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23 mai 2015

Notes sur le Festival de Cannes 2015



Un peu moins de 6 jours à Cannes, 16 films vus toutes sections confondues : c'est déjà beaucoup, mais trop peu pour tirer des conclusions précises sur d'éventuelles grandes orientations (thématiques ou formelles) de cette édition. Beaucoup se sont inquiétés de la volonté plus ou moins affichée par Thierry Frémaux de faire la part belle à des films traitant de manière frontale de problématiques sociales d'aujourd'hui, dans un style naturaliste peu aventureux. Ces films, parfois réussis, étaient bien là en sélection officielle (La Tête haute, La Loi du marché), mais le festival avait bien d'autres choses à offrir. Un peu en compétition, beaucoup dans les sélections parallèles, en particulier la Quinzaine des réalisateurs dont le délégué général Edouard Waintrop a su profiter des hésitations et des choix discutables de Frémaux (cette année encore plus que les autres, des films désastreux ne semblent être en compétition que pour garantir des montées des marches glamour) pour faire de sa section la plus stimulante et la plus audacieuse de ce début de Festival.



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Une ouverture idéale d'abord, avec L'Ombre des femmes de Philippe Garrel. Prolongement assez évident de son précédent film La Jalousie, et réussite aussi limpide que Les Amants réguliers. Sur une trame aussi simple qu'à son habitude (Pierre et Manon forment un couple de cinéastes solide mais fatigué ; Pierre rencontre Elisabeth qui devient sa maîtresse, et par laquelle il apprend que Manon a elle aussi un amant), Garrel touche à l'essence du sentiment amoureux, dans un mélange constant et bouleversant de douceur et de douleur qui irradie chaque scène. La mise en scène, d'apparence simple et très sèche, associée à la splendeur du noir et blanc de Renato Berta, est admirable. Et Garrel tire le meilleur de son casting étonnant : les revenants Stanislas Merhar (parfait en homme trompant et trompé, taiseux et cruel) et Clotilde Courau (dont émane un bouleversant mélange de force et de souffrance), et la découverte Lena Paugam, beauté discrète mais intérieurement bouillonnante. La relation entre Pierre et Manon est hantée par le mensonge, intelligemment et discrètement symbolisé par ce vieux résistant à qui le couple consacre un film, et qui s'avèrera ne pas être celui qu'il prétend. Un film d'une grande cruauté et d'une immense beauté.


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Autre réussite indiscutable, dès le deuxième jour de la Quinzaine : Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin, prequel explicite de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), lors duquel Mathieu Amalric reprend brièvement le rôle d'un Paul Dedalus quarantenaire se replongeant dans les souvenirs de son enfance, son adolescence et sa vie de tout jeune homme. Les deux premiers souvenirs sont très courts : le premier voit Paul enfant subir les crises de folie de sa mère, et quitter la maison familiale ; le second est un étonnant récit d'espionnage où Paul, en voyage scolaire en URSS, est missionné pour "offrir" son identité à un jeune juif cherchant à quitter le pays pour Israël ; puis vient le troisième, qui occupe à lui  seul près de deux heures de film, chronique de la rencontre et de la passion entre Paul et Esther (dont le rôle était tenu par Emmanuelle Devos dans Comment je me suis disputé...). La singularité et la virtuosité de l'écriture de Desplechin trouvent dans la bouche de ces jeunes gens une vigueur nouvelle, en particulier dans celle du jeune Quentin Dolmaire, jeune comédien sorti de nulle part, authentique révélation, boule de nerfs et de flegme mêlés, capable des fulgurances expressives et verbales les plus étonnantes (Amalric bien sûr, mais aussi Léaud ne sont pas loin). Comme Garrel mais d'une façon évidemment très différente, Desplechin s'approche au plus près de la sève des relations hommes/femmes, de ce qu'elles peuvent générer d'exaltation, de folie et de souffrance. Sa narration et sa mise en scène sont d'une grande liberté et d'une folle inventivité, et ce film son plus beau depuis longtemps.


