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13 janvier 2023

Cœurs / Morse

Je n'ai découvert que cette année le Morse de Tomas Alfredson, sorti en 2008, que John Carpenter cite souvent depuis sa sortie comme la réussite du cinéma de genre de ces vingt dernières années quand on lui pose la question (environ 6 fois par jour depuis quarante ans). On peut le piger. J'ai aimé ce film, qui n'est pas le seul à le faire mais qui intègre avec finesse et intelligence le mythe des vampires dans la société contemporaine sous une forme plutôt réaliste, à travers la relation entre un jeune garçon suédois de 12 ans, Oskar (Kåre Hedebrant), victime de harcèlement scolaire, et une gamine, Eli (Lina Leandersson), du même âge, récemment installée dans le même bâtiment avec son "père". Eli s'avère assez vite être une petite vampire. Elle vit recluse dans sa chambre et la nuit venue ose fouler la cour de l'immeuble où elle erre, pâle et les yeux dilatés, pieds nus dans la neige et le froid qui ne l'atteint pas. 
 
 


 
C'est là qu'elle rencontre Oskar. Lui passe son temps sur un portique pour enfant à fantasmer et mimer le poignardage vengeur de ses harceleurs. Ils font connaissance. Oskar prête son Rubik's cube à Eli. Après leurs échanges, elle rentre chez elle, où son tuteur (Per Ragnar) la fournit régulièrement en sang frais après avoir commis de sordides meurtres dans les environs. Rassasiée, Eli communique encore avec Oskar, en morse, à travers le mur mitoyen de leurs chambres. Voilà pour les prémices du scénario de Morse, sans trop en dire sur le deuxième assassinat commis par le fournisseur en hémoglobine d'Eli, d'un pilier de bar du coin, qui tourne plutôt mal, et dont un voisin est témoin, ni sur la révolte pour le moins radicale d'Oskar face à son principal agresseur. Non, plutôt dire un mot de ce plan du film d'Alfredson qui m'a ramené non pas en 2008, son "acte de naissance", mais en 2006, deux ans avant la sortie de Morse, et à un autre film sorti cette année-là, vous l'aurez compris, il s'agit de Cœurs, d'Alain Resnais, que, quant à lui, j'ai vu à sa sortie, il y a 14 ans donc, deux ou trois fois même, je crois, une au cinéma puis dans chez moi, mais que je n'ai pas revu depuis.





Sorti trois ans après un opus relativement mineur de Resnais, Pas sur la bouche, et signant le retour du cinéaste français vers les sommets, avant les trois derniers grands films que seront Les Herbes folles (2008), Vous n'avez encore rien vu (2011) et Aimer, boire et chanter (2013), Cœurs est un film choral hivernal mêlant les destinées de plusieurs personnages, qu'ils se rencontrent ou non, également reliés dans le montage par des plans de chutes de neige. Le film de Resnais en convoque lui-même d'autres, bien sûr, comme On connaît la chanson (1997) avec ses séquences collées non par des plans de neige mais par des plans de méduse, ou encore, pour remonter plus loin, Hiroshima mon amour (1959) et son fameux faux-raccord sur les mains et les bras d'Emmanuelle Riva caressant le dos d'Eiji Okada, mains et dos d'un seul coup couverts de cendres, celles de la ville rasée et reconstruite, puis de poussières humides et luisantes.
 
 


