28 janvier 2018

Pentagon Papers

C'était il y a dix piges, mon dernier Spielberg en salle... Dix ans se sont écoulés depuis la catastrophe Indiana Jones et le royaume du crane de cristal. Dix ans de mitard, c'était un moindre mal après cette infection de film. Mais on est en 2018, de l'eau a coulé sous les ponts des espions, on va dire qu'il y a prescription. Voir tonton Spielby, ce type en or, cent mille carats, que je considère depuis toujours comme mon oncle, promener sa tronche sur toutes les chaînes de la petite lucarne, assurant la promo de son nouveau film avec sa bonhommie naturelle, a pas mal aidé, j'avoue. Tonton a notamment été extraordinaire chez ce zonard de Yann Barthès, parvenant à répondre à des questions plus débiles les unes que les autres sans se départir de sa belle humeur et de son sourire ravageur, et même mieux, à analyser dans un plan en trois parties improvisé une séquence pseudo-amusante ô combien embarrassante, "les infos du jour en silence", vraisemblablement mise en boîte par un stagiaire de 3ème démotivé, alors que face à ce magnéto merdique tout être humain banal se serait immolé par le feu... Quel type. Tonton a vraiment été extraordinaire. J'ai donc daigné bouger mon cul vers un grand écran, et je ne regrette pas ma poignée d'euros.




Ce qu'il faut dire d'abord, c'est que l'oncle n'a toujours rien paumé de son savoir-faire et de son efficacité. On s'enfile les deux heures de Pentagon Papers sans broncher, vissé au fauteuil, chopé au colbac et le cigare au bord des lèvres. Tout cela est d'une maîtrise ès cinématographie et d'une rigueur technique à se tuer. C'est simple, mon oncle réinvente le langage audiovisuel plan après plan, nous rappelant à chaque cut les différents cadrages possibles et imaginables, avec un brio et un sérieux dont peu sont capables (on citera, parmi les rares équivalents, John Sturges, qui sut nous donner une leçon de mise en scène dans La Grande évasion, dont voici quelques photogrammes célèbres). Rayon qualités, nous avons dit les principales : un rythme sans faille et une réalisation aux petits oignons pour un de ces films sur le journalisme comme les Américains savent les faire et qui n'oublie pas d'envoyer quelques répliques à la tronche de cette enclume de Trump. Quoi d'autre ? Sinon que les acteurs sont comme toujours parfaitement dirigés. Hanks, à l'aise comme papa dans maman, joue littéralement en pantoufles. Et Streep Meryl déroule, file droit sur l'autoroute de l'acting sans toucher au volant, en piquant parfois un somme, sans jamais dévier de sa trajectoire, sans même se soucier du compteur qui défile pour notre plus grande satisfaction. Du velours.




Si je devais quand même relativiser ce panégyrique, et quitte à me faire du mal, car je ne rêve que de dérouler un tapis rouge à mon oncle Spielb', depuis Hollywood Boulevard direction mon propre cul en traversant la Manche, on pourrait peut-être quand même s'interroger sur ce grand art, cette facilité à enchaîner les valeurs de plans et à diriger son petit monde pour mieux placarder le spectateur consentant à son siège. Le vieux Steven a une telle maîtrise de son outil qu'il en oublie (depuis pas mal de temps déjà) de se surprendre lui-même et de laisser grincer, couiner, sa machine ultra-huilée. Tout cela file, comme sur du beurre, mais on aimerait presque que parfois le temps s'arrête, qu'une scène, tirée par les cheveux pour sortir du moule, vienne dévier un brin le film de sa course téléguidée. Alors, certes, tonton semble avoir réécrit quelques séquences avant la sortie du film, sous l'influence de l'affaire Weinstein et pour prendre position dans ce qui se veut un film clairement féministe. Bien. Mais c'est au point d'y aller à la truelle sur les dernières séquences. Au dialogue entre Ben Bradley (Hanks) et sa femme, où cette dernière lui ouvre les yeux quant au courage de Katharine Graham, succède celui entre Graham (M. Streep) et sa fille, à propos de sa prise de fonction difficile dans un monde patriarcal, puis la courte scène au tribunal où une stagiaire du gouvernement cire les pompes de la même Katharine G., juste avant la descente des marches du tribunal où Katharine Golden Graham est adulée par un défilé de jeunes filles béates d'admiration. En soi, bonne nouvelle, le film est bien de son temps, mais, sur la fin, c'est un poil lourdingue. A l'image, plus globalement, de l'ensemble de cette dernière partie du film, qui en fait un peu trop, à coups d'orchestre symphonique et de lumière diffuse, en contradiction avec le propos du personnage de Tom Hanks disant "Pas de triomphalisme !" en réaction au verdict de la cour.




