20 septembre 2018

Les Lyonnais

Regardez bien les toutes premières minutes de ce film et rappelez-vous que, pendant sa promotion, Olivier Marchal avait fièrement affirmé avoir voulu réaliser son Il était une fois en Amérique. Rien que ça. Le chef-d’œuvre de Sergio Leone n'avait, dit-il, jamais quitté son esprit pendant le tournage de son nouveau film. Gardez bien tout cela en tête et contentez-vous simplement de visionner le générique d'ouverture. Olivier Marchal a-t-il conscience que, dès ces premières minutes, ô combien ridicules, il se prive de son objectif et annihile toutes ses belles intentions ? Juste avant le générique, nous avons déjà droit à une petite introduction lamentable qui met en scène un Gérard Lanvin torse poil sur la terrasse de sa luxueuse villa avec vue sur la mer, débitant en voix off un discours pitoyable. "On espère à peu près tous la même chose... Que la vie soit belle et tranquille... Avoir une famille heureuse, une maison, des amis sur qui compter... Moi j'ai la chance d'avoir eu tout ça. Et plus encore." C'est aussitôt ce dernier mot prononcé que le générique déboule à l'écran avec fracas.




Sur une atroce musique rock de bas étage, nous voyons, dans un drôle de noir & blanc sépia particulièrement dégueulasse, un terrible enchaînement de petites scènes de violences urbaines, d'arrestations, de poursuites en DS, de fusillades et d'émeutes en tous genres, rythmées par un montage épileptique des plus insupportables. Le tout est accompagné d'effets visuels abominables, faits de halos lumineux et de flous déformants, dignes des pires clips musicaux des années 90. Ajouté à cela une impression artificielle de pellicule vieillie, rayée, sans doute pour nous rappeler que les images que nous voyons illustrent le passé très animé du malfrat incarné par le grotesque Gérard Lanvin. Dans ce générique, chaque acteur apparaît à l'écran en même temps que son nom, exactement comme dans les séries télé. Si l'on fait donc les comptes, ce générique parvient tout de même à condenser à lui seul tout ce qu'il y a de plus laid dans les clips, les séries télé et les films grindhouse ! Chapeau bas. Il fallait bien Olivier Marchal pour parvenir à ce petit miracle. Et puis si on est un peu maso, on peut même aller un peu plus loin que cette hideuse intro et entendre Gérard Lanvin poursuivre son affreux monologue. Tandis que nous sont montrées des petits extraits de son enfance, dans une image terne et grisâtre pour bien nous faire comprendre que c'est encore le passé, on entend donc Lanvin, prenant sa voix la plus rocailleuse possible, nous énoncer les trois règles d'or inculquées par son père pour réussir dans la vie : "Agir bien, parler peu, ne pas s'écarter de sa voie".




Un dicton célèbre dit "En visant la Lune, on décroche au moins les étoiles". Comment a donc fait Olivier Marchal pour finir dans la merde et nous pondre une telle saloperie ? Pour rapprocher son film du classique de Sergio Leone, il faut vraiment qu'il ait un gros grain et un sérieux problème de discernement. On imagine plutôt la dvdthèque de l'ex-flic ripoux remplie des plus mauvais polars et des plus idiots films d'action américains. Le Mesrine de Jean-François Richet, aussi minable soit-il, peut dormir tranquille, beaucoup continueront à le situer au sommet du "nouveau polar français". Olivier Marchal n'aurait quant à lui pas dû s'écarter de sa voie. Il aurait dû continuer à assurer les permanences et l'accueil d'un commissariat tranquille, où sa connerie à toute épreuve n'aurait pu avoir que peu d'incidence sur la vie de ses concitoyens. Encore que...


Les Lyonnais d'Olivier Marchal avec Gérard Lanvin, Tchéky Karyo, Daniel Duval et Valeria Cavalli (2011)

18 septembre 2018

Dheepan

Je l’ai vu. Je vous dis tout ça de mémoire parce que ça fait tout de même bien longtemps que je l'ai vu. Et je ne l'ai vu qu'une fois, pas fou ! La particularité d'Audiard, on ne peut pas lui enlever ça, c'est que quand on commence à regarder l'un de ses films plus de quelques minutes, on a du mal à en décrocher, on reste rifté sur l'écran, à subir avec dégoût et fascination les horreurs qu'il nous assène, les coups de pied au foie et les yeux au beurre noir "artistiques" qu'il produit par pur sadisme. Et on a le malheur de se souvenir d'images subreptices qui ancrent l'horreur et le désarroi d'avoir subi un tel film mais de toujours éprouver, malgré tout, de l'Amour pour le Septième art. C'est du masochisme, c'est du sadisme, c'est un cercle vicieux, c'est du Audiard !




Ça parle d’un Sri-lankais qui s'appelle Dheepan, d'où le titre du film, que tout le monde a mis beaucoup de temps à comprendre (on peut le reconnaître sans honte aujourd'hui, non ?). Dheepan erre dans un camp de réfugiés qu'il veut fuir et, pour ce faire, il dégote une dame et une fille de 10 ans qu'il ne connaît ni d'Eve ni d'Adam afin d'obtenir plus facilement l'asile. Parle nous de ces "combines" Jacques ! D'après toi il semblerait que l’Étranger est fourbe au point de s'inventer une famille pour profiter de nos minimas sociaux ? Ensuite, Dheepan atterrit dans une cité pourrie dans laquelle il parvient à fonceder toute une bande de kaïras car Dheepan est un ancien Tigre tamoul et qu'il est donc rompu aux méthodes de guérilla, combats de rue et autres luttes à mains nues face à tout type d'ennemi. Ces feignasses de kaïras, qui gagnent et dépensent mal l'argent du trafic de stupéfiants en ne foutant rien de leurs journées et en se grattant les couilles, n'ont AUCUNE CHANCE, MAIS AUCUNE CHANCE LES GARS




Bref, voici un film qui nous explique noir sur tippex qu’il y a des bons migrants, humbles et qui ne mouftent pas (quand bien même ils ont fait partie d'une organisation considérée comme terroriste par l'Union Européenne), ils acceptent la misère parce que c’est toujours mieux que leur pays d'origine, où il y a des tempêtes et des orages ; et il y a des mauvais migrants qui, souvent, ne sont pas des migrants mais leurs enfants et petits-enfants. C'est le discours classique des fachos pur jus. En tout cas, à la fin, Dheepan il en a fait sauter des caissons, il leur démonte la gueule, il les fait tous cramer dans un feu de joie qui n'est pas sans faire une allusion au symbole de la purification (mais la purification de quoi Jacques ? Précise ton propos !). Est-ce que j’ai bien compris son film ? Parce que perso je l’ai vu en lisant un livre sur les Lakotas et en faisant mes devoirs, donc... 




