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23 mai 2015

Notes sur le Festival de Cannes 2015



Un peu moins de 6 jours à Cannes, 16 films vus toutes sections confondues : c'est déjà beaucoup, mais trop peu pour tirer des conclusions précises sur d'éventuelles grandes orientations (thématiques ou formelles) de cette édition. Beaucoup se sont inquiétés de la volonté plus ou moins affichée par Thierry Frémaux de faire la part belle à des films traitant de manière frontale de problématiques sociales d'aujourd'hui, dans un style naturaliste peu aventureux. Ces films, parfois réussis, étaient bien là en sélection officielle (La Tête haute, La Loi du marché), mais le festival avait bien d'autres choses à offrir. Un peu en compétition, beaucoup dans les sélections parallèles, en particulier la Quinzaine des réalisateurs dont le délégué général Edouard Waintrop a su profiter des hésitations et des choix discutables de Frémaux (cette année encore plus que les autres, des films désastreux ne semblent être en compétition que pour garantir des montées des marches glamour) pour faire de sa section la plus stimulante et la plus audacieuse de ce début de Festival.



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Une ouverture idéale d'abord, avec L'Ombre des femmes de Philippe Garrel. Prolongement assez évident de son précédent film La Jalousie, et réussite aussi limpide que Les Amants réguliers. Sur une trame aussi simple qu'à son habitude (Pierre et Manon forment un couple de cinéastes solide mais fatigué ; Pierre rencontre Elisabeth qui devient sa maîtresse, et par laquelle il apprend que Manon a elle aussi un amant), Garrel touche à l'essence du sentiment amoureux, dans un mélange constant et bouleversant de douceur et de douleur qui irradie chaque scène. La mise en scène, d'apparence simple et très sèche, associée à la splendeur du noir et blanc de Renato Berta, est admirable. Et Garrel tire le meilleur de son casting étonnant : les revenants Stanislas Merhar (parfait en homme trompant et trompé, taiseux et cruel) et Clotilde Courau (dont émane un bouleversant mélange de force et de souffrance), et la découverte Lena Paugam, beauté discrète mais intérieurement bouillonnante. La relation entre Pierre et Manon est hantée par le mensonge, intelligemment et discrètement symbolisé par ce vieux résistant à qui le couple consacre un film, et qui s'avèrera ne pas être celui qu'il prétend. Un film d'une grande cruauté et d'une immense beauté.


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Autre réussite indiscutable, dès le deuxième jour de la Quinzaine : Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin, prequel explicite de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), lors duquel Mathieu Amalric reprend brièvement le rôle d'un Paul Dedalus quarantenaire se replongeant dans les souvenirs de son enfance, son adolescence et sa vie de tout jeune homme. Les deux premiers souvenirs sont très courts : le premier voit Paul enfant subir les crises de folie de sa mère, et quitter la maison familiale ; le second est un étonnant récit d'espionnage où Paul, en voyage scolaire en URSS, est missionné pour "offrir" son identité à un jeune juif cherchant à quitter le pays pour Israël ; puis vient le troisième, qui occupe à lui  seul près de deux heures de film, chronique de la rencontre et de la passion entre Paul et Esther (dont le rôle était tenu par Emmanuelle Devos dans Comment je me suis disputé...). La singularité et la virtuosité de l'écriture de Desplechin trouvent dans la bouche de ces jeunes gens une vigueur nouvelle, en particulier dans celle du jeune Quentin Dolmaire, jeune comédien sorti de nulle part, authentique révélation, boule de nerfs et de flegme mêlés, capable des fulgurances expressives et verbales les plus étonnantes (Amalric bien sûr, mais aussi Léaud ne sont pas loin). Comme Garrel mais d'une façon évidemment très différente, Desplechin s'approche au plus près de la sève des relations hommes/femmes, de ce qu'elles peuvent générer d'exaltation, de folie et de souffrance. Sa narration et sa mise en scène sont d'une grande liberté et d'une folle inventivité, et ce film son plus beau depuis longtemps.


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Je n'ai pu voir que le premier volume des Mille et une nuits de Miguel Gomes, projeté le 3ème jour. Une expérience folle, stimulante, parfois agaçante, constamment surprenante. L'ambition qui émane de ce film de 6 heures (découpé en 3 volumes de 2 heures) est grandiose et inédite : s'attaquer à la situation désastreuse du Portugal d'aujourd'hui par (presque) tous les moyens qu'offre le cinéma. La fiction dramatique, le documentaire, le conte, l'autofiction, l'interview, bien d'autres choses encore, et parfois plusieurs de ces choses mélangées (et encore, je n'ai pas vu les deux volumes suivants). Autrement dit, escalader l'Everest par toutes ses faces, simultanément. Bien sûr, on ne peut pas se lancer dans une telle entreprise seul, et Gomes aime beaucoup rappeler que cette œuvre est le fruit d'un travail collectif (des journalistes furent chargés de collecter pendant plusieurs mois toutes sortes d'informations et de faits divers à travers le pays, que Gomes et sa scénariste ont ensuite sélectionnés et plus ou moins remodelés pour les intégrer au film). On peut légitimement parfois s'agacer ou décrocher de ce joyeux foutoir et de l'impudence de son auteur, mais il en émane une telle énergie, une telle acuité et une telle drôlerie qu'il finit par tout emporter. Miguel Gomes confirme qu'il est bien un des jeunes cinéastes contemporains les plus aventureux en faisant littéralement exploser tous les schémas, et en livrant une vision à la fois impertinente, sombre mais non dénuée d'espoir de la situation de son pays, de l'Europe, du monde. On redécouvrira ce premier volet et les deux suivants avec bonheur en salles cet été.


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Waintrop a visiblement programmé à dessein ces trois immenses films sur les cinq premiers jours du festival, pour frapper un grand coup. Quelques petites perles ont par ailleurs émaillé sa sélection, notamment le premier film de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Situé dans une réserve indienne du Dakota du sud rongée par la pauvreté et l'alcoolisme, le film suit deux personnages principaux, un garçon de 19 ans et sa petite sœur de 11 ans, livrés à eux-mêmes par une mère volage et seule, et par un père qui leur a offert 27 demi-frères et sœurs de 9 mères différentes (!), et qui vient de mourir dans l'incendie de sa maison. Le film cumule plusieurs handicaps de prime abord, en premier lieu la lourdeur de son sujet et l'influence stylistique très visible de Terrence Malick. Mais débarrassé des lourdes prétentions métaphysiques (et des voix off impossibles) des derniers films du vieux maître, et délesté de tout pathos, le film émeut et offre beaucoup de scènes très réussies et de personnages aussi beaux que leurs jeunes comédiens. Un petit film fragile mais très séduisant.


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Plus inégal, El Abrazo de la Serpiente du colombien Ciro Guerra plonge quant à lui au cœur de la forêt amazonienne, faisant des aller-retours entre deux époques sur les traces de deux explorateurs occidentaux à la recherche d'une plante rare et miraculeuse. Ils se confrontent à l'hostilité de la nature, aux indigènes locaux, se frottent aux pratiques chamaniques, mais surtout à la destruction de tout ce fragile équilibre par l'exploitation grandissante de la forêt. Le film est loin d'être exempt de défauts (quelques lourdeurs et scènes complètement ratées), mais aussi de sacrées audaces, telle cette explosion psychédélique absolument inattendue et très belle à la fin du film.

Seule vraie déception parmi ce que j'ai pu voir à la Quinzaine, Green Room de Jeremy Saulnier, qui après Blue Ruin livre un survival indéniablement efficace (la salle était très réactive) mais aussi assez bête par sa violence grotesque et son humour bas du front.


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La sélection de la Semaine de la critique était bien sûr moins excitante sur le papier. Ayant raté le paraît-il séduisant premier film de Louis Garrel (Les Deux amis), je n'ai pu y voir que Ni le ciel, ni la terre, le premier long métrage de Clément Cogitore, jeune cinéaste très remarqué pour ses courts, et qui confirme ici un talent extrêmement prometteur. Ni le ciel, ni la terre raconte l'histoire d'une troupe de soldats français (commandée par un Jérémie Renier convaincant) postée à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, près d'un petit village et d'une position taliban. Un jour, alors que leur retrait est imminent, certains d'entre eux se mettent à disparaître mystérieusement. Le film trouve un intéressant équilibre entre une puissance d'incarnation très physique (ce n'est pas un film de guerre, mais il en émane beaucoup de violence à peine contenue et une très belle façon de filmer les corps et leur tension) et une dimension métaphysique pleine de mystère et de questions non résolues. Dans les deux cas, le film fait preuve de beaucoup d'humanité et d'intelligence.


