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8 février 2013

Pat Garrett et Billy le kid

On a beaucoup parlé des westerns de Sam Peckinpah comme de westerns "crépusculaires", marquant la fin d'un genre et la mort d'une époque, partant, Pat Garrett et Billy le Kid serait un western à l'agonie. La séquence d'introduction et le montage génial de Peckinpah ont tout dit. On y voit le vieux shérif Pat Garrett (James Coburn) parcourant la lande sur un chariot en 1909 avec deux hommes qui, aidés par le premier coup de feu d'un troisième larron embusqué, retournent soudain leurs armes contre lui et l'abattent. L'action est hachée car montée en cut avec une autre scène, située quant à elle en 1881, où nous voyons Billy le kid (Kris Kristofferson, qui incarnera plus tard un autre homme d'honneur rattrapé par la civilisation dans La Porte du paradis de Michael Cimino) occupé à tirer sur des poules enterrées jusqu'au cou en compagnie d'une bande de brigands à sa botte, soudain interrompu dans son tir au pigeon par l'arrivée du même Pat Garrett, plus jeune de 28 ans, qui débarque derrière lui et s'empare de son fusil pour dégommer les cibles vivantes à sa place.




Le montage parallèle entre les deux séquences se fait de plus en plus rapide, et le dernier coup tiré par le jeune Pat Garrett atteint en contrechamp non pas une tête de poulet mais lui-même, son double âgé, s'écroulant au sol dans un ultime faux-raccord glissé là par le grand Peckinpah. La scène de 1909 est filmée en sépia, couleur habituellement dévolue aux images du passé. Celle, largement antérieure, de 1881 est filmée en couleurs, de sorte que ce sont les premières images du film qui semblent paradoxalement constituer un retour dans le temps : le présent de Pat Garrett se situe en 1881, où notre homme vit ses dernières heures d'homme intègre et s'apprête à mourir à lui-même, échéance à partir de laquelle tout n'appartiendra qu'à l'irréparable passé de cet instant crucial où il tua son doublon dans un suicide impensable.




Quatre ans après La horde sauvage, le duel opposant Pat Garrett à Billy le kid accomplit et porte à son absurde paroxysme l'antagonisme involontaire qui séparait Pike Bishop (William Holden) et Deke Thornton (Robert Ryan). La loi avait mis le grappin sur Thornton, qui se voyait contraint de traquer son ancien ami mais ratait sa cible. A l'inverse Pat Garrett a choisi de rentrer dans le rang et de prendre en marche le train du progrès mené à la baguette par l'argent-roi, en arborant l'étoile du shérif et en travaillant sous les ordres du grand propriétaire terrien Chisum, quitte à ce que cette amère décision le pousse à commettre l'acte de trahison le plus abject qui soit et le plus contraire à sa volonté : abattre son ancien compagnon. Ce faisant, Garrett se tue lui-même, il descend l'homme qu'il a toujours été et Peckinpah réalise formellement ce suicide quand, à la fin du film, dans un écho au glas sonné par l'ouverture, le personnage tire dans un miroir et brise son propre reflet. Mais cette image, d'une symbolique franche et massive, n'est pas aussi frappante que le cri instinctif et déchiré que pousse James Coburn quelques plans plus loin quand ses médiocres associés se proposent d'emporter le corps du Kid. Garrett vient de se tuer et ne veut pas assister à la profanation de son propre cadavre. Encore moins si elle doit être organisée par de pathétiques justiciers ne répondant qu'à l'appât du gain, et quand bien même sa mort a déjà eu lieu, quoique reportée dans les faits à 28 ans de là.




Entre ces deux séquences situées aux extrémités du film et qui racontent le même événement morbide, Peckinpah dilue quelque peu ses effets. On peut voir néanmoins de très belles choses : une séquence d'évasion toute en retenue et d'autant plus marquante qu'un village entier assiste à la fuite sanglante du Kid sans broncher ; un très beau plan ou le même Billy, battant la campagne à cheval, progresse lentement au crépuscule devant une montagne à contre-jour dont l'ombre le dissimule à nos regards tandis que sa silhouette se reflète dans l'eau claire d'un lac au premier plan et devient la seule image du cowboy dans le cadre, comme s'il ne restait chez Peckinpah qu'une ombre fugitive de la grande légende de l'Ouest ; et puis quelques belles scènes, de la dispute de Garrett avec sa femme, qui lui reproche d'être "mort à l'intérieur" depuis qu'il est devenu shérif, au duel inutile entre le Kid et ce bon vieux Jack Elam, avec son strabisme hallucinant (qui à cause d'une mouche récalcitrante devenait aussi convergent que divergent dans la magistrale introduction d'Il était une fois dans l'ouest), en passant par la séquence du bar où Garrett impose une partie de carte à ses ennemis tandis que Bob Dylan, qui compte parmi eux, est sommé d'enfiler ses lunettes pour lire l'emballage des boîtes de conserve derrière le comptoir.




