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25 novembre 2021

The French Dispatch

Micro ouvert à notre pigiste de toujours Geoffroy G. qui nous parle aujourd'hui de Wes Anderson, de The French Dispatch, de journalisme de plumes et de Pier Paolo Pasolini :
 
Il y a au moins deux manières d’appréhender les films de Wes Anderson. Du moins si l’on reconnaît à cet auteur des qualités et si sa tendance – impossible à nier – à une certaine fatuité (casting exubérant, références intellectuelles abondantes et tics francophiles) n’empêche pas de trouver chez lui un intérêt disons littéraire et pas seulement esthétique. Son nouveau film ne déroge en rien au style qu’il arpente depuis ses débuts et qui, même, tend encore à s’auto-parfaire sinon à s’auto-parodier. Il s’agit d’une mise en scène du dernier numéro d’une revue imaginée : le « French Dispatch », c’est-à-dire le « supplément France » d’un journal lui aussi imaginé du Kansas, le tout à l’occasion de la mort de son rédacteur en chef et créateur (Bill Murray). Sont donc présentées six saynètes, quatre si l’on excepte la présentation du journal et la rédaction de l’obituaire du patron. Un court article (Owen Wilson) dresse le portrait de la ville d’Ennui-sur-Blazé (France) où le journal est sis (une sorte de Paris vu par) puis vient le gros du menu avec l’histoire (Tilda Swinton) d’un artiste psychopathe (Benicio Del Toro) amoureux de sa matonne (Léa Seydoux) et repéré par le monde de l’art moderne (Adrien brody), puis le récit (Frances McDormand) du destin romantique d’un jeune manifestant (Timothée Chalamet) dans une parodie de Mai 68, et enfin l’aventure incroyable (Jeffrey Wright) d’un repas chez le commissaire (Mathieu Amalric) interrompu par des kidnappeurs (Edward Norton).
 
 


Le film est très dense en détails visuels, en référence à déceler ou apprécier et en lignes de texte, mais il est aussi très drôle, de manière aussi subtile que potache. Les plans très picturaux d’Anderson sont comme souvent chez lui fort riches et rappellent toujours davantage le travail du bédéiste Chris Ware, avec plans de coupe et perspectives gratuites à la clé. Les acteurs bankable sont nombreux (à quelques additions près, il s’agirait presque d’une troupe) et se répartissent les premiers et seconds rôles mais leur présence est rarement fortuite et à part quelques robots (Amalric joue le commissaire comme il jouait le valet dans Grand Budapest Hotel), certains proposent même des timbres, mimiques et autres dictions fraîches : je pense surtout à Del Toro et Wright mais McDormand n’est pas en reste (sur un registre beaucoup plus classique pour elle). En outre, le film peut se regarder comme une valorisation du journalisme de plume, ce qui n’est pas sans portée idéologique dans le contexte d’une crise étasunienne (sinon mondiale) de la vérité. D’autant que ce sont bel et bien des plumes (comme celles auxquelles Anderson dédie le film, au premier chef desquelles James Baldwin dont Jeffrey Wright joue un avatar) dont il s’agit, ce qui nous permet au passage d’éviter la piédestalisation du seul journalisme d’investigation (on pense au récent – et plutôt très bon – The Post de l’oncle Spielberg). Le film est donc assez satisfaisant pour qui sait, en Anderson, boire sa tasse (de thé). Mais je parlais de deux manières d’aller un peu au-delà de la satisfaction consumériste du produit connu et apprécié. Venons-y.
 
 

 
Premièrement, on pourrait reprocher peut-être à ce cinéma tout en jeunes personnages (du héros de Rushmore à Timothée Chalamet en passant par les fugueurs de Moonrise Kingdom, Zero Mustafa ou encore le jeune garçon de L’Île aux chiens), en décorticage de maisons de Playmobil ouvertes sur un côté et en intrigues dignes de livres pour enfants de se lover facilement dans une zone de confort nimbée du syndrome de Peter Pan. Il est vrai que si Anderson ne rechigne ni devant le sordide ni devant la violence ou la misère, c’est avec tendresse (on y reviendra) et humour qu’il dépeint tueurs, taulards, psychopathes,misérables et autres putes. La mort intervient, elle aussi, mais rarement à contre-courant d’intrigues vouées à une résolution sinon heureuse au moins consensuelle pour ses personnages. Ainsi des morts dans The French Dispatch, toutes hors caméra, celle de Chalamet qui en fait un héros, celle de nombreux « méchants », celle enfin du rédac’ chef, opportune puisqu’elle est le prétexte. Il est tout aussi vrai que cette manière de s’extraire de la réalité pour bâtir des aventures plus ou moins enfantines et sans danger est ce qui, pour certains d’entre nous, contribue à faire du cinéma d’Anderson une satisfaction renouvelable, un confort assuré. En faire un procès en niaiserie serait par ailleurs un abus de critique tant ce parti pris de mise en scène peut être relevé (comme on relève une sauce) lorsque Anderson ose réintroduire un principe de réalité dans sa sauce. Ainsi par exemple de la mort accidentelle du personnage joué par Owen Wilson dans Life Aquatic, mort « bête » hors caméra qui semble décevante et qui teinte tout le film, rétrospectivement, de ce retour à la réalité, inattendu, et que le final onirique ne parvient pas à effacer. De même, encore plus notablement, de la mort des deux amis les plus chers de Zero Mustafa dans The Grand Budapest Hotel. Surtout, la mort de Monsieur Gustave – hors caméra et symbolique, assurément – renvoie le film (et l’éthique très fin de siècle dudit Gustave) à la griffure inopinée (ou inévitable) de l’Histoire. Avec ce nouveau film, sans doute le truc est-il trop appuyé pour nous toucher aussi sèchement puisque le rédacteur en chef nous informe lui-même que la scène (celle durant laquelle Wright et Nescaffier échangent sur leurs conditions respectives d’étrangers) est la clé de tout « l’article ». Même explicitée a posteriori, une telle scène reste un bol d’air savoureux dans un film qui sinon eût sans doute trop goûté le sucre glace dont il est maculé.
 
 

 
Une autre manière de regarder le même aspect du travail de Wes Anderson est de se l’imaginer dans la poursuite (à sa façon) d’un geste de Pier Paolo Pasolini. Rappelons que ce dernier, surtout dans sa « trilogie de la vie » (Decameron, Mille et une nuits, Contes de Canterbury) avait cherché à produire ou reproduire un monde aux antipodes du sien. En situant ses récits dans des contextes pré-industriels et pré-capitalistes, il essayait de présenter un mode de vie, des comportements qui ne soient pas empreints du consumérisme et du conformisme qu’il critiquait. On est loin, évidemment, de l’esthétique pasolinienne avec le cinéma de Wes Anderson, mais d’une certaine manière, si ce cinéma a quelque chose de confortable et d’irréaliste, c’est peut-être aussi parce qu’il nous aide à nous extraire, par moments du moins, de nos attentes de ce que « doivent » être les relations sociales, les réactions et les façons de parler, d’agir. Irréaliste parce qu’on ne s’attend pas à ce qu’un psychopathe défende l’opprimé, tombe amoureux de sa gardienne ou se réconcilie chaleureusement avec l’homme qui a voulu exploiter son travail et vient de le traiter de tous les noms. C’est d’ailleurs précisément dans ce genre de scènes de fraternité (je ne parle pas de sororité, les femmes n’étant que rarement en rapport les unes avec les autres chez Anderson), d’amitié prompte et vive, surgie comme une bulle éclate, que semble se jouer ce décalage qui est confortable parce qu’il simplifie ou aplanit les aspérités du réel. Mais aussi parce qu’il y est question d’émotion, bien que peu démonstrative, dans un cinéma où l’émotion est si rare (ce qui convient très bien à Murray et McDormand). En acceptant ces prémices, on pourrait faire l’hypothèse d’un aspect positif au syndrome de Peter Pan : si, en négatif, Anderson nous retire du monde pour nous installer dans une bulle d’irréalité confortable, peut-être nous permet-il, positivement, d’imaginer (et donc de nous y habituer, de l’intégrer, de le projeter à notre tour) un monde où, si tout reste noir et blanc (il y a des gentils et des méchants, c’est rarement plus compliqué) et si tout le monde a son petit rôle à jouer dont il est bien difficile de sortir (y compris quand ils conduisent au tombeau, R.I.P. Gustave), l’honneur est une chose de valeur, l’oppression est méprisable, le travail est récompensé et l’amour existe. Il est clair que l’on ne va pas aussi loin avec ça que ce que Pasolini cherchait à accomplir. Mais enfin, si l’on y pense un peu, ces banalités n’ont pas grand-chose de banal dans l’immense majorité de la production cinématographique actuelle. Dans un tel contexte, tout imaginaire de bon sens est sans doute bon à prendre.


