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18 janvier 2023

Halloween Ends

Ça y'est, c'est fini ! Ouf ! La trilogie de David Gordon Green s'achève enfin. Il ne devrait plus y revenir, vu les résultats au box office qui vont logiquement décrescendo. Bon, il paraît qu'il s'attaque maintenant à un remake de L'Exorciste, mais je préfère ne pas encore y penser. Chaque chose en mon temps, comme disait Yves. Pour l'instant, réjouissons-nous de cette conclusion tant ce fut laborieux et douloureux d'y parvenir. Après deux films passés à tourner en rond, à ridiculiser des personnages bien connus et à brasser du vide en abordant plus ou moins des thèmes dans l'air du temps, David Gordon Green a décidé cette fois-ci de s'entourer de toute une équipe de scénaristes pour essayer de se renouveler, d'apporter quelque chose d'un peu neuf à sa trilogie. Il était temps. Le piteux semblant de nouveauté apporté ici m'a tout de même permis de suivre cet ultime volet avec moins de difficulté, sans trop souffrir. Je m'attendais à la bouse ultime et j'ai donc été un peu surpris, les épisodes précédents étaient pour moi bien plus compliqués à encaisser. Je l'avoue : la scène d'ouverture, sur laquelle je reviendrai, m'a même plutôt emballé, c'est le meilleur moment du film et, heureusement, on est supposé l'ignorer au moment de la découverte dudit film...




Contraint par le COVID de changer les plans d'une trilogie dont l'action devait initialement se dérouler sur une paire de jours seulement, David Gordon Green va donc à l'encontre des attentes du spectateur en situant ce troisième opus quelques années après Halloween Kills. Michael Myers a disparu de la circulation après ses sanglants exploits mais les habitants d'Haddonfield demeurent traumatisés et le mal semble s'être répandu dans la ville, sujette à de nombreux événements sordides (suicides, agressions, cambriolages, chiens et chats perdus, pertes de clés, droite au pouvoir, etc.). L'introduction nous propose donc d'assister à l'un de ces événements : on y rencontre le jeune Corey Cunningham (peut-être un clin d’œil au réalisateur du premier Vendredi 13...), gaillard de vingt berges engagé comme baby-sitter pour garder le gosse infect d'une riche famille de la ville. Alors que The Thing passe à la télé (vous avez la rèf là aussi ?), le gosse ne trouve rien de mieux à faire que d'enquiquiner son garde-chiourme en le rappelant à sa condition de souffre-douleur du bled et en provoquant une partie de cache-cache endiablée dans l'immense baraque. Le petit jeu tourne au vinaigre quand le gamin bascule accidentellement dans le vide, du haut des escaliers, et atterri trois étages plus bas, sous le regard stupéfait de sa mère, tout juste rentrée de sa soirée. Compte tenu du bruit sourd émis à l'atterrissage, de l'angle contre-nature pris par le petit corps et de la mare de sang qui se forme dans tout le hall, nul besoin d'autopsie : le pauvre gamin a claqué sur le coup et n'a (hélas) pas trop souffert... 




Après cette ouverture plutôt efficace qui aboutit à une énième variation lourde de sens autour du fameux générique, ritournelle habituelle sensiblement revue et corrigée par un trio Carpenter que le travail n'a pas dû submerger, nous retrouvons donc Laurie Strode et sa petite-fille dans leur maison d'Haddonfield, vivant dans une ambiance plutôt sereine et apaisée. La première écrit ses mémoires, ce qui permet des flashbacks explicatifs lourdauds (mais bien pratiques pour les plus malins d'entre nous qui ont su éviter les chapitres antérieurs et n'auraient pas pu échapper à celui-ci), tandis que la deuxième taffe dans une clinique aux côtés d'un vieux médecin imbuvable et d'une collègue odieuse. Mais c'est donc surtout Corey Cunningham que nous suivons de plus près, et c'est peut-être la partie la moins complètement inintéressante du film. Le parallèle et les correspondances opérés entre le jeune homme et Michael Myers se font de plus en plus insistants (sa tronche enfarinée rappelle vaguement celle du Michael Myers entraperçue dans l'œuvre originale, il bosse dans un garage en combinaison grise anthracite idoine, il se relève de la même manière que l'Undertaker quand il se retrouve au sol, etc., vous aurez compris que DGG ne fait jamais dans la dentelle). Jusqu'au jour où, croyant avoir trouvé refuge dans les bras de la petite-fille de Laurie (tout le versant du film, assez conséquent, consacré à leur romance est tout simplement affligeant), Corey se voit de nouveau enquiquiné par les tocards du coin, finit balancé par dessus la rambarde d'un pont (décidément !) et termine la nuit dans les égouts, le repère d'un Michael Myers extrêmement diminué qui contamine son jeune et malheureux visiteur en le regardant dans les yeux lors d'une scène assez ridicule... 




Avec cette ville farcie de crétins finis sur laquelle plane l'ombre d'une malédiction ancestrale, où sommeille dans l'antre obscure un démon à peine endormi prêt à se réveiller à tout moment, cet Halloween rappelle étrangement les récits de Stephen King et notamment Ça. Mon analyse sur ce point-là n'ira toutefois guère plus loin : je fais ça bénévolement, rappelez-vous, pour mon seule plaisir personnel, sans aucune autre ambition, et loin de moi l'idée de me replonger dans King et les adaptations moisies de ses bouquins pour étayer ma fragile comparaison. Je suis plus à l'aise dans l'autoanalyse, à essayer de comprendre comment j'ai pu mieux vivre cet ultime épisode dont le scénario écrit à dix mains paraît torché à la va-comme-je-te-pousse comme pour respecter des délais de production intenables. David Gordon Green cherche donc timidement à renouveler la saga. C'est beaucoup trop tard et plutôt pathétique, mais il essaie et c'est tout de même un peu moins insupportable que l'étalage de débilités prévisibles subies dans les deux précédents opus. Aussi, le côté nanard paraît ici beaucoup plus assumé. On se prend bien moins au sérieux qu'en 2018 et c'est tant mieux. Il y a des scènes qui flirtent avec la parodie, pas mal de détails humoristiques disposés ici ou là, plutôt bienvenus. Il est simplement un peu dommage que cette espèce de je-m'en-foutisme parfois comique éclabousse les personnages-clés de la saga (si l'on peut parler de "personnage" quand on évoque la figure de Michel Myers). 




Laurie Strode n'a jamais été aussi risible que là-dedans, à déblatérer sa grande théorie sur les différentes formes de mal au petit matin sur son rocking-chair histoire de nous expliquer clairement où le cinéaste veut en venir. On a presque de la peine pour la sympathique Jamie Lee Curtis, qui mérite bien mieux que ça. Le film touche le fond quand il nous propose un énième affrontement musclé entre Laurie Strode et son ennemi juré. Un passage obligé, qui se déroule ici dans la cuisine de la maison : après avoir pris quelques coups de poêle à frire, Myers finit coincé sous le réfrigérateur, crucifié au plan de travail par divers ustensiles bien aiguisés. C'est à pleurer ! Un souffle ténébreux balayait les pavillons de banlieue du film de Carpenter, qui baignait dans la si belle lumière funèbre et automnale de Dean Cundey ; une odeur de pet, des reflets du néant absolu et un abîme de nullité irriguent chaque plan du film final de Gordon Green. En 1978, les lieux les plus communs et familiers paraissaient hantés, maudits. Ici, on s'interroge sur le contenu du frigo abattu sur Myers ou la marque de cette poêle si solide qui l'a sonné du premier coup. On sent que la figure du fameux boogeyman n'intéresse plus David Gordon Green, il n'en fait strictement rien, en dehors de quelques clins d'œil inévitables qui s'apparentent plutôt à de violents coups de coude administrés dans les côtes du spectateur et de deux trois tristes plans en contre-plongée faits pour la bande-annonce. Bon, j'essaie de trouver du positif là-dedans, après y avoir paumé six heures de ma chienne de vie au total, mais il ne faut pas se mentir, c'est d'une pauvreté absolue et il n'y a pratiquement rien à sauver. 

