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28 septembre 2015

Jeanne captive

Que c'est triste un film pareil. Pourtant tout était là : une histoire qui a fait ses preuves, rien moins que l'un des épisodes les plus fameux de l'Histoire de France, qui aura inspiré le cinéma peut-être mieux que nul autre ; une approche plutôt originale de cette histoire, évitant au cinéaste la redite et surtout la comparaison, puisque le script ne porte ni sur l'ascension de Jeanne d'Arc, filmée entre autres par Rossellini ou Rivette, ni sur son procès devant l'évêque Cauchon, représenté à l'écran par Dreyer ou par Bresson, mais sur cet épisode méconnu de l'histoire où Jeanne, déjà captive, donc, attendant d'être remise aux anglais et n'entendant plus les voix, décide de mettre fin à ses jours en se jetant du troisième étage de la tour où elle est retenue prisonnière, sans succès ; et pour incarner tout ça de bons acteurs, car outre Clémence Poesy et Thierry Frémont, dont les talents restent relatifs à mes yeux, on croise là-dedans Jean-François Stévenin, Louis-Do de Lencquesaing ou encore Mathieu Amalric. Certains déjouent, le deuxième de la liste notamment (qui inquiète, à force de rôder dans des crimes cinématographiques avérés), mais on a moins envie de les accuser que de s'interroger sur les talents de Philippe Ramos en matière de direction d'acteur et d'écriture de scénario (entre autres).


 Philippe Ramos, sur le tournage du film, s'en remet à Dieu, tel Jeanne la pucelle en son temps. Que faire ? Tourner un truc pas trop moche ? Arrêter tout de suite le cinoche ? Les voix du Seigneur sont impénétrables.

Avec une histoire pourtant passionnante en soi et un axe d'approche relativement nouveau, Ramos ne parvient jamais, jamais, à nous intéresser tant soit peu à ce qu'il fait, à ce qu'il montre ou raconte. Impossible de se sentir le moins du monde concerné par ces images numériques si lisses et pauvrement filmées, ces cadres télévisuels si mal composés, cette lumière sous-travaillée, cette voix-off désagréable, ces arrêts sur image ridicules, ces ralentis copieusement hideux et j'en passe. La réalisation s'améliore un brin avec l'arrivée de Mathieu Amalric dans la deuxième partie du film (moins intéressante puisque centrée sur la condamnation de Jeanne et sa conduite au bûcher), comme si Ramos et son équipe avaient saisi quelques rudiments de mise en scène sur le tas ou au contact de sieur Amalric, mais le niveau demeure extrêmement bas. Quelle tristesse qu'un film si mal réalisé que l'on a dès le départ et à chaque instant l'envie urgente de physiquement s'en détourner.


Jeanne captive de Philippe Ramos avec Clémence Poesy, Thierry Frémont, Louis-Do de Lencquesaing, Jean-François Stévenin et Mathieu Amalric (2012)

9 juin 2015

Valentin Valentin

Faut-il trouver du charme à Marie Gillain, dont Pascal Thomas, après d'autres, révèle toute la beauté très full frontalement (c'est bien sa seule façon d'honorer l'actrice, à laquelle il offre un rôle de nymphomane adultère hystérique pitoyable), pour rester planté face à ce déplorable film, Valentin Valentin, whodunit sauce comédie dépourvu de toutes les qualités potentielles des deux genres qu'il réunit (pas facile, certes, mais certains y sont parvenus : Hitchcock avec The Trouble with Harry, ah bah oui, ok, de suite, Hitchcock, voilà, bah oui, mais si). Dans la foulée du Grand appartement, film de 2006 où Pascal Thomas réservait plus ou moins le même traitement (en tout cas en termes d'hommage frontal) à Laetitia Casta qu'à Gillain aujourd'hui, le cinéaste situe ses marivaudages dans un immeuble parisien toutes portes ouvertes où l'on chante, danse, s'aime, se déchire et vit de petites aventures pseudo-sympathiques. P. Thomas semble chercher un lointain patronage chez Rohmer et Truffaut (qui s'en foutent pas mal), pour finalement atterrir dans le sillage d'un bon vieux vaudeville nanardesque du type A gauche en sortant de l'ascenseur.




Le film est insignifiant. Mais on ne prend pleinement conscience de l'étendue de la catastrophe que constitue le sens de l'écriture de Pascal Thomas qu'à la fin du programme. Que je vous explique. On apprend en préambule que Valentin (Vincent Rottiers), personnage central de l'affaire - jeune rentier fade et sans qualités supposé irrésistible et que toutes les femmes du film vont se disputer à mort - a été assassiné. Mais qui l'a tué ? Who dun it (en anglais) ? On s'en fout royal. Toujours est-il qu'après un long retour en arrière, nous finirons par être enfin débarrassés de ce personnage si transparent que le titre martèle son nom comme pour le faire exister, et qu'alors les suspects seront nombreux à se disputer l'honneur de l'avoir flingué.




