13 février 2019

La Rivière rouge

Ce qui me frappe peut-être le plus, en revoyant Red River, c'est son scénario, signé Borden Chase (plus tard auteur entre autres de quelques uns des meilleurs westerns d'Anthony Mann : Winchester 73, Bend of the river et The Far Country) puis remanié par Charles Schnee (Charles Chnou en français). Il y a dans ce script parfois étonnant, du fait probable de ces corrections et remaniements, un certain génie, celui de l'efficacité d'abord. Peu de films montrent, en dix minutes, le héros perdre la femme de sa vie, adopter un fils, trouver le lopin de terre idéal, en chasser les présumés propriétaires, y faire paître et fructifier du bétail pendant 15 ans, se retrouver ruiné par la guerre de sécession et décider d'emmener son troupeau, passé de deux têtes à une dizaine de milliers, jusque dans le Missouri (en réalité ce sera le Kansas, cette épopée ouvrant la voie de la célèbre Chisholm Trail) pour refaire une santé à son compte en banque.





J'ai bien dit dix minutes. Allez, mettons quinze, pour être large. Et il faut bien Howard Hawks, qui signait là son premier western, et de ses comédiens pour qu'on ait en prime l'occasion d'être touché par la disparition d'une femme entrevue deux minutes (mais quel morceau de plan le cinéaste lui offre...), et complètement embarqué, le temps de rien, dans les aventures de cet homme, Tom Dunson (incarné par John Wayne avec quelque chose de plus que son panache habituel, et de sans doute nouveau dans sa carrière à cette époque : une profondeur, une gravité, une déchirure qui fondent son personnage), accompagné de son vieil ami, Groot (Walter Brennan, le futur Stumpy de Rio Bravo, dans lequel il chantera aux côtés de Dean Martin et Ricky Nelson l'air qui sert de bande originale à Red River), et de son fils d'adoption, Matthew Garth, dit Matt (Montgomery Clift, dans son premier rôle au cinéma).




Le scénario a aussi ça de brillant qu'il délaisse régulièrement tout ce qu'il semblait mettre en place. C'est là encore probablement le résultat d'un bouquin transformé en scénario par son propre auteur, puis repris par un autre scénariste. N'empêche que les ruptures engendrées ont quelque chose de très plaisant. J'ai déjà évoqué la promise de John Wayne, qui passe ad patres dès les cinq premières minutes de film révolues (je ne gâche pas grand chose en le révélant), mais c'est aussi le fameux "Diego", dont les hommes de main viennent faire savoir au très arrogant John Wayne (lequel, ayant trouvé un joli terrain, décide dans la seconde qu'il est à lui) qu'il a malencontreusement posé son cul sur des terres déjà acquises par un autre. Wayne, aussi sec, use de ses talents de pistolero pour descendre l'un des messagers et envoie l'autre prévenir ledit Diego qu'il a désormais perdu son terrain. Dans tout western qui se respecte, cet événement annonce une lutte à mort entre les deux camps. Ici, niet scatamouni. On n'entendra plus parler de "Diego". A travers un simple dialogue, après une ellipse de quinze ans, on apprendra tout juste que six ou sept tombes se sont ajoutées à celle de l'émissaire mexicain et que plus personne ne s'est frotté à Wayne. Tu m'étonnes.




A peine plus loin, quand Wayne décide d'emmener tout son bétail dans le Missouri, il fait marquer ses bestiaux au fer rouge. Ses hommes s'aperçoivent alors que certaines bêtes ne sont pas à lui (elles ne portent pas la fameuse marque "D Red River" de Dunson. Ce dernier ordonne de les marquer tout de même, car "à partir de désormais et jusqu'à dorénavant" (je vous ai dit que le scénario était génial, j'ai pas parlé des dialogues), ces têtes de bétail sont les siennes. Y compris celles d'un autre éleveur, Teeler, qui se radine aussi sec. Si l'ennemi juré n'est pas Diego, ce sera donc Teeler. Pas du tout. Le bon bougre accepte que Wayne prenne ses bœufs contre un pourcentage sur la future vente, à 1500 km de là. Pas vache.