C'était la triste fin du petit enfant huître.


Halloween Ends de David Gordon Green avec Jamie Lee Curtis, Andi Matichak et Rohan Campbell (2022)

8 janvier 2023

Affamés

Scott Cooper fait partie de ces cinéastes indéchiffrables. Capables de films corrects qui, parfois, se font remarquer et déclenchent un engouement éphémère (Hostiles), mais le plus souvent adeptes d'une molle médiocrité, de celle qui ne déclenche aucune hostilité, simplement une indifférence polie. Il est un réalisateur touche-à-tout, qui s'essaie au western, à l'horreur, en passant par le bon gros mélo ou le polar pur et dur, autant de genres qu'il aborde avec toujours le même sérieux. Si l’on veut essayer de trouver un fil conducteur à sa filmographie, c'est l'Amérique. Scott Cooper est un cinéaste américain, très américain, seule l'Amérique l'intéresse, et plus particulièrement l'Amérique marginale, défavorisée et délaissée, encore marquée par les traces d'un florissant passé qui contraste avec la décrépitude, la grisaille et la rouille d'aujourd'hui. Rust belt, timber belt, corn belt, tout ça, ça parle à Scott Cooper, qui doit avoir quelque chose à nous dire sur son grand pays. C'est dans une ancienne petite ville minière de l'Oregon, frappée par une malédiction primitive, que se déroule Antlers – cela signifie ramures, comme les bois des cervidés, un titre que le scénario fumeux justifie sans problème qui a cependant été transformé en français par le super plat Affamés, seulement raccord avec le pluriel original et, hélas, avec la médiocrité de l’œuvre à proprement parler.



 
Reconnaissons-le tout de même : Scott Cooper n’est pas un manchot, il doit avoir une certaine rigueur esthétique. Son film n’a pas mauvaise allure. On comprend que la bande-annonce ait pu, à l'époque, éveiller la curiosité des amateurs de cinéma d'horreur : il n'est pas bien difficile de trouver là-dedans quelques plans bien torchés, joliment éclairés, qui peuvent faire illusion. A l'annonce de sa sortie, longtemps repoussée en raison du Covid, Antlers avait ainsi suscité une grosse attente sur les réseaux, une impatience également motivée par la présence, en tant que producteur, de Guillermo Del Toro, au nom toujours bien mis en évidence. Depuis sa sortie, en revanche, force est de constater que plus grand monde n'en cause... Personne, en vérité. Et c'est normal. Parce qu'Antlers est un film d'horreur sans intérêt qui rejoint ainsi bon nombre de productions estampillées Del Toro. Il ne parvient strictement jamais à susciter frisson ou surprise chez le spectateur, très vite blasé quand il n'est pas somnolent. Tout paraît écrasé sous le poids d'un sérieux plombant, d'une écriture très lourde et de personnages dessinés à la truelle. Le scénario accumule les poncifs, le récit donne l'impression étonnante de se traîner laborieusement, alors qu'il n'y a quasi rien à raconter, puisque rien n'est creusé. En apnée, notre vigilance est mise à l'épreuve : il ne faut pas louper les cinq petites minutes cruciales où le vieil amérindien du coin nous explique l'origine du malheur ancestral qui ronge la région. C'est à dormir debout, on se croirait dans du sous-Stephen King (et du sous-Stephen King, ça ne vole pas bien haut, croyez-moi).


 
 
Tout est donc pesant là-dedans et, si rien n'agresse l’œil – quelques images feraient même de bons papiers peints, de jolies cartes postales morbides de l'Oregon –, l'ambiance est archi rebattue, avec ces tristes individus dont on se fout éperdument qui n'aiment pas la lumière directe et évoluent en permanence dans le noir ou le brouillard. On comprend aisément où le réalisateur veut en venir quand il filme ces vastes friches industrielles cernées par une nature souveraine qui semble reprendre ses droits et se venger de l'avidité des hommes : celle-ci provoque leur propre perte en réveillant une sorte de démon qui sommeillait au fond d'une mine de charbon que l'on s'apprête à remettre en service... Dans ce film qui fait donc le choix du surnaturel, il y a un point positif surprenant : ladite créature s'avère plutôt réussie. Les CGI, qui trop souvent annihilent toute impression de réelle existence de la chose animée, ne viennent pas gâcher la fête. Rien de dingue, certes, mais ça passe. Par ailleurs, les quelques scènes où le monstre a la vedette ne sont guère les moins réussies du lot. C'est toutefois largement insuffisant pour sauver les meubles. Et l'on termine ce film d'humeur maussade. Scott Cooper est définitivement l'un de ces cinéastes indéchiffrables, dont l'impressionnante régularité dans la médiocrité finit par transformer notre indifférence en mépris.


Affamés de Scott Cooper avec Keri Russell et Jesse Plemons (2021)

26 juillet 2022

Black Phone

Parmi les si nombreuses qualités de notre idole Ethan Hawke, il en est une qui se retourne trop régulièrement contre lui : sa fidélité en amitié. Sur la plage de Coney Island, une journée particulièrement chaude de juillet 2011, Ethan Hawke a rencontré Scott Derrickson, tout à fait par hasard. Le premier, son esprit d'artiste de nouveau perdu dans des divagations poétiques, avait oublié sa crème solaire pour protéger sa peau particulièrement fragile et douce, le second, plus prévoyant et calculateur, était équipé d'un superbe parasol Isotoner flambant neuf doté d'un revêtement argent Anti UV UPF50+ qui bloque au minimum 95% des rayons UV et rafraichit l'ombre de -2 à -3 degrés. Alors qu'il lisait, en diagonale, quelques mauvais scénarios de thrillers horrifiques de seconde zone – sa spécialité –, le cinéaste a levé les yeux, sans doute alerté par une subtile et appétissante odeur de poulet rôti venue de sa gauche, puis a immédiatement reconnu, en tournant ses globes oculaires dans cette direction, l'un de ses acteurs de cœur, en bien mauvaise posture, sis à quelques mètres de lui. Le bel Ethan rougissait à vue d'œil, le dos recourbé sur sa serviette de plage, une vapeur étrange émanant de sa tête baissée reposant en étau entre ses deux genoux violacés, ses longs cheveux dégoulinants d'une sueur épaisse. Scott Derrickson, piètre cinéaste mais être humain recommandable, soucieux de son prochain et sachant réagir en cas d'urgence vitale, a alors immédiatement traîné le corps quasi inerte de Hawke sous son parasol, puis l'a aussitôt hydraté, en lui tamponnant notamment le visage avec sa serviette humide et en lui aspergeant le crâne du seul liquide à sa disposition, du Schweppes Agrumes. Plus tard, en interview, le réalisateur a reconnu être resté un temps figé, impressionné par la beauté d'Hawke, éclatante malgré la situation critique, avant de lui prodiguer les premiers soins. Ces gestes salvateurs, effectués avec maladresse mais beaucoup d'espoir et d'amour, ont scellé l'amitié entre les deux hommes puisque, enfin revenu à lui, Ethan Hawke fit preuve d'une reconnaissance infinie, se passionna pour chaque mot et chaque proposition du réalisateur désireux de nouer une relation amicale et professionnelle prometteuse. C'est ainsi, lors de ce moment de faiblesse, que la star de Bienvenido à Gattaca, aux facultés mentales encore endommagées par une insolation sévère, a consenti de jouer le premier rôle de Sinister, comme pour remercier Derrickson de lui avoir sauvé la vie. Pour le résultat que l'on sait...
 