Pourquoi pas la marâtre qui règne sur la petite famille de chinois de l'autre côté de la rue, mafieux clandestins qui ont transformé un bouge en plantation de bambous et qui retiennent prisonnière une petite jeune fille innocente, elle aussi éprise de Valentin et prête à foutre les voiles avec lui. Pourquoi pas Freddy (Louis-Do de Lencquesaing), le mari trompé et sanguin de Claudia (Marie Gillain), qui a déjà filé quelques beignes au bellâtre éponyme pour calmer ses ardeurs. Pourquoi pas Claudia (Gillain donc) elle-même qui, rejetée par un amant las de se faire tabasser pour ses beaux yeux, a juré de se venger de lui. Pourquoi pas Marilou Berry, la voisine de Valentin, folle amoureuse de lui et (forcément) jalouse de Gillain. Bref, on s'en fout je vous dis. Le coupable sera confondu à la fin du film et on s'en foutra encore plus une fois découvert. Mais avant cela, l'enquête est lancée, et l'un des meurtriers potentiels n'est autre que Roger, aka François Morel, l'ex-Deschien qui semble avoir acheté sa filmographie sur le 3615 code kinenveut.




Qui joue-t-il dans ce film ? Il joue Roger, jardinier de profession, mari de la femme de ménage de Valentin, et pédophile à ses heures perdues. On le devine, d'abord, dans un dialogue d'une finesse inouïe, où le personnage reproche à sa femme d'avoir des formes, de mesurer plus d'1m20 et d'être majeure. Puis plusieurs scènes nous le présentent sur son lieu de travail (le jardin public où Valentin sera bientôt retrouvé mort), planqué derrière les buissons pour reluquer et photographier les fillettes du collège voisin en plein cours de sport. Plus tard, dans une scène qui peut vous sécher une carrière bien assise (sachant que la filmographie de Morel est une chute libre sans fin), on voit notre Roger en train d'imprimer les photos faites dans le parc, chez lui, sur son imprimante perso, flinguant tout son lot de cartouches Epson SX400 à 30 euros le lot. Morel joue cette scène comme s'il était encore coincé dans un épisode des Deschiens. Il se frotte le visage contre les photos imprimées sur papier A4, en murmurant des horreurs proférées sur le ton de la mégère qui parle à son toutou en le caressant de la tête aux pattes, le tout la main dans le froc. La représentation du pédophile-type a de quoi laisser songeur.




Et comme il est surpris dans sa private session par Valentin (qui, entre parenthèses, est certes un bon samaritain prêt à épouser la petite chinoise d'en face pour qu'elle obtienne des papiers, mais ne signalera à personne le comportement un rien douteux du psychopathe pédophile qui vit à côté de chez lui), Roger devient (pour le spectateur donc, mais aussi pour la police, qui a retrouvé le téléphone portable du jardinier dans le parc, non loin du macchabée) un suspect de premier choix. Sauf qu'il n'y est pour rien, et c'est une voix-off qui nous l'apprend (celle du narrateur de l'histoire, un autre voisin, heureux de servir la soupe), et qui nous l'apprend en ces termes : "Roger ne fut pas condamné pour ses rêveries de promeneur solitaire". Heureux d'apprendre que ce brave type, qui photographiait à leur insu des adolescentes pour s'astiquer sur les photos volées, s'en tire sain et sauf. Ouf ! Mais quid de l'association opérée dans les termes par notre cher Pascal Thomas entre les réflexions de Rousseau et les passions d'un jardinier planqué derrière des arbres pour se branler sur des gosses en short ? Cette phrase m'a définitivement scié en deux.


Valentin Valentin de Pascal Thomas avec Vincent Rottiers, Marie Gillain, Marilou Berry, Louis-do de Lencquesaing et François Morel (2015)

25 novembre 2012

Le père de mes enfants

Quitte à employer des termes un peu rebattus, galvaudés, mais qui reprennent ici leur sens, il faut bien dire que ce film est beau, juste et poétique. Mia Hansen-Løve réussit bien des choses, et c'est seulement son second film, réalisé dans la continuité de Tout est pardonné et le surpassant déjà de beaucoup. Du début à la fin, la justesse précoce du ton, de la direction d'acteurs et de la mise en scène ne laisse pas d'étonner. Sur un sujet pourtant particulièrement difficile, puisque le scénario s'inspire de la vie et de la mort, par suicide, du producteur Humbert Balsan et traite non seulement de la fin prématurée d'un homme endetté, fatigué, en faillite, frappé par une dépression fulgurante et un terrible sentiment d'échec, mais de la vie de ses proches, qui continue, la cinéaste fait venir quantité de sentiments, d'impressions, d'intuitions d'une fragilité absolue qui ne sauraient se constituer en objectifs a priori (c'est peut-être là que nombre de réalisateurs font fausse route), du fait même que tout cela se dérobe dès que l'on cherche à s'en approcher frontalement, avec volonté. J'emprunte cette idée au "Carnet d'une cinéaste" de Pascale Ferran, rédigé durant le tournage de Lady Chatterley, parce que les deux films, quoique tout à fait différents (d'un point de vue thématique Le Père de mes enfants aurait plus à voir avec le précédent film de Ferran, Petits arrangements avec les morts), peuvent parfois se vivre assez semblablement et parce que tous deux font naître ce même type d'émotions vives et comme intactes, provoquées par la tendresse et la poésie de la plus simple présence des choses, qui plus est quand elles sont soumises à notre regard avec intelligence.