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Venons-en maintenant à la sélection officielle, et d'abord à son "antichambre", Un certain regard, où se sont vus rétrogradés deux immenses cinéastes asiatiques. Pour l'un d'entre eux c'est une surprise d'autant plus grande qu'il a obtenu la Palme d'or il y a quelques années (c'est un phénomène rare, dont de mémoire le seul équivalent est la présence du Restless de Gus van Sant dans cette section, quelques années après la Palme d'Elephant). Avec Cemetary of Splendour, Apichatpong Weerasethakul ne rate pas son retour. Dans un petit hôpital construit sur les ruines d'un cimetière, des soldats sont plongés dans un sommeil profond. Autour d'eux, deux femmes d'âge différents, dont une jeune femme capable de communiquer avec l'âme des morts et des soldats endormis. Un jour, l'un d'eux se réveille. Constamment pris entre la réalité et les songes, la vie et la mort, le film provoque une sidération permanente, purement cinématographique, un immense bien-être cotonneux parfois percé de violentes fulgurances, dont je ne veux évidemment dévoiler aucune ici pour en préserver la surprise (je vous avertis juste d'une scène prodigieuse de générosité, de trouble charnel et de monstruosité mêlés à la fin du film). Pour reprendre approximativement une formule entendue à Cannes, c'est le "film-cure" du festival, celui qui par sa beauté guérit de tout ce qu'on voit de laid, là-bas et ailleurs.


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Il est frappant de constater que Kiyoshi Kurosawa s'intéresse lui aussi, dans Vers l'autre rive, à la relation entre le monde des morts et celui des vivants (ce n'est pas la première fois en ce qui le concerne non plus), pour un résultat évidemment très différent mais néanmoins passionnant. Un homme mort noyé trois ans auparavant réapparaît dans la vie de sa femme. Cette dernière en est évidemment bouleversée, mais n'en semble pas étonnée outre-mesure (il faut la voir et entendre dire, quand elle voit son mari apparaître dans un coin de son salon : "Oh, tu es là", avec une désarmante simplicité qui suscite bien plus d'émotion que si elle avait éclaté en sanglots). Ensemble, ils entreprennent un voyage à travers le Japon, dans une région où le mari semble avoir un temps vécu pendant son absence. Un film apaisé, à la mise en scène discrètement majestueuse, et d'une grande intensité émotionnelle.


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Il est probable que la relégation de ces deux maîtres à Un certain regard s'explique par l'extraordinaire densité des prétendants asiatiques cette année. Trois sont en compétition. Si j'ai raté le Kore-Eda et le Hou Hsiao-Hsien (tièdement accueillis semble-t-il), j'ai pu voir le nouveau film de Jia Zhangke, deux ans après le fantastique A Touch of Sin. Si ce dernier embrassait l'histoire contemporaine de la Chine par le prisme de la violence, Mountains May Depart est un pur mélodrame, très ample lui aussi, puisqu'il se situe sur trois époques (1999, 2014, 2025), deux continents, et s'attache à deux générations de personnages. Si le film souffre d'une troisième partie moins convaincante, et de quelques lourdeurs symboliques assez étonnantes (tel ce choix d'appeler un des personnages "Dollar"), il n'en demeure pas moins admirable par l'incroyable inventivité de sa mise en scène, par l'égale finesse avec laquelle il traite le sentiment amoureux et la critique économique et sociale, et par l'émotion qui naît de sa peinture d'un personnage féminin passionnant, interprété par Zhao Tao, et son fascinant visage constamment rieur et néanmoins empreint de douleur. Le travail de Jia Zhangke sur le son est aussi particulièrement marquant. On se souviendra longtemps de ces basses vibrantes qui ont fait trembler le Grand Théâtre Lumière, et surtout de ces deux scènes musicales, la première et la dernière du film, qui ont fait du Go West des Pet Shop Boys l'étonnante chanson du festival.


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Mon deuxième favori (personnel) de la compétition est Mia Madre de Nanni Moretti, où mélodrame et comédie de succèdent, se superposent par moments. Moretti s'y construit un alter ego féminin, Margherita (Margherita Buy), réalisatrice qui tourne un film social (visiblement médiocre) sur une usine en grève. La patron de l'usine est joué par un acteur américain égocentrique et excentrique (John Turturro, toujours à la limite du cabotinage, souvent génial). Parallèlement, la mère de Margherita est en train de mourir. Dans cette épreuve Margherita est épaulée par sa fille adolescente et par son frère (incarné par un Moretti parfait de sobriété), qui décide lui-même de quitter son travail pour s'occuper de sa mère. Mia Madre est un film inquiet et passionnant sur la confusion de notre époque, à de multiples niveaux (social, culturel, éducatif, artistique...), et aussi l'émouvant portrait d'une femme entre deux âges et de ses difficiles rapports aux autres (collaborateurs, amoureux, famille). La mise en scène de Moretti est d'une sobre élégance mais réserve aussi des surprises étonnantes, en particulier quand il se frotte au rêve. Il y a peut-être finalement là une tendance forte dans les films les plus intéressants du festival : presque tous contiennent une forte dimension onirique et une volonté forte de représenter les rêves, les songes ou l'au-delà.




C'est malheureusement aussi le cas dans certains films ratés. Mais le plus malheureux, c'est que l'un d'eux soit l’œuvre d'un réalisateur aussi adoré que Gus Van Sant. La Forêt des songes a été (presque) unanimement rejeté par les festivaliers, et il est difficile de les contredire. Un mélo empesé et désincarné, souffrant d'un scénario souvent grotesque (un homme décide d'aller se suicider dans une forêt au pied du Mont Fuji, où il rencontre un autre homme, japonais, qui y a lui renoncé un peu tard. Au gré de réguliers flash-backs, on apprend ce qui a conduit notre héros à en arriver là) que Van Sant ne transcende qu'à de rares occasions dans la première moitié du film (la deuxième heure est un calvaire total). Ajoutons à ça une musique mainstream omniprésente et la prestation rapidement insupportable de Matthew McConaughey, qui va devoir faire attention à ne pas rapidement perdre tout le beau crédit dont il jouit depuis son come-back. N'en jetons plus, nous avons tellement admiré le travail de Gus Van Sant, nous continuons à croire en lui en plaidant l'accident de parcours.


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Voilà pour les "grands maîtres" de la compétition. Il y avait aussi un premier film, Le Fils de Saul du hongrois Laszlo Nemes, et pour beaucoup ce fut un choc. Le film se situe intégralement à Auschwitz, et ne quitte jamais le visage de son personnage principal, Saul Aüslander ("l'étranger"), détenu juif faisant partie d'un sonderkommando, sélectionné par les nazis pour mener ses semblables à la chambre à gaz et "nettoyer" celle-ci de leurs cadavres. Un jour, Saul voit un enfant ayant survécu au gazage, qu'un médecin ausculte avant de l'achever en l'étouffant. Saul le reconnaît comme son fils, et se met dès lors en tête de récupérer son cadavre et de trouver un rabbin pour lui offrir un enterrement en-dehors du camp. La mise en scène, dans un format 1.33 surprenant, est faite de plan-séquences très longs, de gros plans permanents sur le visage de Saul, tout le reste étant flou ou relégué dans le hors-champ (énorme travail sur le son, infernal). Tout ça est impressionnant de maîtrise, beaucoup trop. Le film est absolument irrespirable, et il en émane rapidement un sentiment de complaisance et un manque de générosité étouffant, même quand les grilles du camp sont finalement franchies, en bout de film. Laszlo Nemes témoigne d'un talent formel indéniable, mais on espère que dans le futur il en fera autre chose qu'un "film-choc" comme le festival en raffole (il y a fort à parier qu'il sera en bonne place au palmarès).


