30 mai 2013

Sound of my voice

Tout mon respect à Brit Marling ! Cette jeune femme est en train de se bâtir une filmographie très intéressante, constituée de petits films de genre toujours singuliers et ambitieux. Fait peu commun de nos jours, la jolie dame co-écrit les scénarios de ces films, et ceux-ci sont généralement mâtinés de science-fiction. A l'écran, cette blonde ravissante dégage naturellement quelque chose d'assez rare, un magnétisme évident, qui fait d'elle une actrice remarquable. Sans doute bien consciente de cela, elle incarne avec brio et sans effort apparent la gourou d'une étrange petite secte qui fascine et enrôle ses adeptes en affirmant venir du futur, de l'an 2054 pour être exact. Elle se garantit la fidélité de ses sujets en déclarant pouvoir les préparer à une très prochaine apocalypse. S'infiltre dans cette secte un couple bien décidé à percer son mystère et qui, par là même, compte réaliser un documentaire mémorable, voué à leur faire gagner une belle reconnaissance. Vous tenez-là l'appétissant synopsis de Sound of my voice, un étonnant film de SF indépendant au budget minuscule mais à la tête bien pleine, qui, je vous le promets, saura vous captiver du début à la fin et, je risquerais même : pourra vous scotcher complètement ! Il pourra aussi faire de vous un adepte de Brit Marling, ou au moins un sympathisant...




Brit Marling s'était déjà faite remarquer il y a deux ans avec Another Earth, co-écrit et réalisé par Mike Cahill, sorti dans nos salles de façon assez confidentielle. Il s'agissait déjà d'un simili film de science-fiction réalisé avec trois fois rien et adoubé par Sundance qui, pour une fois, avait vu juste. Une brillante idée de départ, la découverte et la rencontre attendue avec une terre jumelle soudainement apparue tel le reflet d'un miroir, y servait finalement de simple prétexte à la peinture d'un drame humain un brin maladroite et peu originale. Malgré la légère déception suscitée par de belles promesses initiales, nous avions toutefois senti des personnalités rafraîchissantes derrière tout ça et apprécié l'ambiance brumeuse et planante qui parvenait à poindre ici ou là. La présence salutaire de la révélation Brit Marling permettait aussi d'éponger nos regrets, pour mieux garder le souvenir d'une première œuvre encourageante.




Dans Sound of my voice, la science-fiction apparaît également d'abord comme une sorte de toile de fond qui serait cette fois-ci propice à un thriller psychologique. Mais, en fin de compte, le film joue à fond sur la croyance du spectateur en ces rares éléments irrationnels autour desquels tout se construit et s’emmêle. La question de l'authenticité du personnage superbement joué par Brit Marling est au centre de l'intrigue. Ce doute avec lequel joue sans cesse l'actrice et son acolyte Zal Batmanglij, jeune réalisateur dont il s'agit du premier long-métrage, représente le cœur même du film, sa raison d'être. En ce sens, la fin du film, qui pourra peut-être en décevoir quelques-uns, m'a personnellement semblé tout à fait logique. Elle m'apparaît comme la seule fin possible à ce film qui questionne tout du long notre capacité à croire et ce plus que jamais lors de sa brutale conclusion.




On pourrait reprocher au film de Zal Batmanglij son découpage en chapitres de durées apparemment égales, car cela a le menu défaut de lui donner une forme proche des plus efficaces séries télé américaines, chaque chapitre se terminant par une sorte de cliffhanger (même si le mot n'est ici pas tout à fait bien choisi). Il faut cependant reconnaître que ce dispositif est très habile et l'effet est pleinement réussi, puisque nous sommes tenus en haleine comme rarement devant ce film au rythme sans faille, qui parvient à nous faire oublier la notion du temps en même temps qu'il l'interroge. Les parties se succèdent avec délice, et la toute première, pratiquement muette, fait office d'introduction idéale puisqu'elle suscite immédiatement la curiosité. Elles apportent toutes leur mystère, au grè de ces séances rituelles qui constituent les meilleures scènes du film, notamment car elles sont orchestrées par une gourou fascinante dont chacun des mots captive et dont le charisme raffiné intrigue constamment.




Ce second essai signé Brit Marling, de nouveau accompagnée par un ami réalisateur, et tourné dans la foulée d'Another Earth, me paraît donc beaucoup plus abouti et cohérent que le premier. Sound of my voice atteint clairement son but et nous laisse avec la conviction d'avoir vu un film fichtrement ingénieux, dont l'ambition et l'intelligence rappellent un peu le sympathique Man from Earth, et dont la découverte si agréable appelle à être partagée. De nos jours, on appelle ça une perle rare. On a à présent très hâte de découvrir The East, la nouvelle création de ce même duo, qui, grâce à son casting plus clinquant pourra bientôt, je l'espère, bénéficier quant à lui d'une sortie en salles en bonne et due forme. Sound of my voice l'aurait mille fois méritée.


Sound of my voice de Zal Batmanglij avec Brit Marling, Christopher Denham et Nicole Vicius (2012)

27 mai 2013

We Need to Talk About Kevin

Je croyais que la double-peine avait été abolie dans ce pays, apparemment non puisqu'après avoir vu ce film, vous vous apprêtez à en entendre parler. Je pourrais copier-coller la critique de Sleeping Beauty en changeant le titre du film, et en rajoutant peut-être un gros zeste de colère et d'effarement, mais ça ne suffirait pas. Nous avons là affaire à un autre film sûr de lui et de sa malignité, un film suffisant qui se veut subtil mais qui n'est que facilités, raccourcis, bêtise crasse, et se révèle idéologiquement puantissime. Proposant un discours nauséabond servi par une esthétique aléatoirement dispensable ou insupportable, We Need to Talk About Kevin pousse le vice jusqu'au racolage en faisant tenir son spectateur par un suspense morbide, comme s'il souhaitait à toute force le rendre aussi crétin et voyeur qu'il l'est lui-même. Nous citons le film de Julia Leigh mais on peut aussi penser à Haneke, au Haneke de Funny Games notamment (mais pas seulement), puisque le film, qui fait le portrait d'un jeune tueur, coupable d'un massacre de masse au sein de son lycée, tâche de nous asséner sa thèse et de nous rendre coupables de ce qu'il est : voyeuriste et malsain. C'est ce que tente par exemple Lynne Ramsay quand la mère du tueur (Tilda Swinton) regarde une interview télévisée de son fils après le drame, où ce dernier s'adresse au spectateur (de l'émission et du film) en affirmant que seuls les gens comme lui intéressent les autres et que tout le monde aurait déjà zappé sur une autre chaîne s'il était sympathique et doué à l'école. La brillante mise en abyme nous incrimine directement : vous-mêmes, spectateurs, regardez mon œuvre parce que je filme un cas psychologique aberrant et séduisant, nous dit Lynne Ramsay, et vous vous régalez. Nous sommes faibles, nous sommes médiocres, Lynne Ramsay le sait et nous le reproche. Elle nous pervertit et nous accuse de l'être dans le même temps. Si l'on regarde son film jusqu'au bout c'est en partie parce que le point de vue porté sur ce cas psychologique est si gênant qu'il interroge (on ne peut pas y croire, on attend un revirement, qui viendra bel et bien, et on regrettera de l'avoir souhaité), mais c'est aussi parce que la cinéaste met tout en œuvre pour qu'on soit fasciné par ce personnage improbable, par les atrocités qu'il a commises et qui tardent à nous être présentées. Ou quand le suspense cinématographique ne sert qu'à faire trépigner les foules avec une bonne dose de sensationnalisme morbide à la clé. Un peu comme dans Sleeping Beauty, le film repose sur une étrange fascination pour son acteur vedette juvénile, au physique si particulier, bizarrement aussi beau que laid , Ezra Miller (qui semble-t-il prêtait déjà ses traits à un personnage équivalent dans Afterschool en 2008, que je n'ai pas vu) ; et fonctionne sur l'attente de l'horreur macabre à laquelle ce drôle de personnage au physique ambivalent va se retrouver mêlé. Mais en vérité ce film est plus détestable encore que celui de Julia Leigh.


Voici la mère de Kevin, l'imbuvable Tilda Swinton, dans une fête de la tomate, figure à la fois christique et souillée par le sang du Diable. C'est un des premiers plans de ce film qui sera donc placé sous le sceau du symbolisme le plus lourd du monde.