On aurait pu espérer percevoir plus sensiblement les années écoulées entre le vol des documents classés "secret défense" et leur publication, les mois passés pour les journalistes du Times à lire et à recouper ces milliers de pages de rapports annonçant très tôt la défaite inéluctable de l'Oncle Sam, la tension et la pression subies par tous ces journalistes, ceux du Times puis ceux du Post, détenant des informations confidentielles, une véritable bombe à retardement pour le gouvernement soucieux de les récupérer. Sans parler du dilemme terrible auxquels font face Katharine Graham et son équipe. Bien sûr, les questions sont posées : la peur de faire couler le journal, de trahir la confiance des puissants (le personnage de McNamara n'est d'ailleurs pas assez exploité !), de finir en prison, de mettre en danger les soldats sur le terrain ou la sécurité nationale sur le territoire, etc. Mais ce choix cornélien, publier ou non les dossiers secrets du gouvernement sur le Vietnam, est un peu vite balayé (notamment pour ce qui concerne Ben Bradlee, soit Tom Hanks, presque trop sûr de lui) et réduit à la question (néanmoins fondamentale et passionnante) de la prise de pouvoir effective de Katharine Graham sur les financiers mâles qui essaient de la convaincre de se coucher. Perdre un peu de temps pour développer ces questions et cette tension était un risque, celui de gripper la mécanique si parfaitement rodée d'un film qui tourne tout seul et qui tourne bien, mais ce risque était à prendre. Allez, on n'en veut pas trop à tonton, qui a le mérite d'avoir fait le jour sur une affaire peu connue (contrairement à celle du Watergate, qu'elle annonce) et de l'avoir fait avec ce tour de main qu'on lui connaît.


Pentagon Papers de Steven Spielberg avec Meryl Streep, Tom Hanks, Alison Brie et Sarah Paulson (2018)

23 janvier 2018

3 Billboards : Les panneaux de la vengeance

Après In Bruges et Seven Psychopaths, il était encore possible de croire que Martin McDonagh avait du potentiel et qu'il parviendrait sans doute un jour à l'exploiter pleinement, à trouver la bonne formule, le juste équilibre, pour briller enfin aux yeux du grand public. Étant donné les très bons échos qui accompagnent la sortie de Three Billboards Outside Ebbing, Missouri, et les prix qui commencent à s'accumuler dans son sillage, on pouvait penser que c'était sans doute celui-ci, le film de la confirmation tant espéré pour le cinéaste britannique. Hélas, on avait tout faux ! 3 Billboards confirme au contraire les travers déjà connus, les capacités limitées et même l'orgueil déplacé d'un réalisateur pour lequel la balance penche désormais très nettement du mauvais côté. A tel point que l'on se demande à présent si on ne s'était pas trompé depuis le début. Rappelez-vous...




Lors de la découverte d'In Bruges (réintitulé quant à lui Bons Baisers de Bruges, Martin McDonagh n'étant jamais gâté par les versions françaises de ses titres), il y avait l'effet de surprise et le plaisir, toujours très appréciable, de tomber par hasard sur un film sympathique dont on attendait strictement rien, voire que l'on lançait avec un brin de méfiance. Un simili Tarantino, mêlant les gangsters et l'humour, les coups de feu aux répliques drôlatiques, on en a vu passer quelques-uns, et on en méprise presque autant. Mais In Bruges parvenait joliment à se détacher de cette lourde association, à trouver une vraie originalité. L'humour souvent absurde et le ton assez singulier du film étaient ainsi parvenus à nous charmer. Les personnages principaux étaient rendus attachants par d'excellents acteurs, formant un casting original : Colin Farrell, Brendan Gleeson et Ralph Fiennes, très cools, avaient l'air de s'amuser aussi, heureux d'être là, inspirés par un scénario étonnant. En bref, In Bruges était une bonne petite surprise qui nous emplissait de sympathie et d'espoir à l'égard de Martin McDonagh. On ignorait alors que l'on venait déjà de voir son meilleur film !




On avait en effet pas mal déchanté devant Seven Psychopaths et sa ribambelle d'acteurs encore plus impressionnante, jugez du peu : Christopher Walken, Colin Farrell, Sam Rockwell, Woody Harrelson, Tom Waits et, à des fins purement décoratives, Olga Kurylenko et Abbie Cornish (Martin McDonagh ayant un goût prononcé pour les très jolies filles, qu'il place généralement dans les bras d'hommes bien plus âgés...). Tous venaient faire leurs petits numéros avec plus ou moins de talent dans un salmigondis supportable mais fonctionnant beaucoup moins bien avec, toujours, ce mélange de genres et de registres cher à McDonagh. C'était clairement raté mais il y avait tout de même là-dedans une originalité et une ambition méta qui ne donnaient pas envie de tomber sur le film et son auteur à bras raccourcis, mais plutôt de rester bienveillant à son endroit, de saluer l'essai manqué en espérant qu'il réussisse au prochain coup. Déjà couronné aux Golden Globes, quasi unanimement salué par la critique et bien parti pour rafler quelques Oscars, 3 Billboards donnait des raisons d'y croire. Malgré 10 ans d'expérience en tant que blogueur ciné derrière moi, avec toutes les désillusions et les déceptions qui vont avec, je suis encore naïf...