 
Le plan qui y fait écho, dans Coeurs, est sûrement le plus mémorable du film : il s'agit de ce plan, également monté en faux-raccord, sorti de nulle part et voué à y retourner, qui évoque la mémoire lui aussi, la mort, où le personnage de Sabine Azéma, Charlotte, pose sa main sur celle, tout à coup morte, sombre comme un morceau de bois, un bras de marionnette ou un corps pourri, du personnage qu'incarne Pierre Arditi, Lionel, au beau milieu d'une conversation dans laquelle ce dernier, pour la première et seule fois, comme une parenthèse dans sa vie, se confie sur ses relations à son père déclinant. La table autour de laquelle ils échangeaient jusque là se retrouve soudain, dans ce plan, couverte de neige, contre toute vraisemblance : ils sont à l'intérieur, dans la cuisine de Lionel, à l'abri de la neige qui tombe dehors, dont l'apparition est impossible et qui disparaîtra dès le plan suivant. On pourrait même penser, avec tout ça, à Smoking / No Smoking, étant donné les deux acteurs en présence, tout à coup autres, transportés ailleurs, dans une autre réalité, peut-être une autre version d'eux-mêmes, par ce simple raccord magique et mélancolique. Les personnages de Charlotte et Lionel (Lionel était déjà le prénom d'un des avatars d'Arditi dans le diptyque de 1993) sont d'ailleurs eux-mêmes assez versatiles et semblent vivre plusieurs vies en une, en particulier Charlotte, qui se montre sous des jours très différents.





Mais, j'ai maintenant découvert Morse, et ce plan du film de Resnais me transportera aussi, quand je reverrai Cœurs, vers le futur, vers le Morse d'Alfredson. En fait, donc, un peu partout dans le temps de l'Histoire du cinéma, temps long, qui défie la mort, temps de vampire (je ne sais plus qui, mais je crois que c'était Serge Daney, qualifiait les cinéphiles de zombis...). Aussi reverrai-je un jour ou l'autre Morse comme un petit cousin du cinéma d'Alain Resnais, bizarrement. Le cinéaste français hantera ce film de genre suédois aimé de Carpenter dans lequel une jeune vampire en proie aux pires difficultés (outre sa réclusion, elle se retrouve rapidement seule, obligée de se nourrir sur site et traquée) s'évertue, alors que le sort s'acharne contre elle, à accompagner un garçon timide, à devenir son amie et sa confidente et à lui donner du courage et de la force pour affronter les débiles qui l'ennuient à l'école. Il me semble que c'est quelque chose de très présent dans le cinéma de Resnais, tiens, qu'un de ses personnages se donne du mal pour en soutenir un autre et lui transmettre un peu de force dans une mauvaise passe. Je crois (c'est plus une impression, une intuition, qu'une affirmation, il faudrait revoir les films) que les personnages de Sabine Azéma en particulier ont souvent à un moment donné ce rôle de soutien. Elle aide son époux revenu d'entre les morts dans L'Amour à mort ou sa sœur accablée par une dépression post-thèse dans On connaît la chanson (où elle vient aussi en aide à l'autre dépressif du film, interprété par le regretté Jean-Pierre Bacri). Je crois voir Sabine Azéma tirer d'autres êtres à bouts de bras dans d'autres films de Resnais, peut-être dans certains "et si..." de Smoking / No Smoking ? C'est à confirmer (ou pas).





Dans Cœurs, elle tente de mettre du baume sur celui de son collègue agent immobilier Thierry (André Dussolier) en lui refilant des cassettes vidéo soporifiques, enregistrements de variétés religieuses, qu'il se force à regarder jusqu'au bout, profitant d'être seul quand sa petite sœur Gaëlle (Isabelle Carré), en mal d'amour, sort rejoindre ses tristes rencards, pour pouvoir faire face à sa sympathique collègue le lendemain matin. Il découvre alors, au bout des vidéos et après une brève plage de "neige", d'autres enregistrements plus croustillants dans lesquels sa collègue folle en christ danse, donc, visage coupé par l'angle de caméra, en tenue sexy sur des rythmes peu catholiques. Mais en fait, ça ne concerne pas qu'Azéma. La plupart des personnages du film tentent d'aider leur prochain. Alors, certes, la méthode employée par Eli pour sauver Oskar de la noyade à la fin de Morse n'est pas franchement "resnairienne". N'empêche. Le coup de main est là. Comme un pont entre les films. Vous me direz peut-être que je force un peu la parenté. Et vous n'aurez pas tout à fait tort.