The French Dispatch de Wes Anderson avec Bill Murray, Owen Wilson, Tilda Swinton, Benicio Del Toro, Mathieu Amalric, Adrien Brody, Timothée Chalamet, Léa Seydoux et Frances McDormand (2021)

28 mai 2015

Scenic Route

Deux vieux amis décident de prendre la route ensemble pour mieux se retrouver. Leur pick-up tombe malheureusement en panne dans une zone désertique et éloignée de tout. Cet isolement forcé sur une route où passe, au mieux, une bagnole par jour, va les amener à questionner mutuellement leurs choix de vie et à remettre sérieusement en doute leur amitié... La tension monte très rapidement. Les échanges s'enveniment et, après une réconciliation temporaire, les bagarres verbales laisseront vite place à un affrontement physique à la violence irraisonnée. Mais le film de Kevin et Michael Goetz, qui réussit à captiver immédiatement, ne s'arrête pas là, en si bon chemin, il ne se contente guère d'être une sorte de huis clos à ciel ouvert entre deux hommes condamnés à s'entretuer ; et son scénario, assez malin, nous réserve quelques surprises...




La confrontation psychologique puis physique des deux protagonistes se transforme progressivement en un survival particulièrement tendu, aux enjeux ultra simples mais accrocheurs, et autrement plus réussi qu'un film de seconde zone comme Wrecked, où Adrien Brody luttait seul pour la vie après un accident de voiture. Les deux hommes, bien mal en point après leur petit échauffourée très musclé, seront donc amenés à resserrer les liens pour entretenir l'espoir de rentrer vivants chez eux. Mais la défiance ne se dissipe pas pour autant et, durant les 84 petites minutes que dure Scenic Route, les péripéties s'enchaînent à un rythme parfaitement calculé et le film n'ennuie strictement jamais.




On pourra seulement regretter ces quelques images en flashbacks dont on aurait sans doute pu se passer tant l'acteur racontant son histoire personnelle, à savoir Josh Duhamel, est totalement habité par ses paroles : il parvient à donner vie à son récit par la seule force de son jeu. Les personnages, bien qu'ils soient assez archétypaux, fonctionnent d'ailleurs tout à fait. Les deux acteurs sont irréprochables. Les dialogues sont assez bien écrits, évitent de tomber dans la facilité, on comprend aisément les liens qui ont jadis uni les deux hommes et comment leur relation a ensuite évolué. On ne regarde de toute façon pas un tel film pour se poser de grands questionnements existentiels. Il est toutefois nécessaire que la base soit suffisamment solide pour que le suspense puisse être efficace et ça, scénariste et réalisateurs de ce film l'ont bien compris.




Il faut bien avouer que l'on reste complètement scotché face aux déboires de ces deux types au sort particulièrement cruel. Quand une voiture passe lentement, curieuse, près de leur pick-up qu'ils ont temporairement abandonné pour aller passer la nuit au chaud, dans un trou, recouverts de terre et collés l'un à l'autre, on ressent vraiment de la peine pour eux. Dans cette région aride simplement hantée par les coyotes et les crotales, les personnages sont en effet perpétuellement harcelés par la chaleur écrasante du jour puis par le froid glacial de la nuit. Cela aussi, force est d'admettre que nous le ressentons assez bien.




La réalisation des frères Goetz a le mérite d'être très simple et directe, elle ne s'éparpille pas. L'intelligence du scénario (toute relative, bien sûr, puisque je parle de ce qui peut être considéré comme une petite série b à l'efficacité redoutable) se manifeste jusqu'à la dernière image. La fin, qui pourra peut-être en décevoir quelques-uns, est une pirouette certes plutôt attendue, mais tout à fait cohérente et assez bien amenée. Elle apparaît de toute façon comme la seule conclusion possible aux tristes aventures des ces deux paumés. Après ça, on a hâte de découvrir ce que les Goetz nous réserveront ensuite. On tient là un nouveau duo de cinéastes à suivre dans le petit monde du cinéma de genre américain...


Scenic Route (Route vers l'enfer) de Kevin et Michael Goetz avec Josh Duhamel et Dan Fogler (2015)

5 juin 2013

Le Village

C'était le début de la fin pour Schumi, aka M. Night Shyamalan, qui à l'époque n'était enfin plus résumé par ce sobriquet dont tant d'autres ont été affublés : "le prochain Spielberg". Il était enfin devenu "Schumi", celui qu'on ne comparait plus systématiquement à ses illustres aïeuls et que l'on pouvait enfin considérer comme un auteur à part entière, une identité forte. La crème de la crème hollywoodienne se battait pour intégrer le casting de ses films. Le Village en est la preuve puisqu'on y retrouve de grands noms tels que Sigourney Weaver et William Hurt, ainsi que les grands espoirs de l'époque : Bryce Dallas Howard, Joaquin Phoenix, Michael Pitt ou Adrien Brody, qui avait affirmé après Le Pianiste qu'il allait enfin pouvoir tourner avec de grands réalisateurs, ce qu'il fit donc selon lui en intégrant les rangs de Schumi. Malheureusement pour lui, Brody avait choisi le pire moment. Le Village fut le début de la fin. Après les succès consécutifs de Sixième sens, Incassable et Signes, Shyamalan était à la recherche du pitch fou et du twist qui va avec.




La pression était telle sur ses petites épaules d'amérindien que le cinéaste s'abaissa à des procédés pas très catholiques, consistant notamment à aller piocher son inspiration ailleurs... On ne jettera pas la pierre à Schumi, on ne le condamnera pas pour son plagiat honteux. Qui n'a pas, un jour d'exam, été tenté d'avaler la petite pilule magique ? Qui ne s'est pas tatoué à vie l'intérieur des avant-bras pour un oral un peu trop stressant ? Qui n'a pas intitulé sa rédaction de fin de 4ème "A la recherche du temps perdu" en pensant que ça passerait inaperçu ? Qui n'a pas recopié l'intégralité d'une des nouvelles du King himself, Steph de son prénom, à l'âge où on lit et où on aime le King, c'est-à-dire en 6ème grand max, pour frimer devant les copains ? Qui ne s'est pas fait une permanente avant d'aller emprunter vite fait quelques concepts de Michel Onfray sur wikipédia afin de briller en société ? On en est tous là, Schumi le premier, et si son film avait été réussi en tant que tel, plagiat compris, nous ne serions pas allés fouiller le flux RSS consacré aux dernières dérives judiciaires de Schumi (qui n'est pas à ça près) !




Sauf que quand on s'est infligé le film au cinéma en 2004 on a forcément envie d'aller taquiner Schumi à propos des bouquins qu'il a pompés pour en tirer une idée qu'il a cru géante et qui s'est révélée bancale, en tout cas pas du tout à la hauteur du foin qu'il en a fait. Le Village fut l'un des premiers films post 11 septembre, traitant de cette Amérique recroquevillée sur elle-même, fondée sur une chimère : la peur de l'autre et du monde extérieur. Pour illustrer cette idée, un village coupé du monde, maintenu à un stade reculé de l'évolution, bercé de religion, cerné par une forêt épaisse déclarée interdite selon la lubie de quelques vieux allumés. Le film est un peu trop lent, Schumi semble se regarder filmer, ayant chopé la grosse tête après ses premiers succès et surestimant en outre son idée de scénario (qui, rappelons-le, n'est pas de lui), et tout ça pour aboutir à un twist franchement pas faramineux, qu'il fallait être aveugle pour ne pas voir venir. Quoique, Bryce Dallas Howard incarne une aveugle paradoxalement plus clairvoyante que ses concitoyens. A la fin du film, Shyamalan nous raconte, ou plutôt nous explique lui-même le fin mot de son histoire, filmé dans un reflet de vitre dans l'un de ces caméos dont il a le secret, achevant de se rendre pas mal irritant aux yeux de son public, massivement déçu à l'époque par ce film en manque de vigueur après les promesses faites par le cinéaste au début de sa carrière.