Cette fois-ci, Martin McDonagh s'aventure du côté du mélo, du drame familial, ce qui explique peut-être ce succès plus large. Il nous narre le désir de justice d'une mère (Frances McDormand), très remontée contre une police qu'elle juge inefficace après le viol et le meurtre de sa fille, toujours irrésolu. Elle tente donc de secouer son petit monde en affichant trois panneaux gigantesques à la sortie de la ville, qui attirent les médias et apostrophent directement le shérif, campé par un Woody Harrelson atteint d'une maladie incurable. Martin McDonagh nous sert sa petite recette habituelle mêlant le sérieux à l'humour à travers des situations absurdes et quelques répliques bien senties, le tout servi par des acteurs de talent dans la peau de personnages haut en couleurs (empruntant même aux frères Coen leur actrice fétiche, Frances McDormand, lui que l'on plaçait déjà naturellement dans leur voisinage cinématographique).




En situant son film dans le sud des États-Unis, Martin McDonagh en profite pour égratigner, très gentiment, l'Amérique, son racisme, son homophobie et la débilité profonde de certains de ses habitants. Dans ce domaine-là, il réussit plutôt bien et son film s'avère plus d'une fois amusant. Remarquons tout de même que tout cela reste très inoffensif et qu'il filme avec empathie son flic raciste et ultra violent en quête de rédemption. McDonagh est nettement moins à l'aise quand il s'agit de nous faire croire en la détresse de son personnage principal, pourtant solidement campé par une Frances McDormand irréprochable. Il nous livre ainsi un flashback totalement inutile et d'une lourdeur inouïe, nous retraçant le dernier échange de la mère avec sa fille, avant que celle-ci ne soit retrouvée morte : se disputant pour une histoire de clés de bagnole que la maman refuse de lui octroyer, la gamine finit par gueuler "Eh ben j'espère que je vais me faire violer et que tu seras contente !", et la mère de répondre "Ouais c'est ça, fais-toi violer !"... Quelle finesse.




McDonagh chausse régulièrement ses plus gros sabots pour essayer de nous émouvoir et choisit de rompre parfois très brutalement le ton de son film, quitte à ce que cela paraisse bien artificiel. Lors d'une scène d'interrogatoire a priori légère et humoristique, le chef de la police joué par Woody Harrelson, après avoir débité des dialogues plutôt marrants, se met ainsi à tousser du sang au visage de Frances McDormand, pour mieux nous rappeler qu'il n'en a plus pour très longtemps. Il n'y a rien à faire, ça ne fonctionne pas. On a l'impression que le réalisateur nous prend pour de très jeunes enfants, encore capables de passer du rire aux larmes dans la seconde.




Trop désireux de nous surprendre coûte que coûte, Martin McDonagh a écrit un scénario bancal dont les péripéties successives apparaissent bien trop grossières. Nous ne croyons pas en ces personnages, pour la plupart égoïstes et peu aimables, ni en leurs revirements successifs. Celui joué par Sam Rockwell, plutôt bon dans un rôle ambivalent, cristallise bien ce problème : comment croire en ce flic totalement crétin qui découvre d'un seul coup qu'il peut être un peu moins con à la lecture des recommandations posthumes du shérif ? Et comment rire aux facéties de cet énergumène d'une connerie abyssale que McDonagh filme presque en héros ? Tantôt tout juste drôle, tantôt pleinement haïssable, on finit par se moquer d'un personnage si peu crédible, malgré tous les efforts d'un acteur doué auquel l'Oscar tend les bras.




Côté mise en scène, Martin McDonagh ne fait pas non plus dans la dentelle... Quand il se lâche et nous sort un plan séquence en caméra portée où il suit ce con de flic emporté par sa colère et son goût irrésistible pour la violence, le tout accompagné par les envolées vocales de Jim James poussées à plein volume, on est presque mal à l'aise et on a envie de dire au réalisateur "Mec, relax, ça pèse des tonnes tout ça...". Pour le reste, le cinéaste britannique ne prend aucun risque et filme ma foi très platement, sans réelle inspiration, sans aucune fulgurance (à moins que l'on nomme ainsi l'apparition, hideuse, de la biche numérique). Si la vision de ce film n'est pas une souffrance et qu'elle reste passablement divertissante, elle vient saper tous les espoirs jadis placés en Martin McDonagh, dont on connaît désormais bien la formule et ses limites. On retrouve dans 3 Billboards les (petites) qualités et les (gros) défauts habituels du réalisateur, définitivement plus doué dans l'humour et qui devrait peut-être s'y cantonner. Ce serait encore un sacré hold-up si ce film-là remportait les Oscars et compagnie. Un de plus, me direz-vous. 