Dans cette horreur de film au discours plus que douteux, la vie de Dheepan en France est vue comme un Enfer, au mieux un purgatoire, dont il faut passer les multiples épreuves (administratives, policières, bastonnades avec jeunes des cités, voile obligatoire pour Mme Dheepan, métiers humiliants, misères quotidiennes...) pour mériter d'aller vers la Terre Promise, l'Angleterre, car tout va mieux là-bas, c'est bien connu. Tout cela souligné par une musique mielleuse digne d'un épilogue d'un épisode des Experts. Au moins dans Welcome, le jeune homme kurde avait une vraie raison de vouloir à tout prix traverser la Manche !




Pourquoi tout va mieux en Angleterre, Jacques ? Éclaire-nous la lanterne ! Moins de "jeunes des técis" ? Moins d'habitants issus de personnes issues de personnes issues du Maghreb ? Jusqu'à quand vont-ils être obligés de subir l'opprobre de la part de parvenus, d'enfants de la balle qui n'ont d'autres mérite que celui d'être issus des testicules d'un père plus ou moins doué avec les mots, ou de l'utérus d'une mère étoile de la comédie ? Il faudrait que tu précises ton propos, Jacques. Ou bien tu pourrais t'inscrire directement sur la liste du FN de ton quartier pour les prochaines municipales, on serait fixé. Encore mieux, libre à toi d'aller habiter en Angleterre avec ta famille et tes proches amis et de nous foutre la paix avec le cinéma et toute forme d'expression destinée à être diffusée au public. Garde ça pour le privé. Vraiment. STP.




Ce film a été récompensé de la Palme d'or du Festival de Cannes 2015. Le jury était alors composé de cette bande d'intellectuels : Joel et Ethan Coen, Rossy de Palma, Sophie Marceau, Sienna Miller, Rokia Traoré, Guillermo del Toro, Xavier Dolan et Jake Gyllenhaal.

LOL. 


Dheepan de Jacques Audiard avec Antonythasan Jesuthasan et Kalieaswari Srinivasan (2015)

15 septembre 2018

The Florida Project

Après s'être intéressé à des prostituées transgenres qui arpentaient les rues de Los Angeles dans l'excellent Tangerine, Sean Baker continue de mettre en lumière les marginaux et les laissés pour compte en filmant cette fois-ci les résidents d'un motel situé en périphérie du parc Disneyworld, en Floride. Plus précisément, le cinéaste colle aux baskets d'une bande de gosses livrés à eux-mêmes et surexcités qui commettent les 400 coups sous le regard du gérant des lieux, incarné par Willem Dafoe, seule star du casting. La joyeuse petite troupe est emmenée par Moonee, une fillette de 6 ans à l'énergie débordante dont la jeune maman peine de plus en plus à subvenir aux besoins, et notamment à payer son loyer... Au fil de leurs mésaventures, le groupe se délite et c'est sur le devenir de Moonee et de sa mère que l'on finira par se concentrer.





La première heure du film nous baigne agréablement dans l'insouciance des enfants, elle est portée par leur énergie sans limite et rythmée par leurs facéties. On se régale de les voir filer à toute vitesse dans ces décors multicolores, déambuler devant ces bâtisses si kitschs qu'elles ont l'air sorti d'un jeu vidéo ou de s'être égarées à l'extérieur de Disneyworld. Devant la caméra joueuse, fluide et légère d'un Sean Baker qui a troqué ses iphones contre du 35mm, les gamins évoluent dans ce qui ressemble à s'y méprendre à un magasin de jouets géant à ciel ouvert, et ils y agissent comme tel, en s'amusant du matin au soir, quitte à enchaîner les conneries. Ils importunent les adultes, redoublent d'astuce pour récupérer quelques centimes, vont s'acheter des glaces, jamais plus d'une pour trois, épient les personnages haut en couleurs de leur motel et finissent souvent par traîner dans les pattes du gérant. On a l'impression de voir une sorte de Gremlins 3 au pays de Mickey ou, plutôt, juste à côté : les mioches n'ayant pas accès au fameux parc, faute d'argent, ils s'inventent des attractions de substitution, en toute liberté. Une visite aux quelques vaches broutant tranquillement la verdure du coin devient un tour au Safari, une incursion dans une vieille baraque abandonnée du quartier glauque est un ticket pour le Manoir Hanté. On continuerait volontiers à les regarder faire pendant des heures, à condition, évidemment, de supporter de tels sales gosses !





Mais un malaise pointe progressivement le bout de son nez et se fait de plus en plus pesant, à l'image du ciel de Floride, tour à tour traversé de part en part d'un arc-en-ciel féérique ou surchargé en nuages menaçants. On se met à craindre le pire pour ces enfants. L'inquiétude jusque-là diffuse et sous-jacente prend peu à peu les devants, et l'on se dit que le regard bienveillant et protecteur du gérant ne suffira pas à les tirer des problèmes qui les entourent, en particulier la petite Moonee, car sa mère en vient à faire n'importe quoi pour gagner quelques billets... Sean Baker évite encore une fois tout misérabilisme, toute complaisance, en choisissant de toujours filmer à hauteur d'enfant, avec cette distance qui les tient éloignés des soucis pourtant omniprésents des adultes et ressemble ici à de la pudeur. On retrouve cette façon si précieuse qu'a le réalisateur de ne porter aucun jugement sur les personnages borderline qu'il met en scène. On pourrait détester la jeune maman de Moonee, totalement irresponsable et incapable de s'occuper comme il faudrait de sa fille, mais ça n'est pas le cas. On la prend simplement pour ce qu'elle est et nous ne doutons jamais de l'amour qu'elle porte pour sa petite, encore plus prégnant lors des dernières scènes du film, particulièrement émouvantes.





