23 mai 2020

À la dérive

Pourquoi ai-je perdu 96 minutes devant ce film ? Là est la question... Ce n'est pas pour Baltasar Kormákur, réalisateur islandais multi-récompensé dans son pays mais dont la carrière américaine (Contrebande, Everest, 2 Guns...) est un véritable gouffre à merde. Ce n'est ni pour le pitch, "basé sur une histoire vraie", où il est de nouveau question de survie sur un voilier à la dérive. Dans le même genre, All is Lost est beaucoup plus efficace, tendu et mieux fichu. Ce n'est pas non plus pour Shailene Woodley, je m'en défends mordicus. Elle ne me plaît pas. Elle apparaît ici très souvent en bikini, révélant un physique svelte et tout ce qu'il y a de plus naturel, les attributs au beau fixe, pointant pour un rien : ses fans les plus libidineux seront comblés. Mais elle est assez mauvaise actrice, désolé. Je l'avais nettement préférée chez Gregg Araki dans White Bird, qui reste son meilleur rôle à ce jour (ce qui donne une idée du niveau de sa filmographie).





À la dérive est un projet qui devait lui tenir à cœur puisque l'actrice, quasi de tous les plans, est également productrice du film. Elle y met beaucoup d'énergie, elle a l'air d'y croire, beaucoup plus que nous en tout cas. Peut-être que le récit de la survivante qu'elle incarne, Tami Oldham Ashcraft, est son livre de chevet ? Allez savoir... "Red Sky in Mourning : A True Story of Love, Loss, and Survival" (en VF : "Poisson Rouge du Matin : une véritable histoire d'amour, de perte et de survie") n'est curieusement pas paru par chez nous. Plus vraisemblablement, Shailene Woodley devait voir dans cette histoire un bon véhicule pour sa notoriété, l'occasion de jouer une femme de caractère dans un film plus sérieux, plus adulte, après avoir été la star de la triste saga pour ados Divergente. Pari manqué puisque À la dérive s'est planté au box office et ne lui a rapporté aucun trophée. Bien fait !




En réalité, À la dérive est plus une love story moisie qu'un énième film de survie. Construit comme une série de flashbacks où tantôt nous voyons Shailene Woodley en chier sur ce qu'il reste de son bateau, tantôt nous découvrons ce qui l'y a conduit (à savoir : son amour pour un tocard de premier plan, barbe de trois jours, yeux couleur océan, campé par Sam Claflin). Leur grand projet est de faire le tour du monde en amoureux. Pour le financer, ils acceptent de transporter un voilier de Tahiti jusqu'à San Diego, en échange de la coquette somme de 10 000$. Il leur faut donc traverser l'océan pacifique, ce que le tocard en chef compte effectuer les doigts dans le nez puisqu'il se targue d'être un navigateur chevronné ayant passé sa vie sur un petit bateau miteux qu'il a lui-même construit. C'était sans compter sur l'ouragan Raymond que nos deux tourtereaux choisissent de prendre de plein fouet. Résultat des courses : un homme à la mer et une jeune femme livrée à elle-même qui fera tout son possible pour regagner la terre ferme... C'est passionnant. D'autant plus que Baltasar Kormákur nous réserve un twist de derrière les fagots mettant à mal le message féministe de son film. En gros, une femme est incapable de s'en sortir par ses propres moyens quand elle n'a pas l'appui d'un homme, aussi mal en point soit-il.




Mais ce qu'il y a de pire là-dedans, ce sont bien toutes ces scènes où nous voyons ces deux écorchés vifs se découvrir et tomber amoureux. L'une a choisi de vivre de petits boulots à Tahiti pour fuir sa famille de cassos, l'autre navigue de port en port sur son bateau depuis qu'il a retrouvé sa mère pendue dans le living room à l'âge de 7 ans. Ça fait de belles anecdotes à raconter... Les dialogues sont pitoyables et il faut aussi se taper tous ces moments où Shailene Woodley éructe de bonheur pour un rien. C'est "Waaaaaaaaaahhhh" ou "Wooooooooouhooou", ça dépend. Ça doit être un truc très américain, je ne sais pas. C'est en tout cas typique de ces films où une bande de jeunes exprime sa joie, au moment de partir en vacances, de prendre le large, d'allumer un feu de camp, d'alerter les prédateurs ou que sais-je. Ils font "wooooooooouhooou" tour à tour, généralement quand ils sont sur le départ ou enfin arrivés. Qu'est-ce que c'est pénible ! Shailene Woodley gueule "Woooooooouuhou" avant de plonger dans la rivière puis son copain fait "Waaaaaaaaaaaaaaah" en sautant à son tour pour la rejoindre. "Wooooooooouuhoooouuu, je prends le large sur le voilier". "Wooooooooouuuhou, il se met à pleuvoir et je vais récolter un peu d'eau potable dans mes bassines". "Wooooooouuhouuu, il me reste deux conserves de flageolets". "Wooooooooouuhooouu je joue dans un sacré film de merde".