 
 
 
C'est encore cette loyauté sans faille qui a poussé l'aiglefin du cinéma hollywoodien à accepter ce rôle à contre-emploi de tueur en série et séquestreur d'adolescents à l'exact opposé de sa véritable nature (Hawke aime les animaux, les enfants et les adolescents, dans les limites autorisées par la bienséance). Masqué, l'acteur fait ici son travail, poliment, dignement, comme toujours, sans toutefois sauver le film de la plus crasse médiocrité. Il s'agit de l'adaptation d'une nouvelle de Joe Hill, le fils de Stephen King, qui a donc choisi le même métier que son papa. Sur le papier, et à l'écran, ça ressemble effectivement à une histoire qu'aurait pu inventer un avorton de Stephen King. C'est même typiquement ça. On y retrouve donc un papa ultra violent qui aime picoler dès le p'tit dèj et cravache ses enfants dès qu'ils émettent un son supérieur aux 20 décibels autorisés. L'action se déroule à la fin des seventies dans une de ces banlieues pavillonnaires américaines aux secrets bien enfouis mais que l'on connaît par cœur, cet espace si familier au cinéma US des années 80 qui, 40 ans plus tard, occasionne encore cet inévitable plan, guidé par une nostalgie rance, d'un gamin pédalant sur son Raleigh Chopper pile au milieu des rues lentement parcourues. Parmi les personnages principaux, une gamine, en pleine adolescence, dotée de pouvoirs surnaturels, de rêves et de visions prémonitoires. Enfin, on retrouve aussi là-dedans des ados humiliés par d'autres, des têtes de turc et des terreurs de quartier, des bandes rivales qui s'affrontent lors de bastons d'une violence inouïe où le sang gicle et où les os craquent. En bref, nous sommes en décor archi connu et, ce décor, Scott Derrickson n'en fait donc strictement rien de neuf, s'appuyant surtout, comme pour tous ses autres films, sur ce que des cinéastes infiniment plus doués ont réalisé avant lui, les copiant sans panache, comptant sur la bienveillance d'un public également nostalgique et avide de simples thrillers efficaces. Si le manque criant d'originalité était le seul défaut de Black Phone, ce serait déjà pas mal. Le souci, c'est surtout que ce thriller vaguement horrifique ne captive jamais vraiment, malgré son scénar de séquestration classique pimenté ici de fantastique (les précédentes victimes du serial killer viennent tour à tour en aide au jeune héros par le biais d'un téléphone noire, et sa sœur l'épaule aussi via ses visions prémonitoires) qui aurait pu donner lieu à une série b au minimum accrocheuse. Hélas, Black Phone ne décolle jamais, en dépit de rebondissements saugrenues et trop énormes. Ce nouvel effort de Derrickson dans le genre n'a, au bout du compte et encore une fois, aucun intérêt. Par respect pour son égérie, le fan d'Hawke regarde ça jusqu'au bout, mais difficilement. Que c'est laborieux, que c'est prévisible, que c'est idiot. Du temps perdu, pour le spectateur et pour l'acteur. Non, vraiment, Hawke aurait mieux fait de se casser une jambe le jour où il a croisé la route de Scott Derrickson. Une admission aux urgences pour soigner une déshydratation sévère aurait été une bien meilleure chose pour la carrière de l'acteur aux mille talents...
 
 
 
 
La loyauté joue donc trop souvent de mauvais tours à notre ami Hawke dont la filmographie, tout de même remarquable, en pâtit. C'est la même vertu qui l'a amené à tourner dans huit films de Richard Linklater (huit !), quatre d'Antoine Fuqua (quatre !), trois d'Andrew Niccol (trois !) et deux des frères Spierig (deux !). La petite histoire raconte même que Hawke aurait refusé un rôle chez Stanley Kubrick pour honorer une vieille promesse faite à son ami Andy Niccol. Selon la légende, le couple Ethan Hawke / Uma Thurman devait en effet tenir les rôles finalement échus à Tom Cruise et Nicole Kidman dans Eyes Wide Shut... A la recherche du couple le plus glamour du moment, Kubrick, immense fan du Croc-Blanc de Randal Kleiser, voulait absolument tourner avec le "prodige à gueule d'ange venu d'Austin", il rêvait de le filmer au moins une fois avant de disparaître. On le comprend ô combien... Non, vraiment, que de temps perdu !
 
 
Black Phone de Scott Derrickson avec Ethan Hawke (2022)

20 octobre 2020

Dolores Claiborne

Dans la trop grande famille des films américains des années 90 qui ont putain de mal vieilli, je voudrais la grosse tante relou dont tout le monde n'a strictement plus rien à foutre : Dolores Claiborne. Dans la catégorie des adaptations de Stephen King en marge de l'épouvante et du fantastique, je voudrais l'une des plus pourries du lot, celle où la psychologie à coups de hache chère au célèbre écrivain du Maine fait le plus de ravage : Dolores Claiborne. Et parmi les réalisateurs dont la filmographie entière pourrait disparaître en fumée à tout jamais sans peiner personne, à commencer par lui-même, je nomme Taylor Hackford. Dites-vous pourtant qu'en 1995, cet homme-là était alors au sommet de sa carrière, puisqu'il enchaîna directement avec L'Associé du diable ! Est-il vraiment nécessaire d'en rajouter ? Marié à Helen Mirren depuis 1997 – ces années-là ont décidément été les meilleures de sa vie –, Taylor Hackford semble avoir toujours privilégié sa vie privée et familiale. On ne peut pas lui en vouloir pour cela. Il ne s'attendait certainement pas à ce que l'on redécouvre et juge ses œuvres 25 ans après leur sortie.




Dolores Claiborne contient tous les poncifs chers aux histoires de Stephen King, avec mari alcoolo, enfant abusé, femme battue et flic débile, le tout réuni au sein d'une petite bourgade du Maine où les ragots circulent rapidos pour mieux créer un bouc émissaire tout désigné. Il s'agit ici de Kathy Bates qui, dans le rôle titre, incarne une bonne femme scrutée de près suite à la mort de la très riche vieille femme dont elle était l'intendante. La fille de Dolores, campée par Jennifer Jason Leigh, journaliste à New York fâchée avec sa maman, lui vient tout de même en aide et se rabiboche progressivement avec elle, tout en faisant resurgir un passé douloureux... Désolé, je vous fais ce résumé sans la moindre envie ni passion et ça se sent, sortons vite de ce paragraphe si pénible !




Que peut-on sauver là-dedans à la revoyure ? Rien, ou si peu... La façon fluide dont sont amenés les nombreux flashbacks n'est pas si moche, reconnaissons-le. Contrairement à la règle actuelle, c'est le présent qui est tout terne et grisâtre, désaturé façon vert-de-gris, et lorsque survient un flashback, celui-ci s'annonce d'abord par des couleurs ravivées, une lumière toute autre, plus franche, qui fait souvent son apparition en arrière-plan. Sans rupture, par un simple mouvement de caméra ou un changement de mise au point, se déroule alors un flashback révélateur. Les deux premières fois, on est agréablement surpris et ça nous permet de relever un peu les yeux, puis cela devient vite une mécanique assez pénible et répétitive. Notons d'ailleurs qu'à la même période, en 1996, John Sayles faisait à peu près la même chose mais avec un tout autre talent et au cœur d'un récit bien plus ample et ambitieux dans son assez beau Lone Star, dont la façon d'amorcer gracieusement les retours vers le passé constituaient le principal intérêt. 




