27 novembre 2019

Le Jour où la Terre prit feu

Petit film de SF britannique tourné en 1961 par Val Guest, The Day the Earth Took Fire entre mieux en résonance avec notre époque que le plus célèbre The Day the Earth Stood Still, tourné dix ans plus tôt par Robert Wise. Plus plausible en effet, en 2019, de voir la terre prendre feu que de la voir s'arrêter de tourner. Bon, à ceci près qu'en 1961, en pleine guerre froide, ce que les scénaristes du film, Val Guest lui-même et Wolf Mankowitz, imaginent capable de mener notre globe à sa perte, c'est la menace nucléaire. Les essais menés par des USA et une URSS qui se tirent la bourre devaient ainsi nous conduire, selon cette quasi série B d'anticipation, vers une déviation de l'orbite terrestre rapprochant la planète du soleil et entraînant une explosion des thermomètres bientôt fatale au genre humain.





Toutes ces images où les personnages ont la peau luisante de sueur (à commencer par celle de Janet Munro, bien présente à l'écran), pour ne pas dire littéralement trempée, ou font la queue pour une ration d'eau, sans parler de toutes ces vues urbaines désolées (on croit retrouver, au début et à la fin du film, dans des images jaunes surchauffées, quelques plans de The World, The Flesh and the Devil, tourné en 59), et de ces plans sur la Tamise asséchée, ne semblent pas bien fantasques, de nos jours. D'autres images, nettement plus fortes, les plus belles et les plus mémorables du film, nous présentent un fog londonien comme on ne l'a jamais vu, sorte de couche laiteuse posée sur la ville dont les toits émergent encore (et la fenêtre du couple principal, que la caméra rejoint en grimpant un mur de briques ou dont elle s'éloigne quand l'intimité l'exige, dans des plans qui rappellent bizarrement ceux de l'ouverture de Psycho, ce qui ne méritait pas d'être relevé, sauf à dire aussi que dans l'une des dernières scènes le personnage féminin se fait plus ou moins agresser dans sa baignoire, mais c'est vraiment pour remplir cette parenthèse que je le mentionne). Éclairée par les éclairs de l'orage, cette nappe de brume blanche, masse de chaleur humide contractée par la fonte des glaciers, présage à la fois, dans le film, la hausse des températures et, pour nous, la propagation des nuages opaques de pollution qui étouffent aujourd'hui nos métropoles.





On apprécie ces plans aussi simples que remarquablement réalisés, mais on reprochera tout de même au film des personnages trop maigres. Le principal (interprété par Edward Judd sans grande finesse) est un journaliste en perte de vitesse, car divorcé et, par suite, alcoolique, néanmoins présent pour son fiston, et soutenu non seulement par son ami Bill (Leo McKern) mais bientôt par la standardiste Jeannie (Janet Munro donc). Et c'est à peu près tout ce que l'on peut dire. Le grand enjeu, c'est la révélation non pas des causes de la catastrophe mais de ses conséquences inévitables, que Jeannie connaît pour avoir laissé traîner ses oreilles sur des conversations classées défense, et qu'elle révèle à son journaliste d'amant, futur lanceur d'alerte. 





Mais tout cela manque de poids et donc perd peu à peu notre intérêt. La fin (si l'on décide d'oublier le tout dernier plan, sur une croix au sommet d'un édifice religieux, sur fond de cloches), est plutôt bien trouvée, qui navigue entre deux Unes du journal de notre ami, deux alternative facts qui coexistent : l'une satisfaite de la réussite de la solution terminale (puisque ce que proposent les gouvernements du monde enfin d'accord, c'est de faire sauter les quatre plus grosses bombes nucléaires qui soient dans l'espoir que la courbe orbitale terrestre se rétablisse sous l'impact, sans aucune garantie de succès), l'autre, composée et imprimée pour personne, déplorant son échec et, donc, la fin du monde. Composer une Une pour le lendemain de la fin du monde, c'est ce que j'appelle du journalisme scrupuleux.