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Autre film très sérieux dans un tout autre registre formel : La Loi du marché de Stéphane Brizé, dans lequel Vincent Lindon incarne Thierry, chômeur depuis 15 mois, enchaînant les entretiens à Pôle emploi, les formations infructueuses, les rendez-vous blessants à la banque. Il finit par accepter un poste d'agent de sécurité dans une grande surface. Lindon est le seul comédien professionnel du film, écrit et tourné à toute vitesse. Il y est formidable d'intensité, et le principe du film le confrontant exclusivement à des comédiens amateurs, pour la plupart dans leurs propres rôles, fonctionne à merveille. Le film n'est évidemment pas exempt de tout reproche : la mise en scène de Brizé, en apparence très minimaliste, peut paraître fonctionnelle et systématique, voire assez laide. Il s'attache surtout à saisir les choses sur le vif, caméra à l'épaule, en plan-séquences (même si la plupart sont discrètement remontées). La surenchère de situations négatives (on dirait qu'il a synthétisé en 1h25 toutes les choses terribles auxquelles peut être confronté un homme en difficulté) est facilement assimilable à du misérabilisme. L'ensemble est néanmoins d'une puissance et d'une acuité assez incroyables sur ce qu'est la violence du monde du travail d'aujourd'hui. Et si ce cinéma manque indéniablement d'ampleur et d'inventivité, Brizé fait partie de ses meilleurs représentants en France. Et il est assez satisfaisant de constater (le film est sorti cette semaine) qu'un large public y accède, donnant tort à tous les commerçants du cinéma décrétant que le public n'aspire qu'à se divertir en s'évadant de son quotidien.


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Plus discutable encore est mon ressenti à propos de Marguerite et Julien, le nouveau film de Valérie Donzelli, dont le hit La Guerre est déclarée avait suscité chez moi la même aversion que chez les créateurs de ce blog (et auprès de qui ce paragraphe risque me coûter très cher pour longtemps). A de rares exceptions près, Marguerite et Julien a été largement rejeté à Cannes. A mon grand étonnement, le film m'a emporté. A partir d'un scénario de Jean Gruault écrit pour François Truffaut dans les années 70, il conte l'histoire d'un frère et d'une sœur (Jérémie Elkaïm et Anaïs Demoustier), dans une époque lointaine, éperdument amoureux l'un de l'autre depuis l'enfance, longuement séparés, se retrouvant jeunes adultes, bien décidés à vivre  leur amour en dépit de tous les obstacles. Bien sûr, le film est loin d'être parfait. Donzelli fait feu de tout bois, ose l'emphase romanesque et les tentatives formelles les plus débridées, et parfois ça ne fonctionne pas et vire au ridicule. Mais le film a pour lui un souffle indéniable, une foi réjouissante dans le pouvoir d'évocation du cinéma et la croyance du spectateur (effets spéciaux désuets, anachronisme permanent - dans les costumes mélangeant plusieurs époques, ou quand un hélicoptère fait soudain irruption dans le champ), et une interprétation convaincante. Ce n'est pas très étonnant concernant Anaïs Demoustier, plus belle et intense que jamais, ça l'est plus pour Jérémie Elkaïm, étonnant de sobriété. Ils donnent chair de belle manière à ce couple étrange et inadapté, dans un film à la charge érotique puissante et perturbante.


Hitchcock/Truffaut


Ps : finissons sur une note plus consensuelle. A Cannes Classics, on a pu voir le documentaire de Kent Jones intitulé Hitchcock/Truffaut, qui sera bientôt diffusé sur Arte. Il s'attache à décrire la relation entre les deux cinéastes, et la genèse d'un des plus grands livres de cinéma qui en a résulté, en s'appuyant sur une forte documentation et sur les témoignages souvent très intéressants de cinéastes invités (Scorsese, Fincher, Bogdanovich, Assayas, Desplechin, Kurosawa...). Mais le film dévie assez vite de son programme initial pour entrer (et faire entrer les cinéastes sus-cités) de façon profonde et passionnée dans l’œuvre d'Hitchcock, dans leur rapport intime à celle-ci, et plus particulièrement à deux films, Psycho et Vertigo. Un documentaire passionnant, et très salutaire au milieu du tunnel de films contemporains vus à Cannes.


11 janvier 2014

L'Art de séduire

Oh je vous vois venir : "Mais pourquoi il nous parle de ça ?". Parce que Julie Gayet est à fond dans l'actu et que je n'ai aucun scrupule. Adios et à jamais, éthique de blogueur ciné... L'actrice, selon Closer, succèderait à Marilyn Monroe dans le cercle des actrices devenues maîtresses de présidents. Passionnant. La vraie question, c'est pourquoi ai-je maté ça... C'est tout con. Ma compagne m'a demandé de lui mettre un "film à la con". En même temps c'est pas ce qui se fait de pire, ça se regarde, y'a quelques petites choses plaisantes, mais globalement c'est quand même pile poil un "film à la con" et j'étais dans le sujet. L'affiche en dit déjà long. Mathieu Demy est assez chouette pourtant, et c'est peut-être un acteur sous-exploité. Il a une scène très réussie, quand il prend son premier verre en terrasse avec Julie Gayet, où son personnage est nullissime en terme de rencontre et de drague et n'arrête pas de dire des trucs ultra cons sur un ton encore plus con qui finit par faire marrer. On aurait aimé que le comédien reste sur cette lancée mais le scénario n'a pas dû le motiver, ni lui donner envie de s'amuser ou d'être heureux, et on le comprend.



Le film raconte l'histoire d'un jeune psy célibataire assez frappé pour faire des photos de poissons morts et - y a-t-il un rapport ou non - incapable de faire le premier pas vers la femme qu'il aime, et vers les femmes en général. Il demande à l'un de ses patients, un génie de la séduction à qui personne ne résiste (Lionel Abelanski ?), de l'aider à draguer n'importe qui dans la rue pour pouvoir faire face à son rêve : Julie Gayet. En fait il s'avère assez rapidement que le personnage incarné par Gayet est une conne finie, complètement névrosée et désagréable, et le héros finira en fait avec une fille délurée, extravertie et définitivement horripilante, draguée par hasard à la terrasse d'un café (Valérie Donzelli). Il lui aura fallu essuyer toutes les humiliations de la part de Gayet pour en avoir enfin ras-le-bol d'être traité comme un torche-cul et pour se rendre compte que la débile rencontrée sans le faire exprès et repoussée jusque là lui correspondait en réalité davantage, vu qu'elle est tarée.



L'histoire est alors tellement grossière, cousue de fil blanc et chiante comme tout, que la relative légèreté de ton du début s'évanouit vite au profit des poncifs accablants de la petite comédie franchouillarde typique sur des blaireaux lunaires et loufoques, pathétiques surtout, qu'on a envie de baffer un grand coup. L'Art de séduire a un titre de film d'Emmanuel Mouret, les acteurs d'un Mouret (en tout cas pour Demy et à fortiori pour Julie Gayet, qui jouait dans le bon Un Baiser s'il vous plaît), un même goût pour les malaises sentimentaux et autres situations improbables, et l'ambition de développer un récit aussi touchant qu'amusant et décalé, sauf qu'au final ce n'est même pas du sous-Mouret. A vrai dire, alors que tout nous y conduit sur le papier, on ne pense même jamais au cinéma de l'auteur de Fais-moi plaisir ! et de L'Art d'aimer devant ce téléfilm mollasson qui, il faut bien le dire, est un strict navet. La seule chose positive à retirer de L'art de séduire c'est que beaucoup de scènes, et notamment les premières rencontres de Demy avec Gayet et Donzelli, se passent en terrasses de petits bars ensoleillés, et avec ces ciels gris de janvier qui nous accablent, on se dit que ce sera cool quand il fera plus beau.


L'Art de séduire de Guy Marzaguil avec Mathieu Demy, Julie Gayet, Valérie Donzelli et Lionel Abelanski (2011)

13 septembre 2012

LOL USA

Un bon ami m'a raconté qu'il a visité une ville en Turquie qui a été littéralement rebâtie par-dessus une autre ville. En fait c'est une ville qui a été ensevelie sous une autre ville, construite par-dessus la première. Toute une ville Ottomane, sa mairie, sa poste, sa maison de la presse, sa boulangerie, bref toute la ville a été ni plus ni moins condamnée, mise en quarantaine, ensevelie et refermée sur elle-même, pour être refondée sur sa propre sépulture. C'est à Metz qu'on a fait ça je crois. Dans un quartier de Metz, le quartier dit "des Kébabs", soit le pâté de maisons entouré par la rue du Pont des Morts, la Place du Saulcy et le Boulevard Robert Serot. Au moment où la peste était la plus forte. Celle-là même qu'on a renommée grippe Espagnole (uniquement parce que c'est d'abord en Espagne qu'on en a parlé), qui a décimé le continent Américain via le commerce triangulaire et le Canal de Suez. C'est à cette occasion que tout un quartier de Metz, Plantières-Queuleu je crois, a été rayé de la carte, enterré à tout jamais, pour se re-créer ex-nihilo sur son propre toit. On a fait ça pour emmurer vivants les lépreux de Metz, forcés de survivre là, sans doute pas longtemps, dans le cellier puant d'une ville nouvelle qui grandissait sur leur séant. Depuis, à des fins touristiques, on a ré-ouvert ces catacombes, véritables souterrains pestilentiels renfermant un passé inavouable aujourd'hui devenu, tel le pétrole, richesse des profondeurs. Ainsi ces tuberculeux font à présent sourire les passants. 
 
