Affichage des articles dont le libellé est Wes Anderson. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Wes Anderson. Afficher tous les articles

12 août 2024

Sang pour sang

Critique repentance. Que nous avons été durs avec les frères Coen. Qu'ont-ils fait de mal ? A part avoir un style un peu trop stylé, une bande d'acteurs fidèles toujours là au piquet, un humour décalé d'une ironie pince-sans-rire qui si elle vous laisse froid vous congèle carrément, et peut-être un public agaçant. Résultat des courses, pendant longtemps nous n'avons pas pu les saquer. Il faut parfois que le temps passe, qu'une carrière s'essouffle, que des dents se déchaussent, que la critique se détourne et que les rangs des fans s'éclaircissent pour qu'on donne une nouvelle chance aux cinéastes qui nous ont durablement gavés et, mine de rien, contre lesquels on a aussi pu se construire, bien malgré eux et à leur insu. Cf. Serge Daney, qui a forcément écrit là-dessus, et qui lui aussi s'est mépris de son vivant sur quelques cas, ne citons que Spielberg, dérouillé en règle pour ses Dents de la mer, ou Cimino, flingué à bout portant pour Voyage au bout de l'enfer. Nous avons un droit à l'erreur, ou plutôt aux multiples et impardonnables erreurs. Ne citons que nos griefs de jadis, parfois immortalisés dans ces pages, à l'égard de Brian de Palma, de Wes Anderson, de David Lynch. Autant de dégoûts anciens qui nous ont fait passer pour des guignols plus souvent qu'à notre tour, alors qu'ils étaient dus, le plus souvent, aux guignols eux-mêmes qui, en portant ces cinéastes aux nues avec des arguments débiles, creux et fallacieux, nous confortaient dans nos petites haines quotidiennes. (Déjà on change d'avis et on s'excuse, on va pas non plus assumer nos erreurs et s'abstenir de les imputer à autrui). Si ça peut vous rassurer, on a longtemps détesté les endives au jambon, pour l'amertume desdits jambons, oubliés sur la plage arrière de la Seat Córdoba en plein mois d'août. Or, pas plus tard qu'hier soir, on s'en est farci douze à deux. Et pas les plus fines endives du marché. Plutôt du gros chicon maous, vendus par le gardois du coin avec un p'tit sourire ambigu : "Dix euros les deux ! Et une barquette de fraises offertes pour cinq euros de plus !" Adorable.


 
 
Ce film-là, parangon du néo-noir, dont il est le premier spécimen (ou parmi les), contient tout le meilleur des frères Coen et a contribué, visionné tardivement, à les réhabiliter totalement à nos yeux. Seul hic : on a revu pas mal de leurs films après et celui-ci, qui est leur premier, reste pratiquement, pour nous, un sommet de leur art. Mais c'est un détail. Blood Simple, basé sur un scénario écrit à quatre mains de fées, mis en scène avec une efficacité et une audace dingues pour un premier essai, porté par des acteurs idéaux incarnant des personnages bien racés, est une grande réussite. (On a juste aimé le film putain, le fait est qu'on est blogueurs ciné et qu'on essaie de poser des arguments, disons des mots-clés, mais on est à poil pour expliciter tout ça, pour formaliser le plaisir pris devant ce qui reste un parangon du néo-noir). Un dernier mot quand même sur ce qui enlève le film pour de bon : la longue scène où l'enjeu est de se débarrasser du corps velu de Dan Hedaya. Une demi-heure muette où c'est simplement la magie du cinéma qui opère, un plan après l'autre, bien dans l'ordre, bien cadrés, bien timés. Thoret le dit toujours : un vrai bon film se jauge à l'aune de la touche "mute" de votre télécommande, virez le son et si vous captez la tempé c'est gagné. Ici, et dès leur premier coup d'essai, les Coen le font pour nous et c'est limpide. Quel toupet ces jeunes loups. Ils se trimballaient avec l'assurance d'un Eduardo Camavinga âgé de 7 ans et portant déjà le maillot du Real en quarts de finale de la Ligue des Champions.




Sang pour sang de Joel et Ethan Coen avec Frances McDormand, Dan Hedaya et John Getz (1984)

25 novembre 2021

The French Dispatch

Micro ouvert à notre pigiste de toujours Geoffroy G. qui nous parle aujourd'hui de Wes Anderson, de The French Dispatch, de journalisme de plumes et de Pier Paolo Pasolini :
 
Il y a au moins deux manières d’appréhender les films de Wes Anderson. Du moins si l’on reconnaît à cet auteur des qualités et si sa tendance – impossible à nier – à une certaine fatuité (casting exubérant, références intellectuelles abondantes et tics francophiles) n’empêche pas de trouver chez lui un intérêt disons littéraire et pas seulement esthétique. Son nouveau film ne déroge en rien au style qu’il arpente depuis ses débuts et qui, même, tend encore à s’auto-parfaire sinon à s’auto-parodier. Il s’agit d’une mise en scène du dernier numéro d’une revue imaginée : le « French Dispatch », c’est-à-dire le « supplément France » d’un journal lui aussi imaginé du Kansas, le tout à l’occasion de la mort de son rédacteur en chef et créateur (Bill Murray). Sont donc présentées six saynètes, quatre si l’on excepte la présentation du journal et la rédaction de l’obituaire du patron. Un court article (Owen Wilson) dresse le portrait de la ville d’Ennui-sur-Blazé (France) où le journal est sis (une sorte de Paris vu par) puis vient le gros du menu avec l’histoire (Tilda Swinton) d’un artiste psychopathe (Benicio Del Toro) amoureux de sa matonne (Léa Seydoux) et repéré par le monde de l’art moderne (Adrien brody), puis le récit (Frances McDormand) du destin romantique d’un jeune manifestant (Timothée Chalamet) dans une parodie de Mai 68, et enfin l’aventure incroyable (Jeffrey Wright) d’un repas chez le commissaire (Mathieu Amalric) interrompu par des kidnappeurs (Edward Norton).
 
 


Le film est très dense en détails visuels, en référence à déceler ou apprécier et en lignes de texte, mais il est aussi très drôle, de manière aussi subtile que potache. Les plans très picturaux d’Anderson sont comme souvent chez lui fort riches et rappellent toujours davantage le travail du bédéiste Chris Ware, avec plans de coupe et perspectives gratuites à la clé. Les acteurs bankable sont nombreux (à quelques additions près, il s’agirait presque d’une troupe) et se répartissent les premiers et seconds rôles mais leur présence est rarement fortuite et à part quelques robots (Amalric joue le commissaire comme il jouait le valet dans Grand Budapest Hotel), certains proposent même des timbres, mimiques et autres dictions fraîches : je pense surtout à Del Toro et Wright mais McDormand n’est pas en reste (sur un registre beaucoup plus classique pour elle). En outre, le film peut se regarder comme une valorisation du journalisme de plume, ce qui n’est pas sans portée idéologique dans le contexte d’une crise étasunienne (sinon mondiale) de la vérité. D’autant que ce sont bel et bien des plumes (comme celles auxquelles Anderson dédie le film, au premier chef desquelles James Baldwin dont Jeffrey Wright joue un avatar) dont il s’agit, ce qui nous permet au passage d’éviter la piédestalisation du seul journalisme d’investigation (on pense au récent – et plutôt très bon – The Post de l’oncle Spielberg). Le film est donc assez satisfaisant pour qui sait, en Anderson, boire sa tasse (de thé). Mais je parlais de deux manières d’aller un peu au-delà de la satisfaction consumériste du produit connu et apprécié. Venons-y.
 