Le meilleur homme de main du sympathique Teeler, un dénommé Cherry Valance (interprété par la gueule bien connue de John Ireland), présenté comme une des plus fameuses gâchettes du pays, s'avère troublé par l'extrême douceur de caractère de son très conciliant patron (en signe de soumission, Teeler demande même à Dunson de lui tatouer sa marque sur le cul), et se fait aussitôt embaucher par Dunson. Or les dialogues annoncent une rivalité terrible, que dis-je, un affrontement tragique imminent, entre ce Valance et Matt, le fils adoptif de Dunson, lui aussi tireur d'élite. Autant dire qu'on peut l'attendre longtemps, ce duel, et même au-delà des deux heures et quelques que dure le film. Il faudra lire le bouquin original de Borden Chase pour en savoir plus là-dessus (ce que je n'ai pas fait, mais libre à vous), car le film de Hawks s'en fout. Pour ne rien gâcher à ceux qui n'ont pas encore vu le film, je ne dirai que le minimum de la bataille finale, très attendue, dans la ville d'Abilene, qui se transforme en une scène incroyable, dans un pied de nez final mémorable.




Ce qui reste de ce film – et je le dis dans le sens de ce qui m'en est resté après l'avoir vu une première fois il y a quelque temps – c'est surtout, justement, cette scène finale. Et dans cette scène, c'est la façon dont John Wayne s'approche de Monty Clift pour venir régler les comptes. L'acteur-légende du western se demandait, en causant avec Hawks, si le petit Monty allait faire le poids face à lui. Force est de constater que le jeune premier s'en sort bien, très bien, mais qu'il ne fait certainement pas le poids. Et comment faire le poids ? Au fond, tout le sel de ce film repose sur sieur John Wayne.




Et le film devient génial quand Wayne disparaît. Non pas parce que le film est meilleur sans lui, mais parce qu'il est moins bon, et qu'on réalise à quel point Wayne est le film. La scène la plus terrible de Red River – qui ne parle au fond que de la relation d'un père et de son fils, lequel n'est pas du tout son fils, et encore moins son fils spirituel –, c'est celle où Junior retire le convoi à son père, et le vieux de ne rien dire, à part : "Je vais te tuer un jour". Très court dialogue dans lequel Wayne dit à Clift qu'à partir de ce jour il aura toujours peur parce qu'il saura que son père sera "là, bientôt, à un moment, un jour ou l'autre, tôt ou tard, dans pas longtemps, ça ne saurait tarder, y'a pas loin, ça va pas traîner" (sic), derrière lui, pour l'abattre.





Le paternel qui dit à son rejeton qu'il peut prendre sa place, fumer le père, mais qu'il l'aura toujours sur le bas du dos et qu'il devra en crever à son tour. Et il y a ce plan sublime, affreux, sur John Wayne, de dos, blessé à la jambe, la hanche plus déboîtée qu'au naturel, qui regarde le convoi qui s'ébranle. Un plan qui rappelle celui sur James Stewart, de dos aussi, humilié aussi, défait, dans The Man From Laramie de Mann. Dans les deux films, c'est le plus beau plan. Au vrai, ce type de plan, de dos, réalisé avec des acteurs comme Wayne ou Stewart, dans 99% des cas, c'est le meilleur plan du film dans tous les cas. A partir de là Wayne disparaît, mais dès cet instant, il est constamment présent. Notamment la nuit, dans la brume, où la menace indienne habituelle est totalement oubliée, remplacée par une autre menace : John Wayne. Puis, au plan de dos, où le convoi quittait Wayne, répond, quelques séquences plus loin, au bout du film, ce plan de face en travelling arrière de suivi où John Wayne marche vers Montgomery Clift. De sa démarche de guingois, il avance presque plus vite que la caméra ne recule, passant par-dessus les rails du chemin de fer, puis tirant sur son fils avant d'aller lui coller des baffes. C'est ça, c'est deux plans, qui restent du film, Wayne de dos, arrêté, puis Wayne de face, avançant, et entre les deux Wayne partout absent.





Mais le plus fort, c'est que Hawks et ses scénaristes ne déjouent pas les attentes uniquement pour les déjouer, ils le font pour se consacrer à mieux, à l'évolution des personnages (enfin, celle de Dunson, qui passe quand même du pur héros à l'ordure autoritaire, et par bien des états entretemps), et l'évolution de leurs relations. Le cœur de l'affaire n'est pas dans les aventures d'un convoi, même si quelques scènes-clés s'imposent (le passage de la rivière et l'attaque en cercle des indiens autour des charrettes renversées compris), et même si les scènes où l'immense troupeau se déplace, accompagnées en off (dans la version courte, préférable) par la voix du vieux Groot, bien sympathique narrateur, sont toutes magnifiques et donnent de l'ampleur à ce récit épique. Le cœur de l'affaire c'est l'amour et la rivalité de Dunson et de Matt.





