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5 août 2018

The Mountain Between Us

Il y a deux catégories de films. Ceux dont le titre est, à un moment donné, prononcé, dans le film, par un personnage, et ceux dont ce n'est pas le cas. Sur la première catégorie il y a beaucoup à dire. Car c'est un choix périlleux de la part d'un scénariste que de faire dire le titre qu'il a choisi pour son œuvre à l'un des acteurs au casting, comme pour le justifier dans le récit, par un dialogue providentiel. Parfois, tout se passe bien. On peut penser à Sauvez Willy ou Il faut sauver le soldat Ryan, dans lesquels le titre devait absolument être prononcé in extenso pour lancer l'action. Pensez aussi à ces films comme Ben-Hur, Forrest Gump, Alien 3 ou Habemus Papam dont le titre, étant le patronyme du personnage, est obligatoirement répété à plusieurs reprises sans que le spectateur s'en offusque vraiment. Mais dans la plupart des cas, citer le titre du film dans une réplique est une calamité, et un réalisateur qui se laisse aller à ça peut retourner ses fans contre lui-même. Exemple canonique du titre cité dans un dialogue foireux, le fameux Je vais bien ne t'en fais pas. Dans ce film de Philippe Lioret, le spectateur comprend enfin de quoi il retourne quand le père de famille Kad Merad dit à sa propre fille éplorée, interprétée par Mélanie Laurent, qui s'inquiète de ce que devient son frère disparu, cette phrase fatidique, sous-entendant que de son côté ça roule. Là, typiquement, le spectateur a la subite envie de tout annihiler autour de lui.





Et puis il y a la règle qui veut qu'un film dont le titre est prononcé dans une scène qui se veut le climax est, le plus souvent, un film inique, surtout quand ce moment survient dans les dernières minutes du métrage, comme pour justifier tout ce qui vient de précéder. Cas critique : le titre franglais Tout va bien ! The Kids are all right de Lisa Cholodenko, qui donne lieu en prime à une réplique hideuse... Pire, ces scénaristes qui essaient de refiler un peu de profondeur à leur étron de mots et de papier par un titre hallucinant déballé dans la dernière seconde pré-générique par un acteur qui bafouille faute d'y comprendre quoi que ce soit. C'est le cas notamment de Quantum of Solace, réplique-titre dont Daniel Craig bouffe la moitié des syllabes, impatient que le générique de fin daigne l'interrompre, ne sachant pas de quoi il s'agit, et qui ne vient que jeter un voile d'ombre et de confusion sur l'ensemble du récit, jusqu'alors limpide et clair comme de l'eau de roche car très con. Il y a des exceptions à la règle. Songez à Call Me By Your Name, dont le scénario est une resucée mot pour mot de celui de Philippe Lioret. Plus parlant encore, John Hammond clamant : "Bienvenue à Jurassik Parc !", fier comme Artaban de son parc d'attraction et niant en bloc le fiasco qui vient de coûter la vie à pas mal de monde, juste avant que ne retentissent les accords majeurs de sieur John Williams sur le générique final...





Il y a aussi cette catégorie intermédiaire des films dont le titre est presque prononcé, à un synonyme prêt, par exemple Rester vertical qui se termine sur les mots "Il faut rester debout, droit comme un putain de i, raide mort", ou encore Les Petits mouchoirs, quand Benoît Magimel, ému par l'accident atroce qui vient de couper Jean Dujardin en deux, demande à François Cluzet : "T'aurais pas un petit choirmou ?" Sans oublier Welcome de Philippe Lioret (toujours lui...) dans lequel on entend à un moment Vincent Lindon dire aux flics qui viennent arrêter le jeune réfugié qu'il avait pris sous son aile : "Bienvenue". Et puis il y a l'autre grande catégorie, celle des films dont le titre n'est jamais dit à l'écran, en général parce qu'il ne peut pas l'être. Exemples terribles : X-Men : l'affrontement final ou encore Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal. Mais sur cette deuxième catégorie, il n'y a pratiquement rien à dire. Et malheureusement pour cet article, The Mountain Between Us en fait partie.





En effet on s'imagine mal Idris Elba hurlant à Kate Winslet qu'ils vont avoir du mal à copuler à cause de cette mountain between them. Oui car le film ne parle pas du tout des Rocheuses, qui sont pourtant bien des mountains between US(of A). Titre non prononcé à l'écran, et Dieu merci, mais trompeur, donc tout de même coupable. Rappel des faits : les deux individus sus-nommés montent à bord d'un vieux coucou pour échapper à la grève de la SNCF et se rendre depuis leur Colorado natal jusqu'à Saint-Brevin-Les-Pins. Le pilote est un vieux briscard incarné par Beau Bridges, qui se vante d'avoir fait le Vietnam et de connaître les hélicos comme sa poche. Pas de bol, il est aux commandes d'un avion, qui part tout droit se crasher dans les Landes. Et là trêve de plaisanteries, car l'AVC que subit le pilote derrière le manche de son cercueil volant, ultra bien joué par l'acteur Beau Bridges, n'est pas seulement joué. Le comédien est resté sur le carreau. La star était tellement dans le rôle que la crise qu'il simulait, lâchant le manche pour se broyer le bras gauche, la bave aux lèvres, s'est transformée en véritable attaque foudroyante. Paix à son âme.





Ne restent donc, paumés de part et d'autre d'une montagne, que les deux cons de passagers. Mais ce n'est pas between them que l'essentiel va se tramer, puisque les deux personnages centraux de la deuxième partie du film ne seront autres qu'un chien et un cougar (pas Kate Winslet). Seul legs de feu le pilote du biplan, un chien surnommé "Dog" va tirer ces deux humains sans reliefs de toutes les embûches qui accompagnent la descente en rappel des volcans d'Auvergne par mauvais temps. C'est ce chien qui va dénicher la cabane où Idris Elba et Kate Winslet pourront se défoncer peinards. C'est aussi lui qui enjambe d'un petit bond facile ce piège à ours dans lequel Idris Elba, qui le suivait avec une confiance aveugle, saute à pieds joints. Et finalement c'est grâce à lui que les deux humanoïdes en présence pourront échapper à un félin de 800kg pour retrouver la civilisation et finir leurs jours ensemble.





Car l'épisode peut-être le plus fameux reste celui où "Dog", sagement couché aux pieds d'une Winslet éclopée dans la carcasse du petit planeur, entendant au loin le rugissement suspect d'un cougar affamé, a la présence d'esprit d'indiquer à son nouveau pote animal le lieu où se caler l'estomac en aboyant trois fois avant de tailler la route à travers bois dans la direction opposée, la queue battant ses flancs, sans omettre de laisser à Kate Winslet un angle de vue imprenable sur son pourtour anal impeccable pour ultime souvenir de sa personne. Dans cette scène-là, le chien, une fois de plus, sauve la mise, bien aidé il faut le dire par le lance-roquette que dégaine Winslet pour dégommer le cougar à bout portant.


The Mountain Between Us de Hany Abu-Assad avec Kate Winslet, Idris Elba et "Dog" (2017)

23 septembre 2015

La French

Le vrai Heat français, le voici enfin ! Dujardin versus Lellouche, l'affiche à de quoi faire rêver... La confrontation est-elle à la hauteur de l'attente suscitée ? William Friedkin, qui n'a pas vu le film, aurait déclaré sur Twitter "I don't give a damn". La French se veut le film miroir de son French Connection, l'un des polars phares du Nouvel Hollywood. Voici donc le point de vue français sur la croisade antidrogue menée contre cette fameuse mafia qui a régné sur la cité phocéenne durant les années 70 et 80. Jean Dujardin interprète un magistrat super zélé qui va se lancer corps et âme dans son entreprise de démantèlement d'un réseau mieux organisé qu'il le croyait. Gilles Lellouche prête quant à lui ses traits particulièrement disgracieux à l'indéboulonnable parrain du "milieu".