Vous avez l'impression que c'est du déjà vu ? Vous trouvez que c'est du réchauffé ? Vous considérez qu'il est vil et facile de vous resservir la même daube et que c'est ce qu'on fait avec cette critique ? C'est ni plus ni moins ce que fait Liza Azuelos en réalisant exactement le même film aux USA en digne héritière de Michael Haneke, dont elle partage la prétention et les allures de vieux berger allemand.
 
Tout ça pour dire que c'est exactement cette histoire qu'il faudrait peut-être raconter à Lisa Azuelos, qui a re-réalisé cette horreur de film, pour que ça lui donne l'idée sinon de s'emmurer chez elle du moins de se mettre au vert quelque temps. Cette réalisatrice suscite tant de rancœur qu'il serait légitime de consacrer une vie à lui demander d'arrêter de faire ce qu'elle fait. J'ai pas aimé ces films. Je hais ces films, je les hais. Je conchie ton film Azuelos, et ça veut bien dire "enduire quelque chose de merde". Lisa Azuelos, si tu me lis, et que ton film passe dans le sud, n'y va pas, évite avants-premières et tapis rouge. Oh c'est pas des menaces. Je me contenterai de te poser quelques questions sur ton film. Les mêmes que je pourrais poser à Maiwenn ou à Valérie Donzelli. Maïwenn ? Ça finit avec un E ou pas Maiwenne ? Avec des gros œufs pourris dans sa vieille gueule de jument cocaïnomane. Il me faudrait avoir autant de vies qu'un chat, c'est à dire pas moins de sept, pour ne pas toutes les consacrer à vous maudire. Après avoir réalisé une deuxième fois ce péché capital de film (cette merde), Lizarazuelos avait déclaré, pour se défendre d'une critique qui pointait du doigt cette pléiade de personnages tous plus riches les uns que les autres et cloîtrés dans des appartements pleins d'or et de came de 8000 mètres carrés, dans ces fontaines à lait et autres cuisines amérindiennes, qu'elle ne faisait rien de plus que filmer ce qu'elle connaissait, sa vie, ce qui lui paraissait naturel et évident. Avec des propos pareils tu ne te feras pas que des amis Lizo Azuelas ! Si j'avais la moitié de ce que tu gagnes en une journée à me promener de plateau en plateau, je dépenserais toute cette fortune pour m'acheter un sandwich et une tarte à la crème, afin de te proposer une bouchée de l'un pour mieux te placarder l'autre sur le crane dans la foulée. J'ai rien à perdre. Mon nom est Pulpeux, rédacteur freelance de ce blog en bois, ex-étudiant à l'Université de Metz, boursier échelon 0 au CNRS de Toulouse. Père d'un fils assassiné, époux d'une femme assassinée et j'aurai ma vengeance dans cette vie ou dans l'autre. 
 
 
LOL USA de Lisa Azuelos avec Demi Moore et Miley Cyrus (2012)

31 mars 2012

Les Adoptés

On accueille à nouveau Thomazinette, désormais habitué du blog, pour fusiller à bout portant le dernier film de Mélanie Laurent dans un article à lire "avec une pince à linge sur le nez", selon ses propres mots. Vos deux serviteurs n'ont pas eu le courage de s'infliger le bébé de Mélanie Laurent et sont heureux de laisser la place à leur acolyte, qui s'en charge avec brio :

Dans l'élan masochiste du dernier article du blog sur Mélanie Laurent (Je Vais bien ne t'en fais pas), j’ai maté Les Inadaptés, de la seule façon dont on peut mater ce film, c'est-à-dire de loin et en avance rapide. J'ai passé la durée du film le nez plongé dans le manche d'une guitare, à gratouiller trois accords pour couvrir le bruit, relevant de temps à autre la tête pour mieux la détourner à nouveau.


Lorsqu'on lui demande la définition de l'égoïsme, M.L. répond : "Un égoïste, c'est quelqu'un qui ne pense pas à moi !"

Premièrement, et pour laisser tout de suite derrière soi les questions épineuses de propriété intellectuelle, je tiens à faire remarquer que ce film est un cas sans précédent de « plagiat de plagiat », et cela à deux reprises. Je laisse les juristes s’arracher les cheveux là-dessus, je leur laisse le soin de rabibocher la loi face à ce cas complètement hors-norme, et me cantonnerai au rôle de « whistleblower », du troufion qui indique la faille puis se barre en se tapant les mains. D’une part, une des protagonistes est libraire et se fait draguer éhontément par un illettré réfugié dans sa tanière de papier pour soi-disant éviter la pluie. Cette scène est un plagiat de Mes amis mes amours, film qui a lui-même plagié Coup de foudre à Notting Hill. D’autre part, cinq minutes après cette première rencontre, les deux protagonistes ont bien évidemment déjà fait l’amour pendant toute une nuit. On pourrait penser à un plagiat de Les Bien-aimés, puisque ce dernier film est une partouze géante où les amorces d’occasions de pratiquer le sexe sont réduites au « string minimum ». Mais le plagiat est ailleurs, au réveil, où la libraire se croit délaissée et découvre en fait un jeu de pistes, concocté à l’aide de slips et de capotes, qui l’emmène depuis son plumard jusqu’à une table basse où il y a une lettre. Vous aurez reconnu le plagiat, c’est bel et bien Amélie Poulain qui nous est douloureusement donné à revivre, Amélie Poulain qui est lui-même un plagiat d’Alien 4, un « film-jeu-de-piste » où les pancartes sont remplacées par de la bave d’alien. Plagiats au carré donc pour Mélanome Laurent, doublés d’un auto-plagiat de Jean-Pierre Jeunet, qui s’était attaqué lui-même en justice il y a quelques années, et avait réussi l’exploit de perdre à la défense comme à l’accusation. Mais je m’égare et il y aurait légitimement lieu de se paumer dans la généalogie de toutes les « inspirations » de Les Adoptés, tant il est perméable à tout ce qui se fait de pire en cinéma – et quand ce n’est pas ce qui se fait de pire, Mélenchon Laurent s’occupe avec aisance de bousiller l’idée, comme avec ce découpage artificiel en « chapitres » qui chacun s’attardent sur un des trois attardés peuplant le film.


Je ne m’attarderai pas non plus sur la nullité des rôles et des acteurs, qui vient contredire l’idée mathématique universelle selon laquelle « moins par moins donne plus ».

Disons qu’avec cette cueillette aux petits effets clipesques, Les Avortés s’inscrit dans une sale lignée de « films à gadgets », qui remplissent leurs nonante minutes en petites séquences de jouets dans le bain, de maquillage à la mousse au chocolat et autres cache-cache sous le bureau. Quand la première protagoniste se fait choper par une bagnole en sortant de sa librairie, l’effet est le même : oh, non, encore un de ces gadgets… range donc tes jouets Thierry Roland… Mais ce dernier gadget va durer les deux-tiers du film, le temps qu’il faut à cette libraire pour passer l’arme à gauche, et aux autres pour exposer leur égoïsme hystérique face à la situation. Si j'ai bien pigé c'est l'effet Donzelli, effet qui consiste à faire clamser un personnage duquel tous les autres tirent leur gloire en étant trop forts car trop soudés dans la mort du sacrifié – alors qu’ils passent exclusivement leur temps à soit 1) se plaindre, soit 2) avoir la classe parce qu’ils ont arrêté de se plaindre. Passons outre le fait que ce type de comportements inscrit quant à lui Les Trépanés dans la lignée des films hystériques comme Et soudain tout le monde me manque, où la moindre attention donnée à quelqu’un, même à ton plus proche parent, est perçue comme un acte de bravoure infini pour dépasser ta petite personne, engendrant une dette irréparable pour son bénéficiaire, et donc une dispute. Maladie Laurent nous avait habitués à cela depuis belle lurette, et on encaisse la reprise tant bien que mal.


Ce gamin "trop mignon trop con" est un peu le spectateur fantasmé par M.L., qui voudrait qu'on accepte qu'elle nous tartine de merde en en redemandant !