Pendant tout le film, on tient uniquement grâce à l'attente du carnage et de la clé du mystère, la solution à l'énigme Kevin. Pour résumer l'histoire que nous raconte Lynne Ramsay, la vie du couple formé par Tilda Swinton et John C. Reilly (que fout-il là mon Dieu...) bascule à la naissance de leur petit garçon, un trublion XXL bien décidé dès son premier jour à leur cramer l'humeur, en particulier celle de sa mère complètement désarçonnée face à tant de haine gratuite (on la comprend). Le finale consiste en une tuerie dans un lycée qui nous sera dévoilée à rebours et au compte-goutte au travers les réminiscences fragmentaires d'une mère démolie. On est donc dès le début du film placé dans l'esprit de Tilda Swinton, mais la réalisatrice Lynne Ramsay, qui nous transporte à intervalles réguliers depuis le présent post-massacre de cette mère traumatisée à son passé remémoré, organise les souvenirs du personnage dans un ordre chronologique bien respecté : la mère se rappelle régulièrement le fil des événements menant de la naissance de son fils à son emprisonnement, sauf qu'à chaque fois qu'elle s'est interrompue dans son roman intérieur, pour dormir ou autre, elle reprend gentiment le film de sa vie là où elle l'avait laissé, comme un magnétoscope humain. Mieux, la maman a la bonté d'interrompre ses pensées toujours au bon moment, ellipses idéalement distillées pour qu'on doive attendre la fin des deux heures que dure le supplice avant de savoir ce qu'a réellement fait son sale gosse. Une scène du film résume bien les effets de ce procédé narratif : on voit dans un premier gros plan la main de la mère qui aligne des cotons-tiges pleins de pus avec lesquels elle nettoie l’œil mort de sa fille (sans doute crevé par Kevin, ou avec son aide, on l'ignore, la très subtile Lynne Ramsay ayant encore une fois placé une ellipse au moment crucial), puis le plan suivant montre la mère de dos, placée devant la fille et cachant l’œil crevé de celle-ci, et on attend et on craint de voir une cavité purulente dès que la mère va bouger, sauf que quand elle le fait on ne voit qu'un pansement. La réalisatrice nous a foutu sur les nerfs en nous préparant un déballage horrible et finalement ne montre rien. Tant mieux. Mais alors pourquoi nous faire croire qu'elle allait nous le montrer ? Voilà un condensé de Lynne Ramsay. La réalisatrice se plaît à instaurer un suspense répugnant voué à nous scotcher à l'écran avec une suite de scènes anxiogènes et manipulatrices. C'est l'intégralité du projet du film que cette séquence résume. On ne supporte ce trop long métrage jusqu'au bout que pour découvrir ce qui s'est passé, de la même manière qu'on approche sur l'autoroute d'un accident qu'on ne veut pas regarder mais qu'on regarde quand même. Pourtant il n'y a strictement rien à voir. Les incessants flashbacks sur l'enfance du meurtrier ne sont là que pour présenter toujours le même problème immuable, qui n'évolue jamais, Kevin étant une ordure sans nom et sans raison dès le départ, et chaque retour en arrière enfonce le clou, nous rapprochant du dérapage, c'est-à-dire du massacre, que l'on espère voir quand même, tant qu'à faire... Lynne Ramsay ne veut pas s'embêter à tenter de montrer ce qu'est réellement un tel personnage, elle veut nous montrer un monstre commettant des forfaits toujours plus sordides, et le film fonctionne donc comme n'importe quel thriller présentant les crimes toujours plus sanglants d'un individu maléfique. We need to talk about Kevin ne veut ni voir ni comprendre, il veut séduire avec un monstre séduisant par nature, car forcément mystérieux. Voici la grande idée de Lynne Ramsay, ou son aveu d'impuissance : parce qu'il est impossible d'expliquer un personnage comme Kevin, il faut du coup selon elle se complaire dans cet impossibilité en faisant du personnage un être inhumain, ce qui dès lors résout l'équation, puisque le mystère est résolu sans l'être. Si c'est impossible à comprendre autant rendre la chose définitivement incompréhensible, et comment s'y prendre mieux qu'en faisant de Kevin un alien ? Cqfd.


Dans cette séquence, qui se situe après le massacre commis par son fils, la mère, postée devant douze mille boîtes de sauce tomate rouge sang qui en disent long sur la finesse d’exécution de Lynne Ramsay, est évidemment coiffée comme un balais à chiottes et maquillée comme un cadavre, mais, étant mal dans sa peau, elle porte en outre un immense imperméable gris qui la recouvre jusqu'aux chevilles, un imper que même le tueur de Seven n'oserait pas porter...

On pense encore à Sleeping Beauty (désolé d'y revenir... les deux films sont sortis presque en même temps et inspirent le même agacement terrible) pour le symbolisme lourd à mourir de Lynne Ramsay, notamment l'usage de la couleur rouge, la pierre angulaire de l'échafaudage symboliste du film, qu'il s'agisse d'un souvenir de bain de tomate de la mère, des éclaboussures de peinture jetée gratuitement par Kevin sur les murs fraîchement tapissés par sa génitrice (qui, entre parenthèses, décore son bureau avec un patchwork de cartes de géographie grisâtres, révélant par cet acte une forme de folie qui expliquerait en partie celle du gosse, affublé d'un antécédent psychologique certain) à l'aide d'un pistolet à eau, arme qui préfigure le déferlement de violence ultérieur de Kevin alors qu'il n'a encore que 4 ans, ou qu'il s'agisse encore de notre étrange gamin salop devenu ado qui porte un t-shirt à taches rouges quand ses parents le sermonnent pour avoir laissé - ou poussé - sa sœur à se griller un œil avec du Destop. Il y a aussi ce plan, au supermarché (cf. photogramme ci-dessus), où Swinton Tilda, que j'ai envie de rebaptiser Sweeney Todd, est tétanisée devant un rayon de boîtes de conserves de jus concentré de tomate… L'utilisation du rouge atteint son comble quand la mère nettoie son porche, que des voisins ont maculé de peinture pour la faire chier et l'incriminer façon Scarlet Letter. Ramsay, scénariste dont les talents d'écriture font décidément froid dans le dos, étend cette séance de nettoyage à tout le film, Swinton lessivant son passé par un travail de mémoire tout en faisant son ascèse en souffrant d'abord - cheminement obligatoire pour se mettre dans la peau de son fils (qui ronge ses ongles et les aligne sur la table du parloir comme elle mange de la coquille d’œuf et en aligne les copeaux sur le bord de son assiette dans un montage parallèle fort délicat) - en nettoyant le sang déversé aussi, ou ce qui le représente (la peinture rouge si vous suivez), accédant ainsi au pardon et compagnie. Sweeney Todd atteint carrément dans le dernier plan la lumière de Dieu, ouvrant la porte du parloir où son fils vient de la prendre dans ses bras pour sortir dans un grand halo de lumière aveuglante qui s'éteint pour laisser place au générique... Ce n'est pas lourd du tout.


Malgré sa posture et sa tronche en biais, ce n'est pas César, le singe numérique star de La Planète des singes : les origines, mais bien Kevin, un être tout aussi "programmé", qui vient de flinguer la tapisserie et les vitres de sa mère gratos. César, d'apparence simiesque, avait une intelligence humaine. Pour Kevin c'est l'inverse.

Tout ce "travail" narratif et iconographique porte en prime un discours dégueulasse à souhait : le film nous révèle que le ver est dans la pomme, que le mal est là dès le départ, que la violence est toute génétique (ce film devrait plaire à quelques personnes, qui furent notamment à la tête de notre beau pays récemment...), et que les meurtriers le seraient par nature. L'enfant du film n'est pas un enfant, c'est Damien la malédiction, un monstre pur et simple, un diable, un salopard machiavélique, cruel, inhumain, qui calcule son coup depuis la naissance. Sa mère l'aime, quand bien même elle pète un plomb après l'accouchement, car l'enfant ne cesse de pleurer, mais Kevin est convaincu du contraire, aussi n'aime-t-il personne et encore moins sa mère. Il tarde volontairement à parler, chie dans sa couche jusqu'à neuf ans pour embêter sa maman, ne sourit jamais, ne rit jamais, n'a aucun ami, lance des regards de tueur depuis le berceau et finit par trucider amis et proches de sang froid. C'est Belzébuth réincarné. La réalisatrice égrène rapidement d'autres causes à la folie meurtrière de son personnage, qu'elle balaye cependant tout aussi rapidement, tels le jeu vidéo violent, la passion pour le tir-à-l'arc, une jalousie consécutive à la naissance de sa petite sœur, voire peut-être une homosexualité refoulée, le héros dégingandé et au regard presque maquillé ne portant que des t-shirts qui lui arrivent au nombril et des pantalons treize fois trop étroits pour lui (au point qu'il reste moins de tissu sur son corps qu'à l'intérieur)... voire encore un complexe d’œdipe king size. Mais contrairement à l'entreprise van santienne dans Elephant de présenter toutes les explications possibles à un tel geste pour en montrer les limites et pour dire à quel point elles ne peuvent suffire à comprendre les agissements meurtriers de jeunes personnages humains (trop humains, pour reprendre un titre nietzschéen) et filmés avec humanité, Lynne Ramsay, qui ne manifeste aucun amour pour ses marionnettes ni aucun respect pour l'intelligence et la sensibilité de son spectateur, écrase ses propres tentatives d'explications et les réduit à néant tant Kevin est présenté depuis sa conception comme une créature maléfique irrécupérable née pour faire le mal. La réalisatrice nous l'a très vite signifié avec un plan magnifique sur un spermatozoïde de John C. Reilly contaminant un ovule de Tilda Swinton - on pense aux plans in utero, ou in cerebro, difficile à dire, de La Guerre est déclarée, qui pointent l'origine du mal chez l'enfant - durant la première copulation du couple d'amants, bourrés comme des coings, éclairés par un néon rouge durant toute l'étreinte jusqu'à ce que le père éjacule à minuit pile, heure du crime (un réveil filmé en gros plan nous l'a bien indiqué, et non, ce n'est pas l'ébauche d'une quelconque piste de scénario fantastique). Cet enfant est le Diable sur Terre, et il est venu foutre la merde. Voilà la seule et unique explication, tous les autres facteurs n'ayant eu aucune influence sur le cours de l'existence de Kevin puisque l'enfant affiche le même comportement depuis son premier cri.