La première confrontation entre les deux superstars doit survenir après une bonne heure de film. Malheureusement, la scène est totalement flinguée par le mistral ! Cédric Jimenez avait pourtant attendu son moment, un coucher se soleil rasant, se reflétant parfaitement dans la Méditerranée, la lumière à hauteur des acteurs, face à face, sur un cap fouetté par les vagues. Toutes les conditions étaient réunies pour mettre en boîte un petit échange savoureux entre les deux rivaux. Hélas, Dame Nature en a décidé tout autrement. Et aucune nouvelle chance ne fut accordée à Cédric Jimenez, qui pouvait déjà s'estimer heureux que de tels moyens lui aient été octroyés dès son second long métrage. Harcelés par des rafales ininterrompues, Dujardin et Lellouche ont un mal fou à garder leurs costards sur le dos. Leurs mèches folles se font mieux entendre que leurs dialogues. On ne pige strictement rien à ce qu'ils disent, la prise de son morfle, le perchman est encore porté disparu. En bref, la scène est totalement foirée. Dommage !




Soulignons d'ailleurs que la compréhension des dialogues est ici un problème récurrent. Pendant tout le film, j'ai lutté pour piger le moindre mot qui sortait du vieux clapet puant de Gilles Lellouche... J'avais pourtant fait attention de correctement régler mon système audio 2.0, en diminuant sensiblement les basses. En vain. J'ai vite abandonné espoir de comprendre une seule tirade du boss de la mafia, protagoniste pourtant central dans cette petite histoire... Je ne comprenais tout simplement pas ce qu'il disait. Même phénomène avec Benoît Magimel, qui trouve ici sans conteste l'un des pires rôles de sa carrière, bien qu'il s'agisse, en ce qui le concerne, d'un problème lié au personnage de gitan qu'il est supposé incarner. Magimel se retrouve dans la peau d'un gangster minable surnommé "le Fou". Il se fait buter une première fois dans un parking souterrain, en prenant une douzaine de balles dans les poumons. Il est rafistolé on ne sait comment par une infirmière surdouée, uniquement pour se faire arrêter par les flics dans la foulée ! Magimel doit avoir quatre lignes de dialogue à tout péter, et aucune n'est intelligible. Il faut dire qu'il surjoue assez ridiculement l'accent marseillais... Terrible descente aux enfers pour cet acteur jadis prometteur qu'Etienne Chatliez a peut-être mis un peu trop tôt sous le feu des projecteurs...




En ce qui concerne Gilles Lellouche, il s'agit simplement d'un gros souci de diction, qu'il serait grand temps de corriger. Trop de films ont déjà été gâchés. La croyance que l’orthophonie est "réservée" aux enfants est fausse. De plus en plus d’adultes se retrouvent en séances de rééducation, pour des troubles qui ont parfois de lourdes conséquences sociologiques et psychologiques mais qui tous touchent la communication. Il n'y a pas à avoir honte, c'est déjà un petit miracle (ou un vaste malentendu) que M. Lellouche soit arrivé si loin avec un tel handicap ! Mais revenons plutôt au film. La French est plutôt naze, mais tout de même un peu mieux que ce que je craignais. C'est facilement supérieur à ce que j'appellerai un "Olivier Marchal-like", c'est-à-dire à tous ces polars nauséabonds qui ont envahi nos écrans suite au succès du détestable 36 quai des orfèvres, un film qui a fait beaucoup de mal au cinéma français. La reconstitution d'époque n'est, pour une fois, pas très lourdaude, à condition de faire l'impasse sur toutes ces femmes qui semblent sortir tout droit d'un catalogue de mode vintage. Les 2h15 passent sans réel accroc. Jean Dujardin, bien qu'il ait toujours autant de difficulté à être crédible dans un registre sérieux, se donne beaucoup de mal, je ne lui jetterai donc pas la pierre. Mais nous sommes tout de même loin de la réussite annoncée par certains médias, trop désireux de voir le polar à la française rebondir enfin.




En outre, le film a la sale idée de nous quitter sur une fausse note, à savoir la pitoyable mort du personnage campé par Dujardin. Rentrant peinard du boulot en scooter, le juge se fait abattre froidement d'une balle dans le coccyx à un feu rouge, par des gangsters revanchards arrivés lentement à sa hauteur en motocyclette. Nous voyons alors, en plan large, le scooter, à l'arrêt, se renverser tout bêtement sur le côté, dans une chute lamentable. "Quand la légende dépasse la réalité, imprime la légende" suggère un célèbre adage fordien. Jimenez, sans doute obnubilé par la sacrosainte véracité historique, aurait dû en prendre de la graine pour offrir à son héros une fin moins pathétique... 


La French de Cédric Jimenez avec Jean Dujardin, Gilles Lellouch, Céline Sallette et Mélanie Doutey (2014)

15 juin 2014

Monuments Men

Il m’arrive parfois, quand je lance trop tardivement un bon film un peu long et que je me sens piquer du nez, de mettre la pause, de me lever, d’aller dans la cuisine, de choper le premier truc à bouffer qui se présente, et de revenir boulotter ma trouvaille devant la suite du film. Impossible de s’endormir en mangeant. Faites le test. A chaque fois que vous avez peur de pioncer (ça peut être sur votre canapé devant Nostalghia de Tarkovski, ça peut aussi être au volant, sur l’autoroute, à contresens, plus problématique), faites une pause, garez-vous sur le bas côté, allez brûler 500 balles durement acquis dans un paquet « maxi » de trois club sandwiches thon crudités avariés chez le voleur de nuit le plus proche, remontez sur votre bahut (canap ou cametard) et tracez la route bouche pleine, doigts de pieds en éventail. Aucune chance de sombrer, éteignez même vos veilleuses pour économiser sur la batterie, vos yeux seront des phares à eux seuls. Il faudra peut-être s'arrêter régulièrement au pipi-room, parce que ces club-cendars, c'est pas du bio, mais pissez plutôt dans votre réservoir à essence, avec un club trio dans l'estomac votre vessie sera l'équivalent d'une pure raffinerie à pétrole et fournira du Gazole Excellcium à revendre. Prenez deux paquets « maxi » si vous faites les deux à la fois, Nostalghia et transport routier de marchandises : il a bien dû se trouver un ou deux routiers allumés dans le monde pour s'enfanguer un petit Tarko de derrière les fagots sur l’écran 2 pouces noir et blanc de la cabine tapissée de putes aux nibards réchappés de leur poids-lourd. Probabilité non nulle !


Typiquement le mec qui matait Andreï Roublard dans son cametard...

J’ai lancé Monuments Men en plein petit-déjeuner, aux alentours de treize heures, un jour de vacances où je m’étais levé assez tard, après une bonne nuit de sommeil, et le film a réussi à me faire pioncer comme un loir au bout d'une petite trentaine de minutes alors que j’étais en plein cœur de mon repas, la fourchette entre les dents, au beau milieu d'une mastication lambda. Je me suis réveillé plus d’une heure et demi après, avec le générique de fin de Clooney, la fourchette toujours enfoncée dans le râtelier. Une chance que je n’aie pas sombré en prenant une rasade d’eau plate au goulot pour me rincer le gosier, je serais mort noyé à l’heure qu’il est, rempli comme une outre sur mon clic-clac. Mon premier paragraphe n'en est pas caduque pour autant. C'est l’exception qui confirme la règle. Ne vous laissez pas inquiéter et pensez à grailler si vous êtes en train de lire cette critique sur votre iphone au volant d’un semi-remorque : 90% du temps, ça marche tout le temps. Mais le film de George Clooney déroge forcément à la règle, et j’en ai vu assez pour vous dire que c’est un monument de merde.