En revoyant le film aujourd'hui, et à la lumière des derniers films de Schumi (l'imbuvable Phénoménomes et ses deux immondices à gros budgets - d'accord, on n'a pas encore vu After Earth mais "mon petit doigt m'a dit..."), on aurait tendance à mesurer nos propos et à le revoir à la hausse. On ne passe pas forcément un mauvais moment dans ce hameau, loin s'en faut, et on peut même trouver des qualités à cette œuvre somme toute assez prenante, aux personnages intrigants, à l'ambiance inquiétante, et parfois assez efficace dans la peinture de la terreur collective. Deux scènes en particulier sont à retenir, celle de la fête de village perturbée par l'intrusion de la bête, où Shyamalan instaure un beau suspense avec ce plan sur la main tendue de Bryce Dallas Howard, et la séquence de déclaration sur le porche entre cette dernière et l'excellent Joaquin Phoenix. Le seul problème c'est que si le film se regarde plus aisément aujourd'hui qu'il y a dix ans et passe sans véritables encombres le contrôle technique, il faut bien avouer que quelques mois voire quelques semaines seulement après cette fameuse révision le souvenir laissé par Le Village s'estompe de nouveau, au point qu'il reste difficile de se remémorer les bonnes scènes. Le doute sur les réelles qualités de l’œuvre se réinstalle peu à peu. N'est-ce pas le signe d'un film bel et bien boiteux ? Une chose est sûre : c'était le dernier jalon à peu près potable d'une filmographie en perdition. On n'a pas fini de sonder le gouffre dans lequel Schumi s'enfonce depuis, creusant sa tombe avec une belle énergie.


Le Village de M. Night Shyamalan avec Sigourney Weaver, William Hurt, Bryce Dallas Howard, Adrien Brody et Joaquin Phoenix (2004)

26 janvier 2013

Flight

Deux grands cinéastes tout public font leur come-back sur nos écrans français en ces mois frappés par le froid intense : Bob Zemeckis et Stevie Spielberg. Deux cinéastes dont les plus grands succès sont forcément derrière eux, mais dont on espère (dans le sens français et espagnol du terme - esperar : attendre) depuis des années un sursaut d'orgueil. Les statistiques démontrent que nous avons tous au moins un film de Zemeckis et Spielberg dans nos dvdthèques. Statistique non démentie en ce qui me concerne, puisque je possède les dvds de Predator et Un Jour sans fin. Spielberg et Zemeckis, les Romario-Bebeto du 7ème Art, ont marqué le cinéma de divertissement des années 80 et 90. Le premier nous revient avec le film définitif sur l'une des plus grandes figures de la courte Histoire américaine, j'ai nommé Malcom X. En course pour les Oscars et salué unanimement par les critiques, le long film de Spielberg et ses deux heures trente minutes de dialogues non-stop aura toutefois bien du mal à s'attirer les réelles faveurs du très grand public, celui qui se lève tôt et n'a pas envie qu'on lui fusille la tronche sur la Toile le soir venu. Quant au second, j'ai nommé Bob Zemeckis, nous avons vu son Flight et nous avons été agréablement surpris, au point que nous avons décidé d'y consacrer un papelard à part entière.


Zemeckis a enfin décollé le nez de son PC pour redécouvrir la joie d'un vrai tournage aux côtés d'une pointure qui n'a pas hésité à s'ouvrir l'arcade sourcilière pour littéralement "être" son personnage !

Après être passé dans différents travers de motion capture nauséabonds, revoilà enfin le gros Zemeckis en présence de vrais acteurs et d'images réelles. Il s'attaque a priori à une histoire assez banale : un pilote d'avion cocaïnomane et alcoolo sous l'emprise de ces deux stupéfiants notoires arrive tout de même à utiliser son bolide hors de contrôle comme un fer à repasser pour un champ de maïs qui n'en demandait pas tant. Il le retourne complètement pour le faire atterrir en catastrophe mais de manière inespérée, sauvant ainsi la vie de la quasi totalité des passagers, équipage compris. Accueilli comme un héros par les médias et le grand public, le retour sur terre sera tout de même douloureux pour notre pilote ahuri quand il se rendra compte que les traditionnels tests toxicologiques réalisés après le crash-test fatidique révèlent qu'il était "high in the sky" avant même de mettre les mains sur le gros manche du cockpit. A partir de ce postulat de départ ma foi assez peu intéressant et digne d'un "60 minutes" de derrière les fagots, Robert Zemeckis, en pleine possession de ses moyens, nous livre ce que nos amis anglophones nomment modestement une "character study" portée par un acteur au top de sa forme, qui trouve en Whip-le-pilote-de-ligne-de-coke-défoncé son plus beau rôle à ce jour.


A big-ballsy man in a readamaged plane ! Bilan : 6 morts et un Oscar.

Un Oscar pour Denzel ! N'ayons pas peur des mots, Denzel Washington est ici en état de grâce, au point de faire une ombre insondable et insolente à ses partenaires, notamment la Kelly Reilly des Poupées Russes et de L'Auberge Espagnole, qui n'est là que pour agiter ses gros lolos, faire le nombre et justifier une "romance" (notez les guillemets) dont on se serait bien passé. Rappelons que Denzel Washington est pourtant le symbole d'un cinéma américain que d'ordinaire je fuis comme la peste, ce cinéma qui s'échine à nous présenter un "ordinary american hero believing in God, Jesus, and Freedom" au volant soit d'un tracteur, d'un tractopelle, d'un métro, d'une grue, d'un train, et condamné à rejouer cent fois le même rôle et à vivre l'héroïsme avec une humilité trop exagérée pour être crédible. C'est aussi lui l'acteur spécialisé dans les incarnations de personnages historiques de couleur noire et, plus largement, dans la représentation de figures réelles typiquement US : Frank Lucas, le fameux mafieux guadeloupéen de Harlem dans American Gangster, Steve Biko, l'activiste anti-apartheid serbo-croate de Cry Freedom, Rubin Carter, le boxeur poids moyen, et bientôt Steve Jobs selon les dernières rumeurs. Autant de célébrités qu'il est forcé d'imiter de manière souvent bien frustrante. Condamné par conséquent à jouer dans des biopics hollywoodiens sans saveur, adorés par les ménagères de moins de 50 ans et par l'establishment (l'AFI et la MPAA, au premier rang des accusés), l'acteur a ainsi multiplié les "rôles à Oscars". Il a même fini par obtenir la récompense tant convoitée via un rôle à contre-emploi ridicule (Training Day, où il joue un pur enfoiré) en profitant de l'ambiance hypocrite post-11 septembre tournée vers les minorités qui régnait alors à Hollywood (Halle Berry et Jim Broadbent furent récompensées la même année). 


"Écoute, poupée, c'est pas le moment de me demander des cours d'acting !" semble dire Denzel. Notez aussi qu'il lui indique subtilement que la circonférence de son avant-bras est sensiblement égale à celle de son "Python de la Fournaise".