À la dérive de Baltasar Kormákur avec Shailene Woodley et Sam Claflin (2018)

19 mai 2020

Vivarium

Récompensé à l’Étrange Festival après s'être fait remarquer à Cannes, Vivarium fait partie de ces films de genre réellement intrigants, plutôt joliment réalisés et pour lesquels on a envie de plus franchement s'enthousiasmer mais qui pâtissent d'un scénario trop prudent, avare en information, nous laissant beaucoup trop sur notre faim et paraissant du coup fort long. Les irréprochables Imogen Poots et Jesse Eisenberg incarnent un jeune couple à la recherche d'une maison. Ils se rendent dans une agence immobilière étrange où un homme très étrange les amène dans une zone résidentielle encore plus étrange, où toutes les maisons sont identiques et où le temps semble figé. Après leur avoir fait visiter l'une des maisons, l'agent disparaît sans prévenir et laisse le couple en plan, prisonnier de cet endroit. Un jour suivant, ils découvrent qu'un colis leur a été livré avec, à l'intérieur, un bébé ; un mot indique "Élevez cet enfant et vous serez libérés". Et voilà qu'en vous disant tout ça, j'en ai presque trop révélé...




L'irlandais Lorcan Finnegan, qui signe là son deuxième long métrage, a un certain talent, son film a une ambiance vraiment singulière, prenante, et nous réserve son modeste lot d'images saisissantes, de pure science-fiction, titillant comme il faut notre imagination. On a envie d'y croire. Hélas, si Vivarium aurait à n'en pas douter été un excellent court métrage, il a du mal à tenir sa longueur, pourtant modeste, et finit par nous lasser un peu... J'étais peut-être dans un bon soir, alors mon intérêt pour le film n'a jamais été complètement rompu, mais je comprendrais tout à fait que d'autres puissent abandonner en cours de route. Vivarium nous propose encore de belles choses dans ses derniers instants, mais il compte un peu trop sur la capacité du spectateur à combler les vides, à trancher pour lui, et nous inflige tout le long des situations trop redondantes, le tout paraissant finalement assez convenu. Ça manque de folie et de vraie prise de risque. Le film échoue à prendre une vraie envergure, celle que l'on pouvait légitimement espérer après une introduction bien menée, semblant se contenter de son statut de petite curiosité, pas désagréable mais finalement assez vaine. Dommage...


Vivarium de Lorcan Finnegan avec Imogen Poots et Jesse Eisenberg (2020)

15 mai 2020

Revenir

Ce mobilier de cuisine en formica est-il vraiment nécessaire pour que l'on mesure la détresse financière de cette famille d'agriculteurs ? Les cheveux de Patrick D'Assumçao, qui incarne le patriarche renfrogné, ont-ils besoin d'être si gras et leur coupe si hideuse, avec ces mèches huileuses qui retombent piteusement sur son front, pour que l'acteur soit ici un paysan crédible ? Etait-il également indispensable de le vêtir ainsi ? Cette dernière remarque concerne aussi Adèle Exarchopoulos et Niels Schneider. Parce qu'ils jouent des provinciaux, la première porte des maillots de foot trop larges et des leggings avec ces motifs de couleurs tie and dye apparues dans les années 60-70 qui auraient depuis longtemps dû être interdits et que seule une marque espagnole maléfique persiste à assumer. Quant au second, il lui a vraisemblablement été demandé de ne pas prendre soin de sa mauvaise peau, voire d'entretenir ses nombreux poils incarnés, pendant les quatre semaines précédant le tournage et lui aussi est abonné aux chemises mal coupées, délavées, aux teintures obtenues à l'eau de javel, venues d'un autre âge. Si ces vilaines fringues m'ont frappé, ces petites photos ou cartes postales à l'effigie d'une poule ou d'un clébard anonymes (ou ayant peut-être marqué l'histoire de la ferme familiale, qui sait ?), punaisées aux murs de la fameuse cuisine, ne m'ont pas échappé non plus. Il fallait bien ça pour qu'on y croit. C'est comme ça dans tous les films français qui veulent traiter du monde agricole et de sa crise. Le récent et accablant Au Nom de la terre en est le pire exemple. Et si Revenir est loin d'être le plus mauvais du lot, il n'échappe malheureusement pas à la règle.