Parmi ces choses que Mia Hansen-Løve parvient délicatement à nous faire éprouver : l'absence. Ce n'est pas tellement d'une disparition dont il est question, comme dans Tout est pardonné, où l'acteur principal, quittant l'écran et le fil du récit, se cachait pour mourir. Il ne s'agit pas non plus d'un effet de surprise comme quand l'héroïne de Psychose se faisait assassiner à mi-parcours et sans préavis. C'est d'un autre domaine. La mort est là, elle produit un effet de choc bien qu'elle soit attendue, filmée avec distance mais dans le même temps avec une sécheresse qui en trahit la brutalité (fulgurance du plan qui commence presque au milieu du coup de feu, comme si rien d'autre n'était plus possible, comme si on était déjà trop tard).




Après cette scène couperet, on ressent en nous-mêmes une absence. C'est un peu comme la fameuse phrase rapportée par Gilles Deleuze : "Dans une conversation sur le montage, Narboni, Sylvie Pierre et Rivette demandent : où est passée Gertrud, où Dreyer l'a-t-il fait passer ? Et la réponse qu'ils donnent c'est : elle est passée dans la collure (...) Gertrud est passée dans ce que Dreyer appelait la quatrième ou cinquième dimension". Nous avons vu mourir le père (Louis-Do de Lencquesaing), et pourtant demeure ce sentiment que le film l'a avalé, nous l'a dérobé. C'est à dire que l'acteur, omniprésent jusque là, manque concrètement à l'image, au film, lequel se vit comme amputé. Inutile de préciser que ce manque est évidemment transformé en gain, sur le plan cinématographique. Cette absence de la personne physique dans le cadre fait ressentir par projection au spectateur le manque des autres personnages pour l'être qui leur est cher. Puisque c'est le manque qui rend la disparition d'un proche insupportable, la prise de conscience, parfois lente, qu'on ne verra plus l'autre, qu'il ne sera plus là, qu'il sera désormais impossible, interdit, Mia Hansen-Løve s'est attachée à filmer ce sentiment si difficile à exprimer et à vivre. Mieux, elle parvient à rendre le palpable au spectateur. L'intuition de cette absence irréparable passe aussi par la finesse avec laquelle elle filme les autres, le reste : l'épouse (Chiara Caselli), le frère (Eric Elmosnino), les trois filles, les collègues de travail, les lieux. Toutes ces séquences pourraient si facilement être ratées que le film ne tient qu'à un fil.




Cette finesse se traduit déjà dans la représentation de la chute progressive et néanmoins extrêmement brutale du père. On pourrait penser, juste avant l'instant du suicide, que tout va trop vite, que le personnage passe trop rapidement, peut-être, de la gaieté à la détresse. Mais on ne se le dit pas, car on sent déjà peser la détresse sur les épaules du personnage quand il marche dans la rue d'un pas court et l'air abattu, quand il s'allonge dans son bureau, littéralement épuisé, ou en proie au doute absolu dans cette scène magnifique où il retrouve sa femme la nuit, sur un pont, et cherche du réconfort auprès d'elle avant de lui demander si elle ne le quittera jamais. Et puis on dit souvent que les gens qui en arrivent à ce geste sont ceux dont on ne l'attendait pas, qui précisément gardent tout pour eux au point de ne plus rien soutenir. Et puis surtout, on ne sait pas tout. D'où l'idée du fils caché. Le film aurait pu tomber dans ce piège-là, dans les travers d'un scénario d'intrigue agaçant. Le fils caché aurait servi à "faire une scène", ce qui pourrait sembler vital au cinéma mais qui l'étouffe la plupart du temps et que Mia Hansen-Løve ne fait pas. Pire, il aurait servi de preuve irréfutable, d'explication rationnelle à la vie dissolue du héros et à sa déchéance programmée, beaucoup en auraient fait une clé, un élément de secours pour nous rassurer quant aux mensonges de ce père, aux faux-semblants de son existence, pour nous donner une raison valable à son suicide. Or pour Mia Hansen-Løve c'est une très simple et sobre façon de dire que le père a vécu avant sa femme, avant ses filles, que les choses sont plus compliquées qu'on ne le croit et qu'elles sont très simples à la fois. Pas de quoi tergiverser. Il n'y a pas de mystère à la noix ici, comme dans les mauvais romans, à moins de considérer comme telles la fatigue, la tristesse arrivée à un point de non-retour. Les faits sont là, ils sont filmés, simplement, et tout est à l'avenant. Et si l'on éprouve physiquement un manque, on est saisi parallèlement - et c'est ce qui nous sauve de toute tendance à l'accablement, car la cinéaste, contrairement à un certain nombre de ses contemporains sur des sujets similaires, n'a pas le projet de nous mettre à bas - par une forme d'émerveillement devant la seule présence de l'autre.