 

 
Premièrement, on pourrait reprocher peut-être à ce cinéma tout en jeunes personnages (du héros de Rushmore à Timothée Chalamet en passant par les fugueurs de Moonrise Kingdom, Zero Mustafa ou encore le jeune garçon de L’Île aux chiens), en décorticage de maisons de Playmobil ouvertes sur un côté et en intrigues dignes de livres pour enfants de se lover facilement dans une zone de confort nimbée du syndrome de Peter Pan. Il est vrai que si Anderson ne rechigne ni devant le sordide ni devant la violence ou la misère, c’est avec tendresse (on y reviendra) et humour qu’il dépeint tueurs, taulards, psychopathes,misérables et autres putes. La mort intervient, elle aussi, mais rarement à contre-courant d’intrigues vouées à une résolution sinon heureuse au moins consensuelle pour ses personnages. Ainsi des morts dans The French Dispatch, toutes hors caméra, celle de Chalamet qui en fait un héros, celle de nombreux « méchants », celle enfin du rédac’ chef, opportune puisqu’elle est le prétexte. Il est tout aussi vrai que cette manière de s’extraire de la réalité pour bâtir des aventures plus ou moins enfantines et sans danger est ce qui, pour certains d’entre nous, contribue à faire du cinéma d’Anderson une satisfaction renouvelable, un confort assuré. En faire un procès en niaiserie serait par ailleurs un abus de critique tant ce parti pris de mise en scène peut être relevé (comme on relève une sauce) lorsque Anderson ose réintroduire un principe de réalité dans sa sauce. Ainsi par exemple de la mort accidentelle du personnage joué par Owen Wilson dans Life Aquatic, mort « bête » hors caméra qui semble décevante et qui teinte tout le film, rétrospectivement, de ce retour à la réalité, inattendu, et que le final onirique ne parvient pas à effacer. De même, encore plus notablement, de la mort des deux amis les plus chers de Zero Mustafa dans The Grand Budapest Hotel. Surtout, la mort de Monsieur Gustave – hors caméra et symbolique, assurément – renvoie le film (et l’éthique très fin de siècle dudit Gustave) à la griffure inopinée (ou inévitable) de l’Histoire. Avec ce nouveau film, sans doute le truc est-il trop appuyé pour nous toucher aussi sèchement puisque le rédacteur en chef nous informe lui-même que la scène (celle durant laquelle Wright et Nescaffier échangent sur leurs conditions respectives d’étrangers) est la clé de tout « l’article ». Même explicitée a posteriori, une telle scène reste un bol d’air savoureux dans un film qui sinon eût sans doute trop goûté le sucre glace dont il est maculé.
 
 

 
Une autre manière de regarder le même aspect du travail de Wes Anderson est de se l’imaginer dans la poursuite (à sa façon) d’un geste de Pier Paolo Pasolini. Rappelons que ce dernier, surtout dans sa « trilogie de la vie » (Decameron, Mille et une nuits, Contes de Canterbury) avait cherché à produire ou reproduire un monde aux antipodes du sien. En situant ses récits dans des contextes pré-industriels et pré-capitalistes, il essayait de présenter un mode de vie, des comportements qui ne soient pas empreints du consumérisme et du conformisme qu’il critiquait. On est loin, évidemment, de l’esthétique pasolinienne avec le cinéma de Wes Anderson, mais d’une certaine manière, si ce cinéma a quelque chose de confortable et d’irréaliste, c’est peut-être aussi parce qu’il nous aide à nous extraire, par moments du moins, de nos attentes de ce que « doivent » être les relations sociales, les réactions et les façons de parler, d’agir. Irréaliste parce qu’on ne s’attend pas à ce qu’un psychopathe défende l’opprimé, tombe amoureux de sa gardienne ou se réconcilie chaleureusement avec l’homme qui a voulu exploiter son travail et vient de le traiter de tous les noms. C’est d’ailleurs précisément dans ce genre de scènes de fraternité (je ne parle pas de sororité, les femmes n’étant que rarement en rapport les unes avec les autres chez Anderson), d’amitié prompte et vive, surgie comme une bulle éclate, que semble se jouer ce décalage qui est confortable parce qu’il simplifie ou aplanit les aspérités du réel. Mais aussi parce qu’il y est question d’émotion, bien que peu démonstrative, dans un cinéma où l’émotion est si rare (ce qui convient très bien à Murray et McDormand). En acceptant ces prémices, on pourrait faire l’hypothèse d’un aspect positif au syndrome de Peter Pan : si, en négatif, Anderson nous retire du monde pour nous installer dans une bulle d’irréalité confortable, peut-être nous permet-il, positivement, d’imaginer (et donc de nous y habituer, de l’intégrer, de le projeter à notre tour) un monde où, si tout reste noir et blanc (il y a des gentils et des méchants, c’est rarement plus compliqué) et si tout le monde a son petit rôle à jouer dont il est bien difficile de sortir (y compris quand ils conduisent au tombeau, R.I.P. Gustave), l’honneur est une chose de valeur, l’oppression est méprisable, le travail est récompensé et l’amour existe. Il est clair que l’on ne va pas aussi loin avec ça que ce que Pasolini cherchait à accomplir. Mais enfin, si l’on y pense un peu, ces banalités n’ont pas grand-chose de banal dans l’immense majorité de la production cinématographique actuelle. Dans un tel contexte, tout imaginaire de bon sens est sans doute bon à prendre.


The French Dispatch de Wes Anderson avec Bill Murray, Owen Wilson, Tilda Swinton, Benicio Del Toro, Mathieu Amalric, Adrien Brody, Timothée Chalamet, Léa Seydoux et Frances McDormand (2021)

15 février 2020

Jojo Rabbit

Le plus gros problème de Taika Waititi s'appelle Taika Waititi. Cet acteur, réalisateur et scénariste venu de Nouvelle-Zélande, qui officie désormais à Hollywood, a un blaze super cool et une bonne gueule. Y'a pas à chipoter là-dessus. Regardez-le sur tapis rouge : look de dandy, bien sapé, coupe de cheveux impeccable, regard scintillant, sourire ravageur. Il a toujours la classe, il est séduisant, il a l'air sympa. On aurait presque envie d'être son pote, de le kiffer, c'est comme ça. Forcément, son image passe très bien sur les réseaux sociaux, le mec cool en toutes circonstances. Récemment, une photo de notre homme dans un couloir d'aéroport aux côtés de l'intouchable Bong Joon-Ho faisait le buzz. C'est qu'il sont trop mignons tous les deux. On a envie de se glisser entre eux, bras dessus bras dessous, de faire partie de leur bande. On en fait les meilleurs amis du monde, alors qu'ils se sont peut-être croisés deux fois. Même aux commandes d'un Marvel, Taika Waititi passe pour celui qui parvient à insuffler sa petite personnalité fantaisiste à de grosses productions sans âme. Ça passe par trois fois rien, deux trois détails comiques par-ci, une image un peu plus bariolée par-là, et hop, c'est bel et bien signé Taika Waititi, pas de doute, et Thor, pourtant toujours aussi con, retrouve une nouvelle jeunesse aux yeux des fans.




En réalité, Taika Waititi, c'est surtout du chiqué, et il n'y a qu'à zieuter ses films d'un peu plus près pour s'en rendre compte. Le dernier en date, Jojo Rabbit, est tout à son image. Le film se veut tellement mignon qu'il fout la rage. Inutile de coller un procès à Taika Waititi pour avoir fait de jolies images, "so cute", dans l'Allemagne nazie, de s'être servi de l'imagerie hitlérienne pour composer ses petits plans de décorateur appliqué, de s'appuyer sur le décorum du IIIème Reich pour alimenter son univers visuel si chiadé. C'est, au minimum, maladroit et bête. Taika Waititi croit sans doute ainsi se forger un style bien à lui mais, si c'est le cas, celui-ci est d'une affligeante pauvreté. Il est un peu le Wes Anderson du miséreux. Sa mise en scène maniérée, faite à 95% de plans frontaux très composés, est désespérément creuse, sans relief, plate, elle tourne déjà à vide. Du côté de ce ton singulier qu'il travaille même en interview et qu'il cultive de films en films depuis ses débuts, fait d'un humour tantôt absurde et pince sans rire, tantôt mignonnet et attendrissant, c'est raté aussi. Jojo Rabbit n'est pas drôle, ou si peu, et se fait surtout remarquer par sa terrible fadeur. Tout cela est tellement inoffensif, convenu, et le trait est si grossier... Quand Taika Waititi applique sa petite formule désormais bien connue à cette histoire de gamin qui, embrigadé par le nazisme au point de s'inventer comme ami imaginaire nul autre qu'Hitler, découvre que sa mère abrite en secret une jeune juive, le résultat est, au mieux, simplement embarrassant. On ne sait pas à qui s'adresse ce film ; ni aux enfants, ni aux adultes, peut-être entre les deux, qui sait...