Sean Baker joue très intelligemment des contrastes terribles qui donnent à son œuvre une ambiance singulière et la teintent d'une ironie amère. Des motels miteux portant des noms fantasmagoriques (Magic Castle, The Future...) aux enseignes de publicité immenses qui écrasent l'horizon en passant par les devantures de magasins ou de fast food exhubérantes, tout nous rappelle dans quel monde vivent les personnages et à quel point ils en sont éloignés. Le décor outrancier et les couleurs vives du rêve américain tranchent violemment avec la pauvreté des laissés pour compte et ne rendent que plus criante et cruelle la précarité de ces gens, condamnés à vivre au jour le jour, exclus et ignorés. C'est avec beaucoup de talent, en utilisant l'innocence et l'insouciance propres aux enfants, que Sean Baker nous montre cet envers si peu reluisant. Quand, à la fin du film, l'inévitable survient, que la séparation se fait inéluctable, on ne peut s'empêcher d'être réellement ému. D'abord par l'histoire personnelle de cette gamine aussi épuisante qu'attachante, et aussi par la situation globale dépeinte par le réalisateur. La jeune actrice, Brooklynn Kimberly Prince, est d'un naturel étonnant, à se demander comment le réalisateur a bien pu faire pour la diriger ainsi. Willem Dafoe livre lui aussi une prestation remarquable, tout en sobriété. Il est à la fois bourru, tendre et inquiet. Il fallait un acteur de cette trempe et de ce charisme pour parvenir à cela. Il ajoute encore une belle ligne à sa riche filmographie tandis que Sean Baker continue, de son côté, à dessiner une filmographie cohérente, prenant au fil des films de l'importance dans le paysage du cinéma indépendant américain. 


The Florida Project de Sean Baker avec Brooklynn Kimberly Prince, Willem Dafoe, Bria Vinaite, Valeria Cotto, Christopher Rivera et Caleb Landry Jones (2017)

11 septembre 2018

L'île nue

Grand prix au festival de Moscou en 1961, L'île nue offrit une reconnaissance très attendue à Kaneto Shindō, qui fut d'abord scénariste (de Mizoguchi entre autres, auquel il rendit plusieurs fois hommages, ou de Naruse), avant de passer à la réalisation en 1951. Sorte de tentative désespérée, de quitte ou double financier après plusieurs échecs publics, L'île nue, tourné sans moyens, avec seulement deux véritables comédiens, Taiji Tonoyama, qui accepta de n'être payé qu'en cas de succès, et Nobuko Otowa, épouse et actrice fétiche du cinéaste (qui tourna dans 41 de ses films !), est un petit miracle, non seulement parce qu'il permit in extremis à Kaneto Shindō de poursuivre sa carrière (avec par exemple le fameux Onibaba, en 1964), mais parce qu'il s'agit d'un film magnifique, peut-être unique en son genre.





Dans un film sonore mais sans paroles (on entendra seulement des cris, des rires, des larmes et des chants), le cinéaste japonais filme une minuscule île, située dans la province d'Hiroshima, où vit une petite famille de paysans : un homme, une femme et leurs deux garçons âgés d'une dizaine d'années. Nous sommes immédiatement plongés dans leur routine quotidienne, faite d'allers et retours en barque depuis l'île jusqu'au village voisin, où les deux paysans déposent leur fils aîné pour la journée d'école et remplissent des seaux d'eau qu'ils ramènent en barque au pied de leur île, puis transportent péniblement à flanc de falaise jusqu'aux cultures, sur le sommet de l'îlot sec, avant de redescendre pour recommencer, encore et encore, l'un laissant parfois la barque à l'autre pour s'occuper d'arroser, un à un, chaque plant de leurs cultures.





C'est avant tout les gestes de ces deux Sisyphes paysans que s'attache à enregistrer la caméra de Kaneto Shindō, gestes répétitifs, précis, millimétrés, patients, que les deux comédiens ont appris avant le tournage (la façon dont on conduit une barque à la godille, dont on porte des seaux d'eau en équilibre sur le dos, dont on pose ses sandales sur le chemin pour ne pas être déséquilibré, la manière dont on arrose chaque pousse, dont on fauche les blés ou manie le fléau). Le montage, litanie poétique tressant des plans tous plus splendides les uns que les autres, parvient non seulement à restituer des durées mais, créant un rythme entraînant soutenu par le mémorable et sublime thème musical du film, parvient systématiquement à déjouer l'éventuel ennui du spectateur, qui voit systématiquement ses craintes s'évanouir : à chaque fois que l'on se dit qu'un aller-retour supplémentaire sera de trop, le cinéaste le sait et impose un virage à son récit.





Au déroulé journalier de cette vie de famille et de labeur, où chacun semble à ce point savoir ce qu'il a à faire qu'il est inutile de parler (les enfants et les parents sont d'une parfaite synchronicité, pour les repas comme pour le bain, pour les trajets vers l'école comme pour les séances de pêche), et où le moindre accroc dans la partition est une faute grave (la femme, épuisée, trébuche et perd le contenu d'un seau d'eau, ce qui lui vaudra une gifle monumentale, et immonde, de son mari), se superpose la routine des saisons, puisque la grande structure du film se découpe en fonction. Aux pénibles semailles succède quelques mois plus tard la récolte, puis la vente et l'excursion en ville, avec repas au restaurant et promenade en funiculaire. Si bien que L'île nue, avec ce regard porté sur le geste et le rythme paysan d'un autre temps, organisé au fil de l'année, finit par évoquer le Farrebique de Georges Rouquier.





Mais c'est sans compter sur l'irruption du drame, qui vient enrayer la mécanique du sacerdoce, sans prévenir, sans raison (ce qui suit en révèle le secret). L'un des enfants tombe malade et, le temps (décidément premier rôle de ce film) pour le père d'aller dénicher un médecin par monts et par vaux, courant à perdre haleine à travers rues et à travers champs, l'enfant meurt. Pour la première fois, ce n'est pas la barque des parents qui fait route vers la ville, c'est un bateau à vapeur qui rejoint l'île, transportant toute l'école venue rendre hommage au camarade de classe. Peu après, le personnage de la mère, bouleversant, craque, et dans un geste terrible et magnifique, renverse un seau puis arrache les plants du sol, du ventre de la terre, sous le regard compréhensif du mari, qui très vite reprend son outil, recommence son geste, continue, suivi par la mère, qui se remet au travail, et continue à cultiver une terre qui n'attend pas, qui ne s'arrête pas.