Dolores Claiborne est lourd, laborieux et long. Si long... Quel intérêt de mater ça aujourd'hui ? Je me le demande encore. Ma curiosité m'a encore joué un vilain tour. La scène clé du film, celle qui permet de tout piger et de regarder d'un autre œil, où nous assistons à la mort pas si accidentelle que ça du mari de Dolores, est une agression visuelle aussi gratuite qu'inattendue. Cet événement décisif survient en même temps qu'une éclipse de soleil qui détourne l'attention de l'île toute entière. Sur le papier, c'est bien pratique, mais à l'écran... Car qui dit éclipse solaire dit couleurs bouleversées, ce qui, à travers la caméra de Taylor Hackford, donne quelque chose de tout simplement hideux. Le ciel devient orangeâtre et le visage de Kathy Bates, filmé en trop gros plan, donne l'effet d'une horrible surimpression. Bref, si toutes les copies de ce film venaient à disparaître mystérieusement et s'il ne restait plus que le pauvre fichier mp4 qui m'a permis de le découvrir, je le supprimerais sans vergogne, pour effacer toute trace de son existence de la surface du globe. Ou peut-être demanderais-je une rançon à Stephen King qui, évidemment, cite ce triste film parmi ses adaptations préférées...


Dolores Claiborne de Taylor Hackford avec Kathy Bates, Jennifer Jason Leigh et Christopher Plummer (1995)

31 mars 2020

Ça : chapitre 2

J'avais choisi de voir le verre à moitié plein devant le chapitre inaugural de l'adaptation du roman fleuve de Stephen King, en faisant preuve d'une grande mansuétude, histoire de ne pas encore passer pour le type qui tombe systématiquement à bras raccourcis sur un film qui a fait le buzz à sa sortie. Impossible d'adopter la même "positive attitude" devant sa suite, réalisée dans la foulée par le même Andy Muschietti, après un casting quasiment effectué par les fans sur internet. Enthousiasmés par le premier volet, ces derniers s'étaient en effet amusés à trouver des ressemblances physiques entre les jeunes acteurs composant la bande des Losers et des stars établies toutes désignées pour les incarner à l'âge adulte. C'est ainsi que la rouquine au centre de toutes les convoitises prend désormais les traits de Jessica Chastain, non mécontente de satisfaire ses followers en validant le choix des réseaux sociaux, de retrouver le réalisateur avec lequel elle avait déjà collaboré pour le médiocre Mama et d'ajouter, au bout du compte, une nouvelle erreur de parcours à sa filmographie. A ses côtés, nous retrouvons également James McAvoy, en leader mollasson du groupe, bégayant et sans charisme, avec toujours au moins une main dans la poche, Bill Hader, imbuvable dans le rôle du boute-en-train de service, et d'autres tocards embarqués dans la même galère.




Ce deuxième chapitre commence très très mal, continue ainsi pendant plus de deux plombes, et se termine de la pire des manières, dans un grand n'importe quoi épouvantable qui réussit à dépasser toutes les saloperies scénaristiques, toutes les épreuves visuelles et auditives subies précédemment. J'éprouve un sincère et immense respect à tous les courageux qui ont subi, du début à la fin, ce spectacle interminable et d'une laideur inouïe sur grand écran, sans perdre leur calme ni quitter la salle prématurément. Ce film dure 2h49. Deux heures et quarante-neuf minutes. Vous m'avez bien lu. C'est intenable. D'autant plus que cela ne s'enfonce pas de façon progressive dans la nullité la plus crasse, ça l'est immédiatement, d'entrée de jeu. J'ai utilisé la très pratique fonction de mon lecteur qui me permet de faire des bonds dans le temps de 15 secondes. Puis 30. Puis 1 minute, etc. Je le reconnais. C'était trop pour moi, désolé. Ça reste bénévole tout ce que je fais là, faut pas pousser, d'autant plus que mon intérêt initial était déjà très relatif et ne tenait à pas grand chose. Ma curiosité morbide, encore et toujours... Et, pour être tout à fait honnête avec vous, peut-être la présence de Jessica Chastain, qui ici se ridiculise totalement.




Alors qu'ils étaient des gamins vaguement attachants et sympatoches dans le premier film, les Losers sont à présent des adultes méprisables qui rivalisent de connerie et dont les échanges sont une vraie épreuve pour les nerfs. Leurs retrouvailles dans un resto chinois miteux annoncent parfaitement la couleur. Ils sont tous hystériques, chacun enfoncé dans le stéréotype qu'il est supposé incarner, la palme revenant sans doute à Bill Hader, dont on se met à souhaiter la mort immédiate (de son personnage). Avant cela, on s'était déjà farci une succession de scènes minables et grotesques où le black de la bande, le seul à être resté dans la ville où frappe Ca, appelle ses anciens potes les uns après les autres pour leur demander d'honorer une promesse dont aucun ne se souvient. Ces petits coups de fil occasionnent vomissements, accidents de bagnole, crises de panique... Tout y passe. Le spectateur découvrant ainsi les situations de chaque personnage, 27 ans plus tard. Andrés Muschietti donne dans la psychologie de bas étage, c'en est désespérant. Beverly qui, gamine, se faisait battre par son père, vit désormais sous la domination d'un mari hyper violent, évidemment, et l'appel de son vieil ami occasionne une correction impressionnante dont elle ne devrait pas pouvoir se relever. Comme elle reste une rebelle dans l'âme, elle porte tout de même encore des jeans troués. Tout ces portraits d'adultes au marteau-piqueur viennent probablement du bouquin de King, mais ils auraient pu être plus finement amenés.




Cette mise en place laborieuse est ponctuée de flashbacks inutiles qui ont le don de nous montrer que Muschietti prend son audience pour une masse d'imbéciles complets. Malgré la longueur extrême, le scénario est truffé de raccourcis, d'incohérences, de facilités. La séquence qui nous retrace les origines de Ça est particulièrement douloureuse, pour l'intellect comme pour les sens. Pour nous réveiller, on se paye de temps en temps une scène de trouille complètement foirée qui donne systématiquement lieu à un déluge d'effets spéciaux hideux. Fort du succès retentissant du chapitre 1, Muschietti a semble-t-il bénéficié d'un free pass de ses producteurs, il a pu se faire plaisir et mettre en scène toutes ses visions. Il ne fallait pas... Cette imagination qui se veut débridée, imprévisible, accouche simplement de choses très laides et de situations répétitives. Cela impressionnera peut-être les enfants, fera, au mieux, rire les ados et exaspérera les plus grands. Andy Muschietti confirme qu'il est un guignol XXL du cinéma d'horreur actuel en nous resservant des motifs dont il abusait dès son tout premier long métrage. Ce type-là a dû être traumatisé par une vieille sorcière décharnée dans son enfance et nous en payons les pots cassés.




Le film étale sa richesse en nous proposant aussi quelques guest stars de pacotille. Dans l'ordre, on se tape donc Xavier Dolan, dans le rôle de la première victime, un homosexuel pris pour cible par des péquenauds et achevé par le clown tueur (l'acteur-réalisateur québécois a dû être enchanté de jouer dans la suite d'un film qu'il avait ardemment défendu sur instagram via un post dispensable et ridicule où il mettait sa notoriété au service d'une production qui jouissait déjà d'une visibilité hors norme). C'est ensuite le revenant Peter Bogdanovitch qui joue son propre rôle, un vieux metteur en scène à la ramasse qui adapte un des scénarios pourris inventés par le perso campé par McAvoy, pour une apparition qui n'ajoute rien à sa légende... Et c'est enfin le King himself, Stephen de son prénom, qui vient faire son petit numéro en brocanteur mal luné, preuve en images que cette adaptation est totalement adoubée par l'écrivain. On se rappelle alors que cela n'a jamais été un gage de qualité, bien au contraire : il n'y a qu'à jeter un coup d'œil à ses tops annuels ou juste l'écouter un peu dès qu'il l'ouvre et donne son avis sur le cinoche pour s'en assurer. Le type est dans le gaz complet. Reconnaissons tout de même qu'il est la créature la plus flippante que l'on croise ici... non mais quel freak ! Je sais qu'il ne faut pas s'en prendre au physique, encore moins quand il s'agit d'un vieillard sénile au bout du rouleau, mais connaissant l'animal, peut-être ressent-il une espèce de plaisir malsain à être devenu lui-même si effrayant. L'écrivain s'adonne à l'autodérision quand il reproche à son interlocuteur et alter ego à l'écran (McAvoy) de ne jamais réussir les fins de ses livres. Ce clin d’œil lourdaud et métadébile pourrait nous faire sourire s'il ne correspondait pas à la stricte vérité, que nous confirme ce si pénible Ça chapitre 2, dont la puanteur contamine et fait définitivement oublier les modestes et à peine décelables qualités du précédent opus. 


