20 juillet 2018

Split

Comme tout fan de Schumi, moi, l'être bicéphale aux commandes de ce blog cinéphile, j'attendais Split la bave aux lèvres. Quand j'ai croisé l'affiche format A3 dans les couloirs du métro, j'ai dû changer de froc. Rappel de la tagline du film : « Kevin a 23 personnalités, la 24ème est sur le point de toutes les déglinguer ». Cette accroche m'a laissé croire un instant que Schumi avait signé un biopic de ma bête noire du collège : Kevin Chapelet. Ce mec-là avait au minimum 18 personnalités, et 17 d'entre elles m'avaient choisi comme cible et me frappaient sur la gueule à la récré. L'autre, la 18ème, venait s'excuser, une fois tous les 36 du mois. Aussitôt le "pardon" proféré, retour à la 1ère personnalité qui dirigeait mon regard de chien battu (en m'attrapant par la nuque) vers ses doigts réunis en forme de cercle avant de marquer d'un X l'emplacement, sur mon épaule de verre, puis de m'atomiser l'os du bras pour finalement l'essuyer d'un revers de la main. Alors, la 2ème personnalité de Chapelet de prendre le relai et de me faire ce qu'on appelle au Japon une "olive" (mais sans les vêtements), autrement dit de m'enfiler un poing directement dans le rectum. Mais assez parlé de Chapelet. Je n'aime pas la nostalgie, les gens qui n'arrêtent pas de ressasser les années bahut. Je sais déjà que je ne dormirai pas ce soir. Je viens de faire une croix sur ma nuit (et donc ma journée de demain).




Avouons-le tout net, on n'a pas été plus emballés que ça par 98% Split, qui se laisse regarder mais qui devenait décevant crescendo. Au point que, dix minutes avant la fin, l'un de nous deux avait une main sur le bigophone pour appeler directement Schumi afin de lui demander quelques explications. C'était sans compter sur sa malice habituelle, son espièglerie coutumière, ses facéties de maestro, y compris face à un tribunal très remonté après un délit cinématographique comme After Earth (tel Zizou effaçant deux brésiliens de plus, quitte à revenir sur ses pas, vers son but, alors que la cage adverse était vide, juste histoire de la leur faire "à l'envers"). Bref, nous n'en menions pas large mais c'était sans compter sur ce one perfect shot quasi-final, qu'annonçait une bribe de mélodie bien connue, deux ou trois accords mineurs plaqués par un James Newton Howard Of The Best Sountrack jusqu'alors endormi, ces notes de crécelle venues pincer une corde sensible au plus profond de nos petits cœurs. Plusieurs témoignages concordent : 9 spectateurs sur 10 de Split, parmi ceux qui jusque là n'en avaient selon leurs propres termes "rien à branler du film", se sont mis à twerker sur leur fauteuil en entendant ces accords immédiatement reconnaissables, parmi les plus dansants du nouveau millénaire.




Quinze ans qu'on attendait ça. La moitié d'une vie. Un quart de siècle à attendre, assis dans une chambre noire, la suite d'Incassable, le meilleur film des années 00s loin devant Mulholland Drive. En opérant ce travelling simple, avant puis arrière, sur une télévision puis vers le comptoir d'un bar où se trouve attablé, coudes sur le zinc, le bellissime et désormais trop rare (à moins d'aimer les films à la merde) Bruce Willis, le bienaimé Schumi rattrape 1h50 de stress (pour le spectateur). Le secret de cette scène est qu'elle a été filmée avec une caméra légère, une Arriflex, sans blimp, manœuvrée par un directeur de la photo et un metteur en scène vissés au combo (venu remplacer pour les besoins du tournage la tireuse à bière Perferkdraft du troquet). Il y avait mille et une façons de tourner cette scène. Schumi, du haut de sa grande sagesse bouddhiste, a choisi la seule qui vaille. C'est plus qu'un twist, c'est plus qu'un caméo, c'est un nœud gordien dans notre estomac et une boucle de bouclée dans l'univers cinéphage. C'est un pied de nez adressé à tous ces films qui s'échinent à réunir des super-héros de pacotille sur fond vert en alignant des milliards de dollars et qui n'arrivent pourtant à créer aucune émotion, aucune excitation. Contrepied parfait pour Schumi, à qui il suffit de nous montrer, dix secondes durant, Bruce Willis sifflotant un kefta vêtu de son bleu de travail floqué "Dunn" pour nous la coller à la glotte dans un bruit sec : "tak".




C'est la première fois qu'on trace des croix sur un calendrier, jour après jour... Une fois la croix tracée, on attend sagement minuit pour pouvoir en tracer une nouvelle au compas, la conscience tranquille, assurés qu'un jour de moins nous sépare de la sortie future de Glass, qui réunira donc Bruce Willis, Samuel L. Jackson, James McAvoy et Anya Taylor‑Joy. Mais qui réunira surtout Félix, Rémi, He, Me, Myself, Yourself and Yours devant un écran de ciné, plus excités que le jour de la sortie de Mrs Doubtfire, et c'est pas peu dire (on était comme des fous !). C'est la première fois qu'on compte les jours comme ça. Si on oublie notre séjour en taule. Comment supporter l'attente ? 142 pages de script. 2h04 de métrage. 19/01/19. 19/01/19. 19/01/19. On a le temps de crever trois fois d'ici là. Surtout sous Macron. Mais on y croit. On compte les jours. La scène finale de Split, c'était les 5 meilleures minutes qu'on aura vécues en 2017. C'était le beau message d'un ami qui, maintenant qu'il va mieux, nous affirme qu'il est désormais prêt à honorer de vieilles promesses. Merci Schumi.


Split de M. Night Shyamalan avec Anya Taylor‑Joy, James McAvoy et Betty Buckley (2017)

17 juillet 2018

Hostiles

Un rythme lent, une ambiance solennelle, de fort beaux paysages, un casting a priori sympathique et un message pacifique... il n'en fallait visiblement pas plus au western de Scott Cooper pour se faire remarquer à sa sortie. Au début, il y a effectivement de quoi y croire. Le cinéaste et acteur, qui en est à son quatrième long métrage, a voulu bien faire. Son film n'est vraiment pas désagréable à l’œil, le format panoramique est bien exploité, les lumières sont chatoyantes. Scott Cooper prend son temps pour installer ses personnages, notamment celui incarné par Christian Bale, un capitaine de l'armée américaine qui se voit contraint d'honorer une dernière mission : escorter un vieux chef de guerre cheyenne du Nouveau-Mexique au Montana, pour lui permettre de mourir sur ses terres tribales. Le cinéaste ne veut se fâcher avec personne. Il y a des gentils et des méchants des deux côtés, des méchants qui sont finalement plutôt gentils et des gentils qui sont en réalité assez méchants. Il y a des connards de tout bord et, en filigrane, un petit message qui se veut réconciliateur. Scott Cooper a vraisemblablement retenu la leçon de la fin dégueulasse de son très pénible premier film, Les Brasiers de la colère, où l'on voyait Christian Bale (déjà) assouvir enfin sa soif de vengeance en tirant une balle dans la nuque de Woody Harrelson, poussant ensuite un hideux soupir de soulagement. Cooper est un élève appliqué et sa dernière copie a obtenu une bonne note sur IMDb.