Pour moi John C. Reilly ne joue pas dans ce film. C'est dit. Foutez-moi la paix, ça me fait du bien.

Du coup la démonstration de Ramsay se mord sans arrêt la queue et se contredit. Les parents sont incriminés, car la mère est maladroite, ne parvient pas à communiquer avec son enfant et ne lui montre pas suffisamment d'affection, tandis que le père est aussi absent qu'aveugle, mais ils ont ensuite une petite fille avec qui tout se passe à merveille, un vrai petit ange, aussi ne sont-ils pas responsables d'avoir engendré le démon. A force de dire tout et son contraire, de montrer la mère comme une Rosemary moderne, innocente et coupable à la fois (puisqu'elle casse quand même le bras de son bambin, mais je ferais pareil si j'avais ce truc à la maison H24, je le jure, foutez-moi en taule si c'est mal, makkash !), à force de confondre qui plus est sentiment de culpabilité et culpabilité, bref avec cet indigeste gloubi-boulga psychologique le film n'assied finalement qu'une seule option : Kevin est né monstrueux. Cette idée, récurrente dans le cinéma fantastique, devient, dans un drame résolument réaliste et qui entend donner un éclairage sérieux sur des faits divers actuels à peine détournés, aussi ridicule que franchement douteuse.


Immédiatement après la scène du coït alcoolisé sous néon rouge écarlate, ce plan in utero révélant la contamination, la propagation du virus, l'origine du Mal.

Le film n'assume même pas ce postulat aussi audacieux que stupide puisque dans la dernière minute Lynne Ramsay rachète son personnage monstrueux, qui tout d'un coup ne se rappelle plus pour quelle raison il a fait tout ça, pourquoi il a passé l'intégralité de ses 16 premières années de vie à pourrir celle de sa mère et de ses proches, y compris en prévoyant dès la prime enfance de la détester et de faire semblant d'adorer son père juste pour la faire suer (puisqu'il n'aime pas non plus son père, qu'il tuera sèchement à la fin d'une flèche tirée dans le dos, en même temps que sa petite sœur, meurtres principalement voués à faire éructer la maman et commis à domicile avant d'aller massacrer les étudiants du lycée avec le même arc de compétition offert par un papa poule) ; y compris aussi en préparant un cd gravé sur lequel il écrit "I Love You", que sa mère pique dans sa chambre un jour où il est absent pour le lire sur son ordinateur afin de comprendre son enfant, découvrant en fait un virus vieux de dix piges qu'elle était la seule à ne pas connaître et qui crame son PC en deux secondes... et la mère dépitée d'aller voir Kevin dans sa chambre le soir venu, qui, sans la regarder, lui lance de sa voix éraillée : "Alors ? Ton ordi est mort ?", fier comme Artaban que son énième piège ait fonctionné à merveille. La loi de l'emmerdement maximum que pratique Kevin depuis le plus jeune âge et chaque jour que Dieu fait passe aussi par de plus menues actions, comme coincer le hamster de sa sœur dans le siphon de l'évier de la cuisine, ou bouffer (avec les doigts bien sûr) un énorme poulet rôti fermier, de la tête au croupion, juste avant d'aller au resto avec ses parents (il y a quand même du génie chez ce gosse).


 
Le symbolisme de Lynne Ramsay n'a pas de limites, la métaphore visuelle, c'est son grand dada. Ce plan est augmenté d'un lent zoom sur le centre de la cible reflétée et contenue dans la pupille de Kevin, constitutive de son regard, partie prenante de son être tout entier, la violence et le meurtre étant comme inscrits dans son empreinte génétique profonde.

A la fin, Kevin tombe donc finalement dans les bras de sa mère pour un rachat improbable par lequel la cinéaste croit se dédouaner des aberrations et autres horreurs scénaristiques déployées dans les 119 minutes qui précèdent et qui se sont acharnées à nous détruire l'humeur à petit feu. De la même manière qu'il n'y avait aucune cause autre que génétique et innée à sa monstruosité, Kevin redevient humain sans préavis, le libre arbitre, le travail de conscience, l'éducation n'y sont pour rien, son regain potentiel de bonté, voire d'humanité, en passe par un déclic involontaire, chimique, risible. "Il faut qu'on parle de Kevin"... Très bien mais pour en dire quoi ? Il n'y a plus rien à dire après l'exposé de Lynne Ramsay. Plus rien à dire des tueurs de Columbine, d'Aurora et d'ailleurs : ce sont des tueurs-nés irrécupérables à moins d'une improbable épiphanie cérébrale miraculeuse, qu'on ferait aussi bien non pas d'envoyer à la chaise électrique mais de dépister in utero, ou au pire dans les crèches et les cours de récré, pour en débarrasser le monde illico. Ne regardons pas l'éléphant qui trône au milieu de la pièce, ou alors supprimons-le ni plus ni moins. Fin du débat.


We Need To Talk About Kevin de Lynne Ramsay avec Tilda Swinton, Ezra Miller et John C. Reilly (2011)

25 mai 2013

Broken Flowers

Jarmusch ! Le ciné-rockeur, comme ils disent. C'est toujours super difficile de commencer la critique d'un film de Jarmusch. Peut-être qu'on pourrait s'y risquer en parlant de la façon dont Jarmusch commence lui-même le processus de création d'une œuvre ? Feuille blanche oblige. Le petit café qui va bien. Les clopes au bec. L'attirail normal pour le réalisateur de Coffee and cigarettes. Et surtout du gros son, du bon gros son psyché d'extrême-orient, ou à la limite du Ry Cooder épaulé par Ali Farka Touré. Le genre de truc qui t'envoie dans les vapes dès les premiers décibels. Le tout dans une ambiance brumeuse, à cause des clopes et des joints. Jarmusch invente entouré de ses animaux de compagnie dans le pire des cas (des iguanodons en général, dont Iggy Pop himself, l'iguanodon humain larvant sur sa méridienne), ou de tout un tas de mecs prêts pour le sauna, dans le meilleur cas de figure. Voilà le contexte dans lequel Jim Jarmusch crache ses idées sur une feuille. Une fois le premier jet lancé, il appelle un de ses acteurs fétiches, et y'en a quand même une paire qui gravitent autour de la galaxie Jarmusch, de Isaach de Bankolé à Tilda Swinton en passant par Roberto Benigni, Tom Waits, et surtout, l'astre noir de l'univers jarmuschien : Bill Murray. C'est lui que Jarmusch a appelé pour Broken Flowers, en pensant bien que le rôle d'un gros queutard eurasien sexagénaire n'irait pas des masses à Swinton, magré sa tronche de vieux mec. Quand il l'a appelé, Jarmusch a dit à Murray : "C'est ton histoire. Je l'ai écrite pour toi. Ok c'est court mais avec de la musique thaï ça fera un long métrage. Ça fera un long !". C'est aussi ce qu'il avait dit à chaque acteur fétiche mis en vedette dans les sketches de Coffee and cigarettes, sauf que cette fois-là ça avait donné une chiée de courts métrages que le cinéaste avait collés cul-à-cul pour quand même en faire un long.


Bill Murray hésite à s'envoyer sa super ex-girlfriend, aka Sharon Stone en personne, ou la fille mineure de sa super (s)ex-girlfriend, qui est peut-être aussi la sienne !