Plus révoltant, il y a l’usage récurrent de ces personnages morts ou malades dans le cinéma des trentenaires français. Ça en dit long sur ce à quoi sont prêts ces cinéastes, appelés "nouvelle nouvelle vague", pour donner une bonne image d'eux-mêmes. Ils sont prêts à buter leurs plus proches amis, à faire sauter par dessus-bord leur propre mère s'il le fallait, pour ensuite jouer les endeuillés à toute épreuve qui ont tout vu tout connu et que ça a rendus sages. C’est la kénose à l’envers, c’est-à-dire que plus les gens meurent autour de vous, plus vous êtes entourés de défaillants dénués et de comateux irrécupérables, plus vous bénéficiez de leur sacrifice comme d’un regain d’aura personnelle. Ça fait un peu penser à Sarkozy l'endeuillé vis-à-vis des tueries de Montauban & Toulouse, c'est tout aussi gerbant, sauf que dans ces films, les ficelles sont en outre indubitablement tirées par ceux qui en retirent de la "gloire". Les Petits mouchoirs : Jean Dujardin crève et tout le monde en est glorifié (sauf François Cluzet) ; La Guerre est déclarée : le gamin survit mais il a beau en avoir chié, ce sont ses parents les héros ; Les Adoptés : la sœur crève après une agonie qui dure les deux-tiers du film, et la plus forte c'est Mélanie Grosland, actrice de son propre film, personnage irréprochable de connerie, petite fille de trente ans qui rétrécit sur elle-même au lieu de penser à ce qu'elle est en train de faire, et qui reproduit spontanément, disons même innocemment, les horreurs qui sont véhiculées autour d’elles.


Les Adoptés de Mélanie Laurent avec Mélanie Laurent (2011)

27 janvier 2012

Polisse

Comme Valérie Donzelli, Maïwenn est sur un petit nuage, au sommet des charts du box office français et en course pour les Césars. L'une a failli perdre son fils, l'autre a eu une enfance merdique, et toutes les deux prennent leur revanche sur la vie, sauf que c'est nous qui payons les pots cassés alors qu'on a rien fait ! Comment les professionnels de la profession et les critiques de presse ont-ils pu être éblouis par Polisse ?... A moins qu'il ne nous ait directement pris à rebrousse poil et qu'on ait été agité par une haine nerveuse devant chaque scène du film - ce qui reste la réaction la plus saine face à un tel spectacle, haïssable en soi - on ressort de Polisse avec les grosses boules, certes, mais en reconnaissant timidement au film une qualité. Une fausse qualité en réalité, car on se dit, naïvement : "C'est tout de même prenant, aucune chance de s'endormir et on est parfois comme emporté malgré nous par l'énergie condensée dans les saynètes successives". Mais c'est un leurre, un piège à cons. L'énergie excessive et peut-être naturelle déployée par Maïween tourne à vide, ou disons qu'elle tourne mal. La "réalisatrice" ne donne pas un rythme rapide et intéressant à son film par une gestion intelligente et sensible du temps cinématographique, elle se contente de filmer assez maladroitement des scènes qui seraient tout aussi captivantes sur le papier, puisqu'elles sont foncièrement tétanisantes, et de couper lesdites scènes déjà courtes avec une régularité de métronome qui prévient forcément tout ennui.




On serait tout autant scotché par un épisode sulfureux et racoleur de Zone Interdite, au mieux, par un reportage de télé-réalité "choc" comme en diffusent toute la journée les W9, TMC et autres NRJ12 qui pourrissent nos antennes, au pire. Avec des faits divers répugnants et des prises de bec à grands renfort de hurlements, n'importe qui se laisse bêtement "captiver" et surtout n'importe qui peut captiver son public... La mise en scène de Maïwenn est celle de 50 minutes inside sauf que ça dure 120 minutes inside out, à base de caméra portée sur le vif et de montage saccadé, avec des plans de cinq secondes maximum et des changements de scènes quasi instantanés, qui s'occupent de satisfaire notre curiosité mal placée de voyeurs en passant du coq à l'âne pour un panel des pires histoires les plus dégueulasses, ou qui nous laissent pantelants sur certaines affaires inachevées et sans résolution (notamment le cas du pédophile joué par Louis-Do de Lencquesaing qui avoue tous ses crimes avec le sourire mais qui, étant haut placé dans la société, va apparemment s'en tirer sans souci ; idem pour le passage dans le camp des roms avec la récupération de tous les enfants, qui se termine prématurément dans un bus où se joue une sorte de comédie musicale sidérante et bien pratique quand il s'agit d'évacuer une scène sans s'encombrer d'un sujet trop pesant).




Quel que soit le type d'affaire en question, dans tous les cas les gamins sont des pions, des faire-valoirs qui permettent un double cirage de pompes : des acteurs d'abord, qui malgré leurs qualités restent et demeurent des acteurs devant la caméra de Maïwenn et n'accèdent pas au statut espéré de personnages (qui connaît sans chercher le prénom des flics du film ? Personne, c'est Joey Starr et Karin Viard qu'on observe), les acteurs donc font leur show, et ce pour mieux dresser une hagiographie en règle des policiers de la BPM, qui trouve son point culminant à la fin, dans cette dernière séquence pathétique et immonde, tant dans la forme que dans le fond. Dans un montage parallèle (décidément la figure de montage préférée des tristes cinéastes qui l'emploient de la façon la plus crasseuse qui soit, j'ai nommé Maïwenn et Donzelli, l'analogie la plus évidente et la plus bâtarde étant le graal des esprits simples) une flic se suicide et chute du troisième étage d'où elle s'est jetée dans un montage parallèle donc avec un enfant gymnaste qu'elle a sauvé de son violeur deux scènes plus tôt et qui prend son envol sur le tatami tandis qu'elle s'écrase la face sur le béton, le tout au ralenti bien sûr. Un policier tombe, un enfant violé s'élève... Les flics se sacrifient pour que les enfants s'envolent. Quelle pitié que cette métaphore visuelle d'outre-tombe qui trahit la stupidité profonde de Maïwenn et qui nous achève à un moment où on commençait à se dire qu'on avait forcément vu le pire : on pensait l'avoir vu dès le générique d'ouverture où la réalisatrice envoie à fond la musique de l'Île aux enfants, ou plus tard quand, venant d'apprendre qu'un nourrisson tombé sur le trottoir est tiré d'affaires, toute la brigade se rend dans une boîte de nuit pour fêter ça... Maïwenn profitant de l'occasion pour littéralement lécher les pieds de Joey Starr, qui danse au milieu du plan pendant cinq minutes.




La fameuse séquence de la boîte de nuit pousse définitivement à penser que Maïwenn et consorts ont 13 ans d'âge mental quand celle-ci affirme à Joey Starr qui lui demande pourquoi elle porte des lunettes aussi laides alors qu'elle a une très bonne vue : "J'avais peur qu'on me prenne pas au sérieux". Son nouveau petit copain lui lance alors, autoritaire : "Détache tes cheveux !", et Maïwenn de répondre avec une voix de gamine : "Tu veux que je les détache ?" avant de s’exécuter. Une fois ses lunettes retirées et ses cheveux détachés elle se révèle évidemment trop belle, du moins c'est ce qu'on est censés penser (et c'est vrai qu'elle a une bien belle crinière, mais pour tout le reste c'est un canasson, un gros âne bâté, du coup elle forme un ensemble cohérent mais y'a pas de quoi se réjouir). L'aspect très adolescent des protagonistes crève l'écran au moins autant que dans La Guerre est déclarée de Donzelli (les films sont tristement à rapprocher, pour leurs sujets ultra faciles, leur penchant à utiliser le malheur des gosses comme un prétexte pour se grandir et s'auto-congratuler, et leurs maladresses qui virent à la connerie, entre autres), avec des ribambelles de blagues de collégiens rarement drôles, une Marina Foïs dans le rôle de la collégienne anorexique de 35 ans qui déteste les hommes ("Les mecs c'est tous des sales races !" hurle-t-elle à qui veut l'entendre), et qui se dispute avec son ex meilleure copine Karin Viard, laquelle a eu le malheur de divorcer parce que sa copine misogyne lui avait dit de quitter son enfoiré de mari... Mais où sommes-nous ? Qui sont les chiards dont il faudrait s'occuper là-dedans ? Et nous sommes volontaires pour nous occuper de ces tarés ma parole, à grand renfort de coups de pieds au cul ! Dieu sait que c'est ce qu'on a envie de prodiguer à Maïwenn quand elle se filme elle-même en photographe bourgeoise couchant avec un flic de banlieue et découvrant le monde d'en bas au petit matin, réveillée par la prière de l'imam du quartier, s'empressant alors d'empoigner son appareil photo pour capturer la vraie vie des petites gens dans la rue : tel marchand arabe ou telle big mamma faisant les courses avec son bambin pendu au bras, qu'elle observe d'en haut, bien sûr, et à travers son objectif plein d'humanité... Elle ne "capte" que des clichés évidemment mais Maïwenn adore ça, comme quand elle oppose fièrement le mauvais musulman à la bonne musulmane dans une autre scène ridicule. On a plus que jamais le sentiment de regarder des gamins découvrant le monde et n'y comprenant rien dans la fameuse séquence où Maïwenn et Joey Starr tombent amoureux, en boîte de nuit donc, dans un remake de Dirty Dancing où la fille timide à grosses lunettes, laissée dans un coin, se fait tout d'un coup harponner par le gros costaud au grand cœur dont toutes les femmes rêvent en secret. Pouaaaaarggkkkshaaaaarr que ça pue la merde !