Chris Bale est un capitaine chevronné, torturé par ses démons. Il a commis des atrocités durant la guerre. Il a un tableau de chasse impressionnant. Le gars a bien croqué dans le génocide indien mais doit désormais protéger son pire ennemi, un vieux rival qui, en fin de compte, lui ressemble sur bien des points. Bale lute tellement contre lui-même qu'il passe tout le film à tirer une tronche de dix pieds de longs, c'est Batman sans la capuche, en encore moins loquace, le smiley inversé figé derrière sa grosse moustache, les pieds puissamment enfoncés dans le sol, comme condamné toute sa vie à transporter le lourd fardeau des horreurs commises. Quand on lui annonce qu'il n'a pas d'autre choix que de remplir cette ultime mission avant la quille, il s'en va hurler sa détresse dans un champ, au loin, car il faut quand même bien que ça sorte, de temps en temps. Puis il revient faire le taff, la tête haute, car il est d'abord un bon capitaine, un gars fiable qui a des principes. Chris Bale est abonné à ces rôles de bombe humaine, susceptible d'exploser à tout moment, et c'est ici ce que l'on redoute durant toute la promenade. L'acteur choisit de jouer cette partition comme s'il avait la taupe coincée au guichet... Une méthode d'acting bien connue, qui a déjà fait ses preuves et valu quelques Oscars. Il suffit d'éviter les fibres durant le tournage. On gagne en reconnaissance ce que l'on perd en espérance de vie. Mais Bale, habitué à faire du yoyo avec son poids et à suivre des régimes drastiques, n'est plus à ça près. Il l'aura un jour, son Oscar du Best Actor in a Leading Role !





Le bonhomme s'adoucit un brin quand il récupère Rosamund Pike, une blonde plutôt pas mal mais traumatisée par la perte de toute sa famille dans un raid comanche. Car si les cheyennes sont sympas et dociles, les comanches sont de sacrées raclures, des bêtes sauvages capable de scalper à tour de bras et de brûler vif pour récupérer quelques chevaux qu'ils auraient peut-être pu obtenir par la négociation. Bref. La nuance est tout de même là : chez les indiens, il y en a des bons et des mauvais, comme chez les blancs, et même les bons peuvent avoir commis de mauvaises actions. Tout pareil que Christian Bale ! C'est un "type bien", au fond, et c'est ce que Rosamund Pike lui déclare une dernière fois, les larmes aux yeux, sur le quai de la gare, lors d'une conclusion qui schlingue l'eau de rose mais que l'on accueille quand même à bras ouvert tant elle promet, enfin, un coin de ciel bleu à ses pauvres personnages qui ont traversé tant d'épreuves. C'est que ce long film doit aussi pouvoir plaire à tous. Aux amateurs de westerns âpres, aux spectateurs friands d'action (notons quelques fusillades pour nous réveiller de temps en temps) mais aussi à leurs accompagnatrices aux cœurs plus sensibles. C'est en essayant de plaire à tous qu'on finit avec une mixture de ce genre : digeste mais vite évacuée. Tiens, ça ferait du bien à Bale !





Notre petite troupe traverse les paysages, elle est joliment filmée, au coucher du soleil, devant les nuages et les couleurs du crépuscule. Ça donne de chouettes cartes postales. La petite bande doit affronter les trappeurs hostiles et les impitoyables comanches, mais nous ressentons peu le danger. Nous ne vibrons à aucun moment. On attend que ça décolle. En vain. On restera toujours à ras du sol, goûtant simplement la diversité des territoires parcourus. Les feux de camp se suivent et se ressemblent. Nous n'avons aucune idée du temps qui passe, de la longueur du trajet, de la rudesse des épreuves traversées. Le film est à l'image du personnage principal campé par Bale, paralysé par toute cette rage intériorisée. Les cadavres s'accumulent sur la route mais on s'en fiche pas mal. C'est seulement quand ils sont aux portes de la mort que Scott Cooper s'intéresse de plus près à ses personnages. Un peu trop tard pour que l'on s'y attache, malgré tous les efforts des acteurs. C'est à Rosamund Pike que l'on doit les rares moments où percent un peu d'émotion. Et encore, je suis gentil, on pourrait également accuser l'actrice d'en faire trop, de grimacer à outrance.





En fin de compte, Bale finira par piger que le vieil indien qu'il escorte n'est qu'un alter ego aux motivations légitimes, que le sergent haineux ramassé en cours de route n'est que la personnification de cette dark side qu'il tente de refouler, et que Rosamund Pike est son seul salut possible. Vous l'aurez compris, le trait se veut complexe, il est en réalité assez grossier, très lourdement énoncé. Scott Cooper s'améliore, c'est évident, il est sur la bonne voie. Peut-être que son 36ème film sera le bon, mais il faut alors lui souhaiter une longévité digne d'un Woody Allen. On espère de tout cœur qu'il arrivera jusque là. Hostiles est nettement supérieur aux Brasiers de la colère, mais ça n'est pas le grand western que l'on m'a promis et que j'espérais naïvement.


Hostiles de Scott Cooper avec Christian Bale, Rosamund Pike, Wes Studi et Rory Cochrane (2018)

12 juillet 2018

Manon des sources

En 1986 Claude Berri tue le game en adaptant d'une seule foulée Jean de Florette et Manon des sources. Son coup de génie, c'est de tourner les deux films en même temps, s'assurant une harmonie visuelle sans solution de continuité : les deux suites adoptent ces teintes jaune pisse et ce fond sonore à base de cigales qui en font toute la saveur. Les deux parties du récit sont à ce point indissociables qu'on peut lire sur l'affiche de Manon des sources ci-contre, "Jean de Florette 2ème partie", de même que sur l'affiche de Jean de Florette on pouvait lire "Manon des sources 1ère partie". De quoi perdre la tête ! Peter Jackson s'inspirera des méthodes de Berri pour réaliser sa trilogie de l'Anneau, mise en boîte d'un souffle dans la même région de France. Mais avant d'inspirer le cinéaste néo-zélandais, la trilogie de Berri a marqué mon enfance d'estoquefiche. En effet j'ai vu le deuxième volet, dont il est question ici, des dizaines de fois (sans avoir jamais vu le premier épisode) en raison du fanatisme de ma tante aveugle dont c'était le long métrage préféré. Il fallait que je lui raconte chaque scène, que j'assure le commentaire pour sourds et malentendants avec tous les sous-titres multicolores qui envahissaient l'image. Je me demande encore comment ce film pouvait être le préféré d'une aveugle alors que de mon côté tout passait par la vue... Peut-être les fameuses cigales ? 