Comme souvent chez le cinéaste, il suffit de se rappeler Rio Bravo, dans lequel les "méchants" et l'intrigue qu'ils suscitent n'ont aucun intérêt face aux échanges entre John Wayne, Walter Brennan, Dean Martin, Ricky Nelson et Angie Dickinson évoluant entre la prison, le bar et l'hôtel, ici, tout est dans la trajectoire du personnage de John Wayne, héros antipathique s'il en est, toujours plus dépressif et rude, tirant peut-être volontairement sur la corde pour créer de toute pièce cette situation où tout le monde lui tourne enfin le dos et l'abandonne, seul et blessé, condamné à voir son meilleur ami, son fils et son troupeau lui échapper. C'est à Monty Clift, le fiston adopté mais revêche, de prendre le relai, de force d'abord, de gré ensuite, grâce à l'intervention géniale d'une femme plus clairvoyante et moins bête que ces deux types qui finiront sidérés, le cul par terre, face à elle.

 
La Rivière rouge de Howard Hawks avec John Wayne, Montgomery Clift, Joanne Dru, Walter Brennan et John Ireland (1949)

10 février 2019

Looker

Albert Finney est un chirurgien esthétique d'exception, sans doute le meilleur de sa profession. Très demandé, il doit réaliser les exigences saugrenues de mannequins déjà très belles mais désireuses d'approcher encore davantage de la perfection, celle dictée par une obscure agence de publicité qui s'appuie sur des critères très précis, établis au millimètres près ! Après avoir réalisé son travail, Albert Finney apprend la mort de quatre de ses patientes... Soupçonné par la police, il entame lui-même une enquête pour comprendre ce qui pousse les modèles au suicide et il décide de prendre sous son aile l'une des jeunes femmes. Au cours de ses investigations, Albert Finney va lever le voile sur une société de productions publicitaires qui, s'appuyant sur des expériences scientifiques poussées, souhaite utiliser une forme d'hypnose dans ses spots pour atteindre immanquablement ses cibles et mieux vendre ses produits, et, pourquoi pas, manipuler les masses...  





Sorti en 1981, Looker est un "techno-thriller" signé Michael Crichton, spécialiste du genre. Il aborde des thèmes intéressants, toujours valables, et son scénario surprend même encore aujourd'hui, à l'heure où les publicités peuvent, à grand renfort de récupération massive de données, être si personnalisées et que nous pouvons désormais analyser très précisément les impacts sur les consommateurs potentiels des images et sons qui leurs sont diffusés. La même histoire, entre les mains d'un cinéaste plus doué, aurait ainsi pu donner un excellent thriller mâtiné de science fiction, soulevant avec acuité des questions plus que jamais d'actualité. Il s'agit là d'un talent que l'on ne peut guère enlever à Michael Crichton, assez habile pour mettre le doigt, très tôt, sur des grandes problématiques posées par le progrès technologique et les placer au service de récits de science fiction prometteurs. Looker nous rappelle hélas que si l'écrivain est une redoutable boîte à idées, une poule pondeuse de pitchs de SF alléchants, il est aussi un bien piètre cinéaste, trop limité, voire arrogant, il suffit de se rappeler le rôle qu'il a joué dans le désastre du Treizième Guerrier de John McTiernan.





Un peu moins haletant que Morts Suspectes ou Mondwest, Looker ne réussit pas à développer cette atmosphère paranoïaque qui aurait été plus que la bienvenue. Il ne parvient pas non plus à faire naître un suspense efficace et donne même à voir quelques scènes très pauvres, plates, où rien ne se passe alors que l'enjeu y est pourtant important. Soyons honnête et relevons tout de même une ou deux bonnes séquences, à l'impact visuel réel : je fais ici surtout allusion à l'analyse du mannequin incarné par la blonde Susan Dey, dont le corps est littéralement passé au crible, sous différentes lumières, pour, à l'image, des effets simples mais franchement réussis. Malheureusement le film ne maintient jamais ce pouvoir de fascination. Le final apparaît même assez mollasson, les quelques idées de mise en scène (Albert Finney et James Coburn se retrouvant parachutés dans des décors différents lors de l'affrontement final dans les studios de la société de production) ne sont jamais vraiment bien exploitées. Au bout du compte, bien que le film de Michael Crichton suscite clairement une certaine sympathie grâce à son côté visionnaire, son pitch malin, son casting solide (impeccable Albert Finney) et une ou deux scènes bien emballées, il laisse surtout un goût de regret et ne parvient pas, loin de là, à se hisser au niveau des vraies réussites du cinéma de SF des années 80. C'est dommage : entre les mains d'un vrai cinéaste, ce film aurait certainement fait date. Il suffit d'imaginer un Jurassic Park réalisé par Crichton pour se dire que donner une caméra à ce type n'était pas l'idée du siècle.