Vraiment ça valait le coup de s'expatrier Jean ! On espère qu'Omar Sy sera aussi brillant dans Jurassic Park 4 ! La tronche de Dujardin qui essaye de lire sur les lèvres me donne envie de chialer... « On devine à sa courtoisie qu'il est absent », comme disait Valéry.

Dès le début, quand, régulièrement interrompu par le générique d'ouverture, et sur une musique qui aurait sa place dans La 7ème compagnie au clair de lune, Clooney part recruter ses bras cassés pour une mission spéciale « Il faut sauver les chefs-d’œuvre des musées européens », on a envie de foutre le camp. Quand chaque acteur de choix (Matt Damon, Bill Murray, Bob Ballaban, Jean Dujardin, John Goodman...) fait son petit numéro face caméra, on a bizarrement envie d'en prendre un pour le bousiller sur l'autre. Et quand, avant le départ pour la France, Clooney déballe à sa troupe tout un discours sur l’importance de l’art comme ciment de la culture et de la civilisation, débitant ses niaiseries à travers une radio qu'il vient de réparer en se vantant auprès de ses potes de n'être pas "qu'une belle gueule", le tout sur fond de touches de piano éparses tout sauf bouleversantes, c’en est trop. On le sait, on n’aura pas la patience de subir cette purge comme on en a tant vues jusqu’au bout. Celle-ci moins qu'une autre, dont le filmage est d’un académisme épuisant et l'écriture d’une banalité catastrophique, et qui souffre en prime d’un montage ultra maladroit et de lenteurs ô combien pesantes. Historiquement nul et non avenu, comme cela a été démontré en maints endroits, le film de George Clooney se torche non seulement avec les beaux-arts (comme cela a été dit aussi, réduisant les œuvres à sauver - soit tout l’enjeu de l’affaire - à de simples noms connus énumérés au petit bonheur la chance par des acteurs qui n'en ont manifestement jamais entendu parler) mais en tout premier lieu avec le septième.


Monuments Men de George Clooney avec George Clooney, Bill Murray, Matt Damon, Jean Dujardin, John Goodman, Bob Ballaban et Cate Blanchett (2014)

30 octobre 2013

Les Petits mouchoirs

Mille fois évoqué, jamais critiqué. Jusqu'à aujourd'hui... Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet fait partie de ces serpents de mer insaisissables que nous avons souhaité placarder au mur des dizaines et des dizaines de fois sans jamais sauter le pas. C'était jamais le bon soir pour vider un sac si plein à ras bord de ressentiment et, disons-le très simplement, de haine. Ces sentiments-là, on essaie de les chasser quand ils se pointent, comme tout bon citoyen européen. Mais là il faut mettre des mots sur ces émotions qui nous assaillent quand on prononce les mots "petits", "mouchoirs", "Guillaume" ou encore "Canet". Il faut appeler un chat un chat, et mettre toute cette bile noir sur blanc. Sauf que la question demeure, et qu'elle est double : comment peut-on concentrer autant de merde en 2h34 de film, et comment, en réponse, parvenir à concentrer toute la chaux que le film a accumulé en nous depuis trois ans maintenant afin de la déverser dans un seul article (et pire, dans les 140 caractères permis par Twitter pour faire l'annonce de cet article) ? On ignore comment c'est possible, mais on tente le coup, histoire de se sentir un peu plus légers demain matin au moment de planter nos louches dans nos bols de Weetabix. Juste un mot sur les Weetabix en passant, ces plaques de blé complet compacté, ces petits pavés de foin séché, concentré et pressurisé : si un jour nous était confiée l'occasion d'échanger quelques paroles avec le dénommé Guillaume Canet, nos mots seraient aussi secs, cassants et peu digestes qu'un paquet de Weetabix oublié au soleil sur l'asphalte du parking d'un vieux Lidl désaffecté en plein mois de juillet, ce fameux jour où il a fallu abandonner une provision pour pouvoir fermer le coffre.




Par où commencer ? Peut-être par le commencement. Le film s'ouvre, rappelez-vous, par un véritable plan-séquence de haute volée qui suit Jean Dujardin (Ludo dans le film), en boîte avec son ami Gilles Lellouche (zéro dans la vie), où il enchaîne les mojitos jusqu'au petit matin, drague trois pétasses, se pisse sur les bottes, fait deux pas chassés sur le dancefloor puis, la caméra toujours collée à ses épaules de brocard, titubant vers la sortie, portable à la main, dit "A demain !" au videur - et faut-il être paumé pour sortir ça en sortant de boîte à 6h du matin - avant de rejoindre son scooter, frêle deux roues qu'il chevauche laborieusement tout en continuant à dodeliner des hanches... et le fameux Ludo de s'éloigner à toute berzingue, tandis que les pulsations sonores de la boîte de nuit s'estompent et que le bruit strident de sa vespa au pot trafiqué nous perfore les tympans (l'acteur en rajoute une couche en imitant les accélérations de son moteur avec des bruits de bouche qui produisent sur son visage un rictus à la fois benêt et démoniaque ; il pousse aussi des cris de supporter dans un Paris encore endormi, meuglant au rythme de Seven Nation Army des White Stripes en tendant son poing aux quelques boulangers déjà sur le pied de guerre), jusqu'à ce qu'au détour d'un croisement basique au possible (deux routes qui se croisent perpendiculairement), mais venu à point nommé, un six tonnes (dont le chauffeur sort lui aussi vraisemblablement de boîte de nuit, puisqu'il conduit également à toute allure et une sandale dehors en chantant la même chanson célèbre) éjecte notre homme hors du plan et le condamne au hors-champ à une vitesse supersonique (il n'est pas impossible que les habitants de Mars, s'ils existent, aient vu l'événement pratiquement en simultané tant sa vitesse est fulgurante - ceci expliquerait a fortiori le silence de plomb qui continue d'émaner de Mars, dont on comprend qu'elle soit "not interested").




La phrase ci-dessus, qui mesure bien ses six pieds de long, vous paraît peut-être un poil lourde, mais elle est là pour prouver à Canet qu'on peut tous en faire autant. Avec un peu de patience et en plaçant les articulations au bon endroit tout en déguisant plus ou moins la technique (chez nous, une simple question de ponctuation), on peut faire une phrase-séquence, dite "phrase-paraphet" en littérature, sans le moindre souci ! On sent que Guillaume Canet a tourné ce plan-séquence avec un œil rivé sur la définition la plus minimale possible de la mention "plan-séquence" dans Le Petit Robert 2004, comme le médiocre acteur autoproclamé réalisateur, cinéaste, auteur même, qu'il est, en quête de reconnaissance et sûr d'obtenir ses galons de metteur en scène génial par un soi-disant morceau de bravoure, en l’occurrence ce triste plan-séquence de pure épate ne réclamant qu'une longue coordination, quelques techniciens collaboratifs et une poignée de biffetons mal dépensés (sans oublier un routier frais et dispo, et c'est peut-être ce qui suscite le plus d'admiration chez nous). La scène ne nous a tiré qu'un rire franc et massif, à la manière d'un autre accident de scooter dans un autre film français réalisé par un autre nullard, à savoir celui de Julie Ferrier dans Paris de Klapisch. Dès l'ouverture de son grand œuvre définitif sur le thème de l'amitié, Canet nous montre tout l'amour qu'il a pour ses personnages, de la pure et simple chair à canon destinée au pare-buffle d'un camion tel qu'on n'en croise que dans certains bleds perdus de l'Arizona. C'est une chance qu'on ait pouffé lors de cet épisode immanquable de "Paf le iench", car le reste du film nous a déprimés pour des semaines. Après cet éclat inaugural, nous sommes restés collés au fond du canapé avec un dégoût ultime pour tout ce qui allait s'étaler à l'écran pendant les deux heures et trente minutes (...) à venir.