Mais enfin il me faudra revoir Coeurs en l'envisageant lui aussi d'un autre œil et, qui sait, peut-être comme un film de vampires, en particulier avec le personnage de Lionel (Pierre Arditi), barman la nuit, accaparé le jour par un père en fin de vie, qu'on ne voit jamais mais que l'on entend (c'est la voix de Claude Rich) sans cesse l'invectiver et insulter les aides à domicile que son fils engage l'une après l'autre pour prendre soin de lui chaque nuit. Il finira, après avoir essuyé mille démissions, par tomber sur Sabine Azéma, encore elle, qui ne se contente pas de son salaire d'agente immobilière mais donne de sa personne avec un sens de l'abnégation à toute épreuve, toujours par charité chrétienne, quitte à endurer sans fléchir les pires humiliations du paternel acariâtre d'Arditi, ce fantôme qui hante les nuits de ses protectrices, et que Charlotte, la bigote, hantera bientôt à son tour en lui offrant l'une de ses danses de l'enfer sur une musique peu catholique.





C'est ce Lionel qui, s'épanchant enfin sur sa dure vie, reçoit sur la main, noire et enfoncée dans la neige, celle, pleine de sollicitude, de Charlotte, avant de retourner servir des cocktails toute la nuit à de pauvres hères moins malheureux que lui mais tout aussi déprimés, comme Dan (Lambert Wilson), qui noie son chagrin de militaire dégradé et alcoolique loin de sa très dynamique femme Nicole (Laura Morante), auprès de cet éternel barman de nuit sans âge, dont il ne sait rien mais qui l'écoute et le soutient, empathique et souriant malgré tout. Tomas Alfredson, disciple de Carpenter et de Resnais ? On connaît mariage plus attendu mais moins prestigieux (qui aura cependant possiblement donné un fils complètement taré, car si Morse annonçait une belle carrière, les opus suivants de Tomas Alfredson n'auront guère convaincu). Pierre Arditi dans son seul rôle de vampire ? Ou de fils de vampire, nourrissant secrètement son vieux père détestable, barricadé dans sa chambre, de la dignité de ses aides à domicile ou du sang des cœurs dépressifs qui hantent son bar ? Je ne suis pas sûr de ce que je raconte (j'en aurai tartiné du clavier avec deux plans qui se ressemblent, dommage que je ne sois pas payé à la ligne), mais voilà de quoi revoir Morse et Cœurs encore et encore, pour moi à jamais liés par deux plans fugaces, qui cependant n'ont pas besoin de ça pour mériter d'être revus. Oubliez tout ce que j'ai dit.
 
Ces deux jeunes mains serait-ce la vérité, ces deux jeunes mains
Enfouies sous la neige qui tombe sans cesse
Et l'année prochaine quand le printemps
S'unira au ciel derrière la fenêtre
Il naîtra de son corps
Des sources vertes, des branches légères
Et elles fleuriront - ô ami, ô seul et unique ami
 
Croyons à l'aube de la saison froide...
 
Forough Farrokhzâd, "Croyons à l'aube de la saison froide"
traduit du persan par Laura et Ardeschir Tirandaz  
 
 
Cœurs d'Alain Resnais avec Sabine Azéma, Isabelle Carré, Pierre Arditi, André Dussolier, Lambert Wilson et Laura Morante (2006)
Morse de Tomas Alfredson avec Kåre Hedebrant, Lina Leandersson et Per Ragnar (2008)

