16 octobre 2019

Amin

Trois ans après Fatima, son plus grand succès critique et public, auréolé d'un César du Meilleur film obtenu au nez et à la barbe de Jacques Audiard, Phil Faucon revient à la 3D : délicatesse, douceur et dignité. Trois adjectifs qui peuvent encore une fois caractériser son dernier film, une nouvelle histoire d'immigré où l'on suit cette fois-ci le bel Amin (Moustapha Mbengue), un homme d'une quarantaine d'années venu du Sénégal pour travailler en France sur les chantiers. Éloigné de sa femme et de ses trois enfants, qui grandissent bien loin de lui, Amin rentre au pays de temps en temps pour y rapporter une bonne partie de l'argent qu'il gagne. Au hasard d'un chantier, il fait un jour la rencontre d'une femme en plein divorce, incarnée par Emmanuelle Devos, dont il retape la terrasse avant de visiter l'intérieur.




Phil Faucon filme avec une très grande simplicité une galerie de personnages sur lesquels il porte un regard des plus humains et empathiques (seul l'ex-mari de Devos paraît sacrifié par le scénario, passant simplement pour l'empêcheur de tourner en rond). C'est un vrai plaisir de suivre un film social si juste et intelligent, à des années lumière du misérabilisme parfois de mise dans ce type de cinéma, et l'on se rapprocherait parfois plutôt d'une certaine naïveté. Un petit défaut que l'on pardonne volontiers à Phil Faucon. Le style épuré du cinéaste paraît être ici arrivé à un point de maturité, offrant quelques moments d'une surprenante sensualité lors des retrouvailles intimes ou découvertes amoureuses et livrant même une parenthèse sénégalaise qui émerveille littéralement. Cette séquence au Sénégal constitue clairement la plus belle partie du film : au retour d'Amin en France, nous ressentons d'autant mieux le manque et le décalage que le personnage subi.




On passe donc un très agréable moment devant la dernière livraison de Phil Faucon, l'aigle-fin du cinéma français, qui aurait de nouveau mérité quelques récompenses. En périphérie de l'histoire du personnage éponyme, le réalisateur s'intéresse aussi à un autre immigré, un maghrébin ne souhaitant qu'une seule chose : rentrer au pays après sa retraite. Son destin tragique, un peu trop attendu, drape Amin d'un voile plus pessimiste et cruel. Le charme de ce film, encore une fois très concise, réside également dans son humilité. Peut-être est-ce là aussi une de ses limites... Loin de marquer au fer rouge la mémoire du spectateur, il lui laisse seulement un doux et modeste souvenir. L’œuvre de Faucon est sans doute supérieure à la somme de ses parties. 


Amin de Philippe Faucon avec Moustapha Mbengue et Emmanuelle Devos (2018)

10 octobre 2019

Love Addict / Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ?

On s'inquiétait de ne voir justifié le régime politique du moment que par un cinéma de loft (condo flicks) somme toute déjà vieux. Étaler à la face d'un public de cinéma certes très disparate mais composé en large partie encore, du moins nous le semble-t-il, de smicards et autres figures estudiantines ces logements dont les chiottes feraient office de living room chez n'importe quel gilet jaune, c'était déjà énorme. Le smart power de classe travaillait déjà notre cinéma national depuis un bail (il n'y a qu'à revoir les films de Liza Azuelos, ou de manière alternative l'ensemble des films de Patrick Bruel). Il y avait de quoi finir par trouver normal de se représenter la vie à Paris dans un logement de 1500m² avec piscine de fonction et écran plat de dingue. Une recette déjà ancienne, donc qui, si elle niait la réalité de la sociologie parisienne, avait le mérite de bourrer les crânes d'un imaginaire de réussite sociale métropolisée appartenant à une bourgeoisie de son temps. On avait certes pu émettre des doutes quant au potentiel émancipatoire de cet imaginaire pour les classes aisées du "moment macronien" en nous confrontant à toutes ces scènes de tous ces films dans lesquels tous ces personnages aux jobs chers payés (la psychanalyste Sybil, l'avocate Victoria, ou encore l'éditeur-baiseur de Doubles vies) passaient d'innombrables quarts d'heures à se morfondre dans des appartements gigantesques en plein cœur de Paris. On était en droit de se demander si l'argent faisait encore le bonheur. Mais il ne fallait pas s'arrêter à ces crises biliaires d'un régime auto-persuadé de sa pleine forme et qui, enfin, a trouvé de quoi le démontrer avec deux films sortis coup sur coup, en 2018 et 2019. Deux purs produits marketing du macronisme dont nous nous sommes délectés.