Le don de Canet c'est de parvenir à nous rendre détestables des gens qui nous sont d'habitude tout acquis. En l'occurrence on parle uniquement de François Cluzet, déjà sali par son implication dans Ne le dis à personne, le précédent Canet. Dans Les Petits mouchoirs on a envie de l'étrangler, de lui tordre le cou, comme à tous les autres acteurs en présence, sauf que pour Cluzet cette envie est née devant les films de Canet et s'est à chaque fois éteinte avec (même si elle a tendance à se repointer en douce quand l'acteur, en interview, qualifie son jeune ami de "meilleur réalisateur du monde"), alors qu'elle était déjà bien installée et a tranquillement perduré en ce qui concerne tous les autres membres du casting. Tous ces gens, les Dujardin, Lellouche, Cotillard, Magimel, Lafitte, Bonneton, Arbillot et compagnie, qui se présentent avec ce film et tant d'autres comme les jeunes pousses du cinéma français, les jeunes artistes en merde du nouveau millénaire, les étendards de toute une génération, méritent de se réveiller chaque matin face à un cobra venimeux tenu difficilement par un marabout africain fatigué et en manque de sommeil, sur le point de piquer du nez. Ils incarnent tous - sauf Dujardin qui joue le cadavre exquis de l'affaire, véritable prétexte aux superbes vacances de ses meilleurs amis - de purs sacs à merde, des nids d'inhumanité et de connerie qui nous font regretter la genèse du soleil. Cluzet est clairement le connard en chef de la bande, qui traite avec mépris et insultes son meilleur ami homosexuel, maltraite ses enfants, malmène des animaux, hurle sur ses camarades, défonce des cloisons à coups de tête, dédaigne sa femme et ne respecte aucune règle du bien vivre ensemble. Son personnage est une enflure absolue, et tous les autres, qui ne valent guère plus cher, gravitent autour comme autant de vermisseaux misérables et d'ascaris lumbricoides aimantés par la pourriture et le mal. Ce qui n'a pas empêché la France de se rendre en masses dans les salles pour assister à ce sous-feuilleton tv choral empesté d'idées marécageuses, de personnages infects, de sentiments médiocres, le tout enveloppé dans une mise en scène sordide qui nous fait revoir avec amertume ce jour sombre où un homme des cavernes s'est levé le cul en disant à ses potes : "On sort de la routine, on va tenter un truc !"




Il est des films qui permettent de faire le tri dans son entourage. Nous espérons de tout cœur que celui-ci n'en fasse pas partie, sans quoi c'en serait fini de la vie sédentaire, des espaces urbains et des salles des fêtes ; l'humain s'en retournerait à une existence solitaire et nomade faite de cueillette, de chasse et de pêche, ainsi que de projets sur le très court terme. Depuis ce film, Guillaume Canet n'a cessé d'évoluer sur tapis rouge. On lui a ouvert les portes de Cannes et celles de l'Amérique. James Gray l'a accueilli chez lui, a partagé son pain avec lui. James Caan lui a obéi en acceptant de foutre le feu à sa carrière pour un second rôle minable dans Blood Ties. Le réalisateur frenchy promu artiste international est reçu sur tous les plateaux télé français tel le messie. Si Canet venait à caner, sa place au panthéon est toute réservée. Pire que tout, il existe un coffret dvd "Guillaume Canet". Avec Les Petits choirmous, cet individu a pourtant commis l'un des pires crimes cinématographiques qui soient. Un "phénomène" selon la presse, ou plutôt un monument érigé à la beaufferie, la profession de foi d'une génération maudite et éternellement salie, le manifeste d'une bande d'acteurs qui s'est insolemment installée au cœur de la maison du cinéma français, s'est essuyé les pieds sur le tapis et n'est pas près de rendre les clés, pire, qui a érigé la complaisance, l'auto-satisfaction, le mépris des autres et la lourdeur en principes.


Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet avec François Cluzet, Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Marion Cotillard, Pascale Arbillot, Benoît Magimel, Laurent Lafitte, Valérie Bonneton et Mathieu Chédid (2010)

27 septembre 2012

Quelques heures de printemps

Le dernier film de Stéphane Brizé porte assez mal son titre étant donné que c'est l’œuvre la plus entièrement sombre, glauque, austère, cafardeuse et déprimante qui soit. "Torture flick" aurait été plus adapté. Stéphane Brizé voulait donner un gros coup de pied dans le petit monde du snuff movie et c'est réussi. Son film raconte l'histoire d'Alain (Vincent Lindon), un conducteur de poids-lourd fraîchement sorti de 18 mois de taule pour un délit mineur qui va habiter chez sa mère malade (Hélène Vincent), atteinte d'un cancer du cerveau en phase terminale, en attendant de retrouver un boulot puis un appartement. Écrire le résumé de l'histoire est déjà une souffrance en soi mais quand ça vous remet le film en tête c'est traumatisant. Tourner ce genre de film, où tout est unanimement noir, des personnages aux décors en passant par les costumes, les dialogues, la résolution et le reste, devrait être interdit.




On se demande déjà comment des gens peuvent y trouver leur compte durant la conception, l'écriture, la préparation, les répétitions, le tournage, le montage, l'étalonnage, la promotion et ainsi de suite. Vivre avec ce film pendant une heure trois quarts est déjà un supplice mais pendant un ou deux ans... Faut-il être animé d'une confiance en soi sans faille et avoir une foi inépuisable en son travail pour ne jamais remettre en question un tel projet et ne jamais montrer le moindre doute quant au bienfondé de cette entreprise de destruction de moral massive. Il faut aussi faire preuve de bien peu d'égards à l'endroit du public pour l'enfermer pendant une heure et quarante huit minutes (après l'avoir peut-être aguiché avec un titre léger et mensonger au possible) dans un univers morbide et sans la moindre issue (même l'amourette de Lindon avec Seigner prend mochement fin sur le parking du LeaderPrice local), dénué du plus petit trait d'humour, du moindre instant de légèreté, d'une seule couleur ou d'un soupçon d'espoir, un film où même le chien, interprété par le chanteur Cali, et qui est pourtant le personnage le plus aimable et attendrissant de l'histoire, finit empoisonné et secoué de spasmes dans une mare de vomi.