11 avril 2014

Aimer, boire et chanter

Ultime pierre au monumental édifice de la carrière d’Alain Resnais, Aimer boire et chanter est un film merveilleux, d'une liberté inouïe, qui parachève l'œuvre en renouant le lien. Après les particules blanches de L’Amour à mort, les méduses d’On Connaît la chanson ou la neige de Cœurs, ce sont ici des plans de route qui tissent les séquences les unes aux autres, la caméra parcourant les routes de campagne du Yorkshire comme embarquée à bord d’une voiture pour littéralement créer une circulation entre les lieux du récit et les différents personnages. La narration nous déplace d’une devanture de maison à l’autre, tour à tour introduites par des tableaux signés Blutch évoquant les cartons transitionnels de Smoking/No Smoking, et qui ont pour point commun leur aspect théâtral. Comme dans Mélo et dans le diptyque Smoking/No Smoking (déjà adapté d’une pièce d’Alan Ayckbourn, tout comme Cœurs), chaque décor n’a que trois côtés, observés depuis le quatrième mur virtuel, celui de la salle, du metteur en scène et de nous autres spectateurs. Sauf qu’ici le royaume du faux, du carton pâte, est plus évident que jamais : outre les bosquets garnis de fausses fleurs, une table de jardin ici et une souche d’arbre là, les décors ne consistent qu’en un fond de tentures peintes (toujours par Blutch et Jacques Saulnier, chef décorateur), étroites bandes verticales de tissu suspendues les unes contre les autres, à travers lesquelles les personnages passent et repassent pour pénétrer dans les maisons, comme on retourne en coulisses.




Le lien, c’est donc d’abord ce lien interartistique cher à Resnais et exploré de mille façons depuis le début de sa carrière, où il contribua notamment à nouer une longue et étroite relation entre littérature et cinéma, collaborant de près avec Duras ou Robbe-Grillet sur Hiroshima mon amour ou L’Année dernière à Marienbad, tandis qu’à l’autre extrémité de l’œuvre, des passerelles jetées depuis longtemps entre le septième art et la bande-dessinée ou le théâtre continuent de porter leurs fruits. Mais c’est aussi le lien entre les êtres, peut-être le sujet profond du cinéaste depuis toujours, ce lien mis à mal par la mort mais sublimé par l’amour, réalisé ici par le voyage et la géographie, là par la biologie, le spectacle, la musique, la chanson, voire un simple porte-feuille perdu, ou, le plus souvent, par le souvenir, à condition qu’il soit partagé. Après les sublimes mais plus désespérés Cœurs ou Les Herbes Folles (car Vous n’avez encore rien vu, avant-dernier film de Resnais, qui se termine lui aussi, mais avec forcément moins d’ironie, dans un cimetière, créait plus de distance par le redoublement spéculaire de son dispositif), Resnais nous quitte sur un film infiniment plus optimiste, plus joyeux, plus gai, comme son titre le trahit, car le lien qui unit des personnages déprimés et détachés se renoue enfin, et il ne s’agit pas que d’un lien virtuel forcé par une mise en scène et un montage bienveillants, comme dans Cœurs, film choral au sens le plus noble du terme qui s’achevait sur une série de travellings ascendants offrant à tous les personnages un même traitement mais achevant de les isoler dans leurs carcans respectifs.




Resnais utilise son décor, ces étoffes multicolores tendues dans le fond de scène, pour concrétiser le lien entre les personnages dans un splitscreen paradoxal qui place côte à côte Hippolyte Girardot, Michel Vuillermoz et André Dussolier. Les lignes de partage entre les trois images deviennent jointures, ou « collures » (pour reprendre le terme fétiche de Resnais, qu’il utilisait en fin de prise au lieu du plus courant « Coupez ! », sur le plateau), dissimulées par les multiples bandes de couleurs verticales désaccordées qui servent de toile de fond aux décors des trois plans regroupés. Ou comment, en un seul plan génial, et cinquante-cinq ans après le faux-raccord mythique d’Hiroshima mon amour reliant sous les yeux d’Emmanuelle Riva la main endormie d’Eiji Okada à la main morte de l’amant allemand de Nevers, représenter le lien qui unit les êtres jusque dans la séparation spatiale la plus manifeste. Réunir les hommes, ressouder les couples, quitte à conjurer les regrets et éloigner le spectre de la mort, quitte à défier l’usure du temps (devenue capitale dans la vie de tous ces amants du troisième âge, il faut voir Azéma et Girardot obsédés et exaspérés par les dizaines de pendules désaccordées qui règnent en leur demeure).