3 Billboards : Les panneaux de la vengeance de Martin McDonagh avec Frances McDormand, Sam Rockwell et Woody Harrelson (2018)

20 janvier 2018

Moonlight

J'ai voulu profiter du festival Télérama pour revoir La La Land avec un pote dealer sorti de sa banlieue difficile mais on s'est trompé de salle pour tomber sur Moonlight de Barry Jenkins. En voyant la première scène, on s'est dit "cool, un film de gangsta dealer, c'est carrément pour nous !" Le film est assez beau mais mon pote était un peu gêné : surement qu'il s'identifiait un peu trop au personnage gay et peut-être qu'il découvrait enfin une nouvelle part de sa sexualité... Bref. Il a passé la séance à vendre son shit dans la salle et à répondre au téléphone. Il a saoulé tout le monde mais il a fini par amasser en beau petit pactole et en sortira peut-être un peu plus ouvert. C'était en tout cas une très belle expérience de cinéma vécue à ses côtés. J'ai ainsi pu cocher un nouvel Oscar du Meilleur Film à mon tableau de chasse, il ne m'en reste plus que 85 à voir.




Le film de Barry Jenkins est construit en trois parties, comme toute dissertation d'un élève sérieux et appliqué. Chacune d'elle est consacrée à un période-clé de la vie du personnage principal : l'enfance, l'adolescence et l'âge adulte (cf. l'affiche, qui parvient à fondre les tronches successives du personnage aux trois stades de sa vie pour un résultat véritablement bluffant). Enfant et ado, le pauvre Chiron est constamment humilié par ses camarades et n'est pas beaucoup plus heureux à la maison puisque sa mère, qui l'élève seule, est une véritable toxico. Le sympathique dealer du coin (incarné par le charismatique Mahershala Ali) finit donc par prendre le garçon sous son aile et lui propose un refuge chez lui, auprès de sa délicate compagne (Janaelle Monàe). Bien que les épisodes de violence subis par le garçon soient trop attendus, le cinéaste a le mérite de nous montrer tout ça sans en faire trop, sans tomber dans le pathos, en nous livrant un film assez silencieux, au rythme lent, qui épouse toujours le point de vue de son personnage auquel il colle aux basques.




Malheureusement, c'est là aussi la grosse limite du film. Barry Jenkins semble obnubilé par la retenue, la distance, et tout cela paraît finalement assez superficiel. A force de nous montrer un jeune homme qui tâtonne, qui s'ignore, qui chasse sa réelle personnalité et ne s'accepte pas tel qu'il est, Moonlight fait de même et, si Barry Jenkins fait aussi preuve d'une certaine finesse, son film ne touche jamais autant qu'il devrait, condamnée à une pudeur trop stricte, à une sobriété trop affichée. C'est dommage, car Moonlight dégage une certaine sincérité, voire une simplicité, tout à son honneur, et nous aurions aimé nous emballer davantage. Les acteurs sont tous excellents (même si Naomie Harris, la maman, est rude à supporter, ce qui est sûrement dû à son personnage), à commencer par ceux qui incarnent successivement Chiron. Barry Jenkins a aussi un vrai talent pour filmer les couleurs, la lumière et l'ambiance de la nuit en Floride. C'est surtout cela que l'on retiendra de Moonlight, qui porte finalement bien son nom.


Moonlight de Barry Jenkins avec Alex R. Hbbert, Ashton Sanders, Trevante Rhodes et Mahershala Ali (2016)

16 janvier 2018

Lucky

Lucky est le tout premier long métrage que réalise John Carroll Lynch, un acteur dont vous connaissez forcément la grosse tronche puisqu'il incarne le fameux tueur du Zodiac chez David Fincher (spoiler). C'est un abonné des seconds rôles, nous l'avons également aperçu chez Marty Scorsese dans Shutter Island (il prêtait ses traits, ou plutôt le sommet de sa caboche, à l'île elle-même), Clint Eastwood pour Gran Torino (il était la célèbre bagnole), Woo pour Volte Face, Bill Friedkin pour Bug, mais aussi dans Crazy, Stupid, Love, Hesher, Paul, Fargo et chez ma cousine pas plus tard que le week-end dernier pour tirer les rois. En bref, sans être véritablement connu, il nous est très familier. On se souvient facilement de lui parce qu'il mesure environ 2 mètres de pied en cap et le tiers de cette vaste étendue est composé de sa gigantesque tronche en forme de ballon de rugby gonflé à bloc. John Carroll Lynch a une longue expérience derrière lui, acquise auprès de prestigieux cinéastes, et c'est fort de celle-ci et d'un carnet d'adresses bien garni qu'il a pu passer derrière la caméra (il a pour cela dû se baisser, ce qui lui a valu un sacré mal de dos) et obtenir la participation des plus grands. Car avant d'être le premier film de John Carroll Lynch (aucun lien de parenté avec David Lynch bien que celui-ci apparaisse ici), Lucky est d'abord la dernière apparition du légendaire et regretté Harry Dean Stanton.