Le film de Brizé fait revoir à la hausse The Descendants, le dernier Alexander Payne, qui traitait aussi, quoique de façon différente, de la mort d'une mère, et qui le faisait pourtant lui-même assez maladroitement. En même temps le film de Brizé fait revoir à la hausse strictement tous les autres films et fait passer ses opus précédents, y compris les plus moroses (comme Je ne suis pas là pour être aimé) pour de fières comédies. Peut-être sommes-nous trop sensibles ? Trop vulnérables et facilement atteignables par de tels sujets plombants, angoissants et malaisants ? Ce n'est pas la première fois qu'on dit d'un film qu'il est immensément cafardeux (pour citer quelques exemples : Partir, Un heureux événement, D'amour et d'eau fraîche, Les Bien-aimés, Welcome et Toutes nos envies, deux films de Lioret déjà avec Lindon, ou, pour sortir de nos frontières, ceux qu'on croyait hors-concours, Tyrannosaur, Detachment et Dark Horse), et on pourrait passer pour de fragiles spectateurs à fleur de peau vite largués par les films trop tristes. Mais là n'est pas la question. C'est toujours dans la manière que ces films sont insoutenables. En l'occurrence dans la façon qu'a Brizé de peindre son sujet, avec ce naturalisme misérabiliste à toute épreuve, ces personnages au choix inexistants ou agaçants, cette mise en scène au moins aussi cadavérique que la mère condamnée du héros, notamment lors de l'antépénultième plan du film, où Brizé a le tact infini de filmer l'interminable mort de la vieille femme en direct, laquelle, après s'être exilée en Suisse avec son fiston, absorbe un liquide létal (du jus d'orange Lidl Solevita, pour ceux qui connaissent ce breuvage mortel) et serre Vincent Lindon dans ses bras en lui murmurant qu'elle l'aime juste avant de trépasser. On sent que si Hélène Vincent était parvenue à maintenir sa poitrine inerte trois minutes de plus on y aurait eu droit aussi. Nous venons de vous révéler la fin du film mais à priori la bande annonce vous avait mis sur l'énorme piste du final forcément sordide de l'affaire.





Rarement un film nous aura à ce point donné l'envie de plier les voiles à chaque minute et d'essayer de l'oublier au plus vite, de faire comme si rien ne s'était passé, comme si cette œuvre n'existait pas. Passent encore les longs plans sur la mère mourante qui se tape un puzzle avec son voisin, d'accord pour le rendez-vous à Pôle Emploi en temps réel, on passera sur les mille et un plans où Lindon trie des bouteilles en plastique dans une entreprise de recyclage (merci la conseillère Pôle Emploi pour le superbe taff du coup), on se fera aux mille et deux reprises à l'identique du même plan sur la mère subissant un scanner du cerveau, on digérera peut-être aussi les innombrables coups de gueule de Lindon et de sa mère (dont un coup d'éclat particulièrement fort où le fils va jusqu'à menacer sa mère du poing en lui demandant "Pourquoi tu me fais chier ?", et on aimerait se retrouver dans la même situation mais face à Stéphane Brizé lui-même, nu comme un ver), toutes ces choses horribles passent encore (c'est faux, ça ne passe pas du tout, pas une seconde, c'est encore coincé là !), mais pourquoi Brizé va-t-il jusqu'à filmer ses personnages en train de manger de la merde à chaque repas ? Quel control freak fou dangereux faut-il être pour se délecter d'une telle déchéance sociale, physique, affective et psychologique ? Quel est le projet ? Filmer la vraie vie des vrais gens, forcément atroce à tous les niveaux et à chaque instant ? Faire pleurer ces messieurs-dames qui penseront nécessairement à leur propre mère, morte ou à mourir ? Quelle grandeur y a-t-il à provoquer de l'émotion avec une telle histoire, celle d'une mère et d'un fils séparés par la mort et n'ayant jamais su s'aimer avant le dernier soupir ? La moitié des français au moins est captivée de la même manière au quotidien par le journal de 13h de Jean-Pierre Pernaud. Filez le même scénario à cette même moitié des français et ils vous feront chialer aussi, même s'ils ne savent pas filmer, vu que Brizé ne nous rappelle jamais dans ce film qu'il a pour cela un quelconque talent particulier.





Au moins avons-nous trouvé le défi ultime au jeu "Action ou vérité". Le petit malin qui osera choisir Action, pour ne pas avoir à avouer la date de son premier rapport intra-espèces, s'entendra dire : "Mate Quelques heures de printemps de Stéph' Brizé, toi l'amateur d'horror flicks et de torture porn, tu vas goûter ce que c'est que l'hardcore". Nous sommes allés voir ce film entre amis, entre frères, côte à côte on s'est serré les coudes en se raccrochant à quelques blagues n'ayant souvent aucun rapport avec le film, à quelques regards bienveillants, à ces choses que le film ne sait décidément pas délivrer. Le plus fragile d'entre nous se sera amusé à compter les apparitions des anciens membres des Nous C Nous à l'image, comme un drôle d'échappatoire à la déprime ambiante : on n'en compte aucun au casting même s'il y a un sosie d'Eric Collado, l'obèse marseillais de l'ancienne bande de Dujardin, qui incarne un ami de Lindon récemment père d'un bébé déjà mal dans sa peau (et sans doute triste de participer à ce film) qui passe la scène à hurler pour, lui aussi, nous les briser. Le plus solide dans notre équipée aura quant à lui passé la séance à observer le grain de beauté un peu trop gros qui lui pousse au milieu du ventre, surmonté d'un poil menaçant (une sorte de crête à la Titeuf), qui risquait de se transformer en mélanome (ou en mygale risquant de migrer vers son crâne ?) sous l'influence ô combien néfaste de ce film affreux. Triste soirée.





P.S. Comme vous pouvez le remarquer nous avons décidé d'illustrer cette critique de façon assez originale avec des images de choses qui nous donnent le sourire, ou plutôt qui nous le rendent, celui-là même que nous a volé Brizé. Pas question d'infester davantage notre blog avec des images de son film.




Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon, Hélène Vincent et Emmanuelle Seigner (2012)

31 mars 2012

Les Adoptés

On accueille à nouveau Thomazinette, désormais habitué du blog, pour fusiller à bout portant le dernier film de Mélanie Laurent dans un article à lire "avec une pince à linge sur le nez", selon ses propres mots. Vos deux serviteurs n'ont pas eu le courage de s'infliger le bébé de Mélanie Laurent et sont heureux de laisser la place à leur acolyte, qui s'en charge avec brio :

Dans l'élan masochiste du dernier article du blog sur Mélanie Laurent (Je Vais bien ne t'en fais pas), j’ai maté Les Inadaptés, de la seule façon dont on peut mater ce film, c'est-à-dire de loin et en avance rapide. J'ai passé la durée du film le nez plongé dans le manche d'une guitare, à gratouiller trois accords pour couvrir le bruit, relevant de temps à autre la tête pour mieux la détourner à nouveau.


Lorsqu'on lui demande la définition de l'égoïsme, M.L. répond : "Un égoïste, c'est quelqu'un qui ne pense pas à moi !"

Premièrement, et pour laisser tout de suite derrière soi les questions épineuses de propriété intellectuelle, je tiens à faire remarquer que ce film est un cas sans précédent de « plagiat de plagiat », et cela à deux reprises. Je laisse les juristes s’arracher les cheveux là-dessus, je leur laisse le soin de rabibocher la loi face à ce cas complètement hors-norme, et me cantonnerai au rôle de « whistleblower », du troufion qui indique la faille puis se barre en se tapant les mains. D’une part, une des protagonistes est libraire et se fait draguer éhontément par un illettré réfugié dans sa tanière de papier pour soi-disant éviter la pluie. Cette scène est un plagiat de Mes amis mes amours, film qui a lui-même plagié Coup de foudre à Notting Hill. D’autre part, cinq minutes après cette première rencontre, les deux protagonistes ont bien évidemment déjà fait l’amour pendant toute une nuit. On pourrait penser à un plagiat de Les Bien-aimés, puisque ce dernier film est une partouze géante où les amorces d’occasions de pratiquer le sexe sont réduites au « string minimum ». Mais le plagiat est ailleurs, au réveil, où la libraire se croit délaissée et découvre en fait un jeu de pistes, concocté à l’aide de slips et de capotes, qui l’emmène depuis son plumard jusqu’à une table basse où il y a une lettre. Vous aurez reconnu le plagiat, c’est bel et bien Amélie Poulain qui nous est douloureusement donné à revivre, Amélie Poulain qui est lui-même un plagiat d’Alien 4, un « film-jeu-de-piste » où les pancartes sont remplacées par de la bave d’alien. Plagiats au carré donc pour Mélanome Laurent, doublés d’un auto-plagiat de Jean-Pierre Jeunet, qui s’était attaqué lui-même en justice il y a quelques années, et avait réussi l’exploit de perdre à la défense comme à l’accusation. Mais je m’égare et il y aurait légitimement lieu de se paumer dans la généalogie de toutes les « inspirations » de Les Adoptés, tant il est perméable à tout ce qui se fait de pire en cinéma – et quand ce n’est pas ce qui se fait de pire, Mélenchon Laurent s’occupe avec aisance de bousiller l’idée, comme avec ce découpage artificiel en « chapitres » qui chacun s’attardent sur un des trois attardés peuplant le film.