Dans cette même scène (l'une des plus imbitables du film) se cristallise la volonté profonde de Maïwenn : filmer son petit nombril, son tout petit monde. Sa propre tronche d'abord, mise au second plan par fausse humilité dans le rôle secondaire de la photographe infiltrée (mise en abyme du miséreux), sa famille aussi (on voit facilement qu'elle a choisi ses vrais proches pour incarner ceux de son soi-disant personnage, des trombines pareilles ça s'identifie de loin et même Joey Starr passe pour mignon au milieu du gang Le Besco, tel Mowgli au milieu des loups), puis ses amis et acteurs chéris, qui font leur boulot pour la plupart même s'ils en font souvent trop (telles Foïs et Viard dans la scène de la dispute, qui vocifèrent horriblement), mais il faut dire que de telles situations c'est du pain bénit pour un comédien en roues libres. Et enfin, surtout, le compagnon de Maïwenn, le bien-nommé Joey Starr, starifié comme jamais dans ce film où il apparaît à chaque instant comme un dieu vivant, ne supportant pas le mal fait aux enfants, révolté contre tous les salops de la Terre, ne craignant pas de s'emporter physiquement contre ses supérieurs quand ils ne se tuent pas autant que lui à la tâche pour retrouver un gamin en pleine nuit ou pour obtenir une place dans un foyer à tel autre, incapable de ne pas prendre chaque affaire à cœur, bourru mais ultrasensible, prompt à calmer les enfants les plus tristes en les serrant dans ses griffes d'ours, excellent père de famille de surcroît et amant hors-pair sans aucun doute. Qui n'aurait pas envie de se faire Joey Starr après un tel panégyrique sans retenue ? Qui n'a pas envie surtout de faire un tacle à Maïwenn après toutes ces scènes intimes entre elle et sa Starr, scènes qu'on ne veut tout simplement pas voir, encore moins quand ils se dévorent la tronche comme des fauves dans un énième reboot estampillé 2011, celui d'Alien versus Predator (faut dire qu'ils sont bien outillés pour s'entre-gober le crâne, on ne veut pas non plus voir la mâchoire de leur futur gosse, à bon entendeur salut !).



Maïwenn signe donc un film non seulement ridicule mais médiocre, un très vulgaire film à sketches morbides, une suite de tranches de vie bien répugnantes pour nous bouleverser sans effort malgré une triste absence de vision artistique, un concentré de série télé scabreuse avec une touche de tract anti-sarkoziste en toile de fond, qui nous fera voter pour la candidate norvégienne des Verts, Angelina Joly, dans quelques mois. La personne déjà nommée un tas de fois qui a réalisé Polisse (je ne parviens pas à écrire "réalisatrice" ou "cinéaste", pardonnez-moi, et répéter son blaze me hérisse les poils) a partagé pendant un certain temps le quotidien d'une brigade de la BPM pour préparer son sujet et cet argument d'autorité est censé tout excuser (comme Donzelli avec la maladie de son fils, décidément...). De ce fait elle peut faire ce qu'elle veut, y compris le film merdeux dont il est question ici, où elle ose tout, tous les pires procédés imaginables. Son côté sûre d'elle transpire du film nauséabond de Maïwenn et nous la rend franchement détestable. Elle qui tente de faire un portrait si élégiaque de ces policiers de l'enfance et qui leur dédie son film, se permet de déclarer en interview qu'ils sont des "paysans de la France profonde qui ne connaissent rien", parce qu'ils ne l'ont pas reconnue à une avant-première "en présence de l'équipe du film" qui leur était réservée et parce que Marina Foïs, Jérémie Elkaïm ou Nicolas Duvauchelle sont pour eux autant de gros péquenauds qui n'ont rien à foutre sur un écran de cinéma. On pense pareil ! Comment ne pas prendre définitivement en grippe la dénommée Maïwenn quand elle vient affirmer fièrement que la DASS l'a vraiment faite chier à demander des contrôles stricts sur les enfants employés pour le film et sur les dialogues à mettre dans leur bouche, pour après le tournage finalement reconnaître que c'était pas si con de leur part parce qu'elle n'aurait pas supporté qu'un enfant se suicide à cause du film. "Elle n'aurait pas supporté", p'tite chatte... C'est triste d'en venir à taper sur les gens, de ne pas rester sur le film, mais avec de telles personnes, qui n'ont de cesse de se mettre en avant et qui sont si insupportables et détestables, difficile de faire autrement.




Difficile aussi de ne ne pas finir cette critique en reparlant rapidement de la toute fin du film, si ignoble et indigne, où marina foïs renoue avec les Robins des Bois en jouant un nouveau sketch de Pouf le cascadeur quand elle gueule : "J'peux ouvrir la fenêtre ? Je me sens pas bien..." avant d'aller se défenestrer. Dîtes-vous qu'on ne peut en rire que cinq ou six jours après avoir vu le film, car quand on est devant l'écran, le sentiment dominant, écrasant, c'est plutôt de l'exaspération mêlée de rancœur, un dégoût maximal d'une espèce qu'on n'éprouve que rarement devant un film vu sur sa téloche. Maïwenn peut se partager avec Donzelli le prix de la pire réalisatrice de l'année, de la décennie, du siècle et du monde.


Polisse de Maïwenn Le Besco avec Maïwenn Le Besco, Joey Starr, Marina Foïs, Karin Viard, Nicolas Duvauchelle, Jérémie Elkaïm, Karole Rocher, Frédéric Pierrot et Emmanuelle Bercot (2011)

8 janvier 2012

La Guerre est déclarée

Il paraît qu'il ne faut pas dire "C'est de la merde" mais bien "Je n'ai pas aimé", parce qu'il faut être tolérant et respecter l'avis des autres. Je peux donc le dire, je n'ai pas aimé le film de merde de Valérie Donzelli. Arf, au temps pour moi. Repartons sur des bases saines, par exemple sur la façon dont j'ai vu ce film : au bout d'une demi heure j'ai pressé la touche "Stop", pris d'une sensation semblable au malaise vagal (auquel je suis facilement sujet) devant cette ambiance d'hôpital et ces discussions à propos de l'asymétrie faciale de l'enfant sur le point de subir un examen du cerveau pour cause de tumeur maligne. Le film ne montre rien de vraiment dérangeant ou d’écœurant mais je suis ainsi fait que l'hôpital et la maladie me donnent rapidement des vertiges et la colique. Aussi ai-je éteint ma télé avec un haut-le-cœur de tous les diables. Mais je crois que cette envie de me vider de ma bile était double. L'origine était vagale certes, mais intellectuelle et rétinienne de surcroît. Car ce film m'a révulsé à chaque instant. Je suis allé au bout de l'insoutenable Cris et chuchotements, où Bergman ne se prive pas pour filmer en plan séquence une malade qui hurle à la mort sa souffrance suprême, et je suis même allé au bout de Conte de Noël de Desplechin, qui se régale de nous parler de maladie en phase terminale et de filmer les hôpitaux de Paris. Mais là il faut dire que rien ne me retenait.


Corky est amoureux : il court !

