21 avril 2018

Batman, Superman, Captain America & cie : voyous, vengeurs et capitaines d'industrie

Nous donnons la parole à notre fidèle pigiste philosophe, Paul-Emile Geoffroy qui a accompli l'exploit de trouver des choses très intéressantes à dire des films de super-héros américains actuels, à travers les cas de Batman v Superman, Captain American : Civil War et X-Men : Apocalypse. Place à l'artiste.

Il y a quand même un thème qui revient de plus en plus dans ces films de super-héros, celui du rôle de la puissance publique : point de vue libertaire contre point de vue "républicain". La franchise X-Men en est imprégnée depuis longtemps : c'est le désaccord Xavier-Magneto (surtout depuis la série de films préquellisants). Mais j'ai été étonné de retrouver ce thème aussi expressément central dans les deux gros blockbusters héroïsants de l'été 2016 (qui sont d'ailleurs de meilleurs films que le X-Men, et qui ont bien mieux marché que lui dans les salles). 




Après avoir dévasté un pays pour stopper un robot qu'ils avaient eux-mêmes créé (dans un film précédent de la franchise), les Vengeurs se trouvent forcés d'accepter une tutelle gouvernementale. Certains seront d'accord, d'autres vont virer "voyous" (rogue, en anglais). Ce qui est étonnant, c'est que le meneur de chacun des deux camps n'est pas celui qu'on aurait pu imaginer. Le "voyou" en chef est Captain America, qui devrait pourtant, en tant que porte-drapeau, soldat, patriote, mener l'équipe des "gouvernementaux". Or, ceux-ci sont menés par Iron Man, le capitaine d'industrie, le riche play-boy jemenfoutiste que l'on aurait plutôt attendu dans le rôle du libertarien prêt à créer une île de toutes pièces dans les eaux internationales, loin de toute juridiction. 




Le fait est que ces rôles inversés reviennent chez DC Comics où c'est Superman (qui porte, lui aussi, les couleurs américaines - plus ou moins - sur le torse) qui est un "voyou" (malgré lui, certes). De manière moins psychologiquement fine que chez les Vengeurs, Superman le sauveur-qui-détruit-les-villes-en-les-sauvant se laisse amener devant une cour de justice dans ses jambières de spandex, mais ça ne mène à rien et, finalement, il attise par son comportement une vindicte populaire contre le "false God" qu'il est devenu. Et c'est le capitaine d'industrie, le riche play-boy, Bruce Wayne qui, revêtant son armure tel un Iron Man gothamien, va faire tout son possible pour ramener le voyou à la raison. 

Parallélisme, donc, entre Marvel et DC. Peu étonnant, puisque les héros y sont souvent analogues, et puisqu'en prime les studios aiment sortir les exacts mêmes films au même moment.




Les conclusions sont elles-mêmes analogues : Batman et Superman, après s'être finalement alliés, vont monter un front commun. Certes, Superman meurt-il, mais Batman va bâtir sur sa tombe une équipe de super-types (et meufs) prêts à en découdre sans forcément rendre des comptes. De même, après s'être bien torchés la race, Tony Stark et son pote Cap' vont finalement se liguer contre un gouvernement un brin porté sur le contrôle et l'enfermement arbitraire, et leurs futures aventures seront sans doute hors de tout contrôle. 




La "morale" est donc la même : à trop représenter la patrie, on se l'aliène, et à trop accepter ses règles, on se trouve forcé de s'en défaire (quand on veut "sauver le monde"). Or, de nos jours, qui sont les super-héros, ceux qui dépassent les limites, ceux qui veulent "sauver le monde" (malgré lui) ? Les Superman et les Captain America n'existent pas, ils ne sont qu'un faire-valoir, un symbole de l'état. Mais les Tony Stark et les Bruce Wayne, eux, existent bel et bien. Ils vivent dans la Silicon Valley et rêvent de s'extraire d'un fédéralisme pesant pour mettre en pratique leurs "pouvoirs" sur des terres incontrôlées. Ils travaillent dans la robotique et dans l'armement, chez Google et ailleurs. Et la morale de ces films n'est pas peu claire : ils doivent, pour continuer leur job, se défaire de la tutelle qu'on leur impose. 




Qui sont les "méchants" de ces deux films ? Celui qui provoque la guerre civile chez les Vengeurs est un type au passé trouble, certes, mais rangé des voitures et qui ne sort de sa retraite que pour venger sa famille, massacrée par les héros. Il devra payer sa vengeance orchestrée sans trop de dommages collatéraux contre ses seuls ennemis : les héros, les sauveurs qui tuent par erreur. Celui qui oblige Batman et Superman à s'entretuer est un autre capitaine d'industrie, Lex Luthor. Mais c'est un mauvais exemple du riche industriel. Non seulement son rejet de l'autorité gouvernementale ne se traduit-elle pas par un évitement mais par une confrontation (il tue des élus), mais en prime son activité industrielle n'est pas dirigée vers le bien de tous (comme le serait celles de Batman ou d'Iron Man) : il ne vise que son bien propre. Voilà qui sont les méchants : celui qui n'accepte pas les débordements des super-héros et celui qui, ayant le pouvoir, ne s'emploie pas à "sauver le monde". 




On peut tout aussi bien considérer que ces trois films sont assez mauvais et que ce que je raconte n'a aucun intérêt. Personnellement, j'y vois un symptôme très important de ce qui traverse la culture populaire américaine (et donc mondiale) : un discours politique sur la puissance publique, et un discours qui me semble donc assez dangereux, oligarchique sinon aristocratique (au sens où "arista" signifie "les meilleurs") et anti-Etat voire anti-républicain, libertarien à vrai dire. Chose peu étonnante quand on sait que le monde est mené de plus en plus par les géants de l'industrie américaine (et chinoise), eux-mêmes très largement libertariens. 

Par ailleurs, les trois films "passent crème", même si j'ai trouvé que le Captain était supérieur aux deux autres.


Batman v Superman : L'Aube de la justice de Zack Snyder avec Ben Affleck, Henry Cavill, Gal Gadot et Amy Adams (2016)
Captain America : Civil War d'Anthony et Joe Russo avec Chris Evans, Robert Downey Jr. et Scarlett Johansson (2016)
X-Men : Apocalypse de Bryan Singer avec James McAvoy, Michael Fassbender et Jennifer Lawrence (2016)

HHhH

On va d'abord se débarrasser de tout malentendu autour du titre. HHhH est le sigle de la phrase « Himmlers Hirn heißt Heydrich », littéralement « le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich » en allemand. C'était déjà le titre du best seller couvert de prix écrit par Laurent Binet et paru en 2010 que Cédric Jimenez, auréolé du bon accueil étonnant réservé à son fade polar La French, a donc choisi d'adapter. Entre les mains du cinéaste marseillais, le film aurait simplement dû s'intituler HiÉ. La French était très surestimé et révélait déjà tout le manque de finesse du réalisateur. On aurait pu espérer que celui-ci réfléchisse davantage et se montre un peu moins lourdingue en traitant le cas Reinhard Heydrich, l'un des plus sombres enfoirés de l'Histoire, et son assassinat, en 1942, organisé par la résistance tchécoslovaque. Que nenni. Cédric Jimenez est définitivement un cinéaste bas du front.




