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2 octobre 2021

BAC Nord

Du réalisateur de La French et HHhH, je ne m'attendais pas à une fine analyse de la situation actuelle des quartiers les plus sensibles du pays, gangrénés par le trafic de stupéfiants. J'avais déjà pu mesurer de quoi était capable Cédric Jimenez devant son biopic de Reinhard Heydrich où il filmait la Solution finale avec une délicatesse et une intelligence qui n'étaient pas celles que l'on pouvait raisonnablement attribuer à un cinéaste s'embarrassant de questions morales ou s'adonnant à une vraie réflexion. Le point de vue adopté ici est celui d'une petite équipe de flics de la brigade anti-criminalité des quartiers nord de Marseille : trois gars, plutôt bas du front et du genre impulsif mais pleinement investis dans leur tâche. Ils apparaissent comme les derniers rouages d'un système dépassé, impuissant, qui finira par les trahir et les lâcher, du jour au lendemain, une fois leur objectif atteint. Le portrait qui nous est proposé de la banlieue chaude de Marseille est celui d'une zone de non-droit, tenue par des gangs cagoulés et armés, où rien n'est à sauver puisque même un gamin d'une dizaine d'années s'avérera capable de poignarder l'un des policiers dans le dos. A première vue, on comprend donc aisément pourquoi ce film a illico intégré le top 2021 de Marine Le Pen, Eric Zemmour et Alexandre Benalla... Que du beau monde !


 
 
Malgré le prudent intertitre d'introduction qui nous avertit que si le film s'inspire d'une histoire vraie, les événements et les personnages sont fictifs, il y a quelque chose de problématique dans la posture adoptée par Cédric Jimenez, qui se défend d'avoir réalisé une fiction et non un documentaire, mais dresse un tableau univoque d'une situation complexe et explosive, et prend fait et cause pour des protagonistes dont les modèles sont impliqués dans une affaire épineuse toujours en cours d'instruction. En outre, en nous donnant aussi à voir dans sa dernière partie des images d'archives télévisuelles de 2012 où le Ministre de l'Intérieur d'alors, Manuel Knacky Ball's, réagit à l'affaire réelle, le réalisateur a encore le tort d'être maladroit et ambigu sur un terrain pourtant glissant. Après la Shoah et les quartiers nord de Marseille, quel terrain de jeu choisira Jimenez pour son prochain film ? Une rapide recherche m'informe que celui-ci reviendra sur les attentats du 13 novembre 2015...


 
 
Si l'on sait désormais que la subtilité et la nuance ne sont pas les points forts de ce cinéaste, je ne le pensais pas non plus en mesure de pondre des scènes d'action potables – car je crois que c'est surtout ça qui l'intéresse, après tout. Et, là-dessus, Cédric Jimenez m'a presque agréablement surpris. Je dis "presque" car ça reste à mille lieues des grands modèles américains cités dans les critiques enthousiastes et reconnues par le cinéaste (Friedkin, Mann...), mais je reconnais que c'est assez enlevé, que l'intensité est bien là. Au milieu du film, l'opération policière consistant à repérer l'appartement "nourrice" est d'une certaine efficacité, on est saisis. Le cinéaste n'a jamais rien fait de mieux auparavant. Mais vous aurez toutefois compris qu'il s'agit venant de moi d'un compliment des plus relatifs. Et par ailleurs, cette séquence n'en reste pas moins gênante puisque c'est au cours de celle-ci qu'un gamin de la cité plante l'un des trois flics, venu trouver refuge en plein chaos dans son appartement, quand la possibilité d'un regard plus ambivalent tendait les bras au réalisateur.


 
 
Après ce morceau de bravoure central, le film dégonfle et s'écrase progressivement. Si les deux premières parties de BAC Nord ont quelque chose de bêtement captivant par leur rythme soutenu et l'énergie indéniable qui les anime (notamment due à l'implication des comédiens – en flic sanguin et un brin débile, Gilles Lellouche est totalement crédible, je le reconnais), le dernier acte est beaucoup plus laborieux. Il achève de faire des trois policiers, pour lesquels nous éprouvons si peu d'empathie, des martyrs de la République défaillante, des victimes de la perfidie d'un système qui les aura broyés jusqu'au bout et dégoûtés à jamais. Alors qu'il avançait jusque-là comme une sorte de western urbain nerveux, plutôt efficace, le film se perd donc complètement, et la faiblesse de sa construction, les failles de son scénario et les problèmes qu'il pose sautent encore plus aux yeux. Les dernières phrases qui apparaissent à l'image juste avant le générique final pour nous informer du devenir de chaque flic terminent de nous laisser un drôle d'arrière-goût en bouche... Après tout ça, nous avons la certitude non pas d'avoir vu le "grand polar français de l'année" promis par les affiches, mais simplement la dernière bévue en date du nouveau poids lourd, vraiment très lourd, de notre cinéma d'action national. 
 
 
BAC Nord de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche, François Civil, Karime Leklou, Kenza Fortas et Adèle Exarchopoulous (2021)

26 avril 2019

Le Grand bain

Nous accueillons un vieil habitué en la personne de Joe G. qui va nous faire part de son opinion sur le film de Lellouche :

Passons outre deux choses sans quoi on ne pourra pas commencer dignement la critique de ce film de zlop de bain (underpants flick). Premièrement, passons outre notre désamour pour les films de potes réalisés par l'un desdits potes qui sont des "stars", surtout quand Canet (le chantre français du genre) est de la partie, et que Lellouche (le chantre français de que. dalle.) est aux manettes. Oublions ça. Et puis oublions au passage que c'est un film sur la dépression et les connards parce que si on commence une critique de film en disant "encore un de ces films qui tournent autour de dépressifs qui sont des connards ou qui sont entourés de connards", on n'ira pas loin. L'époque veut, c'est-à-dire que des connards dépressifs en charge des scénarii, de la mise en scène et du financement d'une bonne partie du cinéma occidental veulent que nous bouffions à tous les rateliers de cet imaginaire moite comme un cul merdeux. Si ces gens ne cherchent sans doute pas, en nous montrant des gens qui se détestent et qui détestent les autres, à nous dire que la fin du monde est proche, quelque part ils nous poussent à l'espérer. Marre. Mais passons outre, faisons fi, laissons pisser, là n'est pas le sujet. Enfin si, le sujet du film c'est bien la dépression et les connards. Mais creusons un brin.




En mettant des lunettes noires un brin déformantes et avec beaucoup d'imagination, on pourrait penser que Le Grand Bain est un film sur le sport, et plus précisément un représentant de la sous-catégorie "partis de nulle part on va épater la gallerie", dans la lignée des Rasta Rockett, Rocky et autres The Karate Kid. C'est ainsi que l'on voit cette équipe de mecs plutôt quarante voire cinquantenaires bedonnants, dépressifs, connards, voire juste un peu cons sur les bords, menés par une entraîneuse alcoolique, finir par décrocher une médaille d'or mondiale grâce à une paraplégique et quelques male stunts bien gaulés pour sortir les panards de l'eau tout de même. Schéma classique avec des moments où rien ne va plus, mais finalement si, et à la fin on crie victoire devant le soleil couchant (levant ? je ne sais plus, peu importe). Et c'est là que je voudrais apporter une note de cynisme devant ces feel good moments si attendus. Ce qui me lourde avec ces films, et particulièrement avec celui-ci (qui est très mauvais), c'est combien ils charrient (le sachant ou ne le sachant pas) un imaginaire débectant qu'il va bien falloir qualifier de "capitaliste".