Car ce film c'est aussi "le western de Dylan", plus de passage qu'autre chose, toujours à distance et silencieux, mais qui, avec sa voix nasillarde impayable et ses mimiques savoureuses fait grand plaisir à voir. Ses chansons servent de bande originale à l’œuvre et peuvent la sublimer comme lui imprimer des décalages à la limite du décrochage. Ce choix musical est à double tranchant dans une scène comme celle où Garrett va arrêter des types susceptibles d'avoir croisé le Kid avec l'aide d'un petit shérif sur le retour et de sa femme armée jusqu'aux dents. Quand cette dernière regarde impuissante son petit vieux mourir lentement, baigné d'une lumière de soleil couchant, dans une série de champs-contrechamps rythmés par Knockin' on heaven's door, on peut se laisser prendre par la combinaison de cette chanson mélancolique au possible et de ce mort incrédule observé de loin, ou trouver l'ensemble un peu forcé. Inutile de préciser que j'opte, et de beaucoup, pour la première option.




De même il n'est pas dit que tout un chacun entre totalement dans le film, qui s'égare volontairement et se perd pour mieux saisir les derniers râles d'un monde prêt à s'évanouir, à l'image de Pat Garrett qui marque de longues pauses dans sa morne quête afin de ne pas arriver trop tôt chez le Kid (assis sur un porche, l'air détruit, il laissera même son ami finir sa nuit dans les bras d'une femme avant d'aller l'assassiner). Le récit se veut dès lors assez déroutant, dans le sens premier du terme : on se voit parfois sortir du film et faire l'effort - doux effort il faut l'avouer - d'y entrer à nouveau. Restera la vision plus désespérée que jamais de l'Ouest américain et le portrait d'un homme ayant vendu son âme au diable pour aussitôt signer son arrêt de mort.




Lorsque Garrett s'apprête à aller tuer le Kid, on le voit s'approcher d'un type en bordure de la ville, joué par Peckinpah lui-même, qui lui dit d'une voix lasse et sur un ton dépité : "Vas-y, fais ce que t'as à faire", et Garrett d'apparaître alors comme un double du cinéaste, dont on sait qu'il estimait s'être vendu aux studios (lesquels ont d'ailleurs massacré le montage du film à sa sortie, montage depuis reconduit pour coller au plus près de la vision du cinéaste) et avoir perdu là son indépendance, s'être corrompu au contact des puissants et avoir abandonné une part de sa liberté. La liberté de Peckinpah et son talent rejaillissent malgré tout dans ce beau film apathique et dépressif sur la fin du western en tant que tel : si, dans la conclusion de la La Horde sauvage, qui vidait les cowboys de leurs derniers élans d'énergie, Robert Ryan et Edmond O'Brien s'invitaient à continuer l'aventure, aussi gangrénée fût-elle, il n'y a aucun espoir pour qu'une quelconque odyssée succède au dernier plan de Pat Garrett et Billy le kid. On y voit Coburn s'éloigner dans la profondeur de champ après qu'un enfant lui a jeté des pierres pour avoir abattu la dernière incarnation vivante de l'indépendance et de la liberté. Cette scène semble venir contredire celle où un très jeune garçon donnait le coup de grâce à William Holden à la fin de La Horde sauvage, comme si Peckinpah, après avoir filmé des vieillards dignes et valeureux, dernières incarnations d'une certaine idée de la grandeur d'âme massacrées des mains d'une jeunesse nourrie à la violence et à la cruauté, voulait désormais accuser la corruption achevée (James Coburn accomplit la mission avortée de Robert Ryan) et criminelle de ces vieux de la vieille (Peckinpah s'incluant dans le lot), leur soumission face aux puissants, ce lâche abandon dont les conséquences rejailliraient bientôt sur une jeune génération impuissante et condamnée d'avance. C'est l'abdication, la concession de l'esprit d'indépendance et le legs d'un monde vicié à des enfants démunis que symbolise le plan final, qui porte en lui sa propre finitude et que l'introduction du film prive quoi qu'il en soit de tout horizon.