Si le principal souci de Taika Waititi est lui-même c'est aussi parce qu'il ne peut pas s'empêcher de se mettre en scène. Il s'agissait déjà du plus gros défaut de Boy, le film dont il est le plus fier, son deuxième long métrage, le plus personnel, réalisé après le plutôt sympatoche Eagle vs Shark, où l'acteur-réalisateur, s'intéressant encore à l'enfance et à l'absence de figure paternelle, n'en finissait pas de s'admirer jouer dans le rôle d'un père farfelu. Il en fait évidemment des caisses en Adolf Hitler, pour un effet comique quasi inexistant puisqu'il nous propose l'une des plus piètres parodies du dictateur qui soient. Il gesticule énormément mais n'insuffle pas pour autant un brin d'énergie et de folie à sa minuscule satire. Évidemment, il y a peut-être un fond de vérité dans l'image clinquante que Waititi véhicule de lui-même, on ne doute pas qu'il est doté d'un certain humour par exemple. Et il y a peut-être une ou deux bonnes blagues là-dedans, mais il faut être drôlement poli et magnanime pour lui faire l'honneur de les relever. C'est une bonne réplique placée dans la bouche de ce petit garçon, mignon aussi parce qu'obèse et binoclard, inconscient des mots qu'ils prononcent le plus sérieusement du monde. C'est un agent de la Gestapo qui, voulant faire du zèle, informe son auditoire que la rumeur comme quoi Hitler n'aurait qu'un testicule est fausse, il en a quatre. Mouais... rapporter ainsi, on se rend compte que c'est putain de pas brillant non plus. Non, en réalité, Taika Waititi ne doit pas être spécialement sympa.


Jojo Rabbit de Taika Waititi avec Roman Griffin Davis, Scarlett Johansson, Thomasin McKenzie et Taika Waititi (2020)

12 juin 2016

Sherlock Holmes

Ce film atteint le plus bas degré de nullité. Même dans la catégorie des films d'action tout public populaires pour adolescents lobotomisés, et même pour ces gens pourtant adultes et si nombreux qui passent leur temps à se vanter d'aimer ce qui se fait de pire (ceux qui répètent : "Mais tu te prends trop la tête, les films bien cons c'est cool aussi, et puis ça plaît à la majorité des gens ! C'est quand même agréable, en semaine, après une grosse journée de boulot bien abrutissante de pouvoir s'abrutir un peu. Il faut se détendre, se laisser aller, regarder une merde, scruter de la chiasse, pour se vider le cerveau un bon coup… Ou alors le week-end, pour se délasser enfin après tout le boulot de la semaine, c'est quand même agréable de mater une grosse daube infâme pour ne penser à rien, juste consommer une maxi-merde, peinard comme un poiscaille rouge dans l'eau, un petit poisson, avec une mémoire de cinq secondes chrono, etc. etc. etc."), même pour ces gens-là, pour qui il semble donc primordial de se ruiner la caboche devant de grosses saloperies nulles à dégueuler les soirs de semaine ainsi que le week-end, même pour eux, ce film et ses semblables devraient devenir indigestes à la longue. Mais soyons tolérants, après tout, ceux qui ont envie de se délester de leur cervelet pendant deux heures et de se ruiner les yeux devant une bonne grosse merde ont le droit de le faire. Il ne reste plus qu'à espérer pour eux qu'ils savent ce qu'ils regardent, qu'ils ne prennent pas les grosses vessies de Guy Ritchie pour des lanternes et savent que ces films sont indignes d'eux, indignes de nous tous.


Devant ce genre de film je me surprends à rêver de voir le personnage de Bob Danette Junior se faire descendre en mode "bullet-time", mais le héros ne meurt jamais.

Godard a dit il y a peut-être 30 ans que depuis 30 ans on ne voyait jamais que le même film avec un titre différent (et encore), un "nouveau" film qui n'est que la reprise à l'identique de tous les précédents mais qui parvient pourtant à leurrer les spectateurs. Hollywood notamment veut nous faire croire qu'on va voir quelque chose d'à peu près neuf à chaque fois alors que, sauf très rare exception, on fixe du regard le même film nul depuis 30 longues années au moins, basé sur la recette des succès précédents et calibré pour faire un nombre d'entrées, assurant aux producteurs de rentrer dans leurs frais. La phrase de Godard s'applique à ravir à ce type de gros film d'action populaire surfait et rachitique qu'Hollywood régurgite chaque année sans se lasser et, apparemment, sans lasser sa large audience. Il faut peut-être féliciter les faiseurs qui arrivent à vendre le même et unique film absolument médiocre depuis 30 ans et qui ont su fidéliser le public au point qu'il paye systématiquement et indéfiniment pour le revoir des millions de fois.


Caffi de tablettes de chocolat pour un rôle pourtant fort laid, et filmé par un Guy Ritchie légèrement concupiscent (qui lui chantait la superbe chanson de son frère troubadour à l'oreille avant chaque plan "all night lo-ong, all niiight... all night lo-ooong, all niiiight...), Robert "Down on my knees, i'm bagin' you ! Please, please don't leave me..." Junior apparaît ici dans toute sa splendeur.

Mais revenons à Sherlock Holmes, encore que ce soit dispensable. Il y a tellement tout et rien à dire sur ce film, et sur tous ceux qui sont sa copie conforme, parmi lesquels il faut compter le deuxième épisode évidemment, Sherlock Holmes jeu d'ombres, qui répète la même histoire avec les mêmes personnages, les mêmes effets spéciaux hideux, les mêmes filtres colorés, les mêmes costumes ridicules, les mêmes cascades pourries, le même scénario miteux, les mêmes fausses blagues pour rythmer les mêmes scènes d'action et ainsi de suite. On commence à connaître la chanson. Le titre de la franchise se revendique d'une icône du polar pour en faire toute autre chose, une version soi-disant modernisée mais en réalité simplement écervelée : adieu les détectives anglais fumant la pipe habillés de velours façon Wes Anderson et résolvant des affaires criminelles par l'astuce et un esprit retors, bonjour les deux gros cons (Jude Law et Robert Downey Jr, respectivement Hercule et Sherlock), les deux playboys de mes deux revêtus par Laggerfeld qui niquent à tours de bras et qui gagnent à la fin en foutant des pains à droite à gauche et en réduisant gaiement la ville à feu et à sang.


 Quelque chose vient de tomber, sur les lames de ton plancher, toujours le même filmeu qui passe, Le mèèm filmeu qui pass.

Mais il faut quand même une plus-value pour espérer ébahir le public : cette mise en scène ultra maniérée et infecte qui fait la "patte" Guy Ritchie et qui consiste à utiliser jusqu'à la lie l'effet "bullet-time", ridicule à souhait et d'une laideur maximale, complètement has-been depuis la première projection-crash-test de Matrix. Ce pauvre Guy refait exactement et inlassablement tous les films qu'il a déjà faits, avec ses tics horribles, et il imite en prime Fight Club et mille action flicks beaucoup plus nazes, en pire. Qui aurait cru qu'un jour le distingué et brillant Sherlock Holmes serait incarné à l'écran par Bob Downey Junior ? Que dire de ce vide abyssal qui caractérise ce film minable et ses semblables, de la violence gratuite et volontiers séductrice affichée à l'écran dans une esthétique vendeuse, publicitaire, parfaitement calamiteuse et qui, pire, fait des petits (le Stalingrad de Fyodor Bondarchuk, succédané du style Guy Ritchie, que nous n'avons pas vu et qui nous fait encore plus amèrement regretter le film que Leone voulait tirer de cette bataille), que dire de l'intelligence (prétendue) du personnage uniquement reléguée à une intelligence du combat physique glorifié, de ces dialogues à se pendre, de cette histoire abominable, de ces plans monstrueusement nuls. Bref, on sait tout ça, on l'a déjà vu, revu, revu, revu, revu, revu, revu, revu...


Sherlock Holmes de Guy Ritchie avec Robert Downey Junior et Jude Law (2010)

10 mars 2014

Un Jour sans fin

Nous avons l'immense plaisir aujourd'hui d'accueillir ce cher Hamsterjovial, qui nous a déjà régalés, à maintes reprises, de ses commentaires enjoués (son nom l'indique) et toujours éclairés, et qui désormais nous fait carrément l'honneur d'un article entier, et pas des moindres, vous le verrez, sur Un Jour sans fin, le meilleur film du regretté Harold Ramis, acteur, producteur, réalisateur et scénariste américain décédé le 24 février dernier. Nous ne sommes pas prêts d'oublier le visage d'Harold, éternellement fixé parmi ceux de Bill Murray, Dan Ayrkoyd, Ernie Hudson, Sigourney Weaver et Rick Moranis, en tête d'affiche du génial S.O.S. Fantômes. En tant que cinéaste, l'homme n'a certes pas toujours brillé (on n'en dira pas plus sur L'an 1 : des débuts difficiles, comédie de sinistre mémoire), mais a donc aussi su tourner un film aussi remarquable que celui auquel notre invité du jour s'apprête à rendre hommage : 