L'île nue de Kaneto Shindō, avec Nobuko Otowa et Taiji Tonoyama (1961)

8 septembre 2018

Ghostland

Pascal Laugier doit adorer filmer des jeunes femmes défigurées. C'est ce à quoi il consacrait déjà entièrement son film breakthrough, l'infâme Martyrs, que les actrices Morjana Alaoui et Mylène Jampanoï traversaient la tête tuméfiée, en sang, le corps meurtri, victimes de la torture qu'elles subissaient pour les besoins d'une secte de fous dangereux, désireux de percer le secret de ce qui survient au moment de la mort. C'était surtout là un bon prétexte pour nous livrer un torture porn à la française des plus dégueulasses dont le sérieux, la brutalité et la violence visuelle ont beaucoup plu aux amateurs. Ghostland, le quatrième long métrage de Pascal Laugier, a semble-t-il été celui de la consécration. Presse et spectateurs conquis, le cinéaste a également récolté pas moins de trois récompenses au Festival de Gérardmer, dont le Grand Prix. Fort de ce constat, j'étais moi-même prêt à donner une nouvelle chance à ce réalisateur spécialisé dans l'horreur.




Depuis Martyrs, Laugier n'a pourtant pas bougé d'un iota. Il fait encore et toujours dans la surenchère horrifique, dans la violence exacerbée et dans l'accumulation à outrance de scènes choc. Son scénario organisé façon poupées russes en a sans doute dupé plus d'un, il est pourtant au service d'un même déluge d'immondices et son potentiel métadiscursif paraît bien mal exploité. Ne prenant guère son temps à poser ses personnages, il est totalement impossible de ressentir la moindre empathie pour ces pauvres pantins en proie aux pires sévices psychologiques et physiques. Crime, viol, pédophilie, violence gratuite, fétichisme, torture psychologique, folie... tout y passe. Laugier accumule les horreurs comme s'ils s'agissait d'un concours, comme s'il prétendait au triste prix du film le plus horrible jamais tourné, cela sans provoquer le moindre effet autre que le simple dégoût à la vue des visages ensanglantés, déformés et gonflés de jeunes actrices malmenées du début à la fin dans des scènes qui s'enchaînent comme les coups d'un marteau-piqueur manipulé par un dangereux maniaque.




L'un des films de chevet de Pascal Laugier doit être Massacre à la tronçonneuse. Mais on recommande au réalisateur de lire les textes de Jean-Baptiste Thoret consacré au chef-d’œuvre de Tobe Hooper. Peut-être comprendra-t-il alors tout ce qui le différencie de son cinéma. Peut-être devrait-il aussi revoir encore son modèle pour se rendre compte que le regretté cinéaste américain laissait pratiquement tout à la suggestion et qu'il portait un regard troublant sur les "monstres" qu'il mettait en scène. Un autre cinéaste adulé par Pascal Laudier doit être John Carpenter, puisqu'il en parle à longueur d'interviews et qu'il ne manque jamais de lui adresser quelques clins d’œil plus ou moins discrets. Or, il n'existe pas deux cinéastes plus différents... C'est bien là la seule chose qui me trouble dans le cinéma de Pascal Laugier. Comment peut-on avoir de telles références et produire des films qui leur sont si opposés dans le fond comme dans la forme ? Précisons toutefois que Laugier cite aussi Rob Zombie, dont il place ici le nom dans la bouche d'un des personnages, commentant le décor dans lequel il débarque, et il est vrai que les deux réalisateurs sont infiniment plus proches.




D'emblée, Pascal Laugier présente également son film comme une sorte d'hommage très appuyé à Howard Philips Lovecraft. Le portrait le plus connu de l'écrivain américain apparaît ainsi à l'image dans un effet digne de Powerpoint accompagné d'une citation élogieuse du personnage principal, une jeune fille qui se rêve auteur de romans d'épouvante et salue là son grand maître. Le cinéaste nous présente ensuite très rapidement une petite famille constitué d'une maman (Mylène Farmer) et de ses deux filles. Dès leur première nuit dans une maison dont elles viennent d'hériter, tout bascule : deux intrus débarquent pour commettre un carnage terrible qui les traumatisera à vie. Un colosse débile et gigantesque accompagné d'une espèce de sorcière brune filiforme s'introduisent dans la demeure pour violer et tuer. Le film se concentrera ensuite sur le calvaire de la plus jeune des deux filles, entre rêve et réalité...




Comme vous pouvez le constater, il n'y a rien de lovecraftien dans le scénario sorti tout droit du cerveau malade de Pascal Laugier. Il serait même complètement inutile et vain d'approfondir la comparaison, de chercher des correspondances. Le style putassier et racoleur du cinéaste est à des années lumières de la plume inspirée du reclus de Providence qui, en outre, apparaît ici à l'écran campé par un acteur grimé de façon franchement ridicule. Non, le style de Laugier est davantage à rapprocher de Rob Zombie, dont il reprend la photographie crado et colorée, et des plus lourdingues séries télé, dont il épouse le même rythme frénétique qui finit par méchamment taper sur le système. Quand à son histoire, elle convoque plutôt les plus tristes et sordides faits divers, camouflée par une mise en abyme dont on a tôt fait de comprendre le mécanisme puéril.




Vous l'aurez compris, mon second rendez-vous avec le cinéma de Pascal Laugier s'est soldé par un échec cuisant dont personne n'est ressorti grandi. Le type m'a mis au tapis. A partir de l'heure de jeu, après avoir bien pigé où il voulait en venir, subi une énième scène dégueu et dû supporter la vue de ces visages maltraités, j'ai fini par me désintéresser totalement du film et par renouer avec le mépris complet que j'éprouve envers son auteur. Cocorico, la France a donc elle aussi son Rob Zombie. Il est encore plus atteint que son modèle américain, et il n'y a vraiment pas de quoi s'en réjouir. Laugier participe très activement à enfoncer le cinéma d'horreur hexagonal dans une vaine barbare qui ne lui réussit pas. Ghostland est un vrai supplice qui salit les quelques auteurs respectables dans la lignée desquels il prétend s'inscrire. On ne m'y reprendra plus.