Le film dure deux heures, il est très sommairement construit en deux parties d'une heure chacune. La première nous dresse le portrait de Reinhard Heydrich (Jason Clarke), de son ascension dans le parti nazi qu'il intègre via sa femme Lina (Rosamund Pike) jusqu'au guet-apens fatal, en passant par son rôle décisif dans l'organisation des Einsatzgruppen. La deuxième partie nous dépeint la mise au point par la résistance tchèque de l'opération Anthropoïd. Cédric Jimenez n'ayant strictement aucune rigueur, son film n'a aucune espèce de cohérence. Ainsi, nous retrouvons Reinhard Heydrich dans la deuxième partie, alors que nous pensions l'avoir définitivement quitté lors de cet arrêt sur image navrant qui marque la fin de la première. Incapable de créer du suspense, d'adopter et de choisir un vrai point de vue, sans suite dans les idées, sans idée tout court, Cédric Jimenez échoue dans tous les domaines.




A en juger par son casting international, Cédric Jimenez a semble-t-il eu les moyens pour réaliser cette adaptation. Pourtant, son film ne ressemble franchement pas à grand chose. On se croirait devant un téléfilm TF1 de deuxième partie de soirée, la photographie est hideuse. Côté acteur, on s'amuse de retrouver le fidèle Gilles Lellouche, qui a difficilement appris quelques mots d'anglais pour incarner Václav Morávek, c'est bien logique... Rarement supportable et condamné aux rôles d'enflures à cause de son visage en biais naturellement désagréable, Jason Clarke n'est ici pas trop aidé par la finesse légendaire de Jimenez. Heydrich était colérique ? On nous le montre donc en train de désosser rageusement tous les meubles de sa chambre lors d'une petite crise. Il était sportif et froid ? On le voit s'en prendre de façon particulièrement virulente à ses adversaires à l'escrime. Il savait jouer du violon ?... On ne fait pas dans la dentelle ici. Je sauverai tout de même l'actrice Rosamund Pike, qui incarne Mme Heydrich, elle est bien la seule à proposer une interprétation assez nuancée.




Plus grave encore est la façon dont Cédric "2 de QI" Jimenez s'empare de l'Histoire. Son extrême lourdeur et son goût pour les effets minables font encore plus de dégâts. C'est terriblement moche de filmer la Shoah par balles de cette façon-là, avec ces ralentis foireux, ces rajouts hideux de gerbes de sang numériques... Le court passage nous dépeignant rapidos la Nuit des Longs Couteaux est un autre genre de ridicule, on croirait un spot pour le parti d'Hitler, avec ces fondus enchaînés sur des gros plans de mitrailleuses étincelantes nettoyant tout sur leur passage, le drapeau allemand prenant feu en arrière-plan. Bien sûr, on imagine que ça n'est pas l'intention du réalisateur, mais c'est vraiment de très mauvais goût en plus d'être assez douteux. On termine le film avec une nouvelle certitude, celle que Cédric Jimenez est simplement un gros abruti maladroit.


HHhH de Cédric Jimenez avec Jason Clarke, Rosamund Pike et Gilles Lellouche (2017)

17 avril 2018

Toute première fois

J'ai repéré un gros goof dans cette comédie atroce au casting d'outre-tombe. Il y a plein de scènes où Pio Marmaï a les oreilles toutes rouges et ensuite ça s'atténue progressivement. Du coup je pense que l'acteur devait venir sur le plateau en scooter et qu'il portait un casque un peu trop petit pour son énorme tronche de cake. J'essayais de focaliser sur ce détail étonnant pour tenir bon. Fixer les oreilles écarlates de Marmaï est toujours moins pénible que supporter la vue du crâne lisse de Franck Gastambide, visiblement fier de ressembler à une star du porno. Mais ça ne m'a pas vraiment aidé. Dès le générique, abominable, je me suis senti pris à la gorge. Étouffé, compressé. Cette sensation que l'on peut éprouver au travail quand on est submergé, j'en étais victime sur mon canapé. J'ai donc coupé court face à ce défilé de sales gueules et ce déluge de connerie vulgaire, énième symptôme de l'état de déréliction alarmant de la comédie française. Mater ce film, c'est un peu comme se brosser les dents : on y va avec l'intention de respecter les trois minutes, mais on tient à peine 30 secondes et on finit par cracher dans le lavabo.


Toute première fois de Noémie Saglio & Maxime Govare avec Pio Marmaï, Franck Gastambide et Camille Cottin (2015)

13 avril 2018

La Caméra de Claire

Les trois films tournés en 2017 par Hong Sang-soo sont autant de variations sur le même thème, semble-t-il directement inspiré par les vicissitudes du cinéaste et de son actrice fétiche Kim Min-hee. Il est trois fois question d'une relation illégitime dont la révélation met en péril des trajectoires professionnelles. Après le très beau Le Jour d'après (sorti avant chez nous, mais en réalité tourné après), il y eut la petite déception de Seule sur la plage la nuit, qui abordait le problème sans doute trop frontalement et manquait de distance, de hauteur par rapport à son sujet. Mais c'est déjà oublié grâce à La Caméra de Claire. Ce film, tourné à Cannes durant le festival de 2016, en une poignée de jours, met en scène trois personnages, un cinéaste, alcoolique et macho, sa productrice, et l'assistante de cette dernière, Manhee (Kim Min-hee), qui se fait congédier au début du film, sans autre forme de procès, à la terrasse d'un café, pour son soi-disant manque d'honnêteté. Comprendre : elle a couché avec le réalisateur, qui était l'amant de sa patronne productrice.




Mais ce qui rend le film si plaisant, sans parler de son côté ensoleillé et, malgré tout, très gai, c'est le quatrième personnage qui se greffe au récit et reconfigure les liens qui unissent les trois protagonistes du drame, traçant d'étranges trajectoires dans la ville et entre eux. C'est Isabelle Huppert qui joue ce rôle. Elle apparaît pour la première fois marchant à vive allure dans une ruelle en pente de Cannes, qu'elle ne cessera de sillonner, puis elle rencontre le cinéaste alcoolique à la terrasse d'un café, et Manhee au bord de l'eau, toujours accompagnée de son polaroïd, prenant les un(e)s en photo, montrant d'un air faussement innocent ces images aux autres, et prétendant que les gens qu'elle photographie ne seront plus jamais les mêmes.