Mia Hansen-Løve se maintient dans la tentative d'arriver à faire venir au plan la présence des choses et des gens. Lorsqu'elle filme la fête où Clémence (Alice de Lencquesaing), la plus grande des trois filles du producteur, se rend avec son jeune ami scénariste, on pense évidemment au cinéma d'Olivier Assayas et à ce qu'il a eu de meilleur à ce jour, et l'on ne peut que se réjouir de voir que la réalisatrice tire de cette séquence à la fois son minimum et son maximum. En très peu de plans, très peu de temps, en ne filmant presque rien, au fond, elle semble dire la vérité des jeunes filles qui se rendent à des soirées dans des appartements haut perchés avec des garçons qui leur plaisent plutôt bien. Et l'on peut inverser les termes de la phrase à souhait. Elle dit comment nous sommes déjà entrés dans un appartement festif un soir, sans mot dire, avec peut-être un demi-sourire, timide et enjoué, et l'espoir peut-être de tomber amoureux, avant de rapidement trouver le balcon et de se pencher avec curiosité à la rambarde, au-dessus de la rue, pour fuir un instant le monde avant d'y retourner. Thierry Hentsch, dans l'à-propos de son dernier livre, Le Temps aboli : l'Occident et ses grands récits, écrit : "(...) la littérature n'est rien d'autre que la vie réfléchie, ressaisie, (…) elle est l'expression étonnante de ces moments très simples que tous les poètes cherchent à dire depuis toujours, et dont la fragile jouissance nous donne pour une étincelle d'éternité le sentiment d'être dans le Temps Aboli". Encore rédactrice aux Cahiers du cinéma, la future réalisatrice écrivait en novembre 2004 (N°595) à propos du Jeune Werther de Jacques Doillon : "Le Jeune Werther, notamment, est le seul film à avoir rendu, de façon aussi exacte, ce que fut l'ambiance, la musique intérieure de ces années-là, à Paris, pour des enfants de 13-14 ans. Le choc - répété lors des visions ultérieures - fut pour nous celui de retrouvailles inespérées ; cette délivrance a lieu quand une œuvre donne un caractère tangible à ce qu'on croyait voué au néant, confus, indicible". Les mots de la critique, comme chez ses aïeux de la revue, sonnent en manifeste par anticipation, en profession de foi d'une cinéaste prête à y aller. A la fin de la courte séquence de fête nocturne, Clémence se retrouve avec son ami dans le petit appartement parisien de ce dernier, et après avoir tourné un instant en rond dans un silence aussi gêné que complice, la jeune fille - qui a un profil et des cheveux que Mia Hansen-Løve a vus, a su voir, et filmer - s'allonge sur un canapé quand la caméra s'attarde un moment sur sa chevelure blonde un peu folle, placée presque au centre du cadre, qui se détache sur le vert du canapé dans l'obscurité du soir. Sentiment de première fois, d'ici et de maintenant, devant ce tableau. Idem quand la même jeune fille, tout de suite après, au lendemain de sa première nuit avec le jeune homme, s'installe seule dans un bar pour commander un café, ou un chocolat chaud. Il ne se passe rien. Rien du tout. C'est à peine si la caméra recadre en gros plan l'ovale de la demoiselle, qui tourne le visage vers la droite à plusieurs reprises. Et alors il n'y a que son profil, la lumière, un regard.




Pour donner un exemple imprécis et particulièrement difficile à décrire : au début du film, la caméra suit Grégoire, le producteur, ou le précède, en travellings et panoramiques, accroché à son téléphone portable dans ses pérégrinations parisiennes, et chaque cut nous propulse dans une nouvelle marche du personnage et une nouvelle conversation avec un énième correspondant invisible (cette invisibilité de l'autre aura son importance plus tard dans le film), chaque interlocuteur étant relié au personnage principal par des liens professionnels. Grégoire entre ensuite dans sa voiture et appelle sa femme et ses filles. Le téléphone passe de l'une à l'autre. Elles ne sont pas réunies, elles vaquent à leurs jeux et occupations, portable en main. Le montage alterné passe de Grégoire dans sa voiture à sa femme ou l'une de ses filles. Quand nous sommes avec le père, nous le voyons parler, puis entendons la réponse dans le combiné. Nous passons à un plan sur l'une de ses filles, qui lui parle, entendons la réponse du père dans le combiné, et la fill répond à nouveau. Et devant cette séquence on a le sentiment d'éprouver avec les personnages ce drôle de phénomène qui se produit quand on est en conversation téléphonique et que l'on s'adresse à l'autre comme si elle se trouvait dans notre environnement, avec nous, à nos côtés, l'imaginant dans notre propre décor, alors qu'elle est dans un cadre très différent. C'est une chose plutôt difficile à décrire parce que ce sont précisément ces choses invisibles, immanentes et furtives qui font la beauté du film à mes yeux.




C'est aussi le pouvoir des connotations qui est en jeu. Comme le dit Radiguet dans Le Diable au corps, qui a su ressaisir la vie et exprimer ces moments très simples que nous ne saurions dire : ce que nous aimons c'est d'abord une ressemblance. On peut se reconnaître dans le film de Mia Hansen-Løve. Il ne s'agit pas de se reconnaître soi mais de reconnaître quelque chose de soi, en soi. D. H. Lawrence a écrit dans Apocalypse : "Un livre une fois sondé, une fois connu, son sens fixé ou établi, il est mort. Un livre ne vit que tant qu'il a le pouvoir de nous émouvoir, et de nous émouvoir différemment : tant qu'à chaque relecture nous le trouvons différent. En raison du flot de livres superficiels qu'on épuise d'une seule lecture, l'esprit moderne a tendance à penser que tous les livres sont ainsi : taris en une fois". Le Père de mes enfants me fait l'effet d'un film qui n'est pas tari. Il ne faut pas croire qu'il s'agisse de se projeter dans une histoire et d'en retirer sa petite affaire personnelle, c'est bien plus long que ça.