C'est toujours pareil : ces types sont des "ratés", qui cherchent à "réussir leur vie", en "accomplissant" quelque chose, qui va consister évidemment à "gagner" l'or, en battant d'autres types parce qu'ils se seront "dépassés"... Mais arrêtez un peu de nous casser les couilles enfin ! Ce dont Lellouche ne se rend même pas compte, c'est que c'est bien parce que ses personnages (= lui et ses potes) sont englués dans cet imaginaire-là qu'ils sont dépressifs... Et que leur seule échappatoire est forcément furtive, et qu'elle ne peut résider que dans la compétition en vue de la conquête éphémère d'une victoire inutile. Parce qu'une fois qu'on a gagné de l'or, on fait quoi ? On retourne à sa vie "de merde" ? Une fois qu'on a pris le temps de baiser triomphalement sa femme (pauvre Marina Foïs) ou de pérorer devant d'autres connards (pauvre Philippe Katerine), on va retourner à sa routine auto-alimentée de "gros naze". Et soit on cherchera à accumuler plus d'or, soit on finira par se tirer une balle. C'est la définition du capitalisme. Ces ignominiesques films de réussite (american way of flicks) font partie de l'arsenal avec lequel on convainc les gens de la nullité de leurs vies, avec force bons sentiments, force camaraderie (en général ce sont des buddy flicks) et force soft brainwashing. Ce qui me conduit à un doigt d'honneur final.


Le Grand bain de Gilles Lellouche avec Guillaume Canet, Philippe Katerine, Virginie Efira, Marina Foïs (2018)

2 décembre 2018

Sous le même toit

Dominique Farrugia est le véritable Richard Linklater du cinéma français. Il nous propose un nouvel épisode de la vie de son fameux couple, Delphine et Yvan. Delphine est cette fois-ci incarnée par Louise Bourgoin dont on jurerait qu'elle a "fait quelque chose à ses seins" comme le lui répète son ex-mari Yvan, qui a ici les traits disgracieux de Gilles Lellouche. Parents de deux enfants, Delphine et Yvan sont fraîchement divorcés et restent en très mauvais termes. Yvan se retrouve même à la rue, SDF, jusqu'à ce qu'il se souvienne qu'il possède 20% de la maison conjugale. Le voilà donc revenu dans les baskets de Delphine, pour une colocation infernale. Le film de Dominique Farrugia reprend ainsi un thème cher au cinéma français actuel : les couples divorcés amenés à devoir rester sous le même toit, souvent pour des raisons financières. C'était déjà l'idée de départ du beaucoup plus sérieux L'Economie du Couple, de Joachim Lafosse, dans lequel Bérénice Béjo passait son temps à s'engueuler avec Cédric Kahn. Un film plombant et assez pénible, puisqu'il consistait en une série de coups de sang et de disputes gênantes, tout comme l'est, mais dans un autre registre, le dernier méfait du désolant Dominique Farrugia.




Le plus grand problème du film réside dans le personnage incarné par l'ignoble Gilles Lellouche qui devrait tout de même se poser des questions quant à ce qu'il dégage et inspire naturellement, puisqu'il incarne encore une fois une sorte de rebut de l'humanité, un personnage totalement haïssable, méprisé par sa femme, sa fille et par pratiquement tous ses "amis", à l'exception de Manu Payet. Comment peut-on croire à cet homme qui, après avoir été critiqué par son ex-belle-mère, débarque à poil dans le salon pour la provoquer en agitant sa teub sous ses yeux et ceux de ses vieilles amies ? Il pourrait finir en taule pour agression sexuelle pour moins que ça. C'est d'une finesse... Ce personnage accumule les tares et les erreurs, c'est une sorte de beauf XXL, un adolescent attardé complètement immature qui sort des remarques lourdes, sexistes et vulgaires toutes les 20 secondes et qui se comporte comme le dernier des cons. Il n'est pas crédible une seconde. Comment Dominigue Farrugia peut-il croire que l'on pourra rire face aux exactions de ce si méprisable énergumène ? On finit simplement par associer encore davantage Gilles Lellouche à l'abruti profond auquel il prête de nouveau son allure bovine...




Soyons honnête, relevons tout de même la seule bonne idée du film : le fils de Bourgoin et Lellouche, un gamin d'une dizaine d'années complètement fan des orques. Une affiche d'Orca est placardée sur la porte de sa chambre, un film dont il est un fan absolu et qu'il regarde en boucle. Toute sa piaule est recouverte de posters à l'effigie des cousins de Tilikum et remplie d'accessoires du même ordre. C'est une chouette idée, il faut le reconnaître. C'est totalement débile mais c'est sympa. D'ailleurs, ce personnage-là est réussi, c'est bien le seul qui soit à peu près aimable, que l'on aimerait saluer, voir davantage à l'écran, croiser dans la rue. Le jeune acteur, Kolia Abiteboul, est très bon. Chacune de ses apparitions est une éclaircie dans cette comédie ridicule et laborieuse, proposant une série de scènes grotesques et jamais drôles. Il faut aussi reconnaître que la dernière saloperie de Farrugia est tristement accrocheuse. Le rythme est tel que l'on regarde ça bêtement, en se laissant faire, curieux de découvrir quel niveau de nullité et de débilité sera atteint par la scène suivante. J'ai tout de même stoppé net alors que l'affichage de mon lecteur indiquait 1:10, sans doute juste avant que cette horreur reprenne le schéma classique de la romcom de bas étage, qui voudrait ici que Delphine et Yvan se rabibochent, pour le meilleur et surtout pour le pire...


Sous le même toit de Dominique Farrugia avec Louise Bourgoin et Gilles Lellouche (2017)

21 avril 2018

HHhH

On va d'abord se débarrasser de tout malentendu autour du titre. HHhH est le sigle de la phrase « Himmlers Hirn heißt Heydrich », littéralement « le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich » en allemand. C'était déjà le titre du best seller couvert de prix écrit par Laurent Binet et paru en 2010 que Cédric Jimenez, auréolé du bon accueil étonnant réservé à son fade polar La French, a donc choisi d'adapter. Entre les mains du cinéaste marseillais, le film aurait simplement dû s'intituler HiÉ. La French était très surestimé et révélait déjà tout le manque de finesse du réalisateur. On aurait pu espérer que celui-ci réfléchisse davantage et se montre un peu moins lourdingue en traitant le cas Reinhard Heydrich, l'un des plus sombres enfoirés de l'Histoire, et son assassinat, en 1942, organisé par la résistance tchécoslovaque. Que nenni. Cédric Jimenez est définitivement un cinéaste bas du front.




Le film dure deux heures, il est très sommairement construit en deux parties d'une heure chacune. La première nous dresse le portrait de Reinhard Heydrich (Jason Clarke), de son ascension dans le parti nazi qu'il intègre via sa femme Lina (Rosamund Pike) jusqu'au guet-apens fatal, en passant par son rôle décisif dans l'organisation des Einsatzgruppen. La deuxième partie nous dépeint la mise au point par la résistance tchèque de l'opération Anthropoïd. Cédric Jimenez n'ayant strictement aucune rigueur, son film n'a aucune espèce de cohérence. Ainsi, nous retrouvons Reinhard Heydrich dans la deuxième partie, alors que nous pensions l'avoir définitivement quitté lors de cet arrêt sur image navrant qui marque la fin de la première. Incapable de créer du suspense, d'adopter et de choisir un vrai point de vue, sans suite dans les idées, sans idée tout court, Cédric Jimenez échoue dans tous les domaines.




A en juger par son casting international, Cédric Jimenez a semble-t-il eu les moyens pour réaliser cette adaptation. Pourtant, son film ne ressemble franchement pas à grand chose. On se croirait devant un téléfilm TF1 de deuxième partie de soirée, la photographie est hideuse. Côté acteur, on s'amuse de retrouver le fidèle Gilles Lellouche, qui a difficilement appris quelques mots d'anglais pour incarner Václav Morávek, c'est bien logique... Rarement supportable et condamné aux rôles d'enflures à cause de son visage en biais naturellement désagréable, Jason Clarke n'est ici pas trop aidé par la finesse légendaire de Jimenez. Heydrich était colérique ? On nous le montre donc en train de désosser rageusement tous les meubles de sa chambre lors d'une petite crise. Il était sportif et froid ? On le voit s'en prendre de façon particulièrement virulente à ses adversaires à l'escrime. Il savait jouer du violon ?... On ne fait pas dans la dentelle ici. Je sauverai tout de même l'actrice Rosamund Pike, qui incarne Mme Heydrich, elle est bien la seule à proposer une interprétation assez nuancée.