Ghostland de Pascal Laugier avec Crystal Reed, Anastasia Phillips, Emilia Jones et Taylor Hickson (2018)

6 septembre 2018

Printemps tardif

Pour qui ne se lasse pas des nombreux films de Yasujirō Ozu, aux titres très similaires et portés par la même bande d'acteurs, évoquant les relations familiales au milieu du 20ème siècle dans un Japon tiraillé entre le poids de la tradition et l'essor vers la modernité, et pour qui même éprouve une immense joie à la découverte de chaque film du cinéaste, la rétrospective en dix films proposée par de nombreuses salles cet été fut une bénédiction. J'ai pu donc découvrir ce Printemps tardif de 1949, dont la beauté tient évidemment à l'art de Yasujirō Ozu, et à l'immense sensibilité dont il fit preuve tout au long de sa carrière, posant sur ses personnages un regard d'une grande humanité, quitte à critiquer à travers certains d'entre eux les mœurs de son temps, mais aussi à la simplicité et à l'originalité de son scénario. Si la jeune Noriko (Setsuko Hara) refuse de se marier et de laisser son père veuf Shukichi (Chishū Ryū) vivre seul, ce n'est pas seulement parce qu'elle redoute les effets de cet abandon sur la santé de ce dernier, c'est aussi, comme elle tente de le lui confesser à plusieurs reprises, finissant par y parvenir dans une scène bouleversante, parce qu'elle est réellement et tout simplement heureuse de vivre à ses côtés et qu'elle n'est pas sûre de mener une vie plus épanouissante auprès d'un autre.




Il faudra que le père et la fille fassent un ultime voyage ensemble, à Kyoto, que soit raconté le possible bonheur succédant aux premières années difficiles d'un mariage forcé, et il faudra que le père promette de se remarier, pour que sa fille, Noriko, consente à son tour au mariage. Mais sous ses dehors d'homme serein, heureux, confiant et convaincu de devoir marier sa fille pour son bien et pour faire les choses comme il faut, le père, à la perspective de plus en plus concrète du mariage approchant, vacille sur ses bases. Ce qui donne non seulement un très beau dialogue entre lui, le père, Shukichi, et son vieil ami (quant à lui remarié à une jeunette), où il est dit la cruauté de ce rôle de parent qui consiste à élever une enfant pour que, à peine devenue la femme que l'on espérait, elle se marie à un autre (les deux vieux n'oublient quand même pas qu'ils étaient bien heureux d'en épouser, eux aussi, des femmes accomplies), mais aussi cette séquence finale, où l'on se surprend à pleurer devant un homme seul qui pèle une pomme.


Printemps tardif de Yasujiro Ozu avec Setsuko Hara et Chishū Ryū (1949)

4 septembre 2018

Mission : Impossible - Fallout

Dans cette suite directe de Mission Impossible : Rogue Nation, l'équipe menée par Ethan Hunt court après des boules de plutonium qu'une société anarchiste menace de faire sauter sous le prétexte qu'une "grande souffrance amène une grande paix" et que "plus grande est la souffrance, plus grande est la paix" (c'est la phrase que l'on entend le plus souvent dans le film, je l'ai donc retenue, c'est elle qui justifie tous les méfaits des méchants, dont on a d'ailleurs tôt fait de deviner l'identité réelle). Ce nouvel épisode a l'avantage de ne se consacrer qu'à une seule intrigue, il ne cherche guère à imbriquer plusieurs mini-aventures les unes dans les autres, ce qui est déjà mieux que le précédent. A partir du moment où l'on a compris que Tom Cruise et sa bande sont à la recherche de ces boules maudites qu'ils ont connement laissé filer dès la première scène, on peut voir venir et passer une séance pas si désagréable que ça.




Avec les Mission Impossible, c'est toujours le même problème : on ne sait pas quelle échelle de valeur utiliser ni à quoi l'on peut se référer pour les juger. Car il est tout de même nécessaire de relativiser ce que l'on vient de voir, d'abord pour essayer de comprendre l'engouement autour de la saga pilotée par Tom Cruise sans avoir envie de se pendre. En effet, si l'on va voir ces films en cinéphile naïf qui espère passer un vrai bon moment de cinoche, on peut en ressortir avec une boule au ventre terrible. Non, les Mission Impossible gagnent énormément à être confrontés aux autres productions du moment et du même genre. Face aux blockbusters US actuels, ce nouvel opus est encore une fois un cran au-dessus du lot. Fallout vaut mieux que la plupart des gros films d'action hollywoodiens du moment, il y a peu de doute là-dessus. Si Tom Cruise a des milliards de défauts et surtout un melon incroyable qui se manifeste par le besoin irrépressible de faire de lui un surhomme infaillible, il lui reste encore suffisamment de neurones pour ne pas transformer sa franchise personnelle en une déchetterie à ciel ouvert comme Die Hard ou d'autres saloperies du même acabit, souvent saccagées par leur propre vedette devenue sénile (ex : Bruce Willis).




A côté d'une saga comme Fast & Furious, les Mission : Impossible passeraient presque pour des films d'intellectuels destinés aux spectateurs exigeants... Et si l'on pense à une saga encore plus similaire comme James Bond, Tom Cruise remporte le duel haut la main, puisque c'est là encore beaucoup moins con. Pas (trop) de machisme bas de plafond ici. Ethan Hunt, comme cela est d'ailleurs souligné dans cet épisode, n'a connu que deux femmes qui ont réellement compté dans sa vie : Julia (la fraîchement liftée Michelle Monaghan) et Isla (l'agréable Rebecca Ferguson). Bien qu'il soit au moins aussi irrésistible pour la gent féminine que son alter égo des services secrets britanniques, Ethan Hunt ne s'amuse pas à répandre son sperme aux quatre coins du globe ni à compléter son tableau de chasse impressionnant à chaque nouvel épisode. C'est déjà ça. Pas de "Mission Impossible Girl" comme on parle de "James Bond Girl", même si une starlette comme Léa Seydoux peut avoir tenu sensiblement le même rôle dans les deux franchises. Pas de fétichisme pour les belles bagnoles non plus. Tom Cruise est bien sûr un as du volant mais il se fout pas mal de ce qu'il conduit, il est capable de semer n'importe qui en pilotant et manœuvrant n'importe quoi, en laissant lui aussi des épaves derrière lui mais en préservant autant que possible les centres historiques des plus belles villes du globes (007 devrait en prendre de la graine).




Et si l'on ouvre encore davantage l'éventail comparatif, un Mission : Impossible sera toujours plus supportable, à mes yeux, qu'un film de super-héros comme il en sort à la chaîne depuis près de 20 ans, quand bien même le personnage campé par Tom Cruise n'a pas grand chose à envier à ces tocards indestructibles en spandex. Enfin, si l'on compare ce Fallout aux autres titres de la saga, il ne s'agit clairement pas du pire. Il se tient bien mieux que Rogue Nation, qui était très laborieux, mais s'avère moins amusant et léger qu'un Ghost Protocol, qui reste sans doute mon "préféré". Notez que je ne me suis pas amusé à les revoir tous pour établir un classement définitif, une fois suffit. Notez aussi l'emploi des guillemets pour rappeler l'amour tout relatif que je porte à cette série dont, au fond, je me contrefous royalement. Je fais simplement là mon travail de blogueur ciné. Je me suis rendu au multiplexe comme on va à l'usine, j'ai pointé, et je n'y serais jamais allé si des amateurs moins regardant ne m'y avaient pas amicalement convié.




