12 juillet 2012

Eastern Plays

En direct de Paname, notre guest star Simon critique ici le premier film du bulgare Kamen Kalev, réalisateur de The Island (sorti en salles hier), et il le fait avec ce je-ne-sais-quoi de vista enthousiaste qui lui appartient et qu'on adore :

Ça se passe à Sofia. Christo, la trentaine, artiste plasticien contrarié, est en cure de désintoxication (il vit chez lui mais va régulièrement à l’hôpital où on lui donne de la méthadone). Il est en train de se séparer de sa nana, il est en froid avec sa famille, avec son jeune frère en particulier, qui commence à tomber sous la coupe de groupuscules extrémistes. Un jour la bande de son frère tabasse le père d’une famille turque en visite à Sofia. Christo intervient et se lie avec la fille de ce dernier. Le personnage de Christo et l’acteur qui l’interprète ne font qu’un. Kamen Kalev et lui étaient amis d’enfance ; après ses études en France Kalev est revenu en Bulgarie, a retrouvé Christo, et a écrit le scénario en quelques jours en se basant sur sa vie réelle. Dans la vraie vie Christo n’était pas en désintoxication ; il est mort d’une overdose quelques jours avant la fin du tournage.



Cette trame et ce contexte peuvent laisser augurer d’un film social édifiant et glauque au possible. Il n’en est rien car Kalev fait preuve d’un vrai regard de metteur en scène : la bienveillance voire l’amour qu’il porte au personnage se ressentent à chaque instant sans qu’il ne tombe jamais dans la complaisance. Il est probable que Christo lui-même (le vrai) y soit pour beaucoup, en contribuant au regard critique voire moqueur qui est souvent porté sur son personnage et qui ne fait qu’accentuer l’intensité tranquille qui se dégage de lui. Pendant le film j’ai beaucoup pensé à Oslo, 31 août, vu récemment et au sujet relativement proche, et de ce point de vue, celui de l’intensité, de la force et de la complexité du personnage principal, le film de Kalev est probablement un peu au-dessus - même si le film de Trier a d’autres qualités : il est peut-être plus audacieux et plus composé formellement, là où le bulgare est sûrement dans une saisie plus brute, dans un « arrachement des choses » au réel... Il est amusant aussi de constater que les deux films se rejoignent dans leurs petits défauts, notamment des petites séquences musicales un peu gênantes dans leurs dernières parties respectives.



Kalev se montre aussi très bon dans sa peinture d’une ville et d’une société. Quelque chose de très intense, encore, transpire en permanence des décors, de cette ville en mutation, de ces personnages très durs... On sent une violence sourde et très ancrée, mais aussi et de façon concomitante une grande fragilité. Dans une période post-électorale où les questions européennes ne sont abordées que (de façon déprimante) sous des angles économiques ou (de façon nauséabonde) dans des discours identitaires, le film donne à voir une Bulgarie tiraillée entre héritage communiste, conversion précipitée au libéralisme, xénophobie latente et réelles velléités d’ouverture sur l’union européenne, qu’elle n’a rejoint qu’en 2007. Kalev saisit cette complexité de façon très simple, sans tomber dans le démonstratif. Ce mélange de dureté et de fragilité s’incarne de façon évidente dans le personnage de Christo lui-même et dans celui de son jeune frère, mais c’est aussi quelque chose qu’on ressent, de façon très émouvante, dans la relation entre Christo et sa copine. Une relation finissante, empreinte de tendresse mais aussi d’une grande cruauté, et que Kalev (avec le consentement probable de ses deux interprètes, puisque la copine en question était aussi la vraie copine de Christo... sauf que dans le film c’est lui qui la quitte alors que dans la vie c’est elle qui était en train de le quitter), une relation que Kalev, donc, n’hésite pas à traiter avec humour, voire avec des accents burlesques dans la manière qu'elle a de venir pleurer à la porte de Christo tout au long du film... La façon dont cette relation est traitée est assez emblématique de l’équilibre que parvient à trouver le film : violence, intensité, émotion, immersion, détachement.



De façon plus inattendue le film va aussi, dans sa dernière partie (qui n’est cependant pas la plus réussie), basculer vers plus de douceur et de retenue : il le doit en bonne partie à la présence de cette jeune femme absolument adorable du nom de Saadet Isil Aksoy, dans le rôle de la jeune turque avec qui, vers la mi-film, Christo entame une relation tendre et passionnée, mais platonique. Elle prête de jolie façon son visage lumineux à ce beau personnage d’ange gardien qui aide le film à s’inscrire dans un mouvement d’espoir, dans le dessin d’une trajectoire qui se sépare in fine de celle de Christo, le vrai.

Un bien beau premier film, dont on guette avec curiosité le successeur sorti ces jours-ci, The Island (avec un curieux casting francophone composé de Laetitia Casta et Elli Medeiros).


Eastern Plays de Kamen Kalev avec Christo Christov, Ovanes Torosian et Saadet Aksoy (2010)

5 commentaires:

  1. Joe "Memehtoglu" G.12 juillet 2012 à 10:57

    Comme quoi les jeunes turques, c'est pas dla merde !

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  2. Et ben j'ai envie de le voir!

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  3. Entretemps j'ai eu quelques échos sur The Island (y compris de gens qui avaient aimé Eastern Plays), il parait que c'est tout naze... :-(

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    1. The Island de Michael Bay ? En effet, il est pas top.

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  4. Il paraît que le nouveau est naze, oui. Mais il faudra que je pense à regarder cet Eastern Plays.

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