Plus grave encore est la façon dont Cédric Jimenez s'empare de l'Histoire. Son extrême lourdeur et son goût pour les effets minables font encore plus de dégâts. C'est terriblement moche de filmer la Shoah par balles de cette façon-là, avec ces ralentis foireux, ces rajouts hideux de gerbes de sang numériques... Le court passage nous dépeignant rapidos la Nuit des Longs Couteaux est un autre genre de ridicule, on croirait un spot pour le parti d'Hitler, avec ces fondus enchaînés sur des gros plans de mitrailleuses étincelantes nettoyant tout sur leur passage, le drapeau allemand prenant feu en arrière-plan. Bien sûr, on imagine que ça n'est pas l'intention du réalisateur, mais c'est vraiment de très mauvais goût en plus d'être assez douteux. On termine le film avec une nouvelle certitude, celle que Cédric Jimenez est simplement un incapable doublé d'un sacré maladroit.


HHhH de Cédric Jimenez avec Jason Clarke, Rosamund Pike et Gilles Lellouche (2017)

11 juillet 2017

Rock'n Roll

Je pourrais me lancer dans une longue critique à charge contre ce film merdeux, mais je n’en ai guère envie. A quoi bon revenir sur ce projet hyper mégalomane de Guillaume Canet, qui sous couvert d’autodérision n’arrête pas de parler de lui, de lui, et encore de lui (entre trois parenthèses où il parle de sa femme, de ses amis, de son métier, et compagnie) ? Sous prétexte de raconter la difficulté de vieillir chez les comédiens et comédiennes, Guillaume Canet, pour résumer, s’admire en se plaignant, ce qui fait toujours un peu beaucoup. Faut-il supporter ça ? Faut-il encaisser Marion Cotillard qui parle avec un accent québécois ignoble pendant la quasi-totalité du film juste parce qu’elle doit jouer un rôle dans le prochain Xavier Dolan ? Faut-il accepter d’entendre parler de Gilles Lellouche comme du Robert Redford français à tout bout de champ ? Faut-il tolérer ces acteurs ô combien antipathiques qui jouent horriblement mal à chaque seconde, Yvan Attal en tête ? Faut-il vraiment ?




Bon, il y a peut-être des choses à sauver dans ce cauchemar. Je préfère me rattacher à ça pour ne pas sombrer dans l’ultra-violence. Je pense en particulier à la séquence chez Johnny Hallyday, plus en forme que jamais. Johnny Smet surnage parmi une petite foule de caméos insipides (on finit par ne plus savoir qui est censé être « célèbre » ou pas, tant les célébrités convoquées sont sans saveur et chlinguent la mort). Johnny débarque en se ramassant la tronche dans son grand escalier. Déjà ça pose le rôle. Puis il passe toute sa scène à appeler Guillaume Canet « Jérôme ». Rien que ça, c’est énorme. C’est ce qu’on rêverait de faire si on croisait la Cane. Johnny met d’ailleurs un zèle particulier à interpeller l'autre enclume d'un petit « Jérôme » dans chaque phrase ! Il coupe ensuite un dialogue embarrassant pour aller « allumer le feu », et il chante ces trois mots mythiques en allumant la cheminée, d’une voix de castrat improbable. Magique. La scène se termine quand Canet quitte le château de Laetitia et Johnny, mais ce dernier nous offre un petit rappel inespéré en hélant « Jérôme » depuis les barreaux d’un soupirail, d'où il lui chante « Les Portes du pénitencier », presque en entier. Dieu sait que je me fous de Johnny Hallyday comme d’une guigne, mais il est un petit rayon de soleil dans ce film si terne.





La toute fin du film, et par toute fin j'entends l'ultime séquence avant générique de clôture, est vaguement sympa aussi. A ce moment-là Canet est totalement transfiguré après mille séances de chirurgie esthétique et d'injections de stéroïdes (effets spéciaux plutôt réussis pour le coup, big up aux gens qui en sont responsables, où qu'ils soient), et il part à Miami tourner dans une série qui se veut une sorte de réécriture de Rintintin avec un crocodile à la place du chien. Sa femme et leur fils, après une séparation, rejoignent finalement Canet, et mari et femme jouent ensemble dans le programme tv à deux dollars. Le générique nous présente ainsi quelques scènes de ladite série, où l'on voit Jérôme Canet marcher à côté de son crocodile, qui porte son sac à dos à sa place ; il lui indique aussi une route à suivre en le tirant par la queue pour le retenir, sans réaction de l'animal ; traverse un fleuve à dos de croco, et ainsi de suite. C'est ce film-là que Canet aurait dû réaliser. En cinq ou six plans il enterre lui-même tout le film, irritant, répétitif, trois fois trop long, sans intérêt et presque jamais drôle qu'on vient de subir. Ceci étant dit, j'essaie d'être positif, pour tenir le coup, mais c'est pas une raison pour endurer cette fange filmique. Non. Faites pas les cons.


Rock'n Roll de Guillaume Canet avec Guillaume Canet, Marion Cotillard, Yvan Attal, Gilles Lellouche et Johnny Hallyday (2017)

23 septembre 2015

La French

Le vrai Heat français, le voici enfin ! Dujardin versus Lellouche, l'affiche à de quoi faire rêver... La confrontation est-elle à la hauteur de l'attente suscitée ? William Friedkin, qui n'a pas vu le film, aurait déclaré sur Twitter "I don't give a damn". La French se veut le film miroir de son French Connection, l'un des polars phares du Nouvel Hollywood. Voici donc le point de vue français sur la croisade antidrogue menée contre cette fameuse mafia qui a régné sur la cité phocéenne durant les années 70 et 80. Jean Dujardin interprète un magistrat super zélé qui va se lancer corps et âme dans son entreprise de démantèlement d'un réseau mieux organisé qu'il le croyait. Gilles Lellouche prête quant à lui ses traits particulièrement disgracieux à l'indéboulonnable parrain du "milieu".




La première confrontation entre les deux superstars doit survenir après une bonne heure de film. Malheureusement, la scène est totalement flinguée par le mistral ! Cédric Jimenez avait pourtant attendu son moment, un coucher se soleil rasant, se reflétant parfaitement dans la Méditerranée, la lumière à hauteur des acteurs, face à face, sur un cap fouetté par les vagues. Toutes les conditions étaient réunies pour mettre en boîte un petit échange savoureux entre les deux rivaux. Hélas, Dame Nature en a décidé tout autrement. Et aucune nouvelle chance ne fut accordée à Cédric Jimenez, qui pouvait déjà s'estimer heureux que de tels moyens lui aient été octroyés dès son second long métrage. Harcelés par des rafales ininterrompues, Dujardin et Lellouche ont un mal fou à garder leurs costards sur le dos. Leurs mèches folles se font mieux entendre que leurs dialogues. On ne pige strictement rien à ce qu'ils disent, la prise de son morfle, le perchman est encore porté disparu. En bref, la scène est totalement foirée. Dommage !




Soulignons d'ailleurs que la compréhension des dialogues est ici un problème récurrent. Pendant tout le film, j'ai lutté pour piger le moindre mot qui sortait du vieux clapet puant de Gilles Lellouche... J'avais pourtant fait attention de correctement régler mon système audio 2.0, en diminuant sensiblement les basses. En vain. J'ai vite abandonné espoir de comprendre une seule tirade du boss de la mafia, protagoniste pourtant central dans cette petite histoire... Je ne comprenais tout simplement pas ce qu'il disait. Même phénomène avec Benoît Magimel, qui trouve ici sans conteste l'un des pires rôles de sa carrière, bien qu'il s'agisse, en ce qui le concerne, d'un problème lié au personnage de gitan qu'il est supposé incarner. Magimel se retrouve dans la peau d'un gangster minable surnommé "le Fou". Il se fait buter une première fois dans un parking souterrain, en prenant une douzaine de balles dans les poumons. Il est rafistolé on ne sait comment par une infirmière surdouée, uniquement pour se faire arrêter par les flics dans la foulée ! Magimel doit avoir quatre lignes de dialogue à tout péter, et aucune n'est intelligible. Il faut dire qu'il surjoue assez ridiculement l'accent marseillais... Terrible descente aux enfers pour cet acteur jadis prometteur qu'Etienne Chatliez a peut-être mis un peu trop tôt sous le feu des projecteurs...