Et de fait, Claire apparaît comme une fée improbable. Venue à Cannes, ou devrait-on dire, descendue à Cannes, à grands pas, pour le film d'une amie, elle semble s'en désintéresser immédiatement pour aller où ses pieds la mènent (ses pieds menus mais chaussés de semelles de sept lieues), d'un personnage du trio à l'autre, croisant et recroisant ses membres au petit bonheur la chance, amicale, lumineuse, protectrice (y compris en traversant la route), sinon omnisciente en tout cas ubiquiste. Et ces rencontres s'enchaînent dans un ordre chronologique indécidable, le montage faisant la part belle à plusieurs ruptures déguisées, comme Hong Sang-soo en a le secret, troublé de surcroît par des échos étonnants d'un lieu au suivant, comme ce gros chien affalé par terre et qu'on imagine pourtant mal se déplacer. Cette Claire, personnage amusant, séduisant, donne pour le moins de la hauteur au film, lui fait prendre quelques virages, et rend d'autant plus émouvantes les simples mortelles qu'elle tente de réconcilier. 


La Caméra de Claire de Hong Sang-soo avec Kim Min-hee, Isabelle Huppert, Jang Mi‑hui et Jeong Jin‑yeong (2018)

10 avril 2018

Ça

700 millions de dollars accumulés dans le monde. Plus de 2 millions d'entrées en France. En dépassant le record depuis longtemps détenu par L'Exorciste de William Friedkin, Ça est devenu le plus grand succès du cinéma d'horreur au box office. Une donnée à relativiser puisqu'il faudrait plutôt considérer la rentabilité réelle d'un tel film, d'autant plus dans le genre horrifique, où les productions peuvent être peu coûteuses et rapporter très gros (ne serait-ce qu'en 2017, il est fort probable que Get Out le dépasse aisément). Au-delà de ces considérations sans grande importance, cette nouvelle adaptation très attendue du pavé de Stephen King demeure l'un des films d'horreur les plus remarqués de l'an passé. Nous étions très curieux de découvrir ça, quand bien même le précédent long métrage d'Andrés Muschietti, Mama, ne nous avait guère convaincus et n'encourageait pas à l'optimisme.




C'est donc avec une certaine méfiance que j'ai lancé Ça, mais cette crainte, heureuse surprise, s'est plutôt rapidement dissipée devant un film qui se présente d'emblée comme plutôt agréable à l’œil avec sa production particulièrement soignée. Dès la première scène, le film affiche aussi sa volonté de nous choquer gentiment en nous montrant un pauvre gosse se faire arracher le bras par le fameux clown maléfique. Premier drame d'une série de disparitions qui aura le mérite de resserrer les liens d'amitié entre quelques collégiens, "la bande des losers", bien décidés à percer le mystère de ces événements tragiques quittes à devoir affronter leurs plus grandes trouilles.




Si le film de Muschietti parvient à nous captiver, c'est d'abord parce que ses jeunes personnages sont plutôt sympathiques. Les gamins sont certes assez stéréotypés, puisque l'on retrouve l'inévitable binoclard blagueur, l'intello obèse, le bègue, le petit asthmatique, le feuj trouillard, le black (juste black), etc, mais ils sont suffisamment bien dessinés pour être un brin attachants. Certaines de leurs répliques sont parfois drôles, notamment celles de l'obsédé sexuel de la troupe au sens de la répartie bien aiguisé. Tous les garçons sont obnubilés par la seule fille de la bande, une mignonne rousse un peu plus âgée qu'eux, et les deux trois scènes nous montrant leur admiration pour elle sont d'ailleurs les plus réussies.




Le scénario a hélas le vilain défaut de charger un peu trop la barque. Pratiquement tous les gosses de la bande sont victimes de harcèlement, soit de leurs parents, soit d'une tripotée de durs à cuir infréquentables qui martyrise le collège. Harcèlement sexuel, psychologique, racial... tout y passe et personne n'en sort indemne. Il n'y a quasiment pas un seul adulte à sauver là-dedans. Absents ou amorphes, quand ils ne représentent pas une menace de plus, tous paraissent incapables de venir en aide aux gosses ou simplement de les écouter. Ça donne une drôle d'impression. Andrés Muschietti ose aussi nous montrer une violence et une brutalité étonnantes dans un film dont les personnages principaux sont tous des teen-agers, cela n'est pas déplaisant même si c'est bien inoffensif et qu'il n'y a rien de réellement subversif là-dedans.




Le film avance et des scènes de trouille généralement ratées s'enchaînent à un rythme de plus en plus soutenu. Elles viennent nous rappeler le talent tout de même limité du réalisateur argentin. Andrés Muschietti en fait souvent trop avec sa caméra qui ne tient jamais en place et il a recours à des effets sonores aussi bruyants que pénibles dans l'espoir de nous faire sursauter. C'est bien dommage car l'intérêt du film est bel et bien ailleurs, dans les moments plus calmes qui se consacrent aux jeunes héros et à leurs interactions. Quand il s'en éloigne, le cinéaste paraît contraint de remplir le cahier des charges pour un résultat pas toujours heureux, les effets visuels numériques sont souvent trop propres pour effrayer et ils manquent d'inventivité.




Soyons de bonne foi et notons quelques exceptions : je pense par exemple à l'apparition réussie du fantôme d'un petit garçon décapité descendant lentement les escaliers et que l'on découvre donc peu à peu. Une autre scène sort du lot : celle durant laquelle la petite troupe au grand complet regarde des diapositives dans un garage et que la machine s'emballe, affichant de plus en plus rapidement des images qui ont l'air de prendre vie et le fameux clown avec elles. Le réalisateur semble alors nous tendre un miroir, comme pour nous rappeler que son œuvre plaira avant tout au jeune public désireux de se faire peur et qui aura effectivement des raisons d'être satisfait.




Alors certes, ça n'est pas un très bon film mais c'est tout de même clairement au-dessus de la moyenne du genre. En fin de compte, nous sommes surtout en présence d'un produit malin, opportuniste, qui a bien su saisir l'air du temps et s'adapter aux modes du moment. L'action se déroule à la fin des années 80, les clins d’œils au cinéma de cette période sont nombreux (surtout la saga Freddy) et la bande son est à l'avenant, surfant ainsi sur la nostalgie pour les eighties qu'entretient également une série comme Strangers Things, auquel Ça fait inévitablement penser. Pour le réalisateur, toujours en proie à des tics de mise en scènes malheureux, c'est malgré tout une nette amélioration après le triste Mama. Nous regarderons la suite, sans dépenser le moindre centime, mais en l'attendant tranquillement. 