Prenons un autre exemple. Celui de la panne d'électricité dans l'immeuble de la famille et dans la rue, vers la fin du film. Juste avant la coupure, à la question de la mère (Chiara Caselli, qui interprétait la femme de Scott dans My Own Private Idaho, et on pense au cinéma de Gus Van Sant dans le portrait de cette jeune fille confrontée au deuil, en proie au sentiment amoureux et en quête de filiation) : "Pourquoi vous ne voulez pas partir en Italie ?", l'une des petites filles répond : "Parce qu'on veut pas être loin de papa". Coupure, noir. Et dans le noir, le frère du père fait gentiment peur aux enfants en prenant une grosse voix tandis que la famille descend les escaliers à la lueur d'un briquet. Or le père, Grégoire, qui prenait ce même type d'intonations pour taquiner ses filles au début du film, est soudain présent à nouveau dans le noir de cette cage d'escaliers pleine de rires. On le sent présent, nous spectateurs, et on éprouve à nouveau son absence dès que la famille a débarqué dans la rue, sans que ce sentiment soit écrit, sans qu'il soit dit par les dialogues, sans qu'il soit appuyé. Cela se passe, avec un peu de chance, en nous.


Le Père de mes enfants de Mia Hansen-Løve avec Louis-Do de Lencquesaing, Chiara Caselli, Alice de Lencquesaing, Alice Gautier, Manelle Dris, Eric Elmosnino, Igor Hansen-Love, André Marcon et Magne Havard Brekke (2009)

24 juillet 2012

Un Heureux événement

Ce film-là Félix, maso parmi les maso, se l'est lancé un soir en solo. Durant toute la séance il m'envoyait des mails pour évacuer sa douleur devant l'horrible purge de l'ami Bezançon. Et puis il m'a carrément poussé à souffrir ce film moi aussi, histoire de partager sa peine et sa rage. Comme un idiot j'ai obéi, et j'ai vite compris, car dès les premières secondes, dès le générique d'ouverture en réalité, on sait que ce film va nous tuer à petit feu. Bezançon ouvre son histoire par la rencontre des deux protagonistes qui vont bientôt faire l'amour et donner naissance à un enfant, geste synonyme, selon le réalisateur, de "suicide collectif" ou de "commettre la pire erreur de sa vie". Les personnages tombent amoureux dans le vidéo-club où travaille Pio Marmaï et où Louise Bourgoin se rend chaque soir pour louer des films (à l'ère d'internet, passons). Et comme dans un sketch de Bref ou dans un film de Jean-Pierre Jeunet, les deux tourtereaux communiquent sans un mot en se montrant des jaquettes de films qui en disent long sur leur attirance commune et leur permettent toutes sortes de gags sentimentaux réjouissants.




Ainsi Louise Bourgoin, pour taquiner Marmaï, loue En présence d'un clown d'Ingmar Bergman et agite le boîtier sous le nez de son futur compagnon, à quoi notre homme répond en lui suggérant Les Dents de la mer, pour se moquer gentiment des chicots de l'actrice, et puis petit à petit, de taquineries en taquineries, les sentiments affleurent et quand Louise Bourgoin montre à Marmaï la couverture de Je t'aime je t'aime d'Alain Resnais, ce dernier répond par le dvd des Nerfs à vif en sortant son sexe pour le poser sur le comptoir. C'est après ce dernier message subliminal (en réalité les dvds choisis ne sont pas du tout ceux-là, Rémi Bezançon ne connaît pas les films cités, il s'agit plutôt de films du genre Les hommes préfèrent les grosses, Viens chez moi j'habite chez une copine, Allô maman ici bébé et Le Premier jour du reste de ta vie, le réalisateur citant son propre film sachant que personne ne le fera jamais), c'est à la fin de cette séquence tétanisante donc que les deux jeunes gens se retrouvent au lit puis en couple. Et comme dans la plupart des films populaires français ils ont l'air putain de plein aux as alors que Marmai tient juste un vidéo-club (un commerce pourtant sur le déclin, il me semble...) et que l'autre plaie est thésarde en philosophie. Leur situation normalement ultra précaire ne les empêche pas de parcourir le monde, de vivre dans un appartement immense et de s'entre-ruiner dans des lits qui passeraient incognito au Château de Versailles.




Et puis après de nombreuses séquences d'explicit pregnant sex, l'enfant paraît et avec lui le couronnement des emmerdes du couple. Ce film est à déconseiller à quiconque désire, attend ou possède un enfant. Pour être honnête il est à déconseiller à absolument quiconque est doté d'yeux (les "plans" de Bezançon et ses "idées" visuelles sont à vomir) ou à la limite d'oreilles (le film prend régulièrement les atours d'un clip atroce). En fin de compte, seuls nos amis échinodermes pourraient passer du bon temps devant l’œuvre de Bezançon. C'est officiellement le film le plus déprimant du monde, et c'est une arme de destruction massive contre la natalité, contre le couple, contre la vie et la joie. Ce film est un concentré de capharnaüm avec un zeste de gros bourdon, c'est du cyanure dans un grand bol de ciguë, c'est la peste et le choléra qui se tiennent la main, si on est une femme on a envie de gifler son mec tout de suite, si on est un mec on a envie de se jeter par la fenêtre, qui qu'on soit on n'a plus envie de rien, à part de maudire continument Rémi Besançon, Louise Bourgoin (avec sa grosse tronche vulgaire d'arriviste insupportable), Pio Marmaï (déjà à l'affiche du terrible D'amour et d'eau fraîche, et il est assez amusant que pour illustrer un film anti-gosses Bezançon ait choisi un acteur qui s'appelle Marmaille), la chanteuse Anaïs (oui, elle joue dans ce film, duel de freaks avec Bourgoin), Josiane Balasko (celle qu'on appelle Malabar Princess dans le métier) voire même Louis-Do de Lencquesaing (qui n'aura pas chômé en 2011, présent dans mille et un films pour le meilleur et pour le pire).