Pat Garrett et Billy le kid de Sam Peckinpah avec James Coburn, Kris Kristofferson, Bob Dylan, Jack Elam et Jason Robards (1973)

22 juillet 2012

La Horde sauvage

Le décès récent d'Ernest Borgnine est une triste mais bonne occasion de découvrir ou de redécouvrir La Horde sauvage de Sam Peckinpah. Quand on regarde le film pour la première fois on ne peut s'empêcher de croire admirer le dernier jalon de la carrière d'un grand cinéaste, une œuvre tardive déployant toute l'étendue du talent de son auteur, le spectre impressionnant de son assurance, de sa maîtrise et de son pessimisme bu jusqu'à la lie. La Horde sauvage, qui date de 1969, apparaît comme le testament d'un vieillard de 44 ans qui n'a alors encore réalisé que quatre westerns, celui-ci compris, et qui tournera dix films de plus avant de passer l'arme à gauche en 1984. La séquence d'introduction est un chef-d’œuvre en soi, comme souvent chez Peckinpah, sauf que la conclusion du film, peut-être plus hallucinante encore dans sa décharge d'énergie mortifère, est elle aussi admirable, chose moins commune dans la filmographie du vieux Sam, dont les séquences d'ouverture sont souvent les meilleures scènes de films qui ne parviennent pas toujours à en réitérer la puissance visuelle et à poursuivre le travail aussi violent que passionnant sur le montage initialement déployé (dans Pat Garrett et Billy le Kid comme dans The Ballad of Cable Hogue ou Guet-apens - mais on peut trouver des contre-exemples : typiquement Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia et surtout Les Chiens de paille).



Je ne veux pas en dire trop sur le spectacle macabre aussi grandiloquent que pertinent et intelligent que nous offre Peckinpah, d'abord parce que beaucoup d'autres l'ont fait et très bien fait, ensuite parce que ceux qui n'ont pas encore vu le film pourront ainsi le découvrir plus librement, mais le gigantesque massacre qui lance le film et qui s'accomplit avec la même gratuité morbide qu'un jeu d'enfant (Peckinpah, qui ne mâche pas ses effets, ouvre et clôt la séquence par une scène, en montage parallèle, où un scorpion est assailli par une masse de fourmis sous le regard avide et rieur d'enfants qui s'amusent à recouvrir l'affrontement animal d'un papier journal enflammé), trouve un écho génial dans le règlement de compte grandiose qui conclut le film après deux heures trente de courses poursuites, d'attaques de train, de pauses dans un village mexicain et de bains dans des cuves à vin. Mais le déferlement inarrêtable de violence final dans Aqua Verde, à grand renfort de ralentis percutants et de jets d'hémoglobine écarlate, a quant à lui un but réel et noble. Pour la première fois les quatre de la drôle de horde décident d'agir pour un camarade. Quitte à se sacrifier ils vont faire quelque chose de bien, de sauvage mais de bien, et il faut voir le beau Warren Oates dire "Why not !" sur un ton bien à lui et complètement inimitable quand Pike Bishop (William Holden), le meneur de la troupe, lui lance un "Let's go" sibyllin, dont un seul regard ardent aura suffi à trahir l'éventuel mystère. Peckinpah enchaîne alors cette suite de plans inoubliables où les quatre cow-boys marchent de front et d'un pas sûr vers un carnage démentiel et suicidaire.



Traqués de tous les côtés, les quatre hors-la-loi n'ont pas grand chose de mieux à faire qu'agir enfin dans le sens de la dernière valeur ayant cours dans leur monde, qui vient se rappeler à leur bon souvenir comme par voie de fatalisme : l'amitié. Il aura fallu une nuit passée au milieu des putes à William Holden et aux frères goguenards incarnés par Warren Oates et Ben Johnson pour se décider, beaucoup moins de temps à Ernest Borgnine, qui incarne sans doute le plus beau personnage du film, ce fier-à-bras rieur et droit. L'amitié est un grand sujet pour Peckinpah qui, de Ride The Hide Country (1962) à Pat Garrett et Billy le Kid (1973) a continuellement filmé des camarades, des partenaires, des gringos complémentaires, quitte à ce qu'ils soient séparés par la loi venue corrompre leur entente et leur liberté, à l'image ici de Pike Bishop et Deke Thornton (Robert Ryan), son ancien complice réduit à le pourchasser après s'être fait pincer par les fédéraux.



