15 septembre 2019

The Meyerowitz Stories

En tant que blogueurs ciné professionnels, nous carburons au rythme infernal de 2,5 voire 3 films vus par mois. Malheureusement, nous ne pouvons pas toujours critiquer tout ce que nous regardons. Ars longa, vita brevis, comme l'aurait dit Jules César en 45. Certains films passent ainsi à la trappe, nous les avons bel et bien vus, mais nous vous en disons mot. The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach fait hélas partie du lot : il est passé entre les mailles, ou plutôt, il a su éviter les balles. L'un de nos plus fidèles lecteurs, au courant de la chose car suivant de très près notre activité sur les réseaux sociaux, vient de nous envoyer ce mail édifiant que je vous copie-colle tel quel :

"Bonjour,
J'ai appris que vous aviez vu The MEYEROWITZ Stories de Yannick Noah BAUMBACH.
Pouvez-vous, s'il vous plaît, me faire parvenir la méthode qui vous a permis de tenir plus de 20 minutes devant ce film sans (réponses à choix multiple) :
- casser votre téléviseur dernier cri ?
- subir des violences de la part des personnes qui vont ont fait confiance lorsque vous avez annoncé, en début de soirée, "j'ai un bon p'tit film à regarder ensemble, ça vous dirait ?"
- rompre avec votre compagne/compagnon ?
- vous désabonner immédiatement de Netflix ?
Merci par avance de vos réponses."




Nous notons beaucoup de colère entre ces lignes, et une certaine sagacité... Notre réponse ne fait pas partie des choix proposés, cher lecteur. Blogueur ciné est un métier et nous devons savoir garder notre sang froid, même devant un film de Noah Baumbach. Il s'agissait, il est vrai, d'une véritable épreuve, mais nous avons su la surmonter dans le calme, sans fracas. Je précise toutefois que nous n'avons pas d'abonnement Netflix, ni de téléviseur à proprement parler, ni de compagnon et encore moins d'amis avec lesquels nous aurions pu voir cet outrage au 7ème Art. Voici notre conseil : après un tel film, une telle épreuve, vous vous trouvez dans une situation de Syndrôme de Stress Post-Traumatique (PTSD en anglais). Bref, c'est comme si vous reveniez d'une illégitime invasion de l'Irak, des souvenirs plus morbides les uns que les autres plein la tronche... Par conséquent, nous ne saurions que trop vous conseiller de faire une coupure nette vis à vis du médium cinéma/télévision et de vous consacrer à la boustifaille, voire aux jeux de plateau.


The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach avec Adam Sandler, Ben Stiller et Dustin Hoffman (2017)

11 septembre 2019

L'Épée Bijomaru

Petit film, parce que court, à peine plus d'une heure, restrictions par temps de guère oblige ; même le générique d'ouverture est expédié. Parce que contraint, pour la même raison, le cinéma japonais de 1945 devant louer les avantages de la guerre et les mérites des mâles guerriers, ce que Mizoguchi ne peut se résoudre à faire puisque les nobles hommes de sabre de son film sont orgueilleux et stupides et que l'épée parfaite trouve son inspiration chez une femme qui règle ses comptes elle-même et choisit finalement son amant. Parce que reposant sur un scénario relativement maigre, aussi : un apprenti-forgeron, Kiyone, façonne un sabre pour son maître, Onoda, mais ce dernier se voit déshonoré par son seigneur lorsque ledit sabre se brise à la première échauffourée, puis se fait tuer par Naito, qui exigeait la main de sa fille Sasae ; alors le forgeron, avec l'aide d'un ami, n'aura de cesse que de fabriquer le sabre parfait qui servira à venger son seigneur, le père de Sasae, celle qu'il aime.