En ce qui concerne Gilles Lellouche, il s'agit simplement d'un gros souci de diction, qu'il serait grand temps de corriger. Trop de films ont déjà été gâchés. La croyance que l’orthophonie est "réservée" aux enfants est fausse. De plus en plus d’adultes se retrouvent en séances de rééducation, pour des troubles qui ont parfois de lourdes conséquences sociologiques et psychologiques mais qui tous touchent la communication. Il n'y a pas à avoir honte, c'est déjà un petit miracle (ou un vaste malentendu) que M. Lellouche soit arrivé si loin avec un tel handicap ! Mais revenons plutôt au film. La French est plutôt naze, mais tout de même un peu mieux que ce que je craignais. C'est facilement supérieur à ce que j'appellerai un "Olivier Marchal-like", c'est-à-dire à tous ces polars nauséabonds qui ont envahi nos écrans suite au succès du détestable 36 quai des orfèvres, un film qui a fait beaucoup de mal au cinéma français. La reconstitution d'époque n'est, pour une fois, pas très lourdaude, à condition de faire l'impasse sur toutes ces femmes qui semblent sortir tout droit d'un catalogue de mode vintage. Les 2h15 passent sans réel accroc. Jean Dujardin, bien qu'il ait toujours autant de difficulté à être crédible dans un registre sérieux, se donne beaucoup de mal, je ne lui jetterai donc pas la pierre. Mais nous sommes tout de même loin de la réussite annoncée par certains médias, trop désireux de voir le polar à la française rebondir enfin.




En outre, le film a la sale idée de nous quitter sur une fausse note, à savoir la pitoyable mort du personnage campé par Dujardin. Rentrant peinard du boulot en scooter, le juge se fait abattre froidement d'une balle dans le coccyx à un feu rouge, par des gangsters revanchards arrivés lentement à sa hauteur en motocyclette. Nous voyons alors, en plan large, le scooter, à l'arrêt, se renverser tout bêtement sur le côté, dans une chute lamentable. "Quand la légende dépasse la réalité, imprime la légende" suggère un célèbre adage fordien. Jimenez, sans doute obnubilé par la sacrosainte véracité historique, aurait dû en prendre de la graine pour offrir à son héros une fin moins pathétique... 


La French de Cédric Jimenez avec Jean Dujardin, Gilles Lellouch, Céline Sallette et Mélanie Doutey (2014)

4 mai 2014

100% cachemire

Tout le monde en France ou presque a toujours adoré, voire vénéré, Valérie Lemercier. En regardant son dernier film j’ai tout de même fini par me demander pourquoi. Il paraît qu’elle est formidable sur scène, mais en ce qui me concerne je ne l’y ai jamais vue (elle refuse d’ailleurs toute captation de ses spectacles). J’imagine que je ne suis pas le seul pour qui ses performances scéniques restent plus ou moins une légende. Donc l’espèce de sympathie universelle et inconditionnelle dont elle jouit tient finalement de ses frasques sur petite lucarne, quelques sketches de Palace, des apparitions mémorables chez les Nuls et une paire de moments drôles venus nous dérider lors de nos infâmes cérémonies des Césars annuelles (songeons à la parodie de Rabbi Jacob, déjà trop vue, ou à celle du Petit Nicolas, transformé en Petit Nikomouk). Au cinéma, les années 90 qui l'on vue naître lui ont plus ou moins réussi, avec L’Opération Corned-Beef et surtout Les Visiteurs. Mais depuis, et après son "grand" rôle dramatique dans Vendredi soir de Claire Denis, hormis le passable L’Invité, on ne compte plus les horreurs dans lesquelles elle a tourné (et qu'elle a parfois écrites et réalisées), de Palais Royal ! au Héros de la famille en passant par Fauteuils d’orchestre, d’Agathe Cléry à L’amour dure trois ans en ne passant surtout pas par Bienvenue à bord ou d’Astérix et Obélix : Au service de sa majesté à Main dans la main pour finir par 100% cachemire.


Un gag par scène : ici Valérie Lemercier reçoit une louche de purée sur le nez. Dans une autre scène, qui se passe dans un zoo, elle tombe dans le bassin des otaries. Et je pourrais continuer comme ça sur dix lignes au moins, ça vous donnerait le scénar officiel du film.

Pas forcément simple, pour une actrice comique de son genre, de trouver des rôles à sa mesure dans le marasme de la comédie française telle qu’elle se pratique depuis plus de quinze ans maintenant, me direz-vous. Mais quand Lemercier est aux manettes de son propre naufrage, quand elle écrit elle-même le scénario de sa déchéance, plus d’excuses. Et 100% cachemire est une pure infection, qu’on se le dise. Étalage involontaire d’un amour propre démesuré chez notre actrice-réalisatrice, film mal écrit, mal filmé, à peine joué et atrocement mal monté (qui voudrait comptabiliser les temps vides malaisants et les raccords mal foutus qui jalonnent cette horreur ?), ce navet d’envergure oublie même, c’est bien le pire, de nous faire marrer ne serait-ce qu’une fois, par hasard... Mais en fait si, il y a pire : tous les personnages (à l'exception du gamin, qui n'est qu'un triste faire-valoir) sont non seulement des clichés sur pattes mais des raclures finies, à commencer par la connasse qu’interprète Lemercier, directrice hautaine et superficielle d’une revue féminine à la con, femme adultère bourrée aux as et hystérique, elle est notamment prête à réexpédier son nouveau fils russe chèrement payé dans son pays natal pour ne plus avoir à s’en occuper, et ce sans rien dire à personne, pas même à son mari, interprété par l’increvable Gilles Lellouche, qui lui aussi la trompe à longueur de journée, quand il ne gifle pas sa petite sœur ou n'insulte pas sa mère. Sans oublier la collègue de Lemercier, mal jouée (est-il besoin de le préciser...) par Marina Foïs, arriviste et traitre, ou la mère juive de Lellouche, grande bourgeoise raciste imbuvable à deux doigts de buter le chien de la famille en faisant preuve d’une connerie à toute épreuve.


Si ce tablier ne vous fait pas pisser de rire, c'est mort.

Tous ces personnages ne sont absolument pas aimés par leur auteure, et ne sont donc jamais aimables pour le spectateur, mais, bizarrement, Lemercier semble somme toute les pardonner, en tout cas faire avec, sans trop se poser de questions. S'inspirant d'une histoire vraie (celle donc d'une mère qui, après avoir adopté un petit Russe, a décidé de le renvoyer au bercail), elle a en tout légitimité voulu écrire des personnages bien tartinés, des caricatures pures et dures, histoire de faire son beurre comique sur leur dos, mais, ayant probablement plaqué sur ces figures une part de soi (notamment un rapport disons particulier à la maternité, elle en a causé des tas de fois à la TV), Lemercier a dû finir par prendre ses victimes en compassion et par se retrouver dans une stricte impasse. L'issue de secours, qui ne peut pas en être une, a consisté à filmer toutes ces enflures, qui s’en prennent durant tout le film à d’autres enflures (la nounou libidineuse et violente, la maffia des services sociaux, le voisin versaillais ex-collabo, etc.), sans aller suffisamment loin pour faire rire, dans un film d’une bêtise et d’une laideur à tout rompre. Tout ça pour finalement nous montrer son petit cercle familial de pacotille tout-a-trac réconcilié, dansant et tournoyant au ralenti sur de la musique russe de bon aloi en plein réveillon de Noël. C'est sans doute la dernière chose qu’on pouvait attendre de Lemercier, et 100% cachemerde a de quoi faire largement relativiser toute la sympathie qu’on pouvait jadis avoir pour feu Lady Palace.