Forces en présence : Montand, Auteuil, Neuilly, Passy, Bugsy, Gyneco, La Peste, et pour couronner le tout, au milieu de ce banc de requins, la divine Manu Béart. Comment parler d'elle ? Elle était le soleil de ce film déjà bien éclairé. Et puis il faut dire que je suis né en Provence, comme Jésus, et que le cadre, les senteurs, les bruits, ce sont les miens, ceux de chez moi. J'avais plus l'impression d'ouvrir la fenêtre que de mater la télé. Ma tante était dans le gaz complet ("Qu'est-ce qui se passe ? Tu me racontes ? C'est une partie sans dialogues ! Ils vont où là ???"), tandis que je humais l'air. Quand je ne foutais pas carrément les voiles discrètement pour aller gambader dans la garrigue en quête d'une source où une naïade s'espongerait. Au village, me sachant déjà fan de l’œuvre de Tolkien, on me surnommait Sauron des sources. Malheureusement je vivais dans un coin très sec, sans eau, sans source, d'où, aussi, mon intérêt pour ce film où la flotte est le nerf de la guerre. 





Il faut ajouter un mot sur la performance de Daniel Auteuil. Ce n'est que récemment que j'ai compris qu'il avait toutes ses capacités cognitives, et qu'il n'était pas réellement le doux débile qu'on voit évoluer à l'écran sous le nom de Galinette. L'acteur m'a tellement impressionné que j'étais sur le cul de le voir enchaîner les rôles et parvenir à jouer si bien les personnes non-diminuées intellectuellement. Pour moi il était Hugolin, il était le couillon du village : il ne jouait pas ! C'est Le Huitième jour qui m'a mis sur la voie : pourquoi engager deux trisomiques pour n'en jouer qu'un seul ?


Manon des sources de Claude Berri avec Daniel Auteuil, Emmanuelle Béart et Yves Montand (1986)

10 juillet 2018

Une femme fantastique

Marina, une jeune femme transgenre, voit sa vie bouleversée par la mort soudaine de son compagnon, un homme plus âgé, avec lequel elle nourrissait de beaux projets. Elle doit alors affronter la famille du défunt, qui ne la prend aucunement en considération et se montre même assez violente à son égard. Voici le point de départ d'Une femme fantastique, le cinquième long métrage du réalisateur chilien Sebastián Lelio, qui a récolté de nombreux prix depuis sa sortie, notamment le très convoité Oscar du Meilleur Film Étranger. Il est vrai qu'il tombe à pic et a sans doute pu profiter d'un contexte particulièrement favorable. Sebastián Lelio y traite, avec intelligence, de sujets actuellement très sensibles. Sans en faire des caisses, en évitant toute lourdeur et tout misérabilisme, le cinéaste nous retrace le chemin de croix de son personnage principal, cette femme qui, alors qu'elle vit déjà un drame terrible (les premières minutes du film nous permettent de saisir toute la sincérité des sentiments qui la lient à son compagnon), doit faire face au regard souvent malveillant, toujours différent, qui est posé sur elle et à l'intolérance crasse dont elle est victime.




Marina est jouée par Daniela Vega, une chanteuse, mannequin et actrice chilienne transgenre qui porte le film sur ses solides épaules. On devine combien le projet devait la toucher et combien elle a dû s'y impliquer mais, à l'image de son réalisateur, elle n'en fait pas trop pour autant. Marina affronte les événements en restant droite, digne, courageuse, et l'actrice lui apporte toute la justesse, la retenue et la présence nécessaires. On souhaiterait presque parfois qu'elle ait des réactions plus vives, qu'elle réponde à cette violence cruelle dont elle est l'objet par une violence équivalente, trop conditionnés que nous sommes par le cinéma américain et surtout touchés, voire révoltés, par ce qui lui arrive. Heureusement, le film ne tombe jamais là-dedans. Il reste sobre, du début à la fin, et c'est une de ses plus grandes qualité. Son autre mérite est de nous dresser une galerie de personnages assez variés, crédibles, qui ne sont pas tous à mettre dans des cases, comme on aurait pu le craindre. On apprécie ainsi l'arrivée de la sœur de Marina et de son conjoint, deux personnages intelligents, humains, animés par leur simple volonté de défendre et protéger Marina.




Alors certes, comme on dit désormais : ça "manque un peu de cinéma", hideuse expression qui était aux bords de toutes les lèvres des commentateurs à Cannes et qui signifie que la "proposition", mot également très usité, faite par le cinéaste s'avère, dans la forme, assez maigrelette. Il est vrai que Sebastián Lelio ne laisse guère un souvenir très marquant, il nous livre simplement un bon film, modeste, intelligent et sans doute nécessaire. On est peu étonné de découvrir, au générique final, qu'il a été coproduit par Pablo Larraín et Maren Ade. Un film qui méritait tout de même, pour ses quelques vraies qualités, les honneurs auxquels il a eu droit. 


Une femme fantastique de Sebastián Lelio avec Daniela Vega (2017)

7 juillet 2018

Paranoïa

C'est peut-être lorsqu'il se montre humble et sans grands moyens que Steven Soderbergh devient le plus aimable. Unsane, platement réintitulé Paranoïa par chez nous et accompagné d'une triste affiche de série b, est un petit film sans prétention que le cinéaste américain a tourné dans le secret, qu'il a sans doute rapidement torché mais qui figure à coup sûr parmi ce qu'il a produit de mieux. Précisons au cas où que le réalisateur palmé d'or pour Sexe, Mensonges et Vidéo n'a jamais vraiment eu la côte par ici, on aime même tout particulièrement s'en moquer, lui qui nous a si souvent offert sur un plateau le bâton pour se faire démonter. Ça n'est pas le cas ici. Quoique... Son choix de filmer avec un iPhone 7, régulièrement posé en coin de table et pourvoyeur d'effets fish-eye rebutants, fait parfois tiquer, il faut bien l'avouer. Mais, globalement, Unsane a une allure singulière, avec cette caméra embarquée, cette image assez contrastée et ces couleurs délavées qui donnent au film des airs de documentaires tout à fait bienvenus étant donné le sujet traité. La mise en scène de Soderbergh est fluide et dynamique et se permet quelques expérimentations bienvenues qui rappellent un peu le génial Seconds de John Frankenheimer. Elle colle souvent au plus près de son actrice principale, l'irréprochable Claire Foy, dont les yeux bleus fatigués, un peu exorbités, la mine naturellement inquiète et l'allure vulnérable siéent parfaitement à ce personnage harcelé et coincé. La britannique campe Sawyer Valentini, une jeune femme en proie à un stress terrible, au boulot comme chez elle, qui décide donc de se rendre d'elle-même chez une thérapeute. Celle-ci l'oriente vers une institution psychiatrique où elle se retrouvera internée contre sa volonté, d'abord pour 24h puis une semaine, la durée de sa mise en observation s'allongeant à mesure que sa peur d'être poursuivie par son harceleur progresse...