Je ne m’attarderai pas non plus sur la nullité des rôles et des acteurs, qui vient contredire l’idée mathématique universelle selon laquelle « moins par moins donne plus ».

Disons qu’avec cette cueillette aux petits effets clipesques, Les Avortés s’inscrit dans une sale lignée de « films à gadgets », qui remplissent leurs nonante minutes en petites séquences de jouets dans le bain, de maquillage à la mousse au chocolat et autres cache-cache sous le bureau. Quand la première protagoniste se fait choper par une bagnole en sortant de sa librairie, l’effet est le même : oh, non, encore un de ces gadgets… range donc tes jouets Thierry Roland… Mais ce dernier gadget va durer les deux-tiers du film, le temps qu’il faut à cette libraire pour passer l’arme à gauche, et aux autres pour exposer leur égoïsme hystérique face à la situation. Si j'ai bien pigé c'est l'effet Donzelli, effet qui consiste à faire clamser un personnage duquel tous les autres tirent leur gloire en étant trop forts car trop soudés dans la mort du sacrifié – alors qu’ils passent exclusivement leur temps à soit 1) se plaindre, soit 2) avoir la classe parce qu’ils ont arrêté de se plaindre. Passons outre le fait que ce type de comportements inscrit quant à lui Les Trépanés dans la lignée des films hystériques comme Et soudain tout le monde me manque, où la moindre attention donnée à quelqu’un, même à ton plus proche parent, est perçue comme un acte de bravoure infini pour dépasser ta petite personne, engendrant une dette irréparable pour son bénéficiaire, et donc une dispute. Maladie Laurent nous avait habitués à cela depuis belle lurette, et on encaisse la reprise tant bien que mal.


Ce gamin "trop mignon trop con" est un peu le spectateur fantasmé par M.L., qui voudrait qu'on accepte qu'elle nous tartine de merde en en redemandant !

Plus révoltant, il y a l’usage récurrent de ces personnages morts ou malades dans le cinéma des trentenaires français. Ça en dit long sur ce à quoi sont prêts ces cinéastes, appelés "nouvelle nouvelle vague", pour donner une bonne image d'eux-mêmes. Ils sont prêts à buter leurs plus proches amis, à faire sauter par dessus-bord leur propre mère s'il le fallait, pour ensuite jouer les endeuillés à toute épreuve qui ont tout vu tout connu et que ça a rendus sages. C’est la kénose à l’envers, c’est-à-dire que plus les gens meurent autour de vous, plus vous êtes entourés de défaillants dénués et de comateux irrécupérables, plus vous bénéficiez de leur sacrifice comme d’un regain d’aura personnelle. Ça fait un peu penser à Sarkozy l'endeuillé vis-à-vis des tueries de Montauban & Toulouse, c'est tout aussi gerbant, sauf que dans ces films, les ficelles sont en outre indubitablement tirées par ceux qui en retirent de la "gloire". Les Petits mouchoirs : Jean Dujardin crève et tout le monde en est glorifié (sauf François Cluzet) ; La Guerre est déclarée : le gamin survit mais il a beau en avoir chié, ce sont ses parents les héros ; Les Adoptés : la sœur crève après une agonie qui dure les deux-tiers du film, et la plus forte c'est Mélanie Grosland, actrice de son propre film, personnage irréprochable de connerie, petite fille de trente ans qui rétrécit sur elle-même au lieu de penser à ce qu'elle est en train de faire, et qui reproduit spontanément, disons même innocemment, les horreurs qui sont véhiculées autour d’elles.


Les Adoptés de Mélanie Laurent avec Mélanie Laurent (2011)

27 février 2012

The Artist

Très remarqué à Cannes, lauréat de trois prix aux Golden Globes, recouvert de BAFTA awards, sept au total, vainqueur des Césars avec six récompenses dont celles du meilleur film et du meilleur réalisateur, et grand gagnant des Oscars avec cinq statuettes dont celles du meilleur acteur et, encore une fois, du meilleur réalisateur et du meilleur film (une première pour un film français), The Artist est un film sans grand intérêt. Il y a bien quelques idées de ci de là, que la plupart des critiques ont relevées : celle de "faire entendre" par l'image quand Georges Valentin sourit soudain pour nous faire comprendre que le public de son film applaudit ; la scène du cauchemar, où le son surgit et s'avère plutôt bien exploité ; un joli plan où Dujardin verse un verre d'alcool sur son propre reflet à la surface d'un piano ; l'intertitre "Bang !" à la fin du film où l'onomatopée n'est pas celle qu'on croit. En dehors de ces idées certes bien pensées mais pas non plus incroyables, l'histoire, celle d'un acteur du muet viré de son grand studio hollywoodien lors du passage au cinéma parlant, est ni plus ni moins (façon de parler, c'est beaucoup moins que ça) celle du grand chef-d’œuvre de Stanley Donen et Gene Kelly Chantons sous la pluie, auquel Hazanavicius rend plus qu'hommage puisqu'il en reprend l'idée de départ et un certain nombre de séquences. Le scénario n'a donc rien d'original et le film s'avère de fait peu surprenant, d'autant qu'il stagne énormément et n'évolue guère. Et vu que les idées ne sont pas nombreuses, le film s'étale pour faire difficilement une heure et demi. Observer durant de très longues séquences un Dujardin déprimé, brûlant ses anciens films, voulant se suicider, buvant pour oublier et ainsi de suite devient très vite lassant.


John Goodman fait le geste "emblématique" du film, le geste fétiche du personnage de Dujardin et que l'acteur a reproduit douze mille fois sur tous les plateaux télé du monde et à chaque récompense reçue. Le chien vedette ou ce gimmick gestuel : autant de manières de marquer les esprits au fer rouge.

On s'ennuie devant ce film un peu trop sage qui manque cruellement de contenu. The Artist, qui serait laborieux à voir une seconde fois, a oublié d'être autre chose qu'un exercice de style bourré de références au passé, certes élégant, mais qui tourne finalement en rond sur pas grand chose. C'est une œuvre qui se tient à peu près grâce à son honnête réalisateur mais qui s'avère plutôt maigre, et on aimerait que le triste Thomas Langmann cesse de se traîner devant toutes les caméras pour se vanter d'avoir rendu ce film possible avec son argent, son carnet d'adresse et son audace extraordinaire : un film muet en noir et blanc, rendez-vous compte, quel exploit ! Pour trouver le noir et blanc faramineux en soi en 2011 il faut avoir une connaissance bien mince du cinéma d'auteur tel qu'il se pratique aujourd'hui. Et quand bien même c'est effectivement une tentative hors du commun, voire louable, pour un gros producteur de daubes comme Langmann, ça reste un film tout à fait classique et facile d'accès, qui ne déroutera jamais le grand public et dont l'éventuelle audace initiale, plaire au plus grand nombre sans couleurs et sans dialogues, est vivement contrebalancée par un récit conventionnel au possible.


