des gens qui n'y connaissent rien en cinéma, que Joaquin Phoenix joue dans ce film, mais tout le monde se souvient de son personnage de tonton raté le cœur à vif, fragile mais indéfectible (l'acteur a pioché dans sa vie perso pour camper cet être inachevé, se servant allègrement de la mort de son frère aîné pour livrer de la vérité, produire une performance, dans le sens art contemporain du terme, comme mon tonton Scefo en a livré une énième hier soir lors du repas de quartier dominical, en full impro).




Grand II b : analyse encore. Un simple angle de mur évoque ce film. Ou encore un pas de porte bressonnien (= digne de Bob Bresson). Idem : une silhouette qui passe, avec bras ballants de trois mètres de long, devant une porte. Un entonnoir d'aluminium sur la tête d'un adolescent évoque ce film. Un baby phone grésillant. Une batte de baseball accrochée au-dessus d'une tv à écran bombé. Une lampe torche qui s'éteint dans la cave. Une ampoule de plafonnier de cave qui éclate. Une ventoline. La main d'un tonton aimant sur la poitrine d'un gamin asthmatique qui respire péniblement allongé dans une cave. N'importe quelle conversation sur un canapé. Cette causerie de dix minutes entre Mel Gibson et Joaquin Phoenix... Vous vous en souvenez forcément. On ne sait plus du tout ce qu'ils débitent, des bondieuseries (le film est à voir en VO à tout prix, pour l'humour, et pour s'épargner le "frappe à fond" du doubleur de Phoenix à la fin du film, dit avec une prononciation digne de celle d'un Roger Lemère pendant l'Euro 2000), mais on les voit causer, et on les verra pour toujours sur notre canapé, tels deux fantômes du passé.
 



Grand II c : fin de l'analyse. Un simple angle de mur ? Sérieusement ? Vous croyez qu'on vous prend pour des cons ? Revoyez le film. Le moment où le chien aboie, où toute la petite famille regarde vers un mur, une tapisserie livide, dans la direction du son, avec un petit zoom avant sur un angle, un coin de plafond sans intérêt, puis le chien qui couine et se tait. Ce plan-là, contrechamp en raccord regard sur un angle vide, avec un zoom vers un son, condense tout le génie d'un Schumi sous influence lovecraftienne. Relisez aussi Celui qui chuchotait dans les ténèbres de Lovecraft pour y dénicher tous les motifs clés que Shyamalan a repris à sa sauce indienne, pour les rendre plus épicés et leur donner un goût de curcuma et de curry d'espelette : le monde agricole, la menace cosmique, les chiens alertes, et pas n'importe quel chien : des bergers allemands !, et surtout ce fameux bruit que font les aliens. Quand on lit la nouvelle, emporté par le talent de descripteur de Lovecraft, on se dit qu'on ne pourrait le réaliser que comme Schumi l'a fait. Ce bruit-là aussi, quand on l'entend dans la vie, on revoit Signs, typiquement près un gros aligot trop vite englouti et sans aucune mastication. On perçoit des signes de Signs tous les jours, partout, tout le temps. Des signes de Signs.


Signes de M. Night Shyamalan avec Mel Gibson, Joaquin Phoenix et Rory Culkin (2002)

1 juillet 2023

Bruno Reidal

Si vous aimez la barbaque, l'ultra-violence, la décapitation, et si vous n'en avez pas eu assez avec les vidéos de Daesh, alors peut-être que Bruno Reidal pourra vous faire la soirée. Bruno Reidal, portrait d'un serial killer qui s'est arrêté à une victime avant d'être incarcéré puis étudié par Vincent Le Port. Le jeune cinéaste originaire de Rennes (ceci explique peut-être cela) s'est appuyé sur les journaux intimes du tueur pour nous glacer les sangs à la manière d'un maestro fêlé. Pour son premier film, Le Port, qui aurait peut-être pu choisir un nom de scène plus clinquant et un peu chic, impressionne, saisit, et nous déballe toute la noirceur de son personnage en même temps que la sienne propre avec le calme des plus grands malades. Troisième phrase de notre critique et vous ignorez encore si c'est du lard ou du cochon : c'est bien du Le Port et c'est énorme pour un premier jet d'imposer une telle signature. Il a signé sur la moitié de la feuille et son trait est sûr et affirmé, à trouer le papier. On reste coït devant les élucubrations sans fard, simples, sincères, naturelles presque, d'un pur jobard qui était aussi à l'aise dans le maniement du couteau que dans celui du verbe. Au fameux adage, la plume est plus forte que l'épée, Reidal et Le Port répondent conjointement : on vous défonce avec les deux, l'un avec sa verve, l'autre avec sa caméra, les deux avec une brutalité froide de forcené aimant les objets contondants. Après un tel film, on pourrait n'avoir qu'une envie : se plonger dans les journaux de Reidal. Sauf que pas du tout, puisqu'on a déjà eu le disque pour aveugle, narré par un acteur, Dimitri Doré, bluffant de vérité et qui réside depuis entre quatre murs à Montfavet, où il a limité sa garde-robe à une jolie camisole, habité par un rôle dont il ne saura plus jamais se défaire.


 
 
Les plus cinéphiles ne manqueront pas de penser à Oim Pierre Rivière, enfoiré de mes deux, ayant trucidé tout ce qui bouge à portée de palme, ce qui inclut ma reum, ma belle-doche et un chien broussard. La filiation entre le film de Le Port et celui de René Allio, sorti en 1976, est directe et assumée, quand bien même l'élève a largement dépassé le maître. Nous avons pour notre part découvert Oim Pierre Rivière, jobastron de première, ayant estrapassé tout ce qui me regardait de traviole y compris mon reuf, la voisine et les deux oies de la basse-cour après Bruno Reidal (et pour cause, nous n'étions pas nés lors de la sortie en fanfare de Oim Pierre Rivière, pur trépané et guignol en chef, footeux du dimanche, ayant refroidi et fini tout ce qui mouftait dans la pièce d'à-côté à commencer par ma grand-maman, mon grand-papa, les voisins et leur cheval de trait comtois qui ne m'avait rien fait), par curiosité cinéphile et par conscience professionnelle. Force est de vous avouer que si le film Oim I-Robot, déglingué du bulbe, ayant fait les croisés de mon con de reup et les tibias de Djibril Cissé se paie le luxe d'être sorti quelques lustres avant l’œuvre de Das Port, il n'en est pas moins vrai que le film de René Allio Marie, aussi intéressant et soigné soit-il, ne peut que faire un léger plouf après le choc intersidéral, la bouffe monumentale Bruno Reidal. Aussi les critiques qui sont tombées dans cet écueil auraient-ils pu s'épargner la peine de forcément comparer le film de Le Port à son prédécesseur évident, Oim, Pierre Rivière, président de la république, je ratiboiserai le parti socialiste, taillerai en pointes les oreilles de mes électeurs et massicoterai les espoirs des gens de gauche sans omettre de pourfendre à la serpe ma conne de mère, ma conne de sœur et, parce qu'il était dans le coin le nez dans ses cheerios, mon petit frère Itou, de son prénom.