Steven Soderbergh joue en réalité sur deux tableaux, et il faut reconnaître qu'il réussit pas trop mal sur chacun d'eux. Son film se présente d'abord comme un thriller paranoïaque efficace et glaçant, dans lequel nous apprenons que des centres psychiatriques internent des personnes contre leur gré afin d'aspirer tout l'argent de leur assurances santé. Quand l'assurance est à sec, le "patient" est considéré soigné et peut repartir, et ainsi de suite. Cette idée paraît terriblement crédible et participe à donner aux films cet aspect de faux documentaire avec caméra infiltrée dans l'une de ces institutions super glauques. Steven Soderbergh aurait peut-être mieux fait de se consacrer encore davantage à ce versant-là et y aller à fond dans le côté "thriller paranoïaque" nous révélant un complot gigantesque et révoltant. Car on y croit vraiment, et ça fait froid dans le dos. On se dit que c'est hélas bien probable, actuellement, que de telles organisations, de telles machinations, existent, pour se faire du fric sur le dos des plus vulnérables, derrière de pseudo établissements médico-sociaux. On a un peu de mal à croire, en revanche, que Sawyer Valentini, ce personnage très anxieux et méfiant, puisse rapidement signer un document donnant son accord pour être mise sous observation durant 24h, sans le lire et le relire de près, pour se prémunir de toute mauvaise surprise. Mais c'est un petit couac assez anodin, et puisque le suspense fonctionne, on n'en tient pas tellement rigueur à Soderbergh.




L'autre versant de son film est l'horreur, ou presque, disons le thriller pur et dur. Nous pourrions nous demander si le personnage principal fabule, si certaines choses que nous voyons bel et bien à l'écran ne sont pas issues de son imagination, tour de passe-passe bien connu, mais ces interrogations-là sont ici assez fugaces. Et pourtant, lorsqu'elle se rend compte qu'elle est internée contre son gré et qu'elle ne peut rien y faire, Sawyer se met à avoir un comportement agité, proche de celui que l'on peut attendre d'une personne effectivement dérangée. Le jeu impeccable de Claire Foy entretient ce trouble et l'ironie diabolique de sa situation nous fait un peu douter, mais pas trop. Progressivement, Steven Soderbergh choisit une voie plus terre-à-terre, s'aventurant quasiment dans l'horreur, un virage risqué mais qu'il gère assez bien, en asseyant la peur de son personnage principal, bel et bien victime d'un psychopathe au dernier degré. La dernière partie du film est ainsi plus convenue, plus classique, sans doute plus faible, mais elle n'oublie pas d'être assez tendue et nous sommes tenus en haleine comme il se doit. Au bout du compte, Unsane est un petit thriller paranoïaque pas mal du tout et une bonne surprise pour ceux qui, comme nous, sont toujours méfiants à l'égard du cinéaste. On se dit que ça aurait peut-être pu être encore mieux, en visant un peu plus haut, mais on s'en satisfait aussi, car c'est cette espèce d'humilité, de modestie, qui permet également au film d'être sympathique et divertissant, sans oublier, en outre, de développer en cours de route quelques idées réellement glaçantes... 


Paranoïa (Unsane) de Steven Soderbergh avec Claire Foy (2018)

3 juillet 2018

Hérédité

J'espérais participer à l'enthousiasme ambiant autour du premier long métrage du jeune Ari Aster (31 ans), considéré par beaucoup d'observateurs comme le meilleur film d'horreur sorti depuis des lustres. Hélas, je vous le dit tout net : malgré toutes mes bonnes intentions, je n'ai pas vraiment accroché, c'est comme ça, je n'y peux rien. Je suis peut-être "passé à côté", j'ai trouvé ça plus proche des Conjuring, Insidious, Ouija et compagnie que des grands classiques de l'horreur auxquels les critiques les plus enflammées le rapprochent volontiers. A l'image des films signés James Wan, Hérédité tutoie régulièrement le grotesque, le ridicule, le grand guignol et même parfois la parodie. Plus gênant encore, il échoue 9 fois sur 10 à faire peur malgré la débauche de moyens déployés à cette fin. Bien sûr, la peur ressentie devant un film est toujours très subjective et il s'agit là de mon ressenti personnel : le fait est que j'ai systématiquement baillé devant les scènes qui se veulent les plus tendues.




A la réflexion, lorsqu'on s'interroge plus profondément sur cet accueil dithyrambique, on en vient à se dire que Hérédité a peut-être effectivement un petit quelque chose bien à lui : un grain de folie, une certaine allure, et cela suffit à le faire sortir du lot. En mélangeant différentes terreurs, de la plus insidieuse et banale à la plus extraordinaire et surnaturelle, en jouant sur plusieurs tableaux pour mieux nous paumer, Ari Aster confère à son film une bizarrerie pas totalement inintéressante. En dehors de cela et de quelques plans particulièrement inspirés (comme Toni Collette qui paraît marcher sur le plafond avant que l'image ne se renverse), j'ai plus de mal à trouver de vraies grandes qualités à cette première œuvre assez confuse, beaucoup trop tarabiscotée et tordue pour emporter mon adhésion. C'est d'ailleurs une triste tendance actuelle : c'est en inventant des histoires toujours plus alambiquées que les auteurs de bobines horrifiques essaient de trouver de l'originalité ; en vain, le salut du genre passant plus souvent par la simplicité et l'économie de moyens.




Hérédité se veut à la fois une tragédie familiale hantée par les fantômes du passé et un pur film de trouille où le surnaturel est au rendez-vous, convoqué à grands renforts de séances de spiritisme et de sorcellerie. On nage quelque part entre Shyamalan et Polanski, mais à quelques lieues en-dessous... Le film s'ouvre sur l'enterrement de la grand-mère, un personnage au rôle central, au cœur de toutes les tensions, dont la menace planera sur toute la famille et tout particulièrement sur sa fille, incarnée par Toni Collette, une maman psychologiquement éreintée, qui devra ensuite gérer une gamine (l'étrange Milly Shapiro) au comportement de plus en plus inquiétant. Des signes ne présageant rien de bon et des événements alarmants se multiplient jusqu'à ce qu'un drame terrible ne vienne encore davantage perturber tout ce beau monde et tout dérégler définitivement, à commencer par l'aîné (Alex Wolff).




Le deuil, les maladies mentales et la culpabilité des parents et des aînés sont des thèmes lourds que le jeune Ari Aster choisit toujours d'aborder de manière très frontale. Cela dérange parfois un chouïa, mais la barque paraît un poil trop chargée pour réellement faire effet. Le malaise ne pointe que très timidement, la peur est trop attendue et appuyée, par la musique de Colin Stetson notamment, pour opérer. Paradoxalement, c'est quand Ari Aster se lâche pour de bon qu'il parvient à trouver un ton plus singulier et réussit à faire relever les yeux. Le cinéaste multiplie alors les effets, quitte à convoquer tous les poncifs du genre, des personnages en lévitation aux rêves emboîtés en passant par les combustions spontanées et les insectes invasifs, pour un déluge d'horreur assez réjouissant. La toute fin du film, bien que grotesque, est sans doute la partie la plus sympathique. On regretterait presque qu'il s'arrête là et n'aille pas plus loin dans le n'importe quoi pseudo-religieux et sectaire, thème très à la mode. On verra ce qu'Aster fera par la suite, il pourrait s'agir d'une première œuvre brouillonne mais annonciatrice de belles choses à venir...