John Carroll Lynch et les scénaristes qui ont écrit Lucky doivent être des fans véritablement amoureux du grand Harry Dean Stanton parce qu'ils lui ont taillé un film sur mesure. Une œuvre entièrement conçue pour sa vedette, ça n'est finalement pas si fréquent que ça. L'acteur porte ce film sur ses frêles épaules, il en est la grande attraction, tout tourne autour de lui et de son personnage qui doit faire face à la fin de sa vie. Lucky apparaît ainsi comme une jolie porte de sortie pour un acteur qui aura marqué, de par son allure unique, sa présence fascinante et son charisme si singulier, le meilleur du cinéma américain depuis la fin des années 60. Nous assistons au quotidien de ce vieil homme solitaire de 90 ans, aux habitudes bien huilées, ritualisées, et à la personnalité appréciée. Sans toutefois atteindre ce niveau, nous pensons un peu au Paterson de Jim Jarmusch devant l'espèce de poésie du quotidien que semble rechercher John Caroll Lynch et qu'il parvient à toucher du doigt à plus d'une reprise. Nous suivons Harry Dean Stanton dans ses journées : d'une démarche de cowboy tranquille, il amène sa silhouette longiligne dans un diner où il a sa place attitrée, dans une supérette dont il connaît bien la tenancière latina, dans son canapé d'où il suit un jeu télévisé et téléphone à un mystérieux et vieil ami, puis dans un bar où il retrouve sa bande, à commencer par un David Lynch très affecté par la disparition de sa tortue terrestre bicentenaire, nommée Président Roosevelt. Un rendez-vous chez le toubib suite à une chute soudaine lui fait prendre conscience de sa mort prochaine et inéluctable...




Le film fait sa vie tranquillement au même rythme que Lucky (le sobriquet du personnage campé par Harry Dean Stanton), il est joliment rythmé par les mélodies à l'harmonica jouées par l'acteur. Les diverses rencontres que fait Lucky nous offrent des moments plus ou moins savoureux, qu'ils soient musicaux, dialogués, teintés d'humour ou chargés d'émotions. On retient tout particulièrement cet échange avec un vétéran de la Deuxième Guerre Mondiale joué par Tom Skerritt (c'est d'ailleurs la première fois, depuis Alien, que les deux acteurs sont réunis à l'écran) et cet autre passage poignant accompagné par la sublime chanson de Will Oldham, "I See a Darkness", interprétée par Johnny Cash. Certains dialogues, s'ils étaient traduits en français, passeraient pour de très vilaines élucubrations dignes d'ados découvrant le monde. Mais, dans la bouche de tels acteurs, et prononcés avec un tel talent, ils réussissent à passer pour des réflexions philosophiques assez profondes et justes sur la mort et la vie en général. C'est simple mais ça fonctionne. Le film fait mouche lorsque Harry Dean Stanton énonce calmement un monologue existentiel face à ses amis du bar, incrédules devant la nouvelle lucidité de leur mascotte. Il nous émeut aussi lors de sa conclusion, quand l'acteur star, après avoir contemplé un grand cactus qui lui ressemble, cabossé, abîmé et que l'on imagine au moins aussi vieux que lui, adresse un ultime regard caméra doublé d'un beau sourire à nous autres spectateurs, forcément touchés de le voir partir ainsi. En somme, ce joli et modeste petit film est un hommage sincère à un acteur adoré des cinéphiles, qui nous manquera beaucoup. 




Lucky de John Carroll Lynch avec Harry Dean Stanton, David Lynch, Tom Skerritt et Beth Grant (2017)

13 janvier 2018

The Naked Kiss

The Naked Kiss, incompréhensiblement retitré Police Spéciale en France, frappe d'emblée. Dès les premiers plans, le spectateur se prend des beignes, et c'est l'héroïne du film, Kelly (Constance Towers) qui les lui file. Enfin une affiche de cinéma qui mériterait cette sempiternelle accroche : "Le film coup de poing !" (je n'ai jamais pigé pourquoi tant de de distributeurs et de critiques font de la pub pour ce film, Coup de poing... passons). Kelly passe d'ailleurs une bonne partie du reste du film à distribuer les mandales, et tout le monde y passe ou presque, de son mac, un salaud qui lui doit de l'argent et lui a rasé le crâne, à Cathy, la mère maquerelle du patelin où elle atterrit trois ans plus tard, et jusqu'à son quasi-futur-mari. Ex-prostituée en quête de rémission, trouvant son bonheur dans un centre médical et éducatif d'aide aux enfants handicapés, Kelly ne se laisse pas faire, et tabasse si besoin tout ce qui la menace, menace d'autres femmes ou menace les fillettes dont elle s'occupe. La scène d'introduction pose donc le personnage sans détour et sans préambule, avec une force folle. Kelly y roue son proxénète de coups de godasses, perd sa perruque, récupère son argent puis se recoiffe, se recompose un visage, se réinvente, devant un miroir, le temps du générique.