Ce M:I-6 est l'occasion de constater que Tom Cruise a semble-t-il définitivement abandonné l'idée de confier la réalisation de chaque chapitre de sa saga fétiche à un cinéaste différent, un vrai, à la patte reconnaissable. Il préfère désormais faire ça avec son faiseur attitré, le docile Christopher McQuarrie, déjà impliqué dans sept films de la star, en tant que réalisateur, scénariste ou producteur. McQuarrie n'a aucun style particulier, il travaille plutôt proprement, il n'est pas moins doué qu'un autre pour filmer une course-poursuite dans les rues de Paris (qui ne marquera en rien l'histoire des courses-poursuites au cinéma), il est un peu plus inspiré quand il s'agit d'une scène de baston dans les teuchios du Grand Palais. Ce M:I-6 n'est qu'une succession de scènes d'action (courses à pied, en moto, en bagnole, en hélico ; chute libre ; combat au couteau, mano a mano, à l'aide des éléments du décor ; fusillade, impasse mexicaine, etc, tout y passe), le rythme est enlevé, mais il n'y a rien de mémorable. Tout est beaucoup trop exagéré pour que ça fonctionne. L'ultime poursuite en hélicoptère, où Tom Cruise s'empare de l'appareil sans souci avant de s'en servir façon kamikaze pour rattraper son ennemi, est par exemple bien trop longue et improbable.




Mais le fond est touché lorsqu'on délaisse l'action pour se consacrer un court instant à des personnages lamentables dont nous nous fichons éperdument des petits problèmes existentiels. Quand Ethan Hunt retrouve enfin son ancienne femme, nous avons ainsi droit à une scène d'un ridicule achevé où Michelle Monaghan regarde Tom Cruise comme s'il s'agissait d'une apparition divine, sourire béat, yeux de merlan frit, tout cela devant son nouveau mari, séduit lui aussi par la grande star, à deux doigts de lancer tout haut "Please, bang my wife !". Autre moment d'émotion, autre sommet de ridicule : quand le tout bouffi Vingh Rhames raconte, les larmes aux yeux, les déboires amoureux de son copain Tom Cruise à une Rebecca Ferguson très émue à son tour. Quoi de particulier en dehors de ça ? Un générique d'ouverture particulièrement hideux qui est une sorte de bande-annonce minable de tout ce que l'on s'apprête à voir, un thème musical qui n'inspire vraiment plus rien d'intéressant, et voilà, c'était le dernier épisode en date d'une franchise qui profite de la médiocrité ambiante du cinéma de divertissement américain pour se faire remarquer. Il ne faut vraiment pas attendre grand chose de la Vie pour en faire un superbe film d'action... 


Mission Impossible : Fallout de Christopher McQuarrie avec Tom Cruise, Simon Pegg, Henry Cavill et Rebecca Ferguson (2018)

30 août 2018

Les Filles au Moyen Âge

Les Filles au Moyen Âge est un petit film, fait avec trois fois rien, qui nous apprend pas mal de choses et d'une agréable façon. L'ouverture confronte les paysages pastellisés d'un quartier pavillonnaire très moderne, filmés dans un 4/3 lumineux et tranquille, aux images de synthèse d'un jeu vidéo reconstituant le monde médiéval. Les jeunes garçons qui jouent à ce jeu discutent de la meilleure façon de récupérer une bourse pleine d'or : en kidnappant une princesse pour demander une rançon. Ils sont en plein débat stratégique quand trois jeunes filles viennent les interrompre pour leur demander de jouer au Moyen Âge pour de vrai, dans le jardin... sans succès. Retournant au rez-de-chaussée, les fillettes se rabattent sur le grand-père (Michael Lonsdale), qui ne tarde pas à éteindre le poste où il suivait un match de rugby pour attraper un livre et parler aux trois petites filles du rôle qu'elles auraient pu tenir à l'époque.




A partir de là, s'enchaînent des séquences en noir et blanc où les enfants vus dans l'introduction, filles et garçons, incarnent des personnages médiévaux plus ou moins célèbres, de simples paysans à Hildegarde de Bingen ou Jeanne d'Arc, en costumes, dans les décors disponibles (avec une large place laissée à la nature), employant un langage à la croisée du texte littéraire et du parler contemporain, changeant régulièrement de rôle, et conduits à travers leur retour dans le temps par la voix off de ce cher Lonsdale venue rappeler à quel point les droits et la place des femmes ont pris de l'ampleur après l'hégémonie de l'empire romain, durant ce millénaire que l'on nomme Moyen Âge, puis se sont ensuite réduits comme peau de chagrin à la Renaissance (pour résumer). Le film perd certes un brin en finesse vers la fin, quand il oppose de façon un rien caricaturale le mâle capitaliste autoritaire en costume aux innocentes bergères pleines de bon sens. Mais, dans l'ensemble, Les Filles au Moyen Âge est un film intelligent, instructif, souvent drôle, léger, qui n'est pas sans évoquer le cinéma d'Eric Rohmer et qui, porté par des acteurs et des actrices d'une dizaine d'années, est d'une fraîcheur nécessaire.


Les Filles au Moyen Âge d'Hubert Viel avec Chann Aglat, Léana Doucet, Malonn Lévana, Noé Savoyat et Michael Lonsdale (2016)

26 août 2018

Place publique

Jaoui et Bacri ont-ils touché le fond ? Peuvent-ils vraiment tomber plus bas ? On en doute, à la vue du cinquième film d'un duo dont la filmographie n'est qu'une triste dégringolade. Place publique nous amène même à revoir à la hausse Le Sens de la fête, dont il apparaît comme une sorte de jumeau dégénéré, hideux et ennuyeux. Ici, ce n'est pas un mariage mais une pendaison de crémaillère qui offre le prétexte à une réunion festive de personnages pour la plupart détestables et fatigants, qui ont chacun leurs petits problèmes et leurs caractères merdeux. Bacri et Jaoui se croient sans doute fins observateurs, ils ne font pourtant que se répéter depuis des lustres et leur dernier bébé, le plus laid qu'ils n'aient jamais conçu, est le rejeton malingre d'un duo condamné. Car en plus de ne strictement rien dire de neuf, de ne jamais faire rire et d'exaspérer du début à la fin, Place publique est étonnamment agressif pour les yeux. C'est une horreur. Agnès Jaoui ne sait pas où placer sa caméra, n'a pas l'air de contrôler les allées et venues des nombreux figurants et propose régulièrement des plans d'une laideur considérable. Quand les dialogues et ce qui se joue entre les personnages n'a aucune sorte d'intérêt, on est peut-être davantage sensible à l'image, et là ça ne pardonne pas.