Ça : chapitre 2 d'Andrès Muschietti avec Jessica Chastain, James McAvoy et Bill Hader (2019)

2 février 2020

Doctor Sleep

Vous vous souvenez de cette scène du Dîner de Cons et, plus précisément, de ce que Pierre Brochant pense du Petit cheval de manège ? "Très mauvais, quelle importance ?" Eh bien Doctor Sleep, c'est pareil. Vu l'intonation de Thierry Lhermitte et sa façon de répondre du tac-o-tac à Jacques Villeret, nous ne doutons pas une seconde de la valeur de son jugement : Le Petit cheval de manège est un très mauvais bouquin, un truc insignifiant. Le livre de Stephen King ne doit pas valoir beaucoup mieux. "Si le bouquin est mauvais, pourquoi acheter les droits ?!", demande Villeret après un temps de réflexion nécessaire. Ah, ça... c'est ici une toute autre histoire. Faire une suite à Shining, dans un contexte de panne d'inspiration globale du cinéma de genre américain, c'est drôlement osé et idiot, mais forcément tentant. Et les adaptations de King ne sont jamais passées de mode, elles ont même été relancées il y a peu par le succès retentissant du premier chapitre de Ça. N'allons pas chercher plus loin. En 1980, Stanley Kubrick s'était considérablement éloigné du livre d'origine, provoquant l'ire de l'écrivain, un désaveu de notoriété publique. Cette fois-ci, le but était de livrer une adaptation fidèle à la suite du roman parue en 2013, tout en s'inscrivant dans la continuité du classique de Kubrick. Le résultat, cette séquelle bâtarde et indigeste qu'est Doctor Sleep, prouve que la réconciliation était difficilement possible et que ce n'est jamais une bonne idée de chercher à vouloir contenter tout le monde. Mike Flanagan aurait dû trancher en rompant clairement avec Shining, ou choisir de ne pas adapter aussi littéralement cette histoire lamentable de King, car disons-le tout net : qu'est-ce que c'est con ! Sur le papier, je dis pas, mais à l'écran, c'est franchement navrant. Les fans de l'auteur sauront néanmoins apprécier l'effort, Stephen King himself montera au créneau pour défendre son poulain, beaucoup feront preuve d'indulgence envers un réalisateur courageux de s'être attelé à une telle tâche, mais la grande majorité méprisera ce film, s'en contrefichera ou l'oubliera très vite. Dans quelques années, il n'en restera rien, tout juste une anecdote entre cinéphiles qui se plairont à se rappeler, comme c'est le cas pour 2001 l'Odyssée de l'espace, qu'il existe bel et bien une suite à Shining.




Nous n'avons même pas le temps d'y croire un peu. C'est raté d'entrée. L'espoir est liquidé dès les premières minutes et cette introduction moisie qui nous présente le personnage campé par Rebecca Ferguson, la grande méchante de ce monde ultra manichéen. Elle est la meneuse d'un clan qui parcourt les États-Unis en caravane à la recherche d'enfants disposant du don afin de se repaître de la vapeur qu'ils relâchent à leur trépas, tels les vampires suçant le sang pour prolonger leur existence marginale. Danny, de son côté, a bien grandi et a désormais les traits avantageux d'un Ewan McGregor atone, les bras toujours légèrement écartés du corps. Nous le retrouvons au plus bas, alcoolo, comme son père. Il décide de se soigner et de repartir de zéro dans une petite bourgade du New Hampshire où il trouve un boulot d'aide-soignant. Dans le même temps, nous suivons également une adolescente qui découvre qu'elle est dotée du shining, ce qui lui permet de coller des cuillères au plafond mais aussi d'entrer en relation avec Danny. Durant près de deux heures, ces trois fils narratifs sont très laborieusement déroulés par Mike Flanagan, via un montage sans rythme et paresseux, avant un dernier acte minable où les trois protagonistes sont enfin réunis dans ce qu'il reste de l'Overlook Hotel. L'ennui pointe très vite tant tout paraît bête et manque terriblement de souffle. On a l'impression de tourner sans envie les pages du pavé de Stephen King, mises en image le plus platement possible par une personne trop soucieuse de bien faire et sans idée propre valable. Pour animer un peu tout ça, on se paie une bande-son lourdingue qui revient très souvent et imite les battements d'un cœur de plus en plus rapprochés. La tension est pourtant aux abonnés absents, il est donc très pénible d'entendre ces pulsations s'emballer sans raison, ce n'est pas contagieux pour un sou, et ce sont les soupirs que nous alignons.




Je ne suis pas un fan de Mike Flanagan. Et cela se confirme de film en film. Sa série, que je n'ai pas vue, doit être ce qu'il a fait de mieux, car le travail de cet homme-là n'est pas fait pour être projeté sur grand écran. Il devient très désagréable à l’œil dès qu'il s'affiche sur une surface dépassant les 32 centimètres de diagonale. C'est mon ressenti. Sa mise en scène est terriblement télévisuelle, limitée, pauvre. Et il nous ressert systématiquement cette photographie insipide, cette image numérique sans éclat, très vraisemblablement étalonnée en post-prod, avec ce filtre qui rend toutes les couleurs ternes, fades, dégueulasses. On se croirait vraiment devant un épisode de série beaucoup trop long auquel la piteuse équipe technique aux manettes s'imagine donner du cachet en usant des plus tristes artifices. Quand Flanagan prend plus de risque et essaie de représenter le shining via des effets spéciaux simples, presque naïfs, qui nous donnent à voir des corps dans les étoiles, voler au-dessus des nuages, ce n'est pas là qu'il se plante le plus : on est alors quelque part entre la gêne et l'indifférence, bien loin de la sidération visée. En fin de compte, seules les images directement calquées sur le film de Stanley Kubrick sortent du lot, ne rendant que plus criante la nullité absolue du reste. Là encore, la rupture non-assumée et seulement partielle avec Shining s'avère bien cruelle pour Mike Flanagan. A titre d'exemple, l'affrontement final dans les escaliers de la grande salle de l'hôtel, qui reproduit la fameuse scène originale en inversant les positions, est désespérante de nullité, de platitude. C'est ça, la conclusion de ce film d'horreur de près de 3 plombes ?! Dans le même ordre d'idée, il était suicidaire de faire apparaître Jack Torrance en sollicitant pour cela un avorton ridicule de Nicholson. Cela fait partie de ces nombreux pièges qui étaient tendus à Flanagan et dans lequel celui-ci a sauté à pieds joints. Doctor Sleep a tout de même fini dans les tops annuels de Quentin Tarantino et... Stephen King ! Mais si c'était gage de qualité, ça se saurait... Je reconnais un mérite à ce film : il donne envie de revoir Shining en vitesse pour mieux le chasser de sa mémoire. 


Doctor Sleep de Mike Flanagan avec Ewan McGregor, Rebecca Ferguson et Kyliegh Curran (2019)

22 novembre 2018

Cam

On rapproche beaucoup Cam de la série Black Mirror et il est facile de comprendre pourquoi. Comme la série britannique, Cam aborde très frontalement un sujet actuel lié aux nouvelles technologies et l'exacerbe juste ce qu'il faut pour le mettre au service d'un thriller à tendance paranoïaque flirtant ici volontiers avec l'horreur. Le film de Daniel Goldhaber et Isa Mazzei s'intéresse à l'univers des camgirls, ces filles qui vendent plus ou moins leurs corps sur internet pour des shows en ligne, hébergés par des sites pour adultes, lors desquels elles peuvent interagir en direct avec leurs spectateurs et choisir d'être leur marionnette en échange de quelques crédits. Alice, aka Lola, est une jeune camgirl en pleine ascension qui découvre, du jour au lendemain, qu'elle a été remplacée sur son site hôte par une réplique exacte d'elle-même.