Une autre scène, très courte, inutile et anodine, m'a fait la même impression de misère forcée, un effet encore plus déplorable car peut-être ici tout à fait involontaire : celle où l'on voit le petit garçon de la famille jouer seul en faisant rebondir un ballon contre un mur. Ce n'est pas n'importe quel ballon, c'est un fichu ballon de plage, un truc en plastoc mal gonflé aux rebonds très aléatoires voué à finir sa vie sur le vortex de déchets du Pacifique nord, une saloperie à 2€ max qui ne va pas faire long feu si le gosse est un gosse comme les autres. Et ce n'est pas n'importe quel mur, c'est le mur de tôle rouillé et à moitié peint, du garage ou de la bergerie, situé dans une sorte de couloir coupe-gorge formé par deux bâtiments sordides, un endroit qui plus est boueux que l'on imagine en plein courant d'air. Lors de cette scène particulièrement déprimante et insidieuse, le gosse prend Exarchopoulos et Schneider a témoin en leur demandant de regarder comment il joue bien. Il compte à voix haute, avec un enthousiasme feint qui ne trompera personne. "4, 5, 6, 7"... Mais que compte-t-il ? Les rebonds contre le mur sans que le ballon ne touche le sol ? Des sortes de jongles ? Non, puisqu'on le voit ramasser lamentablement le ballon à chaque fois qu'il retombe au sol pour mourir dans la gadoue. Alors que fait le gosse au juste ? A quoi peut-il bien s'amuser ? Jessica Palud n'a-t-elle jamais observé un enfant jouer ? Il y a toujours un sens, une règle imaginaire, aussi simple et ténue soit-elle. Et à la campagne, dans un tel contexte, avec un si vaste terrain de jeu, il y a mille possibilités dont l'imagination débordante d'un gamin se saisit en général sans effort à des fins ludiques. Il n'y a qu'à avoir une petite bagnole et façonner des circuits dans la terre, bâtir des châteaux de boue ou des paysages de merde. Cet enfant ne jouait-il pas entre les prises ? Les adultes l'obligeaient-ils à rester triste et bougon pour coller à l'ambiance globale du film ? On se le demande, franchement.




C'est dommage car Jessica Palud est une cinéaste autrement plus douée qu’Édouard Bergeon (le réalisateur d'Au Nom de la terre, journaliste pour France 3 Poitou-Charentes de formation), ce qui est un compliment très relatif, je vous l'accorde. Elle fait ici preuve d'un certain art de la concision. Mais, là encore, c'est peut-être dommage quand c'est seulement cela la plus grande qualité d'un film... Revenir dure à peine une heure et quart et on l'en remercie, c'est bien assez. C'est aussi la durée que je mets en voiture pour retourner chez mes parents, éleveurs de brebis retraités. Ils ont les cheveux propres, s'habillent correctement et ont un goût certain en matière de décoration intérieure. Ils n'ont cependant pas connu les mêmes déboires que la famille du film de Palud... Celui-ci a été récompensé du prix du meilleur scénario à Venise, ce qui constitue un mystère de plus, certes tout à fait inintéressant, s'ajoutant à la magie de ces grands festivals de cinéma. Pourtant, l'écriture est plutôt lourde, la ligne du récit terriblement voyante et prévisible, et les personnages assez stéréotypés. Jessica Palud ose parfois un lyrisme étonnant, qui contraste avec le réalisme et l'âpreté du reste, quand elle filme Schneider et Exarchopoulos faire fougueusement l'amour dans la boue, au pied des oliviers. C'est peut-être cette scène, à la lisière du ridicule, qui a tapé dans l’œil du jury vénitien... Plus probablement, cela a dû se jouer dans les thèmes forts qu'aborde la réalisatrice : les liens avec la terre natale, le poids de l'héritage familial, les difficultés du monde agricole et tout le tralala. Je n'y ai pas vu grand chose de particulièrement remarquable, en dehors de ces si agaçantes touches de misères, distillées ça et là, pour bien nous rappeler où nous sommes. La diction problématique des acteurs, en particulier d'Adèle Exarchopoulos, certes assez coutumière du fait, est-elle, elle aussi, voulue, pour produire le même effet de... ruralité ? Je préfère me dire que non et rapprocher cela du cancer qui ronge le cinéma français depuis des lustres, le fait que la plupart des comédiens maugréent des dialogues incompréhensibles, un bien triste travers qu'Eric Rohmer pointait déjà du doigt en son temps. Si Jessica Palud continue comme ça, le paludisme restera d'abord une maladie redoutable avant d'être un style cinématographique ayant marqué son art... Misère de misère...