Malgré cela, Denzel fait partie de ces types qu'on ne peut pas s'empêcher d'apprécier. A l'image d'un Vincent Lindon, d'un Bruce Willis, d'un Russel Crowe, d'un Samuel L. Jackson, d'un François Cluzet, Denzel attire de façon assez inexpliquée et instinctive la bienveillance, la sympathie, l'hilarité, voire la concupiscence chez les plus ouverts d'entre nous. Quand il rit, on pleure de rire avec lui. Quand il pète, on hume notre écran. Quand il félicite Kamel le Magicien, on a envie d'être le père de Kamel le Magicien pour pouvoir poser notre main sur son épaule et dire "je suis fier de toi mon fils, Kamelemagicien". Quand il acquiesce des yeux, on hurle "OUI !" le cul vissé sur notre canapé. S'il nous demandait de le suivre dans un combat réactionnaire, on partirait à ses côtés, sans cligner des yeux, le couteau entre les dents. S'il était l'auteur d'un homicide volontaire, je me présenterais les bras en croix au commissariat, au Central 13, comme son alibi, et je déclarerais avoir passé la soirée au lit avec lui, avec pour preuve mon sphincter anal éprouvé. D'habitude, je suis comme Zidane : tu peux me dire ce que tu veux tant que ça ne concerne ni ma maman ni ma soeur, mais Denzel saurait me faire changer d'avis même sur ce grand principe qui régit mon existence depuis le collège, à l'instar de mon idole que je considère double détenteur de la Coupe du monde de la FIFA. Bref, Denzel a de l'allure, un vrai charisme, et il est glabre, ce qui ne me laisse jamais indifférent.


Après chaque prise, les journalistes et critiques ciné s'agenouillaient face à Denzel, le micro tendu et la caméra braquée sur lui, dans l'espoir de connaître les secrets de sa performance ! Ici-même, on peut le voir répéter son "speech acceptance" qu'il donnera le 24 février !

Robert Zemeckis est-il un grand directeur d'acteurs ? Sait-il diriger un interprète de la manière la plus adéquate vis-à-vis du contexte et du cadre qu'il a choisi (plan américain, plan d'ensemble, plan rapproché...) ? Il est impossible de répondre lorsque l'acteur se nomme Denzel Washington. La star est auto-dirigeable. Denzel Washington est le Hindeburg d'Hollywood. Malgré tout, Robert Zemeckis a certainement su lâcher la bride quand il le fallait et tirer sur la laisse lorsque c'était nécessaire. Le cinéaste a beau être d'une laideur sans pareille, il sait encore séduire son public et n'a pas perdu la main quand il s'agit d'être un efficace et redoutable conteur d'histoire (à condition d'être le plus loin possible d'une palette graphique). Certes, certaines scènes sont trop faites pour nous tirer les larmes et d'autres s'avèrent assez superflues, comme celles, au début du film, qui nous présentent la triste vie du personnage campé par la fatigante Kelly Reilly. On aurait préféré connaître ce personnage en même temps que le beau Denzel, sans se taper les désormais classiques injections de drogues qui nous dépeignent à coups de rangers un personnage au fond du gouffre dont on sait qu'il ne pourra que remonter la pente. Une telle exposition était inutile pour que l'on comprenne ses bien simples turpitudes, et il ne faut jamais perdre de vue que l'intérêt du film réside en Denzel Washington et dans le personnage qu'il incarne.


Bruce Greenwood, à gauche, a ici des allures de coach de L1 dépité sur son banc de touche, dépassé par des joueurs, Samuel Cheadle et Didier Washington, qui ne pensent qu'à la troisième mi-temps.

Véritable couteau suisse de l'Actor's Studio, l'acteur marche ici sur l'eau avec une aisance qui échappe aux mots, bien que toujours à deux doigts d'en faire trop. Il parvient à tout faire passer, à sauver des scènes a priori vouées à l'échec ! Quid de cette scène consécutive à l'enterrement de l'hôtesse de l'air qui entretenait avec lui des rapports plus qu'amicaux basés sur un échange réguliers de liquide séminal ? Face à une partenaire anonyme qui s'accroche tant bien que mal pour être à la hauteur, Denzel a seulement besoin de petits mouvements jugulaires et sourciliers pour placer le film sur orbite à cet instant précis. Quid de cette scène très risquée où son personnage retourne, désoeuvré, vers son ex-femme et son con de fils, la mort dans l'âme, avec 2 grammes d'alcool par millilitres de sang (de quoi tuer un taureau de la ganadería Miura, descendant d'Islero, celui qui a eu la peau du grand Manolete aka Adrien Brody dans un film que strictement personne n'a vu) ? En allant au bout de son idée d'acting, consistant à prendre son fils dans ses bras malgré son extrême réticence, Denzel arrache cette scène du ridicule et parvient presque à la rendre assez poignante. Bref, l'acteur réussit l'impossible et tient le film à bout de bras, bien mis en valeur par le savoir-faire indéniable et toujours intact de Robert Zemeckis. 


Gros scandale à prévoir du côté de chez wam si, au bout d'une nuit à croiser les doigts et à prendre mon mal en patience face à un streaming pourri, Denzel repart de la cérémonie des Oscars sans sa statuette...

Flight est donc une bonne surprise. Un film qui remet Robert Zemeckis sur les rails et qui offre à un acteur hors norme un rôle enfin à la mesure de son charisme. En nous faisant croquer un best of des Stones, et en plaçant au moindre prétexte les chansons préférées de sa jeunesse, on sent bien que Zemeckis se fait plaisir et il parvient aisément à nous communiquer son enthousiasme sincère. On pardonnera donc ses quelques travers à ce film très hollywoodien mais si plaisant à suivre, comme il est beaucoup trop rare d'en voir depuis des années. Cet article est déjà très long, je vous laisse. Matez Flight, en cette période de vache maigre américaine, il vous apparaîtra comme un film très sympathique et réconfortant. La rédemption pour tonton Zemeckis !


Flight de Robert Zemeckis avec Denzel Washington et des figurants dont Kelly Reilly, Don Cheadle et John Goodman (2013)

12 août 2012

Detachment

Quand, à la fin de l'année, viendra l'heure des bilans et qu'il me faudra choisir parmi les pires films vus en 2012, j'hésiterai longuement, comme toujours. J'hésiterai en me demandant quel est le film dont il faut à nouveau rappeler toute la nullité et quel est le réalisateur qui mérite le plus qu'on lui tape encore dessus. Je penserai d'abord à des petits pets dans la brume comme After.Life ou L'Amour dure trois ans, mais, bien conscient que ces choix très consensuels ne choqueraient personne, je renoncerai assez vite à les citer, regrettant tout de même de ne pas saisir l'occasion de dire encore une fois tout le mal que je pense du dénommé Frédéric Beigbeder et de toute sa petite bande. Je songerai ensuite à Un Heureux évènement, puis je serai dégouté de voir qu'il est sorti fin 2011. A la recherche du vrai film de merde ultime, ma pensée s'orientera alors vers ceux que j'aurai jugés les plus dignes de tout mon mépris. Je penserai donc aux plus détestables, aux plus dangereux, aux plus affreux longs métrages subis durant l'année civile. Et là, à coup sûr, le très douloureux souvenir de Detachment m'apparaîtra comme une évidence, de la même façon que Polisse s'était imposé à moi comme la pire saloperie sortie sur grand écran au cours de l'an de grâce 2011. Mais vous verrez, ces deux films partagent plus d'un point commun... 
 