Mis sur la touche par le scénario fourre-tout et approximatif d'Ari Aster, je suis resté très extérieur à l'histoire et aux situations dépeintes, au point de les tourner en dérision et d'imaginer l'humour qui pourrait en découler si certaines d'entre elles étaient poussées à peine un peu plus loin. Ça n'était pas une manière instinctive de me protéger face à la terreur, oh que non ; et mon éthique de blogueur ciné m'oblige à présent à vous prévenir du nombre considérable de spoilers qui vont suivre. Je n'ai pas cru en ces personnages si torturés. Je n'ai pas vu un seul instant l'affection que pouvait porter le grand frère pour sa sœur, je n'ai donc pas compris son mal-être suite à la mort tragique de la petite, ni la détresse de sa mère. Rien à fiche ! D'ailleurs, cette gamine chelou à tendance sociopathe, sosie dégénéré du Kenny de South Park avec son haut à capuche qui en a poussé plus d'un à associer Ari Aster à Nicholas Roeg (on peut effectivement penser à la chose en imper rouge de Don't Look Now) : n'aurait-on pas déjà vu ça environ des milliards de fois ? Certes, aucun enfant démoniaque du cinéma fantastique n'a jamais produit des bruits de bouche si ridicules, mais s'agit-il vraiment là d'une nouveauté que l'on attendait tous ? Pas sûr... Il y a là-dedans de nombreux éléments qui prêtent à rire quand ils devraient foutre les chocottes ou déranger, c'est bien dommage. 




Revenons sur ce qui est à l'évidence la scène-clé du film : le fameux accident de voiture, choc traumatique qui fera définitivement basculer la mère dans la folie. A la demande de la matriarche, le grand frère emmène donc sa sœur flippante à une soirée de lycéens. Là-bas, la petite s'emmerde sec et choisit de noyer son ennui dans la bouffe. Elle s'attaque ainsi à un brownie particulièrement appétissant, alors qu'il nous a bien été indiqué auparavant, et assez lourdement, que la gosse est allergique aux fruits à coque. Pendant ce temps, le reuf fume de la ganja à grandes bouffées et essaie de choper une meuf qui le fascine (assez mignonne, j'avoue), jusqu'à ce que la gamine, n'arrivant plus à respirer, déboule dans la piaule, en pleine crise ! Ni une ni deux, le grand frère doit la rapatrier fissa à l'hosto le plus proche : il prend la caisse, pied au plancher, puis fait une embardée terrible pour éviter un renard (ou une biche ? un truc orange en tout cas) qui piquait un roupillon au beau milieu de la route (classique). A l'arrière, la gosse avait baissé sa vitre pour passer toute sa tronche par la fenêtre et ainsi essayer de trouver un peu d'air. Dans la panique, le conducteur novice ne peut éviter un grand poteau électrique, celui-là même où l'on avait pu apercevoir, à l'aller, un symbole occulte gravé dans le bois. Le véhicule frôle et heurte à pleine vitesse le pylône, par côté, ce qui provoque la décapitation instantanée de la gamine !




Il faut à présent saluer tout le talent d'Ari Aster. Celui-ci choisit, à ce moment fatidique, de ne rien nous monter, laissant faire tout le travail à notre imagination, qui carbure à plein tube, et c'est encore plus horrible. On devine simplement ce qu'il s'est passé, dans le noir complet de cette nuit maudite et la soudaineté terrible de l'accident. On se construit alors l'image la plus marquante du film. Une image qu'on ne voit pas, à l'instar du fameux bébé de Rosemary, chez Roman Polanski. On pense seulement à ce corps coupé en deux, la plus grande partie gisant sur la banquette arrière, l'autre bout ayant disparu dans l'inconnu, et c'est réellement dérangeant. Pour cette scène, j'adresse mes plus sincères félicitations à Ari Aster. Il réussit haut la main sa scène-clé ! 




Mais ce qu'il y a d'encore plus étonnant, c'est bien la réaction du conducteur sous influence, le grand frère pas tout à fait irréprochable sur ce coup-là. Bagnole à l'arrêt, il reste enfoncé dans son siège, les mains collées au volant. Il regarde à peine dans le rétro et la caméra épouse ce timide mouvement oculaire, avant de s'arrêter pour ne rien dévoiler et nous permettre de créer le reste. Puis il fixe le sombre horizon, droit devant lui, le regard ahuri, pendant de longues secondes, et finit par dire tout haut "Tout va bien... Tout va bien". Après ça, il reprend la route et rentre à la maison familiale, se gare tranquillement devant la porte du garage, puis monte se coucher dans sa chambre, tête basse. Le spectateur est alors très déconcerté. Ce n'est qu'au petit matin, quand on devine la maman s'en aller prendre la voiture et que son cri d'horreur lointain perce le silence matinal, tandis que la caméra continue de nous montrer le visage impassible du frère, que l'on réalise encore un peu plus la scène de la veille. Terrible, non ? On ignore les réactions que l'on peut avoir dans de telles circonstances, et je n'ai jamais vécu de drames approchant, même lors du décès tragi-comique de mon chat Toxic, mais l'attitude du frère ne manque pas d'interroger. On tient là un gars qui décapite sa propre sœur en roulant comme un con puis laisse le corps, ou ce qu'il en reste, dans la bagnole et s'en va au lit se coucher !




Un autre moment plus drôle mais moins réussi survient quand la très perturbée Toni Collette raconte ses crises de somnambulisme à sa nouvelle meilleure amie (qui s'avérera être possédée par l'esprit démoniaque de sa défunte mère !). Quand Toni Collette traverse une période sans, elle ne fait pas semblant, elle ne se contente pas de se balader en pyjus dans son immense baraque et de mettre des coussins dans le frigo. Non non non. C'est un peu plus tendu. Une nuit, elle est sortie de son somnambulisme dans la chambre de ses deux enfants : elle les avait aspergés d'essence et tenait un briquet dans la main. Les deux gosses se sont alors réveillés en pleine panique. Et Collette de préciser à son amie "Le timing n'était pas bon, c'était une période assez mauvaise avec mon fils, on ne s'entendait pas." En effet, je pense qu'une autre nuit, ça serait beaucoup mieux passé ! Se faire arroser de gasoil et menacer d'être brûlé vif par sa propre mère, il y a pour cela des nuits mieux choisies que d'autres... "Cette nuit j'suis partant M'Man, fous-moi le feu, allume-moi !". Non mais tu parles d'un dialogue à la con je vous jure ! Ari Aster aurait dû relire ce passage-là...