Voilà deux grands personnages emblématiques de l’œuvre de Peckinpah, des vieux de la vieille dépassés par un monde devenu bien trop laid, où le charisme des hommes a laissé place à la puissance des machines : le train, qui est au cœur du conflit americano-mexicain et d'une scène géniale de braquage silencieux ; la voiture de Mapache, le général mexicain qui torture Angel (Jaime Sánchez), le cinquième larron de la horde, en le traînant au bout d'une corde accrochée à son pare-choc ; et la mitrailleuse qui, avant de faire un ménage considérable dans la dernière séquence, donne à Peckinpah l'occasion d'une joyeuse scène de comédie comme il les affectionne et comme il en usera et abusera dans son film suivant, The Ballad of Cable Hogue. Autant d'éléments modernes qui marquent la fin d'une époque et d'un certain genre de cow-boys : Pike Bishop fait rire ses propres hommes parce qu'une vieille blessure l'empêche de monter à cheval, et son meilleur ennemi Deke Thornton est aux prises avec une bande de repris de justice décérébrés prêts à faire feu sur des civils pour se distraire, dépourvus de tout respect pour des bandits d'envergure tels que lui ou ceux de la horde. Le monde tel que l'ont connu ces vieux hors-la-loi et tel qu'ils aimaient à le parcourir n'est plus, et quitte à devoir le quitter autant le faire avec panache dans un geste héroïque : aider les rebelles mexicains, compatriotes de leur ami Angel, en les débarrassant d'une bonne partie de l'armée impitoyable de Mapache. Quand Pike et ses hommes tuent ce dernier, le fort mexicain entier est comme en suspens, les soldats ne réagissent pas, plus personne ne bouge comme si, une fois la tête coupée, le corps d'armée était sous le choc et incapable de riposter (par quoi l'on retrouve la métaphore animale de l'introduction), et il y a une chance alors pour que ce meurtre ait suffit. Mais William Holden abat l'officier allemand bras droit de Mapache et lance ainsi la bataille épique et sanglante qui verra sa fin advenir dans l'ultime convulsion venue ébranler un Ouest déjà fini.



Quand, à la fin du film, après la boucherie opposant les quatre piliers de la bande aux soldats de Mapache dans l'enceinte d'Aqua Verde, Thornton arrive trop tard et retrouve le vieux Edmond O'Brien (qui joue le rôle de la sixième roue du carrosse, le vieillard malicieux, un équivalent de Stumpy dans Rio Bravo), les deux hommes constatent l'étendue des dégâts puis se proposent d'avancer vers de nouvelles aventures ("It won't be like old times… but it'll do !") avant de partir d'un rire généreux et sans fin. Tout au long du film et après chaque étape de leur voyage, y compris après les pires déconvenues, les gars de la horde n'ont de cesse d'échanger quelques bons mots et de s'esclaffer tous ensemble à gorge déployée. Ces rires de gaillards entrent en contraste avec ceux des gamins qui s'en prenaient sournoisement et vicieusement à de beaux scorpions cernés par un banc de fourmis grouillant comme de la vermine au début du film, dignes et rares scorpions symbolisant pour sûr les briscards de Pike Bishop écrasés par le nombre de leurs piètres adversaires, qui composent peut-être la vraie horde sauvage du titre... Plus tard, d'autres gamins - l'Amérique de demain, nourrie au sein de la violence (Peckinpah fait ce gros plan mémorable, dans le village mexicain, d'un nourrisson tétant sa mère dont la poitrine nue soutient une bandoulière à cartouches) - admireront Mapache et finiront par tirer sur Pike à la fin. Aussi les éclats de rire de William Holden, Ernest Borgnine, Warren Oates, Ben Johnson, Edmond O'Brien et Jaime Sánchez résonnent-ils longtemps en nous comme un écho du grand Ouest perdu et des derniers cow-boys, non pas les vrais, ceux du grand cinéma américain tel que l'a investi et marqué à tout jamais Sam Peckinpah avec ce sublime western crépusculaire, fier et désabusé.


La Horde sauvage de Sam Peckinpah avec William Holden, Robert Ryan, Ernest Borgnine, Warren Oates, Ben Johnson, Edmon O'Brien et Jaime Sánchez (1969)