 
Réalisateur de clips musicaux, de publicités et de documentaires, Tony Kaye a cru juger bon de mêler tous ces styles dans un même film. Le résultat est une bouillie des plus infâmes que l'on regarde béatement comme fasciné par tant de laideur et de bêtise. Detachment, c'est 100 minutes tout rond, pas une de plus ni une de moins, de viol oculaire et de harcèlement cérébral. Mes mots sont brutaux, certes, mais le film l'est bien plus, croyez-moi. Tony Kaye ne nous lâche pas une seconde. Dès le générique d'ouverture, dont vous trouverez des copies un peu plus soignées sur Deviantart ou Viméo, le réalisateur nous prend dans son étau pour ne nous en libérer qu'à l'apparition tant espérée de l'écran noir final. Avant cela, Kaye consacre son temps à nous essorer, à nous presser, comme si son objectif numéro un était de nous vider de tous nos espoirs et de toute notre foi en l'être humain. Après avoir vu son film, on se dit qu'il n'y a rien à faire, que tout est perdu. Le récit dégueulasse qu'il nous offre de l'expérience de Henry Barthes (Adrien Brody), ce prof remplaçant assigné pendant trois semaines dans un lycée difficile de la banlieue new-yorkaise, agit comme un coup de massue fatal, directement porté à notre envie de vivre et à nos convictions humanistes. Je ne déteste rien de plus que ces films qui veulent dresser le portrait alarmant d'un système, d'un milieu, d'une société, sans offrir la moindre espérance, comme s'il s'agissait d'un état de fait irrévocable, et en utilisant les plus infâmes et tristement efficaces procédés, ceux-là même qui coulent notre monde et anéantissent toute envie d'agir. Un bon coup dans la fourmilière, ça a parfois du bon, mais y aller au bazooka, c'est pas super malin. Il faut penser aux dommages collatéraux. Faut-il être un dangereux malade pour consacrer au moins six mois de sa vie à la conception d'un film qui s'échine à vouloir nous dire que rien ne va plus. N'y a-t-il pas eu une seule journée de tournage où Tony Kaye s'est levé du bon pied, avec la banane et l'envie de nous offrir une petite éclaircie au milieu du nuage cafardeux et pollué d'idées noires qu'est son film ignoble ? Il faut croire que non... En ce qui me concerne, il y a bien des matins où je ne suis pas d'humeur, mais cela ne dure pas, et un petit mug de Benco me remet bien vite d'aplomb, sur les rails, dans le sens de la marche. Aux gens qui se sentent si mal dans leur peau et dans leur monde, on devrait interdire d'infliger aux autres et d'une façon si sournoise un aperçu morbide de leur dépression totale, sans rémission possible. 
 
 
Revenons à présent au rapprochement annoncé. Tony Kaye partage avec Maïwenn un même manque de pudeur et de subtilité. Que dis-je, ils ont comme particularité commune une extrême vulgarité, une lourdeur à toute épreuve et sans égale. Ce sont deux marteau-piqueurs humains, prêts à vous enfoncer n'importe quoi dans le crâne. Si j'étais le dictateur fasciste d'un pays mis à ma botte et qu'il me fallait choisir deux réalisateurs afin de mettre en image des clips de propagande efficaces pour embrigader les esprits, je choisirais sans hésitation cette paire diabolique, ces jumeaux d'épouvante que sont Maïwenn et Tony. Ils feraient un travail excellent, probant, j'en suis persuadé ! Si leurs deux films s'affrontaient aux jeux olympiques de la connerie, j'aurais bien dû mal à décerner la médaille d'or et le combat ferait rage jusqu'à la dernière seconde. Mais comme je suis un peu chauvin, je finirais forcément par l'attribuer à Polisse. Cocorico ! La française Maïwenn devance tout de même assez largement l'américain Tony Kaye en termes de vulgarité, de racolage et de bassesse. Mais qu'elle se méfie, l'autre doit prendre des produits dopants et apprendre auprès des plus grands, car sans bruit, dans son coin, il a produit une performance assez étonnante qui aurait d'ailleurs mérité une couverture médiatique au moins comparable à celle qui fut en son temps réservée à l'exploit de Maïwenn. Quoique, American History X promettait déjà de belles choses... Mais lâchons les JO et revenons à ces deux films. Dans les deux cas, on louche très fort vers le documentaire, le témoignage filmé, on s'amuse des frontières entre fiction et réalité, on en fait fi et l'on joue dangereusement avec, pour mieux captiver le spectateur, forcément tétanisé face à un tel spectacle ne proposant aucune mise à distance et toujours mené à un rythme tel qu'il ne permet même pas de reprendre son souffle entre deux scènes chocs où les larmes, les cris, les coups, bref, la violence, éclate à l'écran sans retenue. J'avais l'estomac retourné devant ces films, mais les yeux rivés sur mon écran, comme ensorcelé par un gourou employant les plus abjectes techniques d'hypnose. Dans Detachment, Adrien Brody apparaît régulièrement filmé en gros plan, éclairé comme le sont les intervenants dans ces émissions télévisées racoleuses telles que Faites entrer l'accusé, lors de brefs intermèdes où il se livre, seul face à la caméra. L'acteur, à son meilleur, témoigne alors de son expérience dans ce maudit lycée où il a assuré le remplacement d'un prof de littérature. Il fait toujours preuve d'un petit humour décalé, détaché, désespéré, tournant en dérision la situation qu'il a vécue, comme pour mieux la supporter à nouveau quand il nous en reparle. Ces petits apartés calamiteux enrobent le film de la plus abominable manière. A ce niveau-là, ce n'est même pas une faute de goût, puisque le film n'est que ça, c'est une véritable agression de l'ensemble de nos sens et de notre intellect par un homme irresponsable, à tenir éloigné des plateaux à tout jamais, j'ai nommé Tony Kaye.
 
 
Plus évident encore, Polisse et Detachment sont tristement à rapprocher pour leurs sujets ultra faciles et leur penchant à utiliser le malheur des plus jeunes, ici les adolescents en crise, comme un prétexte non pas, cette fois-ci, pour se grandir et s'auto-congratuler, bien que cela soit aussi parfois le cas, mais avant tout pour se morfondre et se complaire dans un pessimisme total, sans échappatoire possible, si écrasant qu'il perd toute espèce de crédibilité. En outre, les films de Tony et Maïwenn sont tous deux remplis de maladresses terribles qui les font atteindre des sommets de ridicule, lors de scènes grandiloquentes qui se croient pourtant tout à fait géniales et extrêmement émouvantes. Deux suicides abjects viennent clore ainsi chacun des films et en sont les meilleures illustrations. Ils sont censés serrer les gorges des spectateurs, leur rabattre le clapet et leur nouer l'intestin une bonne fois pour toutes, comme si tout ce qui précédait n'avait pas suffi. Seul un éclat de rire pourra alors sortir de la bouche des plus détachés, des plus imperméables à tant d'horreur et d'ignominie. Pour ma part, c'est un gros soupir d'exaspération qui s'est emparé de moi lors de la conclusion risible de ce climax lamentable, où une lycéenne obèse, reine de la mise en scène, s'empoisonne devant tout le monde lors du goûter de fin d'année en ingurgitant un muffin décoré d'un smiley tristounet (je n'invente rien !). Des moments qui se veulent un peu légers ponctuent également les deux films. Vous vous rappelez que la musique de L'Île aux enfants ouvrait le film de Maïwenn. Au même moment, nous avons ici droit à un générique animé tout à fait insupportable, entrant en décalage avec le ton globalement ultra plombant et austère du film. Ce n'est pas tout, un petit interlude grotesque nous montre aussi la vie rêvée d'un personnage détestable (mais que nous ne détestons pas moins que son créateur !) de professeur haï de tous : des petits vignettes colorées nous le montrent rentrer chez lui triomphant et se faire cajoler par sa femme, pleine d'amour. Là encore, on fait dans la légèreté, l'ironie habile. On est simplement atterré de voir ça. Maïwenn ne faisait pas preuve de beaucoup plus de finesse lorsqu'elle tentait de décontracter faussement l'atmosphère en tournoyant un quart d'heure autour de Joey Starr sur le dancefloor ou en faisant se trémousser les enfants d'une communauté Rom sur un air techno. 
 