Looker de Michael Crichton avec Albert Finney, Susan Dey et James Coburn (1981)

9 février 2019

The Predator

Le nouveau Predator fait partie de ces catastrophes industrielles qui laissent songeur quant au fonctionnement des studios hollywoodiens. Comment un tel scénario peut-il avoir le feu vert ? Comment peut-on tourner ça ? C'est la grande question. Devant un film si bancal et raté, on se dit qu'il a forcément dû y avoir de gros soucis dans le développement du projet, que le réalisateur n'a pas pu faire ce qu'il voulait, qu'on lui a mis des bâtons dans les roues, qu'il y a eu un couac quelque part. Ceci expliquerait cela. De rapides recherches sur internet m'informent que seule la fin a dû être reprise suite à des projections tests désastreuses. Ça me paraît bien maigre étant donné que le film part en vrille dès les premières minutes, et je n'ai pas le courage de fouiller davantage pour comprendre un tel fiasco...




Shane Black a sans doute été jugé plus légitime qu'un autre pour réaliser un nouvel épisode à la franchise sous prétexte qu'il a joué dans le premier film de John McTiernan. Un calcul malin des exécutifs pour rassurer la fanbase. On connaît la volonté affirmée du réalisateur et scénariste de renouer avec un certain cinéma d'action des années 80-90 dont il a lui-même participé à la renommée en signant les scénarios de L'Arme Fatale ou du Dernier samaritain. Des films qui mêlaient avec plus ou moins de bonheur l'action à l'humour et qui sont effectivement sans équivalent aujourd'hui malgré les tentatives répétées de s'en approcher (on pense par exemple au pénible The Hitman's Bodyguard). Avec The Nice Guys, sorti il y a trois ans, Shane Black a lui-même tenté de nous livrer un buddy movie comme au bon vieux temps, en s'appuyant sur un duo d'acteurs a priori prometteurs, Ryan Gosling et Russell Crowe, appelés à collaborer pour une enquête dans le Los Angeles de la fin des seventies. Le résultat à l'écran était hélas assez décevant, flingué par une histoire des plus laborieuses dont on se foutait éperdument, coincé dans un fétichisme lourdingue et une nostalgie épuisante pour les années 70 et, surtout, obnubilé à l'idée d'être "cool" et "culte" à tout prix. Malgré cela, cet essai non transformé appelait tout de même à une certaine bienveillance grâce à deux ou trois scènes plutôt marrantes qui nous faisaient relever les yeux de temps à autre et entrevoir à peine le film que cela aurait pu être.




Impossible de faire preuve de la même mansuétude ce coup-ci. Shane Black, ce grand nostalgique devant l'éternel des films d'actions US de la belle époque ne parvient qu'à nous rendre encore plus nostalgique nous aussi. En nous proposant un si piteux spectacle, il réussit à anéantir pour de bon toute espèce de petite sympathie que l'on pouvait encore avoir pour lui. Ce nouveau Predator est une merde infâme, bien pire que ce que l'on pouvait craindre à l'annonce du projet, à la lecture du pitch ou à la vue de la bande-annonce. Ce déchet à 150 millions de dollars de budget n'a même pas le petit côté vaguement sympathique d'un truc certes raté mais qui, au fond, est empli de bonnes intentions.




On pouvait au moins espérer un divertissement débile, on a là quelque chose de si mal écrit et mal réalisé que cela en devient presque difficile à suivre. L'action est incompréhensible et illisible. John McTiernan pleurerait à chaudes larmes en regardant la sale tronche du dernier rejeton qu'a généré son film. Le predator en prend un sérieux coup dans l'aile, sa pauvre mythologie n'en sort guère enrichie, bien au contraire. On découvre que la race des predators convoite notre planète et s'intéresse de plus en plus aux humains, considérés comme une espèce en voie d'extinction (contrairement à Trump, le film prend en compte le réchauffement climatique, les predators aussi), faisant donc de nous des trophées de chasse convoités. Il existe des predators plus costauds, hauts de trois mètres, et l'un d'eux est envoyé sur terre accompagné d'une paire de chien-predators hideux pour pourchasser un predator plus rachitique qui fout le bazar et a laissé ses armes hi-tech à droite à gauche. Un convoi de soldats débiles se retrouve au milieu de ce vaste bordel et va essayer de survivre, rapidement rejoint par une scientifique spécialiste de l'évolution. Il serait inhumain de ma part de vous infliger un résumé plus précis des événements.