 
 
On fait souvent des tops à tout-va sur les plateformes web. Chacun y va de son top 5 des meilleurs split-screens (erreur : à moins de faire un top 500 dans cette catégorie, tous les prix reviennent forcément  à De Palma), ou de son top 7 des meilleures double-péné (on vous conseille la pastille Blow-Up d'Arte sur le sujet, signée Luc Lagier), en passant par le top 10 des meilleurs sergents-instructeurs et autres top 15 des plus beaux AVC sur gazon vert (Shyamalan en cite deux ou trois dans son dernier vidéo-club Konbini qu'il qualifie tous de "amaaaaazing"). Si vous avez déjà établi un top des plus gros sacs à merde coupables d'homicide de l'histoire du cinoche, vous pouvez tout recommencer, ou au moins mettre un coup de typex sur votre préféré, et noter en number one et en lettres capitales BRUNO REÏDAL, quitte à mettre en deutch le héros éponyme de Oim Pierre Au Beau Milieu Coule Une Rivière de Sang, fada du village, redouté par ses pairs et renégué par son père, ayant refait les ourlets de mes neveux et nièces et baffé jusqu'à l'os toute la maisonnée et une partie de mon quartier, autant de PNJ juste là pour se faire allumer.


Bruno Reidal de Vincent Le Port, avec Dimitri Doré (2022)

28 février 2023

Knock at the Cabin

Avec Schumi il convient de toujours faire le distinguo entre forme athlétique et forme artistique. Avant de découvrir son nouveau film, on l'a vu pimpant, fringant, tonitruant, la peau mate et propre comme un fruit qui a mûri au soleil bercé par des alizés délicats, le cheveu luisant et la boucle frisottante, l'œil alerte, pétillant de malice, de génie, de fougue. On a vu un homme heureux, équilibré, au faîte de son bonheur, parfaitement à l'aise dans ses baskets et manifestement rayonnant entouré des siens dans une aura de bien-être personnel et familial. Mais c'est l'arbre qui cache la forêt. Car si belle soit la forme athlétique de celui qui restera notre ami à jamais (oui, nous sommes fidèles et loyaux en amitié, quitte à se faire enfler régulièrement : nous accordâmes notre confiance à Darren Aronofsky, Pierre Palmade, Dani Alves, Adrien Quatennens... autant de personnalités qui nous auront profondément déçus - concernant Dani Alves, par son football, avant tout le reste...), sa verve créatrice est en berne depuis si longtemps qu'il est douloureux de se demander quand tout cela a commencé à partir en couille.
 

 
 
On était contents pour lui quand Schumi a sorti la tête de l'eau avec le vaguement sympatoche The Visit puis avec l'honnête thriller Split, des films qui témoignaient d'une forme de remontada sans être réellement brillants et nous donnaient de l'espoir dans la capacité du natif de Pondichéry à se remettre sur rails, à retrouver la confiance des financiers et à se lancer de nouveau, après ces petits sursauts de vitalité, vers des projets ambitieux, à sa hauteur, bref, de retourner vers le cinéma de qualité qu'il a su nous offrir à ses débuts. Mais depuis, Schumi reste en première, donnant même l'impression d'un démarrage en côte à l'odeur de gomme brûlée. Le frein à main reste enclenché sur l'autoroute du bonheur et sa caisse se traîne sur les chemins tortueux de notre amour cinéphile. Les petits films, à petites idées, rapidement tournés, se succèdent et se ressemblent tristement. On y croit un peu à chaque fois et on est à chaque fois trompés. Les films ne décollent pas après des entames menées tambour battant qui veulent nous en promettre mais n'excèdent jamais leur petit programme initial et finissent même par nous ennuyer.


 
 
Qu'il multiplie les effets de manche dans le vide (qu'on l'a déjà vu mettre au service de projets dignes de lui et de son talent) comme dans Old, ou que sa signature soit là mais plus discrète, comme dans ce Nock At the Cabin, on s'agace, on souffle, on s'interdit la moindre pause-pipi qui pourrait être fatale à une petite chose si fragile et si maigre. Pire encore quand Schumi décide de terminer son film dans un parking lot triste à mourir – coup qu'il nous a déjà fait à la fin du triste Glass. On commence malheureusement à s'habituer à sa petite musique, et à se foutre de ce qu'il nous raconte (faites une petite recherche du mot "petit" dans cet article et vous le trouverez beaucoup trop souvent, ce qui témoigne à la fois de la minceur de notre vocabulaire et de l'inspiration actuelle de celui qui, rappelons-le, reste le bienvenu chez nous quoi qu'il arrive : jurisprudence Pierre Palmade que nous attendons dès sa sortie de garde à vue avec des falafels et un petit chaï latté).


 
 
Un signe qui ne trompe pas sur la vaste fumisterie que constitue ce film, c'est le désintérêt total que nous portons aux personnages, pourtant soumis à un dilemme qui devrait faire marcher notre empathie à 2000 à l'heure. Ils ne sont pas servis par un scénario souvent bancal et prévisible, ni par des acteurs sans charisme (à part la gamine au bec de lièvre, et le kaïju Dave Bautista). Tout cela est inspiré d'un roman SF comme il s'en est écrit des milliards, couvert de quelques prix comme il en tombe des milliards, et ressemble à s'y méprendre à tant de récits bâtis sur les mêmes concepts éculés (des milliards), voire aux petites questions-défis qu'on se pose en soirée quand on a fait le tour de l'actualité et qu'on n'a plus rien à se raconter. Nocknock at the Cabin achève de faire pitié quand des effets spéciaux au rabais viennent illustrer les visions apocalyptiques d'un film décidément médiocre, qui n'aura jamais dépassé le stade du brouillon alors qu'il aurait mérité quinze ou seize versions raturées, et de ne jamais passer par la case "tournage". Schumi est certes le plus beau réalisateur américain vivant, peut-être le plus beau du monde, mais son charme, qui incendie les plateaux télé et les papiers glacés, n'irradie plus son cinéma et ne suffit pas à rendre heureux les gens qui ne font pas directement partie de son cercle familial. Contrairement à Schumi, on relira ce papier à tête reposée pour éviter les redites, les lourdeurs de style, les trop longues parenthèses, les références pataudes à une actualité pesante (Pierre Palmade...) et à nos derniers repas libanais (foncez déguster un taouk chez S comme Saj). Si vous lisez cette phrase, qui n'est qu'un pense-bête, c'est que nous avons publié tout ça un peu vite et sans se fouler, à la façon de notre ami et maître Schumi.


Knock at the Cabin de M. Night Shyamalan avec Dave Bautista, Jonathan Groff, Ben Aldridge et Nikki Amuka-Bird (2023)