 
Aussi, les deux films sont autant de prétextes pour quelques performances d'acteurs de haut vol. Nous avons évidemment droit à une scène où Adrien Brody parvient avec brio à captiver toute sa classe, pourtant constituée d'éléments très difficiles qui, lors du premier cours, n'hésitèrent pas à insulter sa maman en le regardant droit dans les yeux, se tenant debout face à lui, à quelques centimètres - plein de courage et de sang froid, l'acteur trouvait alors l'occasion d'étaler toute sa répartie. Adrien Brody donne un cours réellement passionnant sur La Chute de la Maison Usher, il réussit à intéresser tous les élèves, sans exception, à la nouvelle de Poe, en débitant les pires évidences avec le talent et l'aisance du plus efficace orateur. Tout le CV de Brody semble apparaître alors à l'écran. Les cours de théâtre qu'il suit assidument depuis le début de son adolescence sont d'un seul coup justifiés et mis en application face à nous. Le corps de l'acteur prend l'apparence d'une brochure pour l'Actor's Studio qui se déplierait maladroitement sous nos yeux, dans un bruit assourdissant de papier froissé. L'Oscar n'est pas loin. Une petite nomination aurait été la moindre des choses si le film avait eu la chic idée de sortir pendant les fêtes de Noël, seule période où s'effectue la sélection pour cette grande compétition ridicule dont on a voulu nous faire avaler l'immense prestige l'an passé, quand The Artist était sur le point de tout rafler. Il s'agit donc là d'une scène conçue pour placer l'acteur sur un piédestal, sans doute un vrai régal pour un comédien, à l'image des interludes-témoignages. Rappelons que le film de Maïwenn est également rempli de scènes d'engueulades ou de mises à nu qui doivent représenter du pain béni pour des comédiens dont on n'oublie jamais de saluer les performances. Adrien Brody, tout comme Marina Foïs et Karin Viard, a eu droit aux plus beaux compliments. Moi, devant ça, j'ai simplement envie de supplier Brody de retourner s'amuser dans des séries b minables où il peut faire le mariole en affrontant des Predators à mains nues et empocher le pactole. 
 
 
Adrien Brody n'est évidemment pas le seul à profiter de toutes ces belles opportunités. Lucy Liu, James Caan, Christina Hendricks et Marcy Gay Harden nous proposent chacun leur tour leurs petits numéros, comme des petits animaux de foire bien élevés, polis, rêvant déjà de leurs récompenses : un bon mot, un sucre ou une tape sur le flanc. A ce petit jeu pitoyable, il faut bien reconnaître que l'ancêtre James Caan s'en tire à merveille, il nous offre la scène la plus caustique du film lorsqu'il implore une lycéenne très légèrement vêtue de bien vouloir enfiler au moins un soutien-gorge. Bien sûr, on n'en voudra pas à l'acteur, lui qui nous a tant séduit à l'époque où il avait encore tous ses neurones pour choisir ses rôles. Lucy Liu est facilement la plus exaspérante, on ne croit à aucun de ses mots, bien que Marcy Gay Harden ne soit pas loin. A la différence de sa collègue aux yeux d'orientale, Marcy Gay Harden a le défaut de ne pas surprendre une seule seconde dans ce rôle de femme à bout de nerfs qu'elle a déjà endossé une demi-centaine de fois. Quant à la débutante Christina Hendricks, j'avoue qu'elle m'a d'abord assez agréablement surpris, se montrant notamment plus charmante que je ne l'avais jamais vue, elle qui est d'ordinaire si vulgaire (une vulgarité crasse dont Nicolas Winding Refn s'était d'ailleurs ouvertement moqué). Mais lors du dernier tiers du film, son personnage se met à agir de façon totalement invraisemblable et l'actrice paraît alors bien incapable de donner un peu de crédibilité aux situations lamentables dans lesquelles la pousse son réalisateur et scénariste. A sa décharge, je pense que strictement personne n'aurait pu y parvenir. 
 
 
Je finirai cette critique en vous offrant un petit aperçu de ce que nous propose ce film. Assez tôt, Adrien Brody prend pitié pour une jeune prostituée, largement mineure, qu'il croise régulièrement sur le trajet qui le mène à son appartement. Après l'avoir secouée en la traitant de tous les noms, sans succès, il finit par sympathiser avec elle et lui permet même de vivre quelques temps sous son toit. La jeune fille a l'entre-jambe constellée de cicatrices plus ou moins fraîches, des blessures bien moches. A-t-elle déjà été violée au couteau par quelque détraqué ? C'est ce que l'on peut aisément s'imaginer à la vue des gros plans inqualifiables de Tony Kaye. Le premier jour passé à l'appartement de Brody suite à son aimable invitation, la jeune catin le consacre très intelligemment à recevoir des clients. On la devine en train de tailler des pipes sur le canapé de Brody, pour se faire un peu d'argent. Naturellement, Brody n'est pas vraiment jouasse quand il rentre du boulot et la découvre à quatre pattes dans son salon. Vous imaginez un peu la scène ? Detachment n'est qu'une succession de scènes désarmantes de ce genre-là. Et je préfère ne pas vous parler de toutes celles où Brody, dont la vie n'est décidément pas rose, se rend à l'hôpital, au chevet de son père gravement malade, en phase terminale d'un cancer, dans un état de décrépitude psychologique tel qu'il lui fait affirmer des choses très blessantes au sujet de feu son épouse, la mère de Brody, disparue alors qu'il n'était qu'enfant dans d'affreuses circonstances (alcoolique, elle s'est suicidée, et nous revoyons ce moment en Super 8, peut-être pour qu'il soit plus joli, que sais-je...). 
 
 
Tony Kaye, je ne t'apprécie pas, et je n'ai pas beaucoup aimé ton film, mais j'espère sincèrement que tu es plus gâté au quotidien que ne le laisse supposer ton odieux rejeton. Si j'avais quelques euros à jeter par la fenêtre, j'adorerais t'offrir une smartbox pour te donner la possibilité de passer un beau séjour dans une contrée paisible, éloignée de ta morne vie new-yorkaise, à la seule condition que tu n'emportes pas de caméra dans tes bagages. Cela te ferait certainement du bien. 
 
 
Detachment de Tony Kaye avec Adrien Brody, Lucy Liu, Christina Hendricks, James Caan et Marcy Gay Harden (2012)

28 juin 2012

After.Life

Quand j’ai regardé ce film, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander ce que Liam Neeson était venu foutre dans cette galère. Et pourtant... Cet acteur a tout de même tourné dans un nombre impressionnant de saloperies et il ne s'agit donc ni de la première ni de la dernière, loin de là. Mais j’étais tout de même étonné, et gêné pour lui. Ça doit être sa tronche d’homme respectable, son profil en dents de scie, son accent irlandais distingué et sa carrure imposante, qui font que l'on imagine un type sérieux, intelligent, censé choisir ses rôles avec discernement. Mais pas du tout ! L’habit ne fait pas le moine, et Liam Neeson est un vieil abruti ! Très sympa peut-être au quotidien, mais débile dès qu'il est question de faire un choix de carrière ! Il est à ranger dans la même catégorie que les Nicolas Cage, Adrien Brody et autres Hilare Swank. Il n’y a qu’à le voir dans Taken, L'Agence tous risques, Le Choc des titans, Sans identité et donc After.Life pour s’en convaincre. Ah ça oui, il a une belle gueule et on dirait un prof de fac (cf. Chloé, où il campe un véritable rat de BU), celui qui ferait s'installer toutes les minettes au premier rang, mais en réalité c'est un sacré tocard. Je dis ça, alors que je l'apprécie malgré tout, comme tous les acteurs de cette catégorie d'ailleurs, à l'exception du dénommé Swank.



J’étais par contre moins étonné d'y retrouver Justin Long. Cet acteur aux cheveux de femmes qui, avec sa grosse gueule d'éternel adulescent, a l’air bien décidé à jouer dans tous les pires films fantastiques ricains du moment, après avoir déjà tenu un rôle en tout point identique dans la dernière daube de Sam Raimi, Jusqu’en Enfer. Pour faire bref, il joue le gros nullard qui se fait planter par sa meuf, et réapparaît pour la secourir dans le dernier tiers, en faisant fi de son petit cœur brisé. On n’est pas non plus vraiment surpris de voir Christina Ricci rôder dans ce film, animée, semble-t-il, par la seule envie de nous montrer avec une certaine fierté qu'elle a perdu tous ses kilos en trop. Hélas, son corps famélique fait désormais peine à voir et on a connu l'actrice bien mieux charpentée. Elle est ici très souvent à poil mais la starlette risque fort de décevoir les nostalgiques de ses rondeurs d'antan. Disons-le tout net : elle a paumé des seins... C'est typiquement le genre de meuf qui annonce tout sourire à son mec qu'elle a perdu 5 kilos, et le gars de lui répondre, dégoûté : "Ouais, enfin, t'as surtout paumé des seins, ta race...". Si Chris Ricci a encore des fans, je leur recommande ce film malgré tout. Perso, je suis pas fana des cadavéreux...



