18 août 2017

Que Dios Nos Perdone

Madrid, été 2011. Sous une chaleur écrasante et dans une ville en pleine effervescence, deux flics que presque tout oppose enquêtent sur une série de viols et de meurtres de vieilles femmes isolées. Ils comprendront rapidement qu'ils ont affaire à un serial killer au profil bien particulier. Une véritable traque s'engage alors dans des rues agitées, théâtre de manifestations contre la crise et de la visite du pape : un contexte qui permet au tueur d'agir dans l'anonymat, loin du regard des médias. Le jeune cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen plante rapidement le décor et suit au plus près, souvent caméra à l'épaule, l'enquête des deux flics, réussissant en quelques minutes à mettre en place une atmosphère singulière et à nous tenir en haleine. Les deux personnages principaux sont eux aussi très vite caractérisés et bien campés par un duo d'acteurs irréprochables, à commencer par Antonio de la Torre, dans la peau d'un flic bègue solitaire, très doué mais manquant cruellement d'assurance. A ses côtés, le charismatique Roberto Alamo, récompensé d'un Goya pour sa prestation et déjà croisé chez Pedro Almodovar dans La Piel que Habito, incarne une brute épaisse capable de coups de sang imprévisibles, à la vie familiale tendue.





Les deux hommes sont très différents mais doivent collaborer, ils n'ont en commun que leur détermination à arrêter coûte que coûte le tueur avant qu'il ne commette un nouveau crime. Nous espérons longtemps que les deux personnages se rapprochent et finissent par tisser des liens d'amitié, en vain. Seule une estime mutuelle parviendra tout juste à poindre progressivement au cours de l'enquête. Le quotidien des deux hommes, leurs vies non-professionnelles, leurs déboires amoureux et leurs failles personnelles, qui les rapprochent de celui qu'ils pourchassent, nous sont dépeints en détails. Rodrigo Sorogoyen a peut-être le tort d'avoir un peu trop chargé la barque, avec ces portraits ambigus et terriblement noirs de ces deux hommes malheureux, sur la corde raide, sacrifiant leurs vies pour leur boulot. Mais, malgré un léger manque de finesse dans ces traits, il faut reconnaître une réelle efficacité dans la mise en place de ces personnages et dans la conduite du récit.





On prend un vrai plaisir à suivre leur enquête, un plaisir familier, que l'on reconnaît assez tôt, mais auquel nous goûtons trop rarement ces temps-ci. Ce plaisir tout simple que l'on peut prendre devant un polar très efficace, haletant et ma foi plutôt habile. Rodrigo Sorogoyen tire ici judicieusement partie du contexte politique et social dans lequel il choisit de situer son scénario. Il n'épargne guère l'église catholique, peu coopérante avec la police pour retrouver le taré et plus soucieuse d'apaiser le climat pour la venue du pape. En outre, plutôt que de faire inutilement monter le suspense et de gonfler superficiellement le mystère quant à l'identité du tueur, celui-ci est très intelligemment introduit dans le récit avant le dernier acte. Et si Rodrigo Sorogoyen reprend des schémas connus et n'invente certes pas l'eau tiède, il nous propose deux heures de thriller de très bonne facture, surpassant facilement le récent La Isla Minima, dernière référence ibérique du genre. Les amateurs seront amplement satisfaits !


Que Dios Nos Perdone de Rodrigo Sorogoyen avec Antonio de la Torre, Roberto Alamo et Javier Pereira (2017)

15 août 2017

Alien : Covenant

Après le naufrage Prometheus, il faut bien avouer que nous n'espérions plus grand chose d'un nouvel épisode d'Alien. D'autant plus que le vieux Ridley Scott, vraisemblablement désireux de se réapproprier avec autorité la saga pour mieux la saccager de fond en comble, est une nouvelle fois aux commandes. Mais commande-t-il vraiment quoi que ce soit ? Sait-il ce qu'il fait ? Peut-il être encore considéré responsable juridiquement ? A-t-il tout simplement conscience de ses actes ? C'est toutes les questions que l'on se pose à la fin d'Alien : Covenant, un film qui devrait faire jurisprudence : à 80 ans, on ne devrait plus avoir le droit d'être à la tête d'une production de près de 100 millions de dollars, ni d'envisager une suite ou une préquelle à un classique réalisé à cette époque révolue où le cerveau de l'auteur fonctionnait alors en sur-régime.