Rémi et Félix m'ont invité à écrire à propos de Un jour sans fin, et je les en remercie vivement. D'emblée, pourtant, le doute m'assaille : que dire de plus au sujet d'un film dont les vertiges narratifs, temporels, existentiels, moraux et spirituels ont déjà été décortiqués en tous sens ? J'encours le ridicule de répéter ce qui, cent fois, fut énoncé ailleurs. En accord avec le titre de ce blog, osons toutefois le comique de répétition ! Un jour sans fin y invite, puisque lui-­même l'érige en principe de film. C'est d'ailleurs là, peut-être, sa force première : prendre un des lieux communs du territoire comique, et l'étendre aux dimensions d'un film entier. Cette répétition généralisée situe Un jour sans fin à l'intersection de la comédie et du tragique, celui d'un quotidien humain conçu comme éternel retour, et évite ainsi la complaisance cafardeuse à laquelle une telle vision de l'existence pourrait donner lieu. En témoigne cet extrait du dialogue entre Phil Connors, l'infatué présentateur météo condamné à revivre indéfiniment la même journée dans une bourgade de Pennsylvanie au nom impossible (Punxsutawney), et l'un des habitants de celle-­ci : « Vous feriez quoi si vous étiez coincé quelque part et si chaque jour était exactement le même, quoi que vous fassiez ? — Ça résume bien les choses, en ce qui me concerne. » (Apparemment, ce croisement entre comédie et tragique existentiel aurait entraîné la rupture définitive entre le réalisateur de Un jour sans fin, Harold Ramis, et Bill Murray, l'interprète du personnage de Phil Connors, pourtant complices de longue date. Leur désaccord serait dû au fait que le premier voulait accentuer le côté comique du film, et le second son côté « fable philosophique ».)


La classe américaine selon Phil Connors. 
(Remarque : Bill Murray ressemble furieusement à Yves Calvi.)

Le sentiment accablant de la répétition quotidienne est sans doute une des sources d'une maladie devenue tristement banale : la dépression. Un jour sans fin est, à ma connaissance, un des rares films qui offre une description convaincante de celle-­ci ; à ce titre, je ne trouve à lui comparer que certains moments de Jean Grémillon, de Visconti, de Cassavetes et de Hitchcock — celui du Faux coupable et de Vertigo. La force de Ramis (comme de Blake Edwards, quelquefois), c'est d'avoir su lui trouver une expression comique. Deux autres de ses films, Mafia Blues et Multiplicity, évoquent également la dépression, ou le burning out, de façon singulière et parfois hilarante. Qui n'a vu Phil Connors affalé en pyjama dans le salon de son bed and breakfast propret, saladier de pop-corn et bouteille de Jack Daniel's sous la main, épatant une assemblée de vieillards en répondant aux questions d'une émission de Jeopardy qu'il a dû visionner quelques centaines de fois, qui n'a pas vu cette scène, dis-je, ne saurait parler que légèrement de la détresse humaine. Bill Murray est d'ailleurs tellement bon en dépressif que, par la suite, il s'est un peu enfermé dans cet emploi, chez des cinéastes moins inspirés (Sofia Coppola, Wes Anderson, Jim Jarmusch).


Dans la série des suicides de Phil, l'irruption devant un camion : souvenir tragi-comique de La Mort aux trousses.

Dans Un jour sans fin, il n'y a qu'un pas de la dépression atmosphérique à la dépression morale, de même qu'entre le temps qu'il fait (Phil est coincé à Punxsutawney à cause d'une tempête de neige que, bien que météorologue, il n'avait pas prévue) et le temps qui passe. L'évidence et la simplicité avec lesquelles ces analogies s'imposent à l'esprit du spectateur participent pour beaucoup du plaisir que le film suscite. L'équivalence que Un jour sans fin établit entre le fait d'être bloqué dans le temps (revivre la même journée, encore et encore) et celui d'être bloqué dans l'espace (ne pas pouvoir quitter un patelin de province) force également le respect, et en fait l'un des films les plus tranquillement théoriques que je connaisse : qui d'autre que Ramis a su, sans cuistrerie aucune, donner corps à l'idée du cinéma comme assemblage de blocs d'espace-­temps ? (Réponse : Buster Keaton.) Au regard d'une telle réussite, le reproche qu'on pourrait faire à Un jour sans fin, à savoir son manque de « style visuel » notable, a autant d'importance qu'un pet sur une toile cirée. Et quand on voit ce que devient, dans le cinéma américain, le « style visuel » — Malick, Tarantino, Del Toro, Wes Anderson, Nolan, Winding Refn, Cuaron —, on sait gré à Un jour sans fin de sa salutaire modestie.


Bill Murray vient d'apprendre que Tarantino ne tiendra pas sa promesse d'arrêter de tourner après son dixième film.

A l'intention des obsédés de « spécificité cinématographique », il faut ajouter que Un jour sans fin intègre à sa fiction la part non négligeable, et pourtant occultée dans la plupart des films, qu'occupe la répétition dans le processus cinématographique : répétition des acteurs, des prises des vues ratées et recommencées. C'est surtout évident dans la séquence où Phil et Rita, sa productrice, dînent au restaurant. Appliquant la méthode d'apprentissage par « essai et échec », Phil profite de la boucle temporelle dans laquelle il est pris pour glaner toujours plus d'informations à propos de Rita (son apéritif préféré, ses centres d'intérêt, etc.), à seule fin de la séduire en lui faisant croire qu'ils ont tout en commun. À mesure que se répètent les mêmes phases de la même soirée, un soupçon amusé point chez le spectateur : serait-­il en train d'assister au bout-­à-­bout de l'ensemble des prises effectuées lors du tournage de cette séquence ? Ce n'est bien sûr qu'une impression (à y réfléchir, on devine que chacun des fragments de montage qui, à l'écran, passe pour une prise parmi d'autres d'un même plan a dû en réalité être lui-­même l'objet de plusieurs prises au tournage, jusqu'à atteindre l'illusion de perfection dans la répétition), mais cette allusion à une dimension habituellement cachée contribue à la singularité de l'expérience que propose Un jour sans fin. Je ne connais qu'un autre film qui intègre structurellement cette répétition constitutive du cinéma : le diptyque indien de Fritz Lang, Le Tigre du Bengale / Le Tombeau hindou, dont le second volet est une répétition quasi systématique (et fascinante) des situations, des lieux et des trajectoires du premier.


Séraphin Lampion existe, je l'ai rencontré à Punxsutawney.

Un jour sans fin relève de ce que les américains appellent le what if film. Le plus célèbre des films de ce type, c'est La vie est belle, de Frank Capra : et si il vous était donné de voir le monde tel qu'il serait si vous n'aviez jamais existé ? L'éventualité qu'explore le what if film est en général inexplicable rationnellement, et l'une des qualités de Un jour sans fin tient à la paisible autorité avec laquelle il amène le spectateur à accepter d'emblée le déclenchement de la boucle temporelle dont Phil Connors devient le prisonnier. De même qu'on ne sait pas pourquoi les oiseaux attaquent les hommes dans le film de Hitchcock, la raison pour laquelle Phil se met à revivre la même journée ne nous est pas donnée (même si, dans les deux cas, on peut se faire une opinion). Sorti cinq ans après Un jour sans fin, la faiblesse de Pleasantville réside à ce niveau : l'arbitraire du transfert de deux adolescents de 1998 dans une série télévisée des années 1950 y est à la fois trop et pas assez justifié.


Un jour sans fin est un festival de micro-­grimaces de la part de Bill Murray, qu'il s'agit de ne pas rater. 
Micro-­grimace n°1 : « Je voudrais être n'importe où ailleurs. »

Le film de Ramis lorgne sans doute consciemment vers celui de Capra : on y retrouve le drame existentiel d'être coincé dans un patelin aux horizons restreints, l'ambiance neigeuse, le « monde alternatif », l'aspiration à une autre vie moins monotone, etc. Mais plus encore qu'à La vie est belle, Un jour sans fin peut faire penser au Brigadoon de Vincente Minnelli, bien que ce dernier film soit pour sa part un sommet de flamboyance visuelle. Je me souviens du ravissement qui fut le mien (le genre de réaction qui fait passer le cinéphile pour un fêlé) lorsque le parallèle entre ces deux films me fut confirmé par la présence, au générique final de Un jour sans fin, de la chanson-­phare du film de Minnelli : Almost Like Being in Love, dans sa reprise par Nat King Cole. Heureusement, Un jour sans fin ne tombe pas dans la référence musicale gratuitement exhibée (là aussi, on est à des années-lumière de Scorsese, de Tarantino ou de Wes Anderson), car ce morceau a alors une autre fonction. En cette fin d'un film qui, comme son titre français l'indique, était virtuellement sans fin, il constitue l'envers, à occurrence unique, d'une chanson répétée jusqu'à la nausée : I Got You Babe de Sonny and Cher, dont le retour à chaque réveil de Phil Connors résume efficacement l'idée d'enfer sur terre.