Sans parler des acteurs, mis au service de personnages tous plus cons, vulgaires et irritants les uns que les autres, on a du mal à dire à quel point on en veut à Rémy (je l'écris volontairement avec un "y") Bezançon de foutre aux gens une déprime énorme alors qu'ils n'ont rien demandé. Cet homme, auteur du Dernier jour du reste de nos vies et de Zarafa, réalise des films qui nous horripilent comme très peu de films parviennent à le faire. Des films toujours hantés par les mêmes idées fixes, les mêmes lubies de détraqué, y compris quand ils s'adressent à toute la famille et sont supposés nous émouvoir. Dans son second long métrage, on croisait Déborah François la bouche pleine de sperme après avoir tout juste perdu sa virginité et s'être vraisemblablement comportée comme une déesse du porno ; ici, Bezançon nous montre Louise Bourgoin demander innocemment à son gynéco quel peut être l'effet d'une trop importante ingestion de sperme sur l'alien qu'elle a dans le ventre, et c'est à nous d'imaginer sans aucun souci l'ex-Miss Météo recevoir la gueule grande ouverte toutes les averses salées de l'infâme Pio. Un exemple parmi tant d'autres ! Il n'y a pas grand chose de plus dégoûtant sur Terre qu'Un heureux événement, film sans rémission, noir, noir, noir, bourdonneux, cafardeux, glauque et malaisant. Ce film est un gros corbac de mauvais augure, un chat noir à trois pattes, un miroir brisé renvoyant les visages morbides des vaniteux qui l'ont concocté. Si on faisait de ce film et de La Guerre est déclarée un seul et même long métrage de plus de trois heures sur deux couples qui ont chacun des emmerdes avec leurs gamins, imaginez un peu ! Ça donnerait un putain de film ma parole ! La fin du cinéma en 180 minutes environ.


Un Heureux événement de Rémi Bezançon avec Louise Bourgoin, Pio Marmaï, Josiane Balasko, Anaïs et Louis-Do de Lencquesaing (2011)

27 janvier 2012

Polisse

Comme Valérie Donzelli, Maïwenn est sur un petit nuage, au sommet des charts du box office français et en course pour les Césars. L'une a failli perdre son fils, l'autre a eu une enfance merdique, et toutes les deux prennent leur revanche sur la vie, sauf que c'est nous qui payons les pots cassés alors qu'on a rien fait ! Comment les professionnels de la profession et les critiques de presse ont-ils pu être éblouis par Polisse ?... A moins qu'il ne nous ait directement pris à rebrousse poil et qu'on ait été agité par une haine nerveuse devant chaque scène du film - ce qui reste la réaction la plus saine face à un tel spectacle, haïssable en soi - on ressort de Polisse avec les grosses boules, certes, mais en reconnaissant timidement au film une qualité. Une fausse qualité en réalité, car on se dit, naïvement : "C'est tout de même prenant, aucune chance de s'endormir et on est parfois comme emporté malgré nous par l'énergie condensée dans les saynètes successives". Mais c'est un leurre, un piège à cons. L'énergie excessive et peut-être naturelle déployée par Maïween tourne à vide, ou disons qu'elle tourne mal. La "réalisatrice" ne donne pas un rythme rapide et intéressant à son film par une gestion intelligente et sensible du temps cinématographique, elle se contente de filmer assez maladroitement des scènes qui seraient tout aussi captivantes sur le papier, puisqu'elles sont foncièrement tétanisantes, et de couper lesdites scènes déjà courtes avec une régularité de métronome qui prévient forcément tout ennui.




On serait tout autant scotché par un épisode sulfureux et racoleur de Zone Interdite, au mieux, par un reportage de télé-réalité "choc" comme en diffusent toute la journée les W9, TMC et autres NRJ12 qui pourrissent nos antennes, au pire. Avec des faits divers répugnants et des prises de bec à grands renfort de hurlements, n'importe qui se laisse bêtement "captiver" et surtout n'importe qui peut captiver son public... La mise en scène de Maïwenn est celle de 50 minutes inside sauf que ça dure 120 minutes inside out, à base de caméra portée sur le vif et de montage saccadé, avec des plans de cinq secondes maximum et des changements de scènes quasi instantanés, qui s'occupent de satisfaire notre curiosité mal placée de voyeurs en passant du coq à l'âne pour un panel des pires histoires les plus dégueulasses, ou qui nous laissent pantelants sur certaines affaires inachevées et sans résolution (notamment le cas du pédophile joué par Louis-Do de Lencquesaing qui avoue tous ses crimes avec le sourire mais qui, étant haut placé dans la société, va apparemment s'en tirer sans souci ; idem pour le passage dans le camp des roms avec la récupération de tous les enfants, qui se termine prématurément dans un bus où se joue une sorte de comédie musicale sidérante et bien pratique quand il s'agit d'évacuer une scène sans s'encombrer d'un sujet trop pesant).