17 novembre 2022

Yella

De Claude Chabrol à M. Night Shyamalan, en passant par George Romero, David Lynch ou Alejandro Amenabar, nombreux sont les cinéastes à avoir été plus ou moins influencés par l'unique film de Herk Harvey, le fascinant Carnival of Souls. A cette liste, nous pouvons également ajouter l'allemand Christian Petzold qui en a signé un remake déguisé et officieux en 2007, Yella. Yella, c'est Nina Hoss, l'actrice fétiche du chef de file de l'Ecole de Berlin, une femme qui essaie de s'extirper des griffes de son ex-compagnon toxique en s'en allant vivre et travailler loin de lui, dans une autre ville. Un accident de voiture provoqué par notre harceleur en puissance ne suffira pas à empêcher le départ de Yella, bien décidée à tout plaquer, à s'enfuir vers une nouvelle vie... Difficile d'en dire plus sur l'histoire d'un film qui ne tient qu'à un fil, de bout en bout. Un fil si ténu que l'on a parfois un mal fou à s'y accrocher, malgré des thèmes intéressants, très pertinents, et quelques idées de mise en scène, trop rares, toujours subtiles, qui émaillent le film et l'amènent parfois à la lisière du fantastique voire de l'épouvante. Vu le talent intermittent de Christan Petzold pour surprendre et captiver par des moyens très simples, on peut regretter que ses excursions dans le genre soient si timides. Le reste du temps, le cinéaste se consacre à instaurer insidieusement une ambiance anxiogène en alimentant une angoisse très actuelle lorsqu'il filme de froides discussions entre loups de la finance, comptables, avocats et entrepreneurs en faillite. Des scènes répétitives de négociations et de transactions financières à la tension très sous-jacente, plus que feutrée, dans des bureaux gris et anonymes, où sont évoquées les situations d'entreprises en faillite qui essaient de revendre leurs biens. Christian Petzold capte bien quelque chose de notre triste monde, mais il le fait avec une froideur qui nous tient pas mal à l'écart, à l'image de son personnage principal, souvent déconnecté des autres, en retrait, à part. Et son film finit par ressembler à ces chambres d'hôtel sans âme, à ces réunions pénibles et à ces trajets en voiture qui ne le sont pas moins durant lesquels notre pauvre Yella doit continuellement se dépêtrer du type aux dents rayant le parquet qui l'a engagée pour l'aider dans son travail. Sur ce plan-là encore, Petzold est dans le coup, épinglant comme il se doit la pression masculine, la virilité toxique, diffuse ou manifeste, que subit Yella, incarnée avec talent par une évanescente Nina Hoss qui entretient jusqu'au bout le mystère autour de son personnage. Point de mire de la caméra amoureuse de Christian Petzold, l'actrice au regard anxieux et à l'allure fragile apporte au film ce tout petit supplément d'âme, un indéfinissable charme, une petite flamme, ce je ne sais quoi, que d'autres n'ont pas et qui nous met dans un drôle d'état. Mais ça ne suffit pas et, en dépit de la brièveté du film, tout cela paraît assez long, jusqu'à une conclusion qui se veut surprenante mais dont vous aurez sans doute deviné la pirouette dès ma première phrase si vous connaissez l’œuvre autrement plus envoûtante de Herk Harvey... 




Yella de Christian Petzold avec Nina Hoss (2007)

12 avril 2022

Glass

On le sait, on connaît notre Schumi, quand il est attendu au virage, en général il ne tourne pas et ça se finit dans un grand bruit de tôle froissée. Cette phrase risque cependant de brouiller les pistes chez nos lecteurs·trices, car il se pourrait qu'elle ne reflète et n'annonce qu'à moitié la teneur de cette critique, qui risque de se constituer de nombreuses antiphrases. En effet, au sein des bureaux de la rédaction (soyons honnête, il n'y en a qu'un, que l'on se partage, et c'est plutôt une table basse qu'autre chose, une palette sur deux parpaings, parsemée de cadavres de pistaches et de quelques douzaines d'épaves de bouteilles de Cacolac), il y a schisme, scission, split. L'un essaie de rasséréner l'autre, l'autre enfonce le doigt où ça fait mal, pour zéro effet. Le premier ne bougera pas d'un iota, l'autre adore qu'on lui enfonce le doigt où ça fait mal. Film déceptif pour l'un, décevant pour l'autre (les deux finissant par s'envoyer des baffes au sujet de la définition exacte du mot "déceptif", pour finalement se mettre d'accord sur la gémellité parfaite des deux termes : déceptif = décevant, ce sont ce qu'on appelle des faux-amis qui mettent à mal notre amitié).




On est quand même d'accord sur certains points, notamment sur l'idée que le film est aussi déceptif que décevant. Plus l'un que l'autre, pour l'un, plus l'autre que l'un, pour l'autre. Mais ça se joue à des détails. Le problème, qui est peut-être aux fondements du projet Glass, c'est que l'on a tous les deux été déçus, mais l'un plus que l'autre. L'un parvient à étouffer sa déception en mettant en avant ce qui mérite de l'être à ses yeux (et pas aux yeux de l'autre). L'autre se laisse dévorer par la déception, ne procède que par insultes, emploie des mots forts, irréversibles, rares quand il s'agit de Schumi (signe d'une vraie trahison), et tourne fou depuis la sortie du film car dans sa tête tourne en boucle le slogan "Car Glass répare, car Glass remplace" (la tagline originale du métrage à Pondichéry). Celui des deux qui demeure magnanime, et qui a quitté la salle dans un état d'excitation intense, au point de refaire le film dans sa tête toute la nuit durant, voyait là l'avènement semi-décevant, l'aboutissement semi-déceptif de pas moins de quinze ans d'attente (toute une vie d'adulte, et la moitié de la sienne). Il fallait voir les larmes que la guichetière du cinéma a larguées sur son clavier quand cet aveu est sorti tout seul au moment d'acheter le ticket magique (11,90€, tarif local qui ne permet guère de sortir en colère vu qu'on entre déjà avec la rage et que le travail psychologique de pré-achat a duré des mois, comme pour toute dépense à deux chiffres).




Pour faire court et ne pas prendre le risque de vous saouler, car on sait qu'on a quand même un peu tiré sur la corde avec les deux premiers paraphets, la scène finale cristallise nos positions respectives. Quand, à l'évocation de cette séquence, l'un ouvre les hostilités en jurant que le parking qui sert de triste cénacle à l'opposition volontairement déceptive des trois guignols dotés de super-pouvoirs du film semble filmé avec la bite, l'autre rétorque du tac au tac, dans une répartie qui a cela de flippant qu'elle a l'air instinctive alors qu'elle n'a rien de naturel, que la bite de Shyamalan fait mieux que les deux mains d'un Quentin Dupieux. Et au blog ilaosé (cliquez sur le lien pour y accéder) de retrouver son noyau dur, sa cohésion, son sens tout simplement, et la vie de suivre son cours. Schumi a grillé une cartouche auprès de l'un et a déçu l'autre, mais il reste dans nos petits papiers.


Glass de M. Night Shyamalan avec Bruce Willis, Samuel L. Jackon et James McAvoy (19/01/2019)

6 décembre 2021

Old

Il n'est jamais simple d'aborder un nouveau Schumi. Il y a tant d'affect en jeu... Loin de nous prétendre juges impartiaux et objectifs de la cour suprême du cinoche, nous sommes de simples blogueurs ciné, des amateurs, des passionnés. Nous laisserons toujours notre porte entrouverte à notre ami Schumi, que nous ne pourrons définitivement jamais traiter comme un réalisateur lambda. Qui plus est, celui que nous considérons comme un compatriote parce qu'il est natif de Pondichery ne nous rend guère la tâche facile. Comment ignorer qui se tient, avec fermeté et élégance, derrière la caméra quand nous regardons Old, son dernier bébé ? Il ne nous le rappelle à chaque instant ! Il n'y a pas un seul foutu plan susceptible de nous en faire douter. Avec toute sa verve et sa folie retrouvées, le cinéaste ose strictement tout, et c'est à ça qu'on le reconnaît ! En deux minutes, on trouve là-dedans davantage d'idées de mise en scène que dans toute la filmographie de bien des tocards portés aux nues par les médias (je ne citerai pas de nom pour ne froisser personne, ne pas entrer dans des polémiques inutiles et parce que ce billet veut véhiculer des ondes positives). Old est un véritable abécédaire de tout ce que l'on peut faire ou non avec une caméra, pour le meilleur et pour le pire. Les idées de Schumi ne sont pas toutes géniales, loin de là, et l'on peut regretter qu'il n'en ait pas remisé quelques-unes au placard. Schumi se fait plaisir, d'abord à lui, et fait de cette petite plage isolée, où sont coincés des vacanciers dont le vieillissement s'accélère, le théâtre de ses petites expérimentations. Il faut les supporter. C'est peut-être ainsi que le réalisateur de Sixième Sens a voulu faire sien le roman graphique francophone dont son scénario est l'adaptation.