Shane Black est tellement aux abois qu'il en vient à inventer un personnage atteint du syndrome de la Tourette pour justifier le langage très fleuri qu'il affectionne tant. Faut-il être tombé bien bas pour faire appel à un tel subterfuge qui, en plus, ne donne rien d'amusant... Son blockbuster sans queue ni tête ne trouve même pas son salut dans son manque de sérieux et son humour assumés. Les quelques vannes minables à base de "Quelle est la différence entre ta mère et un poisson-chat ?" finissent vite par lasser. Malgré la présence au casting d'un gars comme Keegan-Michael Key, que l'on sait capable d'être drôle et d'un bel abattage, les dialogues entre ces soldats déglingués sont juste pathétiques. Comme dans tout reboot/remake/sequel actuel, nous avons aussi droit à des clins d’œil miteux aux autres films de la saga, comme lorsque la scientifique dit du predator en le découvrant sur le billard, "you're one ugly motherfucker". Brillant...




Le comble de l'horreur n'est guère atteint par le predator XXL et les boucheries en CGI qu'il provoque mais par un gamin autiste campé par l'affreux Jacob Tremblay, une tête à claques insupportable supposée incarner le futur de l'humanité. Comment réagirions-nous, en tant que parent, si notre gosse venait par malheur à ressembler à cette chose ? Comment peut-on éprouver le moindre amour pour une tronche de cake pareille ? On a juste envie de l'éclater... Je préfère m'arrêter là pour ne pas retomber dans mes travers. Trop tard.


The Predator de Shane Black avec Olivia Munn, Boyd Holbrook et Trevante Rhodes (2018)

5 février 2019

Une Pluie sans fin

Dès les premières minutes, Dong Yue m'a mis dans sa poche. Pour sa sortie de prison, le personnage principal doit donner son nom à l'administration : Yu Guowei. Pour aider la secrétaire à l'orthographier correctement, il indique qu'il s'écrit comme les mots "vestige", "glorieuse" et "nation". Tout un programme, assez lourdement mais efficacement asséné d'entrée de jeu par un réalisateur aux prétentions claires, avançant à découvert. Ensuite, par le montage, le plus simplement et délicatement du monde cette fois-ci, Dong Yue nous fait faire un bond de vingt ans en arrière. Sortant mollement de l'enceinte de la prison, le regard vide, désabusé ou nostalgique, Yu Guowei se retourne littéralement vers son passé et se revoit, en 1997, à l'époque où il était encore responsable de la sécurité d'une grande usine de raffinerie. Son histoire sera bien sûr intimement liée à celle de son pays. De 2017 nous arrivons donc en 1997, une année de transition économique qui fut aussi celle de la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Un tueur en série sévit dans la région, des cadavres de jeunes femmes sont régulièrement retrouvés aux alentours de l'usine. Aimant jouer au détective et voulant prêter main forte aux policiers, Yu Guowei va faire du zèle et s'intéresser de très très près aux investigations, jusqu'à en faire une véritable obsession. Nous suivons donc son enquête, menée sous cette pluie continue qui s'abat alors sur le sud de la Chine et qui participe grandement à nourrir cette atmosphère lourde, de transition sale, que nous ressentons immédiatement (et qui suffit semble-t-il à faire des comparaisons avec le Seven de David Fincher...).





Par sa manière de mêler les registres et d'associer la petite histoire à la grande au cours d'une enquête qui deviendra l'idée fixe du personnage principal, le premier long métrage de Dong Yue n'est pas sans rappeler l'excellent Memories of Murder de Bong Joon-Ho. Une association évidente et délicate tant le film de Bong Joon-Ho se présente désormais comme un sommet du genre, mais que Dong Yue soutient sans souci. Certaines scènes apparaissent même comme des miroirs du fameux modèle, comme par exemple ce passage assez comique durant lequel Yu Guowei reproduit l'une des scènes de crime avec son fidèle assistant, n'hésitant pas à mettre ce dernier dans de vilaines postures. Ce rapprochement naturel ne gâche en rien la découverte d'Une Pluie sans fin, polar racé et captivant qui parvient puissamment à nous faire partager le caractère obsessif que prend l'enquête pour un homme sympathique auquel nous nous attachons très vite aussi. Dans le rôle principal, Duan Yihong est parfait et marque avec une belle subtilité l'évolution de son personnage, partant d'un enthousiasme simple et spontanée pour l'enquête jusqu'à une obsession quasi autodestructrice et malsaine. La performance riche en nuances de l'acteur et le traitement intelligent réservé à son personnage permettent au film de Dong Yue, dont la grande ambition aurait pu avoir l'effet inverse et s'avérer écrasante, de fonctionner à petite et grande échelle. Une vraie prouesse.