La biographie de Murray par Jarmusch ça donne l'histoire d'un célibataire endurci largué par sa dernière conquête (Julie Delpy), qui reçoit une lettre anonyme d'une ancienne petite amie lui annonçant qu'il a un fils de 19 ans et que ce dernier s'apprête à le rejoindre. Notre homme fouille dans sa mémoire et passe en revue tout son tableau de chasse féminin long comme le bras à l'aide un voisin informaticien, donc thaï, qui fait les comptes et lui passe des disques de ragga pour le détendre, tout en lui rabachant : "Je peux pas trop t'aider sur ce coup-là mais je te passe mes meilleurs vinyles". C'est ce voisin bienveillant, également fan de Columbo, qui, constatant l'état léthargique de son vieil ami, le motive à mener l'enquête. Ainsi Murray retourne sur ses traces de sperme et se lance dans une sorte de road movie nostalgique, bercé par une zique tout droit venue de Putuccēri. Il va retrouver, en vrac, tous les profils de la femme de cinquante ans. Sharon Stone incarne la femme cougar, divorcée mais épanouie, célibataire mais en feu, qui s'habille comme sa fille de 18 ans et qui vit pour le vit. Jessica Lange, avec sa méta-gueule qui fait office de clin d’œil aux heures de gloire de la filmographie de Murray, puisqu'elle est un copié-collé de Vigo, le Seigneur des Carpates, dans SOS Fantômes 2, incarne une gouine médiumnique gaga de clebs. La dénommée Frances Conroy prête ses traits fatigués à une caricature de la femme au foyer désespérée, en pleine crise de la soixantaine, dépressive à souhait et haïssant en silence son mari beauf et toute sa vie bien réglée, rangée au millimètre près. Puis enfin, Tilda Swinton, dans le premier rôle féminin de sa carrière, interprète la femme qui a le plus mal tourné puisqu'elle est vit dans une caravane entourée de gens au ban de la société. C'est le rôle qu'elle tient dans strictement tous ses films, même dans Narnia : The Golden Compass, et ça la fout mal. Bref, autant de scènes mi-figue mi-raisin malgré le talent de Jarmusch et qui, avec un autre acteur que Bill Murray, seraient un parfait supplice.


Bill Murray porte beau malgré les nichons de vieillesse qui dardent sous son jogging Quetchua.

Quand Tilda Swinton voit arriver Murray, sa réaction est de lui casser la gueule. Ce qui m'a valu un petit quiproquo savoureux puisque j'ai vu le film en compagnie d'une jeune fille tout de noir vêtue et qui n'avait pas plus de couleurs dans sa vie que sur ses habits. Quand on est sortis de la projection-test (j'appelle "projection-test" toutes mes sorties ciné avec des meufs, sorties qui s'avèrent en général être de véritables crash-tests), ma compagne du soir ne sifflait pas mot, comme d'habitude en fait, puis 3 kilomètres plus loin, elle a fini par murmurer : "Tu sais ça m'est arrivé aussi". Tout de go, et heureux que la discussion soit lancée, le silence enfin rompu, je lui ai demandé : "Toi aussi tu t'es fait péter la gueule par un ex ?". Et elle m'a juste répondu : "Non moi j'ai juste jamais connu mon fumier de papa". Pour essayer de rattraper la situation tout en la fuyant, j'ai eu un réflexe que je ne m'explique toujours pas aujourd'hui. J'ai pivoté sur moi-même et je me suis mis à marcher à reculons, à côté de la fille, pour éviter son regard. Pourtant j'avais encore plus de risque d'attirer son attention ou d'entrer dans son champ de vision mais ça m'a paru la meilleure chose à faire à ce moment-là. Concernant le film, je n'ai pas osé en reparler depuis...


Broker Flowers de Jim Jarmusch avec Bill Murray, Sharon Stone, Tilda Swinton et Julie Delpy (2005)

23 mai 2013

This must be the place

Qui voilà ? Qui va là ? Le Joker ? The Undertaker ? The Crow ? Le fantôme de Patrick Dewaere ? Celui de Steve Savidan ? Nom de code Sean Penn. Après une fine analyse de la carrière des plus grands acteurs hollywoodiens, les vraies légendes telles que Humphrey Bodiguard, James Steward ou Gary Croupier, Sean Penn s'est rendu compte que tous ont eu au moins un rôle de travelo dans leur filmographie. Très soucieux de pouvoir faire partie de cette dream team, Sean Penn a passé des années à la recherche du projet susceptible de lui apporter ce rôle-clé. C'est finalement l'italien Paolo Sorrentino, plus connu pour ses apparitions endiablées au sein des meilleures bandas de la côte Basque, qui lui a offert la chance de sa vie, un rôle sur mesure, celui de Cheyenne, un gloubi-boulga entre Robert Smith des Cure et Claude Lanzmann.




Sean Penn, rendu fou par ses deux statuettes dorées du meilleur acteur remportées en 2004 et 2009 avec Mystic River et Harvey Milk, pas rassasié pour un sou, voulait surtout gagner une batterie d'Oscars d'élevages grâce à ce rôle de freak mal dans sa peau en quête identitaire, se découvrant le fruit d'un accouplement interdit entre une sorcière d'Eastwick et un nazi aryen décomplexé. Le résultat est ce balais à chiottes fatigué, doté d'une voix de crécelle ignoble, d'un sourire crispé insupportable et d'un manteau en fourrure de chez Jean-Paul Gautier. Malheureusement pour lui et Dieu soit loué, Sean Penn n'a reçu aucun prix pour ce rôle de composition atroce et a même perdu quelques admiratrices au passage. Quant à Paolo Sorrentino, il propose à un tarif intéressant l'animation de vos soirées mariage, anniversaire, boom, barmitzvah et autres colloques universitaires en assurant l'accompagnement musical de vos activités les plus gaies avec sa banda au piment d'Espelette. Et entre deux coups de trompette bien placés il n'est pas avare en anecdotes de tournages quand il a un verre de trop dans le pif, racontant facilement par exemple cette fameuse journée où il a dû prêter sa cravate à Sean, qui la possède toujours. Comme Thom Yorke qui fait les mêmes blagues entre Idioteque et How to HTTP, à base de "Iciiii c'est Pariiiis !" et autres "This one is for La Môme Piaf" (et ça coûte 65 euros la vanne), Sorrentino re-narre ses gags de tournage chaque soir pour que dalle et ça peut faire oublier ses films ainsi que nos petits tracas du quotidien, tant il y met de la bonne humeur. Il y a des gens comme ça qui par leur bonhommie savent nous foutre de bon poil.


This must be the place de Paolo Sorrentino avec Sean Penn (2011)

21 mai 2013

Cannes 2013 - Notes sur un début de festival



Notre collaborateur Simon était à Cannes en ce début de festival et a couvert le festival pour nous. Il nous présente aujourd'hui son bilan sur la première moitié du festival avec des notes sur une quinzaine de films dont sept titres de la Sélection Officielle, un titre sélectionné à Un certain regard et deux à la Semaine de la critique. Mais laissons-lui la parole sans plus tarder :




A l’annonce de la sélection officielle il y a quelques semaines, certains se sont inquiétés de l’absence de potentielles découvertes, du peu de place donnée aux jeunes cinéastes et du retour perpétuel des mêmes noms, membres d’une chapelle qu’il est bien difficile d’intégrer quand on n’a pas déjà fait ses preuves avec plusieurs films dans les sélections parallèles. C’est en effet dommage, et c'est la marque d’un manque d’audace aussi bien que de l’obligation, un peu fatigante, de montées des marches glamour, mais l’espoir d’une compétition de haute tenue entre ces grands noms pouvait atténuer la déception. Les 7 films en compétition que j’ai pu voir jusqu’alors donnent plutôt raison aux esprits chagrins : s’il y a bien évidemment déjà eu de belles choses chez certains « habitués » (Jia Zhangke, Arnaud Desplechin, Alexander Payne) et s’il y en aura d’autres dans les jours à venir (Haroun, Kechiche, Gray, Des Pallières, Jarmusch ?), aucun vrai choc n’est encore à signaler, et surtout plusieurs ratages intégraux interrogent sur les critères de sélection de l’équipe de Thierry Frémaux, dont on sait qu’elle reçoit et visionne plusieurs milliers de films...




Comment expliquer la sélection en compétition de Shield of Straw, de Takashi Miike, déjà présent il y a deux ans avec le poussif Hara-Kiri, mort d’un samouraï ? Peut-être que la nécessité d’étoffer le contingent asiatique, notamment suite au retrait tardif du prometteur Transperceneige de Bong Joon-ho (sur décision du comité, du réalisateur ou parce que le film n’était pas prêt ?) y est pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, ce polar narrant le transfert d’un assassin pédophile du sud du pays à Tokyo, dont la tête est mise à prix par le grand-père de sa dernière victime à hauteur d'un milliard de yens, est extrêmement mauvais : entre quelques scènes d’action pas particulièrement palpitantes s’étendent de longs tunnels de dialogues distillant une psychologie de bas étage, alors que l’intrigue à la fois banale et échevelée se déroule péniblement.




Une épreuve, mais peut-être pas autant que celle que constitue le visionnage de Borgman, nouveau film du hollandais Alex van Warmerdam, à qui on devait le remarqué Les Habitants, qui date quand même de 1992. Borgman raconte l’irruption dans la vie d’une jeune famille bourgeoise d’un homme étrange, barbu et dépenaillé, qu’on voit au début du film sortir d’une tanière où il se terrait avec quelques autres individus, dans la forêt, chassés par des hommes armés. Si un certain mystère se dégage de cette première séquence, il laisse vite la place à de l’exaspération devant cette déclinaison racoleuse et ridicule du Théorème de Pasolini, où sexe, violence et surnaturel s’empilent dans une espèce de charge anti-bourgeoise sensationnaliste. Van Warmerdam joue au plus malin et le résultat est extrêmement déplaisant, évoquant un peu l’irritation ressentie devant La Chasse de Thomas Vinterberg, également en compétition l’an dernier.