J'ai détesté de tout mon être la demi heure que j'ai vue avant d'éteindre, et pas seulement pour le malaise dans lequel me plonge l'évocation appuyée de la maladie. "Je n'ai pas aimé" (allons-y alonzo !) le zoom sur l’œil de Donzelli au début qui, conjugué à l'amplification du bruit du scanner transformé en bruit de boîte de nuit, permet d'enchaîner sur le flash-back de la rencontre des parents d'Adam : Roméo et Juliette... (Jérémie Elkaïm et Valérie Donzelli, vrai ex-couple dans la vie qui comme chacun sait racontent leur histoire dans cette fiction autobiographique). Avec ce zoom en fondu sonore Donzelli place une figure de montage au petit bonheur la chance, c'est à la fois laid et sans fondement. Je n'ai pas aimé cette rencontre de teen movie entre "Roméo" et "Juliette", j'insiste un peu sur les blazes mais l'insistance est au cœur du film de Donzelli comme en témoignent ces patronymes risibles. Je n'ai pas aimé voir Roméo et Juliette courir à toute allure main dans la main dans la rue, la nuit, drogués et amoureux, filmés en travelling (un travelling parigot digne de Jeunet dans Amélie Poulain) accompagnés d'une super chouette musique pop, de même que je n'ai pas aimé les dizaines de vignettes du couple d'amoureux, toujours avec la grosse musique derrière, qui vont à la fête foraine, qui sont habillés comme des ploucs parisiens, qui mangent de la barbe-à-papa, qui font du vélo, qui lisent à la terrasse des cafés en ouvrant leurs livres comme un seul homme, qui rigolent et qui s'aiment et qui s'embrassent, qui se peignent le cul en peignant les murs et compagnie. Beuaaaarkh. La galerie de vignettes mignonnes sur de la musique à la mode est un sommet de facilité, c'est un procédé aussi factice qu'éculé. La Guerre est déclarée fait partie de ces très rares films devant lesquels on se dit que si nos yeux pouvaient gerber (et je ne parle pas juste de ces yeux qui ont seulement l'air de vomir, comme ceux de Marion Cotillard, je parle bien d'yeux qui seraient réellement capables de dégueuler), ils profiteraient de l'occasion pour nous le faire savoir.


Repeindre un mur et se fendre la poire : plus belle la vie selon Donzelli

Je n'ai pas aimé la voix-off qui résume une situation trop chiante à développer sur un ton très narratif et poseur ("Roméo n'a jamais connu son père, mais Juliette et lui aimaient aller boire le thé chez sa mère très moderne, car ils aimaient bien la compagne de celle-ci, qui était gouine, la famille de Juliette étant beaucoup plus bourgeoise et beaucoup moins libérée, blablabla"), ou qui se contente, la voix-off donc, de répéter mot pour mot ce que disent déjà les dialogues ou les images pour cacher leur misère (comme quand un montage parallèle montre le couple qui rend visite au gosse quotidiennement d'une part, et qui court en tenue de sport d'autre part, avec la voix-off qui vient préciser au cas où : "Maintenant, ça allait être un vrai marathon pour eux") de la même façon que la musique n'a de cesse de couvrir la tristesse des plans de Donzelli. Je n'ai pas aimé la somme de clichés crétins sur des images, je le répète, d'une laideur abyssale (il faut voir les derniers plans de chaque séquence ou les dernières répliques avant coupures, c'est triste à en mourir). En parlant de plan immonde que dire du tout dernier du film - oui car, étant un peu maso, j'ai relancé le film ensuite, et je l'ai vu jusqu'au bout, pour parer aussi à tout commentaire du type : "Tu ne l'as même pas vu en entier et tu parles ! Salop de frustré !" - que dire de cet interminable plan au ralenti qui clôture le film, sur les parents et le gosse guéri qui dansent sur la plage avec, encore une fois, une musique insupportable, de la pop, de la pop, de la pop, de la pop, sans discontinuer, sauf à un moment, quand Juliette appelle tout le monde pour dire qu'Adam a une tumeur, là elle nous fout le gros morceau de classique qui tâche et on voit Roméo qui tombe à genoux dans la rue et qui hurle : rajoute m'en une couche que je m'étrangle une bonne fois pour toutes.


Vous trouvez ça laid et misérable ? Dîtes-vous que vous n'avez pas le son...

La dernière séquence, cet indéfinissable ralenti sans fin sur la plage, a du mal à cacher la misère du scénario. Quelques minutes plus tôt, Donzelli a balayé d'un revers de voix-off le vrai sujet potentiel du film : "Roméo et Juliette se sont peu à peu isolés, puis ils se sont séparés et ont refait leur vie chacun de leur côté". Il est là sans doute le sujet, le fond de la maladie, sa propension à détruire ceux qu'elle frappe et ceux qui les entourent par la même occasion. Et je parle en connaissance de cause, je le précise puisque de nombreux défenseurs du film sortent l'étendard de l'autobiographie quand on s'attaque au sujet et à son traitement : "Ils l'ont vécu ! C'est vrai !". J'ai connu et vécu une situation quasi similaire, de très près, donc pas de ça entre nous Valérie, tu me la feras pas ! Au lieu donc de ce vrai sujet, on observe un couple qui s'est cru héroïque en cherchant à obtenir les meilleurs médecins pour leur enfant, ce que font strictement tous les parents dans leur situation. Des parents soi-disant "solides, détruits mais solides", dont l'amour si fougueux et si solide a foutu le camp face au cancer. Qui saurait les en blâmer s'ils ne s'affichaient pas avec tant d'orgueil ? et ce d'un bout à l'autre du film, Roméo et Juliette formant un couple parisien frais et cool, courageux surtout et sincère. L'orgueil dont le film regorge atteint son point limite à la fin du film quand le gamin, guéri, se retourne au ralenti vers ses parents souriants et fiers, pour leur faire un clin d’œil et les montrer du doigt comme ses sauveurs, l'air de dire "Vous êtes les putains de meilleurs !", cet orgueil là pue la mort, mais s'il ne touchait pas à la mise en scène du film, je n'en aurais même pas parlé. Que Donzelli soit fière d'être une maman courageuse, ça m'en touche une sans remuer l'autre, que sa prétention et sa médiocrité artistique s'étalent sans retenue dans un film d'une laideur magistrale, ça m'ennuie davantage.


Même une actrice porno n'accepterait pas de s'auto-pépom pendant une heure et demi devant tout le monde

Non en réalité le discours tenu par le film m'écœure au plus haut point, tout autant que la forme horripilante que lui donne sa réalisatrice, qui n'a de cesse de faire sa maligne du début à la fin par une pluie d'effets horripilants et surfaits. Les auteurs présentent la maladie (de leur enfant !) comme "une chance à saisir" pour vivre une grande aventure et intensifier leur existence et leur amour. Faut-il qu'ils aient eu la chance que leur enfant guérisse (c'est bien une chance, ce ne sont pas eux, ses parents, qui l'ont guéri en "déclarant la guerre" à Dieu sait qui, au potentiel destructeur de la maladie ? Guerre perdue, ils se sont séparés. En tout cas ce ne sont pas eux qui l'ont guéri en étant de bonne humeur), faut-il dont qu'ils aient eu la CHANCE que leur enfant guérisse pour oser balancer des dialogues tels que : "- Pourquoi ça tombe sur nous ? - Parce qu'on est capables de surmonter ça". Cette réplique est un immondice pour tous ceux qui ont perdu un proche malade du cancer ou d'autre chose, et c'est une insulte qui sent le souffre pour tous ceux qui SONT malades, ce qui n'est pas le cas des deux personnages principaux du film sur lesquels tout est centré, l'enfant n'étant qu'un faire-valoir pour les glorifier dans toute leur hardiesse à affronter la maladie d'autrui avec gaieté. Ce sont "Roméo" et "Juliette" qui sortent de cette soi-disant aventure "solides mais détruits" (un couple solide ne se sépare pas face à l'adversité, il y en a malheureusement très peu qui y parviennent), pas l'enfant, qui va grandir avec une épée de Damoclès sur la tête, une enfance perdue ou presque (c'est pourtant le couple qui a perdu quelque chose d'après la voix-off, pas du tout l'enfant) et des parents séparés à cause du mal qui l'a frappé. Mais lui on s'en fout, les héros ce sont "Roméo et Juliette", que leur enfant pointe du doigt comme des Dieux vivants à la fin du film. Jérémie Elkaïm déclare dans un entretien avec les Cahiers du cinéma : "C'est une critique qu'on pourrait faire au film : on fait notre tambouille sur le dos de la maladie de l'enfant. En effet, c'est précisément ce qu'on fait ! Mais on pouvait se le permettre parce qu'on avait vécu ça pour de vrai, et bien évidemment, on ne l'a pas fait de manière cynique. On s'est dit qu'on avait eu de la chance de vivre ça, que ça nous permettrait de raconter une histoire forte et de parler d'amour", et quand je lis ça, j'ai envie de cracher entre ses pieds, uniquement parce que je ne suis pas violent. Parce qu'il a "vraiment vécu" la maladie de son fils, il peut se permettre d'être un con de première ? Et pour lui la tumeur au cerveau de son gamin est une chance car elle lui a permis de faire un film fort et de raconter une histoire d'amour... Mais qui sont ces gens ? Deux parisiens sincères et dans le coup, ou deux énergumènes inconscients, égoïstes jusqu'à l'overdose, imbus d'eux-mêmes et sûrs d'eux, assumant leur connerie avec un aplomb hallucinant, connerie dont ils se croient absouts par leur soi-disant sincérité.