100% cachemire de Valérie Lemercier, avec Valérie Lemercier et Gilles Lellouche (2013)

20 février 2014

Mea Culpa

Fred Cavayé est le nouveau spécialiste officiel du cinéma d'action français. De nationalité française et qui tourne en France, disons. Parce que notre homme est quand même putain d'inspiré par le cinéma d'action hollywoodien (ou plutôt par les séries ricaines d'ailleurs), en reproduit les effets sans oublier d'y puiser bien des clichés scénaristiques, se fait remaker outre-atlantique et finira selon toute vraisemblance par aller tourner au pays de l'oncle Sam. Il a d'ailleurs annoncé qu'il n'irait tourner à Hollywood que si on lui laisse écrire le scénario. Comme si on tenait là un auteur génial et infaillible... Lui en est apparemment persuadé. L'histoire que nous raconte Mea Culpa est pourtant bien maigre, et vraisemblablement issue du cerveau d'un de ces hommes adultes dont la fontanelle ne s'est pas encore totalement refermée. Quand on va voir un tel film, on sait qu'on ne va pas se faire raconter quelque chose de mémorable, mais on espère se divertir devant un truc à peu près solide. On attend que le prétexte à l'action, promise non-stop, soit en béton armé, histoire de n'avoir plus qu'à laisser venir, emmagasiner les scènes de violence ultime, avaler les kilomètres de course poursuite sans respirer.




Marseille, nowadays. Une bande de truands venus de l'est sème la terreur dans les recoins sombres du vieux port. De son côté, Vincent Lindon est un homme meurtri, un ancien flic destitué, devenu simple convoyeur de fonds suite à son passage en taule pour le meurtre de trois civils dans un banal accident de voiture placé sous le sceau du pastaga. Notre homme vit seul, loin de sa femme et de son fils, qu'il ne parvient plus à assumer. On cerne assez bien la psychologie de dingue du personnage dans toutes ces scènes où, seul dans sa cuisine, plongé dans le noir, les lèvres pincées, rentrées à l'intérieur comme jamais, Lindon observe, le regard noir comme tout, ses voisins, un beau couple avec enfant, qui dinent gaiement en famille. Mais tout bascule le jour où son fils assiste à une corrida pour fêter ses 8 ans. L'enfant a le malheur de louper la mise à mort du taureau pour assister, sur le chemin des chiottes de l'arène, à une toute autre mise à mort, celle d'une énième victime de ces Kosovares qui font de Marseille un beau merdier. Le gamin est alors pris en chasse par les bandits, et forcément le papa va reprendre du service, du moins officieusement, pour protéger son bambin ainsi que son propre cul, aidé dans sa démarche par son ami de toujours, le fidèle à l'appel Gilles Lellouche.




Le problème c'est que les dealers et maquereaux kosovares sont du genre têtus, et pour le moins perfectionnistes. A chaque fois qu'un quidam est témoin de leurs crimes, ils le traquent sans relâche jusqu'à ce qu'il soit officiellement haché menu. Sauf qu'il y a un témoin oculaire minimum pour chacun de leurs forfaits (le Kosovare est peu discret), et qu'ils doivent en conséquence systématiquement déblayer large. Si Lindon n'était pas là pour mettre un terme à leur enfer en les expédiant eux-mêmes au cimetière, ces gens passeraient leur vie entière à nettoyer les villes de tous leurs habitants. Leur repos ne viendrait qu'avec le dernier homme sur Terre, le seul à crever sans spectateur potentiel. Le film aurait donc pu durer beaucoup plus longtemps et se terminer sur un plan terrifiant : le chef des escrocs kosovares se tirant une balle dans un miroir. Mais Lindon ne l'entend pas de cette oreille et se montre bien décidé à liquider les enfoirés qui en veulent à son schtroumpf.




Très vite, Lindon ayant tué le frère du grand méchant, ce dernier n'a plus rien à faire du gamin du flic : c'est à Lindon lui-même qu'il en veut. Et ça, si le regard furax du Kosovare penché sur le cadavre de son petit frère n'avait pas suffi à nous le faire piger, ni les cent millions de films qu'on a vus où cette scène apparaissait déjà à l'identique, une ligne de dialogue nous le signifie très clairement. Si bien que le McGuffin du fils traqué, autour duquel tourne tout le "travail" de promotion de l'affiche (avec cette tagline ridicule qui cite un dialogue absent du film...), fout rapidement le camp pour céder place à une simple baston entre des gentils et des méchants, qui ont les mêmes motivations : défendre et/ou venger leurs proches en foutant la branlée à leurs adversaires.




Sauf que les nobles motivations en question en prennent une grosse gifle lors du twist final, que le spectateur a senti venir depuis un fameux bail, sinon en détail du moins en substance, aiguillé par les douze mille flashbacks nébuleux de Cavayé et par le titre du film, qui constitue à lui seul un massive spoiler. Ce twist fut chuchoté à l'oreille du cinéaste par un Olivier Marchal bourré (et pourtant remercié au générique de fin), lors d'une soirée pastaga/pétanque comme il y en a tant sur la Canebière. Ayant quelques liens solides dans la région PACA, on tient d'une source sûre, quoique off, que cette fameuse soirée se serait terminée avec deux victimes du jeu : un type, depuis nommé "Le bossu de La Bonne-Mère", a reçu une triplette de pétanque, dans leur coffret, sur l'épaule gauche (il en est encore tout disloqué et se tient en permanence de profil depuis cette soirée ratée) ; un autre, désormais connu sous le sobriquet du "Bouddha de Marignane", a reçu une boule de pétanque pile entre les deux yeux, qu'aucun chirurgien plasticien ne daigne aller déloger, de peur de lui décapsuler tout le ciboulot. Mais pour revenir à cette fameuse révélation finale, que nous ne révélerons qu'en substance rassurez-vous, elle concerne le plus beau "personnage" du film, un ami ultra dévoué, faisant preuve d'une solidarité démesurée, prêt à tout pour son alter-ego, un homme digne du plus grand respect (petit indice : c'est un acteur pour lequel nous n'écririons jamais ça, et dont le nom de famille est partagé par un cinéaste sur lequel nous n'écririons jamais ça non plus). Dans les deux dernières minutes du long métrage, cet écrin de perfection et d'humanité se transforme soudain en un simple étron, en parfait enculé.




Notre bon samaritain n'était en fait qu'une raclure de bidet, un faux-ami, un type seulement prêt à tous les sacrifices pour se racheter une conscience après avoir littéralement ruiné la vie de son pote. La seule lueur d'espoir de ce film, son seul soupçon de qualité, c'était cette histoire d'amitié sans mobile, indéfectible, à la vie à la mort, dépourvue de toute justification basique, mais Cavayé crache un gros mollard sur cette minuscule parcelle d'intérêt en ayant recours à un revirement cliché au possible et à un ressort psychologique (le scénario de culpabilité de base) parfaitement misérable. Le personnage en question meurt à la fin du film, puni pour ses péchés, après une confession de dernière minute. Cette fin suinte un moralisme de comptoir très malvenu dans un tel film, et surtout d'une balourdise infinie, qui n'a d'égale que celle des idées de mise en scène de Fred Cavayé. Le réalisateur utilise un gros filtre bleu pour les souvenirs malheureux et un filtre jaune qui tache pour les souvenirs plus joyeux : toutes ces scènes profondément débiles et hideuses qui nous montrent les deux amis riant sur la plage avec femmes et enfants, du temps où ils avaient tout pour être heureux. Et on retrouve la même symbolique chromatique quand Lindon, seul la nuit dans sa cuisine toute bleue, mate avec la rage le repas de ses bons voisins réunis autour d'une loupiote jaune. Non seulement c'est brillant mais qu'est-ce que c'est beau...