On avait rarement vu Marc Lavoine dans un rôle aussi à-propos, celui du tonton ex-bzzzeur compulsif de Kev Adams, refusant de quitter son méga condo parisien et ses plus beaux atours pour le cas où "Tata Martha" reviendrait de l'avoir quitté. Il finira par se prostituer...

Sorti en 2018, Love Addict raconte la réussite sociale d'un jeune markéteux qui "bzzzz" (sic) toutes les femmes qu'il rencontre parce qu'il "ne peut pas s'en empêcher". Sorti en 2019, Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ? raconte la réussite sociale d'un notaire de Chinon et le pouvoir de l'argent lorsqu'il s'agit de célébrer la France. Ces deux films pourront paraître innocents de tout engagement politique (dans la mesure où ce sont des "comédies") et sans lien aucun l'un avec l'autre. Mais ce serait n'y avoir pas assez regardé de près. D'autant qu'il n'est pas nécessaire de chausser ses demi-lunes pour voir dans les deux films trôner ces gorilles résineux géants, rouge brillant, triomphaux, au bas des escaliers du palais du boss américain (Michael Madsen, au seuil de la mort) ou au bas des escaliers de l'hôtel particulier parisien loué par le beau-frère loser (Ary Abittan, en roues libres). L'écho de ces productions fort laides du commerçant R. Orlinski dans les deux films n'est bien sûr qu'un symptôme de leur familiarité. Il en est d'autres.  





On peut ainsi penser au fait que dans les deux films il est fait référence avec dédain à la piétonisation des "voies sur berges", à Paris. Cette critique très assumée de la Maire de Paris estampillée socialiste correspond à une réalité sociale : il y a des gens qui prennent la voiture à Paris et que le ralentissement du trafic gène. Prendre la voiture à Paris, rappelons-le, signifie monter dans une voiture conduite par un.e tâcheron.ne pour aller d'un point A, l'hôtel de luxe où l'on a dormi une fois de plus, à un point B, le bureau du seizième où l'on doit faire la présentation d'un nouveau produit qui n'est nouveau que parce qu'on va le présenter d'une manière nouvelle, c'est-à-dire en bullshitant à mort, et Kev Adams est très fort pour ça. On a d'ailleurs du mal à comprendre comment on peut avoir besoin de passer en voiture par les berges pour aller du 16ème arrondissement au 16ème arrondissement, mais c'est une question qui nous ferait sortir du cadre strict de notre analyse du jour.




Ces films partagent donc un imaginaire embourgeoisé, embouteillé, engorillé, de Paris et de la France mais c'est surtout dans le discours qu'ils tiennent que l'on peut trouver leur véritable complicité. Dans Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ?, l'idée est simple : malgré la pertinence de ouf de leur concept d'entreprise (de la nourriture casher et bio), les gendres de C. Clavier n'ont pas trouvé d'investisseur. Comme en prime, ils en ont marre de défendre des femmes en burqini (gendre avocat algérien), de ne pas trouver de rôle au théâtre (gendre ivoirien) et d'avoir peur dans la rue (gendre chinois), les quatre gendres vont décider séparément de quitter cette France dangereuse, raciste et où plus personne n'a le courage d'investir dans des concepts de dingue. Beau-papa notaire va alors tout faire pour les retenir car il veut continuer à voir ses filles et ses petits-enfants. Il va ainsi mettre en place une mascarade visant à leur louer la beauté de la France (= la Touraine des châteaux) tout en leur trouvant des opportunités de travail impossibles à refuser. Devant leur hésitation, il leur tiendra même un discours mémorable commençant par "Bon, vous avez tous voté Macron..." et vantant les transformations réalisées et à venir de cette France qui, bon, sans doute n'allait pas bien, mais qu'on est en train de remettre sur ses pieds, n'est-ce pas. Philippe de Chauveron, le réalisateur et co-scénariste du film, se fait ici conseiller spécial à l’Élysée en proposant de compléter le macronisme classique par un chauvinisme qui peut-être lui manquait. Cette incursion sur les terres habituellement réservées aux souverainismes (insoumis ou racistes) ne manquera pas de combler tous ces start-uppers et autres bourgeois athées fanatiques d'un "nouveau monde" dans lequel, non seulement les métropoles seront devenues smart, mais en prime les campagnes pourront être investies par le coworking, les fermes à serveurs et autres réunions marketing chicos. 