Le Jour où la Terre prit feu de Val Guest avec Edward Judd, Janet Munro et Leo McKern (1961)

24 novembre 2019

Nos batailles

Le plus compliqué est de survivre au premier quart d'heure. Guillaume Senez plante le décor au marteau-piqueur. Quelque part dans un coin grisâtre du nord de la France, Romain Duris est chef d'équipe au sein d'un immense entrepôt de vente en ligne. Syndiqué, il tente vainement de défendre les droits d'un des salariés, plus tard licencié, qui finira par se tailler les veines. Ambiance... Entre temps, le cinéaste belge nous a aussi dépeint en quelques coups de pinceaux cruels le terrible quotidien de la femme de Romain Duris, incarnée par une Lucie Debay condamnée à ne faire que chialer et tirer la tronche. Celle-ci bosse dans un petit magasin de fringues et s'occupe seule de leurs deux gamins. Lors de l'unique scène où nous la voyons dans sa boutique, elle tombe dans les pommes après qu'une de ses amies n'ait pas pu lui régler une robe à 59€ (carte bleue refusée, "On n'est que le 12 du mois pourtant ?!", pleurs, tout y est...). Guillaume Senez n'y va pas avec le dos de la cuillère, il nous flingue le moral d'entrée de jeu à bout portant. On se croirait alors devant un très mauvais film social, accumulant les couches de désespoir pour mieux nous maintenir entre ses griffes. Heureusement, le pire est déjà derrière nous. La maman met les voiles sans laisser d'adresse et le film se concentre sur ce père qui va essayer de s'en sortir avec ses mômes et devra repenser ses priorités.




Romain Duris, que l'on a dernièrement vu surnager dans des films médiocres tels que Tout l'argent du monde ou Fleuve noir, est ici irréprochable et trouve à coup sûr l'un de ses meilleurs rôles. A la recherche d'une certaine authenticité, Guillaume Senez a semble-t-il invité ses acteurs à improviser leurs dialogues, leurs réactions. Romain Duris s'avère très à l'aise avec le choix payant du réalisateur, il porte le film sur ses épaules et lui influe une belle énergie. Dans le rôle de sa sœur venue temporairement lui prêter main forte, Lætitia Dosch apporte quant à elle une touche de fraîcheur et de légèreté tout à fait bienvenue, pour la petite famille comme pour le spectateur avec, à la clé, quelques beaux moments de complicité. Très aidé par ses comédiens, Guillaume Senez parvient donc à faire exister ses personnages, à rendre compréhensible leur évolution. Il trouve également un assez bon équilibre entre la chronique sociale et le drame intimiste, le tout formant un ensemble plutôt cohérent. Passée sa mise en place pénible et cafardeuse, Nos batailles est en fin de compte un film assez délicat qui évite de justesse les travers propres à ce cinéma-là et parvient même à émouvoir. Un "feel good movie social", comme dirait l'autre...


Nos batailles de Guillaume Senez avec Romain Duris, Lætitia Dosch, Laure Calamy, Lucie Debay, Basile Grunberger et Lena Girard Voss (2018)

21 novembre 2019

The Town that Dreaded Sundown

Cela faisait des années que je voulais découvrir ce film dont le titre m'a toujours titillé : The Town that dreaded sundown. Littéralement, La Ville qui craignait le coucher du soleil, car c'est en effet à la tombée de la nuit que sévissait The Phantom Killer, un mystérieux tueur en série qui a semé la terreur dans une petite ville du Texas en 1946 et qui n'a jamais pu être identifié. Charles B. Pierce, discret mais tenace artisan du cinéma américain, auquel nous devons la célèbre réplique de l'inspecteur Harry "Go ahead, make my day", s'inspire d'une histoire vraie dans ce film qu'il a réalisé trente ans après les faits et, surtout, deux ans avant Halloween et deux ans après Black Christmas et Massacre à la tronçonneuse. C'est en effet à cette chronologie, et quasi à elle seule, que ce film doit son maigre intérêt, car cela fait de lui, aux côtés de ses plus distingués comparses, ce que l'on pourrait appeler un proto-slasher, antérieur au chef-d’œuvre fondateur de John Carpenter.