Micro-­grimace n°2 : « Qu'est-­ce que c'est que ces bouseux ?! »

Dans Brigadoon, deux New-­Yorkais de 1954 tombent par hasard, lors d'une partie de chasse en Écosse, sur un village qui vit comme au XVIIIe siècle. Trois cents ans plus tôt, l'endroit s'est placé sous un charme qui lui a permis d'échapper à la marche du temps. Depuis lors, Brigadoon et ses habitants disparaissent de la surface du monde, plongés dans un sommeil dont ils ne sortent qu'une fois par siècle et pour une seule journée, avant de s'évanouir de nouveau pour cent ans dans les limbes. Entre Brigadoon et Un jour sans fin, le piétinement temporel s'avère finalement similaire : revivre à l'infini le même jour ou ne vivre qu'un jour tous les cent ans, cela revient à peu près au même. De plus, les deux films rappellent que tout idéal de confinement villageois, loin des foules déchaînées, s'exerce au détriment d'une minorité d'exclus de cet idéal, qui en sont aussi prisonniers. Chez Minnelli, il s'agit du jeune homme qui voudrait fuir Brigadoon et qui est sacrifié sur l'autel du rêve de ses concitoyens (si un seul d'entre eux quitte le village, celui-­ci disparaît à jamais). Chez Ramis, le rebut de la communauté douillette de Punxsutawney est le vieux mendiant que Phil Connors croise chaque matin, qui semble n'être au départ qu'une silhouette comique mais dont on découvre tardivement le tragique destin quotidien, jusqu'alors resté hors champ.


Micro-­grimace n°3 : « Faisons mine d'apprécier cet apéritif infect. »

A l'occasion de la mort récente, à cinq jours d'intervalles, de Harold Ramis puis d'Alain Resnais, sans doute a-­t-­on rappelé (j'ai la flemme de vérifier) que Un jour sans fin est sorti la même année que le diptyque Smoking / No Smoking, et que les deux films ont pas mal de choses en commun. Je doute en revanche (mais peut-­être me trompé-­je) qu'on ait relevé la proximité de ces deux films avec un troisième, également sorti en 1993 : L'Arbre, le maire et la médiathèque, d'Éric Rohmer. Un jour sans fin obéit au principe du what if film, Smoking / No Smoking à celui de l'alternative (ou bien... ou bien...), et L'Arbre, le maire et la médiathèque s'organise selon « sept hasards », dont le premier est ainsi formulé : « Si, à la veille des élections régionales de mars 92, la majorité présidentielle n'était pas devenue une minorité...» Ce sont des variations sur le binaire et le divers, le hasard et le programmé, le libre arbitre et la prédestination, le tout dans un contexte villageois. Hypothèse : lorsque des films comme La vie est belle et Brigadoon associaient incertitude existentielle, peur de la modernité et esprit de clocher, ils exprimaient le doute qui pesait sur l'organisation villageoise au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Amérique devenait le leader d'une mondialisation économique qui ne disait pas encore son nom. En 1993, il ne peut plus s'agir de la même inquiétude. On est alors à l'aube de l'avènement communicationnel de ce fameux « village global » que Serge Daney, avant sa mort un an plus tôt, commenta sur son versant médiatique. Les réseaux informatiques et téléphoniques pointent le bout de leur nez auprès du grand public, telle la marmotte de Punxsutawney émergeant de son terrier. Dans les fables des trois R (Ramis, Resnais, Rohmer) sorties cette même année, il est possible de percevoir, a posteriori, le pressentiment d'un monde où les communautés réelles et partielles, avec leur cortège de petites horreurs et d'émouvantes beautés, seront supplantées par des communautés virtuelles et globales ; d'un monde où le binaire et la programmation prendront force de loi (mais où les « marges » seront susceptibles d'avoir plus de pouvoir — fût-­il soft — qu'au village des anciens temps) ; d'un monde, enfin, où le cinéma, déjà passablement affaibli, aura de moins en moins d'importance dans la vie quotidienne. Mais ceci est une autre histoire, la nôtre, celle du meilleur des mondes dans lequel nous évoluons chaque jour, au regard duquel l'enfer quotidien que subit Phil Connors a quelque chose de — oui, rafraîchissant. 


Un jour sans fin (Groundhog Day) de Harold Ramis avec Bill Murray, Andie MacDowell, Chris Elliott et Stephen Tobolowsky (1993)

23 février 2014

Event Horizon

Paul W.S. Anderson est ce médiocre réalisateur abonné au cinéma de genre que l'on confond systématiquement avec Paul Thomas Anderson (Magnolia, There will be blood, The Master...), Wes Anderson (La Vie Aquatique, Fantastic Mr Fox, Moonrise Kindgom...) et Sonny Anderson (Olympique de Marseille, FC de Barcelone, Olympique Lyonnais...). Un amalgame tragique pour ces trois personnes forcément plus talentueuses que lui, épuisées de rappeler à longueur d'interview qu'elles n'ont aucun lien de parenté avec celui que l'on surnomme "le fossoyeur du genre". N'ayons pas peur des mots, Paul W.S. Anderson est une tache. Un cinéaste ridicule, un faiseur docile et minable spécialisé dans l'adaptation de jeux vidéo (Mortal Kombat, Resident Evil et ses suites) et surtout coupable d'Alien VS. Predator (que l'on pourrait également considérer comme l'adaptation d'un jeu vidéo). Il symbolise a lui seul le naufrage de certains des projets les plus attendus par les amateurs naïfs de cinéma fantastique. Comme si cela ne suffisait pas, il engendre aussi la jalousie et la haine du côté des adorateurs de Milla Jovovich (ça doit encore exister !) dont il est le fidèle époux. Il n'a qu'une quarantaine d'années et va sans doute continuer encore longtemps à flinguer les filmographies d'acteurs innocents et à démolir des franchises en bout de course. Il se dit fan de jeux vidéos, déclare adorer les Aliens et les kébabs, et ces propos ne font que nous agacer davantage tant ils nous font amèrement constater que l'on partage au moins trois passions avec ce si triste individu.




Event Horizon est le film breakthrough de Paul W.S. Anderon, le titre qui lui apporta un certain crédit auprès des studios qui n'hésitèrent pas, par la suite, à lui octroyer des budgets plus importants pour qu'il puisse réaliser ses rêves. Autant dire que même si Event Horizon était réellement de qualité, ce long métrage serait à maudire pour tout ce qu'il a engendré de nocif. Il est aussi considéré comme le meilleur film de celui que ses nombreux détracteurs surnomment Paul W. C. Anderson. Puisque je suis curieux, cet argument fut suffisant pour, à l'époque, me donner envie de le voir mais pas assez pour faire disparaître toutes mes craintes, tous mes soupçons. J'avais évidemment raison de garder mes doutes, car Event Horizon est un très mauvais film, seulement supérieur aux autres œuvres de son auteur dans le sens où la moyenne doit être située à 1,75/10 et que celui-ci aurait un bon 2. Retour sur le pitch : en 2047, le "Event Horizon", un vaisseau spatial capable d'aller plus vite que la lumière et que l'on croyait disparu à jamais, émet un signal de détresse après des années de silence. Un autre gros vaisseau reçoit alors l'ordre d'aller à sa rescousse, en compagnie du physicien William Weir (Sam Neill !), créateur de l'Event Horizon. Une fois la petite équipe parvenue à l'épave, des évènements paranormaux se produisent. Une tension de plus en plus grande naît entre les différents membres de l'équipage notamment à cause du comportement suspect de Weir, qui semble cacher certaines choses sur le vaisseau qu'il a créé.




A la lecture d'un tel synopsis, on se dit "rien de neuf a priori, mais pourquoi pas". Hélas, le scénario d'Event Horizon offre surtout l'occasion à Paul W.S. Anderson de repomper à droite à gauche sur des classiques. Il pourrait s'agir de petits clins d'oeil sympathiques qui ne porteraient pas préjudice au film. Mais ici, ces références sont tellement répétées de manière peu subtile et appuyée que ça en devient simplement fatiguant voire énervant. Le spectateur passera donc tout son temps à les repérer, en oubliant l'histoire, de toute façon prévisible et très vite inintéressante. On reconnaîtra quelques plans directement copiés de Solaris, celui de Soderbergh (pourtant sorti 5 ans après !), et des séquences identiques à Shining (notamment le raz-de-marée de sang qui inonde les couloirs de l'hôtel... euh du vaisseau). L'Event Horizon fait immanquablement penser aux vaisseaux aperçus dans les Alien et les nombreux effets gores paraissent tout droit tirés du Hellraiser de Clive Barker. Je pourrai continuer comme ça pendant longtemps. Tout cela a pour effet de ne donner aucune identité propre au film d'Anderson et de nous rappeler à quel point ceux auxquels il fait référence sont infiniment supérieurs, même les moins fameux.