Bref, Hérédité, dont le titre sonne assez mal, m'a parfois laissé sur le carreau. Ceci dit, je n'ai peut-être pas pigé toutes les subtilités du script... Il s'agit grosso mierdo d'une histoire de démon, de sorcellerie et de spiritisme, pas beaucoup plus maligne que celles des films cités dans mon premier paragraphe. Une sorte de malédiction qui se transmet par la mère dans une famille déjà pas piquée des vers (la grand-mère avait l'air peu commode et plus branchée magie noire que mots croisés). Ensuite, c'est autour de la gamine d'être en quelque sorte possédée. On apprend à la toute fin que c'est l'esprit de Paimon qui fait ses siennes, un des huit ou neuf Démons de l'Enfer. Ça rend les gens pas bien, peu clairs. La preuve : la petite à la tronche inquiétante tue des oiseaux par télékinésie puis coupe leurs têtes avec des ciseaux, ce qui ne se fait pas. On a tous eu des jeux d'enfants un peu borderline, mais même moi, je n'étais jamais allé jusque là, je me contentais de tailler les poils de mes chats, pour leur faire des coupes iroquoises du meilleur effet.




On comprend aussi, lors d'ultimes minutes particulièrement riches en enseignements, que le démon convoitait le corps, naturellement plus fort, du frère aîné, car c'est un mâle, et le démon préfère les hommes (il s'était planté en intégrant la p'tite sœur d'emblée, con de Paimon !). Entre temps, il est surtout passé par Toni Collette, complètement ingérable du début à la fin, parfois bluffante dans son jeu d'actrice, le reste du temps proche du ridicule. Tout cela sous les yeux d'un Gabriel Byrne bien lugubre et fantomatique, qui doit bien se demander dans quelle famille il a foutu les pieds et ne fait que réclamer à ses gosses pendant tout le film qu'ils ôtent leurs godasses une fois entrés ! Hérédité est bien un film de son époque, l'horreur #MeToo : le patriarche ne sert à rien et fait presque pitié, ce sont les femmes complètement timbrées qui mènent la danse ! On ressort de là en ayant appris un brin de spiritisme, mais rien de neuf à vrai dire. Il existe des mots magiques pour invoquer les esprits mais je ne les ai pas tous retenus. Chawarma, Prorata, Niktou, des trucs comme ça... Dommage, j'aurais pu tester à la maison, il suffit d'un verre cylindrique et d'une bougie ! En attendant, et malgré l'état mitigé dans lequel me laisse son premier long métrage, je donne tout de même rendez-vous à Ari Aster pour le suivant.


Hérédité d'Ari Aster avec Toni Colette, Milly Shapiro, Alex Wolff et Gabriel Byrne (2018)

30 juin 2018

Sans un bruit

2020. La Terre a été envahie par des créatures aveugles aux dents acérées et aux oreilles particulièrement sensibles et dégueulasses. Le seul moyen de survivre : ne pas faire de bruit. C'est ce à quoi s'emploie une petite famille américaine qui essaie de vivre tant bien que mal au milieu de prédateurs guettant leurs moindres sons. Voici le pitch rabougri du troisième long métrage en tant que réalisateur (et acteur principal) de John Krasinski, qui s'essaie donc au film d'horreur, lui qui nous avait jusque-là habitué à un registre plus léger voire comique. On pouvait légitimement s'interroger sur la capacité de l'apprenti cinéaste à nous faire peur, et nous sommes malheureusement assez vite fixés. Si son film a rencontré un tel succès outre-Atlantique, c'est tout simplement parce que son "concept", pourtant très mal exploité, en fait sans doute un excellent accompagnement pour pop-corn. Sous ses airs de petite production modeste, A Quiet Place est un blockbuster mal déguisé, produit par Michael Bay, grand ami d'un Krasinski au melon impressionnant.




John Krasinski montre une nouvelle fois toutes ses limites à la réalisation, en enchaînant les jump scares (un comble pour un film qui fait mine de miser sur le silence !) et en échouant systématiquement à mettre en valeur ses deux ou trois avortons d'idées, même lorsque celles-ci auraient pu, visuellement, aboutir à quelque chose d'intéressant. Je pense par exemple à cette scène péniblement construite en montage alterné où l'un des gosses de la petite famille Blunt/Krasinski allume des feux d'artifice pour divertir des bestioles qui sont sur le point de ne faire qu'une bouchée de la maman. A l'image, ça ne donne strictement rien, et même pour les oreilles, ça n'apporte aucun plaisir, le fameux sifflement puis l'explosion du feu d'artifice passant à l'as et ne jouant guère de rôle pour entretenir le suspense. C'est étonnant. L'acteur-réalisateur s'avère incapable de créer quoi que ce soit par l'image, par la mise en scène, il n'arrive jamais à développer une ambiance singulière et tendue, dans un contexte post-apocalyptique archi rebattu à l'originalité nulle (A Quiet Place aurait toutefois fait un meilleur Cloverfield que Cloverfield Paradox, admettons-le !).




Entre les mains d'un vrai cinéaste, peut-être aurait-on pu kiffer. Mais il aurait également fallu revoir un scénario paresseux et lourdingue qui perd énormément de temps (alors que tout ça n'est pas bien long : 80 petites minutes avant le générique final, un produit malin et parfaitement calibré, je vous dis !) à tresser des lauriers au père de famille, héros parfait et irréprochable, interprété, je vous le donne en mille, par notre acteur-réalisateur aux chevilles décidément bien enflées. John Krasinski s'attribue une nouvelle fois le beau rôle, se filmant, barbu et imposant, le regard aux aguets, la mine inquiète, comme s'il était un grand héros de film d'action, capable de redoubler d'ingéniosité quand il le faut et enclin au sacrifice au moment fatidique pour sauver les siens, lors de l'instant le plus ridicule du film entier. Il fait de lui-même le père irréprochable et le mari idéal, aimant ses enfants, sa femme, consacrant tout son temps à les protéger, s'improvisant même oto-rhino afin de mettre au point un appareil auditif pour sa fille sourde, potassant pour cela des ouvrages scientifiques sur l'oreille humaine... Quel homme ! Emily Blunt, sa femme à la ville comme à l'écran, n'est là que pour servir la soupe ou mettre tout le monde en danger (quelle idée, aussi, de tomber enceinte dans un tel contexte, pour un accouchement sans un bruit forcément risqué...). Le film est également farci de grosses incohérences sur lesquelles nous passerions volontiers si l'ensemble était réellement agréable à suivre.




Alors que son pitch l'invitait à être silencieux, subtil et intelligent, A Quiet Place n'est que lourdeur, bêtise et vacarme. Tout est surligné au stabylo,  à l'image de ce tableau blanc dans l'atelier de Mr Krasinski où celui-ci note au velleda, sur deux colonnes distinctes, ses grands mots d'ordres ("Survivre", "Ne pas faire de bruit"...) et des infos sur les aliens ("Aveugles", "Très méchants"), entourant trois fois le mot "weakness" ("point faible"). Car les aliens, comme tous les méchants de comic book ou autres trucs du même genre pensés pour les enfants, ont forcément UN point faible, et celui-ci s'avérera tellement débile que l'on se demande bien comment personne n'a pu le découvrir auparavant... Bref, tout est fait pour que l'on puisse tout piger même quand on a la tronche et les mains plongés dans le maïs soufflé et qu'on loupe la moitié des plans ou des dialogues miteux. On regarde tout ça mollement, vaguement tenu en haleine, en espérant que la flatulence incontrôlée d'un des gamins hideux rameute les monstres pour qu'ils ne fassent qu'une bouchée de cette famille dont on se fiche totalement. Ç’aurait été plus marrant, non ? Prière de péter en silence... Flageolets interdits ! Définitivement bon à rien, John Krasinski nous livre un film très creux et d'une pauvreté affligeante, que l'on aura vite fait d'oublier. 