Psychopathe œuvrant masqué, victimes adolescentes ou tout juste adultes qui sont prises par surprise alors qu'elles fricotent dans leurs bagnoles ou à la belle étoile, flics impuissants ou complètement teubés... quelques-uns des principaux ingrédients du genre sont déjà là. On retrouve même régulièrement l'utilisation de la vue subjective, pour nous coller dans la peau du tueur, effet déjà employé, et avec plus de talent et d'à-propos, dans le Black Christmas de Bob Clark, qui sera plus tard sublimé par John Carpenter. Hélas, le film de Charles B. Pierce a un ton très problématique, se situant à cheval sur plusieurs registres qui ne font ici pas bon ménage du tout. Aucun rythme, zéro suspense, pas d'ambiance, on ne sait pas trop ce qu'on regarde : ce n'est ni un pur thriller, ni un vrai film d'horreur, ni un bon gros polar, ni quoi que ce soit. On ne se passionne jamais pour l'enquête pénible et laborieuse des policiers, dont certains sont trop lourdement montrés comme des coupables potentiels. On regarde tout ça d'un œil fatigué, las, à peine curieux, jamais surpris. The Town that dreaded sundown, qui a eu droit à une suite en 2014, est un film assez fade qui n'a d'intérêt que pour l'historien du cinéma d'horreur. On est aux limites de ma cinéphagie. 


The Town that dreaded sundown de Charles B. Pierce avec Ben Johnson, Andrew Prine et Dawn Wells (1976)

13 novembre 2019

Sierra torride

Don Siegel à la réalisation, Budd Boetticher au stylo, Ennio Morricone à la baguette et, face caméra, Shirley MacLaine et Clint Eastwood. Pas mal. L'ouverture nous embarque tout de suite grâce au thème principal signé Ennio (thème forcément réutilisé depuis à foison), qui est génial comme du Morricone, avec ce mélange de bizarrerie et de grâce qui fait tout son génie. A l'image, c'est Hogan, Clint, mercenaire, qui chevauche pépère dans le désert et qui finit par tomber sur trois truands en train de déshabiller une nonne, sœur Sara, Shirley MacLaine. Il en dégomme deux, balance un bâton de dynamite sur le troisième pour l'obliger à lâcher la religieuse et le tour est joué. Parce que c'est une sœur, Clint accepte de l'aider encore un peu, et parce qu'il accepte de l'aider encore un peu, Sara reste une sœur. Sauf qu'elle est traquée par l'armée française pour avoir aidé les révolutionnaires mexicains, qu'elle ne craint ni le cigare ni le whisky et qu'elle n'a pas peur de mentionner son "cul". Et petit à petit les deux personnages se retrouvent liés dans la guérilla aux côtés des partisans de la révolte.




Le film, quoique très plaisant à suivre, souffre de quelques petites longueurs. Mais ce qui s'en dégage de plus agréable, c'est la sympathie palpable entre Clint et Shirley. Ici, Clint Eastwood fait du Clint Eastwood, et il le fait plutôt bien, trimballant la même dégaine plus ou moins que chez Leone (qui, le comparant à Bob De Niro, disait que Clint était un bloc de marbre et une star quand Robert était un acteur, que quand De Niro souffrait à l'écran, Eastwood geignait, que les deux enfin ne faisaient même pas vraiment le même métier). Shirley MacLaine est parfaite, réunissant en elle-même les trois rôles historiquement dévolus aux femmes dans le western : la nonne, la mère (formidable séquence où elle soigne Eastwood d'une flèche reçue près du cœur) et l'autre. Tout en parvenant à être bien plus, à être aussi touchante que drôle (et les deux à la fois plus souvent qu'à son tour, rien que dans toutes ces scènes où elle flatte sans cesse la croupe de sa minuscule mule pour la faire grimper dans la sierra - le titre original du film étant Two Mules for Sister Sara), aussi grave que pétillante, bref, aussi Shirley MacLaine que possible. Avant de voir ce film, j'avais croisé plusieurs photos de plateau où l'on voyait l'équipe, et en particulier les deux têtes d'affiche, en train de passer du bon temps, se marrer, s'amuser. C'est formidablement palpable dans le film, et tout du long je ne rêve que d'être l'ami de madame MacLaine.