Quel que soit le type d'affaire en question, dans tous les cas les gamins sont des pions, des faire-valoirs qui permettent un double cirage de pompes : des acteurs d'abord, qui malgré leurs qualités restent et demeurent des acteurs devant la caméra de Maïwenn et n'accèdent pas au statut espéré de personnages (qui connaît sans chercher le prénom des flics du film ? Personne, c'est Joey Starr et Karin Viard qu'on observe), les acteurs donc font leur show, et ce pour mieux dresser une hagiographie en règle des policiers de la BPM, qui trouve son point culminant à la fin, dans cette dernière séquence pathétique et immonde, tant dans la forme que dans le fond. Dans un montage parallèle (décidément la figure de montage préférée des tristes cinéastes qui l'emploient de la façon la plus crasseuse qui soit, j'ai nommé Maïwenn et Donzelli, l'analogie la plus évidente et la plus bâtarde étant le graal des esprits simples) une flic se suicide et chute du troisième étage d'où elle s'est jetée dans un montage parallèle donc avec un enfant gymnaste qu'elle a sauvé de son violeur deux scènes plus tôt et qui prend son envol sur le tatami tandis qu'elle s'écrase la face sur le béton, le tout au ralenti bien sûr. Un policier tombe, un enfant violé s'élève... Les flics se sacrifient pour que les enfants s'envolent. Quelle pitié que cette métaphore visuelle d'outre-tombe qui trahit la stupidité profonde de Maïwenn et qui nous achève à un moment où on commençait à se dire qu'on avait forcément vu le pire : on pensait l'avoir vu dès le générique d'ouverture où la réalisatrice envoie à fond la musique de l'Île aux enfants, ou plus tard quand, venant d'apprendre qu'un nourrisson tombé sur le trottoir est tiré d'affaires, toute la brigade se rend dans une boîte de nuit pour fêter ça... Maïwenn profitant de l'occasion pour littéralement lécher les pieds de Joey Starr, qui danse au milieu du plan pendant cinq minutes.




La fameuse séquence de la boîte de nuit pousse définitivement à penser que Maïwenn et consorts ont 13 ans d'âge mental quand celle-ci affirme à Joey Starr qui lui demande pourquoi elle porte des lunettes aussi laides alors qu'elle a une très bonne vue : "J'avais peur qu'on me prenne pas au sérieux". Son nouveau petit copain lui lance alors, autoritaire : "Détache tes cheveux !", et Maïwenn de répondre avec une voix de gamine : "Tu veux que je les détache ?" avant de s’exécuter. Une fois ses lunettes retirées et ses cheveux détachés elle se révèle évidemment trop belle, du moins c'est ce qu'on est censés penser (et c'est vrai qu'elle a une bien belle crinière, mais pour tout le reste c'est un canasson, un gros âne bâté, du coup elle forme un ensemble cohérent mais y'a pas de quoi se réjouir). L'aspect très adolescent des protagonistes crève l'écran au moins autant que dans La Guerre est déclarée de Donzelli (les films sont tristement à rapprocher, pour leurs sujets ultra faciles, leur penchant à utiliser le malheur des gosses comme un prétexte pour se grandir et s'auto-congratuler, et leurs maladresses qui virent à la connerie, entre autres), avec des ribambelles de blagues de collégiens rarement drôles, une Marina Foïs dans le rôle de la collégienne anorexique de 35 ans qui déteste les hommes ("Les mecs c'est tous des sales races !" hurle-t-elle à qui veut l'entendre), et qui se dispute avec son ex meilleure copine Karin Viard, laquelle a eu le malheur de divorcer parce que sa copine misogyne lui avait dit de quitter son enfoiré de mari... Mais où sommes-nous ? Qui sont les chiards dont il faudrait s'occuper là-dedans ? Et nous sommes volontaires pour nous occuper de ces tarés ma parole, à grand renfort de coups de pieds au cul ! Dieu sait que c'est ce qu'on a envie de prodiguer à Maïwenn quand elle se filme elle-même en photographe bourgeoise couchant avec un flic de banlieue et découvrant le monde d'en bas au petit matin, réveillée par la prière de l'imam du quartier, s'empressant alors d'empoigner son appareil photo pour capturer la vraie vie des petites gens dans la rue : tel marchand arabe ou telle big mamma faisant les courses avec son bambin pendu au bras, qu'elle observe d'en haut, bien sûr, et à travers son objectif plein d'humanité... Elle ne "capte" que des clichés évidemment mais Maïwenn adore ça, comme quand elle oppose fièrement le mauvais musulman à la bonne musulmane dans une autre scène ridicule. On a plus que jamais le sentiment de regarder des gamins découvrant le monde et n'y comprenant rien dans la fameuse séquence où Maïwenn et Joey Starr tombent amoureux, en boîte de nuit donc, dans un remake de Dirty Dancing où la fille timide à grosses lunettes, laissée dans un coin, se fait tout d'un coup harponner par le gros costaud au grand cœur dont toutes les femmes rêvent en secret. Pouaaaaarggkkkshaaaaarr que ça pue la merde !