Revenir de Jessica Palud avec Niels Schneider, Adèle Exarchopoulos et Patrick d'Assumçao (2020)

13 mai 2020

Simon du désert

Enfin sortis du confinement et, bienfait collatéral, de tous ces posts facebook, twitter et autres qui s'efforçaient de mettre des chansons, des livres ou films en rapport avec l'actualité... Parlons d'autre chose. Hier soir j'ai vu Simon du désert de Buñuel, film de 45 minutes dans lequel ledit Simon, stylite, passe 40 minutes de film en ermite au sommet d'une colonne, à l'écart des autres et du monde. Ou plutôt de deux colonnes, car dès le début du film un riche bienfaiteur lui offre de quitter sa première colonne, où il a déjà passé un temps fou, pour une autre plus belle et plus haute (isolement à deux vitesses...). Après avoir accompli un miracle (il rend ses mains à un voleur à qui on les avait coupées et qui en profite aussi sec pour filer des beignes à ses gamins), Simon se replonge dans son ascèse, isolé de ses semblables, se nourrit très peu et par le moyen pénible d'un panier pendu au bout d'une corde occasionnellement rempli par de bienveillants et solidaires voisins, puis finit par se laisser emporter par un énième assaut de Satanas sous les traits de Silvia Pinal qui débarque en cercueil téléguidé (mieux que le pneu de Rubber) pour tirer sur sa barbe à deux fourches et faire péter son recueillement et sa disette.





Soulevant sa jupe, déballant ses nichons et tirant sa langue, le diable déguisé en jeune écolière peu farouche finit par enlever Simon à sa solitude forcée et à sa colonne privative par l'apparition d'un avion, et Buñuel de clore cette comédie satirique (tournée 4 ans après cette autre charge contre l'église catholique portée par la même Silvia Pinal qu'était Viridiana) avec 5 minutes dans un night club new-yorkais où tout le monde se trémousse sans la moindre distanciation sociale dans une danse nommée "chair radioactive". Résumé du déconfinement ? Je vous laisse, je vais partager ma trouvaille sur tous les réseaux sociaux.


Simon du désert de Luis Buñuel avec Claudio Brook et Silvia Pinal (1965)

10 mai 2020

Figures in a Landscape (Deux hommes en fuite)

Film à pitch, film de cavale, minimaliste, proche de l'abstraction métaphysique, à mi-chemin entre La Chaîne et Essential Killing. Deux types, les mains attachées dans le dos durant la première demi-heure, viennent de s'évader d'on ne sait où et tentent de rejoindre on ne sait quoi, poursuivis sans relâche par on ne sait qui. Ceux qui traquent les fugitifs le font à bord d'un hélicoptère noir, c'est tout ce qu'on sait. Le film s'ouvre d'ailleurs à l'intérieur de l'habitacle, oiseau de proie anonyme et froid qui survole champs, canyons et paysages rocailleux à la poursuite des évadés, mais nous ne saurons rien de ces pilotes ni des raisons qui les poussent à traquer sans relâche deux hommes (sont-ils de scrupuleux justiciers ou des esclavagistes modernes ?), quitte à en perdre beaucoup dans l'opération, car rapidement nous découvrons que cet hélicoptère commande les déplacements de toute une armée mobilisée dans l'opération. A vrai dire, les silhouettes dans le paysage du titre désignent presque moins les deux personnages ciblés par mauvais le titre français, contraints à une lente déréliction qui les rapproche des véritables silhouettes du Gerry de Gus Van Sant, que les gens d'armes sans visages, sans noms et sans dialogues qui ratissent méthodiquement, mécaniquement, plaines, cultures, montagnes et cimes enneigées dans le seul but de mettre le grappin sur les deux fuyards.





Si l'on sent très vite que les mystères resteront et que le film joue volontiers, peut-être à l'excès, sur une dimension disons métaphorique, il n'en demeure pas moins un film d'action rythmé (peut-être un brin moins sur la fin) opposant, dans un écho à Seuls sont les indomptés de David Miller, deux maquisards contraints de collaborer, vêtus de guenilles et bientôt munis d'une valise pleine de boîtes de conserves et d'un vieux fusil de paysan, à une armada militaire devancée par le sempiternel hélicoptère sans âme dont la figure finit par évoquer le camion personnifié de Duel