Mais Alien : Covenant est un Alien et, en tant que fan de la saga originale, nous avions toujours un très mince espoir ou, au moins, une espèce de curiosité malsaine pour le devenir de la série. Hélas, il n'y a pas grand chose à dire sur ce nouvel opus tant il est prévisible dans sa nullité et profondément désolant. Refroidi par l'accueil glacial réservé à Prometheus par les véritables aficionados de la saga, Ridley Scott et son équipe de scénaristes (une telle bouillabaisse requiert la réunion d'une bonne demi-douzaine d'esprits torturés) ont plusieurs fois revu leur copie et ils ont même abandonné leurs désirs initiaux de nous en dire davantage sur les ingénieurs quitte à perdre encore plus de vue nos chers aliens. Ils nous ont donc finalement livré une sorte d'infâme remake déguisé du premier film, allant même jusqu'à inventer un avatar ridicule de Ripley en la personne de l'officier Daniels, un personnage sans intérêt incarné par la pâlichonne Katherine Waterston, une grande brune un peu garçonne, déjà croisée dans Inherent Vice.




Nous suivons ici l'équipage du Covenant, un vaisseau dont la mission est d'aller établir une colonie de pionniers sur une planète bien précise, propice au développement des milliers de colons en hibernation et autres embryons humains qu'il transporte. En cours de route, une éruption stellaire provoque de sévères avaries et la mort du capitaine de bord, incarné par James Franco, dans son plus grand rôle au cinéma. Suite à cela, un étrange message est intercepté provenant d'une planète inconnue. Ni une, ni deux, le nouveau chef du vaisseau, Billy Crudup, décide de changer tous les plans préalablement établis pour se diriger à l'aveugle vers le lieu de provenance du signal. Une fois là-bas, ils retrouveront l'épave du Prometheus ainsi que son seul survivant, l'androïde David (Michael Fassbender), et les choses vont vite se gâter...




Face aux révélations de ce nouvel épisode, on regretterait presque le flou complet et les nombreux points d'interrogations en forme de majeurs dressés de Prometheus. Alien : Covenant paraît se consacrer à anéantir méthodiquement tout le mystère qui enveloppait l'univers alien, à commencer par l'origine de ses fameuses bestioles. Toute la fascination qu'elles exerçaient est ici totalement dévastée par un scénario lourdingue porteur de réflexions soi-disant philosophiques sur la création et par des explications minables qui donnent lieu à des flashbacks honteux ou des scènes sacrément gênantes (je repense à cet alien qui surgit fièrement du torse de son hôte et salue son "créateur" dans une posture risible). Si l'objectif était de gâcher tout le charme du premier film et de son habile prolongement signé James Cameron, alors il est atteint haut la main. Il faut désormais réussir à se convaincre que ces films n'existent pas.




Alien : Covenant amène encore de nouveaux invités hideux au bestiaire déjà tristement enrichi par le précédent opus. Cette fois-ci nous avons droit à des avortons bondissants d'aliens blanchâtres aux crânes déformés qui semblent provenir des premiers brouillons ratés d'HR Giger, ceux qui avaient sans doute finis rageusement froissés puis jetés en boule dans la corbeille de l'artiste et qu'il aurait été préférable de laisser définitivement aux oubliettes. L'hommage au dessinateur récemment disparu, dont le nom est particulièrement mis en avant aux génériques, sonne ici comme une cruelle injure. Ces créatures sont laides, disgracieuses et agissent comme de vulgaires chiens enragés, on est bien loin de la crainte attirante qu'inspiraient les premières apparitions de l'alien original. Quand un xénomorphe plus classique apparaît enfin à l'écran, il n'est guère filmé avec cœur et il finit rapidement expulsé dans l'espace. Du jamais vu.




"Rien ne fait sens ici" dit l'héroïne, touchée par un brin de lucidité, après sa rencontre avec David sur la planète mystérieuse. On ne s'attardera pas de nouveau sur les couacs et les incohérences du scénario, sur ces personnages inintéressants au possible et encore une fois appelés à effectuer connerie sur connerie pour le bien d'un récit aussi prévisible que ridicule. On en a tellement marre de voir ça, ces trépanés qui s'en vont prendre une douche au meilleur moment, qui choisissent de copuler quand le danger rôde et qui débitent des dialogues de gros lourdauds de l'espace déjà entendus mille fois. Michael Fassbender, qui devient avec ce film le personnage le plus important de la saga auprès de Ripley et, accessoirement, son fossoyeur, est une nouvelle fois très agaçant dans un double rôle pathétique. Nous avons même droit à une scène où les deux androïdes s'affrontent à coups de pieds, c'est passionnant. D'autant plus que Ridley Scott torche ça comme un sagouin, les séquences d'action sont pénibles et le montage a été fait à coups de hache. Il y a bien quelques moments un peu gores pour satisfaire les attentes primaires du spectateur, mais aucune scène ne sort du lot. Dans Prometheus, la césarienne que s'auto-administrait l'héroïne nous offrait au moins un petit pic d'intensité. Rien de tel ici et la dernière partie, reprise encore plus évidente du film de 1979, est d'une platitude absolue.