Approuvé par Stephen King dès sa sortie sur Netflix via un tweet qui, à lui seul, a presque réussi à lancer un début de hype, Cam bénéficie d'un accueil assez favorable. Les comparaisons avec Black Mirror vont en ce sens et se veulent flatteuses, étant donné l'excellente réputation dont jouit cette série. Une réputation selon moi très exagérée puisque, malgré toutes ses bonnes intentions, cette anthologie dystopique offre généralement, à partir d'idées alléchantes, des épisodes très creux, tournant vite en rond et dont on a tôt fait de saisir le petit message. Cette association heureuse est donc un compliment à nuancer car, en réalité, ce film partage tous les défauts d'une série télé dont il passe pour un épisode que l'on aurait laborieusement rallongé. Il faut en effet attendre 30 bonnes minutes pour que l'intrigue se mette en place et que notre camgirl découvre, stupéfaite, son imitation à l'écran.




Avant cela, Daniel Goldhaber, s'appuyant sur un scénario écrit par une véritable ex-camgirl Isa Mazzei avec laquelle la paternité du film est partagé, prend son temps pour installer son personnage principal et pour nous familiariser avec son gagne-pain ma foi très atypique. Il est tout naturel d'être un minimum intrigué par l'univers qui nous est ici dépeint avec précision et qui s'avère particulièrement propice à une ambiance glauque et malsaine. En filmant très simplement sa camgirl dans son décor de princesse rose bonbon, Daniel Goldhaber ne tombe jamais vraiment dans le sordide ou le racoleur, mais n'y est parfois pas très loin. Son intérêt réel pour le personnage qu'il tente de faire exister supplante le reste et évite ces écueils, l'interprétation solide de Madeline Brewer aidant beaucoup.




Hélas, le film s'enlise progressivement, ne réussit pas à prendre son envol et à développer un vrai suspense à partir du moment où la jeune femme enquête sur sa copie, alors que c'est à partir de là qu'il devrait décoller. Le scénario paraît alors beaucoup plus brouillon, s'éparpille et ne prend aucune direction claire, échouant lamentablement à créer la moindre tension. Cam devient franchement laborieux et long, se plantant dans tous les tableaux, côté satire comme côté thriller. C'est dommage, car il y a bien ici ou là quelques amorces d'idées intéressantes qui auraient effectivement pu donner quelque chose. On relève un peu la tête lors de ce passage en plan séquence lors duquel Alice se rend à l'anniversaire de son débile de petit frère qui n'a rien trouvé de mieux à faire que répéter à tous ses potes que sa sœur fait du porno. A la fin de cette scène, le secret finit par s'éventer, le portable du frère atterrissant sous les yeux de la mère, pas spécialement réjouie, devant les nombreux invités médusés. Malaise...




La scène finale, qui propose une mise en abyme poussée à l'extrême où Alice fait face à son double, aurait pu être excellente mais l'idée, là encore, n'est pas convenablement exploitée. C'est à l'image du film entier, et de la série auquel il fait immanquablement penser : il y a là du potentiel, un sujet accrocheur et original et quelques avortons d'idées, pour un résultat final assez creux et inoffensif. Pas terrible, donc, mais amplement suffisant pour figurer en bonne position dans le top annuel de Stephen King, aux côtés d'une saloperie comme Sans un bruit, et facilement supérieur aux standards Netflix...


Cam de Daniel Goldhaber et Isa Mazzei avec Madeline Brewer (2018)

16 octobre 2018

Jessie

Il y a des films après lesquels j'ai besoin de me réconcilier avec le cinéma. Il y en a d'autres après lesquels je dois aussi me réconcilier avec l'humanité toute entière. Jessie (Gerald's Game, en vo) fait partie de ceux-là. Il s'agit d'une adaptation signée Mike Flanagan du roman éponyme de Stephen King. Le pire, c'est qu'on ne peut pas vraiment jeter la pierre à Mike Flanagan, ce réalisateur américain spécialisé dans l'horreur qui a actuellement le vent en poupe : ses films sont de plus en plus appréciés et il vient de sortir une série très bien accueillie sur la toile, The Haunting of Hill House. Le gars fait le taff en y apportant une certaine application. Le souci, c'est qu'il met en image une histoire putride sortie tout droit d'un cerveau malade qui ne sait plus quoi inventer de moche et de tordu pour se faire remarquer et contenter ses lecteurs.




On suit donc les mésaventures de Jessie (Carla Gugino), une pauvre femme qui se retrouve coincée seule dans une baraque isolée après avoir été menottée à une tête de lit lors d'un jeu amoureux initié par son con de mari (Bruce Greenwood) qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de nous taper une crise cardiaque en pleine dispute conjugale (la dame n'était finalement pas si open à toutes les dérives de son conjoint). Pour compléter le tableau, un clébard inquiétant et amateur de chair plus ou moins fraîche s'invite à la fête... A partir de cette situation, qui se met en place très vite, Mike Flanagan faisant également preuve d'efficacité, on doit donc subir la longue bataille psychologique de Jessie, accompagnée de son lot d'hallucinations, qui discute tour à tour avec son double ou le fantôme de son mari. La première l'encourage à s'en sortir tandis que le second lui rabâche toujours les mêmes conneries démotivantes. Des flashbacks se font de plus en plus envahissants et viennent contrarier le côté très simpliste et minimaliste de ce qui aurait pu se présenter comme un nouveau film de survie miteux au pitch tenant sur un post-it.




Une psychologie de comptoir essaie donc d'enrichir le background sordide de notre triste héroïne, dont on apprend qu'elle n'a peut-être pas fini par hasard avec un type aux fantasmes sexuels légèrement déviants (les schémas classiques du King...). Une scène choc, particulièrement gore et dégoûtante, qui a fait beaucoup causer sur les réseaux sociaux (buzz réussi, bien joué), ouvre la dernière partie du film avec la libération de Jessie, contrainte à s'auto-mutiler salement pour s'extirper de là. Enfin, un dernier retournement de situation grotesque permet de voir tout cet immondice sous un autre angle qui n'a hélas rien de plus malin et qui atteste simplement d'une volonté néfaste de toujours faire pire et plus horrible, Stephen King nous apprenant, encore une fois, que les monstres existent bel et bien. Houlala, dans quel monde affreux vivons-nous. Un monde où nous pouvons effectivement voir de tels films !




Bref, vous l'aurez compris : rien de neuf sous le soleil. Aurais-je pu aimer cette bobine horrifique particulièrement tendue si je l'avais découverte adolescent ? C'est parfois la question que je me pose face à de tels festivals d'horreur tortueuse. Mais non, je ne crois pas, oh que non. Faut dire que ça manque un peu de subtilité et de mystère, tout ça. Sans parler de style... Stephen King devrait vraiment se foutre au vert. Il a suffisamment donné. Je ne lui laisserai pas la garde de mes neveux. Et Mike Flanagan se met encore davantage hors-jeu à mes yeux, lui dont le film breakthrough, The Mirror (aka Oculus), le seul que j'avais eu la curiosité de m'envoyer jusque-là, ne m'avait pas convaincu et donnait déjà dans la surenchère horrifique de bas étage. Espérons que sa série, adaptation de Shirley Jackson et donc plutôt tournée vers l'horreur gothique, soit d'une autre eau...