Dans la peau de Castro, un animateur télé sur le déclin particulièrement puant et n'assumant pas son âge, Jean-Pierre Bacri nous ressort sa petite formule habituelle, avec visiblement moins d'entrain que dans le dernier succès de Toledano et Nakache dont il constituait le meilleur argument. Sa mauvaise humeur, ses coups de sang et ses répliques pleines de mépris ne sont pratiquement jamais amusantes, mais réussissent à rendre d'entrée de jeu son personnage haïssable. Ses ridicules moments de gloire, où nous le voyons chanter, ou plutôt singer, Yves Montand puis Alain Bashung, nous font seulement de la peine. Agnès Jaoui, qui n'est toujours pas remise de son opération des dents de sagesse, incarne son ex-femme, et ce n'est pas chez elle que nous trouverons plus de matière à rire. Mais c'est à Léa Drucker que revient la palme du personnage le plus insignifiant. Dans le rôle de Nathalie, la productrice de Castro (et également sœur de Jaoui), elle campe une zonarde XXL toujours pendue à son kit mains libres, cachées derrière d'énormes lunettes de soleil, à laquelle on a juste envie de coller des baffes.




Le premier quart d'heure du film consiste d'ailleurs à voir des connards pendus au téléphone. C'est passionnant et ça a au moins le mérite d'annoncer honnêtement la couleur. Témoins affûtes autoproclamés de leur époque et de leur petit monde, "Jabac" veulent pointer du doigt les travers actuels en filmant tous ces tocards plus préoccupés par ce qui se passe sur leurs smartphones qu'à ce(ux) qui les entoure(nt). En pleine conversation avec Castro, Drucker s'exclame ainsi, les yeux sur son portable, "Dis donc, 30 espèces d'animaux viennent de disparaître ! La vache !", ce à quoi Bacri répond "Quoi, même la vache ?!". C'est un des rares dialogues que j'ai retenus, c'est vous dire le niveau... A un moment donné, désespérément à court d'idée, Jaoui filme même une chute, espérant sans doute avoir recours à un ressort comique qui, depuis la nuit des temps, a fait ses preuves. Nous voyons donc Olivier Broche tomber dans les buissons... Ce n'est que désespérant. Dans le rôle de l'assistant de Drucker, Broche est pourtant le seul à s'en tirer avec les honneurs. Il parvient presque une fois à être un peu drôle, avec son sourire benêt et ses dents en avant. Notons toutefois que l'inventivité de Jabac n'est pas complètement éteinte puisqu'on entend tout de même Bacri répéter plusieurs fois à Héléna Noguerra, qui campe sa femme, une ex-miss météo désireuse de devenir actrice, "T'es bonne actrice ! T'es bonne actrice !", pour la soutenir dans son projet. Héléna Noguerra. Bonne actrice. Héléna Noguerra.




Incapable d'écrire le moindre dialogue sympathique et d'imaginer des personnages amusants, Jabac s'en remettent aux gags purs et simples. On se coltine donc le gars à poigne qui écrase toutes les mains qu'il serre au cours de la soirée, l'étranger à l'accent incompréhensible qui s'exprime dans un charabia à décrypter, et autres détails prétendus comiques de ce genre qui ne parviennent jamais à nous dérider un brin. Le fiasco est complet mais c'est peut-être bien dans cette veine simpliste et grotesque que Jaoui et Bacri s'en tirent le mieux, c'est dire... Le duo a une nouvelle fois essayé de saisir des caractères de leur temps, et de mettre en scène les terribles fractures qui nous séparent : entre les générations (Jabac et leur fille), entre les parisiens et les provinciaux, entre les bourgeois et les petites gens, entre les stars orgueilleuses du showbiz et leurs gentils larbins, etc. Le trait est si grossier qu'on ne se prend jamais au jeu, tout est couru d'avance, pathétique et ringard. C'est à pleurer. L'ultime réplique est terriblement cruelle. Elle est prononcée par Olivier Broche, décidément dans tous les bons coups. Celui-ci commente le sauvetage in extremis de l'émission télé de Castro par un "Il a encore des choses à dire Castro !" qui contraste méchamment avec les si tristes 90 minutes auxquelles nous venons d'assister. Car s'il y en a bien deux qui n'ont plus rien à dire, en revanche, c'est Jaoui et Bacri.


Place publique d'Agnès Jaoui avec Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui, Héléna Noguerra, Kevin Azaïs, Olivier Broche et Léa Drucker (2018)

21 août 2018

Seconds

Seconds comme cette seconde chance à laquelle nous sommes tous supposés avoir droit. Arthur Hamilton n'a rien fait de mal et n'a pas particulièrement raté sa vie mais la promesse étrange d'un vieil ami qu'il croyait disparu va éveiller chez lui un fol espoir et lui faire croire en l'impossible, en cette seconde chance, justement. Change de nom, de visage, de vie ! C'est à sa portée, à condition qu'il se rende à cette curieuse adresse griffonnée sur un bout de papier qu'un inconnu lui a glissé à la hâte à la gare, puis qu'il accepte de tout abandonner, strictement tout, lors de cette opération diabolique, celle qui va transformer ce banquier d'une cinquantaine d'années, fatigué et bedonnant, en un bel homme en pleine possession de ses moyens, peintre établi, demeurant dans une grande villa de Floride...




Voici le point de départ de Seconds aka L'Opération diabolique, de John Frankenheimer. Un film fou et inclassable sorti en 1966 et repris dans nos salles en 2014 pour une seconde chance salutaire. Ce titre marque l'apogée d'un réalisateur charnière, génie éphémère du cinéma américain des années 60 ayant participé à ouvrir la voie au Nouvel Hollywood. Seconds est le troisième volet d'une trilogie admirable, préfiguratrice des nombreux films de complot à venir, de ces thrillers paranoïaques qui fleuriront pendant les seventies (A Cause d'un assassinat, Conversation secrète, Les Trois jours du Condor, etc). Ce triptyque glaçant signé John Frankenheimer se constitue d'Un Crime dans la tête, de Sept Jours en Mai et de Seconds, dont on préférera largement le titre original, étant donné que la version française le cantonne sous des allures de série b qui ne lui siéent guère.