Sierra torride de Don Siegel avec Shirley MacLaine et Clint Eastwood (1970)

9 novembre 2019

Le Roi

Quelle purge ! L'australien David Michôd, en lequel nous avions jadis pu croire grâce à deux premiers essais encourageants, continue sa chute dans les abîmes, en toute discrétion, sur Netflix. The King (étrangement traduit Le Roi par chez nous) était une grosse sortie pour la plateforme de distribution de vidéo à la demande et un nouveau déchet filmique de plus à ajouter à leur si triste catalogue. On annonçait pourtant du lourd, de l'épique, du costaud ! En réalité, on s'emmerde dès les tout premiers instants et on ne se sent strictement jamais concerné par ce film d'époque ankylosé au dernier degré, par ces personnages monolithiques et ce scénario emprunté qui traîne dans la boue Shakespeare et l'Histoire. C'est si long, si laborieux, si pénible... Il n'y a là-dedans aucun souffle, aucune énergie. On se fout tellement de ces intrigues de palais si platement filmées et grossièrement interprétées, vous n'avez même pas idée ! On relève un peu les yeux uniquement à l'apparition de l'impayable Robert Pattinson, d'un ridicule à toute épreuve dans la peau du vil Dauphin, Louis de Guyenne, avec son accent français improbable et extrêmement mal joué. L'acteur commet ici son premier gros accident de parcours post-Twilight, lui qui nous avait jusque là très agréablement surpris dans ses choix, chez les frères Safie ou devant la caméra de James Gray par exemple ; c'est bien la première fois qu'il apparaît autant à côté de la plaque, à ce point en roue libre.


Sean Harris, à droite du roi, adopte cette position étrange pendant tout le film. Il joue un traître.
Aux dernières nouvelles, Bobby Pattinson n'est pas mort, c'est bien la preuve que le ridicule ne tue pas.

La fameuse bataille d'Azincourt, supposée être le point d'orgue du film, est d'une terrible fadeur. Dénué de la moindre idée de mise en scène, David Michôd opte sans surprise pour le plan séquence quand il suit le roi gringalet Thimothée Chalamet se joignant à la bataille le poing levé. Cela ne fait aucun effet et on a bien du mal à y croire. La prestation de l'acteur franco-américain, très coincé, ne fait rien pour arranger les choses. Regardez de près comment il marche : il pose chacun de ses arpions à plat devant lui, selon un angle de 25°, pour un résultat désolant qui ne lui confère en rien une démarche royale (ou bien un roi qui a une taupe obèse au guichet mais, à vrai dire, tout le casting a l'air constipé). En voilà un que nous avons beaucoup trop tôt couvert de louanges... Je ne dirai rien de Lily Rose-Depp car c'est trop facile de tirer sur l'ambulance de la "fille de" qui n'a strictement aucun talent de comédienne mais qui est tout de même conviée à jouer dans de tels films sous le prétexte que sa tronche en biais rappelle vaguement ses darons. Avec l'argent de ses parents, elle devrait plutôt penser à se payer une formation qualifiante, de type gardienne de troupeau dans les estives. Un mot sur Joel Edgerton, également co-scénariste avec son ami Michôd : il s'est attribué un rôle taillé à sa mesure, celui d'un sac à vin qui meurt à l'issue de son premier combat après avoir donné quelques bons conseils au roi, du genre "Un roi qui a baisé est un roi plus serein" (authentique).


Embelli pour le rôle, Joel Edgerton ne joue pas un traître malgré ce que l'image peut suggérer. 
Lily Rose-Depp après sa première nuit d'amour avec le roi. L'actrice ne nous a pas convaincus.

On a ici qu'une envie : que ça se termine enfin. D'autant plus que, de la première à la dernière seconde, nous aurons subi ce sempiternel voile grisâtre permanent, ces couleurs ternes et effacées, ces lumières artificiellement tamisées, bref, cette photographie paresseuse et à gerber que l'on a déjà bien trop vue par ailleurs. Car, quand même, vous comprenez, nous devons avoir l'impression d'être au Moyen Âge, à cette époque où tout était si morne et décoloré, c'est bien connu ! Faut-il n'avoir aucune espèce de curiosité, d'intérêt ou de respect pour les représentations que le Moyen Âge nous a laissées de lui-même pour tomber encore dans ces sordides travers. Navrant. C'est si mauvais et chiant que cela parvient presque à rendre plus sympathique le pourtant falot Outlaw King, cette autre production moyenâgeuse distribuée par Netflix avec un roi dans le titre (pour justifier mon rapprochement hasardeux). Au moins on s'amusait un peu. Là, rien. Le prometteur Animal Kingdom paraît désormais si loin... 