 
 
Des plans aux cadrages saugrenus et à la mise au point changeante, des panoramiques interminables, rappelant le défilement des cases d'une bande dessinée, des effets visuels plus ou moins osés et heureux, avec fondus enchaînés déchaînés sursignifiants, j'en passe et des meilleurs... Les idées de Schumi se multiplient sans temps mort, enfilées comme les perles d'un collier étouffant. C'est qu'il faut savoir le suivre dans ses délires, cet homme-là, il doit carburer à la spiruline Hélica. Cela demande patience et indulgence. Pour nous, c'est facile, mais le spectateur lambda aura tôt fait de lui tomber sur le nez. Ça peut se piger... D'autant plus que, depuis ses débuts fracassants, et si riches en retournements de situations, Schumi semble systématiquement attendu au tournant par un public armé jusqu'aux dents. Old n'a pas été épargné. Beaucoup ont d'ailleurs critiqué un twist qui serait un peu débile et trop grossièrement amené... Cela paraît assez sévère tant on devine facilement de quoi il en retourne. Les révélations finales, si l'on peut appeler ça comme ça, n'invitent nullement à revoir l'ensemble sous un autre angle. Il s'agit de la conclusion somme toute logique d'un film certes très audacieux dans sa forme mais dont le scénario simple et malicieux s'apparenterait davantage à celui d'un épisode de La Quatrième Dimension voire à celui d'un film de SF ou d'horreur des années 50. On peut d'ailleurs regretter que Old n'en approche pas la durée... Il n'est pas particulièrement long mais il est rendu peu digeste par un rythme quasi hystérique, à partir du moment où il se transforme en huis clos à ciel ouvert, et une succession de péripéties qui finissent par nous perdre et nous lasser. Nous aussi, on prend un coup de vieux ! Nul doute que ce film-là aurait bien mieux fonctionné sur un format plus court, plus resserré, qui aurait fait passer le côté un brin mécanique de la dernière partie. Admettons-le, elle n'est pas la plus réussie. D'une certaine manière, Schumi semble lui aussi prisonnier des films qui l'ont porté au sommet du box office, sa mise en scène cherche trop superficiellement à donner un impact fort à un final roublard, ce qui a pour conséquence naturelle d'attirer les foudres de ses détracteurs...



 
 
Comme à son habitude, Schumi nous tend donc une stère de bâtons pour se faire défoncer. Et à la fois, on ne peut s'empêcher de garder une affection immense pour lui, de toujours croire en lui, d'espérer que le meilleur est encore pour la suite, quand bien même le temps passe et qu'il vieillit, lui aussi, même si ça ne se voit pas du tout... A ce propos, il apparaît de nouveau dans son propre film, dans un rôle qui en dit long puisqu'il est le salarié de l'hôtel qui amène à la plage et surveille à la jumelle la troupe de vacanciers. Le réalisateur-acteur a toujours autant de charme et conserve cette allure juvénile d'éternelle promesse, toujours aussi élégant, le regard brillant de malice sous ses jolies bouclettes noir de jais. Sur son torse svelte d'homme mûr qui prend soin de lui, fait attention à sa santé, contrôle intelligemment son alimentation et pratique une activité sportive régulière, tombe un polo qui le sied à merveille – il faut dire qu'un rien l'habille – dont la couleur, le violet, met en valeur son teint exotique. Il y aurait d'ailleurs une thèse entière à écrire sur la signification de ce champ chromatique, auparavant associé au génie du mal incarné par Samuel L. Jackson dans Incassable et ses deux suites, dans le cinéma de Schumi, mais ça n'est pas moi qui m'y collerai ! Cette nouvelle apparition nous rappelle que l'on a tendance à négliger le talent d'acteur de Schumi... Tout est juste dans ce qu'il dit et fait durant ses trop rares minutes à l'écran. Il est comme un poisson dans l'eau aussi bien devant que derrière la caméra. Ses déplacements, ses intonations, ses postures, ses attitudes... on sent que tout correspond très exactement aux souhaits du metteur en scène. Nous sommes sous le charme... Et nous aurions aimé nous emballer plus complètement pour Old, mais les gros et lourds défauts du film, dont semblent presque conscients certains acteurs aux abois, ne sont que trop flagrants. Cela nous rappelle que Schumi est un paradoxe à lui seul. Il nous complique la tâche tout en la rendant extrêmement aisée : avec cette gentillesse et cette douceur qui le caractérisent, il nous offre la critique de son propre film sur un plateau. On appelle ça un gentleman
 
 
Old de M. Night Shyamalan avec Gael García Bernal, Vicky Krieps et Thomasin McKenzie (2021)

25 janvier 2020

Wildlife - Une saison ardente

Wildlife est le premier film derrière la caméra de Paul Dano, si l'on met de côté tous ceux auxquels il n'a pas participé mais pendant les tournages desquels il se situait physiquement derrière le champ couvert par l'objectif. Pour sa première réalisation en tant que réalisateur, l'acteur de 34 ans s'attaque à une adaptation de l'écrivain Richard Ford : le récit d'une dislocation familiale dans le Montana des sixties, vue à travers les yeux d'un ado (Ed Oxenbould) amené à grandir d'un seul coup en observant ses parents se défaire (Jake Gyllenhaal et Carey Mulligan). Après avoir perdu son job, le papa s'en va combattre le feu pour gagner quelques dollars tandis que la maman essaie de s'en sortir en solo, quitte à se résoudre à séduire un vieux type répugnant mais plein aux as...




Paul Dano nous raconte tout ça en prenant son temps, en s'appliquant autant qu'il peut, et en laissant une belle place à ses trois personnages, campés par des acteurs animés du même souci de bien faire. Le tout donne quelque chose de pas désagréable, certes, mais qui manque clairement d'un peu de vie, de souffle. La mise en scène de Paul Dano est très soignée, mais peut-être trop, coincée dans une volonté de joliment faire qui laisse peu de place à l'inattendu. Vraisemblablement désireux de rappeler les fameuses toiles d'Edward Hopper, le jeune cinéaste nous propose toutefois quelques images agréables à la vue. En outre, on peut aussi saluer l'attention qu'il porte aux regards, aux interactions invisibles entre ses acteurs. C'est par là que passe l'essentiel de ce qui se joue entre eux, notamment entre le père et son fils, une relation délicatement dépeinte, qui échappe aux stéréotypes redoutés. Il y a une douceur plaisante et palpable entre les deux êtres. Mais si Jake Gyllenhaal et Ed Oxenbould (une drôle de tronche un peu lunaire, déjà croisée chez Shyamalan dans The Visit) font le taff, il y en a une qui brille tout particulièrement : la maman, Carey Mulligan.