Et puis réfléchissons deux minutes, Fred. Prenons ton film à l'envers. Adoptons le point de vue inverse. Mettons-nous le temps d'un paragraphe dans la peau de ton méchant Kosovare : on tient là un homme fraîchement débarqué des balkans, propre sur lui, fier et droit, venu en France bien que ne parlant pas la langue pour travailler, faire un peu d'argent, quitte à verser dans le business ô combien dangereux et craignos des putes et de la drogue, obligé pour ce faire de s'entourer de gros bras, des cousins débiles et chauves mais musclés et serviables, et même d'un petit frère, grossier, nerveux, mais "brave", comme disent les Bucco-rhodaniens pour désigner un trépané au grand cœur, type humain très répandu dans la région. Notre homme, pris dans un engrenage terrible et qui le dépasse, se retrouve obligé de faire disparaître quelques concurrents qui menacent sa vie, par pur instinct de préservation, et pour parvenir à ramener quelques billets au pays natal, où l'attend une famille très nombreuse, chargée en enfants morts de faim, ou morts tout court, et en épouses condamnées à la précarité, au froid, confrontées quotidiennement aux loups affamés de la steppe. Essayant de foutre les foies à un ennemi revêche dans les coulisses des arènes de Nîmes, notre Kosovare est surpris par un enfant qu'il essaie de rattraper pour le supplier de tenir sa langue en lui offrant une barbapapa, car cette chère tête blonde lui rappelle les vingt-deux fils malingres qu'il a abandonnés au pays (toute une équipe de foot, voire deux équipes de onze titulaires prêts à en découdre sous le maillot de n'importe quel pays de l'ex-union-soviétique aux prochains JO). Et voici qu'un vieux flic français aigri et énervé, flanqué d'un parjure et d'un lâche, se met à le poursuivre, à lui tirer dessus, et assassine même son petit frère à l'enveloppe cérébrale perforée de naissance. Il y a de quoi prendre la mouche non ? Dès lors, qui sont les véritables héros de cette histoire ? Ce père Kosovare, digne d'un film des Dardenne intitulé "Le silence de Morbak (les emmerdes d'un Kosovare en plein Paname)", cet homme digne venu faire quelques euros en France pour nourrir toute sa famille ? Ou ce prétendu "ami" qui sauve les miches de son meilleur pote adepte d'auto-justice uniquement parce qu'il a au préalable consciencieusement flingué sa vie à bout portant ? 




Cavayé a déjà ses acteurs fétiches, son affiche-type, ses habitudes, à base de personnages accaparés par le sauvetage d'un proche et de courses-poursuites interminables (où un enfant court plus vite qu'une terreur des balkans, et où deux flics courent plus vite qu'un Hummer disposant de 325 chevaux hennissant la bave aux naseaux sous son gros capot), et au bout de trois films il tourne déjà en rond, régresse même, depuis le plus appréciable Pour elle, déjà porté par Vincent Lindon. L'acteur fait son travail une fois de plus. Mais quand on l'entend, à la télévision, en pleine promo du film, dire qu'il rêvait depuis toujours d'un pareil rôle, de s'amuser comme les américains, qu'il s'est pété trois côtes et fêlé le tibia et que ça c'est le grand pied pour un comédien, on se demande s'il y a encore quelqu'un de sobre au volant.


Mea Culpa de Fred Cavayé avec Vincent Lindon et Gilles Lellouche (2014)

30 octobre 2013

Les Petits mouchoirs

Mille fois évoqué, jamais critiqué. Jusqu'à aujourd'hui... Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet fait partie de ces serpents de mer insaisissables que nous avons souhaité placarder au mur des dizaines et des dizaines de fois sans jamais sauter le pas. C'était jamais le bon soir pour vider un sac si plein à ras bord de ressentiment et, disons-le très simplement, de haine. Ces sentiments-là, on essaie de les chasser quand ils se pointent, comme tout bon citoyen européen. Mais là il faut mettre des mots sur ces émotions qui nous assaillent quand on prononce les mots "petits", "mouchoirs", "Guillaume" ou encore "Canet". Il faut appeler un chat un chat, et mettre toute cette bile noir sur blanc. Sauf que la question demeure, et qu'elle est double : comment peut-on concentrer autant de merde en 2h34 de film, et comment, en réponse, parvenir à concentrer toute la chaux que le film a accumulé en nous depuis trois ans maintenant afin de la déverser dans un seul article (et pire, dans les 140 caractères permis par Twitter pour faire l'annonce de cet article) ? On ignore comment c'est possible, mais on tente le coup, histoire de se sentir un peu plus légers demain matin au moment de planter nos louches dans nos bols de Weetabix. Juste un mot sur les Weetabix en passant, ces plaques de blé complet compacté, ces petits pavés de foin séché, concentré et pressurisé : si un jour nous était confiée l'occasion d'échanger quelques paroles avec le dénommé Guillaume Canet, nos mots seraient aussi secs, cassants et peu digestes qu'un paquet de Weetabix oublié au soleil sur l'asphalte du parking d'un vieux Lidl désaffecté en plein mois de juillet, ce fameux jour où il a fallu abandonner une provision pour pouvoir fermer le coffre.




Par où commencer ? Peut-être par le commencement. Le film s'ouvre, rappelez-vous, par un véritable plan-séquence de haute volée qui suit Jean Dujardin (Ludo dans le film), en boîte avec son ami Gilles Lellouche (zéro dans la vie), où il enchaîne les mojitos jusqu'au petit matin, drague trois pétasses, se pisse sur les bottes, fait deux pas chassés sur le dancefloor puis, la caméra toujours collée à ses épaules de brocard, titubant vers la sortie, portable à la main, dit "A demain !" au videur - et faut-il être paumé pour sortir ça en sortant de boîte à 6h du matin - avant de rejoindre son scooter, frêle deux roues qu'il chevauche laborieusement tout en continuant à dodeliner des hanches... et le fameux Ludo de s'éloigner à toute berzingue, tandis que les pulsations sonores de la boîte de nuit s'estompent et que le bruit strident de sa vespa au pot trafiqué nous perfore les tympans (l'acteur en rajoute une couche en imitant les accélérations de son moteur avec des bruits de bouche qui produisent sur son visage un rictus à la fois benêt et démoniaque ; il pousse aussi des cris de supporter dans un Paris encore endormi, meuglant au rythme de Seven Nation Army des White Stripes en tendant son poing aux quelques boulangers déjà sur le pied de guerre), jusqu'à ce qu'au détour d'un croisement basique au possible (deux routes qui se croisent perpendiculairement), mais venu à point nommé, un six tonnes (dont le chauffeur sort lui aussi vraisemblablement de boîte de nuit, puisqu'il conduit également à toute allure et une sandale dehors en chantant la même chanson célèbre) éjecte notre homme hors du plan et le condamne au hors-champ à une vitesse supersonique (il n'est pas impossible que les habitants de Mars, s'ils existent, aient vu l'événement pratiquement en simultané tant sa vitesse est fulgurante - ceci expliquerait a fortiori le silence de plomb qui continue d'émaner de Mars, dont on comprend qu'elle soit "not interested").