Ça d'Andrès Muschietti avec Bill Skarsgård, Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard, Sophia Lillis, Jack Dylan Grazer, Wyatt Oleff, Jeremy Ray Taylor et Chosen Jacobs (2017)

7 avril 2018

Ready Player One

Quel cirque ! Quel remue-ménage ! Ready Player One donne l'impression de passer 2h30 dans un lave-linge en mode essorage, à 1200 tours par minute. On en sort la tronche complètement retournée, avec l'envie certaine de rebrancher la console pour nous replonger dans nos jeux vidéos préférés. Mais cette envie est hélas bien fugace et, la nuit passée, il n'en reste plus grand chose. Quasiment rien, à vrai dire. Aucune image marquante. RAS. Un salmigondis de flashs visuels, peut-être, mais rien de réellement prégnant. Le dernier Spielberg est un objet bizarre, protéiforme mais monotone, un drôle de film pas franchement désagréable mais laissant stupide, circonspect. Une chose est sûre : Ready Player One n'est malheureusement pas la bombe annoncée par certains. C'est dommage, nous qui espérions un retour en fanfare de notre tonton Spielby dans le gros blockbuster qui tache. Et pourtant, il y avait de quoi faire en adaptant le best seller d'Ernest Cline qui nous raconte les aventures particulièrement trépidantes d'un jeune homme parti à la quête d'un œuf de Pâques (comprendre : un tas d'oseille incroyable) dans un monde virtuel, fourre-tout de l'univers vidéo-ludique et cinématographique des années 80 à aujourd'hui, où toute la population d'une Terre aux abois a trouvé refuge. C'est bien simple : l'intrigue est si accrocheuse que les droits pour l'adaptation ont été achetés par la Warner longtemps avant la publication du livre. Lui-même cité plus d'une fois dans l’œuvre de Cline, Steven Spielberg se présentait comme le candidat tout désigné pour réaliser le film. Vu le résultat, on peut à présent se demander s'il n'aurait pas été plus judicieux de confier le projet à un cinéaste plus éloigné du matériel principal, doté d'un regard plus distant et critique, moins lisse et inoffensif. Mais cela fait des lustres qu'Hollywood ne prend plus ce genre de risques...





Car Steven Spielberg a vraisemblablement fait le choix de tout miser sur le grand spectacle, le divertissement total, en prenant bien soin de ne strictement jamais bousculer son audience. Le récit se déroule dans un futur pas si éloigné, où la planète est devenue une poubelle géante, bordélique à souhait, la population vivant misérablement dans des "piles", c'est à dire des caravanes et autres mobile homes entassés les uns sur les autres. Cette population est totalement déconnectée de cette si morbide réalité, préférant passer tout son temps à gesticuler dans le vide, projeté dans l'OASIS, ce monde virtuel inventé par un illuminé, caricature de geek socialement inapte, où l'on peut tout faire à l'exception de dormir et manger. Spielberg ne jette aucun trouble, son film est tout ce qu'il y a de plus sage, il préfère même s'amuser de la situation dépeinte, de cette dystopie au potentiel glaçant, nous proposant par exemple des ménagères en robe de chambre si obnubilées par l'OASIS qu'elles en oublient la casserole sur le gaz, la cuisine prenant feu en arrière-plan. Une multinationale se lance à la chasse à l'héritage, commandant toute une armée dans le monde virtuel, essayant par tous les moyens de recruter puis d'anéantir la concurrence (le héros et ses potes), emprisonnant des pauvres gus dans des cabines pour les condamner à travailler pour elle. Mais, à l'image, tout cela est terriblement fade ! Les méchants sont bien identifiés, et ils sont presque touchants dans leur ridicule (le boss joué par le sympathique Ben Mendelsohn y contribue beaucoup) et tout cela se fait au détriment de toute nuance... On a comme l'impression que Ready Player One est fait pour ne pas heurter le moins du monde, pour être consommable dès 5 ans, sans contre-indication. Les "joueurs" pourraient être filmés comme des zombies, addict à cette virtualité qui les tient éloignés de l'insoutenable réalité, les rappels avec notre monde contemporain pourraient être davantage soulignés, mais Spielberg ne s'aventure pas vraiment sur ce terrain-là. Rien de subversif, rien de méchant. Tout va pas si mal dans le meilleur des mondes. Même le roman d'Ernest Cline, pourtant assez sage, y allait plus franco sur ce versant-là, c'est dire...





En revanche, comme dans le livre, l'action est là aussi menée tambour battant. Le décor est rapidement planté. Les premières minutes d'exposition sont d'une belle efficacité, on reconnaît là le fameux savoir-faire de tonton Spielby. Mais le rythme, par la suite, reste toujours le même. Steven Spielberg nous impose une cadence infernale du début à la fin. Tout s'enchaîne trop vite, le film ne se pose jamais, malgré sa durée déjà conséquente. On a même parfois du mal à comprendre l'enchaînement des péripéties, des retournements de situation successifs, des deus ex machina soudains, etc. La séquence a priori intéressante où notre bande de héros est catapultée dans le Shining de Kubrick pourrait, paradoxalement, être une parenthèse salvatrice, un bol d'air glacial mais bénéfique. Que nenni ! Spielberg préfère transformer l’œuvre de Kubrick en une attraction supplémentaire, fracassante et épuisante, de son trop vaste parc à thèmes. Déjà permanents dans le livre, les références, les citations et les clins d’œil s'accumulent à vitesse grand V pour un résultat curieux mais pas toujours heureux qui contribue à un effet d'étouffement regrettable. Le film paraît conçu pour séduire les gamins et les ados désormais habitués aux blockbusters, aux jeux et, pour faire large, aux médias qui bannissent également toute respiration, ne donnent pas le choix et imposent ce même rythme terrible. Mais il faut aussi plaire aux trentenaires, aux nostalgiques... Alors on brasse un peu plus large encore, on mélange le tout et, si cela donne au film une certaine singularité, un aspect méli mélo parfois plaisant, le condensé de cinéma qu'il devient est, avouons-le, difficilement digeste ! Le scénario paraît aussi très difficilement compréhensible par endroits, comme si tout nous était asséné de force, au marteau-piqueur... Les personnages en pâtissent sérieusement puisque, malgré des acteurs irréprochables, aucun n'a le temps d'exister véritablement. On se contrefiche de leurs sentiments, de leurs motivations, de ce qui les anime. Steven Spielberg ne crée aucun trouble, aucun malaise quand, par exemple, le héros déclare sa flamme de façon un brin prématurée à cette fille qu'il ne connait même pas réellement. On pourrait alors ressentir toute sa solitude, tout son désespoir, être en empathie. Rien. Cet aspect-là était, là encore, davantage creusé dans un roman qui n'était pourtant pas ce que l'on pourrait appeler un traité de psychologie ou une étude de caractères...