Le film est d'ailleurs ponctué de scènes fortes, comme la brève rencontre avec cet improbable berger menant ses chèvres dans la garrigue, emmitouflé dans sa capeline et comme évadé d'un conte de Provence ; l'épisode nocturne dans un village où les deux compères louvoient parmi les chiens et les chats errants et finissent par dévaliser la maison d'un mort, veillé par une femme muette qui semble ne même pas les voir, jusqu'à ce que l'un des deux vagabonds mette la main sur une miche de pain, déclenchant un hurlement digne des extraterrestres de L'Invasion des profanateurs de sépulture, mouture Ferrara ; ou encore la bataille dans les champs irrigués où le pilote de l'hélicoptère largue des bombes incendiaires sur les cultures dans un refoulé de la guerre du Vietnam, quitte à perdre quelques fermiers dans l'affaire, pour déloger les deux complices qui s'en sortiront à moitié calcinés.





On regrettera tout de même que les deux personnages principaux, Mac (Robert Shaw) et Ansel (Malcolm McDowell), finalement beaucoup plus consistants que les figures noires qui les harcèlent (le premier est un vieux briscard réactionnaire, solitaire et revanchard qui aime à évoquer sa femme et ses gosses, le second un jeune coureur de jupons plus innocent et plus fragile), peinent à nous conquérir totalement. Certes les épreuves les rapprochent mais certaines scènes auraient dû nous toucher plus directement. Je pense en particulier au monologue tenu par Robert Shaw (co-auteur du scénario) dans la grotte à flanc de montagne où les deux hommes, au bord du délire pour le plus vieux, de la folie pour le jeune qui s’inquiète de devenir un animal, s’abritent de la pluie après avoir traversé un camp ennemi et survécu à l'attaque dans les champs de maïs. 





Le jeune Ansel roupille pendant que le vieux Mac se lance dans le récit à battons rompus d'un souvenir de à sa femme, avec lent travelling à l'appui pour le recadrer dans l'image en plein discours, l'autre ne formant plus qu'un vague amas humain tassé dans un coin du cadre. La mise en scène de cette séquence, certes intéressante sur le papier, n'est, à l'image, pas vraiment à la hauteur de celle d'un Resnais sur le monologue de Dussolier au début de Mélo, et le texte dit par Robert Shaw, n'a pas la vigueur de cet autre monologue prononcé par le même comédien dans la scène la plus marquante de Jaws. C'est peut-être cela qui rend la fin de Figures in a Landscape moins mémorable que ce qui la précède, qui vaut tout de même le coup d'oeil !


Figures in a Landscape (Deux hommes en fuite) de Joseph Losey, avec Robert Shaw et Malcolm McDowell (1970)

8 mai 2020

La Vie scolaire

Grand Corps Malade a accouché d'un petit film de merde. Bon, c'est rude, et la formule est bête et facile, mais La Vie scolaire est quand même assez raté et a aussi le tort de nous quitter sur une dernière scène pitoyable. Le film cherche à nous narrer une année dans la vie d'un collège difficile, il essaye d'adopter en regard global en oubliant quasi personne : on s'intéresse donc aux élèves (en particulier les "pires", ceux de 3ème SOP, SOP comme "sans option", tous les cancres ayant été réunis par la direction en une seule classe), à leurs parents, leur quartier, aux professeurs, aux surveillants et surtout à la nouvelle CPE, qui vient d'arriver au bahut, campée par la sympathique Zita Hanrot. Ce portrait se veut à la fois léger et grave, tantôt comique tantôt tragique, mais toujours réaliste et humain. Le film consiste en un empilage facile de scénettes qui passent d'un registre à l'autre, avec plus ou moins de réussite. C'est rythmé, cela s'enchaîne vite, alors on regarde cela sans trop de difficulté, malgré tous les clichés, les lourdeurs et cette volonté énervante de bouffer à tous les râteliers. Heureusement, aussi, il y a donc Zita Hanrot, qui apporte tout son charme et sa fraîcheur à son personnage de CPE désireuse de bien faire et d'amener un peu d'ordre dans son nouvel établissement. L'actrice, déjà appréciée dans Fatima et Paul Sanchez est revenu, est l'atout numéro 1 du film.