Seule ombre au tableau, cette France terre d'accueil (des investisseurs, pas des migrants - Clavier se donnera d'ailleurs tout le mal du monde pour faire en sorte que l'Afghan qui s'occupe gratuitement de tondre son jardin rentre chez lui de son plein gré), cette France terre d'accueil donc, reste soumise à tout une batterie de pathologies directement héritées du consumérisme, à commencer par l'addiction au cul, dont les chroniques sont nombreuses ces dernières années, du Shame de Steve McQueen au Fleabag de Phoebe Waller-Bridge. Love Addict apporte fort heureusement de quoi résoudre ce petit souci qui touche de près le petit Kev, inlassable bzzzzeur de tout ce qui passe à sa portée. C'est que ça commence à pas mal gonfler ses employeurs... Non pas tant d'ailleurs qu'il bzzzze ses collègues, mais surtout qu'il bzzzze aussi la femme du boss, ses filles, etc. Blacklisté dans le métier, Kev finit par trouver un type qui, bien qu'il connaisse sa réputation et sa pathologie, et bien qu'il soit marié à une bombasse un poil nympho, est quand même prêt à l'embaucher, à condition qu'il passe le test de rencontrer ladite bombasse et ne la bzzzz pas. Drôle de conception du mariage et du business, mais passons. Pour sauver sa carrière, Kev va faire appel à une boîte unique en son genre (disons plutôt : première sur le marché français), une société de "minders" (maïndeurz). Ces reconvertis de la psychanalyse ou du bodyguarding offrent en effet un service disruptif : ils suivent H24 leurs clients et les empêchent de réaliser leurs différentes pathologies. Ils ne soignent pas : ils "aident". Kev se fera donc "aider" par une psy radiée du barreau qui l'empêchera de bzzzzer tout ce qui passe, à commencer par la femme du patron, quitte à finir par le bzzzzer elle-même, mais attention pas n'importe comment : ça se finira en véritable "amour". Merci donc à Franck Bellocq, réalisateur et co-scénariste de ce film pour cette idée si utile au macronisme et que ce bon vieux Cyrulnik n'aura pas suffi à faire éclore : rien ne sert de changer le monde qui produit de telles pathologies. Rien ne sert même de soigner les gens atteints. Il suffit de leur faire payer chèrement des personnal bodyguards qui minderont (traduction littérale : prendront soin ou feront attention) à leur place. On pourra ainsi continuer de partir en vrille gaiement en même temps que le monde et reporter la responsabilité de ses actes (qu'il s'agisse de bzzzer tout ce qui passe ou de foutre le feu partout où l'on passe) à ces minders qui, alors, n'auront pas fait leur taf correctement. La France de demain s'annonce ainsi radieuse.

Mais à quoi ressemble-t-elle cette France-là ? Arrêtons-nous un instant sur un aspect non-négligeable de ces deux films, à savoir le rôle dévolu aux femmes. Dans les deux films, les femmes sont dépressives (la femme de Christian Clavier, l'une de ses filles), des connasses (la mère de Mélanie Bernier), des potiches (Frédérique Bel, Julia Piaton), ou alors elles tombent sous le charme irrésistible d'un ado post-pubère et poly-baiseur (Mélanie Bernier). Lorsque les quatre gendres du notaire retraité Clavier décident de quitter la France pour "réussir" ailleurs, les quatre filles acceptent direct. Lorsque les quatre gendres finissent par décider de s'installer en bord de Loire, les quatre filles s'y plient, au prix de leurs jobs, de leurs rêves et pour certaines, en acceptant de vivre leur pire cauchemar. 






L'une a vendu son appartement parigot de luxe et va devoir (horreur) s'installer dans un palace chinonais plutôt que dans une villa chinoise. L'autre a appris l'hébreu pour rien.
 
De même, le personnage fantomatique incarné par Mélanie Bernier dans Love Addict, psychanalyste ratée reconvertie (grâce à un ami, un mec, blanc) en "mindeuse", va errer d'ex idiot en mec nympho, lequel n'aura que très peu de mal à la convaincre de sa puissance virile. Il suffira pour cela de lui montrer ses pecs, de la rendre jalouse en étant dragué par une journaliste chaudasse, ou de danser avec elle sur du Grease, parce qu'elle adore GreaseOn pouvait anticiper cependant un écart à ce schéma dans la mesure où la nouvelle mouture du film de France (Make France Great Again flicks) de Philippe de Chauveron était supposée mettre en scène un mariage homosexuel lesbien entre deux ivoiriennes. Cependant, on devra se contenter d'environ cinq minutes de scènes autour de cette péripétie, avec un accent largement mis sur le papa ivoirien dépité de l'homosexualité de sa fille pourtant "bien éduquée". Il est vrai qu'une scène nous montre l'une des deux fiancées danser seule dans sa chambre en remerciant Christiane Taubira. Nous laissons au lecteur-spectateur le soin de juger de cette scène qui nous a paru être un goof, mais que l'on pourrait interpréter tant au premier qu'au second degré. 