Dans une moindre mesure, la présence de Jeune et jolie de François Ozon en compétition est également une énigme, surtout lorsqu’on sait que le nombre de places dans le contingent français est limité, et que beaucoup d’autres œuvres françaises plus excitantes sont au programme des sélections parallèles. Si Jeune et jolie est moins pire que bien d’autres films d’Ozon descendus dans ces pages, et si son sujet pouvait exciter (une jeune fille de 17 ans découvre l’amour physique et décide de se prostituer « pour le plaisir »), il évoque davantage la joliesse aseptisée et creuse du Sleeping Beauty de Julia Leigh que la crudité des premiers films de Catherine Breillat. On se demande tout au long de ce film à quoi bon : l’opacité du personnage d’Isabelle (interprétée par la jeune Marine Vacht, sur laquelle beaucoup de monde s’émerveille mais qui en mouvement m’évoque personnellement moins Laetitia Casta qu’une version juvénile et toute en os de Maïwenn le Besco) n’est pas un problème, mais Ozon ne semble jamais vraiment porter un vrai regard sur elle, aucun amour du personnage ne se dégage de sa clinquante et plate mise en scène. Les parents (Géraldine Pailhas et Frédéric Pierrot) ne sont que des figures naïves et grotesques qui participent de la vanité du film. Finalement le personnage le plus intéressant est celui du petit frère d’Isabelle, qui à 11 ans découvre lui aussi la sexualité, la sienne et celle de sa sœur, à qui il voue une admiration fraternelle parfois teintée d’ambiguïté amoureuse. Probablement la partie la plus originale et intime de ce film par ailleurs peu intéressant, à défaut d’être totalement désagréable.




Au rayon des réussites relatives, Le Passé, le nouveau film d’Asghar Farhadi dont on se demandait bien comment il allait assumer la succession du triomphal Une séparation. La curiosité était d’autant plus forte devant sa décision de tourner son nouveau film en France avec des comédiens français. L’histoire, à la fois simple et à entrées multiples, suit trois personnages principaux, une femme prise entre son ex-mari iranien, dont elle est depuis longtemps séparée mais pas encore divorcée, et son nouveau compagnon, dont la femme est dans le coma depuis plusieurs mois. Tous ces gens ont aussi des enfants, parfois de mariages précédents. Tous sont à fleur de peau et ont beaucoup de problèmes. Il faut avouer que le film a des défauts évidents (dont certains étaient à mon avis déjà présents dans Une Séparation, qui ne me compte pas parmi ses admirateurs inconditionnels) : en premier lieu une abondance de dialogues qui fait tomber le film dans une certaine surécriture, une intrigue qui vire dans la deuxième partie au whodunnit et étire inutilement le film en longueur, mais aussi un certain côté « vase clos », une désagréable impression de voir des personnages enfermés dans leur monde et leurs soucis, et que le film manque d’ouverture, de respiration et d’ampleur. C’est paradoxal car ça participe aussi d’un des points forts du film (en plus de la qualité de l’interprétation) : une indéniable qualité de regard, grâce à une mise en scène discrète mais immersive qui fait exister les personnages très fort. Ce qui faisait déjà le prix d’Une séparation, réussite plus évidente qui avait aussi pour lui ses étonnantes qualités documentaires auprès du public étranger. Le Passé est un bon film imparfait.




Nebraska, d’Alexander Payne, ne sera projeté que jeudi mais j’ai pu le voir un peu en avance. Il s’agit d’un road-movie à deux à l’heure (oui, on pense souvent à Une histoire vraie de Lynch), la balade d’un homme d’une trentaine d’années un peu loser (Will Forte) et de son père (Bruce Dern), vieil homme qui perd un peu la boule et se persuade qu’il a gagné 100.000 dollars à la loterie. Il convainc donc son fils, qui n’est pourtant pas dupe, de partir du Montana pour le Nebraska retirer son prix. Ce voyage sera l’occasion pour le fils d’entraîner son père sur les lieux de son enfance, où une partie de sa famille vit encore. Filmé dans un beau noir et blanc, Nebraska a les qualités des précédents films de Payne, en premier lieu une mise en scène élégante et une douceur de ton non dénuée de cruauté, une douce mélancolie teintée d’humour. Il est d’autant plus dommage que l’émotion soit parfois un peu noyée sous les flots de musique, et que la fin du film vire au sentimentalisme à outrance, ce qui jette un petit voile sur ce joli film au classicisme discret.




Il en est un autre qu’on attendait moins sur le terrain du classicisme, c’est Arnaud Desplechin, dont le Jimmy P., psychanalyse d’un indien des plaines, avec Mathieu Amalric et Benicio Del Toro, s’annonçait très excitant. Et si le résultat est en effet très beau, la grande économie de moyens et certains procédés très « hollywoodiens » (notamment l’usage de la musique) étonnent. Le film, situé à la fin des années 40, relate donc la psychanalyse de l’indien d’Amérique James Picard (Del Toro), vétéran traumatisé de la seconde guerre mondiale, par Georges Devereux (Amalric), un psychothérapeute qui se clame français mais laisse entendre lors d’une réplique qu’il serait en fait plutôt originaire d’Europe de l’est (Amalric s’en donne à cœur joie sur les accents). Par la force des choses et de son sujet, le film est extrêmement bavard et, il faut bien le dire, parfois un peu ennuyeux lors de certaines scènes dont les dialogues s’étirent à l’extrême. Il finit tout de même par emporter le morceau, d’abord grâce à la qualité de son interprétation (Del Toro notamment est génial, dans un rôle aux petits oignons qui pourrait lui rapporter le prix d’interprétation), mais surtout grâce à la douceur et à la bonté du regard de Desplechin sur ces deux personnages. C’est là que la forme très classique du film, si elle ne laisse pas de surprendre et de décevoir de prime abord, trouve tout son sens. Et lorsque Desplechin nous embarque dans les rêves torturés de Jimmy, il lâche enfin délicatement la bride, nous offrant des visions à la fois étranges et épurées, dépouillées, nous prouvant qu’il reste un grand metteur en scène.




Finalement, le meilleur film de la compétition que j’ai pu voir est celui de Jia Zhangke, A Touch of Sin. Extrêmement ambitieux et sombre, il témoigne en 4 histoires de la violence impitoyable qui frappe la Chine contemporaine, celle de la « croissance harmonieuse », et en particulier les plus modestes, souffrant quotidiennement de conditions de travail lamentables (insécurité, absence de couverture sociale, iniquité des salaires…), de l’inflation des prix des logements, et de la violence morale et physique qu’exercent les classes dirigeantes et gouvernantes, en réponse à d’éventuelles velléités d’insurrection ou non. Ce retour du cinéaste chinois à la fiction, après le documentaire I Wish I Knew, est d’une ampleur impressionnante. Quatre histoires glaçantes (dont la première et la dernière sont reliées par un personnage), que Jia Zhangke a écrites après avoir compilé des tonnes de coupures de presse relatant des faits divers, et mises en scène avec un mélange de retenue et de rage brute. Les paysages, qu’ils soient campagnards ou urbains, sont autant d’étendues rugueuses et hostiles où la violence est quotidienne, admise, ignorée (dans une des histoires, le personnage principal devient fou et flingue une femme en pleine rue, au milieu d’une foule indifférente qui passe son chemin l’air de rien). Les éclats de violence sont remarquables, Jia Zhangke n’hésitant pas à convoquer certains cinémas de genre (film de samouraïs, film noir américain…) tout en conservant une grande sécheresse, évitant ainsi tout phénomène de jubilation devant ces vengeances des sans-grades sur leurs oppresseurs. Un film éprouvant et peu aimable, mais un grand film. 




Voilà pour la sélection officielle jusqu’à présent, qui semble donc confirmer que pour d’éventuelles découvertes, il faudra regarder ailleurs, dans les sélections parallèles. Pour ma part il y en a eu deux, les deux à la Semaine de la critique, et les deux réalisées par un duo de cinéastes : d’abord Salvo, premier long-métrage des italiens Fabio Grassadonia et Antonio Piazza. Un joli film noir qui raconte la rencontre d’un tueur de la mafia sicilienne avec la sœur aveugle d’une de ses victimes, qui retrouve miraculeusement la vue au moment du meurtre. Le film, qui se déroule dans les paysages crasseux et désolés de la banlieue de Palerme, a le grand mérite de tenir jusqu’au bout son parti pris de noirceur et de sécheresse, tout en laissant la violence hors champ. Le travail sur le son est très beau et rend d’autant plus prégnant le personnage de la sœur aveugle et son rapport au monde extérieur. Celui sur le temps l’est également, le découpage très lâche laissant les plans s’étirer, y compris lors des scènes d’action dont la plus belle est un vertigineux plan-séquence en intérieur qui voit les deux personnages se « rencontrer » pour la première fois. Si l’aspect fermé et monolithique du tueur Salvo (très impressionnant physiquement) frôle parfois la caricature, la relation qui se tisse lentement entre les deux personnages est surprenante et culmine dans une dernière scène très émouvante.