La Vie scolaire est plus sympathique quand il tend vers l'humour, quand bien même celui-ci est terriblement sage et semble chercher, là encore, à plaire à strictement tout le monde. Mais le regard posé sur ces différents personnages est plutôt tendre et le film vise parfois juste dans les comportements et allures des élèves. Alors ça passe, on se surprend à sourire une paire de fois. C'est quand il se veut plus sérieux et émouvant qu'il se vautre complètement. Grand Corps Malade et son collègue Mehdi Idir ne savent pas appeler nos émotions autrement qu'en envoyant les violons, les ralentis, et tout plein d'effets indigestes et tire-larmes que l'on croirait sortis d'un clip pourri ou d'une pub nauséabonde. D'ailleurs, un passage musical (Grand Corps Malade oblige) surgit comme un trou noir au milieu du film, les couloirs et les salles du collège sont alors filmés au ralenti, les jeunes défilent sur un texte soi-disant poétique mais en réalité assez moche et balourd. On se serait volontiers passé de cet aparté douloureux pour nos oreilles délicates.




On pourrait être plus clément avec ce film ma foi pas bien méchant s'il ne nous quittait pas sur une si mauvaise note. La dernière scène nous apprend que le gamin que l'on a suivi de plus près durant tout le film, un élève de 3ème sensible et malin, qui a vu son année plombée par la mort accidentelle de son meilleur ami et un certain jemenfoutisme, redouble en 3ème SEGPA. La CPE, qui s'était auparavant plus d'une fois entretenu avec lui, avait perçu chez lui un grand potentiel et insistait pour qu'il postule à un BTS audiovisuel, entre dans sa classe et lui adresse un ultime sourire, plein de bienveillance et, plus incompréhensible, d'autosatisfaction. Comme si elle était contente de ce sort, alors qu'il s'agit là d'un échec cuisant, quand bien même Grand Corps Malade et son acolyte auront plus tôt consacré une petite scène à nous montrer que ce qui peut s'apparenter à de la musique pouvait être produit par des élèves de SEGPA. C'est vraiment mal connaître les joies de l'orientation scolaire dans notre pays... Un ultime plan tourné au drone, qui part du rebord de la fenêtre de la salle de classe et s'éloigne progressivement pour enfin nous offrir une grande vue d'ensemble glaçante, replace ce jeune au centre de son quartier, comme pour nous rappeler le déterminisme social auquel il n'a pas pu échapper. Une conclusion incohérente, maladroite et idiote. 


La Vie scolaire de Grand Corps Malade et Mehdi Idir avec Zita Hanrot, Ablan Ivanov et Liam Perron (2019)

6 mai 2020

Love Hunters

Wolf Creek, The Snowtown Murders et maintenant Love Hunters... les serial killers australiens inspirent le cinéma de genre de leur pays, pour des films crus et réalistes qui se font immédiatement remarqués par les amateurs et offrent une certaine reconnaissance à leurs auteurs, synonyme de billet d'entrée gratis pour Hollywood. Avec Love Hunters, Ben Young a donc pu rejoindre Justin Kurzel et Greg McLean dans la bande des cinéastes océaniens qui ont été catapultés sur la A-List américaine du jour au lendemain. Il n'a pas connu là-bas un bien meilleur sort que ses compatriotes... En vérité, son film breakthrough ne nous donnait pas spécialement de raison d'y croire, tant il était pollué par des erreurs de jeunesse, un manque de finesse et une arrogance néfastes. Retournons donc sur les lieux du crime...




Perth, 1987. Vicki (Ashleigh Cummings) fait du stop quand un couple a priori sympathique lui propose de monter. Elle ignore qu'elle vient d'ajouter son nom au tableau de chasse d'une paire de serial killers aux pratiques bien huilées. Love Hunters nous narre donc les mésaventures de cette pauvre jeune fille, séquestrée par un couple de psychopathes complètement timbré dans une banlieue lambda. Dans les faits, Ben Young s'attache principalement à nous dresser le portrait de la femme dudit couple, Evelyn White, incarnée par une Emma Booth qui donne tout ce qu'elle a et qui a été considérablement enlaidie pour le rôle. Il se trouve que cette Evelyn est elle aussi totalement à la merci de son compagnon, le psychopathe en chef, j'ai nommé John White (Stephen Curry), un type tout bonnement infréquentable et tout juste capable de prendre son pied quand il maltraite des innocentes...




D'emblée, le décor est planté, avec cette misérable maison anonyme, dont les fenêtres ont les rideaux tirés, et dans lesquelles nous pouvons nous imaginer n'importe quoi. L'action se déroule au milieu des années 80, mais le réalisateur prend soin de ne pas trop la temporaliser. Nous pourrions être n'importe où, n'importe quand. Ben Young choisit de filmer au plus près les méthodes du couple tueur, de nous les détailler ce qu'il faut pour nous faire réaliser leur crédibilité, leur simplicité. Cela fonctionne plutôt bien, c'est d'une efficacité évidente. Ajoutez à cela des acteurs dévoués à leurs causes (en particulier Emma Booth donc), quelques effets de style par-ci par-là et une certaine retenue dans la peinture de la violence, maintenue à distance, et vous constaterez que tous les ingrédients étaient effectivement réunis pour que ce thriller très glauque et malsain provoque un petit buzz à sa sortie.