Jessie (Gerald's Game) de Mike Flanagan avec Carla Gugino et Bruce Greenwood (2018)

10 avril 2018

Ça

700 millions de dollars accumulés dans le monde. Plus de 2 millions d'entrées en France. En dépassant le record depuis longtemps détenu par L'Exorciste de William Friedkin, Ça est devenu le plus grand succès du cinéma d'horreur au box office. Une donnée à relativiser puisqu'il faudrait plutôt considérer la rentabilité réelle d'un tel film, d'autant plus dans le genre horrifique, où les productions peuvent être peu coûteuses et rapporter très gros (ne serait-ce qu'en 2017, il est fort probable que Get Out le dépasse aisément). Au-delà de ces considérations sans grande importance, cette nouvelle adaptation très attendue du pavé de Stephen King demeure l'un des films d'horreur les plus remarqués de l'an passé. Nous étions très curieux de découvrir ça, quand bien même le précédent long métrage d'Andrés Muschietti, Mama, ne nous avait guère convaincus et n'encourageait pas à l'optimisme.




C'est donc avec une certaine méfiance que j'ai lancé Ça, mais cette crainte, heureuse surprise, s'est plutôt rapidement dissipée devant un film qui se présente d'emblée comme plutôt agréable à l’œil avec sa production particulièrement soignée. Dès la première scène, le film affiche aussi sa volonté de nous choquer gentiment en nous montrant un pauvre gosse se faire arracher le bras par le fameux clown maléfique. Premier drame d'une série de disparitions qui aura le mérite de resserrer les liens d'amitié entre quelques collégiens, "la bande des losers", bien décidés à percer le mystère de ces événements tragiques quittes à devoir affronter leurs plus grandes trouilles.




Si le film de Muschietti parvient à nous captiver, c'est d'abord parce que ses jeunes personnages sont plutôt sympathiques. Les gamins sont certes assez stéréotypés, puisque l'on retrouve l'inévitable binoclard blagueur, l'intello obèse, le bègue, le petit asthmatique, le feuj trouillard, le black (juste black), etc, mais ils sont suffisamment bien dessinés pour être un brin attachants. Certaines de leurs répliques sont parfois drôles, notamment celles de l'obsédé sexuel de la troupe au sens de la répartie bien aiguisé. Tous les garçons sont obnubilés par la seule fille de la bande, une mignonne rousse un peu plus âgée qu'eux, et les deux trois scènes nous montrant leur admiration pour elle sont d'ailleurs les plus réussies.




Le scénario a hélas le vilain défaut de charger un peu trop la barque. Pratiquement tous les gosses de la bande sont victimes de harcèlement, soit de leurs parents, soit d'une tripotée de durs à cuir infréquentables qui martyrise le collège. Harcèlement sexuel, psychologique, racial... tout y passe et personne n'en sort indemne. Il n'y a quasiment pas un seul adulte à sauver là-dedans. Absents ou amorphes, quand ils ne représentent pas une menace de plus, tous paraissent incapables de venir en aide aux gosses ou simplement de les écouter. Ça donne une drôle d'impression. Andrés Muschietti ose aussi nous montrer une violence et une brutalité étonnantes dans un film dont les personnages principaux sont tous des teen-agers, cela n'est pas déplaisant même si c'est bien inoffensif et qu'il n'y a rien de réellement subversif là-dedans.




Le film avance et des scènes de trouille généralement ratées s'enchaînent à un rythme de plus en plus soutenu. Elles viennent nous rappeler le talent tout de même limité du réalisateur argentin. Andrés Muschietti en fait souvent trop avec sa caméra qui ne tient jamais en place et il a recours à des effets sonores aussi bruyants que pénibles dans l'espoir de nous faire sursauter. C'est bien dommage car l'intérêt du film est bel et bien ailleurs, dans les moments plus calmes qui se consacrent aux jeunes héros et à leurs interactions. Quand il s'en éloigne, le cinéaste paraît contraint de remplir le cahier des charges pour un résultat pas toujours heureux, les effets visuels numériques sont souvent trop propres pour effrayer et ils manquent d'inventivité.




Soyons de bonne foi et notons quelques exceptions : je pense par exemple à l'apparition réussie du fantôme d'un petit garçon décapité descendant lentement les escaliers et que l'on découvre donc peu à peu. Une autre scène sort du lot : celle durant laquelle la petite troupe au grand complet regarde des diapositives dans un garage et que la machine s'emballe, affichant de plus en plus rapidement des images qui ont l'air de prendre vie et le fameux clown avec elles. Le réalisateur semble alors nous tendre un miroir, comme pour nous rappeler que son œuvre plaira avant tout au jeune public désireux de se faire peur et qui aura effectivement des raisons d'être satisfait.




Alors certes, ça n'est pas un très bon film mais c'est tout de même clairement au-dessus de la moyenne du genre. En fin de compte, nous sommes surtout en présence d'un produit malin, opportuniste, qui a bien su saisir l'air du temps et s'adapter aux modes du moment. L'action se déroule à la fin des années 80, les clins d’œils au cinéma de cette période sont nombreux (surtout la saga Freddy) et la bande son est à l'avenant, surfant ainsi sur la nostalgie pour les eighties qu'entretient également une série comme Strangers Things, auquel Ça fait inévitablement penser. Pour le réalisateur, toujours en proie à des tics de mise en scènes malheureux, c'est malgré tout une nette amélioration après le triste Mama. Nous regarderons la suite, sans dépenser le moindre centime, mais en l'attendant tranquillement. 


Ça d'Andrés Muschietti avec Bill Skarsgård, Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard, Sophia Lillis, Jack Dylan Grazer, Wyatt Oleff, Jeremy Ray Taylor et Chosen Jacobs (2017)

26 octobre 2015

Creepshow

Creepshow est un film d’horreur à sketches réalisé par George A. Romero en 1982, d’après un recueil de nouvelles de Stephen King, The Crate and Weeds. C’est en travaillant sur l’adaptation pour le cinéma des Vampires de Salem (qu’il abandonne quand il devient question d’en faire une mini-série et qui atterrit dans les mains de Tobe Hooper, pour le beau résultat que l’on sait), que Romero sympathise avec Stephen King. Ils montent alors ce projet, Creepshow, scénario sur lequel ils travaillent sans doute à quatre mains puisque le film rend directement hommage aux comics dont Romero a toujours été friand (d’ailleurs son dernier « film », Empire of the Dead, a vu le jour sous forme de bande-dessinée). L’hommage aux E.C. comics passe d'abord par le prologue du film.




Dans le prologue, un père de famille complètement con interdit à son bambin de lire les comics horrifiques dont il raffole, aussi, après avoir reçu la visite d'un fantôme, le gamin aura l'idée de se venger à l'aide d'une poupée vaudou. Mais King et Romero s'inspirent également de la bande dessinée pour les transitions entre chacune des cinq histoires de leur film : chaque histoire apparaît résumée sur une planche, puis la première case, via un fondu enchaîné, passe du dessin au "réel", s’incarne sous nos yeux et prend vie. L’idée s’avère finalement assez anecdotique, mais à vrai dire peu importe, car ce sont les sketches qui comptent et ils sont, pour la plupart, assez sympathiques.




Le premier segment, « La Fête des pères », est ceci dit l’un des moins réussis. En cause, des personnages peu fouillés et guère attachants. Pure chair à canon, ils ne sont là que pour se faire trucider, l'un après l'autre, généralement hors-champ, par un zombie sorti de sa tombe. C’est bien de lui dont on se souviendra, ce squelette répugnant qui, d’une voix métallique sortie des tréfonds, ne cesse de répéter « I want my cake » (l’individu fut en effet empoisonné le jour de la fête des pères, et il veut son gâteau, qui prendra finalement la forme d’une tête coupée surmontée de quelques bougies assez sommairement disposées - on ne lui en veut pas trop). La créature a une sacrée allure, et sauve l’épisode. D'autant que cette façon de demander un truc à manger avec une voix qui fout les j'tons m'a personnellement rappelé mon ancien colocataire. Le seul problème est qu'on ne côtoie pas suffisamment ce mort-vivant et que l’on se fout totalement de ceux à qui il s’en prend. Pourtant cela inclus ce cher Ed Harris, qui n’a pas ici l’occasion de marquer la pellicule comme il en sera capable ailleurs.