Et si le combat final, tout en travelling latéral, contrastant avec un film jusqu'alors composé de plans larges très fixes, et opposant la jeune Sasae, aidée des deux forgerons, à Naito, l'assassin de son père, fait office de morceau de bravoure (sans trop s'arrêter sur des effets spéciaux à l'image du budget), c'est la longue séquence de la fabrication du sabre, divisée en multiples tentatives, qui fait la beauté du film. Mizoguchi enchaîne plusieurs série de plans répétitifs dans une boucle qui répond aux gestes alternés du forgeron (plonger la lame dans le four et actionner plusieurs fois le soufflet, sortir la lame et la poser sur l'enclume, frapper dessus à tour de rôle et en rythme avec son associé, retirer la lame de l'enclume, la replonger dans le four, actionner le soufflet plusieurs fois, sortir la lame, la poser sur l'enclume, frapper dessus à tour de rôle... et au bout de l'épreuve de force, sortir, tester la résistance et le tranchant de la lame sur un casque). La quête de perfection du forgeron peut bien sûr renvoyer à celle de Mizoguchi lui-même, que ses collaborateurs lui reprochaient souvent, ce qui avait le don de l'irriter, et qui a de toute évidence contribué à l'extrême beauté de nombre de ses films. Mais c'est surtout le temps prêté par le cinéaste à la précision des gestes de celui qui travaille son objet avec patience et acharnement qui me touche, et me fait penser au labeur du couple de paysans dans L'île nue de Kaneto Shindō (qui fut assistant et grand admirateur de Mizoguchi).




Cette longue séquence trouve aussi sa puissance dans le mélange des genres qu'elle opère. Elle relève a priori du documentaire, la caméra tâchant de restituer dans la durée la vérité des gestes d'un artisan et son savoir-faire. Pourtant c'est dans cette séquence, où la fiction est presque oubliée, que Mizoguchi introduit l'élément le plus fantastique qui soit, et le seul du film : une apparition. Il n'est sans doute pas si commun, au cinéma, qu'apparaisse le fantôme d'un personnage bien vivant. C'est ce qui se passe ici. Au moment où, alors que le résultat tant espéré se profilait, l'assistant du forgeron flanche et s'écroule, épuisé, le fantôme translucide de la vaillante Sasae apparaît et prend sa place, frappant du marteau sur l'acier incandescent en cadence avec le forgeron. Ce mélange des genres, qui surprend un bref instant mais se veut réalisé avec une telle simplicité que bientôt la notion de genre elle-même tend à s'effacer, sera plus tard au cœur du plus grand film de Kenji Mizoguchi, Les Contes de la lune vague après la pluie, où le récit terriblement réaliste de la destruction d'une famille par la guerre est troué par une bulle fantastique, une histoire de fantôme, là encore. Mais dans L'épée Bijomaru, le fantôme n'est pas une sorcière, n'est pas Calypso, c'est l'esprit de la femme aimée qui vient contribuer au labeur qu'elle inspire, et qui bientôt s'incarnera dans un objet libérateur et permettra aux deux amants de s'en aller sur les eaux, en paix et amoureux.


L'épée Bijomaru de Kenji Mizoguchi avec Isuzu Yamada et Shôtarô Hanayagi (1945)

8 septembre 2019

Across 110th Street

Dès les premières secondes, on est dans le bain ! Nous suivons une petite bande de truands parcourant les rues délaissés des quartiers noirs de New York dans une vieille bagnole amochée. Tout cela sur le rythme entraînant de la superbe chanson-titre de Bobby Womack, dont la notoriété a depuis dépassé celle du film puisqu'elle figure également sur la bande originale du Jackie Brown de Quentin Tarantino. La réalisation de Barry Shear est nerveuse, sèche, énergique et a le don de nous scotcher d'entrée de jeu. Déguisés en policiers, trois jeunes voleurs dérobent une somme astronomique à la Mafia, laissant derrière eux de nombreux cadavres, dont quelques flics. Une course contre la montre s'engage alors entre la Mafia et les forces de l'ordre, chaque partie étant tout ce qu'il a de plus déterminée à mettre le grappin sur les trois cambrioleurs. William Pope (Yaphet Kotto), jeune lieutenant noir de la police new-yorkaise, est engagé sur l'affaire. Il est amené à travailler avec le capitaine Mattelli (Anthony Quinn), un vieux flic chevronné un brin raciste et aux méthodes assez douteuses...




Across 110th Street, souvent considéré comme l'un des meilleurs films de la blaxploitation des années 70, dépasse allègrement la mouvance dans laquelle il s'inscrit. Barry Shear, dont nous constatons avec stupeur qu'il s'est consacré à travailler pour le petit écran et qu'il n'a visiblement rien signé de marquant par la suite, nous livre un polar racé, d'une efficacité redoutable, qui n'a même pas pris une ride. Le rythme est parfaitement calculé, tout s'enchaîne superbement. Nous prenons un malin plaisir à voir le scénario se dérouler de manière implacable sous nos yeux, nous proposant un défilé de tronches réjouissant (les acteurs sont parfaits) et faisant fi d'un budget que l'on imagine très réduit. Il y a même quelque chose de très actuel dans cette façon, si directe et limpide, de filmer une histoire aussi simple, dont nous comprenons parfaitement les enjeux, tout en nous montrant sans détour la réalité des quartiers pauvres de New York. La conclusion, une course-poursuite sur les toits de Harlem, est terriblement haletante. Et la dernière image, particulièrement cruelle, laisse même une impression durable. En bref, un film réussi de bout en bout, qui gagne à être redécouvert !