Hélas, il en faut un peu plus pour nous convaincre et les qualités de ce film ne suffisent pas à nous faire oublier ses vilains défauts. Fasciné par son histoire, Ben Young, qui porte parfaitement bien son nom, nous rappelle régulièrement qu'il n'a pas encore atteint l'âge de raison et qu'il signe ici son premier long métrage, truffé de maladresses condamnables. Nous ne comptons plus les scènes où il met en place un suspense aussi malvenu que superflu, prenant en otage des personnages dont il se fiche assez, au profit d'un effet assuré, mais bien facile, sur le spectateur. Quand il filme au ralenti les gamins du quartier faire de la corde à sauter tandis que se produit l'impensable derrière les murs à quelques mètres d'eux, nous ne sommes guère impressionnés par la créativité du bonhomme, bien au contraire. Enfin, quand il balance à toute berzingue les grosses basses de la chanson Atmosphere du groupe culte Joy Division au moment où la triste victime, très mal en point après avoir subi les pires sévices, s'échappe pour de bon, on se dit qu'il ne s'est pas interrogé une seconde sur l'intelligence et la pertinence de sa mise en scène. On est alors assez gêné face à cet étonnant spectacle et devant cette conclusion sordide, de mauvais goût, qui fait perdre à son auteur le maigre crédit précédemment acquis.




Love Hunters (Hounds of Love en version originale, peut-être en référence à une autre de ces chansons que le réalisateur doit apprécier et regretter de ne pas avoir pu placer dans son petit bébé), est en fin de compte un film assez quelconque, ne méritant absolument pas toutes ces louanges aveugles qui ont accompagné sa sortie. Ben Young, paraît-il un mec délicieux et adorable en interview, est peut-être capable de s'améliorer, car il n'est pas totalement dénué de talent, reconnaissons-le. Nous lui laisserons volontiers une deuxième chance.


Love Hunters de Ben Young avec Emma Booth, Stephen Curry et Ashleigh Cummings (2017)

4 mai 2020

La Cordillère des songes

Dernier documentaire en date du chilien Patricio Guzmán, La Cordillère des songes, comme son beau titre l'indique, s'ouvre par le spectacle de la Cordillère des Andes, en la filmant, magnifiquement, puis en écoutant des peintres, sculpteurs, écrivains ou chanteuses chiliennes et chiliens parler d'elle, aussi protectrice qu'isolante, aussi imparable qu'oubliée. Au fil de leurs mots et pensées, un autre sujet, lié, s'impose dans la bouche de tous ces gens préoccupés de leur pays : le coup d’État du 11 septembre 1973 et les années de dictature qui l'ont suivi, sous l'oeil impassible, ou attentif, de la montagne. D'autres rencontres s'inventent alors, et en particulier celle du cinéaste (ou vidéaste ?) chilien Pablo Salas, resté au pays depuis tout ce temps, contrairement à Patricio Guzmán, quant à lui venu vivre en France après le début de la dictature et jamais retourné vivre dans son pays depuis, qu'il n'a pourtant cessé de filmer à travers la vingtaine de films qu'il a réalisés et qui lui sont tous consacrés. On sent chez Guzmán, face à Pablo Salas, un regret, peut-être, de ne pas être resté et de ne pas avoir, comme l'homme qu'il filme, filmé lui aussi, sur place, durant toutes ces années, tout filmé. 





C'est un véritable hommage que Guzmán rend à son ami, qui possède des centaines de cassettes sur lesquelles pratiquement toute l'histoire du pays depuis 50 ans est visible et, par là, indéniable, n'en déplaise aux nostalgiques qui voudraient modérer le souvenir de la dictature et parlent sans honte de vagues "erreurs". Partant visiter les locaux désormais abandonnés du parti et de Pinochet, Guzmán rappelle comment le dictateur et les siens (sans parler de ceux qui l'ont installé là) ont, au fond, gagné : comment le néolibéralisme est né et a perduré après la fin de la dictature et jusqu'à aujourd'hui, presque partout dans le monde. Comment les voies de chemin de fer mises en place par Pinochet pour acheminer le cuivre chilien vers la frontière et en déposséder le pays sont encore utilisées et parcourues par de mystérieux trains qui traversent le paysage depuis les mines dont la route n'est pas indiquée et qui restent interdites au public, creusées dans la Cordillère comme une blessure dans la chair du pays, un gouffre mémoriel. Du reste, voir les exactions de la junte face aux manifestants, filmées par Pablo Salas, aujourd'hui, en 2020, en France, donne un sentiment de déjà vu tout récent qui fait froid dans le dos. 