Sans un bruit de John Krasinski avec John Krasinski et Emily Blunt (2018)

26 juin 2018

Atomic Blonde

Il y a de quoi être très déçu par le nouveau film de David Leitch, co-réalisateur du premier John Wick. C’est à croire que le talent était plutôt détenu par son compagnon, Chad Stahelski, quant à lui auteur d’une suite plus que satisfaisante des aventures du hitman incarné par Keanu Reeves. David Leitch a également persévéré dans la veine du film d’action « badass » aux airs assumés de bande-dessinée et de jeux vidéo, pour un résultat bien moins réussi, alors que de bons ingrédients semblaient pourtant réunis. Je fais bien sûr d’abord allusion au casting et notamment à Charlize Theron, dans la peau de la blonde atomique du titre, une agente secrète appelée à mettre la main sur une liste cruciale pour les renseignements occidentaux dans un Berlin-Est glauque et malfamé. La star au sex-appeal toujours intact et au charisme évident aurait pu incarner un nouveau personnage d’action marquant après son rôle de Furiosa dans l’excellent Mad Max : Fury Road, mais le film ne s’avère cette fois-ci pas à sa hauteur. Elle a beau se démener et se désaper plus d’une fois, ça ne suffit pas, elle paraît gesticuler dans le vide, perdue dans un scénario trop confus et tordu pour être réellement plaisant à suivre.




Ce scénario abscons échoue totalement à nous captiver et il nous perd dans ses rebondissements trop fabriqués. Il est bien le plus gros défaut d’un film qui nous propose aussi, aux côtés de sa vedette blonde et longiligne, le sempiternel défilé de tronches plus ou moins connues, parmi lesquelles John Goodman et Toby Jones, que l’on a déjà vus bien plus inspirés. Visuellement, la reconstitution du Berlin de la fin des années 80 est d’une lourdeur terrible. Histoire que l’on se sente tout à fait plongé en RDA, l’image est d’une teinte grisâtre pénible en journée tandis que, la nuit, de multiples éclairages fluos, via des néons roses et jaunes, viennent nous rappeler avec insistance que nous sommes dans les eighties, effet renforcé par une bande originale omniprésente, enchaînant des tubes pop de l’époque. C'est épuisant.




On relève simplement un peu les yeux quand une scène lesbienne s’amorce entre Charlize Theron et Sofia Boutella, avant qu’elle ne soit coupée dans la seconde. Dommage car une sorte d’électricité émanait des deux actrices, vraisemblablement désireuses d’aller plus loin et de donner un motif de satisfaction aux spectateurs les plus primaires (et largement majoritaire ici). On se réveille également lors du morceau de bravoure du film : un très long plan-séquence où l’on suit les bastons, fusillades et poursuites de l’atomique blonde, opposée à un nombre impressionnants de gros bras armés et remontés à bloc. Les coupes et les doublures, que l’on imagine réduites au minimum, ont sans doute été rendues invisibles par le numérique et on se prend plutôt au jeu, à condition d'être encore d'humeur. On pourra toutefois regretter que ce plan-séquence ne se termine pas un peu plus intelligemment. Force est de reconnaître que cette séquence produit néanmoins son petit effet, elle est même la seule, à vrai dire, à nous proposer ce que l’on était en droit d’espérer d’un tel film.


Atomic Blonde de David Leitch avec Charlize Theron, James McAvoy, John Goodman et Toby Jones (2017)

20 juin 2018

Rester vertical

Hypothèse : le titre du dernier film d'Alain Guiraudie, Rester vertical, serait une sorte de manifeste poétique. Rester vertical pour dire : choisir, aussi souvent que possible, ce qu'en linguistique structurale on nomme l'axe paradigmatique. L'élargir au maximum, en tout cas, au détriment de l'axe syntagmatique. Ne pas tant faire des phrases, discours ou narration, que jouer avec la chaîne des possibles, peut-être pas jusqu'au cadavre exquis cinématographique, mais jongler avec le virtuellement disponible, peut-être dans la veine des Cent mille milliards de poèmes de Queneau. Aller piocher dans ce qui pourrait être là. Que ce soit en matière de désir, de sexualité, de couple, d'amour. Ou simplement quand il s'agit de faire apparaître un personnage ici et maintenant, quand bien même c'est improbable, uniquement parce que c'est possible, parce que dans la "phrase" de la séquence (parallèle toujours douteux certes), on peut remplacer ce nom propre par un autre, faisant fi des distances qui séparent leurs porteurs ou de la vraisemblance qu'ils se trouvent là à tel moment donné (exemple : la scène où Jean-Louis et Yoan, qui ne se sont peut-être bien jamais croisés avant, sauvent Léo de la horde de sans-abri).




Et parfois les deux se conjuguent, disponibilité dans le lieu et l'espace et disponibilité dans le couple : Yoan est avec Marie quand Léo revient voir leur fils. Puisque l'auteur semble libre de placer n'importe quel sujet dans la phrase qu'il est en train d'écrire, pourquoi pas Yoan. Et pourquoi pas réunir Léo, son beau-père et potentiel amant Jean-Louis, et l'enfant, une famille, au milieu des loups, à la fin. C'est cette jouissance de l'axe paradigmatique, synonyme de liberté, que les journaux réfutent (à la devanture d'un tabac-presse, durant la cavale de Léo) pour faire du syntagmatique pur, du récit tout fait, une phrase, lapidaire, mensongère, qui réduit la relation de Léo et du vieux Marcel à un fait divers sordide écrit en gras pour simplifier et vendre. Alain Guiraudie, lui, l'explore au maximum pour un maximum de liberté, avec tout ce que cela peut avoir de déroutant.


Rester vertical d'Alain Guiraudie avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thierry et Laure Calamy (2016)

17 juin 2018

La Famille Hollar

La curiosité est un putain de vilain défaut ! Suite au succès étonnant du film d'horreur Sans un bruit (Without a Single Sound en vo) outre Atlantique, j'ai voulu m'intéresser à ce que John Krasinski avait réalisé auparavant. C'est ainsi que j'ai fini devant son précédent long métrage en tant que réalisateur, La Famille Hollar. Je ne sais pas ce qui m'a pris... Tous les voyants étaient au rouge, tout m'indiquait un énorme étron estampillé Sundance, j'aurais donc dû me fier à mon instinct et m'éviter un tel supplice. Hélas, la curiosité d'un blogueur ciné n'a guère de limite... Et il y avait la présence au casting de Mary Elizabeth Winstead, dont je suis la carrière de près, sans parler de ce modeste running time de 88 minutes qui me faisait les yeux doux. Je raffole en effet des films ne dépassant pas l'heure et demi. J'adore le cinoche mais faut pas pousser... Je fonçais donc tête baissée dans La Famille Hollar, prêt à m'en vouloir à mort et à prendre la raclée du siècle !