La deuxième histoire, « La mort solitaire de Jordy Verrill », a le mérite d’être plutôt originale et mémorable. On y retrouve, seul devant la caméra, Stephen King en personne (peu avare en caméos dans les adaptations de ses bouquins, il tient ici le « premier » rôle, dans un film qui certes en compte plusieurs). Il incarne le héros éponyme de l’affaire, un fermier complètement décérébré. King passe le sketch à loucher comme un abruti, et le gazon qui se met à lui pousser dans les trous de nez ne lui donne l'air qu'à peine plus crétin. Le personnage, au début de l’épisode, est tout jouasse d'apercevoir une météorite qui vient s’écraser dans son champ. Malheureusement, le caillou réagit vivement quand il le touche et contamine tout ce qui l'entoure. Drôle de contamination du reste, qui consiste à faire pousser une végétation luxuriante et légèrement envahissante tout autour du point de chute, soit sur le domaine de Jordy Verrill, et sur Jordy Verrill lui-même, qui a posé le doigt sur la pierre extraterrestre. Le fermier trépané finit donc par ressembler à un buisson humain. Bizarre, cette histoire, au fond, mais suffisamment surprenante pour marquer les esprits. Stephen King, qui a me semble-t-il eu la main lourde, quelques fois, sur la question de l’écologie, met ici les pieds dans le plat et à vrai dire c'est plutôt réussi !




Le troisième sketch, « Something to Tide you Over » (que les distributeurs français ont tenté, non sans difficulté, de traduire sans tout perdre du jeu de mot original par « Un truc pour se marrer »), est le ventre mou du film. Un peu trop long, un rien banal, c’est l’épisode le moins réussi (car le premier a le mérite de nous présenter une créature sympathique). On y découvre Leslie Nielsen dans un rôle à contre-emploi de mari jaloux et meurtrier. Il enterre sa femme d’abord (Gaylen Ross, actrice principale de Zombie), puis l’amant de sa femme ensuite (Ted Dansen, l'un de ses premiers rôles), dans le sable, sur la plage, à quelques kilomètres de distance, ne laissant dépasser du sol que leurs têtes, tournées face à la marée montante. Puis il installe une caméra ainsi qu’un poste émetteur en face de chacune des victimes afin qu’elles ne ratent rien de leurs morts respectives. Les amants sont engloutis, et le mari psychopathe, tout satisfait, va dormir sur ses deux oreilles. Du moins le croit-il, jusqu’à ce que ses victimes reviennent le hanter, sous forme de cadavres bleus trempés de la tête aux pieds, increvables en bons zombies (deux segments sur cinq leur font la part belle, Romero a dû y être sensible), et bien décidés à lui rendre la pareille. La mise en place du double meurtre est trop laborieuse et le retour tant attendu des deux morts-vivants nous laisse sur notre faim, car ils n’ont rien de bien effrayant, ni dans leur allure ni dans leurs déplacements. Histoire cousue de fil blanc et rythme paresseux aident cependant à d’autant mieux apprécier ce qui suit.




Le quatrième récit, « La Caisse », est selon moi, et malgré son titre peu avenant, le meilleur du film, en tout cas celui que j’aurais bien vu s’étaler sur la durée d’un long métrage entier (à condition bien sûr de donner plus d’épaisseur qu’ils n’en ont déjà aux personnages). Le concierge de l’université de Carnegie-Mellon découvre, en faisant le ménage un soir dans le lieu déserté, une gros caisse, planquée sous un escalier, sur laquelle est inscrit quelque chose comme : « Expédition en Arctique, juin 1834 ». Il dérange Dexter Stanley, un éminent professeur d’université, en pleine garden party, pour le prévenir de sa découverte. L’autre rapplique et les deux hommes tirent la lourde caisse poussiéreuse de sa cachette pour découvrir ce qu’elle contient, et qui semble se mouvoir à l’intérieur… La scène de l’ouverture de cette fameuse boîte de Pandore est particulièrement réussie, tandis que les deux hommes entreprennent de desceller le couvercle, retirant un par un les vieux clous qui maintiennent le secret enfermé. Le concierge, croyant apercevoir un regard qui le toise du fond de la caisse, est mal avisé d'y plonger un bras : il se fait aussitôt engloutir par la créature tapie à l’intérieur. On pense à la fois à The Thing et à la séquence d’introduction de Jurassic Park. Sauf qu’à l’intérieur de la boîte ne se trouve ni un virus alien, ni un raptor, simplement une sorte de singe avec une tronche pas possible. Les personnages parleront de diable de Tasmanie, mais la chose, surnommée "Fluffy" par Romero, ressemble plutôt au Big Foot du film éponyme. A ceci près qu’elle est dotée d’une rangée de crocs terribles dont elle sait faire bon usage. La créature transforme rapidement les couloirs de l’université en marre de sang. Le piquant survient quand un autre prof, Henry Northrup (interprété par Hal Holbrook, le prêtre dans Fog), auquel Dexter Stanley est venu raconter, horrifié, ce qu’il a vu, décide de profiter de cette aubaine pour se débarrasser de son insupportable épouse (qu’interprète la sur-bustée Adrienne Barbeau, par qui l’on rejoint Carpenter à nouveau, dont le nom est d'ailleurs mystérieusement inscrit sur la fameuse caisse, cf. image ci-dessus).




Le dernier épisode, « Ça grouille de partout », est le plus sérieux de l’ensemble, le plus détaché de cet humour noir qui gouverne la série de sketches, mais il n’est pas sans saveur. On y retrouve ce bon vieux E.G. Marshall, dans le rôle d’Upson Pratt, PDG d’une grande entreprise, qui méprise ses subalternes et reste cloitré chez lui, dans un appartement d’un blanc immaculé, ne communiquant avec l’extérieur qu’à travers téléphone et ordinateur. Maniaque paranoïaque, Pratt fait assez vite la rencontre d’une blatte, puis d’une autre. Les premières sont faciles à exterminer, et Pratt semble y prendre son pied, mais l’invasion prend vite une certaine ampleur, le film en annonçant un autre, tourné quinze ans plus tard par William Friedkin : Bug, qui jouera aussi de la polysémie du mot.




Sauf erreur de ma part, Romero n’a adapté qu’un seul autre roman du King après ce Creepshow. Il devait initialement signer l’adaptation de Simetierre, sur laquelle il travailla pendant un an, mais il quitta le navire suite à un différend avec les producteurs, au bénéfice de Mary Lambert (la dame récidiva d'ailleurs avec Simetierre 2, et vous avez cité pratiquement toute sa carrière, pas si dégueulasse, quand vous avez prononcé ces deux titres). Dix ans plus tard, Romero remet donc le King sur le couvert, avec La Part des ténèbres, gros échec à sa sortie, plus ou moins réhabilité aujourd’hui, et que j'ai personnellement découvert il y a quelques mois sans déplaisir, même si je serais déjà bien incapable de vous en dire quoi que ce soit. Il existe par ailleurs un Creepshow 2, tourné en 1987 par Michael Gornick, avec Romero au scénario, que j'ai de côté depuis longtemps et dont je vous parlerai peut-être quand je l'aurai vu. Une chose est sûre, Romero a bien assuré sa reconversion derrière la caméra, et c'est tout à son honneur quand on voit ce qu'est devenu son acolyte de toujours, Bebeto, qui a fini sa carrière au Al Ittihad Djeddah, en Arabie saoudite, en 2002, et qui depuis taille des pipes sur la 113 (je l'ai croisé, du moins je crois bien que c'était lui).


Creepshow de George A. Romero avec Ed Harris, Stephen King, Leslie Nielsen, Ted Danson, Hal Holbrook et E. G. Marshall (1982)