Il y a presque dix ans (ça ne me rajeunit pas), je vous en faisais l'éloge pour son charme mutin et son jeu au poil dans le pourtant médiocre Never Let Me Go. Je prédisais un bel avenir à cette actrice désormais âgée de 34 ans et qui a, depuis, fait des choix plutôt honorables si on la compare à ses semblables : elle n'est jamais apparue dans des blockbusters merdiques, préférant tourner pour des cinéastes plus ou moins appréciés par ici (les frères Coen, NWR, Steve McQueen, Thomas Vinterberg, Baz Lhurmann...), n'atteignant pas cependant le niveau de reconnaissance que l'on pouvait imaginer. Elle est le grand atout de Wildlife, son principal intérêt, celle qui parvient justement à animer un brin les images trop léchées de son réalisateur. Quelques jours après avoir vu Wildlife, on se souvient de son personnage et non du film à proprement parler. D'un physique changeant, pouvant tour à tour se montrer fragile ou supérieure, d'une beauté intimidante ou d'une mesquinerie la rendant disgracieuse, elle focalise l'attention du spectateur en quête d'énergie tout au long de ce récit pas désagréable mais trop atone. Carey Mulligan est un plaisir à voir évoluer là-dedans, elle est la grande attraction d'un premier film avec lequel nous ferons, grâce à elle, preuve d'indulgence. 


Wildlife - Une saison ardente de Paul Dano avec Carey Mulligan, Ed Oxenbould et Jake Gyllenhaal (2018)

2 octobre 2018

Upgrade

Leigh Whannell était surtout connu jusqu'à présent comme le co-scénariste régulier de James Wan, notamment pour le premier Saw et la saga Insidious, dont il a signé le troisième chapitre. Il nous livre ici son premier long métrage original en tant que réalisateur et scénariste. Upgrade est également une nouvelle production Blumhouse (Get Out, Split...), une société en plein boom spécialisée dans le cinéma de genre et les films à petit budget dont le contrôle artistique est laissé aux cinéastes. Malgré quelques franchises sans grand intérêt mais très lucratives, force est de reconnaître que l'on doit à Blumhouse un dynamisme appréciable pour le genre et quelques titres de qualité qui lui permettent à présent de jouir d'une certaine crédibilité artistique, parmi lesquels ceux qui ont permis la résurrection de notre ami Shyamalan. En réalisant ce "vigilante film" de science-fiction, teinté d'horreur et d'humour, Leigh Whannell s'inscrit quant à lui dans la pure série b pleinement assumée et vise le plaisir du spectateur avant tout. Bonne surprise : le cinéaste réussit plutôt bien dans sa noble entreprise.





On suit donc la vengeance de Grey, un homme dévasté devenu tétraplégique suite à une agression terrible et gratuite lors de laquelle il a dû assister, impuissant, au meurtre de sa femme. Il est accompagné dans son désir de justice par une puce implantée au sommet de sa moelle épinière, la dernière innovation en matière d'intelligence artificielle, qui lui permet de retrouver l'usage de son corps et même d'exploiter toutes ses capacités en contrôlant chacun de ses gestes, au point de le transformer en une sorte de robot inarrêtable. Autre détail, et non des moindres, cette intelligence artificielle, prénommée Stem, s'avère assez causante et se met à dialoguer avec le héros, qui est le seul à pouvoir l'entendre. Ces dialogues intérieurs et les décalages qui les caractérisent offrent les quelques moments plutôt amusants de ce film dont le premier objectif, atteint haut la main, est donc de nous divertir.





Le scénario d'Upgrade pourrait être l'origin story réussie d'un nouveau super-héros (ou super-vilain...) au sombre background ou l'adaptation d'un comic book méconnu avec ce personnage mi-humain mi-machine doté de capacités exceptionnelles, assoiffé de vengeance ou de pouvoir et évoluant dans un monde cyberpunk mal famé où les truands dissimulent des armes à feux dans leur chair. On pense aussi inévitablement au Robocop de Paul Verhoeven, ne serait-ce que pour la scène traumatique initiale qui précède la transformation du héros, mettant en scène une bande de malfrats cruels et sans pitié. Cette histoire est en tout cas un solide prétexte à quelques scènes d'action plaisantes (on regrettera juste une poursuite en voiture assez molle), et l'ensemble est mené à un rythme soutenu qui fait que l'on ne s'ennuie jamais. Dans un contexte peu évident, Logan Marshall-Green, longtemps réduit à ce statut ingrat de Tom Hardy du pauvre pour leur ressemblance physique troublante, prouve qu'il vaut bien mieux que ça et qu'il a les épaules assez solides pour porter de tels films. L'acteur ressort en effet comme l'un des grands gagnants du projet.





L'univers futuriste cohérent et malin dans lequel nous plonge d'emblée Leigh Whannell et la très bonne allure générale d'un film qui ne paraît jamais fauché participent très largement à nous rendre Upgrade immédiatement sympathique. Car le plus grand mérite du réalisateur australien est d'avoir pondu un film de science-fiction qui, malgré son budget de 5 millions de dollars, n'a rien à envier aux plus gros blockbusters actuels, bien au contraire. C'en est même surprenant. On croit sans souci à ce futur indéfini que l'on se plaît à découvrir, dans lequel l'assistance permanente de l'intelligence artificielle, de la robotisation et autres drones de surveillance ont pris une place prépondérante. On retrouve là-dedans quelques idées toutes simples mais bien trouvées comme la disparition des claviers d'ordinateurs, ceux-ci enregistrant et exécutant ce qu'on leur dit oralement. Bien que la réflexion sur l'IA n'atteigne pas non plus une grande profondeur philosophique, l'aspect très séduisant de cette pourtant modeste production nous permet d'être indulgent à l'égard de son scénario simple et ludique dont la conclusion s'avère peut-être un peu trop prévisible. On pardonne également les petites incohérences d'une histoire qui s'annonce comme divertissante avant tout et invite à ne pas chercher la petite bête.





On sort donc d'Upgrade assez amusé, l'humeur au beau fixe, en bref, dans cet état caractéristique après la vision d'une bonne petite série b, un terme qui n'a ici rien de péjoratif, mais qui définit bien une œuvre comme celle-ci, faite avec le cœur et une ambition réelle mais mesurée, consciente de ses limites et portée par de nobles objectifs, comme on aimerait vraiment en voir plus souvent. On espère une suite du même acabit et on est heureux de désormais compter Leigh Whannell parmi les nouveaux cinéastes spécialisés dans le genre digne de respect, au contraire de son ancien acolyte James Wan, dont les films gagneraient sans doute à être animés par la même humilité, toujours source de bienveillance chez le spectateur aguerri.


Upgrade de Leigh Whannell avec Logan Marshall-Green, Melanie Vallejo et Betty Gabriel (2018)

22 juillet 2018

Sixième Sens

On s'attaque à un morcif en tapant ce film. Dès le premier plan, on était dedans. Souvenez-vous. Mais souvenez-vous ! Vous vous souvenez ? Manoj Might N. Nelluaty Night Schumi Netanyahou Shyamalan allume son premier chef d’œuvre avec une ampoule qui s'éclaire, très lentement. On est chopé... Seul regret : elle n'est pas à économie d'énergie. Si Schumi n'était pas éco-citoyen dès son premier film à succès, il faisait déjà preuve d'un art poétique flagrant et d'une vraie capacité à situer son film dans le domaine fantastique en un plan fulgurant, un plan parfait. Un conteur hors de pair était né. Cette ampoule annonce la couleur : la vérité se fera jour, tout doucement, soyez patients, qui éclairera le film d'une lumière artificielle toute neuve. 