Le gars a MEW à ses pieds mais préfère mettre en cloque Anna Kendrick.

Apparemment, on appelle ça une "dramedy". On peut aussi dire que c'est de la merde, tout simplement. The Hollars contient strictement tous les ingrédients de ces saloperies "indie". Il en sort des dizaines chaque année des comme ça. John Krasinski est un tocard de première mais c'est aussi un bon élève car il n'a rien oublié de la petite recette et s'applique à la suivre à la lettre. Il a pensé à tout, son produit est calibré au millimètre, on a droit à tous les poncifs. On suit donc ce grand dadais informe au sourire et au regard idiots retourner dans sa ville natale car sa maman est à l'hosto et n'en a vraisemblablement plus pour longtemps. Il retrouve ainsi sa petite famille : son père (Richard Jenkins, épouvantable), dépassé par la situation et dont l'entreprise est en faillite, et son grand frère (Sharlito Copley, pour son premier rôle sans armure), un raté qui ne s'est toujours pas remis de son divorce. Il retrouve aussi de vieilles connaissances, pour l'inévitable galerie de personnages décalés qu'il va falloir se farcir. En bref, c'est le scénario classique d'un "return home", comme on nous en a proposé des tas ces dernières années. Certains sont réussis, je pense par exemple à Lonesome Jim, mais c'est bien rare et la plupart sont comme celui-ci : ils ne valent rien.


Crève...

Car le problème, c'est évidemment qu'on a beaucoup trop vu tout ça et que c'était pourri dès le départ. John Krasinski a bien vingt ans de retard, l'équivalent d'une ère géologique pour le cinéma ricain. Garden State date de 2004. A l'époque, ça marchait du tonnerre, ça faisait le buzz et ça réussissait même à gratter quelques récompenses tout à fait injustifiées. Aujourd'hui, ça ne sort même pas en salles et le monde ne s'en porte pas plus mal. La Famille Hollar n'est sorti qu'en Russie, le 22 septembre 2016, et c'est bien là la preuve que la Guerre Froide n'est pas tout à fait terminée. Ce film laisse songeur... On se demande bien ce qui anime quelqu'un comme John Fitzgerald Krasinski. Le gars réalise peut-être là son rêve, en étant la star de son propre film ; le résultat est cette immondice infecte. Krasinski s'est en effet attribué le beau rôle puisqu'il incarne John Hollar, le fils prodige de la famille Hollar, dont le seul défaut, un léger manque de confiance en soi, n'en est pas vraiment un puisqu'il s'agit en réalité d'une trop grande humilité (celle qui l'empêche, voyez-vous, d'envoyer ses bandes dessinées merdiques à un éditeur alors qu'il a un talent fou, tout son entourage en est convaincu !...). Quand il revoit son ancienne petite-amie du lycée, MEW, celle-ci, encore accro à lui, retombe illico dans ses bras, l'agressant presque sexuellement. Non mais sans rire... John Hollar profite aussi de son passage en ville pour donner des petites leçons de vie à tout le monde, à commencer par son frère. Des baffes je vous dis !


MEW montre à son ancien petit-ami qu'elle n'a pas si mal vieilli.

J'ai immédiatement souffert. De la première à la dernière seconde, éprouvant un sentiment de haine tenace pour tous les acteurs impliqués là-dedans. Même pour Dick Jenkins ! C'est la première fois que je ressens du mépris pour Dick Jenkins que je considère comme un ami et qui d'habitude surnage même dans les pires daubes. Monsieur Krasinski a accompli ce miracle. A leurs côtés, on retrouve aussi l'abominable Anna Kendrick, la femme enceinte de notre héros national. Regardez donc le faciès de cette actrice. Moi je ne peux pas. Je suis désolé. Je sais qu'il ne faut pas s'attaquer au physique, mais la laideur du visage de cette actrice me fascinerait presque. Quand elle sourit, tout s'assombrit. Il est rare de dégager autant de bêtise et de disgrâce en dévoilant un simple râtelier de canasson. Cette femme esquinte toutes les vidéos dans lesquelles elle apparaît.


La tonte de la mère par son fils chéri donne lieu à une scène abominable... Mais Krasinski a l'air content de lui, c'est bien l'essentiel. 

Krass'inski mêle les rires et les larmes, les moments d'émotion à gerber et les scènes plus comiques qui tombent à plat, le tout rythmé par la gratte et la voix dégueulasses de Josh Ritter, un songwritter miteux au caractère "indé" au moins aussi puissant que cette abomination de film. Il faut s'enquiller ce moment terrible où les deux fils et leur con de père se mettent à chanter en chœur dans une chorégraphie timide en guise d'adieu à leur énorme mère, juste avant qu'elle passe sur le billard pour l'opération fatidique (spoiler : elle y laisse la vie et on en est RA-VIS !). Il faut s'infliger cette scène où l'affreux Krasinski sort une dernière fois sa daronne de l'hosto en la poussant à fond les ballons sur son fauteuil roulant, toujours accompagné d'une musique merdique à souhait. Des envies de meurtre... On a vraiment l'impression de revoir la dernière crotte de Zach Braff. John Krasinski lui ressemble sur bien des points, c'est encore un acteur venu de la série télé comique qui a décidé de s'en prendre frontalement au cinéma, et nous pond d'infâmes produits sans âme de l'indiewood. Bien avant Sans un bruit, Krasinski avait donc réalisé un film d'horreur bien plus effrayant sans doute... Avis aux amateurs ! En tout cas moi j'ai bien les boules devant ça.


Pas de quoi être fier, en effet.

C'est dommage car je n'avais rien contre John Krasinski jusqu'à présent. Je l'aimais plutôt bien dans The Office, nos rapports s'en étaient arrêtés là et ça m'allait très bien. J'ai vu qu'il a depuis essayé de changer de registre, de casser son image de grand glandu, de manière tout à fait ridicule. Sans un bruit doit participer à la même démarche putride. Le type est allé se sculpter un corps de catcheur pour les besoins d'un film de guerre minable signé Michael Bay, 13 Hours. Bien vu l'artiste ! Jim Halpert, héros de film d'action ? On aura tout vu... Si l'on en croit les critiques, 13 Hours n'est pas le pire de Michael Bay, ce qui n'éclaire en rien, mais ça a fait un four, et c'est tant mieux. Cela n'empêche pas John Krasinski de se vanter à longueur d'interviews d'avoir désormais un "8-pack" qui plaît drôlement à sa chérie, Emily Blunt. On est franchement contents pour eux. Pourquoi ne profitent-ils pas de la vie en n'en glandant plus une, en prenant leur distance avec le cinéma ? On leur en serait très reconnaissant. Il faut savoir s'arrêter au sommet de sa gloire, comme Platoche et Zidane !


La Famille Hollar de et avec John Krasinski (2016)