N'ayant pas vu les Alien vs Predator, je ne peux guère affirmer qu'il s'agit du pire film de l'univers alien élargi, mais on tient forcément là un très solide candidat à cette bien triste médaille. Il faudra un jour faire le point sur la filmographie de Ridley Scott, sans doute l'un des plus grands guignols d'Hollywood, totalement out depuis des années. Rémi et moi devons nous réunir prochainement pour vous dire tout le mal que l'on pense de son plus grand succès, Seul sur Mars. A la mort du cinéaste britannique, je respecterai le deuil de ses quelques fans irréductibles et il faudra bel et bien saluer sa carrière, débutée par deux titres majeurs du cinéma de science-fiction puis ponctuée, à un rythme qui lui a toujours permis de se maintenir à flot, par des triomphes populaires à la qualité bien plus relative. N'empêche qu'à la vue de ses derniers méfaits, on pourra également se demander si le trépas n'est pas la délivrance nécessaire pour un vieillard au bout du rouleau qui n'a décidément plus toute sa tête.


Alien : Covenant de Ridley Scott avec Katherine Waterston, Michael Fassbender et Danny McBride (2017)

3 août 2017

La Rue de la mort

On pourrait être un tantinet déçu en découvrant La Rue de la mort motivé par la joie de retrouver le couple formé par Farley Granger et Cathy O'Donnell dans Les Amants de la nuit de Nicholas Ray, l'un des plus beaux couples de cinéma dans l'un des plus beaux films. Déçu parce que Cathy O'Donnell, qui incarnait un personnage particulièrement fort et émouvant dans le film noir de Nick Ray, tient un rôle assez secondaire dans celui d'Anthony Mann. Elle n'est que la jeune épouse enceinte, douce et amoureuse, de Joe, ce jeune coursier ambitieux et naïf qui cède à la tentation de dérober 30 000 $ à un avocat auquel il livrait le journal pour assurer un meilleur avenir à son fils sur le point de naître et satisfaire son égo de futur père de famille. Le film se focalise donc largement sur l'homme du couple, qui décide rapidement d'aller se dénoncer auprès de celui qu'il a volé (sans savoir que cet argent est lié à un crime sordide), mais qui se retrouve comme deux ronds de flan quand il découvre, après coup, soit après avoir promis de rendre le pognon, que le barman à qui il avait confié le paquet contenant le pactole a mis les voiles.




Toutefois, la déception est de courte durée face au plaisir de suivre les mésaventures de ce cher Farley, aussi fragile et enclin à une dévorante culpabilité ici que dans La Corde d'Albert Hitchcock. Joe est finalement trop honnête et innocent, au point de se jeter dans la gueule du loup sans qu'on lui ait rien demandé, pour s'en tirer sans mal face à plus gros et plus malin que lui. Le film met en scène, d'un bout à l'autre, un homme seul, et traqué, dans la ville. L'introduction et la voix-off (surprenante, dite par un flic) nous présentent d'ailleurs en premier lieu l'immense New-York en vue aérienne, celle qui écrase les hommes, les travailleurs, les couples modestes. Mais ça ne se limite pas à un discours social, cependant très présent, c'est aussi et comme toujours chez Mann l'occasion de s'amuser dans un formidable décor de cinéma, un espace à explorer, un lieu dans lequel évoluer, et cela donne en particulier la très belle course poursuite finale, à l'aube, dans une New-York désertique, où le cinéaste réalise des vues en plongée prenant les artères de la ville en enfilade pour suivre les déplacements des véhicules. Anthony Mann semble prendre un même plaisir à filmer les avenues new-yorkaises que les montagnes et forêts de ses westerns, pour en faire un terrain de jeu cinématographique géant.


La Rue de la mort d'Anthony Mann avec Farley Granger et Cathy O'Donnell (1950)