Le Roi (The King) de David Michôd avec Thimothée Chalamet, Sean Harris, Joel Edgerton, Robert Pattinson et Lily Rose-Depp (2019)

7 novembre 2019

War Machine

Netflix a posé l'argent sur la table pour permettre à David Michôd de signer son troisième film avec un budget de 60 millions de dollars à la clé qui en a longtemps fait la plus grosse production de la chaîne américaine. Le cinéaste australien avait pour mission de mener à bien un projet ambitieux qui ferait office de jolie pub pour Netflix : une grande star à l'affiche d'un film de guerre satirique traitant d'un sujet encore assez bouillant, la situation américaine en Afghanistan. Brad Pitt s'est particulièrement investi dans ce film, en étant aussi producteur via sa société de prod perso, Plan B, et, surtout, en grimaçant durant tout le tournage, quitte à être victime de sacrées crampes au visage après chaque journée de travail. De mon côté, j'étais surtout très curieux de découvrir le nouveau film de David Michôd, cinéaste en lequel je nourrissais alors quelques espoirs et qui avait prouvé sa valeur en œuvrant, avec succès, dans le polar familial sentant bon l'Australie (Animal Kingdom) et le néo-western post-apocalyptique minimaliste (The Rover).




David Michôd s'essaie donc ici à un exercice encore plus risqué, celui de la comédie satirique, à charge, son scénario s'inspire du best seller du journaliste Michael Hastings, The Operators, un bouquin qui dénonce le commandement américain en Afghanistan en nous révélant l'envers du décor, les basses manœuvres et les raisons de l'échec militaire. War Machine est donc un film de guerre sans véritable guerre, qui s'occupe principalement de nous dresser le portrait du pathétique général Dan McMahon, un personnage directement inspiré de Stanley McChrystal, commandant de l'ISAF (Force internationale d'assistance et de sécurité) en Afghanistan entre 2009 et 2010 et rencontré par l'auteur du livre, ici joué par Scoot McNairy (déjà vu dans Monsters, Gone Girl, 12 Years a Slave), pour les besoins de l'écriture d'un article dédié au magazine Rolling Stones.




Bien que le général soit incarné avec beaucoup d'implication et d'énergie par un Brad Pitt méconnaissable, multipliant les tronches pas possibles et prenant une voix ignoblement virile, nous avons un mal fou à croire en ce personnage et à nous intéresser réellement à lui. La faute à un David Michôd qui ne réussit pas à poser son récit ni à trouver le bon ton. Il faut d'abord supporter cette voix off pénible (la narration du journaliste) qui ne nous lâche pas d'une semelle pendant les 20 premières minutes, à tel point que l'on a du mal à savoir quand le film démarre pour de bon, et qui revient trop régulièrement par la suite. On ne comprend pas, par exemple, la nécessité de cette énumération beaucoup trop longue qui présente, sans humour, les différents hommes entourant Brad Pitt, des personnages qui ne seront pas davantage étoffés dans le reste du film et qui serviront presque uniquement de ressorts comiques à l'efficacité très relative. A ce propos, l'espèce d'humour absurde du film ne fonctionne quasiment jamais, et c'est peut-être ça le plus embêtant.




Tout cela est bien dommage car War Machine avait un certain potentiel. Brad Pitt pourra en gonfler certains, mais il n'est pas mauvais, sort quelques bonnes répliques et réussit parfois à nous faire sourire. On sent que l'acteur fait tout son possible. Un casting imposant et quelques guest star d'envergure (Tilda Swinton, Ben Kingsley et, cerise sur le gâteau, le caméo final de Russell Crowe) ne suffisent malheureusement pas à nous captiver, et War Machine souffre aussi d'un rythme très problématique. Aucune scène ne sort vraiment du lot, à l'exception, peut-être, de ce moment où de pauvres soldats sont envoyés pour nettoyer une zone pratiquement désertique, une scène qui finit forcément mal et qui n'est pas la plus ratée tout simplement parce que, pendant un temps, la musique s'arrête, la voix off se tait, David Michôd se pose et se concentre sur ce qu'il a à nous montrer. War Machine n'est, au final, pas spécialement méprisable, mais c'est un film inoffensif et tout simplement raté.