La deuxième découverte est argentine et se nomme Los Dueños, de Agustin Toscano et Ezequiel Radusky. Le film se déroule dans une propriété de la campagne argentine, que deux hommes modestes entretiennent à l’année. Quand les riches propriétaires sont absents, ils s’introduisent dans la maison, se servent dans le frigo, dorment dans les grands lits, regardent des DVD. Ils « jouent aux riches » et en jouissent autant qu’ils s’en amusent. Mais quand la fille aînée du propriétaire, Pia, débarque pour y passer quelques jours, tout va être bouleversé. Un film cynique, tendu, discrètement « lutte des classes » et plutôt réjouissant, où tensions sociales et sexuelles se rejoignent avec autant d’humour que de suspense. Une bonne surprise, qui n’a pas encore de distributeur en France.

Les sélections parallèles offrent aussi leur lot de (très) mauvais films : ainsi Fruitvale Station, premier film américain de Ryan Coogler et Grand Prix à Sundance (festival qui ne cesse donc de dégringoler), se sert d’un fait divers qui a fait grand bruit aux États-Unis (l’assassinat d’un jeune noir par la police à Oakland le 1er de l’an 2009) pour livrer un drame au mieux maladroit, au pire atrocement manipulateur. Très mauvais aussi, le bien nommé Ugly, polar indien et hystérique de Anurag Kashyap (auteur de Gangs of Wasseypur l’an dernier) ; ou bien encore l’insupportable A Strange Course of Events, merdouille verbeuse de Raphaël Nadjari.

Déception plus relative mais inattendue, le nouveau film de Claire Denis, Les Salauds, dont l’extrême noirceur vire vite à l’absolument sordide, ce que ses indéniables qualités plastiques ne peuvent totalement rattraper, d’autant que le propos du film reste tout à fait mystérieux, pour ne pas dire douteux. Même les Tindersticks, encore une fois à la musique, n’y peuvent rien.




Je dois avouer pour finir que mon plus beau moment de ce début de festival est à mettre au crédit d’un film dont je n’ai pu voir que la première heure pour obligations professionnelles, c’est le film d’Alain Guiraudie, L’Inconnu du lac. Une heure lumineuse, drôle, touchante, excitante (pourtant les gros et les moustachus qui se sucent la bite en temps normal c’est pas mon truc), simplement mais merveilleusement mise en scène, idéale quoi. Une heure que j’ai extrêmement hâte de revivre et de compléter par la deuxième, qui est paraît-il « hitchcokienne », qualificatif on ne peut plus galvaudé mais que je crois Guiradie assez audacieux et talentueux pour honorer. On en reparle à coup sûr ici aux alentours du 12 juin, date de sa sortie en salles.

19 mai 2013

La Femme des sables

La Femme des sables, réalisé par Hiroshi Teshigahara en 1964 et auréolé du Prix du Jury à Cannes la même année, est un conte cruel sur la condition humaine. Un jeune entomologiste (Eiji Okada) marche dans un désert de sable à la recherche d'insectes rares. Lors d'une halte, il rencontre une poignée de villageois qui l'invitent à se désaltérer chez eux et le conduisent dans une auberge, au creux d'un puits de sable. Son hôte, une sympathique jeune femme (Kyôko Kishida), lui offre le gîte et le couvert et répond à ses questions tout en déblayant le sable qui s'écoule continuellement du plafond. Le lendemain matin, l'homme se rend compte qu'il vient d'être fait prisonnier et qu'il est condamné à demeurer avec la femme des sables pour le restant de ses jours, travaillant d'arrache-pied à faire remonter aux villageois les quantités de sable qui s'abattent sur sa tête.




C'est une très complète métaphore de la vie moderne, une parabole où l'homme est insecte, fourmi ouvrière, pris au piège d'un tube à essai géant, Sisyphe réduit à l'absurdité du travail, appâté par la carotte d'une misérable pitance, récompensé par un minimum absolu de ressources vitales. Et pas le droit de se plaindre. Et même qu'il doit s'estimer heureux. Quand le héros demande à la femme des sables "est-ce que tu travailles pour vivre ou est-ce que tu vis pour travailler ?", c'est une autre formulation de la fameuse sentence entendue chez Leone dans Le Bon, la brute et le truand : "If you work for a living, why do you kill yourself working ?". L'entomologiste et la femme des sables, héros et héroïne enterrés vivants de cette histoire, miroirs de l'humanité entière, se satisfont de presque rien, s'échinent pour obtenir une radio supposée les divertir, s'abrutissent à force d'isolement et de vacuité, travaillent bêtement à enrichir de plus gros qu'eux quitte à participer à une entreprise néfaste pour d'autres populations dont finalement ils doivent bien se foutre, et ce quitte à vivre repliés dans un quant à soi égoïste et naïf, voué au déclin de chacun.




Voilà le genre de pensées qui nous traversent devant ce film. On songe à la prostitution consentie et implicite des foules (littérale dans le film) qui remettent leur liberté à demain. Au syndrome de Stockholm généralisé à l'ensemble de la population humaine, plongée dans la servitude volontaire de La Boétie jusqu'au cou. Reclus dans la Caverne de Platon, les hommes vivent sans jamais voir le jour, rejettent l'expérience aveuglante du soleil et retournent à la noirceur de leur trou confortable. A ceci près que le héros du film, contrairement à la femme des sables, a connu le soleil avant l'obscurité, la liberté avant la captivité, mais la vraie question pour lui est de savoir si ledit soleil était réel, et s'il ne vit pas finalement (à l'intérieur du trou de sable, avec la petite marotte obsédante de sa découverte : obtenir de l'eau par capillarité) dans un microcosme reproduisant exactement, à une échelle réduite, les conditions du monde réel, plus vaste bien qu'identique. Dès lors pourquoi quitter son trou ? Pourquoi ne pas y rester comme nous restons tous dans notre carcan quotidien ?




La femme des sables est un film très riche, suffisamment ingénieux et minimaliste pour contenir en puissance une foule d'idées, d'hypothèses et de conceptions philosophiques, et pour parvenir à les faire germer en nous par grappes. Le seul bémol, c'est que le film n'est pas non plus toujours d'une grande finesse, et que la plupart de ces thématiques (tendance très japonaise à donner dans la grande critique pessimiste du sort tragique et absurde de l'humanité dans un conte farfelu et intriguant) sont très explicites, voire lourdement explicitées par les dialogues.




En revanche le film contient de très belles choses sur le plan formel, des choses moins directement écrites, moins dialoguées (à l'image de la tirade sur le travail ou la vie) ou scénarisées (tel le cartoon débile qui rend le héros bêtement hilare avant de l'agacer tout à coup). Par exemple, Teshigahara excelle à filmer les corps, fait des gros plans sur les gorges des personnages, brisant l'humanité des figures pour les rendre animales et placer sous notre regard de voyeurs, et sous le sien d'expérimentateur, l'humain observé à la loupe tel un insecte fascinant. On trouve aussi de magnifiques plans sur le sable qui s'affaisse et qui coule sur les parois du trou comme dans un sablier géant, créant un vrai sentiment du temps écoulé (la durée du film y contribue aussi mais n'y suffirait pas). Ces images du sable fondant sur lui-même par ridules, presque abstraites et un peu érotiques en elles-mêmes, rajoutent au côté fablesque du film, à sa part fantastique déroutante aussi, qui trouve son apogée dans cette séquence terrible de la "demande de viol" où les figures des villageois masqués, monstrueux, juxtaposés par un montage brutal, éclatent dans le plan et font réellement peur.




Le film doit aussi beaucoup à son acteur principal, Eiji Okada, le premier rôle masculin de Hiroshima mon amour. On retrouve chez Teshigahara des plans quasi identiques à ceux de l'introduction sublime du premier film de Resnais (tourné 5 ans plus tôt) quand Okada fait l'amour avec la femme des sables et qu'on voit son dos filmé en gros plan, parcouru par les mains de sa maîtresse et recouvert tantôt de sueur tantôt de sable, plans qui comptent parmi les plus beaux moments du film, comme toutes les scènes où le cinéaste se décide à ne plus trop verbaliser, théoriser et réfléchir, pour mieux montrer, matérialiser, faire surgir.


La Femme des sables de Hiroshi Teshigahara avec Eiji Okada et Kyoko Kishida (1964)

17 mai 2013

Somewhere

Pas de salamalecs entre nous, Somewhere est infâme. Même parmi ceux qui, après trois films seulement, avaient volontiers placé Sofia Coppola sur le toit du monde, au sommet du cinéma américain contemporain, même parmi ceux qui l'avaient déclarée surdouée et qui s'étaient empressés de faire d'elle la cinéaste la plus géniale des temps modernes, même parmi ceux-là beaucoup se sont parjurés, ont renié leur jugement, revu à la baisse le soi-disant génie de cette fille à papa, une fois face à face avec Somewhere, ce film malingre, insignifiant. La critique professionnelle s'est majoritairement contentée de saluer le film (on ne touche pas aux idoles, et la fille Coppola suit son père en entrant petit à petit au panthéon des auteurs admirés quoi qu'ils fassent), mais le public ne s'est quant à lui pas fait prier pour descendre la jeune femme de son piédestal usurpé. Et c'est triste pour la réalisatrice quand on pense que Somewhere est son film le plus intime. Sofia Coppola a voulu dresser le tableau de son enfance passée, semble-t-il, à péter dans la soie et à se nourrir exclusivement de truffes grâce aux paquets de dollars accumulés sous son matelas par un papa insatiable.