Quant au film à proprement parler, que dire ? Il m'a fait tristement penser à ces épisodes des Simpsons spécial Halloween, vous savez, ces épisodes à sketchs qui sont très loin d'être les meilleurs de la série et dont j'évite soigneusement les rediffusions sur RTL9. Sauf qu'ici, c'est pas drôle un seul instant et ça dure 1 plombe 30 au lieu d'une petite paire de minutes. Mais derrière tout ça, il y a le même genre de pitch très débile, qui devrait seulement servir de prétexte à un court métrage parodique, ne se prenant jamais au sérieux. Nous suivons ici les mésaventures de Christina Ricci, qui se réveille un beau matin dans la morgue d’un vieux mec (Neeson) dont le passionnant boulot consiste à maquiller les cadavres pour les rendre présentables à leurs enterrements. Ricci se croit tenue prisonnière de ce gadjo parce qu'elle n’a plus aucun souvenir de comment elle est arrivée là. Pendant tout le film, on essaie donc en vain de nous faire douter de l’honnêteté de Neeson, qui lui soutient mordicus qu’elle est tout simplement morte et que s’il la défroque sans arrêt, c’est pas seulement pour la mater, c'est aussi pour donner une nouvelle jeunesse à son corps qui se putréfierait dans la minute s'il n'intervenait pas. On apprend petit à petit, à coups de flash-back minables mais bien pratiques, que Christina Ricci est bel et bien clamsée dans un accident de voiture la veille au soir, après avoir largué son mec. Elle piaille donc pendant tout le film avec un Liam Neeson qui a le don de voir les morts et de pouvoir philosopher avec eux jusqu’à leur crémation. On appelle ça un spoiler, mais remarquez que le titre nous avait bien mis sur la voie...


After.Life d'Agniezka Vosloo avec Christina Ricci, Liam Neeson et Justin Long (2011)

15 octobre 2011

Minuit à Paris

Il n’y a qu’à voir et comparer les génériques d’ouvertures de Minuit à Paris et de Manhattan pour comprendre où en est l’inspiration de Woody Allen et à quel niveau se situe son dernier film au sein de son interminable filmographie. Le générique de Minuit à Paris est une succession de plans carte-postale de notre capitale, sous fond de musique insupportablement cliché, comme il y en a dans tous les derniers films de Woody Allen. Devenu culte, celui de Manhattan force le respect, avec son enchaînement de plans magnifiques de New York filmé dans un très beau noir & blanc, évitant les stéréotypes et créant une belle poésie autour de la Grosse Pomme et surtout, accompagné d’une voix off qui annonce joliment la couleur, disant des choses intéressantes et qui nous permettent de déjà saisir le rapport complexe mais infiniment affectueux qu’entretient le personnage de Woody Allen avec sa ville de cœur. Cela peut peut-être paraître simpliste et un peu facile, mais ces deux génériques en disent assez long, il me semble, sur la qualité de ces deux films et l’inspiration déclinante de leur auteur, dont le zénith commence à dater.



Évidemment, Minuit à Paris n’est pas désagréable à voir. A condition de ne pas être trop regardant, on passe même plutôt un bon moment devant les déambulations parisiennes temporelles du nouveau venu dans l’univers du plus connu des cinéastes binoclard, Owen Wilson. Les mains toujours dans les poches, sa marque de fabrique, l'acteur campe le sempiternel rôle de l’écrivain en panne, portant un regard amer et affuté sur son monde, et amené à croiser toutes ses idoles dans un passé qui le fascine, où il aimerait rester définitivement. Hélas, on se rend très rapidement compte que tout ça ne va vraiment pas bien loin, et à partir d'une idée pourtant assez belle et qui pourrait donner lieu à un film bien plus riche, le dernier Woody Allen est finalement très superficiel. Un film-gadget, à l'image des apparitions anecdotiques de Carla Bruni et Léa Seydoux, souvent divertissant certes, mais assez creux et accompagné d’une morale très lourdement déballée par des dialogues trop explicites.



On a surtout l’impression de voir Woody Allen se faire plaisir, le cinéaste s’amusant à épingler avec affection, mais parfois sans assez de finesse, ces idoles du passé qui sont aussi les siennes. Et les acteurs aussi se font plaisir, ils y vont chacun de leur petit numéro. Comme par exemple Adrien Brody, grimé sans trop d'effort en Dali, qui en fait vraiment des caisses. D’autres, trop lisses voire mauvais, ne font vraiment pas honneur au personnage grandiose qu’ils sont supposés incarner, je pense notamment au très fade Corey Stoll dans la peau d’Ernest Hemmingway. Il faudra aussi tenter de faire l’impasse sur l’agaçante Marion Cotillard, qui endosse un rôle de femme irrésistible assez inapproprié à son regard de poisson mort.



En parlant de regard, Minuit à Paris est aussi l’occasion de profiter de celui, gentiment obsédé, que Woody Allen porte sur ses actrices. Ici, il filme Rachel McAdams avec un regard de pervers presque déplacé mais dont on ne va pas se plaindre, en s’arrangeant pour que son fessier rebondi soit toujours dans le cadre. C’est assez flagrant. On la voit même ranger des affaires dans le coffre de sa bagnole, sans aucune raison, si ce n’est pour qu'on puisse la voir penchée et ainsi apprécier ses courbes. Il faut alors reconnaître que l'actrice, toujours très joliment apprêtée, déploie un certain sex-appeal qui ne m’a pas laissé indifférent. Je l’avoue sans honte. Pour ce genre de choses, Woody Allen a trouvé en moi une cible bien facile ; mais pour le reste, je suis un spectateur apparemment bien plus intransigeant que la plupart des critiques, qui ont applaudi en chœur ce film à sa sortie dans une unanimité flippante. Un phénomène qui donnerait presque envie de rejoindre le camp de Bob Guédiguian à la tête des indignés !


Minuit à Paris de Woody Allen avec Owen Wilson, Rachel McAdams, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Carla Bruni et Michael Sheen (2011)

22 juillet 2011

Wrecked

Le plot : un homme (Adrien Brody) se réveille très amoché dans une voiture accidentée, tombée au beau milieu d’une forêt dans une région escarpée (sans doute les Rocheuses). Jambes coincées, sans souvenir de l’accident ni de son identité, cet homme va devoir s’extirper de la bagnole pour avoir une chance de survivre...

127 heures, Buried, Frozen... Il y a un petit paquet de films de ce genre qui sortent en ce moment. Des films dont les scénarios se limitent à un pitch minimaliste, comme autant d’histoires de survies impossibles qui sont à la fois autant de défis que s’imposent des cinéastes qui n’ont pas froid aux yeux. Des films qui, avec leurs scénars très limités, viennent forcément titiller la curiosité des cinéphiles intrépides, dont je crois faire partie puisque j'ai vu les trois longs métrages cités. Dans 127 heures, Danny Boyle nous dépeignait en split-screens la petite semaine d’emmerdes de James Franco, coincé sous un rocher, condamné à boire son pipi et à se manger le bras pour s’en tirer. Dans Frozen, du jeune réalisateur Adam Green, nous nous retrouvions perchés dans le vide, sur un télésiège tombé en panne, en compagnie de trois jeunes individus ayant eu la sale idée de faire du ski et de s’attaquer à une piste noire, à minuit, la veille d’un jour férié ! Deux d’entre eux, les deux mecs, finissaient dévorés par des loups après avoir tenté le grand saut, tandis que la meuf s'en sortait grâce à son gros cul, non sans quelques gerçures. L'an passé, Buried avait fait le buzz grâce à la petitesse du cercueil en bois dans lequel Ryan Reynolds et nous autres spectateurs passions tout le film. A part ça : quelques coups de fil dénonçant l’inefficacité du service-clients Orange, un serpent concupiscent trainant dans le futal de l'acteur, et... c'est tout, à l’ouest, rien de nouveau dans ce thriller très laborieux ! Essential Killing pourrait presque être rapproché de ces films, mais ça serait vraiment ne pas faire hommage à l’œuvre puissante et inspirée de Jerzy Skolimowski !