Moi devant ce film.

On a pu lire ici et là que le film est important parce qu'il réapprend à vraiment "regarder" au cinéma au lieu de juste suivre bêtement une histoire, or The Artist est très très très narratif, il procède d'une narration littéraire et non "imagée". Le film est paradoxalement très bavard et donne vraiment l'impression de raconter avec des mots bien plus qu'avec des moyens proprement visuels. On aurait aimé qu'Hazanavicius ne se contente pas de trois idées sympathiques sur le concept du muet, qu'il s'efforce de fournir un vrai travail sur le sujet à l'aune de 83 ans de cinéma parlant. The Artist n'est pas un "vrai" film muet de l'époque, évidemment, mais il ne propose pas non plus une approche moderne (ou post-moderne) de l'art cinématographique via le réinvestissement d'une forme ancienne. La maigreur du propos et la faiblesse des moyens cinématographiques mis en œuvre sont peut-être un dommage collatéral de la vraisemblable humilité de l'auteur. Car il faut dire que la modestie dont ce dernier fait preuve dans son approche de l'histoire du cinéma le sauve. Voulant rendre hommage aux films du répertoire sans tomber dans la bouffonnerie grindhouse, Hazanavicius fait preuve d'une élégante sobriété sans laquelle on aurait largement pu taxer son film de stricte arnaque intellectuelle, et cette simplicité nous change pas mal de la tendance actuelle.

Bérénice Béjo : "Who's that girl ? That's the question on nobody's lips."

Le jeu des acteurs est lui aussi dans un entre-deux un peu bancal : nécessairement plus expressifs que dans un film "normal", rien ne se passe vraiment quand on les regarde, et on imagine très bien le même jeu d'acteur dans un film basique (on a déjà vu Dujardin mille fois plus cabotin qu'ici, du reste l'acteur se contente de rejouer ce qu'on l'a déjà vu jouer mille fois et que les Américains découvrent avec enthousiasme). Le nouveau Dieu des planches affirme en interview et avec entrain que ce film lui a permis de comprendre à quel point le langage du corps est important dans son métier. C'est bien de le découvrir maintenant. En ce qui nous concerne, nous n'avons rien appris que Chaplin, Lloyd ou Keaton ne nous avaient déjà prouvé il y a des lustres, et nous n'avons pas non plus découvert qu'un film doit se regarder et s'écouter avant d'être lu comme un simple scénario. A l'ouest que dalle de nouveau. L'exercice paraît d'autant plus vain que Dujardin, malgré ses douze récompenses dont un prix d'interprétation à Cannes et un Oscar du meilleur acteur à Hollywood, et malgré son imitation du chameau sur les plateaux américains, ne révolutionne pas franchement l'acting. De même, Hazanavicius n'utilise pas vraiment le muet pour mettre l'image toute-puissante sur un piédestal. En bref, l'exercice paraît bien vain, et s'il n'est pas médiocre pour autant on le trouvera rapidement lassant. Malgré les prouesses du dénommé Weinstein et de Miramax, qui à force de publicité et de bourrage de cranes avaient déjà fait sacrer Shakespeare in Love et d'autres films du même acabit, The Artist n'est certainement pas le meilleur film de l'année. On lui reconnaîtra le seul mérite d'être finalement moins misérable et plus original que la plupart des derniers lauréats de l'Oscar du meilleur film, et c'est déjà pas si mal.


The Artist de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Bérénice Béjo, John Goodman, Penelope Ann Miller, Malcom McDowell et James Cromwell (2011)

28 juillet 2011

Brice de Nice

Avant de le voir faut avouer qu'on avait un petit mépris pour ceux qui passaient leur temps à imiter Dujardin "cassant" les gens, à grand renfort de mouvements transversaux du bras droit. En même temps les gens qui ont passé des heures à faire ça doivent le regretter et doivent se trouver putain de laids avec le recul, quand ils se revoient sur toutes les photos le bras tendu, paume ouverte à l'oblique, avec la banane, et qu'ils peuvent lire sur leurs lèvres figées par la photographie : "Je t'ai cassé ahahah, j'ai cassé ta photo", ces types-là doivent avoir envie de se pendre. Mais on n'a pas envie de les attaquer, d'abord parce qu'on ne peut se résoudre à mépriser ces personnes qui sont des cibles idéales pour les trucs qui fusillent l'esprit et qui s'impriment insidieusement dans les habitudes, ces gens-là sont de véritables vases à merde et on respecte ça, mais surtout parce qu'on partage un truc avec eux : on s'est fendu la gueule devant Brice de Nice. Le gimmick du personnage de Dujardin n'est pas souvent marrant, mais il y a d'autres trucs dans ce film qui nous ont tués. Brice de Nice est le film d'un acteur, et pas celui qu'on croit. Même si Dujardin ne démérite pas dans son rôle, c'est Clovis Cornillac qui, quand il déboule à l'écran, fait entrer le film dans une autre dimension.



Coiffé d'une serpillère sèche et usée, vêtu du marcel de John McLane dans Die Hard 3 et d'un bermuda qui n'a pas choisi entre le short et le pantacourt, affublé d'un bronzage rougeâtre manifestement douloureux et surtout doté d'une diction unique en son genre, Cornillac crève l'écran. Après 110 piges de cinéma, il arrive ici à créer quelque chose d'inqualifiable, de complètement nouveau, que personne n'a jamais pu approcher ni prévoir. L'acteur campe une sorte de débile profond extrêmement généreux qui a un mal fou à s'exprimer, à trouver les termes, à les sortir dans l'ordre et de façon intelligible. On croit parfois percevoir des bouts de mots exacts mais ils sont noyés dans un charabia déballé avec un débit mitraillette qui a de quoi rendre fou. On dirait que l'acteur se noie quand il parle. Comment Cornillac est-il parvenu à créer ça ? Le mystère est total. Dans tous les cas ça fait de lui un grand comique, l'un de ces comiques qui risquent leur peau quand il s'agit de faire rire mais qui croient à fond dans ce qu'ils font. Bien plus drôle au final que Dujardin ou Salomone, Cornillac est la pièce rapportée plus tarée que le noyau dur de ce film qui, sous son influence, atteint des sommets. On se rappellera longtemps de plusieurs scènes hilarantes, dont celles où Cornillac côtoie Élodie Bouchez (qui lui renvoie d'ailleurs bien la balle), mais une séquence en particulier se veut la pierre angulaire de cette comédie déjantée et sans limites. Il s'agit de cette scène où Cornillac révèle à Dujardin qu'il a un problème de pieds avant de lui montrer que ses deux panards ne sont en réalité que deux énormes orteils atrophiés et très très laids, que Dujardin admire et qualifie tour à tour d'éclairs au café ou de nems avant de faire remarquer à Cornillac qu'il ne peut pas porter de tongs et ainsi de suite. Les deux personnages s'esclaffent et rient de leurs malheurs (car Dujardin en profite pour avouer quant à lui qu'il a peur des vagues, ce qui la fout mal pour un pseudo-surfeur), il se marrent comme deux gamins d'un rire extrêmement communicatif, emportant même l'adhésion des plus sceptiques que la danse des pieds de Cornillac n'aura (malheureusement) pas séduits. Cette scène a le don de faire marrer tout le monde, de mon tonton facho à ma tata lezdbo. C'est le point d'orgue mémorable d'un film tellement con et tellement conscient de l'être qu'il attire la sympathie, et qui en outre parvient à être véritablement inventif grâce notamment à un Clovis Cornillac qui échappe aux mots.