War Machine de David Michôd avec Brad Pitt, Anthony Hayes, Topher Grace, Meg Tilly et Scoot McNairy (2017)

5 novembre 2019

John Wick Parabellum

Bon, ils tirent un peu sur la corde là, non ?... Autant j'avais pu éprouver un certain plaisir régressif devant les deux premiers volets, autant j'ai trouvé celui-ci très long et laborieux. La saga John Wick tient à bien peu de choses. Nous ne sommes jamais très impliqués émotionnellement dans ces films portés par un acteur connu pour être un type en or en dehors des plateaux, et c'est tant mieux, mais aussi pour n'avoir qu'un jeu extrêmement limité devant la caméra, et il me semble que c'est d'abord ce qui nous intéresse. Son personnage est une feuille blanche, que nous ne voyons que survivre et tuer, une ombre invincible, dont la fin nous confirme ici qu'elle ne pourra jamais mourir ni montrer le moindre signe d'affaiblissement. Après une chute terrible et quelques balles dans le costard, Wick se relève, encore et toujours, pour la promesse de nouvelles aventures à venir (suite au succès toujours plus grand, un nouvel épisode est déjà prévu pour 2021). Un chien abattu, une voiture volée... on l'a compris, ce n'était que des prétextes débiles à un enchaînement de scènes d'action plus ou moins imaginatives et chorégraphiées avec soin. Si, dans le numéro 2, la gradation par niveaux, digne d'un véritable jeu vidéo et accompagnée d'une modeste mais bien réelle inventivité formelle, était très nette et parvenait à nous maintenir curieux grâce aussi à un univers qui s'enrichissait de manière plutôt intéressante, ici, c'est beaucoup plus pauvre et redondant. Ce Parabellum commence pile poil là où s'arrêtait le précédent, en nous replongeant immédiatement dans cet univers parallèle peuplé d'assassins désormais familier. Nous retrouvons un John Wick pris en chasse par tous les tueurs du monde dans les rues de New York qu'il parvient sans trop de souci à fuir pour trouver refuge chez une vieille connaissance et continuer sa marche mortelle.




Ne cherchez pas plus de justifications scénaristiques, même accessoire et minime, à ce déluge de balles et à cet empilement d'action : il n'y en a pas, ou bien le prétexte de respecter tel ou tel ordre idiot, par loyauté envers la bureaucratie bien établie qui gouverne ce petit monde d'assassins. L'univers de John Wick est encore enrichi mais, là aussi, dans un procédé facile et lassant de superposition. Nous apprenons ainsi qu'une institution nommée la Table Haute disposant, si besoin, de sa propre unité d'élite, est à la tête de toute cette organisation bien huilée, elle a notamment le droit d'intervenir dans la gestion des fameux hôtels Continental ; au-dessus de cette table règne un Grand Maître (interprété par Saïd Taghmaoui, cocorico !) qui, du haut de son pouvoir a priori absolu sur ses sujets, a tout de même choisi de vivre dans le désert avec quelques tapis persans pour tout confort. Bref, plus on en sait, moins on veut en savoir. Le film tente vaguement de légitimer ce jeu de massacre par un romantisme naïf quand Keanu Reeves délivre ce qui doit être son plus long dialogue : face au Grand Maître auquel il demande grâce, John Wick dit qu'il veut vivre encore simplement pour pouvoir continuer à se souvenir de l'être aimé. C'est beau, un peu de poésie dans ce monde de brutes... Après une si touchante déclaration, il lui est tout de même demandé de se couper l'un des doigts et de tuer son seul ami, le gérant récalcitrant du Continental de New York (Ian McShane, fidèle au poste) afin d'effacer son ardoise auprès de la Table Haute. C'est donc encore une loyauté stupide envers un système absurde qui justifiera tout le reste, à la poursuite d'une tranquillité dont on se demande bien à quoi elle peut ici rimer.