Les gamers pourront peut-être y voir une ode vibrante aux jeux vidéos, une célébration de la "culture pop". C'est bel et bien ce qu'est Ready Player One. Pour ce qui est du cinéma, en revanche, c'est plus discutable. Il y a là-dedans une énergie étonnante, mais elle ne provoque guère beaucoup d'effet. On reste coi, extérieur à la situation. Emportés par le tourbillon, mais demeurant en périphérie, étrangement tenus à distance, spectateur éberlué par un tel déferlement d'actions et d'images, mais interdit, atone, passif et, au fond, désintéressé. Beaucoup y ont vu une œuvre somme, "testamentaire", de Steven Spielberg. En ce qui me concerne, j'en viens plutôt à me demander à quel point il était impliqué là-dedans, s'il n'a pas tourné tout ça d'une main pour se consacrer à d'autres projets par ailleurs (il a trouvé le temps de tourner Pentagon Papers pendant la longue postproduction). J'ai trop de respect et de sympathie pour tonton Spielby pour me dire que c'est ça, son "œuvre testamentaire". Alors certes, Ready Player One surnage au milieu des blockbusters actuels. Mais dieu sait que c'est là un compliment qui ne vaut pas cher ! Avant que le film commence, j'ai ainsi eu droit à la bande-annonce abominable de cette ...chose... où The Rock combat des énormes bestioles à l'aide d'un gorille albinos géant. C'est une blague ?! C'est un vrai film ? Qui va vraiment exister ? Puis ce fut le tour du trailer d'Avengers Infinity Wars. Au secours ! On appelle toujours ça du cinéma ? Vous êtes sûr ? C'est bien du "7ème art" ? Quelle horreur... C'était d'ailleurs la première fois que je ressentais ça avant la séance, à me demander "Mais qu'est-ce que tu fous ici ?!". J'espérais que tonton Spielby me donne une réponse plus claire. Une vraie bonne raison d'être venu là, dans ce multiplexe affreux. J'attends encore.


Ready Player One de Steven Spielberg avec Taylor Sheridan, Olivia Cooke et Ben Mendelsohn (2018)

3 avril 2018

Norma Rae

Réalisé en 1979 par Martin Ritt, Norma Rae est un film social militant de la plus belle eau. Il est porté par l'énergie débordante d'une actrice, Sally Field, qui fut justement récompensée d'un Oscar et d'un Prix d'interprétation à Cannes suite à cette performance soufflante. Elle incarne donc Norma Rae, ouvrière d'une usine de textile dans une petite ville du sud des Etats-Unis, qui se bat pour créer un syndicat qui permettra d'améliorer leurs conditions de travail. Elle est encouragée dans sa démarche par Reuben Warshowsky, un syndicaliste venu de New-York joué par Ron Leibman, qui essaie de canaliser son énergie et de lui apporter un peu de méthode. Une relation très particulière va naître progressivement entre les deux personnages aux caractères très différents mais aux convictions identiques, une sorte d'admiration mutuelle, un amour platonique, Norma Rae étant déjà mariée avec Sonny (Beau Bridges, le frère de Jeff), un collègue à la personnalité bien plus terre-à-terre que le new-yorkais, mais animé d'un amour sincère et entier pour sa femme.




Le film de Martin Ritt excelle dans la peinture de ces relations tandis qu'il parvient, sans difficulté, à nous intéresser à la lutte de son héroïne, attachante et passionnée. Le cinéaste réussit à nous décrire celle-ci en associant une grande intelligence, accouchant d'une œuvre très humaine, à cette efficacité typique des films américains de ce genre, quand ils sont réussis. La scène durant laquelle Norma Rae se révolte pour de bon, en écrivant en grand le mot "UNION" sur un morceau de carton et en montant sur sa table de travail pour mieux le brandir à ses collègues, qui coupent leurs machines les uns après les autres, dégage une rare intensité. Les acteurs sont tous excellents et ont chacun leur moment de grâce. Une scène m'a même tout particulièrement ému, celle où Sonny, conscient de l'attirance que sa femme éprouve pour Reuben Warshowsky et du fossé qui le sépare du new-yorkais, lui répète ses sentiments, en toute simplicité, et avec une sincérité aussi touchante que désarmante. Une scène vraiment sublime, Beau Bridges y est immense.




Plus connu pour ses collaborations mémorables avec Paul Newman (notamment l'excellent Hud, que je recommande vivement, mais aussi Hombre), Martin Ritt signe ici un très beau portrait de femme et un superbe film, mêlant brillamment les désirs politiques, sexuels et sentimentaux, qu'il est bien agréable de redécouvrir aujourd'hui. 


Norma Rae de Martin Ritt avec Sally Field, Ron Leibman et Beau Bridges (1979)

31 mars 2018

Le Pont des espions

Steven Spielberg s'intéresse à un épisode méconnu de la Guerre Froide : l'échange d'espions entre les américains et les soviétiques, en février 1962, suite à l'arrestation de Rudolf Abel et de longues négociations menées à Berlin par l'avocat James Donovan. A priori, rien de spécialement sexy, à moins d'être attiré par cette période, mais c'est sans compter sur l'art du récit, toujours intact, de tonton Spielby qui mène tambour battant un scénario solide enrichi de quelques touches d'humour appréciables, signé par les frères Coen. Le résultat à l'écran est très divertissant et, malgré la longueur du film (2h20), on ne voit guère le temps passer. On n'a aucun mal à s'intéresser aux aventures de cet avocat qui n'a pas froid aux yeux, incarné par un excellent Tom Hanks. L'acteur, qui mériterait un César d'honneur pour l'ensemble de son œuvre voire pour le simple fait d'exister, apporte toute sa bonhomie légendaire à ce personnage qu'il nous rend immédiatement attachant et sympathique. Hanks tire parfois des tronches terribles qui donnent envie de faire un arrêt sur image pour examiner chacune de ses rides afin de percer les secrets de son art. Très à l'aise chez son ami Spielby, il est sur un nuage, au sommet de son charisme et de son talent d'acting, en roue libre, lui qui a appris à parfaitement maîtriser l'allemand pour les besoins du film. On a envie de le prendre dans nos bras et de lui faire un bisou bien baveux sur la joue.