Francis Ford avait revendiqué la paternité de Virgin Suicides en découvrant le succès inattendu du film de sa fille, il n'en a pas fait autant pour Somewhere, même si la tâche lui était rendue facile par la présence dans l'équipe du très regretté Harris Savides, le célèbre dirlo photo qui tient la caméra sur cette photo et qui lui ressemblait beaucoup, d'extrêmement loin.

Le film raconte l'histoire d'un type qui fait des tours en solitaire et en boucle sur un circuit en plein désert, au volant de sa Ferrari ronflante et rutilante. "Raconte une histoire", c'est beaucoup dire, on est ici dans la veine indé américaine où prime le quotidien, le non-événementiel et le vide narratif volontaire, à ceci près que des gens comme Van Sant ou Jarmusch ont déjà maintes fois travaillé cette matière et, armés d'une vraie vision doublée d'un grand talent, en ont tiré des films brillants. Chez Sofia Coppola, le vide sonne creux et les silences sont trop parlants. En affichant à l'écran, et à tous les étages, un désert morne, la réalisatrice ne fait qu'avouer la pauvreté de son propos. Elle filme platement et durant d'interminables séquences un gros blaireau qui est aussi un acteur célèbre et qui s'emmerde à cent sous de l'heure. Le personnage principal est une star pleine aux as qui se fait chier au volant de son bolide comme il se fait chier sur son lit d'hôtel devant le spectacle pathétique des deux plus mauvaises pole danseuses de Los Angeles convoquées par ses soins. Il se fait également chier en regardant sa fille faire du patinage, il se fait chier de même en conférence de presse, en interview, en nageant dans une piscine de rêve, en mangeant des farfalles ("papillons" en italien), bref il se fait tout le temps chier et Sofia Coppola croit que c'est une raison suffisante pour nous faire chier aussi. Le héros du film se fait même chier sous la douche car il doit tenir son bras dans le plâtre hors de portée du jet d'eau : la séquence revient plusieurs fois tant elle est éloquente. Bref cet acteur se fait chier tout le temps, comme tous ces gens riches que Sofia Coppola connaît si bien pour en faire partie (c'est elle qui le dit), qui n'ont pas d'amis, qui ne se divertissent jamais, qui n'ont rien à faire de leur temps, qui n'ont d'intérêt pour rien, qui ne travaillent pas, qui ne lisent pas, ne se promènent pas, ne parlent pas...


Dans la réalité on était plus près du roman de Pierre Boulle que de la couverture de playboy ou du catalogue des 3 Suisses que nous vend le film à chaque seconde.

Or, si l'on en croit la réalisatrice, on tient là le premier biopic déguisé de Francis Ford Coppola. Et il nous glace le sang ! Biopic "déguisé" car c'était pas assez cool pour Sofia de filmer un obèse à barbe énorme en pantalon blanc et en tongs aux côtés de sa fille aux traits ingrats d'adolescente, aux cheveux en bois massif et aux dents de sortie, ersatz d'Eva Longoria complètement dégénérée. D'où l'acteur jeune et séduisant (Stephen Dorff, un nom à ne surtout pas retenir) et sa petite fille blonde trop cute (la réellement douée Elle Fanning, que l'on préfère dans Twixt de papa Coppola) avec son sourire jusqu'aux oreilles et ses dents si joliment tordues, pour remplacer le cachalot au cigarillo et la jeune autiste au bec de lièvre. Toujours est-il que grâce à cette biographie oblique de Francis Ford Coppola, on comprend mieux la dérive du gros cinéaste et le léger écart de niveau entre des films comme Apocalypse Now et Jack (clairement le film d'un dépressif rendu dingue par sa progéniture). On pige mieux le black-out terrible qui dura 8 ans dans la carrière du réalisateur suite à la sortie du premier grand film de sa fille en 1999, Virgin Suicides. Cette déperdition cinématographique du parrain du cinéma italo-américain alla de pair avec une prise de poids démentielle et laissa le champ libre à sa fille pour une carrière népotique et navrante dont Somewhere est une sorte d'acmé.


Les stars de cinéma bourrées aux as ressemblent donc à ça ? Je préfère palper les bourses universitaires du Cnous échelon 5.

Mais revenons à Sofia Coppola, qui confond minimalisme et vacuité, plan-séquence et montage aux abonnés absents, qui confond Virgin Suicides, son film sur des adolescentes façon American Beauty, et Elephant. Qu'est-ce que c'est que Somewhere ? C'est, à travers une suite de scènes très scolaires, où rien n'affleure, où rien n'arrive, ni à l'image ni à l'intérieur de l'image, le portrait d'un gros connard bourré de fric et creux comme une barrique. On passe une heure et demi à regarder un débile qui ne fait strictement rien à part se gratter le séant avec sa main plâtrée et sentir le bout de ses doigts. Le plus triste dans l'affaire c'est que ça se croit malin en usant et en abusant d'un symbolisme de devoir sur table de français de 4ème. Je veux parler par exemple de la première séquence, vaguement inspirée d'un certain (et tellement plus brillant) cinéma américain des années 70 à tendance européano-moderne (Macadam à deux voies, etc.) où la voiture de l'acteur tourne en rond sur un circuit dans le désert, sans but, en bonne métaphore du destin du personnage et à l'image de l'ensemble du film à venir. Bravo. Idem quand les personnages ont pour seule occupation les jeux vidéo, et surtout la Wii, qui leur permet de s'enfoncer dans la superficialité d'une activité virtuelle et dans un ersatz d'existence tangible. Chapeau bas. Le spectateur n'a plus qu'à bouffer sa main et garder l'autre pour demain. Ça se croit beau et impérieux, comme dans cette scène de dix minutes où la caméra balaye et re-balaye lentement le patinage de la gamine dans une veine très japonisante de type cinéma contemplatif et où la glace s'empare des membres du spectateur alors qu'il est assis sur son canapé en plein cagnard. Ça se sent branché et irrésistible parce que la musique employée pour le film l'est soi-disant. A l'ouest rien de nouveau avec celle qui reste et restera l'ex de Tarantino, le grand manitou de la BO de fou, lequel l'a récompensée en lui remettant le Lion d'Or de la Mostra de Venise 2010. Ce film apathique a pourtant dû procurer un ulcère à l'autre excité du bonnet, mais c'était signé par son ex-femme et après tout ça ne fait que rajouter de petits arrangements entre amis au déjà pesant soupçon de piston ambiant (c'est moins une attaque contre le père ou la fille Coppola que contre certains médias qui semblent s'exciter sur les films de la fille en partie parce qu'elle porte le nom du papa).


Si ce revers slicé en passing ne finit pas derrière la haie, je ne suis plus blogueur ciné.

Ça se croit surtout brillant avec ce dernier plan d'une subtilité à tout rompre où notre abruti de comédien réunit ses dix neurones après avoir chialé un bon coup - car je ne l'ai pas assez dit mais le propos passionnant de Sofia Coppola c'est que les riches sont tristes aussi et que les stars dépriment comme nous - et décide d'arrêter sa belle voiture sur le bord d'une route désertique pour en descendre et marcher vers la caméra d'un pas assuré, tout sourire, libéré comme par enchantement du carcan d'ennui de sa morne existence. Le film coupe là-dessus et Sofia nous envoie le générique, mais dans la version longue on voit l'acteur s'arrêter net, dire : "Où je vais comme ça, à pattes, dans le désert, et en plus je laisse mon cabriolet super cher derrière moi ? La con de ma race ?", et retourner poser son cul sur le cuir brûlant du siège de sa bagnole d'enfer pour faire encore et encore des tours en solitaire. Mais Sofia a préféré sauver son personnage, son gros papa, Francis "Ford" Coppola, qui a fini par sortir de sa dépression pour continuer à avancer. On allait s'en douter en voyant ses nouveaux films, pas la peine de nous raser gratis, Sofia... Somewhere, comme sa réalisatrice, se croit alors qu'il n'est pas. Film de la pire espèce, comble de vanité et de misère intellectuelle, sommet d'indigence artistique et de niaiserie totale, c'est un triste film, prodigieusement fat et plat, et on peut parier que quiconque aurait réalisé ce truc n'aurait plus le crédit nécessaire pour en tourner aucun, mais Madame s'appelle Coppola, alors elle enchaîne, elle va à Cannes, et on aura longtemps droit à de nouvelles pleurnicheries satisfaites sans se faire de souci, promis.