"Merci Taubira, je sais pas qui tu es mais grâce à toi je vais me marieeeeeer..."

On n'aura donc plus aucune raison de se plaindre, du côté de la Défense, de la franchouillardise campagnarde des autres ou de ses propres addictions. Le cinéma du régime, enfin actif à plein, vient de nous offrir non seulement des justifications de la doctrine macroniste, mais bien des prolongements innovants ouvrant sur de nouveaux marchés en guise de rustines à un néolibéralisme raciste et sexiste, malade de lui-même et menaçant chaque jour de s'effondrer tant il pue la mort. 


Love Addict de Franck Bellocq avec Kev Adams, Mélanie Bernier et Marc Lavoine (2018)

Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ? de Phillipe de Chauveron avec Christian Clavier, Chantal Lauby et Ary Abittan (2019)

7 octobre 2019

Crawl

Alexandre Aja, sous l'égide de son producteur si avisé Sam Raimi, se spécialise dans le film d'horreur avec créatures aquatiques féroces. Après les piranhas, il s'intéresse cette fois-ci aux alligators, au pluriel. Dans le domaine de la série B, qu'il semble particulièrement affectionner, c'est toujours un bon prétexte pour filmer du sang et des culs. Aja avait peut-être aussi conscience qu'il existe encore un créneau à prendre dans ce sous-genre précis du film de crocos tueurs, avare en véritables bons films, où aucun titre ne fait autorité. Il paraît dominé par Tobe Hooper et son Eaten Alive, à l'ambiance poisseuse si sympathique, où le crocodile n'a toutefois qu'un rôle accessoire puisqu'il est simplement le fidèle compagnon quasi invisible d'un maniaque, gérant d'un hôtel miteux perdu au fin fond de la Louisiane, qui offre ses victimes au reptile. L'action se déroule ici en Floride, lors d'une terrible tempête. L'héroïne, campée par Kaya Scoledario, est coincée dans le sous-sol de l'ancienne maison familiale avec son papa, qu'elle retrouve déjà très amoché par l'une des bestioles. En 80 petites minutes, Alexandre Aja nous conte le récit de leur survie...


On a tous vécu ça : un grand frère qui chie dans la baignoire alors qu'on s'amusait bien... Et le colombin qui tout à coup surgit à la surface parmi les Playmobil © dégoûtés.

Calamité... Très, mais très vite, dès le début, on a envie de tout envoyer chier. Alexandre Aja est certainement un type sympathique, mais ses films sont d'une nullité crispante. Cela arrive, comme ça, d'être un bon bougre mais de pratiquer un job qui n'est pas fait pour soi. On en connaît d'autres. On ne lui en veut pas. Mais quand par malheur on se retrouve devant Crawl, c'est plus difficile. Dès le début du film, avec cette très mauvaise séquence du concours de natation, où les plans sont tous plus nuls les uns que les autres, et qui se termine avec des scènes au ralenti et un flashback merdeux, où l'héroïne, jeune nageuse qui vient de foirer sa compétition à deux centièmes près, se revoit enfant avec son père qui la coachait, déjà perdante à l'époque, on sait à quoi on aura droit : mademoiselle va devoir mettre ses capacités de poiscaille à l’œuvre pour échapper aux gencives d'une tétrachiée d'alligators affamés et très laids (des grosses patates en CGI), et pour une fois elle se surpassera, pour sauver papa, cette vieille enflure qu'elle déteste mais qu'au fond elle aime tant. 


Le clébard n'a aucune utilité dans ce film : il ne sauve personne et ne se fait pas bouffer. Cool pour lui.