Ces films donnent souvent l’occasion pour un acteur de se risquer à une prestation difficile et extrême, avec la promesse d’occuper seul l’écran pendant la quasi totalité du long-métrage. C'est tout à fait le cas dans Wrecked et Adrien Brody s’en tire plutôt bien, il n’y a rien à lui reprocher. Après, on pourra toujours passer des heures à débattre autour du "cas Brody", à essayer de comprendre les choix de carrière de cet acteur au profil unique qui n'en fait qu'à sa tête depuis sa consécration précoce grâce à son rôle dans Le Pianiste de Polanski. L’homme doit être un déconneur, il doit aimer les films de genre, pas prise de tête. L'explication doit être aussi simple que ça. Adrien Brody est un peu la version masculine d’Hilary Swank, également consacrée pour sa prestation dans Million Dollar Baby et qui depuis aligne les obscurs thrillers sans le sou, assez peu aidée, il est vrai, par sa tronche de mec. Il est aussi la version soft de Nicolas Cage, les coups d’éclat en moins. En bref, c’est un acteur fascinant.



Mais que dire de Wrecked ? Le film n’est pas si mauvais, c’est même sans doute mieux que Buried, qui avait pourtant eu le bonheur de connaître une sortie en fanfare, en étant globalement salué par la critique et le public. Ici, le réalisateur se tient à son idée et colle à son concept jusqu’au bout avec, il me semble, plus de rigueur que Rodrigo Cortés. On passe véritablement tout le film à la place d’Adrien Brody et le réalisateur met un point d’honneur à respecter le point de vue de son personnage, sans jamais nous montrer davantage ni s’écarter de sa ligne imposée. Grâce à cela, Wrecked se regarde, assez mollement, mais se regarde néanmoins sans faillir. Michael Greenspan parvient à rythmer son film et à répartir les éléments clés de son récit de façon telle que l’on reste devant notre écran à suivre cette petite histoire, avec un brin d’intérêt. L’envie d’en connaître le fin mot est toujours un peu plus forte que celle d’y mettre fin prématurément, mais ça se joue toujours à pas grand chose.



A part ça, on a droit à presque toutes les situations incontournables de ces films de survie. Adrien Brody est ainsi consécutivement amené à manger des fourmis rouges et à se ruer sur une flaque d’eau pour se sustenter, à se raconter des vannes tout seul pour passer le temps, à se faire pipi dessus pour se réchauffer, et surtout, à avoir de sacrées hallucinations qui l'aident ou le ralentissent dans ses efforts. Pas grand-chose de neuf, donc, et le dernier secret du film, lié à l’identité du personnage principal, a le défaut de nous être dévoilé de façon assez grossière via un flash-back final un peu facile. Mais malgré cette dernière fausse note et sa vacuité globale, Wrecked n’est pas la daube tant redoutée. J'éprouve de la sympathie pour Brody.


Wrecked de Michael Greenspan avec Adrien Brody (2011)

29 mai 2011

Le Pianiste

Aujourd'hui nous laissons la place à un invité pour parler du grand film de Roman Polanski qui reçut la Palme d'Or en 2002 des mains du président du jury, David Lynch. Notre invité n'est autre que Joe G., le fondateur et rédacteur en chef du plus cool des webzines musicaux psyché-délirants sur la toile, j'ai nommé C'est Entendu. L'homme a beau être un esprit fin et visionnaire, il n'en demeure pas moins un peu "spécial", notamment quand il est confronté à des films difficiles, comme nous allons le voir. Mais laissons-lui la parole :

Il est une scène qui pour moi symbolise la "patte Polanski" dans son interprétation de l'enfer polonais durant la Seconde Guerre Mondiale. Le personnage interprété par Adrien Brody, Wladyslaw Szpilman, marche le long de l'enceinte du ghetto où les nazis ont cloîtré les juifs de Varsovie. Il voit alors des enfants qui, après être sortis du ghetto pour trouver de la nourriture à l'extérieur, tentent d'y re-pénétrer par un trou au niveau du sol, pourchassés par un officier allemand. Le groupe s'engouffre par l'orifice et le jeune garçon fermant la marche, ne parvenant pas à franchir le mur à temps, est rattrapé par l'officier qui lui tient les pieds et le bat, à mort, sans même voir son visage. Quant à nous c'est celui de l'officier allemand que nous ne voyons pas, car il reste hors-champ, de l'autre côté du mur. Nous ne pouvons que deviner ce qu'il fait à l'enfant en entendant ses hurlements, les bruits sourds de coups et les cris de l'enfant que Szpilman tente de sortir du trou mais en vain.



C'est à peu près à cet instant que mon fou rire se déclenche. Aussi étrange que cela puisse paraître, je vois dans cette scène une parcelle humoristique du film qui met deux choses en lumière. Tout d'abord Polanski n'est pas Allen. S'il fait rire, c'est aux dépens du spectateur et non du personnage (quoique). Le rire est nerveux, anxieux, c'est un rire d'auto-défense qui n'a rien à voir avec les esclaffades bon enfant d'une comédie. L'horreur est telle que la dénaturation de l'humain tel qu'en bons vieux dogmés judéo-chrétiens nous le rêvons atteint des proportions insupportables. C'est une surexposition de l'animal doté du sentiment de haine. Le rire n'intervient alors que comme bouclier. Ça plutôt que le désespoir, les pleurs ou la mort. La meilleure défense contre un ennemi que l'on sait trop fort pour nous.

Ce mécanisme d'auto-défense contre l'horreur me fait songer à une possible marque de fabrique de Polanski qui consiste à faire rire avec la mort, le tragiquement trivial. Sans piocher dans chacun des films du cinéaste (je ne les ai de toute façon pas tous vus), prenez Pirates, un film qui n'a donc pas grand chose à voir avec celui dont il est question ici, et prenez ses personnages les plus attachants qui meurent en provoquant le rire. Ce type dont le nom m'échappe, retrouvé par le Capitaine Red dans le repaire de son compère le Hollandais, et qui est "constipé", venu délivrer en compagnie de quelques collègues le Capitaine et La Grenouille, se fait tuer d'une balle de mousquet de façon inopinée, et on sourirait presque en imaginant, enfin, son sphincter se relâcher. Et puis Boumako, le fameux Joseph Sérafin Amadeus Boumako, le fidèle cuistot-lieutenant du Capitaine, lorsqu'à la toute fin du film ce dernier se baisse dans la barque et que la balle que l'espagnol lui destinait atteint Boumako, celui-ci se prend la poitrine à deux mains, se tourne vers ses amis et dit (dans la VF en tout cas) : "Capitaine, Boumako il est mort", avant de s'effondrer. Encore un rire nerveux. Le fidèle et honnête sous-fifre, le rigolo de la bande, meurt à la place du vicieux Capitaine, comme le gamin est victime du nazi (pour faire un parallèle improbable) : afin de signifier, par un acte abject amenant ce rire-bouclier, l'horreur de la trivialité et l'inhumanité de l'homme.

C'est comme ça que je perçois Polanski en tant que cinéaste. Je n'ai peut-être pas une vision suffisamment claire de son œuvre, n'ayant pas visionné l'intégralité de ses films, mais qu'importe... Je n'ai pas besoin d'avoir lu toute la Bible pour savoir qu'il y est question d'un anneau magique qui rend les gens invisibles.



Voila pour la vision particulière de Joe sur ce film, dont on peut comprendre la réaction défensive qui en dit long sur la psychologie du spectateur face à une œuvre comme celle-là, vouée à montrer l'horreur et la cruauté sans détour. Faire des ponts entre les films de Polanski est une tentation bien naturelle, même entre deux films à priori aux antipodes, car le cinéaste a toujours traité des mêmes thèmes et la plupart de ses films ont tenté d'aborder le sujet profond du Pianiste sans en avoir l'air. C'est en abordant la chose de front dans ce qui ressemble fort à une autobiographie oblique que Polanski reçut la récompense suprême bien méritée.


Le Pianiste de Roman Polanski avec Adrien Brody, Frank Finlay et Emilia Fox (2002)