Face à un tel néant narratif, seule une grande prise de risque en termes de mise en scène pourrait justifier ces 131 minutes de fusillades et d'affrontements en tout genre. Le seul suspense réside là-dedans : que nous réservent-ils pour la suite ? Où et comment vont-ils se battre ? Et, surtout, comment cela va nous être montré ? Hélas, force est de reconnaître que les chorégraphies sont très répétitives et la caméra de Chad Stahelski particulièrement statique et en cruelle manque d'inspiration. Rien de très impressionnant, on s'ennuie, c'est toujours la même chose. Pour ce qui est des décors, on a droit aux jeux de miroirs et de reflets habituels, déjà présents et mieux exploités dans le deuxième opus. Quand un tel film peine autant à se renouveler, il essaie pathétiquement de trouver son salut par des innovations très terre-à-terre qui passent par des détails d'importance aux yeux de l'aficionado. C'est par exemple un chien, particulièrement attiré par les services trois pièces de ses ennemis, qui va jouer un rôle clé dans l'une des scènes. Dans le même registre, on essaie de diversifier les armes utilisées : c'est plutôt sympa quand John Wick use du sabre de samouraï pour couper en deux un adversaire, ou d'un gros livre pour en assommer un autre ; c'est en revanche très ridicule quand il se sert de chevaux pour administrer des ruades sur demande. Cela passe aussi par la diversité des engins empruntés pour se déplacer : un canasson justement, que John Wick chevauche en pleine ville et au milieu des voitures, ce qui nous rappelle Schwarzy dans True Lies lors d'une scène qui avait autrement plus de gueule. On a également droit à une courte course poursuite en scooter, un passage très nul puisqu'il n'y a pas de circulation, on a juste quelques guignols les uns derrière les autres sur leurs deux roues et notre héros décidément imprenable qui les fait voltiger ou les flingue les uns après les autres, de façon particulièrement surréaliste. Cette scène apparaît en outre comme une mauvaise redite du récent actioner sud-coréen The Villainess qui nous proposait exactement la même chose mais avec une toute autre énergie.




Cela passe enfin par la diversité des nouveaux opposants ou alliés. Ici, l'antagoniste principale, qui n'en vient jamais aux mains mais qui est bel et bien aux ficelles de tout ce bordel, est une adjudicatrice de la Haute Table campée par une actrice qui a vraisemblablement été choisie parce qu'elle se présente comme non-binaire. L'idée est a priori pas mauvaise, et il est vrai qu'il est presque étonnant de voir, dans un tel film, une femme totalement asexuée, qui ne nous est pas montrée comme un simple bout de viande appétissant, bien moulé ou court vêtu. Mais en soi, la dénommée Asia Kate Dillon a une présence qui ne pèse pas lourd, elle ne dégage rien à l'écran et fait même très pâle figure. On peut espérer mieux, surtout dans des films qui ont désormais largement de quoi s'offrir les plus grandes stars ou convoquer n'importe quel revenant. Comme dirait l'autre, "il faut que le méchant soit réussi"... John Wick affronte également toute une bande d'assassins chinois à la tête de laquelle nous retrouvons Mark Dacascos, que l'on préférait quand il avait des cheveux et un peu plus d'amour propre. On sent bien que ces figurants sont plus doués et agiles que notre vedette assez lourdaude lors des scènes de bagarre, mais celle-ci finit toujours par l'emporter par la force. La dernière partie, peut-être la plus accrocheuse, met en scène le siège du Continental new-yorkais par la troupe d'élite de la Table Haute : ces derniers sont des crétins anonymes qui ne feront pas de vieux os, notamment en raison de casques ineptes que Wick ouvre facilement depuis l'extérieur pour des headshot assurés à bout portant. Enfin, on retrouve Halle Berry, qui vient faire un bout de chemin avec ses deux bergers allemands aux côtés de John Wick après lui avoir réservé un accueil glacial, dans une relation amour/haine des plus banales. Hélas, cela fait depuis belle lurette que cette actrice n'est plus un argument. On croise également Anjelica Huston, dans la peau d'une vieille femme qui nous en apprend un peu plus sur le passé de notre héros, tout droit issu de l'imagination limitée d'un pré-ado friand de jeux vidéos.




John Wick Parabellum peine donc terriblement à se renouveler et l'on a comme le sentiment que Chad Stahelski et sa bande ont foncé tout droit vers cette impasse qui s'offrait grand à eux dès les toutes premières minutes du premier film sans, cette fois-ci, parvenir à nous divertir suffisamment pour nous la faire oublier. On tient un film d'action qui continue à vouloir se prétendre pure abstraction pour essayer de brosser le cinéphile de passage dans le sens du poil, avec également quelques clins d’œil appuyés à la plus noble cinéphilie (Wick trouve refuge au "théâtre Tarkovsky", des images de Buster Keaton illuminent Time Square...), et à abreuver l'amateur d'action lambda par des morceaux de bravoure à la chaîne. Mais tout paraît trop forcé et sans grande idée : rien ni aucune espèce de virtuosité ne vient motiver ce spectacle stérile et répétitif. Le résultat est assez bâtard et ne fait que rendre plus criantes les limites de Chad Stahelski comme cinéaste d'action et la pauvreté d'une franchise qui n'est malheureusement pas partie pour s'améliorer ni s'arrêter...