Bruce Willis s'est refait la cerise grâce à tonton Schum. Après Pulp Fiction, Die Hard 3, L'Armée des 12 linges et une infâme saloperie comme Le Cinquième élément, la star interplanétaire des années 80 et 90 était sur le toit de l'Olympe et ne pouvait que redescendre. Willis vivait une fin de siècle et de règne difficile quand Nellyatu vint frapper à sa porte avec un scénario dont il avait écrit le rôle principal en pensant à lui. Choix ma foi étonnant que de pointer du doigt le policier du monde pour camper un pédopsychiatre obséquieux. Mais choix payant. Et Willis l'avait flairé d'entrée, acceptant un cachet misérable tout en ajoutant une petite ligne au contrat, assez novatrice pour l'époque, réclamant 50% des recettes mondiales.




Bruce Willis avait saisi avant tout le monde que ce film attirerait chaque proie au minimum deux fois en salle. Une fois pour la découverte, une fois pour revoir le film en connaissant le fin mot, sous une nouvelle lumière (cf. notre premier paragraphe, éclairant), voire une troisième fois pour les débiles qui n'avaient rien pigé les deux premières. L'acteur tablait sur 5 millions de gain, il en reçut 350. Trois cent cinquante millions de dollars de bénéf pour le divin chauve... Il vit encore dessus. Une rente du diable. Sans parler de l'amitié à vie que ce deal scella entre l'acteur et son metteur en scène. Aujourd'hui encore, à chaque fois qu'ils se croisent (et c'est fréquent ces temps-ci, car Glass est sur les rails !), Willis ne peut s'empêcher de lancer à Schumi : "Je t'en dois une belle !" ("I owe you shit" en anglais).




Avec ce petit bijou du cinéma bis, qui réserve de vrais moments de trouille (de quoi se chier dessus une paire de fois), le monde entier découvrit Manoj Nellyatu Shyamalan et ne s'en remit pas. Nous concernant, rien de neuf à l'horizon, puisque nous suivions sa carrière depuis Praying with anger, un moyen métrage d'une maturité folle qui nous scia l'anus. Impression confortée par Wide awake, qui demeure pour nous le vrai film breakthrough du poète de Pondichéry puisqu'il nous a littéralement perforé le fion : un film d'une naïveté déconcertante mais bouleversante en ces temps où il est de bon ton de cacher ses sentiments. Toutefois nous comprenons que Sixth sense ait explosé le box office et propulsé Schumi sur d'autres cieux, faisant de lui l'égal de Neil Armstrong, premier canidé russe à toucher la lune. En effet, le twist final a de quoi nous prolonger la raie. A vrai dire, la première fois qu'on a vu le film, en salle, on n'a rien pigé. C'est dans la voiture, en causant avec un grand frère un tout petit peu moins con, que la lumière s'est allumée, à l'image de l'ampoule inaugurale. Depuis, elle a parfois manqué de peps, mais elle ne s'est jamais tout à fait éteinte, et Schumi est aujourd'hui affairé à renouer avec le jour.


Sixième sens de M. Night Shyamalan avec Bruce Willis et Haley Joel Osment (1999)

20 juillet 2018

Split

Comme tout fan de Schumi, moi, l'être bicéphale aux commandes de ce blog cinéphile, j'attendais Split la bave aux lèvres. Quand j'ai croisé l'affiche format A3 dans les couloirs du métro, j'ai dû changer de froc. Rappel de la tagline du film : « Kevin a 23 personnalités, la 24ème est sur le point de toutes les déglinguer ». Cette accroche m'a laissé croire un instant que Schumi avait signé un biopic de ma bête noire du collège : Kevin Chapelet. Ce mec-là avait au minimum 18 personnalités, et 17 d'entre elles m'avaient choisi comme cible et me frappaient sur la gueule à la récré. L'autre, la 18ème, venait s'excuser, une fois tous les 36 du mois. Aussitôt le "pardon" proféré, retour à la 1ère personnalité qui dirigeait mon regard de chien battu (en m'attrapant par la nuque) vers ses doigts réunis en forme de cercle avant de marquer d'un X l'emplacement, sur mon épaule de verre, puis de m'atomiser l'os du bras pour finalement l'essuyer d'un revers de la main. Alors, la 2ème personnalité de Chapelet de prendre le relai et de me faire ce qu'on appelle au Japon une "olive" (mais sans les vêtements), autrement dit de m'enfiler un poing directement dans le rectum. Mais assez parlé de Chapelet. Je n'aime pas la nostalgie, les gens qui n'arrêtent pas de ressasser les années bahut. Je sais déjà que je ne dormirai pas ce soir. Je viens de faire une croix sur ma nuit (et donc ma journée de demain).




Avouons-le tout net, on n'a pas été plus emballés que ça par 98% Split, qui se laisse regarder mais qui devenait décevant crescendo. Au point que, dix minutes avant la fin, l'un de nous deux avait une main sur le bigophone pour appeler directement Schumi afin de lui demander quelques explications. C'était sans compter sur sa malice habituelle, son espièglerie coutumière, ses facéties de maestro, y compris face à un tribunal très remonté après un délit cinématographique comme After Earth (tel Zizou effaçant deux brésiliens de plus, quitte à revenir sur ses pas, vers son but, alors que la cage adverse était vide, juste histoire de la leur faire "à l'envers"). Bref, nous n'en menions pas large mais c'était sans compter sur ce one perfect shot quasi-final, qu'annonçait une bribe de mélodie bien connue, deux ou trois accords mineurs plaqués par un James Newton Howard Of The Best Sountrack jusqu'alors endormi, ces notes de crécelle venues pincer une corde sensible au plus profond de nos petits cœurs. Plusieurs témoignages concordent : 9 spectateurs sur 10 de Split, parmi ceux qui jusque là n'en avaient selon leurs propres termes "rien à branler du film", se sont mis à twerker sur leur fauteuil en entendant ces accords immédiatement reconnaissables, parmi les plus dansants du nouveau millénaire.




Quinze ans qu'on attendait ça. La moitié d'une vie. Un quart de siècle à attendre, assis dans une chambre noire, la suite d'Incassable, le meilleur film des années 00s loin devant Mulholland Drive. En opérant ce travelling simple, avant puis arrière, sur une télévision puis vers le comptoir d'un bar où se trouve attablé, coudes sur le zinc, le bellissime et désormais trop rare (à moins d'aimer les films à la merde) Bruce Willis, le bienaimé Schumi rattrape 1h50 de stress (pour le spectateur). Le secret de cette scène est qu'elle a été filmée avec une caméra légère, une Arriflex, sans blimp, manœuvrée par un directeur de la photo et un metteur en scène vissés au combo (venu remplacer pour les besoins du tournage la tireuse à bière Perferkdraft du troquet). Il y avait mille et une façons de tourner cette scène. Schumi, du haut de sa grande sagesse bouddhiste, a choisi la seule qui vaille. C'est plus qu'un twist, c'est plus qu'un caméo, c'est un nœud gordien dans notre estomac et une boucle de bouclée dans l'univers cinéphage. C'est un pied de nez adressé à tous ces films qui s'échinent à réunir des super-héros de pacotille sur fond vert en alignant des milliards de dollars et qui n'arrivent pourtant à créer aucune émotion, aucune excitation. Contrepied parfait pour Schumi, à qui il suffit de nous montrer, dix secondes durant, Bruce Willis sifflotant un kefta vêtu de son bleu de travail floqué "Dunn" pour nous la coller à la glotte dans un bruit sec : "tak".