Autre idée fabuleuse de Resnais, qui avait encore et peut-être plus que jamais, à 91 ans, le beau souci de continuellement surprendre son spectateur, de le déstabiliser, le bousculer et le réveiller, celle de ces gros plans où les acteurs sont soudain plaqués en surimpression sur un fond neutre, "neigeux" si l'on veut, hachuré en noir et blanc, et où les visages, dans des moments prégnants de confidence, surgissent soudain, se détachent de l’image, dans toute l’humanité et toute la vérité des acteurs adorés du cinéaste. Ce procédé présente certes chaque individu comme autant de blocs d'altérité et de solitude, mais tous ces hommes et toutes ces femmes s’expriment dans la même langue, éprouvent les mêmes émotions, se dessinent sur le même fond. On retrouve le principe d’égalité dans la réclusion et le désespoir qu’éprouvé dans Cœurs, à un détail près : systématiquement le monde revient, l’autre, qui était là, en face, qui écoutait et qui bientôt répondra, est bien présent : le partenaire, le contrechamp, refont surface, refont signe. Le dialogue est possible, la solitude pas définitive. Il y a de l’autre.




Et c’est bien le metteur en scène, auteur, découpeur et monteur, qui crée ce lien, le marionnettiste aux manettes, ce fameux George, l’ami qu’un cancer condamne à mourir dans les six prochains mois et qui restera invisible - quoique très actif - durant tout le film. Par un fin stratagème, pur macguffin qui consiste à inviter simultanément, pour des vacances à Ténérife, son ex-femme (Sandrine Kiberlain), qui a refait sa vie avec un paysan, et les épouses de ses deux meilleurs amis (Sabine Azéma et Caroline Silhol, et il faut dire que les trois actrices sont aussi formidables que leurs partenaires masculins), George Riley, réincarnation masculine de l'inoubliable Addie Ross de Chaînes conjugales, se fait l’auteur d’un scénario de réconciliation écrit pour ses couples d’amis, fragiles ou usés, incertains ou au bord de la rupture. En les menaçant directement par son charisme, sa paradoxale vitalité et son charme, George pousse ses proches à faire le bilan, à fantasmer les possibilités perdues de leurs existences (quand Azéma songe à ses premières amours avec George, on repense au fameux « Ou bien » de Smoking et No Smoking), et à reconsidérer ce qui n’est pas encore totalement perdu. Il ne restera aux hommes, les trois vieux petits garçons prêts à se serrer les coudes au sens propre (dans le splitscreen évoqué) comme au figuré, qu’à faire preuve, enfin, de ce mélange de courage et d’humilité qui consiste à dire à la femme qu’on aime qu’on ne veut pas qu’elle parte, qu’il faut qu’elle reste. Et pour donner toute sa puissance à ce geste, à ce mouvement vers l’autre qui recrée le lien, Resnais décide de nous faire finalement entrer dans les maisons jusqu’alors secrètes, fermées aux regards, doublant la nouveauté de cette démarche masculine intelligente et sensible d’une stricte nouveauté visuelle, tandis que le spectateur entre dans les foyers des couples, froids et déserts encore mais prêts à revivre.