Les scènes supposées faire peur démontrent encore une fois toute l'incapacité de Paul W.S. Anderson, son manque d'idées et de talent. On retrouve ainsi plusieurs fois les mêmes effets, totalement inefficaces : une personne de dos n'est pas celle que l'on s'imagine, une scène de trouille qui nous a tout l'air réelle s'avère être un cauchemar, des visions horrifiques qui apparaissent par le biais d'effets clippesques hideux, etc... De plus, la direction d'acteur paraît complètement inexistante : Sam Neill (le Sam Neill !) n'a jamais autant été en roues libres et Laurence Fishburne est transparent, lui qui est pourtant particulièrement trapu. C'est à se demander ce qu'ils font là, à errer dans des décors impossibles, visiblement à la recherche de leur chèque de paie. Les autres acteurs tentent au moins de faire leur boulot, en luttant pour donner vie à des personnages caricaturaux au possible, sans aucune épaisseur. On ressent de la pitié pour eux et pour leurs interprètes. On dirait aussi qu'Anderson s'est s'obligé à tourner certaines scènes en une seule prise, tant elles sont ratées et brouillonnes. Ainsi, le passage le plus involontairement drôle du film correspond au moment où Sam Neill (tout simplement perdu) communique par talkie-walkie à une personne située à quelques centimètres de lui !




Peut-être cool dans la vraie vie, sans doute adorable au quotidien, Paul W.S. Anderson est un sac à merde derrière les caméras. Depuis, il s'est attaqué à l'oeuvre phare d'Alexandre Dumas et le résultat risque de donner un coup de vieux à mon frère Poulpard, aka "Brain Damage", qui a découvert les plaisirs de la littérature en suivant les aventures d'Athos, Porthos et Aramis. Pauvre de lui !


Event Horizon de Paul W.S. Anderson avec Sam Neill, Laurence Fishburne et Kathleen Quinlan (1997)

5 octobre 2012

Damsels in Distress

Léger désaccord sur ce film du côté d'Il a osé, ça parlemente dans les bureaux de la rédac' pour trouver un juste milieu, un angle d'attaque, pour s'accorder sur la ligne éditoriale, tomber sur un compromis satisfaisant pour tous les partis, même si question débat c'est pas non plus l'avant-veille du clasico OM-PSG (d'autant que dans ce cas précis on est tous les deux d'accord à mort, hurlant l'un sur l'autre : "Allez André Pige ! Allez Gignac ! Fais-en une omelette norvégienne de l'autre grand con de suédois !", pas qu'on idolâtre le martégaou qui culmine en moyenne à un but tous les six matches sur ses trois saisons marseillaises mais on reste marseillais de sang ou d'adoption - l'un d'entre nous est lui-même martégaou de souche tandis que l'autre a eu un grand frère nommé Glue3, sosie de Paul Giamatti, qui lui a mis une écharpe bleu phocéen autour du cou à huit ans en lui murmurant à l'oreille sur un ton menaçant et tout en lui faisant un "shampoo" - cette pratique de collégien consistant à frictionner le crâne d'autrui et à offrir une calvitie gratos à des individus de tous âges - quelques paroles dont il ne reste que trois mots : "Marche ou crève").




Mais puisque nous ne sommes pas à la veille d'un clasico, nos discussions restent courtoises quand il s'agit d'échanger sur le cas Damsels in Distress. L'un de nous avoue "ne pas avoir passé un mauvais moment" devant ce film "plutôt original". L'autre avoue "ne pas avoir passé un bon moment" devant ce film "plutôt banal". Mais à l'heure de faire les comptes nous trouvons un point d'accord sur le cas Greta Gerwig, la jeune actrice blonde abonnée au cinéma indé qu'on avait prise en grippe dans Greenberg et qui incarne le premier rôle de ce film, qu'elle porte sur son dos bien droit. Son charme singulier ainsi que son jeu toujours un peu surprenant parviennent à captiver là où Whit Stillman, le réalisateur, échoue à le faire une fois passés les premiers moments du film, prompts à nous laisser circonspects et curieux. A l'évidence nous reverrons Greta Gerwig dans d'autres œuvres du genre, qui sauront peut-être nous réconcilier et nous éviter un premier paragraphe de critique comme celui ci-dessus, susceptible de mettre quelques damoiselles en distress. "Bon moment", "mauvais moment", au final peu importe puisqu'on se rejoint pour affirmer que d'ici au jour où nous posterons la critique (dans 48 heures) nous aurons tout oublié du film et n'aurons plus, de fait, envie de la poster.




Whit Stillman a voulu réinventer la comédie et le rire avec ce film. Il nous aura fait marrer avec ce genre de phrases au moins. Pour ce qui est de nous faire rire ou pleurer avec son scénario mi-figue mi-raisin par contre on est loin du compte. L'histoire est celle d'une bande d'étudiantes dans une université de l'Est des États-Unis qui mènent une action dite de "prévention anti-suicide" sur le campus. Avec un humour noir décalé, des personnages cintrés voire caricaturaux, des dialogues au langage plus soutenu que leur teneur, des plages de musique rétro reliant entre elles la quasi totalité des scènes, de beaux costumes vieillots et de belles lumières ensoleillées, le film raconte les péripéties amoureuses de ces jeunes filles et évoque avec ironie le petit malaise de la jeunesse américaine. Mais au bout d'une heure et quart on se rend compte qu'il ne raconte pas grand chose d'autre, qu'il le fait avec une mise en scène qui n'est pas non plus à grimper au rideau (on se croirait souvent dans une bête série) et que ce ton qui se veut si original est vite la limite du film. Whit Stillman accumule les petites idées (les filles ne supportent pas les odeurs masculines, elles se réconfortent en sniffant du savon, veulent inventer une nouvelle danse pour sauver le monde et préfèrent les débiles un peu moches aux beaux garçons, aux "playboys" comme elles n'arrêtent pas de le répéter, pour pouvoir les aider à progresser et accessoirement pour ne pas être trompées) mais on finit par se demander où tout cela nous mène, et si l'on reste malgré tout devant l'écran avec un maigre espoir dans le potentiel des prochaines minutes du film, on s'ennuie en réalité pendant une heure et demi devant un énième film indépendant américain contemporain ironique, drôlatique, touchant, perché, décoratif, mélancolique et suicidaire.




La séquence finale résume assez bien le problème, où nous est présenté une sorte de clip grotesque sur la fameuse danse nouvelle inventée par Violet (Greta Gerwig donc) et ses amies, la "Sambola" : un mélange de danses anciennes, dont le cha-cha-cha et le tango, qui n'est ni amusante à regarder ni belle (on passera sur la séquence comédie musicale un peu avant la fin du film, en hommage à Fred Astaire et à son film A Damsel in distress (1937), qui nous rappelle que décidément le cinéma américain ne sait plus danser). Comme cette danse, le film fait son marché et pioche ça et là des ingrédients de la comédie et du cinéma indépendant américains, un peu du Trust me de Hal Hartley, un parfum de Woody Allen, quelques touches de Wes Anderson avec ces personnages de mélancoliques loufoques, ces costumes et décors au poil, cette musique vintage et ce ton ironico-décalé permanent qui voudrait quand même aussi nous bouleverser (le beurre et l'argent du beurre), sans oublier un zeste du James L. Brooks de How do you know et ainsi de suite. Reste que le film est moins détestable que beaucoup d'autres dans sa catégorie, mais de là à s'extasier devant ça il y a une marge. On nous a vendu Whit Stillman, qui n'avait rien tourné depuis 14 ans, comme un cinéaste encore méconnu en France et pourtant déjà auteur de trois films remarqués outre-atlantique, mais devant Damsels in Distress on a l'impression de découvrir un premier film et on a comme l'assurance de ne rien avoir raté de primordial avant lui. On s'interrogera par contre sur ce prénom, With. C'est Whit ou With ? Ou tout ? U 2 ? Whit or without U two.