C'est la première fois qu'on trace des croix sur un calendrier, jour après jour... Une fois la croix tracée, on attend sagement minuit pour pouvoir en tracer une nouvelle au compas, la conscience tranquille, assurés qu'un jour de moins nous sépare de la sortie future de Glass, qui réunira donc Bruce Willis, Samuel L. Jackson, James McAvoy et Anya Taylor‑Joy. Mais qui réunira surtout Félix, Rémi, He, Me, Myself, Yourself and Yours devant un écran de ciné, plus excités que le jour de la sortie de Mrs Doubtfire, et c'est pas peu dire (on était comme des fous !). C'est la première fois qu'on compte les jours comme ça. Si on oublie notre séjour en taule. Comment supporter l'attente ? 142 pages de script. 2h04 de métrage. 19/01/19. 19/01/19. 19/01/19. On a le temps de crever trois fois d'ici là. Surtout sous Macron. Mais on y croit. On compte les jours. La scène finale de Split, c'était les 5 meilleures minutes qu'on aura vécues en 2017. C'était le beau message d'un ami qui, maintenant qu'il va mieux, nous affirme qu'il est désormais prêt à honorer de vieilles promesses. Merci Schumi.


Split de M. Night Shyamalan avec Anya Taylor‑Joy, James McAvoy et Betty Buckley (2017)

3 juillet 2018

Hérédité

J'espérais participer à l'enthousiasme ambiant autour du premier long métrage du jeune Ari Aster (31 ans), considéré par beaucoup d'observateurs comme le meilleur film d'horreur sorti depuis des lustres. Hélas, je vous le dit tout net : malgré toutes mes bonnes intentions, je n'ai pas vraiment accroché, c'est comme ça, je n'y peux rien. Je suis peut-être "passé à côté", j'ai trouvé ça plus proche des Conjuring, Insidious, Ouija et compagnie que des grands classiques de l'horreur auxquels les critiques les plus enflammées le rapprochent volontiers. A l'image des films signés James Wan, Hérédité tutoie régulièrement le grotesque, le ridicule, le grand guignol et même parfois la parodie. Plus gênant encore, il échoue 9 fois sur 10 à faire peur malgré la débauche de moyens déployés à cette fin. Bien sûr, la peur ressentie devant un film est toujours très subjective et il s'agit là de mon ressenti personnel : le fait est que j'ai systématiquement baillé devant les scènes qui se veulent les plus tendues.




A la réflexion, lorsqu'on s'interroge plus profondément sur cet accueil dithyrambique, on en vient à se dire que Hérédité a peut-être effectivement un petit quelque chose bien à lui : un grain de folie, une certaine allure, et cela suffit à le faire sortir du lot. En mélangeant différentes terreurs, de la plus insidieuse et banale à la plus extraordinaire et surnaturelle, en jouant sur plusieurs tableaux pour mieux nous paumer, Ari Aster confère à son film une bizarrerie pas totalement inintéressante. En dehors de cela et de quelques plans particulièrement inspirés (comme Toni Collette qui paraît marcher sur le plafond avant que l'image ne se renverse), j'ai plus de mal à trouver de vraies grandes qualités à cette première œuvre assez confuse, beaucoup trop tarabiscotée et tordue pour emporter mon adhésion. C'est d'ailleurs une triste tendance actuelle : c'est en inventant des histoires toujours plus alambiquées que les auteurs de bobines horrifiques essaient de trouver de l'originalité ; en vain, le salut du genre passant plus souvent par la simplicité et l'économie de moyens.




Hérédité se veut à la fois une tragédie familiale hantée par les fantômes du passé et un pur film de trouille où le surnaturel est au rendez-vous, convoqué à grands renforts de séances de spiritisme et de sorcellerie. On nage quelque part entre Shyamalan et Polanski, mais à quelques lieues en-dessous... Le film s'ouvre sur l'enterrement de la grand-mère, un personnage au rôle central, au cœur de toutes les tensions, dont la menace planera sur toute la famille et tout particulièrement sur sa fille, incarnée par Toni Collette, une maman psychologiquement éreintée, qui devra ensuite gérer une gamine (l'étrange Milly Shapiro) au comportement de plus en plus inquiétant. Des signes ne présageant rien de bon et des événements alarmants se multiplient jusqu'à ce qu'un drame terrible ne vienne encore davantage perturber tout ce beau monde et tout dérégler définitivement, à commencer par l'aîné (Alex Wolff).




Le deuil, les maladies mentales et la culpabilité des parents et des aînés sont des thèmes lourds que le jeune Ari Aster choisit toujours d'aborder de manière très frontale. Cela dérange parfois un chouïa, mais la barque paraît un poil trop chargée pour réellement faire effet. Le malaise ne pointe que très timidement, la peur est trop attendue et appuyée, par la musique de Colin Stetson notamment, pour opérer. Paradoxalement, c'est quand Ari Aster se lâche pour de bon qu'il parvient à trouver un ton plus singulier et réussit à faire relever les yeux. Le cinéaste multiplie alors les effets, quitte à convoquer tous les poncifs du genre, des personnages en lévitation aux rêves emboîtés en passant par les combustions spontanées et les insectes invasifs, pour un déluge d'horreur assez réjouissant. La toute fin du film, bien que grotesque, est sans doute la partie la plus sympathique. On regretterait presque qu'il s'arrête là et n'aille pas plus loin dans le n'importe quoi pseudo-religieux et sectaire, thème très à la mode. On verra ce qu'Aster fera par la suite, il pourrait s'agir d'une première œuvre brouillonne mais annonciatrice de belles choses à venir...




Mis sur la touche par le scénario fourre-tout et approximatif d'Ari Aster, je suis resté très extérieur à l'histoire et aux situations dépeintes, au point de les tourner en dérision et d'imaginer l'humour qui pourrait en découler si certaines d'entre elles étaient poussées à peine un peu plus loin. Ça n'était pas une manière instinctive de me protéger face à la terreur, oh que non ; et mon éthique de blogueur ciné m'oblige à présent à vous prévenir du nombre considérable de spoilers qui vont suivre. Je n'ai pas cru en ces personnages si torturés. Je n'ai pas vu un seul instant l'affection que pouvait porter le grand frère pour sa sœur, je n'ai donc pas compris son mal-être suite à la mort tragique de la petite, ni la détresse de sa mère. Rien à fiche ! D'ailleurs, cette gamine chelou à tendance sociopathe, sosie dégénéré du Kenny de South Park avec son haut à capuche qui en a poussé plus d'un à associer Ari Aster à Nicholas Roeg (on peut effectivement penser à la chose en imper rouge de Don't Look Now) : n'aurait-on pas déjà vu ça environ des milliards de fois ? Certes, aucun enfant démoniaque du cinéma fantastique n'a jamais produit des bruits de bouche si ridicules, mais s'agit-il vraiment là d'une nouveauté que l'on attendait tous ? Pas sûr... Il y a là-dedans de nombreux éléments qui prêtent à rire quand ils devraient foutre les chocottes ou déranger, c'est bien dommage. 