George, metteur en scène invisible qui, sur la belle affiche du film (signée Blutch, elle aussi), survole ses acteurs réunis tel un démiurge ou un ange, est évidemment le double de Resnais lui-même, grand réunificateur des vieilles âmes fatiguées. Or, s’il est permis de lire les deux apparitions de la petite taupe animatronic (et douée d'yeux !) comme une incarnation rigolarde (car le film est très drôle) de ce cher George, venue observer, souterraine et rieuse, les oscillations des couples ballotés par la chimérique Ténérife, histoire de les faire valser à nouveau avant de retourner en terre, peut-être est-il permis d’imaginer que cette petite taupe, qui semble prendre un malin plaisir aux circonvolutions dramatiques de ses personnages, n'est pas qu'une simple nouvelle méduse ou autre manifestation surréaliste venue frapper l’esprit du cinéaste obligé de l’intégrer à son film, mais serait elle-même un alter-ego d’Alain Resnais (la taupe...), observateur comblé de ses acteurs une dernière fois réunis. Cette interprétation est peut-être farfelue, peut-être superflue, mais me semble assez plaisante à envisager. Toujours est-il que Resnais achève son film et son œuvre non seulement sur l’image incroyable de sa troupe d'acteurs jetant une rose sur un cercueil, mais sur une jeune fille sortie de nulle part (la fille du meilleur ami de George, Tilly, interprétée par Alba Gaia Bellugi, finalement choisie pour partenaire de la dernière heure à Ténérife : aux vieillards les souvenirs et la réconciliation, aux jeunes les voyages et l'aventure), qui, au lieu de lancer une fleur sur le tombeau, y dépose une étrange image, à l’effigie d’une drôle d’allégorie de la mort, ailée et rieuse elle aussi. Après la savoureuse réplique de Sabine Azéma qui, cherchant un acteur pour jouer au sein de la petite troupe de théâtre amateur formée par tous nos couples, s’exclame non sans ironie « Il nous faudrait quelqu’un de jeune ! », c’est bien une jeune femme qui vient relancer le cinéaste avec cette image en plus. A la fin de Vous n’avez encore rien vu, après l’ultime séquence au cimetière, Resnais terminait son film sur une sublime image représentant les fantômes de jeunes amants dans un bois. Aimer, boire et chanter se termine quant à lui sur une jeune fille bien vivante qui enterre le vieil homme avec une image, comme si le cinéaste, dans un dernier geste admirable, à l’image de son œuvre toute entière, passait le flambeau des images, leur poids et leur responsabilité aussi, aux générations d’après.


Aimer, boire et chanter d'Alain Resnais avec Caroline Silhol, Michel Vuillermoz, Sabine Azéma, Hippolyte Girardot, Sandrine Kiberlain, André Dussolier et Alba Gaia Bellugi (2014)

19 mai 2013

La Femme des sables

La Femme des sables, réalisé par Hiroshi Teshigahara en 1964 et auréolé du Prix du Jury à Cannes la même année, est un conte cruel sur la condition humaine. Un jeune entomologiste (Eiji Okada) marche dans un désert de sable à la recherche d'insectes rares. Lors d'une halte, il rencontre une poignée de villageois qui l'invitent à se désaltérer chez eux et le conduisent dans une auberge, au creux d'un puits de sable. Son hôte, une sympathique jeune femme (Kyôko Kishida), lui offre le gîte et le couvert et répond à ses questions tout en déblayant le sable qui s'écoule continuellement du plafond. Le lendemain matin, l'homme se rend compte qu'il vient d'être fait prisonnier et qu'il est condamné à demeurer avec la femme des sables pour le restant de ses jours, travaillant d'arrache-pied à faire remonter aux villageois les quantités de sable qui s'abattent sur sa tête.




C'est une très complète métaphore de la vie moderne, une parabole où l'homme est insecte, fourmi ouvrière, pris au piège d'un tube à essai géant, Sisyphe réduit à l'absurdité du travail, appâté par la carotte d'une misérable pitance, récompensé par un minimum absolu de ressources vitales. Et pas le droit de se plaindre. Et même qu'il doit s'estimer heureux. Quand le héros demande à la femme des sables "est-ce que tu travailles pour vivre ou est-ce que tu vis pour travailler ?", c'est une autre formulation de la fameuse sentence entendue chez Leone dans Le Bon, la brute et le truand : "If you work for a living, why do you kill yourself working ?". L'entomologiste et la femme des sables, héros et héroïne enterrés vivants de cette histoire, miroirs de l'humanité entière, se satisfont de presque rien, s'échinent pour obtenir une radio supposée les divertir, s'abrutissent à force d'isolement et de vacuité, travaillent bêtement à enrichir de plus gros qu'eux quitte à participer à une entreprise néfaste pour d'autres populations dont finalement ils doivent bien se foutre, et ce quitte à vivre repliés dans un quant à soi égoïste et naïf, voué au déclin de chacun.