Across 110th Street (Meurtres dans la 110ème rue) de Barry Shear avec Yaphet Kotto, Anthony Quinn et Anthony Franciosa (1972)

3 septembre 2019

Criminal Squad

Criminal Squad est long (2h30 !), se passe à Los Angeles et oppose une petite équipe de flics à cran à une bande de braqueurs de banques particulièrement méthodiques. Devinez donc à quel autre film policier américain celui-ci est systématiquement comparé ? Facile ! Heat, bien sûr ! Le film de Michael Mann est clairement la plus grande source d'inspiration de Christian Gudegast, qui cherche aussi à s'intéresser aux vies intimes et familiales de ses personnages, qu'ils se situent du bon ou du mauvais côté de la loi (la frontière est mince, nous apprend le cinéaste, merci pour ce scoop d'enfer, a-t-on envie de lui répondre). A la tête de la team de la LAPD, nous retrouvons le gros Gerad Butler en flic alcoolo, au visage plus buriné que jamais. Le mec est en plein divorce et traverse une bien mauvaise passe. L'acteur écossais trouve peut-être là son meilleur rôle, ce qui en dit très long sur sa brillante carrière...





Curieusement, les meilleures scènes du film sont justement celles qui nous proposent d'assister à quelques épisodes glaçants de la vie de ces hommes, des vrais durs. Chris Gudegast nous offre alors quelques beaux moments d'un humour (plus ou moins volontaire) réjouissant. Je repense par exemple à ce gangster (auquel un énorme Fifty Cent prête ses traits délicats) qui surveille sa fille de très près et met en garde son nouveau petit-copain aux dangers auxquels il s'expose en cas de mauvaise conduite en lui présentant ses potes ultra baraqués. C'est d'un niveau... Bien entendu, la femme est toujours réduite à un rôle merveilleux, là-dedans. Elles compliquent seulement la vie de ces types absorbés par leur tâches et qui ont des problèmes bien plus sérieux à régler. Dans un registre plus grave mais tout aussi amusant, les altercations entre Gerard Butler et sa femme sont de purs moments de bonheur. Butler fout tout le monde mal à l'aise, toujours à deux doigts d'exploser, de péter les plombs pour de bon !





Côté action, le film déçoit lourdement. Le climax de ces 2h30 laborieuses est une pauvre fusillade sur le périph', en plein bouchon, très statique et pauvre en tension. Assez peu à l'aise quand il s'agit de faire autre chose que des plans aériens de la cité des anges, Chris Gudegast se contente alors de nous montrer un tireur vider son chargeur, puis un autre, et ainsi de suite, sans le moindre effet sur le spectateur. En revanche, côté sonore, il n'y va pas de main morte ! Ça pétarade sec, les bruitages sont soignés, on sent qu'il s'agit des détonations propres à chaque type de flingue. Les experts pourront confirmer ! Ça participera peut-être à contenter les moins exigeants... Le film a longtemps flirté avec le 8/10 sur IMDb !





Criminal Squad se veut ample, épique, réaliste, dur. Christian Gudegast, pour son premier long métrage, a beau s'appliquer par intermittence, en filmant notamment Los Angeles avec une certaine fascination, il ne parvient pas bien longtemps à faire illusion, faute à un scénario finalement très mince et à de trop nombreux plot holes. Un twist assez crétin vient même transformer tout ça en une simple histoire d'arnaque à la con. Au bout du compte, on est plus proche d'un Fast & Furious moins cylindré et plus urbain, voire d'un Triple Nine de sinistre mémoire, que d'un digne rejeton du sacro-saint Heat. Le film ayant toutefois bien marché, une suite est d'ores et déjà en chantier. Je ne répondrai sans doute pas présent. J'ai eu la désagréable sensation d'avoir perdu beaucoup de temps devant ça. Je suis un cinéphage, je me nourris littéralement de films, j'en suis accro, et Christian Gudegast a réussi à me mettre à la diète pendant deux jours.


Criminal Squad (Den of Thieves) de Christian Gudegast avec Gerad Butler, Pablo Schreiber, O'Shea Jackson Jr. et 50 Cent (2018)