Film de montage, comme y invite le discours même des intervenants où la perception intime de la Cordillère par chacun se télescope avec une mémoire heurtée, traumatique, des années de dictature et de violence qui ont défiguré le pays, le film de Patricio Guzmán procède d'un montage poétique tout en douceur, où une boîte d'allumettes se confond avec une maison d'enfance en ruines filmée en plongée, dans un voyage temporel et sensible d'une grande beauté. Et puis le film se boucle en revenant à la Cordillère avec une approche de plus en plus intime, portée par la voix lente et triste d'un cinéaste âgé et blessé, dont on a immédiatement hâte de découvrir les œuvres précédentes.


La Cordillère des songes de Patricio Guzmán avec Pablo Salas (2019)

2 mai 2020

Underwater

Un petit groupe de personnes travaillant pour une entreprise de forage sous-marin se retrouve pris au piège dans la fosse des Mariannes suite à ce qu'ils pensent être un séisme. A plus de 10km sous la surface, ils devront tout faire pour survivre et vont vite découvrir qu'ils ne sont pas tout à fait seuls : ils ont réveillé des saloperies qui croupissaient là, au fin fond de la croûte terrestre. Mon résumé est presque trop long compte tenu de la minceur du scénario d'un film dont la principale qualité est d'être très à l'aise avec son modeste statut et ses ambitions limitées. William Eubank ne prétend pas révolutionner le genre, simplement nous proposer un survival horrifique efficace, et il y parvient plutôt bien. Underwater a aussi le bon goût d'être assez court, même pas 90 minutes, et de nous plonger d'emblée dans le vif du sujet. Kristen Stewart a tout juste le temps de prononcer quelques mots en voix off et de finir de se brosser les dents que sa station prend l'eau de toutes parts et qu'elle doit absolument fuir pour sa survie. C'est donc tout de suite la grosse panique. Pas d'exposition lourdaude, aucun temps mort. Pendant grosso modo une heure, Underwater nous scotche comme il faut et nous agace seulement lors des quelques répliques lourdingues de l'inévitable boute-en-train de la bande, que l'on attend seulement de voir mourir.




William Eubank joue habilement avec nos peurs primaires, celles du noir, du vide, de l'inconnu, assume les références (jusqu'à son héroïne forcément appelée à se balader en petite culotte), sans en faire grand cas, et insuffle à son film un rythme qui faiblit rarement, nous surprenant parfois agréablement par un montage qui va à l'essentiel. Pendant donc une heure, en comptant large... Car, après une petite parenthèse difficilement compréhensible durant laquelle Kristen Stewart prend notamment une douche et pleure rapidement la mort du capitaine Vincent Cassel, le film finit par perdre un peu de son énergie et par prendre une direction toute tracée, trop convenue. Le survival tendu laisse place à un film de monstres plus banal, aux jump scares trop réguliers, et dont les créatures sont décevantes. Le pire étant quand le réalisateur décide de s'intéresser enfin à ses deux survivantes et tente, avec pas mal de retard, de les faire un brin exister via des échanges inintéressants et tout à fait improbables dans un tel contexte.




Underwater regagne un peu d'intérêt dans ses dernières minutes, quand Eubank (définitivement pas un nom de star...) convoque vaguement l'imaginaire lovecraftien, se limitant là encore à l'essentiel. On ne lui en voudra pas de résumer Cthulhu en un énorme monstre sous-marin, le résultat à l'écran étant plutôt satisfaisant. Les effets spéciaux sont assez réussis et nous poussent à essayer d'imaginer l'immensité de la chose que l'on devine à peine. A condition d'ignorer le pénible générique final et sa musique dégueulasse, ces ultimes images nous laissent donc sur une note positive et nous invitent à retenir les modestes qualités de ce petit film ma foi pas désagréable dont le plus gros souci est sans doute d'avoir coûté entre 50 et 80 millions de dollars (selon Wikipédia, peut-être bien plus en réalité). Avec un peu d'astuce, il aurait pu en coûter trois fois moins, être facilement rentabilisé et ainsi moins donner le bâton pour se faire déglinguer par ceux qui y ont d'abord vu un énième film de monstre bas du front.


Underwater de William Eubank avec Kristen Stewart, Vincent Cassel et Jessica Henwick (2020)