Damsels in Distress de Whit (?) Stillman avec Greta Gerwig, Carrie McLemore, Analeigh Tipton et Zach Woods (2012)

20 mai 2012

Moonrise Kingdom

Aujourd'hui, nous accueillons à nouveau notre ami cinéphile Simon, qui a accompli un véritable miracle en nous donnant envie d'aller voir le nouveau film de Wes Anderson, Moonrise Kingdom. Il a su trouver les mots, le ton et les arguments, pour nous motiver à donner une nouvelle chance à ce cinéaste qui, jusqu'à présent, ne nous a jamais véritablement convaincus. Jugez donc :

Ce dernier opus de Wes Anderson a constitué une bien jolie surprise pour moi, n’étant pas vraiment amateur de ses films précédents. S’ils ont indéniablement des qualités et des côtés réjouissants, son obsession de la composition, qui donne à sa mise en scène un côté un peu toc et factice, la dimension très lunaire de ses histoires et de ses personnages qui, couplé à un usage plutôt mode de la musique donne à ses films un aspect « mignon », tout ça me rebutait franchement. Et l’annonce de ce nouveau titre couplé au visuel ci-contre ne me laissait présager rien de très différent.



Et en effet le film s’ouvre comme du Wes Anderson : une famille nombreuse nous est présentée dans sa maison, qui par sa décoration (et ces plans qui montrent chaque pièce comme « en coupe ») prend l’aspect d’une maison de poupée. Les parents (Bill Murray et Frances McDormand) comme les enfants sont plutôt placides, une musique de Benjamin Britten qui passe sur un vieux tourne-disques est écoutée religieusement par les enfants, la fille aînée paraît en décalage et dégage un sentiment d’étrangeté, qui culmine en fin de scène par ce travelling arrière vertigineux qui part de ses jumelles pour surplomber l’océan. On est typiquement chez Anderson, et quand, dans la scène suivante, on atterrit dans un camp de scouts mené par un Edward Norton « rigide mais rigolo », on se dit : « Ok, c’est joli, mais putain ça va être long si c’est ça pendant 1h30 ».



Heureusement il n’en est rien car Anderson va centrer son récit sur quelque chose de très simple : la rencontre amoureuse et la fuite utopique de deux enfants de 12 ans, la fille aînée de la famille en question, Suzy, et un des jeunes scouts, le mal-aimé Sam. Et Anderson, s’il ne perd rien de sa mise en scène hyper composée et détaillée, se montre très inspiré (bien aidé par ses deux excellents jeunes comédiens, surtout lui) pour saisir des choses très intimes, qui résonnent en chacun de nous, un peu à la manière tout aussi inattendue qu’a eue JJ Abrams de nous faire tomber amoureux avec le jeune Joe du personnage incarné par Elle Fanning dans Super 8. Leur rencontre, racontée dans un flash-back après environ vingt minutes de film, donne lieu à une scène absolument sublime, qui se déroule lors d’un spectacle scolaire de fin d’année. L’étrange déambulation solitaire de Sam aux abords de la salle, dans les coulisses, au milieu des jeunes comédiens costumés, jusqu’à la rencontre avec Suzy, alors déguisée en corbeau, leurs regards qui ne se lâchent pas de toute la scène... Par je ne sais quel miracle Anderson parvient à créer un mélange de grande étrangeté en d’empathie totale avec ses jeunes personnages, qui n’est pas non plus sans rappeler les meilleures scènes oniriques de Twixt de Coppola (faut que j’arrête avec Elle Fanning...). Dès cette scène, Anderson a gagné : l’identité de son film est installée et on est avec les deux personnages, dans leur tristesse à chacun et dans leur attirance mutuelle.



Puis vient la fuite en elle-même. Sam et Suzy cavalent dans la nature, dans cette petite île encore très marquée par la présence millénaire de peuples primitifs, dont ils suivent le chemin migratoire. Sam fait profiter Suzy de son expérience de scout en se montrant un excellent homme des bois. Ils se parlent, se confient, se blessent parfois, leur amour grandit et culmine, physiquement, dans une scène de baiser et de pelotage à la fois très émouvante et assez crue, qui va marquer la fin imminente de leur cavale. Car le film a aussi quelque chose de très cruel et même d’assez violent. La violence surgit même parfois physiquement, de façon assez inattendue dans cet univers en apparence aseptisé : un enfant poignardé avec des ciseaux, une flèche perdue qui tue un chien... Nulle gratuité ici, mais la représentation sans concessions de la violence, physique et morale, qu’il y a à quitter l’enfance, surtout quand on n'a jamais vraiment été un enfant, qu’on n’en a jamais vraiment connu l’innocence. Anderson rend tout cela tangible, et c’est d’autant plus chouette que pour moi c’était totalement inattendu venant de lui. Je n’ai absolument aucun souvenir d’une émotion similaire ressentie devant La Famille Tenenbaum, La Vie Aquatique ou A bord du Darjeeling Limited.



Il faut bien le dire (sans vous révéler la suite de l’histoire), la dernière partie du film est moins enthousiasmante. Les problématiques « adultes » du film (notamment personnifiées par Murray, McDormand et un bon Bruce Willis en flic provincial un peu benêt et triste) intéressent moins Anderson, et nous avec du coup ; par ailleurs le rythme très enlevé et un peu fou qui s’empare du film se fait un peu au détriment de l’ambiance et de l’émotion qui saisissaient jusque-là. Mais elle ne suffit pas à effacer la très belle impression laissée par cette première heure, qui fait de ce film le meilleur Anderson à mon goût, et un bien beau film d’ouverture pour le festival de Cannes, qui présente souvent à cette occasion un gros machin sans intérêt.


Moonrise Kingdom de Wes Anderson avec Edward Norton, Bruce Willis, Bill Murray, Frances McDormand, Tilda Swinton, Jason Schwartzman, Kara Hayward et Harvey Keitel (2012)

3 mai 2011

Votre Majesté

Après avoir provoqué bien malgré elle un buzz médiatique autour de ses véritables performances de danseuse dans Black Swan, Natalie Portman se retrouve à nouveau au cœur de la polémique suite à sa supposée apparition nue dans Your Highness, de David Gordon Green, déjà sorti dans les salles aux États-Unis et prévu chez nous pour le 28 septembre 2011 (film comique graveleux jamais drôle et bourré d'effets spéciaux dont je ne dirai pas un mot, car il ne le mérite pas une seconde). Une fois de plus, il paraît que ça n'est pas elle mais une doublure ! Sauf que cette fois-ci il n'est pas seulement question de savoir danser ou pas mais de montrer la face cachée de la lune.  Débat absolument passionnant, qui mobilise toute la blogosphère et toutes les rédactions des grands médias parisiens.



C'est le premier gif animé sur ce blog.

Débat hors-sujet car c'est bien Portman sur cette image. C'est le plan suivant qu'elle a refusé de tourner, où il fallait sauter la tête la première dans un lac gelé. Nouveau ramdam au 20h de France2. Comme si les producteurs d'un blockbuster hollywoodien allaient demander à Natalie Portman de sauter dans un lac glacé et débourser des milliards de dollars dans une compagnie d'assurance pour limiter les dégâts en cas d'hydrocution... On nous prend vraiment pour des cons. Mais c'est bel et bien ce qui se raconte. L'équipe du film a dû embaucher une étudiante en cinéma (une étudiante en socio aurait tout aussi bien fait l'affaire mais passons...) pour un quart d'heure et la payer 250 dollars pour risquer la noyade à la place de la star, en tout cas pour se geler les roustons et épargner cette peine à l'actrice. Pas question de se jeter dans une eau mouillée. Ça peut se piger.


Les producteurs ont coupé court à la controverse en retouchant l'image pour dissimuler les fesses de l'actrice sous un slip en laine de bélier dessiné sous Windows XP.

Et les médias s'enflamment. C'est ça le signe de notre humanité ? de notre évolution ? de notre civilisation ? de notre supériorité sur le triste règne animal ? C'est ça ? Putain flippant. C'est pareil pour les baskets. Dans la cour d'école, à la récré : "les tiennes c'est pas des vraies Nike, les miennes si". Pourtant ça reste des chaussures ma parole, juste du tissu qui recouvre mon panard et me permet de t'en foutre une, une semelle en-dessous pour amortir les chocs, avec un logo en forme de jet d'urine dessiné dessus, et ça fait une grole, une godasse, une chaussure, avec laquelle je cours de traviole, au moins aussi mal que toi. Ouais mais la mienne c'est une vraie et pas la tienne, toi c'est une fausse. Ok, je m'avoue vaincu et en fait je suis dégoûté d'avoir une fausse Reebok à la place d'une vraie Nike. Nike et Portman, c'est vraiment kif kif ? Dans quel monde vit-on ?