La phrase ci-dessus, qui mesure bien ses six pieds de long, vous paraît peut-être un poil lourde, mais elle est là pour prouver à Canet qu'on peut tous en faire autant. Avec un peu de patience et en plaçant les articulations au bon endroit tout en déguisant plus ou moins la technique (chez nous, une simple question de ponctuation), on peut faire une phrase-séquence, dite "phrase-paraphet" en littérature, sans le moindre souci ! On sent que Guillaume Canet a tourné ce plan-séquence avec un œil rivé sur la définition la plus minimale possible de la mention "plan-séquence" dans Le Petit Robert 2004, comme le médiocre acteur autoproclamé réalisateur, cinéaste, auteur même, qu'il est, en quête de reconnaissance et sûr d'obtenir ses galons de metteur en scène génial par un soi-disant morceau de bravoure, en l’occurrence ce triste plan-séquence de pure épate ne réclamant qu'une longue coordination, quelques techniciens collaboratifs et une poignée de biffetons mal dépensés (sans oublier un routier frais et dispo, et c'est peut-être ce qui suscite le plus d'admiration chez nous). La scène ne nous a tiré qu'un rire franc et massif, à la manière d'un autre accident de scooter dans un autre film français réalisé par un autre nullard, à savoir celui de Julie Ferrier dans Paris de Klapisch. Dès l'ouverture de son grand œuvre définitif sur le thème de l'amitié, Canet nous montre tout l'amour qu'il a pour ses personnages, de la pure et simple chair à canon destinée au pare-buffle d'un camion tel qu'on n'en croise que dans certains bleds perdus de l'Arizona. C'est une chance qu'on ait pouffé lors de cet épisode immanquable de "Paf le iench", car le reste du film nous a déprimés pour des semaines. Après cet éclat inaugural, nous sommes restés collés au fond du canapé avec un dégoût ultime pour tout ce qui allait s'étaler à l'écran pendant les deux heures et trente minutes (...) à venir.




Le don de Canet c'est de parvenir à nous rendre détestables des gens qui nous sont d'habitude tout acquis. En l'occurrence on parle uniquement de François Cluzet, déjà sali par son implication dans Ne le dis à personne, le précédent Canet. Dans Les Petits mouchoirs on a envie de l'étrangler, de lui tordre le cou, comme à tous les autres acteurs en présence, sauf que pour Cluzet cette envie est née devant les films de Canet et s'est à chaque fois éteinte avec (même si elle a tendance à se repointer en douce quand l'acteur, en interview, qualifie son jeune ami de "meilleur réalisateur du monde"), alors qu'elle était déjà bien installée et a tranquillement perduré en ce qui concerne tous les autres membres du casting. Tous ces gens, les Dujardin, Lellouche, Cotillard, Magimel, Lafitte, Bonneton, Arbillot et compagnie, qui se présentent avec ce film et tant d'autres comme les jeunes pousses du cinéma français, les jeunes artistes en merde du nouveau millénaire, les étendards de toute une génération, méritent de se réveiller chaque matin face à un cobra venimeux tenu difficilement par un marabout africain fatigué et en manque de sommeil, sur le point de piquer du nez. Ils incarnent tous - sauf Dujardin qui joue le cadavre exquis de l'affaire, véritable prétexte aux superbes vacances de ses meilleurs amis - de purs sacs à merde, des nids d'inhumanité et de connerie qui nous font regretter la genèse du soleil. Cluzet est clairement le connard en chef de la bande, qui traite avec mépris et insultes son meilleur ami homosexuel, maltraite ses enfants, malmène des animaux, hurle sur ses camarades, défonce des cloisons à coups de tête, dédaigne sa femme et ne respecte aucune règle du bien vivre ensemble. Son personnage est une enflure absolue, et tous les autres, qui ne valent guère plus cher, gravitent autour comme autant de vermisseaux misérables et d'ascaris lumbricoides aimantés par la pourriture et le mal. Ce qui n'a pas empêché la France de se rendre en masses dans les salles pour assister à ce sous-feuilleton tv choral empesté d'idées marécageuses, de personnages infects, de sentiments médiocres, le tout enveloppé dans une mise en scène sordide qui nous fait revoir avec amertume ce jour sombre où un homme des cavernes s'est levé le cul en disant à ses potes : "On sort de la routine, on va tenter un truc !"




Il est des films qui permettent de faire le tri dans son entourage. Nous espérons de tout cœur que celui-ci n'en fasse pas partie, sans quoi c'en serait fini de la vie sédentaire, des espaces urbains et des salles des fêtes ; l'humain s'en retournerait à une existence solitaire et nomade faite de cueillette, de chasse et de pêche, ainsi que de projets sur le très court terme. Depuis ce film, Guillaume Canet n'a cessé d'évoluer sur tapis rouge. On lui a ouvert les portes de Cannes et celles de l'Amérique. James Gray l'a accueilli chez lui, a partagé son pain avec lui. James Caan lui a obéi en acceptant de foutre le feu à sa carrière pour un second rôle minable dans Blood Ties. Le réalisateur frenchy promu artiste international est reçu sur tous les plateaux télé français tel le messie. Si Canet venait à caner, sa place au panthéon est toute réservée. Pire que tout, il existe un coffret dvd "Guillaume Canet". Avec Les Petits choirmous, cet individu a pourtant commis l'un des pires crimes cinématographiques qui soient. Un "phénomène" selon la presse, ou plutôt un monument érigé à la beaufferie, la profession de foi d'une génération maudite et éternellement salie, le manifeste d'une bande d'acteurs qui s'est insolemment installée au cœur de la maison du cinéma français, s'est essuyé les pieds sur le tapis et n'est pas près de rendre les clés, pire, qui a érigé la complaisance, l'auto-satisfaction, le mépris des autres et la lourdeur en principes.


Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet avec François Cluzet, Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Marion Cotillard, Pascale Arbillot, Benoît Magimel, Laurent Lafitte, Valérie Bonneton et Mathieu Chédid (2010)

17 octobre 2011

Ma Part du gâteau

Vous ne savez pas pour qui voter en 2012 ? Matez ce film et vous aurez envie de voter à droite. Ne le matez pas du coup. Je suis trotskiste-marxiste-léniniste-maoiste de cœur mais y’a de quoi prendre les gauchos comme Klapisch en grippe avec une telle somme de poncifs populistes et démagogiques déballés le plus mochement du monde dans un scénario qui a tout de la prise d'otages. Le film raconte l’histoire de France (Karin Viard), une mère de famille qui élève seule ses enfants et qui travaille comme ouvrière dans une entreprise du nord de la France. Dès le début de l’histoire elle est licenciée suite à la délocalisation de l’usine dans laquelle elle travaillait et se reconvertit en femme de ménage chez des particuliers. C’est comme ça qu’elle rencontre un trader plein aux as (Gilles Lellouche) qui vit seul dans un appartement de 18 000 mètres carrés en plein Paname et qui n’a de considération que pour son emploi à la Bourse de Paris, où il empoche des millions tous les jours et en trois clics. Petit-à-petit une relation se noue entre eux, notamment quand le trader demande à France, qui a une fibre maternelle très prononcée, de s’occuper de son fils de six ans (issu d’une relation d’un soir avec une femme que le père ne fréquente absolument pas), gamin dont il n’a strictement rien à foutre et à qui il refuse même d’adresser la parole.



De simple femme de ménage l’héroïne devient donc nounou à temps plein et son salaire passe du simple au triple, car le trader a la main lourde et la bourse pleine. S’engraissant donc de plus en plus et à vitesse grand V, France délaisse peu à peu sa nombreuse famille, ses mille enfants aux cheveux gras, et reste à Paris chez son généreux (elle est très naïve, et les personnages abrutis ça gonfle...) employeur pour s’occuper nuit et jour de son enfant. Ce faisant elle tâche de rapprocher le père de son fils, aide le trader dans ses affaires, lui sert de confidente et de loin en loin couche avec. Mais au petit matin elle entend son nouvel amant raconter leurs exploits sexuels à un collègue au téléphone en ces termes : « Tu sais ma bonniche ? Ben ça y est je l’ai niquée. J’en avais trop envie sur ma vie. Je l’ai quén ça y est ! Sur la tête de moi ça c’est fait. Et c’était bien en plus, bizarrement, c'était pas mal... zarbement. Elle est bonne, gros nibards et tout et tout. Je l’ai bouillavée. Mais garde ça pour toi, quén une femme de ménage c pas un projet, pas trendy. Si tu me pouccaves je te marrave ! » (sic.). Vexée, France emmène quand même le fils du trader en promenade dans un parc, conscience professionnelle oblige, puis en pleine conversation téléphonique avec celui qui vient de la « bouillave » elle perd l’enfant de vue et s’inquiète, mais le retrouve finalement. Sauf qu’elle ne le dit pas au père. Elle lui fait croire qu’elle l’a réellement perdu et raccroche avant de tracer prendre le train avec le gamin pour retourner dans son village nordique. C’est un kidnapping. Le trader est désespéré (il comprend enfin qu’il a un fils, c'est bouleversant). France lui demande de venir récupérer son gosse dans l’usine où elle travaillait et où est justement organisé un spectacle de danse auquel participe l'une de ses douze ou treize filles. France affirme au trader qu'elle lui « prépare une surprise ». Mais on ne saura jamais laquelle vu que le trader rapplique avec des fourgons de flics, récupère son gamin et regarde l’héroïne se faire embarquer sans dire un mot…