Après avoir ciré les godasses toujours impeccables de Tom Hanks, j'aimerais à présent m'attarder sur le cas de tonton Spielby. On est rude avec tonton Spielby. Nous sommes ingrats. Il est l'un des rares, de sa génération, à Hollywood, à avoir su garder toute sa tête, à ne pas avoir sombré définitivement, et à continuer de réaliser des films tout à fait dignes. Rien que pour cela, pour sa remarquable longévité, il mérite d'être salué. Beaucoup d'autres, à commencer par son frère jumeau raté Bobby Zemeckis, devraient prendre exemple sur lui. Ridley Scott aussi notamment. Mais tellement d'autres... La liste serait trop longue. Tonton Spielby nous livre ici son film d'espionnage, et il le réussit avec brio. Un film d'espionnage peut être intéressant mais chiant, avouons-le, même quand il est assez réussi. On peut se perdre dans les méandres du scénario, trouver le temps long, être heureux du dénouement, donner l'impression de piger et mettre une note honorable sur IMDb sans avoir capté tchi et en ayant passé un moment en réalité pas si terrible. Pas de ça avec tonton Spielby ! On se régale vraiment devant son film, limpide, bien rythmé et jalonné par quelques scènes qui nous scotchent comme il faut, même quand elles ont été réalisées sur ordinateur (la scène du bombardement de l'avion, qui fait de l'effet même sur petit écran). La mise en scène de Spielby, très soignée, s'avère parfois assez inspirée, énergique. Elle sait donner du peps quand il en faut. En nous narrant cet épisode de la Guerre Froide, Spielberg parvient aussi joliment à nous replonger dans une ambiance propre à cette époque, quitte à grossir le trait, à se permettre quelques facéties, pour entretenir le mythe. En bref, tout est fait pour prendre son pied. Et c'est réussi.


Le Pont des Espions de Steven Spielberg avec Tom Hanks, Mark Rylance et Amy Ryan (2015)

27 mars 2018

The Villainess

Un collègue de confiance, gros consommateur de cinéma d'action, m'a conseillé ce film lors d'une pause-kefta au boulot. Il m'en a à peine dit deux mots, mais ils étaient remplis d'un enthousiasme si communicatif qu'ils ont suffit à me charger d'espoir. J'attendais d'être impressionné, j'en voulais pour mon argent. Mon devoir aujourd'hui est donc de vous mettre en garde et d'éviter toute nouvelle confusion. Car The Villainess n'est pas le biopic tant espéré sur le perchiste charentais médaillé d'or olympique en 2010, Renaud Lavillenie. Il ne s'agit pas de ça. Le titre est terriblement trompeur quand il est prononcé à la va-vite, sans application et accompagné d'aucune précision, entre deux bouchées de kefta. Pour les plus déçus, sachez qu'un documentaire entièrement consacré à l'athlète existe déjà. Il a été diffusé il y a deux ans sur France 3, intitulé Jusqu'au bout du haut et réalisé par le vidéaste amateur Cédric Klapisch. C'est un documentaire de la pire espèce dont ni le sujet ni l'auteur ne ressortent grandis, bien au contraire. Sa vision ajoutera donc de la colère à votre déception. Contentez-vous d'éviter les films de Cédric Klapisch et de ne pas fouiller davantage la personnalité de Renaud Lavillenie, plus à l'aise à la perche que strictement partout ailleurs. Et ne regardez donc pas forcément The Villainess, à part peut-être si vous êtes un dingue d'action peu regardant sur la qualité réelle de la marchandise.




Comparé à The Raid, John Wick, Nikita et tout un tas d'autres trucs du même genre, The Villainess nous est présenté comme la dernière bombe atomique du cinéma d'action, la nouvelle tuerie venue d'Asie. Alors certes, il y a quelque chose d'assez grisant dans la scène d'ouverture (durant laquelle il faut dire que j'avais encore un mince espoir de retrouver Renaud Lavillenie) et celle de conclusion, mais l'effet est bien fugace et on n'a aucune envie de se repasser ça pour le plaisir. Au contraire d'un John Wick, le scénario du film de Jeong Byeong-gil est beaucoup trop alambiqué, manque cruellement de linéarité, de simplicité. Sans parler d'originalité... On essaie bêtement de créer un background lourdingue pour un personnage auquel dans tous les cas nous ne croyons pas une seconde. Plus grave encore, le réalisateur a oublié l'essentiel : pour que de telles scènes d'action pure fonctionnent et produisent l'effet tant désiré, il faut nous donner l'impression qu'elles ont réellement eu lieu, que c'est pas du chiqué. Jeong Byeong-gil devrait revoir la scène dite "du passage du pont" de Sorcerer. Les plans séquences avec changements de point de vue et mouvements de caméra incessant ont beau être ici d'une longueur impressionnantes, ils sont trop fabriqués, interminables, et par moment assez moches. C'est bien dommage. The Villainess n'est malheureusement qu'un pétard mouillé.


The Villainess de Jeong Byeong-gil avec avec Ok-Bin Kim et Shin Ha-Kyun (2018)

25 mars 2018

Le Teckel

L'affiche représente assez bien ce que nous avons vu du film. On en a vu la queue, la partie qui sent la merde, un bon quart, puis on a coupé net. En général, quand on s'endort devant un film, il finit de mourir sur l'écran tandis qu'on est ailleurs. Là, on l'éteint tout en dormant, sans se réveiller, le ronflement se poursuit et la main va toute seule à la télécommande pour éteindre le poste (faites le test, vous confirmerez). Todd Solondz a cru bon de réaliser un film choral à sketchs réunissant quelques étoiles filantes : Danny DeVito, (insérer d'autres noms), Greta Gerwig... Cette dernière se rend chez l'ostéopathe, et on la voit prendre rendez-vous au téléphone, puis s'y rendre... Et revenir. Autant le dire tout de suite, on n'en a franchement rien à branler. Après le tournage, Greta Gerwig a déclaré qu'elle ne tournerait plus jamais avec Todd Solondz. Nous non plus.


Le Teckel de Todd Solondz avec Greta Gerwig et Danny DeVito (2016)

20 mars 2018

All is Lost

Robert Redford prend l'eau pendant 1h30. Voici le scénario de ce film, pratiquement muet, à l'exception des quelques jurons que lâche la vedette en plein désespoir. Après Margin Call, son premier long métrage ultra causant et, je dois dire, assez épuisant, sur une bande de traders méprisables et en panique lors de la crise économique, JC Chandor a voulu prouver au monde qu'il était capable d'autre chose en nous livrant All is Lost, film de survie minimaliste, sans dialogue, avec un seul acteur à l'écran. Sorti la même année que Gravity, All is Lost a été présenté comme le pendant maritime du survival spatial très surestimé d'Alfonso Cuaron. Vu aujourd'hui, le film de Jean-Charles Chandor apparaît comme plus radical, plus humble et donc bien plus aimable que son jumeau étoilé. Mais arrêtons-là une comparaison qui n'apporte rien de très intéressant. Si je devais rapprocher All is Lost d'autres productions, il s'agirait de ces films courts et linéaires, à pitchs simplissimes tenant sur un post-it, nous proposant généralement pas plus de 90 minutes de tension, en temps réel parfois, avec un nombre très réduit de personnages coincés, qui doivent survivre en milieu hostile (au milieu de l'océan, Open Water, dans un cercueil, Buried, sur un tire-fesse, Frozen, dans une bagnole accidentée, Wrecked, derrière un pan de mur en Irak, The Wall, devant une comédie de Dany Boon, Raid Dingue, etc).