Après une première heure accrocheuse et séduisante, qui culmine lors d'une superbe scène de course poursuite à pieds dans les dédales de l'usine, le film de Dong Yue ralentit son rythme et on pourrait presque parler d'un ventre mou. C'est la construction plutôt atypique du récit qui veut cela : Yu Guowei fait du surplace, s'enfonce dans sa quête obsédante, et nous trinquons avec lui. Nous comprendrons plus tard qu'il y a quelque chose de tout à fait logique dans le fait que la course poursuite centrale apparaissent finalement comme un tournant crucial dans l'enquête. Alors que l'on pourrait s'attendre à ce que l'intrigue ne trouve aucune résolution, la fin, et le retour en 2017, amène les réponses espérées. Si cette conclusion, apportant donc son petit lot de révélations, est peut-être un brin maladroite, et malgré cette légère baisse de régime en cours de route, l'ensemble emporte tout de même haut la main notre adhésion. Pour son premier film, Dong Yue fait forte impression. Une Pluie sans fin fait sans doute partie des meilleurs polars venus d'Asie ces dernières années et nous suivrons de très près la suite de la carrière d'un cinéaste ambitieux et déjà accompli.


Une Pluie sans fin de Dong Yue avec Duan Yihong et Jiang Yiyan (2018)

3 février 2019

Bilan 2018



1. Une affaire de famille de Hirozaku Kore-Eda
2. Phantom Thread de Paul Thomas Anderson
3. L’Île au trésor / Contes de juillet de Guillaume Brac
4. Burning de Lee Chang-Dong
5. La Caméra de Claire / Seule sur la plage la nuit de Hong Sang-Soo
6. Les Garçons sauvages de Betrand Mandico
7. First Reformed de Paul Schrader
8. Mademoiselle de Joncquières de Emmanuel Mouret
9. Une Pluie sans fin de Dong Yue
10. Pentagon Papers de Steven Spielberg
11. Mektoub my love : Canto Uno d'Abdellatif Kechiche
12. Coincoin et les Z'inhumains de Bruno Dumont
13. Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré
14. La Nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher
15. Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin

Pour vous, 2018, c'est une deuxième étoile sur le cœur, mais pour nous c'est une dixième étoile sur le cul. Dix années de blogging ciné. Et toujours aussi peu de respect dans les commentaires... Ces dix années de labeur à éructer dans le vide ne nous valent par une once d'admiration ou d'estime de la part de ceux qui s'égarent parfois ici. Forts de ce constat, nous allons continuer dans la même droite lignée. On s'en remet pour dix piges. Le mot d'ordre : se faire plaisir, puisqu'il semble que vous faire plaisir est peine perdue.




Comme chaque année, il nous a fallu un bon mois pour établir un classement, pour trier le bon grain de l'ivraie, séparer les films de 2017 de ceux de 2018, 1998 et 2019. Ce n'est qu'en toute fin d'année que nous avons appris l'existence fort pratique de sites tels que l'Internet Movie Database (IMDb), Allociné (ALOc) ou Wikipédia (WKPd), permettant d'abandonner les listes manuscrites, les recherches dans les archives de la bibliothèque nationale de France et les coups de fil hebdomadaires (appeler le mercredi matin) aux 2184 salles de cinéma de l'hexagone afin de recouper les infos. Ces sites merveilleux offrent la possibilité de connaître en une paire de clics les films officiellement sortis entre le 1er janvier et le 31 décembre d'une année civile. Or, ces nouvelles ressources à l'appui, nous avons constaté que rien ne nous a échappé des sorties annuelles. Nous avons vu les 267,093 titles recensés par la base de données d'IMDb. Du premier film paru sur grand écran, à savoir A Thin Life, au dernier, Migraine Documentary - People in Pain (qui tombait à point nommé).




En bon cinéphages, nous avons donc passé, en temps cumulé, 45 années (oui, "années") devant des films en 2018. Aussi avons-nous quelque mal à parler d'un top "2018" dans le sens où tous les films de 2018 mis bout à bout représentent une durée totale de visionnage d'environ quarante cinq années (et nous les avons strictement tous vus, ce qui représente grosso mierdo la bagatelle de 400 500 heures de vol). Il est ainsi bien difficile d'évoquer sereinement la possibilité d'établir un simple top de 2018, puisque la totalité des durées des métrages accumulées représente 45 années de cinéma non-stop. La seule année 2018 ne suffit pas à voir tout ce qui a été tourné ou dévoilé en 2018 et nous ne pouvions pas anticiper en 2017, ou même avant, les films qui allaient être réalisés ou révélés un an plus tard. Mais tout ça n'est peut-être pas très clair... 