Ce qu'on vient de vous débiter là, on se le dit au bout de 4 ou 5 minutes de film, disons pour les plus lents à la détente, comme nous, mais soyons clairs : c'est exactement ça, cette connerie vue un demi-million de fois, qu'on va voir. Ni plus ni moins. Deux cons ensemble, un père et sa fille, qui se foutent dans la merde en pleine tempête comme les abrutis qu'ils sont, et la fille sauvera le père avec le sourire, en nageant comme une anguille après trois énormes morsures d'alligators géants dont le quart d'une seule suffirait à vous couler un sous-marin de guerre. Avec à la clé la petite scène de confidences qui va bien, au beau milieu du film, où papa explique pourquoi il a quitté maman et comment il a toujours cru en sa petite fille, avec une musique à trois balles par-dessus, mais aussi la sempiternelle scène du flashback libérateur (un alligator fait tournoyer l'héroïne sous l'eau pour la néguer, tout en lui broyant l'épaule, tel Roger Lemère massacrant celle de Titi Henry pendant France-Brésil 98, mais elle se revoit enfant avec son papa et ça lui donne la force de cramer un centimètre du futur sac-à-main qui lui mâchouille l'omoplate avec une fusée éclairante et de s'en sortir une millième fois), et puis le plan final où le même père déchiqueté de partout se marre parce que sa fille agite un fumigène sous l'hélico qui va les sauver. Faire un film d'horreur en 2019 et penser que des personnages aussi nazes, des enjeux émotionnels aussi clichés, et pour tout frisson trois crocos qui tournent autour des gambas de deux glands, cela suffit, c'est d'une tristesse inouïe. Mais le film a fait un succès. Apparemment, pour beaucoup, cela suffit. Paix sur leur âme.


Crawl d'Alexandre Aja avec Kaya Scodelario et Barry Pepper (2019)

3 octobre 2019

Bacurau

Ils ne sont pas si nombreux à se coltiner le monde tel qu'il va et les images du monde telles qu'elles viennent. Kleber Mendonça Filho et son chef décorateur devenu co-réalisateur, Juliano Dornelles, en font partie. Et cette fois-ci, en mettant les quatre pieds dans le genre. Ou plutôt dans les genres. Bacurau s'ouvre comme un film d'anticipation post-apocalyptique, puis prend rapidement les atours de la chronique sociale (scène gigantesque de l'enterrement de la grand-mère, avec en son centre une image qu'on ne pourra plus oublier), avant de se parer de tous les atours du western (autre scène folle, mais on peut en citer des dizaines, celle où les chevaux envahissent les rues du village en pleine nuit – c'est le western qui débarque et qui va s'installer de bien des façons, jusqu'à une citation d'Il était une fois dans l'ouest et de l'arrivée de Fonda, et du mal, dans le film de Leone, dans une autre scène sidérante, proche du cinéma d'horreur, celle où les enfants jouent à se faire peur en allant le plus loin possible dans le noir avec une lampe torche clignotante), mâtinés d'un surgissement halluciné d'imagerie SF et de percées fantastiques. Le film est d'une richesse inouïe, déroutant à souhait, mais suit son fil sans se perdre, d'une cohésion et d'une consistance jamais démenties. Chaque séquence nous surprend et nous donne mille choses à voir et à penser, tout au long d'une fable politique aussi terrifiante (omniprésence de la mort) que réjouissante : peu de films nous ont ainsi donné, récemment, à voir la force du groupe, du village, de la commune – lieu public, avec son centre médical, son bar, ses douches, son musée, son école, lieu de résistance sublime ici, et surtout sa place, elle aussi plus que jamais publique dans un monde où tout doit être acheté et privatisé –, la force des voix qui s'accordent pour résister à la violence par la violence.




Il s'agit, pour le dire très vite, d'un village isolé et peu à peu déserté par sa jeunesse, dans le Sertaõ, une région aride de l'arrière-pays brésilien, Bacurau. Le nœud du problème, c'est l'eau. Un préfet véreux, honni, retient l'eau pour son propre intérêt mais se permet tout de même de venir réclamer les voix de ses concitoyens pour les prochaines élections, dans une séquence géniale et drôle où, sachant très bien que les villageois se sont terrés chez eux, le candidat fait son discours face à une rue déserte exactement comme s'il parlait à une foule bien présente. Mais les villageois l'insultent, et en attendant peu naïvement des jours meilleurs, s'arrangent, se débrouillent, survivent en faisant des allers-retours avec un camion citerne. Du moins jusqu'à ce que certains d'entre eux commencent à se faire tuer, meurtres mystérieux qui coïncident avec le passage de deux étranges motards bariolés. Il ne faut peut-être pas en dire plus, tant le film ne cesse d'étonner et de prendre des virages incongrus.