Voilà le genre de pensées qui nous traversent devant ce film. On songe à la prostitution consentie et implicite des foules (littérale dans le film) qui remettent leur liberté à demain. Au syndrome de Stockholm généralisé à l'ensemble de la population humaine, plongée dans la servitude volontaire de La Boétie jusqu'au cou. Reclus dans la Caverne de Platon, les hommes vivent sans jamais voir le jour, rejettent l'expérience aveuglante du soleil et retournent à la noirceur de leur trou confortable. A ceci près que le héros du film, contrairement à la femme des sables, a connu le soleil avant l'obscurité, la liberté avant la captivité, mais la vraie question pour lui est de savoir si ledit soleil était réel, et s'il ne vit pas finalement (à l'intérieur du trou de sable, avec la petite marotte obsédante de sa découverte : obtenir de l'eau par capillarité) dans un microcosme reproduisant exactement, à une échelle réduite, les conditions du monde réel, plus vaste bien qu'identique. Dès lors pourquoi quitter son trou ? Pourquoi ne pas y rester comme nous restons tous dans notre carcan quotidien ?




La femme des sables est un film très riche, suffisamment ingénieux et minimaliste pour contenir en puissance une foule d'idées, d'hypothèses et de conceptions philosophiques, et pour parvenir à les faire germer en nous par grappes. Le seul bémol, c'est que le film n'est pas non plus toujours d'une grande finesse, et que la plupart de ces thématiques (tendance très japonaise à donner dans la grande critique pessimiste du sort tragique et absurde de l'humanité dans un conte farfelu et intriguant) sont très explicites, voire lourdement explicitées par les dialogues.




En revanche le film contient de très belles choses sur le plan formel, des choses moins directement écrites, moins dialoguées (à l'image de la tirade sur le travail ou la vie) ou scénarisées (tel le cartoon débile qui rend le héros bêtement hilare avant de l'agacer tout à coup). Par exemple, Teshigahara excelle à filmer les corps, fait des gros plans sur les gorges des personnages, brisant l'humanité des figures pour les rendre animales et placer sous notre regard de voyeurs, et sous le sien d'expérimentateur, l'humain observé à la loupe tel un insecte fascinant. On trouve aussi de magnifiques plans sur le sable qui s'affaisse et qui coule sur les parois du trou comme dans un sablier géant, créant un vrai sentiment du temps écoulé (la durée du film y contribue aussi mais n'y suffirait pas). Ces images du sable fondant sur lui-même par ridules, presque abstraites et un peu érotiques en elles-mêmes, rajoutent au côté fablesque du film, à sa part fantastique déroutante aussi, qui trouve son apogée dans cette séquence terrible de la "demande de viol" où les figures des villageois masqués, monstrueux, juxtaposés par un montage brutal, éclatent dans le plan et font réellement peur.




Le film doit aussi beaucoup à son acteur principal, Eiji Okada, le premier rôle masculin de Hiroshima mon amour. On retrouve chez Teshigahara des plans quasi identiques à ceux de l'introduction sublime du premier film de Resnais (tourné 5 ans plus tôt) quand Okada fait l'amour avec la femme des sables et qu'on voit son dos filmé en gros plan, parcouru par les mains de sa maîtresse et recouvert tantôt de sueur tantôt de sable, plans qui comptent parmi les plus beaux moments du film, comme toutes les scènes où le cinéaste se décide à ne plus trop verbaliser, théoriser et réfléchir, pour mieux montrer, matérialiser, faire surgir.


La Femme des sables de Hiroshi Teshigahara avec Eiji Okada et Kyoko Kishida (1964)