John Wick Parabellum de Chad Stahelski avec Keanu Reeves, Asia Kate Dillon, Halle Berry et Ian McShane (2019)

1 novembre 2019

Dracula et ses femmes vampires

La grande idée de cette adaptation du classique de Bram Stoker, c'est d'embaucher Jack Palance pour incarner Dracula. On peut débattre du type d'homme qu'est le célèbre comte, grand lord portant beau à la voix de stentor (tendance Christopher Lee) ou chauve rabougri pâle et souffreteux tout en murmures (Klaus Kinski dans l'immense Nosferatu de Werner Herzog). Palance serait dans la première catégorie, encore qu'il apparaît ici plutôt vieux déjà, et fatigué. Mais c'est précisément un assez bon compromis. Puissant physiquement, Jack Palance, l'éternel salop des westerns et autres films de gangsters (il est inoubliable dès l'un de ses premiers rôles, dans Shane, et le sera encore dans l'un de ses derniers, en vraie peau de vache mais faux méchant cette fois, dans la comédie La vie, l'amour, les vaches), Palance c'est ce visage large, carré, émacié, ce front et ces joues comme des façades, ces pommettes intimidantes, ce nez légèrement épaté et ces petits yeux perçants, ces traits d'européen de l'est (Volodymyr Palahniuk est son vrai nom), comme tirés en arrière et douloureux, impressionnants en réalité, remodelés après un crash d'avion pendant la seconde guerre mondiale. Mais les tempes ici sont grises et les paupières lourdes. La voix de Jack Palance, aussi, est parfaite pour la prêter au maître vampire, cette voix grave toujours couverte d'un voile inquiétant.




Le seul problème, et c'est un fan du bonhomme qui le dit, c'est que je ne suis pas sûr et certain que Jack Palance fut un grand acteur. Je crois qu'il doit beaucoup à son physique, à sa silhouette, à son allure et à sa prestance. Mais en termes de jeu, Palance n'était peut-être pas remarquablement talentueux. Or, pas très bien dirigé, dans un film moins que moyen et dans des gros plans où il s'agit d'en faire un minimum et de le faire avec une extrême finesse pour dépasser le ridicule potentiel des fausses canines et du reste, le bât blesse. C'est regrettable car Palance avait la carrure. Il faut dire qu'il ne s'en sort pas si mal dans ce film raté, où les autres acteurs sont quant à eux assez mauvais et mal choisis, ce film connu pour être le premier à avoir affublé Dracula du souvenir d'une femme aimée des siècles plus tôt et retrouvée sous les traits de la belle Mina, idée absente du roman de Stoker, reprise plus tard entre autres par Coppola dans le mal nommé Bram Stoker's Dracula. Le titre français du film de Dan Curtis, qui ajoute ce "et ses femmes vampires" au Dracula original, est bien bête aussi puisque les trois goules du comte, peu présentes, n'ont ici quasiment aucune importance. Pas beaucoup plus d'ailleurs que Lucy et Mina, qui sont réduites à des poupées séduisantes et séduites, comme dans la grande majorité des adaptations de ce livre génial où ces personnages sont ô combien plus intéressants (en particulier Mina, qui insiste pour faire partie de la troupe jusqu'au bout, malgré son envoûtement, et dans ce but résiste aux tentatives de dissuasion de ces messieurs partis en croisade contre le vampire de Transylvanie). Et comme dans beaucoup d'adaptations, chez Dan Curtis, dont le scénario est pourtant signé Richard Matheson, les meilleurs scènes du livre ne sont pas filmées ou le sont très mal. Décidément, et malgré tout, on ne se souviendra que de Jack Palance, une fois de plus.


Dracula et ses femmes vampires de Dan Curtis avec Jack Palance (1974)