"L'opération est en partie réussie et notre fils a de fortes de chances de crever sous cinq ans, WHOUHOU !"

A mettre dans la case de cette suffisance ô combien irritante, je n'ai pas aimé non plus (je reprends la liste, mais elle est sans fin) la hype parisienne à l’œuvre dans tout le film, de la mère gouine et ex-soixantuitarde de Roméo à la rencontre sous acides en passant par la soirée free-kiss où tous ces trentenaires se roulent des pelles comme des adolescents, ce que semblent être Donzelli et ses proches, à moins qu'elle ne soit simplement crétine. "Heureux les simples d'esprit", dit-on, et quand je vois ce couple qui raconte sa propre histoire dans un film (quand bien même ils se défendent d'avoir fait un film autobiographique, allez...), et qui se montre hurlant de joie en annonçant la soi-disant bonne nouvelle de la réussite de l'opération d'Adam à toute la famille avant d'aller fêter ça en boîte, alors que le chirurgien vient de leur annoncer que l'opération n'est qu'en partie réussie vu que la tumeur existe toujours, qu'elle est maligne et que le gamin va peut-être vivre juste cinq ans, je me dis que soit ils n'ont pas réellement réagi comme ça, auquel cas c'est bel et bien de la fiction, et c'est une fiction complètement fausse et stupide qu'ils se permettent mochement pour avoir l'air géniaux et parce que leur fils a guéri, soit ils l'ont vraiment vécu comme ça et ces gens-là sont simplement d'une autre planète. Je n'ai donc pas aimé la fausse gaieté que la réalisatrice a voulu placer dans son film à toute force, comme avec ce montage alterné (la figure de montage préférée de Donzelli, qui passe TOUT le film à l'utiliser pour montrer d'abord Roméo puis Juliette, qui sont connectés malgré la distance ou qui vivent tout de la même façon en même temps, idée moisie à quoi s'ajoutent les innombrables scènes où la réalisatrice fait concorder les gestes des personnages, les synchronise comme dans un dessin animé avec une surenchère qui la confond dans le ridicule), ce montage alterné donc, je reprends le fil de ma phrase, où Juliette est dans le train pour Marseille avec son gamin qui va subir une batterie d'examens médicaux, et où Roméo, resté à Paris, repeint l'appart avec son pote en dansant comme un triso et en faisant le con, mort de rire, joyeux comme même les gens les plus heureux et les moins angoissés le sont rarement dans la vie en repeignant leur appartement à dix briques en plein Paname... Non seulement c'est pas crédible une seconde, et c'est donc factice à en crever, mais en plus c'est insupportable à regarder. Comme la séquence chantée en voiture ! Quelle horreur... Et Donzelli va faire un film entièrement chanté prochainement, encouragée par les louanges reçues pour ce merdier dont je vous parle. S'il existe un Dieu il a fait comme le chien de Nivelle qui fout le camp quand on l'appelle. Pour revenir au film, où j'en étais ? Ah oui, j'en étais à la scène chantée en bagnole putain... c'est un sommet d'artificialité qui contient toute la fausseté du film, tout y est forcé, c'est à s'arracher les cheveux. Sans compter qu'il y a écrit sur chacun des plans : "Regardez comme je peux faire un truc gai malgré la maladie ! Matez comme je suis pleine de vie et de liberté ! Admirez comme je relance le cinéma français avec un film courageux et merdique à souhait".


Allez hop Donzelli nous case encore ses nibards, à quand un plan in utero sur son bouillon de culture perso ?

Ah, avant que j'oublie, je n'ai pas aimé non plus les plans sur des sortes de cellules qui noircissent, pour créer un suspense et nous faire piger que le gosse est dans la merde, mais j'hésite à le dire parce que j'ai détesté chaque "idée" de ce film horrible. J'ai détesté le jeu des acteurs aussi, qui sont pathétiques et dans la bouche desquels tout sonne faux (ça aussi c'est voulu, sauf que ça ne fonctionne pas), en particulier Jérémie Elkaïm, acteur que j'ai régulièrement la sensation de manier avec énergie pour récurer le fond de mes techios alors que c'est bel et bien un balais à cabinet que j'utilise, et pas un grand con ! J'ai détesté aussi avoir à me dire : "Il faudrait que certaines personnes ne voient pas les films de Truffaut", car dans beaucoup de scènes on voit très clairement que Donzelli aime Truffaut et qu'elle essaie de faire pareil sans le moindre talent, comme dans ces scènes où les plans sont courts avec une musique rapide derrière et où on voit par exemple Roméo sauter dans la rue en tapant ses pieds l'un contre l'autre pour montrer qu'il est heureux, avec la voix-off qui le confirme. C'est malheureux d'avoir à se dire qu'on regrette que certaines personnes aient vu du Truffaut. En même temps Donzelli massacre l'ensemble du cinéma dans ce film, elle tire une balle à bout portant dans la tronche de l'art cinématographique. Si le cinéma n'était que Donzelli, je me passionnerais pour les timbres ou les puzzles. Ce film est une saloperie, un herpès, c'est une plaie pulvérulente sur cette plutôt belle année de ciné. Donzelli est définitivement une "réalisatrice" dont j'exècre les films au plus haut point. Je vomis La Guerre est déclarée de tout mon cœur et je lui décerne solennellement la palme du pire film de l'année !


La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli avec Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm (2011)

17 juin 2011

La Reine des pommes

Son nouveau film autobiographique, La Guerre est déclarée, a ému aux larmes toute la croisette, aussi ai-je envie de vous parler du précédent long métrage de Valérie Donzelli. Je crois connaître assez bien le cinéma d’Éric Rohmer pour pouvoir dire qu'à mon avis ce film (et ce cinéma-là en général) n'a strictement rien à voir avec Rohmer, ni de près ni de loin, quand bien même la réalisatrice s'en réclame plus ou moins. Si on veut vraiment chercher un rapport, on peut dire que les acteurs articulent en parlant dans un film Français réalisé avec très peu de moyens (ce qui n'est d'ailleurs vrai que pour une certaine partie des films de Rohmer). A la limite, quitte à trouver une filiation au film de Donzelli, il faudrait plutôt aller du côté de Truffaut ou d'un certain cinéma de Truffaut, à savoir en gros la série Doinel, et au sein de cette série surtout Baisers volés voire Domicile conjugual. Par ailleurs je connais assez peu Jacques Demy, mais effectivement si on se sent obligé de citer Demy quand il y a des chansons "narratives", mal écrites et mal chantées, dans un film Français, alors il faut le citer maintenant. En somme c'est une filiation coutumière en France, puisque c'est aussi ce qu'on pourrait dire des films de Christophe Honoré (pour le pire) ou d'Emmanuel Mouret (pour le meilleur). Même si leurs films ne se ressemblent pas au-delà de ça.



Hormis ce petit topo sur les sources d'inspiration du film, je n'ai pas grand chose à en dire. A part qu'il m'a profondément ennuyé, qu'il ne m'a rien dit de particulier, qu'il ne m'a pas fait marrer une seconde et qu'il ne m'a pas paru bien fait. Ça donne l'impression d'être un long court métrage mal fagoté et volontairement mal interprété, très second degré mais tombant toujours à plat et qui laisse le spectateur que je suis de marbre pour ne pas dire consterné. La misère financière peut normalement déboucher sur une liberté artistique dont la réalisatrice ne jouit jamais, préférant accoucher d'un film faiblard fait sur le pouce et rempli de gags déjà vus ailleurs sans davantage de bonheur. C'est pas non plus détestable puisque précisément ce n'est rien. Le seul point positif à mon sens c'est de voir qu'on peut aujourd'hui en France réaliser un film avec trois euros et le voir sortir dans les salles Utopia (à condition d'être une actrice quand même un peu connue et légèrement exhibitionniste). A part ça j'aurai totalement oublié La Reine des connes dans exactement deux minutes. Reste à savoir si le nouveau film de la demoiselle est bel et bien d'une autre trempe que ce téléfilm anecdotique.


La Reine des pommes de Valérie Donzelli avec Valérie Donzelli (2010)