Somewhere de Sofia Coppola avec Stephen Dorff et Elle Fanning (2011)

15 mai 2013

Australia

Il était temps que je vous raconte le truc pas banal qui m'est arrivé devant ce film. Vous devez bien savoir qu'au cinéma, lorsqu'on va voir des films un peu longs, s'hydrater intensément et bouger régulièrement sont les deux conditions sine qua non à une séance sans danger pour la santé. Australia dure 165 minutes, 163 de trop. Cette séance de ciné anodine a bien failli me coûter la vie. C'est ce qu'il en coûte à rester 165 minutes pétrifié, littéralement transformé en statue de cire. Pris de court par la monstruosité de l'oeuvre de Bazile Luhrmann, j'ai choisi comme solution de repli de m'abstenir de tout mouvement pour ne pas gifler le premier venu ou me servir du sommet du crane de mon voisin de devant comme d'un djembé. Je me suis aussi, pour les mêmes raisons, interdit de me lever pour ne pas fuir et perdre ainsi les 3,5€ du tarif réduit que j'avais obtenu en me tassant un peu devant une guichetière à la ramasse.




C'est donc tout honteux que je suis resté enfoncé dans mon siège pendant les cinq heures qu'a duré le viol. Pas question de péter non plus, de peur de ne pas pouvoir balancer l'odeur sur mes voisins avec quelques moulinets des deux bras, puisqu'à force d'immobilisme volontaire j'étais pétrifié sur place. Impossible de me lever après la fin du générique de clôture. J'ai frôlé l'embolie pulmonaire. Je suis sorti de la salle les deux pieds devant, sur une civière, un paracétamol entre chaque orteil en éventail. Amené à l'hôpital le plus proche, on m'a appris que je souffrais d'une thrombose veineuse profonde. Ce problème de circulation était dû à une position statique tenue trop longtemps, dite de la "statue de sel", pouvant mener à la mort. A bord de ma civière je ne faisais plus le fier.


Australia de Baz Luhrmann avec Hugh Jackman et Nicole Kidman (2008)

13 mai 2013

De rouille et d'os

De Rouille et d'os, comme Un Prophète en 2009, a su émerveiller public et critique à sa sortie, dans une grande orgie dégueulasse et insupportable dont Jacques Audiard, cinéaste salué comme le plus important de sa génération dans notre beau pays, était l'élément central, récipiendaire de nombreux cumshots verbaux et tapuscrits. Je m'étais arrêté au bout de la première demi-heure de son précédent film, j'étais allé suffisamment loin pour savoir que je ne mangeais pas de ce pain-là et pour tout de même comprendre comment cela avait pu plaire à ce point. En ce qui concerne De Rouille et d'os, par contre, c'est un grand mystère ! Je lis les extraits des critiques presse sur Allociné, et ça me fout les chocottes... Comme pour Looper, les seuls qui soient lucides, ce sont les Cahiers du Cinéma, qui le traitent comme il se doit ! Je peux aisément comprendre que des personnes regardant peu de films et habituées aux documentaires racoleurs qui passent à la télé puissent être touchées par un tel film. Mais la critique et les cinéphiles de tous poils, comme toutes les personnes ayant une haute estime de l'art cinématographique, devraient logiquement enfoncer ce film et son réalisateur à la noix, cet escroc qui passe pour un génie... Sa dernière livraison pèse des milliards de tonnes. C'est bête et laid, c'est plein de tics de mise en scène qui se veulent beaux (Audiard adore notamment filmer le soleil et faire des effets de lumières super cons dignes d'un adolescent qui découvre à peine la photographie) et la bande originale vous proposera un bel aperçu des chanteurs qui étaient à la mode au premier semestre 2012 et dont on ne se souviendra même plus dans six mois. C'est ultra too much dans le mélo, le pathos, tout ce que vous voulez, tout est surligné par la musique quand ça ne l'est pas par autre chose, c'est vraiment, vraiment, mais vraiment nul.


Quelle idée d'avoir mêlé à ce désastre cet animal si noble et majestueux qu'est l'orque, "la baleine tueuse" ? Il y avait mille autres façons de perdre ses jambes !

Ce qu'il y a de dingue à constater, c'est que ça ne donne pas du tout envie de s'en prendre à Marion Cotillard (une cible qu'on adore pourtant !). On ne peut rien lui reprocher de spécial, si ce n'est que c'est évidemment ridicule de la retrouver dans ce rôle taillé sur mesures où elle joue sans maquillage, sans soutien-gorge, sans jambes, sans rien, où elle se met totalement à nu pour aller à l'envers d'une glamourisation hollywoodienne qui lui tend les bras. Le choix est trop voyant et ça rend le tout assez risible. Mais dans le film, la faute ne lui revient pas, elle fait son travail ; et si son principal conseiller s'appelle Guillaume Canet, on comprend qu'elle aligne les choix les plus attendus. A la limite l'acteur belge Matthias Schoenaerts est plus énervant... Faut dire que son personnage de crétin complet ne l'aide pas. Il joue un père incapable de s'occuper de son gosse albinos. Vers la fin du film, son beau-frère lui amène son fils pour qu'il puisse passer une après-midi avec lui. Ni une ni deux, il décide que la meilleure chose à faire est d'aller s'amuser à glisser avec le gamin sur un lac gelé. Avant que ça n'arrive, j'ai dit à voix haute : "Si la glace craque et que le gosse se noie dans l'eau glacée, c'est l'un des piiiiiiiires films au monde". A peine j'avais fini de dire le mot "pire" que le gosse se neiguait ! Au cinéma, je pense que j'aurais réagi comme devant le Paris de Klapisch au moment où l'ignoble Julie Ferrier chute en scooter après avoir pris quelques virages inutiles le sourire aux lèvres, c'est à dire en m'esclaffant bruyamment. C'est du même niveau ! Klapisch, Audiard, même combat ! Bref. Le gosse passe donc cinq bonnes minutes dans l'eau glacée, jusqu'à ce que son enflure de père brise la glace à l'aide de ses poings (lui qui, au quotidien, gagne de l'argent au black grâce à des combats de rue ridicules - ses poings lui servent enfin à faire le bien, c'est beau, snif !). Mais le gosse ne crève pas, on parvient à le réanimer à l'hosto après "3 heures de coma" (sic). C'est l'avant-dernière scène du film et c'est du lourd lourd lourd !


Je me suis toujours méfié de David Lynch, Tim Burton, Jim Jarmusch et tous ces autres cinéastes qui font trop gaffe à leur style...

Il faut traiter Audiard comme il se doit : mal. Ma "critique" en révoltera certains, d'où les guillemets. C'est un cri du cœur. Je suis le cinquième "hater" de Jacques Audiard sur Vodkaster. Nous sommes 5 face à ses 127 fans, et c'est un site encore mal connu, il sont des milliers et des milliers dans la nature ! C'est pas normal. Si je pouvais concevoir que ce cinéaste de pacotille réussisse à faire illusion avec ses précédents films, l'arnaque aurait dû éclater au grand jour avec celui-ci. Je répète à qui mieux mieux qu'il faut toujours se méfier des cinéastes qui prêtent trop attention à leur look, qui soignent trop leur allure. Il y a quelques contre-exemples dans l'Histoire du cinéma, comme Jean-Luc Godard et ses petites lunettes de soleil rondes (ce qui explique toutefois la photographie trop lumineuse de quelques-uns de ses films), Eric Rohmer et ses pantalons de velours à grosses côtes (l'homme avait simplement du goût !), Ron Howard et ses pulls sans manches... C'est vrai, vous en trouverez d'autres, même outre-Atlantique, mais ce sont autant d'exceptions qui confirment la règle ! Un grand réalisateur se doit d'avoir l'air d'un chien, d'un clodo à peine présentable, il demeure derrière la caméra, et non sous le feu des projecteurs, il peut magnifier ses acteurs dans ses propres films, mais non sa propre personne sur les tapis rouges. A partir du moment où un cinéaste se soucie trop de son apparence, j'éprouve naturellement beaucoup de méfiance à son égard. Au dernier festival de Cannes, où son film fut très justement ignoré par un Jury par ailleurs totalement à côté de la plaque, Jacques Audiard s'est présenté le sourire jusqu'aux oreilles, gagnant d'avance, naïf, idiot, en smoking trois pièces bien ajusté, des lunettes à grosse monture noire sur le bout du nez, écharpe rouge autour du cou à la Jean Moulin, crâne rasé de près à la Lénine, le tout surmonté d'un chapeau melon noir du plus bel effet à la Emma Peel, avec pour ne rien gâcher le petit bouc poivre et sel à la Gérard Jugnot des grands jours. Bref, Jacques Audiard avait toute la panoplie du pur salop qui étale enfin la vaste mascarade qu'il incarne sur le devant de la scène. Quand je l'ai vu accoutré comme ça, je n'ai pas du tout été étonné. Cela faisait sens. Un tel guignol se doit de parader avec des habits de luxe et de soigner son image avec la minutie d'un dangereux criminel ; mais par pitié, n'en faites pas le plus grand cinéaste hexagonal actuel, car en réalité, c'est peut-être l'un des pires !


De Rouille et d'os de Jacques Audiard avec Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts qui devra changer de nom s'il veut réussir à Hollywood (2012)