Brice de Nice de James Huth avec Jean Dujardin, Clovis Cornillac et Élodie Bouchez (2005)

27 mai 2011

4 mois 3 semaines 2 jours

Cannes. 27 mai 2007. 19h27. Stupeur sur la Croisette : le jury présidé par Stephen Frears offre la Palme d’Or tant convoitée à 4 mois 3 semaines 2 jours du roumain Cristian Mungiu. Sous de timides applaudissements et quelques hués, le jeune réalisateur bondit de son siège, gagne l’estrade et se rue sur Diane Kruger, la maîtresse de cérémonie. A l’antenne, sur Canal +, le vétéran Philippe Dana a bien du mal à cacher sa gêne : ses commentaires en voix off bafouillent et frisent le politiquement incorrect lorsqu’il reproche aux « romanichels » de ne plus se « limiter aux poules ». Le malaise est partagé dans la salle. Qu’un roumain mal rasé aille chercher la Palme tout sourire sous les regards belliqueux de l’assemblée, alors que les frères Coen (pour No Country for Old Men), David Fincher (Zodiac) et Quentin Tarantino (Le Boulevard de la Mort) étaient aussi en compétition, ça la foutait mal ! Sur le moment, diverses hypothèses furent émises par les festivaliers pour expliquer une telle surprise. Parmi elles, l’une relevait que le cinéaste Stephen Frears, s’étant lui-même essayé sans succès au film social ultra glauque quelques années auparavant avec le sinistre Dirty Pretty Things, voulait sans doute honorer ce qu’il n’était pas parvenu à faire. Mouais…


Lui-même ne sait pas comment il en est arrivé là et s'en excuse.

Une chose est sûre : cette année-là, le président était très contesté, d’abord par les autres membres du jury, qui ne trouvaient rien à envier à sa carrière, mais aussi par les cinéastes en compétition, leurs acteurs, les cinéphiles qui suivaient l’évènement, les journalistes qui le couvraient, bref, par tout le petit monde du cinoche. Alors qu’il y a quelques jours Jean Dujardin s’est lamentablement agenouillé face à De Niro lors de la remise de son prix d’interprétation dans un geste stupide de dévotion suggéré par ce déni d'humanité qu'est Gilles Lellouche, une toute autre ambiance régnait lors de la cérémonie de clôture du festival de Cannes 2007. Celle-ci fut plutôt le théâtre de preuves flagrantes de manque de respect envers le pauvre Stephen Frears. La cérémonie fut ainsi marquée par une série de pets affreux dès que les lauréats passaient devant un jury littéralement pris pour cible, qui trinquait pour son président, tout en feintant de ne rien sentir d’anormal pour conserver sa dignité. L’odeur pestilentielle qui hanta le grand palais en ce dimanche fiévreux fut par la suite mise sur le dos de Stephen Frears himself, bien connu dans le milieu pour ne pas fleurer la rose.


Le regard qu'affiche Frears est assez touchant. Peut-être parce qu'il ignore ce à quoi pense Mungiu derrière son sourire figé : que la tronche du cinéaste britannique est la copie conforme de celle, monstrueuse, qui sort de la mâchoire-thorax du The Thing de John Carpenter.

A l'image du cinéaste britannique, 4 mois 3 semaines 2 jours est une palme assez décriée par le grand public, peu avide de curiosités roumaines, et qui y voit généralement le stéréotype du cinéma d’auteur considéré comme chiant et déprimant souvent primé sur la Croisette. Et pourtant, le film de Cristian Mungiu est tout à fait admirable, et sans nul doute bien meilleur que ses concurrents d’alors. Sa Palme d’Or est donc amplement méritée. Je comprends cependant que l’on puisse être refroidi par l’histoire qui s’annonce... Celle de l’avortement clandestin d'une jeune femme dans les dernières années du communisme, en 1987, dans une Roumanie où cet acte, illégal depuis 1966, fut pratiqué en masse, causant la mort de plusieurs milliers de femmes. Mais c’est ignorer que le film, dans ce qu'il nous fait ressentir, penche à mon sens plus du côté du thriller ultra tendu que du brûlot social méga glauque et gris. A la manière du film également roumain La Mort de Dante Lazarescu, auquel il ressemble sur bien des points (j'y reviendrai), le long-métrage de Cristian Mungiu nous scotche littéralement à notre fauteuil, mais sans nous plomber le moral ni nous dégoûter de la vie gratuitement. On pourrait même dire qu'il se dégage de son actrice principale, Anamaria Marinca, une énergie assez revigorante, quasi rassurante et très positive malgré les évènements qu’elle traverse. En outre, le réalisateur parvient tout au long du film à trouver miraculeusement la bonne distance. Celle qui permet de ne pas nous flinguer comme si on était devant un épisode de Zone Interdite ou autre émission télé française du dimanche soir.




La mise en scène de Cristian Mungiu, faite de longs plan-séquences et de passages en caméra portée qui font toujours sens, est d’une efficacité redoutable. Le cinéaste déploie une vraie maestria se caractérisant notamment par un souci du détail fascinant qui donne toujours plus de force et de puissance à son œuvre. Ce qui m’a particulièrement frappé est la maitrise du suspense dont le réalisateur roumain fait preuve, sa capacité à nous happer complètement dans son film lors de moments où la tension atteint des sommets. Il réussit merveilleusement à nous mettre à la place de son personnage principal, une jeune femme énergique et attachante interprétée par une actrice en état de grâce, en nous faisant ressentir toutes ces émotions. Je pense par exemple à ce plan-séquence superbe où, tandis que son amie est clouée au lit d’une chambre d’hôtel attendant de perdre son bébé, la jeune femme se retrouve au milieu d’un dîner mondain, le regard dans le vague, noyée par des conversations que s’échangent des personnes vraisemblablement coupées du monde et de sa réalité. Avec son film, Cristian Mungiu fait davantage que nous dépeindre les spasmes d’un système mourant qui étouffe des individus impuissants, il nous offre le portrait d’une très belle amitié entre deux jeunes femmes à la fois condamnées et décidées à faire face ensemble, deux personnages dont les caractères si vrais sont croqués par petites touches diablement intelligentes. Une amitié sincère et profonde scellée par la dernière scène magnifique du film. En nous donnant l’impression d’être un récit-vérité conté en quasi temps réel, 4 mois 3 semaines 2 jours se rapproche donc de La Mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu, cet autre drame social intense qui parvient à resserrer l'étau sur son spectateur sans le malmener. Les deux films ont aussi la particularité de se terminer pile quand il faut, en nous laissant sur un plan dont la simplicité et l’évidence n’ont d’égale que la puissance de son impact. Une image que l’on garde en tête bien longtemps après la vision du film.




Pour terminer cet article sur une note plus légère, sachez que j’ai vu ce film avec ma cousine aveugle. Elle ne comprenait rien au film, évidemment, puisque je le regardais en VO et que j’avais décidé de ne rien lui expliquer. Mais ses autres sens étant surdéveloppés, ma cousine m’a tout de même sorti à un moment : « Ça pue la Palme ! ». Je lui alors répondu que si elle n’y voyait rien, elle jouissait bel et bien d’un sixième sens car ce film avait effectivement reçu la Palme d’Or et qu’elle pouvait toujours aller chécker sur Wikipédia si elle ne me croyait pas. Elle m’a simplement rétorqué, avec sa spontanéité légendaire : « Tu m’étonnes, bien sûr que j’y vois juste ! Ça puait la Palme ! ».


4 mois 3 semaines 2 jours de Cristian Mungiu avec Anamaria Marinca, Laura Vassiliu et Vlad Ivanov (2007)