Dans cette même scène (l'une des plus imbitables du film) se cristallise la volonté profonde de Maïwenn : filmer son petit nombril, son tout petit monde. Sa propre tronche d'abord, mise au second plan par fausse humilité dans le rôle secondaire de la photographe infiltrée (mise en abyme du miséreux), sa famille aussi (on voit facilement qu'elle a choisi ses vrais proches pour incarner ceux de son soi-disant personnage, des trombines pareilles ça s'identifie de loin et même Joey Starr passe pour mignon au milieu du gang Le Besco, tel Mowgli au milieu des loups), puis ses amis et acteurs chéris, qui font leur boulot pour la plupart même s'ils en font souvent trop (telles Foïs et Viard dans la scène de la dispute, qui vocifèrent horriblement), mais il faut dire que de telles situations c'est du pain bénit pour un comédien en roues libres. Et enfin, surtout, le compagnon de Maïwenn, le bien-nommé Joey Starr, starifié comme jamais dans ce film où il apparaît à chaque instant comme un dieu vivant, ne supportant pas le mal fait aux enfants, révolté contre tous les salops de la Terre, ne craignant pas de s'emporter physiquement contre ses supérieurs quand ils ne se tuent pas autant que lui à la tâche pour retrouver un gamin en pleine nuit ou pour obtenir une place dans un foyer à tel autre, incapable de ne pas prendre chaque affaire à cœur, bourru mais ultrasensible, prompt à calmer les enfants les plus tristes en les serrant dans ses griffes d'ours, excellent père de famille de surcroît et amant hors-pair sans aucun doute. Qui n'aurait pas envie de se faire Joey Starr après un tel panégyrique sans retenue ? Qui n'a pas envie surtout de faire un tacle à Maïwenn après toutes ces scènes intimes entre elle et sa Starr, scènes qu'on ne veut tout simplement pas voir, encore moins quand ils se dévorent la tronche comme des fauves dans un énième reboot estampillé 2011, celui d'Alien versus Predator (faut dire qu'ils sont bien outillés pour s'entre-gober le crâne, on ne veut pas non plus voir la mâchoire de leur futur gosse, à bon entendeur salut !).



Maïwenn signe donc un film non seulement ridicule mais médiocre, un très vulgaire film à sketches morbides, une suite de tranches de vie bien répugnantes pour nous bouleverser sans effort malgré une triste absence de vision artistique, un concentré de série télé scabreuse avec une touche de tract anti-sarkoziste en toile de fond, qui nous fera voter pour la candidate norvégienne des Verts, Angelina Joly, dans quelques mois. La personne déjà nommée un tas de fois qui a réalisé Polisse (je ne parviens pas à écrire "réalisatrice" ou "cinéaste", pardonnez-moi, et répéter son blaze me hérisse les poils) a partagé pendant un certain temps le quotidien d'une brigade de la BPM pour préparer son sujet et cet argument d'autorité est censé tout excuser (comme Donzelli avec la maladie de son fils, décidément...). De ce fait elle peut faire ce qu'elle veut, y compris le film merdeux dont il est question ici, où elle ose tout, tous les pires procédés imaginables. Son côté sûre d'elle transpire du film nauséabond de Maïwenn et nous la rend franchement détestable. Elle qui tente de faire un portrait si élégiaque de ces policiers de l'enfance et qui leur dédie son film, se permet de déclarer en interview qu'ils sont des "paysans de la France profonde qui ne connaissent rien", parce qu'ils ne l'ont pas reconnue à une avant-première "en présence de l'équipe du film" qui leur était réservée et parce que Marina Foïs, Jérémie Elkaïm ou Nicolas Duvauchelle sont pour eux autant de gros péquenauds qui n'ont rien à foutre sur un écran de cinéma. On pense pareil ! Comment ne pas prendre définitivement en grippe la dénommée Maïwenn quand elle vient affirmer fièrement que la DASS l'a vraiment faite chier à demander des contrôles stricts sur les enfants employés pour le film et sur les dialogues à mettre dans leur bouche, pour après le tournage finalement reconnaître que c'était pas si con de leur part parce qu'elle n'aurait pas supporté qu'un enfant se suicide à cause du film. "Elle n'aurait pas supporté", p'tite chatte... C'est triste d'en venir à taper sur les gens, de ne pas rester sur le film, mais avec de telles personnes, qui n'ont de cesse de se mettre en avant et qui sont si insupportables et détestables, difficile de faire autrement.




Difficile aussi de ne ne pas finir cette critique en reparlant rapidement de la toute fin du film, si ignoble et indigne, où marina foïs renoue avec les Robins des Bois en jouant un nouveau sketch de Pouf le cascadeur quand elle gueule : "J'peux ouvrir la fenêtre ? Je me sens pas bien..." avant d'aller se défenestrer. Dîtes-vous qu'on ne peut en rire que cinq ou six jours après avoir vu le film, car quand on est devant l'écran, le sentiment dominant, écrasant, c'est plutôt de l'exaspération mêlée de rancœur, un dégoût maximal d'une espèce qu'on n'éprouve que rarement devant un film vu sur sa téloche. Maïwenn peut se partager avec Donzelli le prix de la pire réalisatrice de l'année, de la décennie, du siècle et du monde.


Polisse de Maïwenn Le Besco avec Maïwenn Le Besco, Joey Starr, Marina Foïs, Karin Viard, Nicolas Duvauchelle, Jérémie Elkaïm, Karole Rocher, Frédéric Pierrot et Emmanuelle Bercot (2011)