Ce qui fait sa très grande force et sa beauté, c'est que Bacurau ne se lance pas sur ce jeu de fausses pistes dans le seul but de mystifier le spectateur en le prenant de haut, de lui en mettre plein la vue et de se voir couvert d'adjectifs du type "délirant", "dingue", "foutraque" et compagnie par la presse, comme d'autres cinéastes en ont fait leur fond de commerce, et quand bien même les personnages du film sont une bonne partie du temps sous psychotrope (pour s'aider à supporter la perte d'un aïeul ou à faire la guerre jusqu'au bout et coûte que coûte, et pour faire jaillir des visions sans doute, dont le film regorge). Ce que font Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, c'est qu'au-delà des fausses pistes, ils inventent des pistes nouvelles. A travers cette fable située dans un "avenir proche", et qui parle entre autres mais très directement du manque d'eau, de l'appropriation des terres et des ressources par le grand capital décomplexé, de la haine des citadins pour ceux qu'ils nomment "sauvages", ou encore du suprématisme blanc d'extrême droite s'exprimant par la gâchette, ils inventent des formes, en étoffant un style déjà fort (présent dans les films précédents de Mendonça Filho, tout en caméra qui avance et installe une crainte sourde, en montage syncopé et flashs oniriques) par les chemins de traverse formalistes que permet l'appropriation de genres forts, pour dire le monde dans lequel nous vivons et celui vers lequel nous allons.




L'ancrage dans le western n'est pas anodin puisque l'un des grands enjeux du film, par lequel celui-ci investit pleinement les grandes problématiques du monde contemporain, est celle du territoire, comme déjà dans Les Bruits de Recife et Aquarius. Manque de veine pour ses habitants, Bacurau est un village pauvre mais surtout reculé, presque coupé du monde. Le film s'ouvre sur la route, à bord d'un camion citerne qui vient de la ville et transporte Teresa (Barbara Colen), de retour au pays pour les funérailles de son aïeule avec des vaccins dans sa valise. On a l'impression que cette route qui mène à Bacurau n'a pas d'origine, que la voiture qui zigzague sur le bitume roule depuis des lustres, depuis nulle part, au point que le conducteur épuisé roule sans s'en rendre compte sur des cercueils qui annoncent la couleur. Ou plutôt non, le film s'ouvre sur l'espace, puis la caméra se tourne, non pas pour cadrer un vaisseau spatial après un quelconque défilé de texte jaune venu lancer un space opera situé "il y a bien longtemps", mais pour nous montrer notre Terre, dans un "futur proche". Au passage, on aperçoit un satellite, avant que la caméra ne zoome sur le Brésil et sur la région du Nordeste. Ce satellite est capital. Au fond, cette introduction renvoie à 2001 L'Odyssée de l'espace. Ce n'est plus, comme chez Kubrick, la violence des hommes primitifs, la première arme tournée contre un semblable, qui accouche de l'engin spatial, mais le satellite lui-même qui devient une arme et que l'on retourne contre ses frères humains.




A l'heure où certain·es mettent tout en œuvre pour passer sous les radars, pour tenter de disparaître dans un monde où les puissants ont des yeux partout (caméras de surveillance, géolocalisation... c'est le sujet du dernier roman d'Alain Damasio, Les Furtifs ; et ce n'est pas par hasard que le politicien, au début du film, montre à une foule absente un objet, doté d'un système de reconnaissance rétienne, grâce auquel chacun pourra, d'un simple regard, voter sans être physiquement là...), d'autres au contraire sont menacés d'extinction par les mêmes outils : absents de la toile, coupés du réseau, privés de toute communication avec l'extérieur (alors que les enfants de Bacurau sont partout sur Terre, comme le rappelle l'instituteur au début du film), littéralement rayés de la carte. Et cela donne une scène puissante comme celle où l'instituteur, Plinio (Wilson Rabelo), cherche Bacurau sur la webmap avec ses élèves, tous les enfants agglutinés autour de son téléphone portable, puis sur l'ordinateur de la classe, en vain, avant de s'en remettre à la vieille carte de papier qu'il déroule sur le mur comme pour se rassurer : ils existent.