Film féministe, The Naked Kiss montre la lutte d'une femme pour s'émanciper du joug masculin et du poids du regard de la société patriarcale sur les prostituées déclassées. Parfois foutraque, semblant maladroit, surtout dans sa première partie, avec ce montage en forme de sauts de cabri dans un récit hyper-brut et sans transitions, le film trouve tout de même son rythme et dégage rapidement une puissance pas banale, malgré quelques ficelles dirons-nous épaisses (la longue scène où les enfants chantent avec Kelly, que j'aime beaucoup mais qui peut peser, ou le finale devant la prison). Des scènes plus particulièrement maîtrisées surgissent et marquent, comme ces plans où Kelly est muselée à l'image par l'ombre d'un barreau de sa cellule alors qu'elle tente d'interpeller une enfant victime de viol. L'espèce de brutalité rageuse du cinéaste, trouvant un écho dans le personnage si charismatique incarné par la puissante Constance Towers, emporte le tout.




On pourrait aussi s'interroger sur les fantômes d'un film dont l'héroïne apparaît crâne rasé, qui se bat pour aider des enfants handicapés et mettre au jour ce que la bonne société fortunée, ici incarnée par un parvenu pédophile, se permet dans l'omerta générale, quand son auteur, Samuel Fuller, fait partie de ceux qui ont filmé la libération des camps de concentration et d'extermination nazis. Quoi qu'il en soit, reste un film réalisé en 1964 qui laisse aux femmes le soin d'empoigner leur destin, dont l'héroïne ne cède pas longtemps au charme d'un mariage avantageux ayant tout du pacte faustien (très belle scène où Grant diffuse à Kelly un film de ses vacances à Venise pour transformer son sofa en gondole et l'embarquer dans une idylle chimérique). The Naked Kiss remet en cause les codes (Kelly ne peut pas digérer que Grant la qualifie "d'anormale") et les silences d'une société oppressive, et remet un peu de la marge (la femme marquée, les enfants handicapés devenus, sous la garde de cette dernière, une bande de pirates) au centre, avec cette poigne caractéristique de son auteur.


The Naked Kiss de Samuel Fuller avec Constance Towers, Michael Dante, Anthony Eisler et Virginia Grey (1964)

9 janvier 2018

Brawl in Cell Block 99

C'est peu de dire que l'on attendait avec impatience le nouveau film de S. Craig Zahler, lui qui avait déjà laissé entrevoir de si belles et précieuses qualités dans son premier long-métrage, le western horrifique Bone Tomahawk. Le cinéaste, dont l'ambition n'est visiblement pas de plaire à tout le monde, persévère dans le cinéma de genre : il signe avec Brawl in Cell Block 99 un film de prison particulièrement violent et âpre, en s'affirmant même encore davantage dans la série b (rien de péjoratif ici), louchant du côté du cinéma d'exploitation des années 70 et donnant presque à son dernier bébé des allures de film "grindhouse" pleinement assumées. Brawl in Cell Block 99 nous propose d'assister à la descente aux enfers d'un personnage impressionnant et impassible campé par un Vince Vaughn que l'on avait tout simplement jamais vu comme ça. L'acteur, capable d'évoluer dans tous les registres, incarne ici Bradley Thomas, un grand costaud au crâne rasé et tatoué d'un énorme crucifix, fier d'arborer un drapeau américain devant sa porte.





Si vous comptez voir le film, vous pouvez peut-être zapper ce paragraphe, mon bref résumé de l'intrigue. S. Craig Zahler prend encore une fois son temps pour développer son scénario et dévoiler ses cartes ; j'ai découvert le film en n'en sachant rien et c'était d'autant plus appréciable ! Première scène : Bradley Thomas (Vince Vaughn donc) se fait licencier puis apprend, en rentrant chez lui, que sa femme (Charisma Carpenter) voit quelqu'un d'autre. Malgré cela, le couple décide de se donner une deuxième chance en essayant de nouveau d'avoir un enfant, tandis que Bradley gagnera sa vie en transportant de la drogue pour son pote Gil (Marc Blucas). 18 mois plus tard : Bradley est devenu un homme de confiance pour transférer la came et vit dans une belle et grande maison avec sa femme qui est à 3 mois d'accoucher. Hélas, suite à un transfert de drogue qui a mal tourné (excellent passage à la tension palpable), il se retrouve en prison moyenne sécurité (vous saisirez la nuance...). Une fois incarcéré, un mystérieux visiteur (Udo Kier) apprend à Bradley que sa femme est menacée et celui-ci n'a d'autre choix que de provoquer son transfert en prison haute sécurité pour mettre la main sur un autre détenu afin de sauver sa famille.