Dire que certains journaux sérieux se sont extasiés de la séquence finale et de sa symbolique digne d'une rédaction enflammée d'élève de 5ème, où l’héroïne, astucieusement prénommée France (…) donc, est emprisonnée dans un fourgon de police que ses collègues d’infortune ouvriers bousculent en espérant l’en faire sortir, scandant son prénom en chœur. "France ! France ! France !". Ne m’appelez plus jamais France ma parole. Et Klapisch termine son film par un arrêt-sur-image sur Karin Viard qui rit en pleurant, enfermée dans le fourgon molesté par la foule en liesse. C’est vrai que Ma part du gâteau est sorti quasiment en même temps que Potiche d’Ozon, qui se terminait sur une Catherine Deneuve débarrassée de sa triste condition de ménagère après avoir remplacé son puissant mari à la tête d’une grosse entreprise, chantant la solidarité et la force tranquille (suivez mon regard) sur une estrade, portée par les hourras d’une foule de femmes. De là à comparer les deux films et à se toucher sur ces cinéastes « bien de leur temps » qui montrent la France d’aujourd’hui, celle où les femmes valent mieux que les hommes et où Ségolène Royal, aussi conne soit-elle, nous fait plus rêver que celui qui l'a battue en 2007, y’a pas trois kilomètres. Mais bon sang ces deux films sont d’innommables navets, ne l'oublions pas avant de les mettre en parallèle pour se féliciter de leur engagement, ce sont deux grosses daubes comme tous ceux de leurs deux auteurs, et ces scènes finales sont non seulement niaises, faciles, et laides, mais ridicules et pathétiques. En montage alterné à cette séquence du fourgon, Klapisch filme l’autre personnage principal du film, le trader, poursuivi sur la plage par les potes ouvriers de l’héroïne qui veulent se le faire, le caillasser un bon coup. Une chance que Klapisch le roi du pitch ait choisi de faire son arrêt-sur-image moisi sur Viard et de nous épargner la reprise du final des 400 coups (je pense que Cédric K. n’a même pas eu cette idée) avec Gilles Lellouche courant sur la plage pour échapper à des ouvriers, que le réalisateur nous présente au passage comme autant de brutes avides de baston. Dès le début du film, Klapisch annonçait la couleur avec un plan-séquence servant de générique d’ouverture et présentant la vue subjective d’un gâteau d’anniversaire (rapport au titre !), comme dans toutes ces pubs pour des assurances ou pour des banques. C’est le genre de plan dont on ne revient pas, dont on ne se remet pas. On demande à son voisin de nous pincer pour s’assurer que c’est bien vrai. Pince-mi et pince-moi matent un film de Klapisch et ils auront beau se déglinguer la tronche pour se réveiller et sortir de ce cauchemar, ils n’y couperont pas. Devant ce plan-séquence en vue subjective d’un gâteau, comme devant tout bon film de Klapisch, plus que jamais on s’écrie : « Il a osé ! », et de rajouter, dans ces cas-là, « ... l'enflure… ».



Un mot sur Gilles Lellouche pour terminer. Il joue un gros connard de première dans ce film. Non seulement un connard (un salop, c’est le méchant du film), mais un gros con, en prime, un abruti, un mec pas fini. Klapisch essaie de nous le rendre un peu plus aimable (histoire de sauver les meubles, vu que son héroïne bêtasse et vulgaire ne l’est guère davantage), en nous le présentant comme un type qui se réfugie dans son travail et dans l’argent la faute à une peine de cœur terrible. Cet homme-là a vécu une idylle avec une anorexique également fan de pognon qu’il a perdue quelques années plus tôt, et il ne parvient pas à s’en remettre et à l’oublier. Un flash-back nous présente la vie idéale de ce couple heureux, qui a déraillé suite à une tromperie de Lellouche d’ailleurs, ce dont il souffre, mais il n’a jamais eu l’idée de s’excuser, et quand Viard lui conseille de le faire il réagit comme si cette idée ne lui avait jamais effleuré l’esprit et refuse aussi sec : « J’ai pas à m’excuser, c’était juste un coup d’un soir, j’étais bourré, elle le sait bien quand même cette conne »… Voici le flashback : Lellouche et sa fiancée s’habillent au matin dans un hôtel grand luxe et ont une discussion passionnelle : « Tu viens avec moi couler une boîte pour se faire gras de pognon ? – Non aujourd’hui j’ai pas trop envie, suis crevée, j’ai plus envie d’aller couler une autre boîte aussi mais solo. Ad’taleure ! ». Voilà l’histoire d’amour sur laquelle nous sommes censés pleurer. On sent déjà dans ces scènes et dans toutes les répliques que j’ai rapportées jusqu’ici avec une scrupuleuse exactitude à quel point Lellouche incarne un con intersidéral, un débile mental.



Jusqu’à la fin on croit que Klapisch va sauver son personnage en lui accordant le bénéfice d’une rémission possible dans les bras de l’ouvrière maternelle et humble. Mais non, le réalisateur fonce dans le manichéisme et dresse un portrait sans nuances de ses personnages archétypaux et bêtes à se damner : l’ouvrière est et reste l’éternelle victime qui se laisse prendre pour une conne (ce qu’elle est), et le trader est et demeure l’enfoiré de première (ce qu'il est aussi) qui la baise juste pour le kiff, qui est ravi d’apprendre qu’il a dégommé la vie de celle qu’il vient de baiser en faisant couler, avant le début du film, la boîte dans laquelle elle bossait, et qui ne se rend même pas compte de ce qu’il dit ! On comprend en effet encore mieux à quel point le personnage incarné par Lellouche est un connard absolu quand il est tout heureux d’apprendre à Viard que c’est lui qui a coulé sa boîte et qui l’a foutue au chômdu (ce qu'il découvre en même temps qu'elle) : « Tu travaillais pour cette boîte ? Tu déconnes ? Le monde est putain de petit ! Si c’est pas FOU ça ?! Le monde est vraiment putain de petit. C’est chtarbé la vie… Les coïncidences et tout ! Ta race ! Ca me troue moi ! ». Il est fort Gilles Lellouche, il est doué il faut le dire, pour jouer le gros con. Il le fait extrêmement bien, au point que ç’en est presque émouvant. Jouer le gros gros con c’est quelque chose qu’il fait à la perfection, il est doué dans ce registre, c’est clair. Incarner le con de base ça lui va comme un gant, il sait faire, il est bon, y’a pas à dire, on ne peut pas lui enlever ça, c’est son terrain de prédilection, c’est sa came, c'est son truc, il aime ça. Il incarne avec munificence les cons de tous horizons. C'est pas donné à tout le monde. On devrait écrire une thèse sur les comédiens capables de jouer avec génie les cons, mais pas seulement les idiots, les cons détestables aussi, les sales cons. Poissonnier criard vulgaire, sexiste et débile dans Paris, ou trader puissant, égoïste, cruel et débile ici, tous les types de cons finis sont acquis à notre comédien de génie. Le con c’est son rayon et Gilles Lellouche s’inscrit à ce titre dans une belle tradition de Lel(l)ouch(e).


Ma Part du gâteau de Cédric Klapisch avec Gilles Lelouch et Karin Viard (2011)