All is Lost s'étend quant à lui sur une semaine. Il commence par un flashforward, partie la plus causante de l'ensemble dans laquelle Bob Redford lit en voix off son ultime missive qu'il laisse dans une bouteille jetée à la mer, et ça sera la seule facétie d'un film au rythme régulier, avançant tout droit. Dès la scène suivante, un imposant conteneur à la dérive s'encastre dans le vieux monocoque en polyester, gréé en sloop, de Robert Redford, causant une sérieuse brèche par laquelle l'eau s'engouffre furieusement. Sérieusement touché, le navigateur solitaire devra ensuite affronter les tempêtes successives particulièrement violentes. Son naufrage durera donc une semaine. Une semaine que nous passons à ses côtés, tour à tour impressionné par le calme et la sérénité de l'homme livré à lui-même puis interrogatif sur certains de ses gestes et sur sa volonté réelle de survivre. N'ayant pratiquement aucune connaissance en navigation, je ne jugerai pas des choix et de l'attitude de Robert Redford. La façon qu'à JC Chandor de nous les dépeindre cultive volontairement le doute et c'est là l'un des aspects les plus intéressants du film, celui qui participe le plus à nous maintenir captivé.




Pas grand chose à reprocher à la mise en scène de JC Chandor, assez habile, réussissant à ne pas se répéter, malgré l'espace restreint, et qui, contrairement à d'autres, ne cherche pas à en mettre plein la vue via des plans séquences soi disant virtuoses ou autres tours de passe-passe numériques (suivez mon regard...). Lors des tempêtes, les effets spéciaux s'avèrent assez réussis et nous n'avons aucun mal à y croire. Quand, depuis la cabine, nous voyons le pauvre Bob Redford être balancé du sol au plafond au gré des chavirements du bateau, on trouve même ça plutôt impressionnant. La musique discrète d'Alexandre Ebert, récompensé d'un Golden Globe pour son travail, ne gâche rien. On s'étonne de voir le temps passer si vite et on apprécie ces images sous-marines presque abstraites de formes géométriques dérivant en contre-jour, notamment à partir du moment où Monsieur Redford occupe son radeau rond de survie. En bref, le film fonctionne assez bien, et c'est plutôt surprenant. Malheureusement, Chandor ne parvient pas tout à fait à dépasser son concept et nous ne projetons pas grand chose dans le personnage campé par Redford et dans la situation qu'il traverse. Le film est peut-être trop aride pour cela. C'est à la fois sa qualité et sa principale faiblesse.




Ce vieux conteneur malfaisant, vomissant des chaussures Nike dans l'océan, est-il une critique, une métaphore du capitalisme ? JC Chandor n'en dit pas plus. Ce conteneur s'en prend, en tout cas, à une grande figure hollywoodienne connue pour son engagement "à gauche" en la personne de Robert Redford. Un acteur vieillissant mais n'essayant en rien de dissimuler son âge sous de quelconques artifices, qui prouve ici qu'il est encore capable de tenir un film à bout de bras. Rien ne nous est dévoilé sur son personnage. Les observateurs remarqueront peut-être des photos de famille dans sa cabine ou d'autres détails, mais rien de très précis ni de plus explicite. Nous voyons seulement un homme à la dérive, perdu au milieu de l'océan indien et nous ne savons rien du tout de ce qui l'a amené à flotter là. Face à la façon plutôt stoïque et parfois nonchalante qu'a le bonhomme d'essayer de rafistoler son bateau, puis d'accepter son naufrage et d'affronter les éléments déchaînés, on se demande s'il n'est pas un brin suicidaire, désespéré, en fuite. Il y a quelque chose d'un peu fascinant là-dedans, mais ça ne va pas bien loin non plus.




Pour finir mon papier, je tiens à signaler un couac qui m'agace toujours terriblement dans ces films de survie. Quand bien même All is Lost fait partie du haut du panier dans cette catégorie, il n'échappe pas à ce problème majeur selon moi. Car un tel film devrait viser le réalisme total. Ce défaut réside dans la lucidité toujours au beau fixe du personnage, alors que celui-ci ne mange que des conserves et s'alimente le moins possible. Redford garde donc toute son intelligence, il redouble même d'ingéniosité pour créer un système qui lui permet de recueillir un peu d'eau potable à l'aide de la condensation de l'eau de mer. Pourtant, c'est bien connu, et j'en fais moi-même trop régulièrement l'expérience : la malnutrition et la sous-nutrition impactent immédiatement les capacités cognitives, la faculté de réflexion. Robert Redford reste quant à lui malin comme un singe malgré les deux flageolets et l'eau saumâtre avalés en guise de repas de midi et unique gueuleton du jour. Ça n'est pas crédible ! On peut cependant se demander si, dans des situations où l'homme doit lutter coûte que coûte pour son salut, celui-ci ne va pas puiser dans des ressources insoupçonnées pour faire preuve d'un peu plus d'intelligence. C'est là une question presque philosophique que je laisse entre vos mains. Pour ma part, je n'y crois pas. J'en fais moi-même l'expérience actuellement. A l'aide. 


All is Lost de J. C. Chandor avec Robert Redford et lui seul (2013)

17 mars 2018

Annihilation

Après le remarqué Ex Machina qui abordait l'un des thèmes favoris de la science fiction actuelle, l'intelligence artificielle, le britannique Alex Garland persévère dans le genre en adaptant cette fois-ci le best steller de Jeff Vandermeer, Annihilation, paru en 2004 et auréolé de nombreuses distinctions. Ce livre s'inspirait de deux grands classiques venus de l'Est : Stalker, des frères Strougatski, et Solaris, de Stanislas Lem, des incontournables de la SF, à lire absolument, qui ont chacun donné lieu à des adaptations signées Andreï Tarkovski, elles-mêmes entrées dans l'histoire du 7ème Art. C'est dire si Alex Garland fait preuve d'ambition et s'inscrit dans un héritage littéraire et cinématographique particulièrement lourd à porter. En réalité, c'est principalement à Stalker que l'on repense ici puisque le point de départ est grosso modo le même. Il s'agit d'une idée a priori très excitante, popularisée par les frères Strougatski puis magnifiée par le chef d’œuvre de Tarkovski : l'exploration d'une vaste et mystérieuse étendue de notre planète influencée par une présence venue d'ailleurs, une zone à haut risque aux effets inexplicables sur les visiteurs qui s'y aventurent courageusement. Nous suivons une petite troupe de scientifiques, exclusivement féminine, menée par Natalie Portman et Jennifer Jason Leigh, désireuse d'atteindre le centre de ladite zone afin de percer son secret, de comprendre pourquoi celle-ci croît inexorablement, transformant tout ce qu'elle absorbe.