Âmes sensibles, s'abstenir ! Le nouveau film de Craig S. Zahler est particulièrement tendu, proposant même quelques éclats visuels d'une violence sans concession dans sa dernière partie, tout à fait à l'image de son précédent long métrage, Bone Tomahawk, qui, après une lente et longue construction, nous proposait une conclusion brutale et gore. Ces images choc, ces détails sordides, participent ici à l'espère d'humour très particulier du film, présent tout le long. Dès les premières minutes, une tension sourde suinte de l'écran, parfaitement véhiculée par le colosse Vince Vaughn qui met ici toute sa carrure (il mesure près de 2 mètres et là, ça se voit !), sa présence physique, au profit d'un personnage calme, à la rage contenue, mais que l'on sent susceptible d'exploser à tout moment. A l'image, S. Craig Zahler choisit de donner un teint bleu-gris à ses scènes d'extérieur de jour, un choix a priori discutable mais efficace puisque l'on a d'emblée une sensation d'enfermement, augurant de l'avenir tout tracé du personnage principal. On suit Vince Vaughn de très près et quand Zahler le filme de dos, on repense inévitablement à Mads Mikkelsen dans l'excellent deuxième volet de la trilogie Pusher de Nicolas Winding Refn, dans lequel l'acteur danois avait également la boule à zéro avec un tatouage, "RESPECT", plutôt ironique là aussi, gravé à l'arrière du crâne. Clin d’œil volontaire ou non, on ne peut pas trop l'affirmer, une chose est sûre : les deux films déploient une intensité similaire et ne dévient jamais de leur sombre ligne, dressant le destin d'un homme irrémédiablement poussé dans les ténèbres (avec une issue bien plus heureuse chez NWR).





L'ambiance à couper au couteau de Brawl in Cell Block 99 est donc particulièrement lourde et réussie. S. Craig Zahler atteste des mêmes qualités que dans l'excellent Bone Tomahawk. Il y a là un talent rare pour faire exister des personnages, pour écrire des dialogues soignés (je pense notamment à l'interrogation policière avant la première incarcération, avec nombre de répliques bien trouvées, parfois même trop écrites et préparées), pour prendre son temps à développer et construire patiemment son film afin de mieux préparer aux scènes marquantes. Le réalisateur gère en effet parfaitement ses temps forts et ses moments plus tranquilles. Il se révèle un cinéaste d'action hors pair, filmant étonnamment bien les bagarres, à des années lumière du pénible surdécoupage en vogue dans la plupart des productions actuelles. Chez lui, la violence est sèche, brutale et expéditive. Ces scènes, toujours très lisibles, diffusent une adrénaline contagieuse et nous cramponnent à nos fauteuils. Vince Vaughn, très intimidant, y est d'une efficacité redoutable. On ne sait pas s'il a fallu beaucoup d'entraînement à l'acteur mais le résultat à l'écran est bluffant, fluide et naturel. On a mal pour ceux qui croisent sa route, les bruitages de membres fracturés sont d'ailleurs éprouvants (on se souvient qu'un soin particulier avait également été apporté à la bande son glaçante de Bone Tomahawk). Notons aussi que le casting nous propose quelques agréables surprises, avec deux tronches bien connues que l'on est contents de revoir : Don Johnson, parfait en directeur de prison à poigne, le cigare au bec, et le revenant Udo Kier, glacial dans un rôle indiqué au générique comme celui du "placid man" qui lui va évidemment comme un gant.





Dès lors que Vince Vaughn met les pieds dans sa première prison, nous nous sentons coincés avec lui pour sept longues années de taule. A travers quelques petits détails bien choisis, Zahler semble nous décrire de façon réaliste l'univers carcéral jusqu'à ce que son film prenne une tournure "bis" plus franche quand le personnage débarque à Redleaf, la prison haute sécurité réservée aux plus dangereux détenus. Le film, qui se tenait jusque-là très bien, délaisse alors un peu en cohérence (nous avons un peu plus de mal à y croire) ce qu'il gagne en termes de sensations fortes. En quelque sorte, Zahler paraît abandonner le réalisme et l'ambiance pour l'action et l'effroi, insistant sur le calvaire de son personnage et montant la violence de quelques crans. Brawl in Cell Block 99 s'effiloche encore un chouïa dans sa conclusion, quand bien même celle-ci nous scotche encore plus à notre fauteuil, à l'image de Bone Tomahawk, qui faiblissait quelque peu sur sa fin. Il est d'ailleurs amusant de constater à quel point les deux films se ressemblent, nous proposent un parcours similaire, sans pour autant donner l'impression de se répéter.





Au bout du compte, même si le film a de menus défauts et s'effrite quelque peu dans son dernier tiers, on ne peut que saluer de nouveau le travail d'orfèvre de S. Craig Zahler, qui nous a une fois de plus mis au tapis et confirme tous les espoirs placés en lui. Nul doute que l'on tient là l'un des films les plus terribles de l'année passée, "terrible" dans tous les sens du terme : on en ressort assez secoué, sous le choc, chancelant. L'artiste multi-facettes qu'est Zahler (il a écrit quelques polars, dont certains sont parus chez Gallmeister, et il est un musicien confirmé qui a composé lui-même les excellents morceaux qui constituent la BO du film) est actuellement en train de finir de mettre en boîte son prochain film, Dragged Across Concrete, dont il a bien sûr signé le scénario. Un nouveau thriller où Vince Vaughn partagera l'affiche avec nul autre que Mel Gibson. Connaissant le potentiel colérique de la star sur le retour, on a vraiment HÂTE de voir le résultat ! En attendant, S. Craig Zahler entre définitivement dans mon panthéon personnel. Il l'ignore mais il a un pied-à-terre assuré dans un joli coin du Sud de la France...