Revenons sur ce qui est à l'évidence la scène-clé du film : le fameux accident de voiture, choc traumatique qui fera définitivement basculer la mère dans la folie. A la demande de la matriarche, le grand frère emmène donc sa sœur flippante à une soirée de lycéens. Là-bas, la petite s'emmerde sec et choisit de noyer son ennui dans la bouffe. Elle s'attaque ainsi à un brownie particulièrement appétissant, alors qu'il nous a bien été indiqué auparavant, et assez lourdement, que la gosse est allergique aux fruits à coque. Pendant ce temps, le reuf fume de la ganja à grandes bouffées et essaie de choper une meuf qui le fascine (assez mignonne, j'avoue), jusqu'à ce que la gamine, n'arrivant plus à respirer, déboule dans la piaule, en pleine crise ! Ni une ni deux, le grand frère doit la rapatrier fissa à l'hosto le plus proche : il prend la caisse, pied au plancher, puis fait une embardée terrible pour éviter un renard (ou une biche ? un truc orange en tout cas) qui piquait un roupillon au beau milieu de la route (classique). A l'arrière, la gosse avait baissé sa vitre pour passer toute sa tronche par la fenêtre et ainsi essayer de trouver un peu d'air. Dans la panique, le conducteur novice ne peut éviter un grand poteau électrique, celui-là même où l'on avait pu apercevoir, à l'aller, un symbole occulte gravé dans le bois. Le véhicule frôle et heurte à pleine vitesse le pylône, par côté, ce qui provoque la décapitation instantanée de la gamine !




Il faut à présent saluer tout le talent d'Ari Aster. Celui-ci choisit, à ce moment fatidique, de ne rien nous monter, laissant faire tout le travail à notre imagination, qui carbure à plein tube, et c'est encore plus horrible. On devine simplement ce qu'il s'est passé, dans le noir complet de cette nuit maudite et la soudaineté terrible de l'accident. On se construit alors l'image la plus marquante du film. Une image qu'on ne voit pas, à l'instar du fameux bébé de Rosemary, chez Roman Polanski. On pense seulement à ce corps coupé en deux, la plus grande partie gisant sur la banquette arrière, l'autre bout ayant disparu dans l'inconnu, et c'est réellement dérangeant. Pour cette scène, j'adresse mes plus sincères félicitations à Ari Aster. Il réussit haut la main sa scène-clé ! 




Mais ce qu'il y a d'encore plus étonnant, c'est bien la réaction du conducteur sous influence, le grand frère pas tout à fait irréprochable sur ce coup-là. Bagnole à l'arrêt, il reste enfoncé dans son siège, les mains collées au volant. Il regarde à peine dans le rétro et la caméra épouse ce timide mouvement oculaire, avant de s'arrêter pour ne rien dévoiler et nous permettre de créer le reste. Puis il fixe le sombre horizon, droit devant lui, le regard ahuri, pendant de longues secondes, et finit par dire tout haut "Tout va bien... Tout va bien". Après ça, il reprend la route et rentre à la maison familiale, se gare tranquillement devant la porte du garage, puis monte se coucher dans sa chambre, tête basse. Le spectateur est alors très déconcerté. Ce n'est qu'au petit matin, quand on devine la maman s'en aller prendre la voiture et que son cri d'horreur lointain perce le silence matinal, tandis que la caméra continue de nous montrer le visage impassible du frère, que l'on réalise encore un peu plus la scène de la veille. Terrible, non ? On ignore les réactions que l'on peut avoir dans de telles circonstances, et je n'ai jamais vécu de drames approchant, même lors du décès tragi-comique de mon chat Toxic, mais l'attitude du frère ne manque pas d'interroger. On tient là un gars qui décapite sa propre sœur en roulant comme un con puis laisse le corps, ou ce qu'il en reste, dans la bagnole et s'en va au lit se coucher !




Un autre moment plus drôle mais moins réussi survient quand la très perturbée Toni Collette raconte ses crises de somnambulisme à sa nouvelle meilleure amie (qui s'avérera être possédée par l'esprit démoniaque de sa défunte mère !). Quand Toni Collette traverse une période sans, elle ne fait pas semblant, elle ne se contente pas de se balader en pyjus dans son immense baraque et de mettre des coussins dans le frigo. Non non non. C'est un peu plus tendu. Une nuit, elle est sortie de son somnambulisme dans la chambre de ses deux enfants : elle les avait aspergés d'essence et tenait un briquet dans la main. Les deux gosses se sont alors réveillés en pleine panique. Et Collette de préciser à son amie "Le timing n'était pas bon, c'était une période assez mauvaise avec mon fils, on ne s'entendait pas." En effet, je pense qu'une autre nuit, ça serait beaucoup mieux passé ! Se faire arroser de gasoil et menacer d'être brûlé vif par sa propre mère, il y a pour cela des nuits mieux choisies que d'autres... "Cette nuit j'suis partant M'Man, fous-moi le feu, allume-moi !". Non mais tu parles d'un dialogue à la con je vous jure ! Ari Aster aurait dû relire ce passage-là...




Bref, Hérédité, dont le titre sonne assez mal, m'a parfois laissé sur le carreau. Ceci dit, je n'ai peut-être pas pigé toutes les subtilités du script... Il s'agit grosso mierdo d'une histoire de démon, de sorcellerie et de spiritisme, pas beaucoup plus maligne que celles des films cités dans mon premier paragraphe. Une sorte de malédiction qui se transmet par la mère dans une famille déjà pas piquée des vers (la grand-mère avait l'air peu commode et plus branchée magie noire que mots croisés). Ensuite, c'est autour de la gamine d'être en quelque sorte possédée. On apprend à la toute fin que c'est l'esprit de Paimon qui fait ses siennes, un des huit ou neuf Démons de l'Enfer. Ça rend les gens pas bien, peu clairs. La preuve : la petite à la tronche inquiétante tue des oiseaux par télékinésie puis coupe leurs têtes avec des ciseaux, ce qui ne se fait pas. On a tous eu des jeux d'enfants un peu borderline, mais même moi, je n'étais jamais allé jusque là, je me contentais de tailler les poils de mes chats, pour leur faire des coupes iroquoises du meilleur effet.




On comprend aussi, lors d'ultimes minutes particulièrement riches en enseignements, que le démon convoitait le corps, naturellement plus fort, du frère aîné, car c'est un mâle, et le démon préfère les hommes (il s'était planté en intégrant la p'tite sœur d'emblée, con de Paimon !). Entre temps, il est surtout passé par Toni Collette, complètement ingérable du début à la fin, parfois bluffante dans son jeu d'actrice, le reste du temps proche du ridicule. Tout cela sous les yeux d'un Gabriel Byrne bien lugubre et fantomatique, qui doit bien se demander dans quelle famille il a foutu les pieds et ne fait que réclamer à ses gosses pendant tout le film qu'ils ôtent leurs godasses une fois entrés ! Hérédité est bien un film de son époque, l'horreur #MeToo : le patriarche ne sert à rien et fait presque pitié, ce sont les femmes complètement timbrées qui mènent la danse ! On ressort de là en ayant appris un brin de spiritisme, mais rien de neuf à vrai dire. Il existe des mots magiques pour invoquer les esprits mais je ne les ai pas tous retenus. Chawarma, Prorata, Niktou, des trucs comme ça... Dommage, j'aurais pu tester à la maison, il suffit d'un verre cylindrique et d'une bougie ! En attendant, et malgré l'état mitigé dans lequel me laisse son premier long métrage, je donne tout de même rendez-vous à Ari Aster pour le suivant.


Hérédité d'Ari Aster avec Toni Colette, Milly Shapiro, Alex Wolff et Gabriel Byrne (2018)