Votre Majesté de David Gordon Green avec Natalie Portman, Zooey Deschanel, Danny McBride et James Franco (2011)

9 janvier 2011

Fantastic Mr. Fox

Je crois bien que j'ai vu tous les Wesh Anderson. Et pourtant je n'avais jamais remarqué ce tricks de sa filmographie à propos duquel une revue éclairée m'a récemment rencardé : dans tous ses films, un personnage porte une veste en velours. Bam ! On se fout pas de notre gueule... De la trivia en veux-tu en voilà... Certains en feront sûrement leur sujet de thèse en cinéma, comme d'autres étudient farouchement la présence de valises dans tous les films de Jim Jarmusch, l'homme à la mèche de fou. J'ai un pote qui fait sa thèse sur ça. Matez un peu l'affiche du dernier Jarmusch en date pour voir (The limits of control), et dîtes-vous que mon ami s'est "foutu dedans" comme on dit. Il est plongé dans une affichographie déprimante depuis plus d'un an. Mais c'est pas de ça dont je voulais parler. Ce que je voulais dire c'est que j'avais jamais remarqué qu'il y a dans tout bon film de Wes Anderson, autant dire dans tous les films de Wes Anderson, qui sont tous bons, un personnage qui porte une veste en velours.


Wet Anderson, tout de velours vêtu

Que ce personnage soit un marin d'eau douce qui mange du crabe, le paternel impuissant d'une famille nombreuse, un étudiant surdoué et binoclard ou un renard chenapan, invariablement il porte une veste en velours côtelé. J'ai vu tous ces navets qui composent la filmographie de rêve d'Anderson Wes (quel est son prénom ? quel est son nom ?) et pourtant j'avais jamais remarqué... Peut-être parce qu'il y a un personnage vêtu de velours de la tronche aux pieds dans absolument tous les films "indés" ricains d'aujourd'hui (of nowadays) ? Peut-être parce que j'en ai rien à foutre ? Peut-être parce que les films de Wes Anderson sont tous tellement pourris que je les mate le dos tourné à ma télé ? Toujours est-il qu'avant de découvrir cette marque de fabrique atypique du réalisateur Wes Anderton je ne portais que du velours. Je n'ai pas une grande garde-robe, d'ailleurs je n'ai pas de garde-robe, j'ai un clic-clac avec un coffre en-dessous, et à l'intérieur de ce coffre j'ai un pantalon et une veste - du moins sont-ils à l'intérieur quand je ne les porte pas, c'est-à-dire qu'ils n'y sont jamais - un pantalon et une veste qui sont en velours, car j'aime cette matière douce au touché, brune comme l'écorce de châtaigner et particulièrement chaude l'hiver, encore plus particulièrement chaude l'été mais j'aime suer en paix. Qui plus est le seul magasin de fringues qui m'est accessible c'est la bienheureuse chaîne Groucho, et ils ne vendent que du velours. Bref, tout ça pour dire que depuis que je sais que le velours est la signature cinématographique de Wes Anderson, je me balade en zlop.


Fantastic Mr. Fox de Wes Anderson (2010)

10 novembre 2010

Greenberg

L'affiche n'est pas truquée : c'est bel et bien un gros dog allemand dans le coin en bas à droite de l'encadré du titre, aux côtés des trois autres seconds rôles qui entourent la starlette Ben Stiller* dans ce film démoniaque qui vient littéralement de me "tenir en otage" pendant toute une soirée en solitaire dont j'aurai hélas bien du mal à me remettre. Parce qu'il faut savoir que, dans ce film, Ben Stiller, qui a un rôle à contre-emploi taillé sur mesures (il joue un énorme connard dépressif et torturé, égoïste et imbuvable, une merde humaine à l'état pur comme le ciné indé ricain en regorge -finalement, il se joue himself), eh bien Ben Stiller passe ici le plus clair de son temps à nous l'obscurcir en tentant de sauver un clebs dont il doit assurer la garde pendant l'été (et auquel il doit également construire une niche digne de ce nom, mais ça c'est plutôt une intrigue secondaire de ce film, tout comme la garde de la baraque qui va avec). C'est le pitch que je ferai de ce film. Quand 85% d'un long-métrage se joue entre un clebs à moitié mort et 12 personnes affairées autour de lui pour le soigner, je considère que c'est grosso modo le pitch.


Un plan véritablement poignant comme ce film en regorge...

Évidemment, ça n'est pas tout : dans le même temps, Ben Stiller s'enfonce dans sa connerie en se comportant comme un chien, lui aussi, notamment vis-à-vis d'une blonde quelconque (Greta Gerwig) dont le simili-cinéaste est visiblement fasciné par le profil en dents de scie. Pour choquer un peu, on nous montre même Ben Stiller pratiquer sur elle un cuni lingus dès le premier rencard, sans trop prévenir, après avoir tout juste échangé un premier bécot. "Hurted people hurt people" est la réplique-clé du film, la seule qui fait se taire la zik quand elle est prononcée, plusieurs fois de suite, par deux acteurs visiblement ravis de dégueuler des dialogues d'une telle profondeur. Parce que la zik est évidemment omniprésente, tout comme l'ensemble des clichés très chers à ce genre de films indépendants américains, à gerber. Et pas n'importe quelle zik, c'est James Murphy aka LSD Soundsystem qui s'y est collé, avec aussi des cameos de Gainsbourg, Galaxie 500, Karen Dalton, que des trucs "méga cools" qui attestent des goûts supers du réalisateur à travers son personnage principal minable. Y'a même Ben Stiller qui prépare une mixtape à cette meuf pour rattraper son cuni lingus un peu trop précipité, et en faisant une screencaps de son itunes ma parole on peut voir de quoi cette compil' est faite et on serait prêts à se l'arracher !


Ben Stiller ne va pas jusqu'à lui faire un artwork de son cru à la Stanley Donwood, par peur de passer pour un malade...

Le pire, c'est que je l'ai maté connement, parce que c'était lui ou moi, Greenberg ou ma pomme, parce que l'un de nous devait y passer. Voir ce film était comme l'une de ces épreuves inutiles que l'on s'impose sans raison pour se dire qu'on est tout de même courageux bien qu'ultra cons. Je finis pas mes boîtes de Coco Pops mais je m'oblige à aller au bout de ces films, allez comprendre. Je suis une daube. Hélas, je ne m'attendais pas du tout à ce que ce film à la con me fasse un terrible coup de Trafalgar à la toute fin, vu que de fin, justement, il n'y en avait pas. Mon .avi abandonne le film en cours de route, comme le vieux clébard qu'il est. Je l'avais senti venir pourtant, je matais le film avec le compte à rebours affiché sur l'écran depuis la 14ème minute, et plus ça approchait de la fin, plus je me disais qu'elle devait être méga abrupte pour que le temps restant soit crédible. Cette fin prématurée était à la fois une délivrance et un vrai coup de pute. Je m'étais juré d'aller au bout, juré ! Et voilà que je quitte un Ben Stiller en chaussettes, encore pendu au téléphone, essayant une dernière fois de rattraper toutes ses saloperies.


Le cinéaste a flashé sur Greta Gerwig et nous sommes les malheureux témoins de ce triste coup de foudre...

Ce film est réalisé par un avorton de Wes Anderon nommé Noah Baumbach déjà coupable du terrible Les Berkman se Séparent, où l'on se souvient seulement d'une scène de tennis de table sauvage où Jeff Daniels impressionnait la galerie. Greenberg a été co-écrit par lui-même et sa femme, Jennifer Jason Leigh, qui n'a donc pas fini de nous dégueuler son mal-être sur écran géant suite à la mort tragique de son père Vic Morrow et le procès qu'elle ne gagnera jamais contre le vieux John Landis. Son infâme trouvaille "hurted people hurt people" n'est rien d'autre que sa ligne de conduite, sa marche à suivre coûte que coûte. C'est réussi. Leur film m'a fait du mal, il m'a déjà rendu méga con alors que y'avait pas besoin.



*Comme vous l'avez remarqué, il y a bien une gueule de chien sur l'affiche, or, vous avez aussi pu voir qu'on y trouve tous les noms des connards d'acteurs, mais pas celui du clebs. Pourtant, c'est bien lui la pierre angulaire du film, et à ce propos, les maîtres de ce chien ont intenté un procès à la 20th Century Fox. Suite à une longue bataille judiciaire qui fit l'objet d'un court reportage dans 30 Millions de Sacs à Merde, nous verrons bel et bien le nom du berger boche sur les futures jaquettes du dvd. Il répond au doux nom de Gdansk.


Greenberg de Noah Baumbach avec Ben Stiller, Greta Gerwig et Jennifer Jason Leigh (2010)