Et puis cela donne des images comme celles que produit ce vaisseau spatial sorti d'une série B des années 50, caméra qui traque les membres de la communauté rurale sur les routes, telles ces images produites par les hélicoptères de la police lors des courses poursuites retransmises en direct à la télévision américaine, dans un film qui vient après le mouvement Black lives matter. C'était ces plans qu'on voyait, au hasard, dans Jurassic Park 2 : Le monde perdu, quand les chasseurs surarmés poursuivaient des troupeaux de dinosaures à bord de leurs jeeps, hélicos et moto-cross, en quête de trophées. Et cette question du territoire, cartographié, balisé, filmé à distance, est primordiale aussi dans l'écart qu'il y a entre l'impression de maîtrise du terrain par le réseau, par la vision de flic qu'offre un drone, et la véritable connaissance du sol, celle qu'en ont ceux qui vivent là, qui sont enterrés là et sont prêts à s'enfouir dans leur propre terre pour la défendre si besoin (on pense aux Indiens d'Amérique, au Vietnam bien sûr). C'est en poussant d'un cran leur invisibilité forcée, en habitant la terre qu'on veut leur confisquer, que les villageois résisteront, avec les vieilles pétoires tirées du musée local (fabuleuse idée : les traces blanches des armes laissées sur le mur d'où l'on vient de les retirer), celles de leurs ancêtres indigènes et cangaceiros et des luttes passées, là où leurs ennemis, citoyens des états-unis dépressifs en quête d'un exutoire à la société urbaine consumériste de la réussite, utilisent des vieux calibres dans un esprit purement vintage, complètement décollés qu'ils sont de l'Histoire (leur chef, interprété par Udo Kier, s'insurge qu'on le traite de nazi alors que c'est ce qu'ils sont, tous), choisissant leurs armes chez Walmart par simple jeu, gratuitement, tout comme ils s'amusent à canarder des étrangers dans un safari humain, un paintball à balles réelles, un mass shooting suicidaire et jouissif. L'Histoire compte pour le peuple de Bacurau, qui honore ses vieilles sur leur lit de mort, qui marche comme un seul homme derrière le vieux guitariste du village défiant les citadins de son rire macabre en glissant sa satire sous une chansonnette, et qui refusera qu'on nettoie les murs du musée, pour garder la trace du sang versé.




Cela donne aussi cette séquence magistrale du double enterrement, au milieu du film, qui mêle le deuil à l'entrée en guerre, où l'on croit que Lunga (Silvero Pereira), la légende locale, le gangster du barrage hydraulique (comme ce lieu, qui n'apparaît que quelques minutes à l'écran, existe pourtant !), transgenre superbe, Géronimo des temps modernes, cherche un lieu pour creuser des tombes alors qu'il creuse déjà celles de ses ennemis. Cette même séquence où les villageois pleurent mais savent déjà qu'ils vont se battre, où tout se confond dans la capoeira, danse traditionnelle et art martial, transe du deuil et préparation au combat, sur laquelle les cinéastes ont l'idée formidable de lancer Night, musique originale de Carpenter, rendant le plus bel hommage qui soit au cinéaste à moustache et transformant la tristesse de la perte en scène de guérilla dans la lignée d'un Assaut. L'organisation populaire de la résistance face au fascisme capitaliste passe par la réhabilitation des terroristes locaux, de ceux qui s'étaient déjà élevés, seuls, avant tout le monde, l'arme au poing, face aux oppresseurs. Il passe aussi par la réconciliation des jeunes qui avaient émigré et des vieux, ou des vieilles, comme Dominga (Sônia Braga), qui dans une scène proprement mythologique affronte l'ennemi avec sa blouse de doctoresse, une table, un ragout et une cruche : Circé. 




Mais surtout, dans cet inépuisable mélange des genres et des tons (car Bacurau est drôle à plusieurs reprises), et au bout d'un film qui, comme le groupe des villageois, est à la fois multiple et puissant parce que un, les deux cinéastes ne transigent pas, et quand Pacote (Thomas Aquino) demande à Teresa si leur chef de guerre n'en a pas un peu trop fait, tandis que tous les citoyens filment avec téléphones et tablettes un étalage de têtes coupées (comme le furent celles de leurs ancêtres esclaves, pour l'exemple et la terreur), Teresa répond fermement : "Non". Et à Michael (Udo Kier) qui annonce aux habitants de Bacurau que cela ne fait que commencer, les cinéastes, dans un film qui invente, réjouit, donne à penser et envie de vivre comme peu y parviennent, répondent que les villages existent encore, que l'existence du groupe et sa révolte sont possibles, qu'il va bien falloir commencer à résister.


Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles avec Sônia Braga, Barbara Colen, Thomas Aquino, Udo Kier et Silvero Peirera (2019)

1 octobre 2019

Yesterday

Danny Boyle derrière la caméra, Dick Curtis, spécialiste autodésigné de la romcom british, au scénario... vous allez dire que je cherche le bâton pour me faire démonter ma tronche de blogueur ciné un poil trop curieux, et vous auriez raison. Mais voilà : le pitch m'intriguait. Je vous le résume en deux phrases : un zikos de pacotille qui peine à percer se réveille suite à une accident de vélo dans un monde où les Beatles n'ont jamais existé. Trop désireux de conquérir enfin le public, il s'approprie leurs chansons et impressionne tout le monde, à commencer par son amie d'enfance et "manager". Le début du film a quelque chose de plutôt amusant et plaisant, je dois l'avouer. Les deux acteurs principaux, Himesh Patel et Lily James, ont un certain charme, une fraîcheur, et Danny Boyle, qui sait parfois se montrer efficace, a le mérite de planter rapidement le décor et les enjeux du scénario. Un fan des Beatles doit même s'éclater devant ça, car il y a pas mal de références plus ou moins explicites à leur discographie, à leur histoire, qu'ils pourront s'amuser à relever. Je ne les saisissais pas toutes mais, pendant près d'une heure, je ne passais pas un mauvais moment.




Et puis tout s'écroule progressivement jusqu'à finir dans les limbes de la comédie romantique que l'on a déjà bien trop subie. Vite repéré par une productrice américaine imbuvable, l'imposteur s'envole pour Los Angeles, mettant de côté son amour platonique pour sa manager de toujours pour lui préférer un succès interplanétaire assuré. Le film se pare alors d'une satire très creuse et timide de l'industrie du disque et du spectacle, qu'il caricature sans génie, notamment à travers ce personnage de productrice que l'on a tout simplement envie d'étrangler (Kate McKinnon, insupportable). Alors que la première heure parvenait à nous faire sourire une fois ou deux, la suivante nous fout carrément sur les nerfs. L'histoire d'amour entre notre plagiaire en chef et son amie d'enfance revient au premier plan et peine sacrément à nous passionner tant tout paraît couru d'avance et tant les choix des personnages sont désespérants. On tombe dans tous les travers habituels de ce genre de films. Le dernier tiers est le plus laborieux et l'exaspération atteint son paroxysme quand tous les protagonistes se retrouvent réunis dans les coulisses du dernier concert et que l'un s'efface au profit de l'autre pour que tout rentre dans l'ordre bien comme il faut. Ouf, il était temps.




Côté romance, on s'en bat le steak, tout comme on se fiche du léger cas de conscience du musicien, qui finit par voir son action adoubée par John Lennon himself (incarné par un méconnaissable Robert Carlyle) et par les deux seuls autres pelés qui se souviennent des compositions oubliées des scarabées. Et côté comédie, ça n'est pas mieux, le film usant toujours des mêmes ficelles, avec cette manie d'interrompre une scène à son moment crucial histoire d'hameçonner le spectateur, comme par exemple en coupant nette une déclaration tant attendue sur le point d'être faite. C'était presque sympa au début, quand notre singer-songwriter aux abois essayait de jouer pour la première fois Let it Be à ses parents, en étant sans cesse coupé dans son élan, c'est super relou ensuite, quand cela devient systématique et ne fait que repousser l'inéluctable. Constatons aussi que Danny Boyle n'a pas tout à fait abandonné ses tics morbides, nous gratifiant de quelques cadrages obliques hideux dont il a le secret et forçant son couple vedette à fricoter devant le gigantesque écran plat resté allumé de leur chambre d'hôtel, histoire de donner des allures clipesques à leurs premiers émois. Il fallait bien qu'il se lâche de temps en temps, qu'il appose sa triste patte à cette love story finalement si convenue. 




Le cinéaste britannique prétend vraisemblablement nous mener à une réflexion sur l'importance et la beauté de la transmission des œuvres d'art, de générations en générations, à travers ce personnage principal dont le travail personnel n'existe plus mais qui semble tout à fait se contenter de ce rôle de vecteur du répertoire des Beatles. Le souci est que le cinéaste survole à peine ce sujet, il ne s'intéresse pas à la réception de ces morceaux par le public actuel, il n'aborde guère les conséquences de l'absence des Beatles sur la musique pop (si ce n'est sous forme de rapide clin d’œil, en nous montrant qu'Oasis n'a jamais existé), questions sans doute trop complexes pour notre cher Dick Curtis. Les chansons du Fab Four sont d'emblée considérées comme des tubes intemporels, des petites formules bien faciles à reproduire à partir du moment où l'on s'en remémore vaguement. C'est tout juste si l'on s'amuse de l'anachronisme d'un titre comme Back in the USSR ou que l'on interroge l'auteur sur le sens de tel ou tel parole devenue encore plus cryptique qu'à la date véritable de son écriture. Tout cela est bien trop superficiel pour avoir le moindre intérêt, à l'image du film tout entier : un pet lâché au vent sur un passage piéton. 


Yesterday de Danny Boyle avec Himesh Patel et Lily James (2019)