Alors reprenons. Étant donné qu'on est deux, et qu'on fait tout par paire, par deux, doublement, deux fois, 2018 est une année double et bicéphale, qui n'a pas la même durée pour nous que pour le quidam habituel qui établit son top en solo oklm. Nous avons relevé le défi : on a pu voir pour 45 années de films et, au total, en volume horaire de visionnage, on enfile le mi-centenaire de cinéma. On a passé 45 ans devant des films cette année, mais on vous rappelle qu'on est deux, et cinéphages au dernier degré... Vous vous demandez si nous nous sommes partagé la tâche ou si au contraire nous avons tout vu deux fois (une fois chacun). Deuxième option camarades. Ce qui cumule 90 ans de métrage. Et si on arrondit avec les quelques reprises, ressorties et autres "rattrapages" de rigueur (il fallait que Carpenter choisisse 2018 pour sortir de sa tombe... et il y a peut-être deux ou trois films de fin 2017 ou début 2019 qui se sont glissés dans nos soirées  c'est la date de sortie en France métropolitaine qui fait foi, mais il y a quelques cas qui posent problème...), on peut facilement dire qu'on touche le siècle de cinéma. On dit qu'on "arrondit", le mot n'est pas innocent. C'est pour vous, pour ne pas vous assommer de chiffres, que l'on fait simple. Nous connaissons les vrais chiffres, précis, à la décimale près, mais comme tout bon prof d'algèbre (qui prétend tel Aronofsky que Pi fait 3,15 pour ne pas rentrer dans les détails et ne pas perdre son audience, alors qu'il connaît la centième décimale par cœur, laquelle, à moins de 0,5×10–15 près est de 3,151 592 653 589 793), on essaie de ne pas paumer la moitié du public dès l'introduction. En outre, dites-vous que l'on a bien dû vivre à côté de ça, en un temps particulièrement resserré, certes, que l'on a exclusivement consacré aux besoins vitaux (sommeil, alimentation, procédures judiciaires) et à l'écriture d'articles pour nourrir notre blog ciné. 




(Insérer un connecteur logique ici), on a aussi quelques failles, on fait ça par passion, on n'est pas non plus des robots, on a plutôt l'air de zombies à la sortie d'une telle année de cinéma. L'exercice d'un top annuel est toujours très problématique pour nous, d'où les retards systématiques, sachant qu'on passe généralement tout le mois de janvier à inventer un nouveau mode de calcul, dont nous ne sommes jamais entièrement satisfaits... Déjà : quelle date prendre en compte ? Celle du dernier coup de paraphe sur le scénario ? Celle du feu vert de tonton Weinstein ? Celle du premier clap ? Celle du premier tour de manivelle ? Celle du clap de fin ? Celle du début du montage ? De la fin de l'étalonnage ? De la première projo-test ? De la date de sortie ? Et si oui (car beaucoup de films restent sur les étagères), dans quel pays ? Et sous quel format ? Prenons pour exemple Yorgos Lanthimos, ce réalisateur si adulé par les masses populaires, et que nous avons de notre côté déjà épinglé comme il le mérite. Espiègle comme un grec, il a eu la fâcheuse idée de sortir La Favorite le 31 décembre 2018 à 23h55 aux États-Unis d'Amérique, dans un échantillon de trois salles, concourant ainsi légalement pour les plus grandes récompenses, mais le film ne débarquera sur nos écrans français qu'en décembre de l'année prochaine... Alors à quel saint se vouer ? De nombreux fanboys de Lanthimos se mordent encore les doigts de ne pas avoir pu placer ce film au sommet de leur top 2018, et on ne les comprend pas.




Il y a aussi les films qui ne sortent pas et, à plus forte raison, qui seraient formellement interdits par le code civil en vigueur, mais que nous avons vus et que nous avons beaucoup aimés. Nous pensons tout particulièrement aux deux derniers films de Tonton Scefo (il nous a fait un diptyque cette année, comme Sang-Soo et Brac). Deux films qui nous ont beaucoup impressionnés. Ceux-là, nous serions vraiment tentés de les faire figurer dans notre top, puisqu'ils font objectivement partie de ce qui s'est fait de mieux avec une caméra (en l’occurrence un téléphone filaire) et beaucoup d'armes à feu.