Thriller paranoïaque teinté de science-fiction dystopique, louchant également vers l'horreur pure et le film noir, Seconds est avant tout un drame existentiel étonnant qui parvient à nous faire pleinement ressentir la crise que traverse son personnage principal (successivement incarné par John Randolph puis Rock Hudson), un homme plongé dans un mal être profond difficilement identifiable mais que l'on ressent dès la première image, dès ce générique terrible concocté par le grand Saul Bass, nous proposant des images déformées des parties d'un visage insaisissable, en détresse.




Saul Bass n'est pas le seul invité de marque que l'on retrouve au générique puisque la musique du film est signée par le talentueux compositeur Jerry Goldsmith, ici tout particulièrement inspiré, qu'il s'agisse d'ajouter à l'anxiété étouffante développée par la mise en scène survoltée de John Frankenheimer, à grands renforts de violons ou d'orgues dissonants, ou de se montrer plus délicat quand il est nécessaire d'apporter une touche d'ironie ou de mélodrame, en accompagnant l'image par de plus subtiles mélodies au piano. A cette fine équipe, il faut également ajouter l'expérimenté directeur photo James Wong Howe, célèbre pour avoir collaboré avec Fritz Lang, Michael Curtiz, Josef von Sternberg mais aussi Martin Ritt pour l'excellent Hud. Il participe grandement à donner à Seconds une allure éclatante avec ce noir et blanc contrasté et classieux qui rappelle les plus grandes heures du film noir et qui parvient assez miraculeusement à toujours rester en harmonie avec les directives d'un John Frankenheimer en roues libres.




Bien qu'il appartienne clairement à sa décennie, notamment par sa manière ironique de dépeindre le mouvement hippie lors d'une longue scène de débauche déconcertante, et bien qu'il fasse partie de ces films singuliers, remplis de fulgurances folles, annonciateurs de l'âge d'or du Nouvel Hollywood, Seconds dégage aujourd'hui quelque chose d'intemporel. Déjà, dans sa façon de nous saisir et de nous sidérer régulièrement, de la première à la dernière image. Il faut dire que John Frankenheimer y va franco et déploie une débauche d'effets qui pourraient presque devenir indigestes s'ils n'étaient pas si efficaces et en pleine cohérence avec ce qu'il nous raconte. Film sur la perte de repères, sur le brouillement des rapports avec la réalité et la perception que l'on a de soi et de son environnement, Seconds est un drame existentiel qui dépasse le seul mal être de son personnage principal et la critique du rêve américain pour toucher à quelque chose de plus universel. Son extravagance formelle fait ainsi totalement sens, d'autant plus que John Frankenheimer sait aussi se poser lors de scènes qui en deviennent tout aussi troublantes et émouvantes (on pense par exemple aux retrouvailles avec la femme que le personnage a délaissée, très simplement filmée en champ/contre-champ).




Ce qu'il y a d'étonnant est que John Frankenheimer ne nous laisse pas la possibilité de douter du scénario absurde qu'il met en image, nous croyons en l'existence de cette organisation secrète et à son pouvoir de changer du tout au tout un individu désireux de passer à une autre vie, tout comme nous ne doutons pas une seule seconde que le personnage principal, d'abord incarné par un John Randolph tout suintant, puisse ensuite prendre les traits avantageux et très clean d'un Rock Hudson au faîte de son charisme viril. Le cinéaste prend là un risque de taille, il peut perdre le spectateur avec ce choix si radical, et ce fut le cas en 1966 où Seconds fut un échec public et critique cinglant, mais ce changement d'acteur cristallise bien toute l'énorme bizarrerie du film et s'avère plus judicieux et significatif que d'autres solutions a priori plus simples qui étaient également envisageables (Frankenheimer pensait d'abord embaucher Kirk Douglas, qu'il avait déjà dirigé pour Sept Jours en Mai, en jouant sur son maquillage et sa posture, avant et après l'opération). Le réalisateur parvient également avec un talent rare à nous faire traverser tout un spectre d'émotions, de pur ressenti de spectateur, nous sommes tour à tour dérangé, haletant, déconcerté, interrogateur, perdu, ému et tétanisé face aux images, à l'histoire, bref, à l’œuvre étonnante qu'il nous propose ici.




Les 45 premières minutes sont d'une efficacité redoutable. Des passages de délires oniriques sont d'une inventivité formelle encore fascinante aujourd'hui. La scène d'ouverture, filature stressante au beau milieu des allées et venues incessantes de la grande gare centrale de New York, nous saisit à la gorge d'entrée de jeu, à l'image des acteurs, littéralement saisis eux aussi par le procédé de Snorricam utilisé à bon escient par un John Frankenheimer toujours friand d'expérimentations. On adore ensuite tous les passage au sein de l'Organisation, d'un humour noir mordant, la société secrète étant montrée comme s'il s'agissait d'une simple compagnie d'assurance bienveillante, aux arguments implacables, qui promet une nouvelle vie à ses "clients" et dissimule ses activités derrière les lieux les plus banals et triviaux, comme un abattoir ou un pressing. La conclusion s'avère à la hauteur du malaise qui plane tout le long et constitue un ultime sommet dans la psychose identitaire. Plus de 20 ans avant la première adaptation cinématographique de Philip K. Dick, écrivain qui régnera pour le meilleur et pour le pire sur le cinéma de SF, on retrouve aussi quelque chose de très dickien dans les thèmes abordés et les situations dépeintes. Le fantôme du chef-d’œuvre de John Frankenheimer paraît ainsi hanter bon nombre de films de science fiction bien plus récents et qui, souvent, ne lui arrivent pas à la cheville, ce qui participe à cet effet intemporel. Seconds est le point final d'une des meilleures trilogies thématiques qui soient et s'avère être le plus grand film d'un cinéaste qui, s'il avait su maintenir ce niveau-là plus longtemps, serait aujourd'hui considéré tout autrement. Un sacré film.


Seconds (L'Opération diabolique) de John Frankenheimer avec Rock Hudson et John Randolph (1966)