Brawl in Cell Block 99 de S. Craig Zahler avec Vince Vaughn, Charisma Carpenter, Don Johnson, Udo Kier et Marc Blucas (2017)

7 janvier 2018

Jumanji : Bienvenue dans la jungle

Un vrai cinéphile ne regarde pas souvent les bandes-annonces, car il sait qu'elles sont le plus souvent trompeuses (dans le bon sens comme dans l'autre), gâchent généralement le plaisir de la découverte en résumant le film de A à Z, et ne sont pour tout dire, par les temps qui courent, qu'un ramassis de merde. Mais parfois le vrai cinéphile ne peut pas se retenir, est incapable de s'en empêcher. Comment résister à l'envie de se faire le trailer de Yumanyi 2 aka Yumanyi : Bienvenue dans la jungle, quand on tient le premier du nom pour un chef-d’œuvre du jeu de plateau à l'allemande ? Donc le vrai cinéphile regarde cette bande-annonce. Et le même vrai cinéphile pleure une fois qu'il l'a regardée, pendant des heures, en position du fœtus, par terre, avec une photo ou une statuette de Robbie Williams serrée contre le cœur.


Jumanji : Bienvenue dans la jungle de Jake Kasdan avec The Rock, Jack Black et Kevin Hart (2017)

5 janvier 2018

Tangerine

Alors que The Florida Project vient de sortir sur nos écrans, accompagné d'une très bonne presse, il était temps de s'intéresser au précédent long métrage du cinéaste américain Sean Baker : Tangerine. Réalisé en 2015 et couronné d'un prix au festival de Deauville la même année, Tangerine nous narre les mésaventures de deux amies prostituées transgenres lors d'une journée de Noël particulièrement mouvementée dans les longues rues ensoleillées de Los Angeles. Sin-Dee Rella (Kitana Kiki Rodriguez) vient de sortir d'un mois passé en taule et retrouve son amie Alexandra (Mya Taylor). Celle-ci lui apprend accidentellement que son petit-ami, le proxénète Chester, l'a trompée avec une autre pendant son absence. Remontée comme une pendule, Sin-Dee décide alors de mettre la main sur la coupable et de régler ses comptes avec Chester.





Le style du film pourra peut-être en rebuter certains d'entrée de jeu. Sean Baker installe immédiatement un rythme soutenu et filme au plus près de ses personnages, avec une caméra très mobile embarquée dans les rues de Los Angeles à l'allure de ses personnages. Tangerine a la particularité d'avoir été tourné à l'aide de trois iPhone 5s, c'est d'ailleurs surtout pour cette raison que l'on parlait du film à sa sortie. Pourtant, Sean Baker dépasse totalement cette sorte de pari technique, qui donne en outre un résultat très intéressant à l'écran. Contrairement à ce que l'on aurait pu craindre, sa mise en scène est très fluide et ne tombe jamais dans les affres d'une réalisation désireuse de développer une tension en multipliant les mouvements inutiles, saccadés et tremblotants. On pourrait d'ailleurs pratiquement ignorer que le film a été tourné avec des iPhones, quand bien même cela donne à Tangerine une couleur et une lumière assez uniques.





Et peu importe le matériel utilisé tant que le regard porté sur les personnages est si juste. Ce qui séduit dans Tangerine est en effet la façon qu'a Sean Baker de nous montrer ces deux prostituées : leur belle et véritable amitié, leurs émotions en dents de scie et leur environnement un brin craignos... A ce propos, rares sont les films qui nous donnent autant l'impression d'être plongé dans la réalité de la ville de Los Angeles et d'avoir bel et bien arpenté ses rues en long et en large. On est frappé par l'authenticité et la fraîcheur qui se dégagent de cette œuvre vierge de toute condescendance et de complaisance mal placées. Sean Baker filme à la bonne hauteur, à la bonne distance, et ne juge à aucun moment ses personnages, incarnés par des acteurs étonnants. Sa mise en scène et sa posture rappellent en cela celles adoptées par Nicolas Winding Refn quand il nous immergeait en plein Copenhague interlope dans sa brillante trilogie Pusher.





Nous suivons également la journée d'un conducteur de taxi arménien, sincèrement épris de l'une des prostituées, et cet homme, si humain et crédible dans son errance sexuelle et ses déboires familiaux, nous est rendu presque attachant. Le film de Baker, dont les 88 petites minutes passent à toute vitesse, atteint son apogée dans sa conclusion, lorsque tous les personnages se retrouvent au Donut Time, le repaire du proxénète. Là encore, le cinéaste a le talent de ne pas en faire trop, de rester dans cet équilibre précieux jusqu'au bout, avec un humour très appréciable. On ressort de là assez touché par cette histoire, en ayant hâte de découvrir le film suivant de Sean Baker, nouveau nom à suivre du cinéma indé américain. 


Tangerine de Sean Baker avec Kitana Kiki Rodriguez, Mya Taylor, James Ransone, Mickey O'Hagan  et Karren Karagulian (2015)