Que dire de tous ces petits festivals de "véritables" passionnés, où se joue l'avenir du monde et où se montrent les talents non pas de demain mais du sur-lendemain, et où nous avons vu des perles rares, d'obscures pépites, qui surpassent en qualités et en quantité de "peau" visible à l'écran tout ce qu'ont pu faire les palmés d'or de la tête aux pieds, les oscarisés de la dernière heure et autres césarisés du cœur. Mais ces films-là ne correspondent pas aux codes, ils ne rentrent pas dans les moules, oscillant entre l'art contemporain et la pure performance, de celle où le spectateur décide parfois de la fin, du début, voire du milieu. Le plus souvent, pas de date, pas de générique, pas d'auteur, pas de caméra, rien. On est là, au plus proche du réel, au plus près de la vie. Mais n'est-ce pas encore le meilleur film qui soit ? Faut-il avoir la chance d'accéder à ces petits festivals, d'avoir eu vent de leur existence, d'avoir une voiture pour se rendre dans des bleds pourris et une carte pour les trouver (là encore, nous venons tout juste de découvrir la géolocalisation sur nos smartphones respectifs : belle invention, mais quid de Big Brother...).




Que dire aussi de ces nouveaux services dits de "VOD" qui offrent des Vidéos quand On les Demande. Ils faussent tout ! Et ajoutent encore de la complexité... Comment appréhender la fameuse frontière de plus en plus friable entre fiction et documentaire, séries et films, cinéma et télévision, mini-séries et Shyamalanverse... Chaque semaine, un site comme Tënk propose une quinzaine de documentaires tournés dans la semaine par des employés sur-exploités et autres véritables "passionnés", des films tournés si vite qu'il manque souvent la fin ou le préambule et qu'ils sont parfois tournés-montés, si vite tournés qu'ils n'ont même pas besoin d'être vus pour être considérés avoir été produits. C'est aussi le fait de ce brouillage des pistes qui nous a poussés cette année à strictement tout considérer sur un pied d'égalité dans un top élargi de cent films classés (que nous révélerons peut-être pour les vingt ans du blog et dont nous nous justifierons sur notre lit de mort), un classement dingue où la mini-sérisodes de Bruno Dumont tutoie An Elephant Sits Stills, la fresque immobile de 4 plombes 40 sortie en queue de pie, fin-décembre mi-janvier.




Quand on pense à tous ces à-côtés, tous ces films oubliés, tous ces kourtrajmés, on se demande comment les autres blogueurs ciné (entre parenthèses, il n'en reste pas beaucoup qui tiennent le choc des années, alors un peu de respect svp) s'y prennent pour pondre un classement dont ils ont l'air si sûrs dès fin décembre, des dix meilleurs films d'une année qui en compte deux cent soixante sept mille quatre vingt treize (soit, pour rappel, 45 ans de temps humain, grosso modo, en oubliant toute velléité de se nourrir, de dormir ou de forniquer, et en arrondissant à 90 minutes par film, plutôt taille basse comme moyenne, un Kechiche sape la médiane). De notre côté, pas fous et plutôt prudents, nous préférons la boucler et sortir notre top provisoire "working on progress" autour généralement de la mi-février (la Chandeleur est notre dead-line).




Si vous nous lisez encore à ce stade de la démonstration (car nous ne sommes quand même pas dupes...), vous devez vous poser une question depuis quelques heures : comment voir une centaine d'années de cinéma en 365 jours ? Il faut d'abord vous dire qu'on s'est lancés là-dedans un peu feu follets. En effet, nous étions persuadés que 2018 faisait partie de ces années rares, nommées bissextiles, qui comptent 366 jours au lieu de 365. Et on a joué le jeu à fond. Ce n'est que le 3 mars que nos yeux bouffis et gonflés, rouge sang, se sont égarés sur un calendar qui nous a renseignés sur notre méprise. Mais c'était trop tard, on était trop avancés, et on a décidé d'aller au bout de l'idée quitte à avoir un jour de décalage sur le reste du monde (qui ne jouait pas le jeu). Le repas de Noël, à base de vieux restes, nous a un peu déçus et nous a valu une sacrée prise de bec avec notre belle-famille, qui ne "voyait pas" où nous voulions en venir, mais celui du 23 décembre au soir déchirait ! Sans parler des cadeaux, reçus en avance. Une bonne surprise. Mais niet à Noël. Dites-vous bien que le petit coup de pouce de 24 heures chrono de rab n'était pas anodin sur cent ans de films à voir... Mais nous y sommes parvenus quand même. Et l'astuce n'est pas très compliquée : il suffit de regarder la totalité des films d'une année en une année, ce qui est dans nos cordes, quand bien même cela nous a pris cent ans.