Dès les premières minutes d'exposition, le film s'avère hélas assez laborieux. Alex Garland installe péniblement des personnages tout à fait anodins, interprétés par des acteurs qui semblent peu concernés (la palme revenant à Jennifer Jason Leigh, fantomatique). Mais parce que le pitch est prometteur, on demeure vaguement intrigué et, surtout, impatient d'entrer enfin dans la fameuse zone, ce "scintillement" étrange qui, à l'image, se caractérise par des vagues de lumières aux couleurs de l'arc-en-ciel, miroitant au loin. Ce n'est qu'à la trentième minute que la bande à Natalie Portman y pénètre enfin, après un dernier temps d'attente, un ultime regard lancé derrière leurs épaules, histoire de créer un suspense qui se fait toujours désirer. Nous apprenons ensuite que la présence venue d'outre-ciel a pour effet de faire muter les organismes, de les mêler de manière hasardeuse les uns aux autres, faisant fi des barrières des espèces et des lois les plus élémentaires de la Nature. Cette particularité aurait pu permettre à Alex Garland toutes les folies visuelles. Malheureusement, si la "direction artistique" se veut soignée, le cinéaste s'avère incapable de la mettre convenablement en valeur, de créer des images réellement fascinantes. Visuellement, Annihilation est d'une pauvreté accablante, malgré deux ou trois bonnes idées disséminées ici ou là qui auraient mérité un bien meilleur traitement et en dépit d'un scénario qui offrait un prétexte solide à toutes les extravagances.





A l'image, c'est à un psychédélisme très sage auquel nous avons affaire, donnant régulièrement au film une sorte de style pseudo New Age daté et de mauvais goût. Initialement écrivain et scénariste, Alex Garland révèle encore toutes ses limites en tant que metteur en scène. Il nous rappelle que son Ex Machina était déjà très surestimé et bénéficiait, lui aussi, d'un pitch particulièrement aguicheur, d'un scénario que n'honorait pas son travail de réalisateur, mais qui a suffi à en tromper plus d'un. En évoquant immanquablement Stalker, Annihilation nous rappelle sa petitesse dérisoire fasse à l’œuvre gigantesque de Tarkovski. Mais Alex Garland ne s'arrête pas là et convoque aussi régulièrement d'autres références trop imposantes pour lui. On note ainsi de nombreux clins d’œil et de situations rappelant The Thing de John Carpenter. Là encore, la comparaison s'avère très cruelle puisque contrairement au maître, le britannique est bien incapable de développer la moindre atmosphère et ne capture guère de visions d'épouvante ni ne provoque aucun effroi face à l'inconnu, aucune sidération face à l'inexplicable. Il parvient seulement à nous donner le vertige face au terrible abîme qui le sépare des grands cinéastes qui, eux, ont su marquer la science fiction en mettant leur immense talent à son service. Pour réussir un tel film, il faut en effet un certain génie, un brin de folie. Produire des images marquantes n'est pas donné à tout le monde. Imaginez le script d'Under the Skin entre les mains d'un guignol. C'est impensable. Jonathan Glazer a su le sublimer, en faire une œuvre tout à fait à part. Alex Garland n'est définitivement pas de cette trempe, il aurait peut-être dû laisser faire quelqu'un d'autre. Mais ils ne sont hélas pas nombreux ceux qui, aujourd'hui, auraient été capables d'en tirer un chouette film.





Alors que son histoire lui offre mille possibilités, nous avons donc droit à des fleurs de toutes les couleurs, à deux biches albinos sautillant dans les bois, à un crocodile à la dentition variée et à un ours à la tronche de sanglier. Génial... On a le désagréable sentiment qu'il manquait un illuminé à bord, l'équivalent d'un Giger ou d'un Rob Bottin, capable de matérialiser les plus folles digressions. Ce n'est qu'à la toute fin qu'Alex Garland se lâche un peu et nous propose une scène plutôt surprenante. Natalie Portman y est confrontée à un double bizarroïde lors d'un face à face donnant lieu à une chorégraphie où le temps, enfin, paraît suspendu par l'étrangeté du spectacle proposé. C'est hélas bien trop tard... Orphelin de la moindre tension, en dehors d'une scène plutôt réussie et porteuse de la plus belle idée (l'ours mutant qui reproduit les appels à l'aide de sa dernière victime humaine — notons qu'elle est sonore et non visuelle), Annihilation est également dénué de rythme et d'ambiance. Pompeusement découpé en plusieurs chapitres aux titres sibyllins, ce film très creux nous propose des flashbacks réguliers qui nous permettent de faire plus ample connaissance avec le couple sans intérêt formé par Natalie Portman et Oscar Isaac. On se farcit ainsi des scènes de plumard lamentables où le second chatouille la première après avoir échangé sur Dieu et la Création lors de dialogues imbuvables. Merveilleux...





Au bout du compte, Annihilation laisse une impression drôlement désagréable, celle d'une arnaque mal menée, d'esbroufe sans style particulier. Un comble. Le scénario qui invitait à des métaphores évidentes semble cacher tant bien que mal son indigence derrière une nébulosité ridicule qui n'émoustille en rien notre imagination et ne nous incite nullement à combler ses vides, ses trous laissés béants. Le plan final, pied de nez minable, achève de nous plonger dans la pire perplexité, il ressemble tristement au cliffhanger facile d'un épisode de série télé de bas étage. Il paraît que le film parle avant tout de dépression, d'autodestruction. C'est vrai qu'il nous fait broyer du noir et que la démarche de Garland s'apparente à un suicide. Annihilation accomplit la désolante prouesse de nous amener à douter du pouvoir de l'art cinématographique quant à sa capacité à exploiter pleinement les grandes idées de science fiction et à reproduire les plus singulières expériences de lecture (on pourrait, ou plutôt, on devrait pouvoir penser à La Couleur tombée du ciel de Lovecraft, à La Forêt de Cristal de JG Ballard). Et l'on frémit de nouveau en pensant que l'adaptation des Montagnes Hallucinées par le peu doué Guillermo Del Toro pourrait être remise sur les rails suite au succès de La Forme de l'Eau. Alors que John Carpenter réussissait à évoquer l'esprit si périlleux de Lovecraft dans The Thing, en s'y attaquant par des voies détournées, Alex Garland nous confronte simplement à son impuissance et échoue à effleurer les grands écrivains, les maîtres de la science fiction, en empruntant pourtant un chemin bien plus direct. On termine le film avec l'envie très vive de se nettoyer les yeux, de raviver notre amour pour le cinoche, le vrai, en se replongeant dans le décidément inégalable Stalker d'Andrei Tarkovski.


Annihilation d'Alex Garland avec Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh et Oscar Isaac (2018)