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Je n'ai pu voir que le premier volume des Mille et une nuits de Miguel Gomes, projeté le 3ème jour. Une expérience folle, stimulante, parfois agaçante, constamment surprenante. L'ambition qui émane de ce film de 6 heures (découpé en 3 volumes de 2 heures) est grandiose et inédite : s'attaquer à la situation désastreuse du Portugal d'aujourd'hui par (presque) tous les moyens qu'offre le cinéma. La fiction dramatique, le documentaire, le conte, l'autofiction, l'interview, bien d'autres choses encore, et parfois plusieurs de ces choses mélangées (et encore, je n'ai pas vu les deux volumes suivants). Autrement dit, escalader l'Everest par toutes ses faces, simultanément. Bien sûr, on ne peut pas se lancer dans une telle entreprise seul, et Gomes aime beaucoup rappeler que cette œuvre est le fruit d'un travail collectif (des journalistes furent chargés de collecter pendant plusieurs mois toutes sortes d'informations et de faits divers à travers le pays, que Gomes et sa scénariste ont ensuite sélectionnés et plus ou moins remodelés pour les intégrer au film). On peut légitimement parfois s'agacer ou décrocher de ce joyeux foutoir et de l'impudence de son auteur, mais il en émane une telle énergie, une telle acuité et une telle drôlerie qu'il finit par tout emporter. Miguel Gomes confirme qu'il est bien un des jeunes cinéastes contemporains les plus aventureux en faisant littéralement exploser tous les schémas, et en livrant une vision à la fois impertinente, sombre mais non dénuée d'espoir de la situation de son pays, de l'Europe, du monde. On redécouvrira ce premier volet et les deux suivants avec bonheur en salles cet été.


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Waintrop a visiblement programmé à dessein ces trois immenses films sur les cinq premiers jours du festival, pour frapper un grand coup. Quelques petites perles ont par ailleurs émaillé sa sélection, notamment le premier film de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Situé dans une réserve indienne du Dakota du sud rongée par la pauvreté et l'alcoolisme, le film suit deux personnages principaux, un garçon de 19 ans et sa petite sœur de 11 ans, livrés à eux-mêmes par une mère volage et seule, et par un père qui leur a offert 27 demi-frères et sœurs de 9 mères différentes (!), et qui vient de mourir dans l'incendie de sa maison. Le film cumule plusieurs handicaps de prime abord, en premier lieu la lourdeur de son sujet et l'influence stylistique très visible de Terrence Malick. Mais débarrassé des lourdes prétentions métaphysiques (et des voix off impossibles) des derniers films du vieux maître, et délesté de tout pathos, le film émeut et offre beaucoup de scènes très réussies et de personnages aussi beaux que leurs jeunes comédiens. Un petit film fragile mais très séduisant.


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Plus inégal, El Abrazo de la Serpiente du colombien Ciro Guerra plonge quant à lui au cœur de la forêt amazonienne, faisant des aller-retours entre deux époques sur les traces de deux explorateurs occidentaux à la recherche d'une plante rare et miraculeuse. Ils se confrontent à l'hostilité de la nature, aux indigènes locaux, se frottent aux pratiques chamaniques, mais surtout à la destruction de tout ce fragile équilibre par l'exploitation grandissante de la forêt. Le film est loin d'être exempt de défauts (quelques lourdeurs et scènes complètement ratées), mais aussi de sacrées audaces, telle cette explosion psychédélique absolument inattendue et très belle à la fin du film.

Seule vraie déception parmi ce que j'ai pu voir à la Quinzaine, Green Room de Jeremy Saulnier, qui après Blue Ruin livre un survival indéniablement efficace (la salle était très réactive) mais aussi assez bête par sa violence grotesque et son humour bas du front.


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La sélection de la Semaine de la critique était bien sûr moins excitante sur le papier. Ayant raté le paraît-il séduisant premier film de Louis Garrel (Les Deux amis), je n'ai pu y voir que Ni le ciel, ni la terre, le premier long métrage de Clément Cogitore, jeune cinéaste très remarqué pour ses courts, et qui confirme ici un talent extrêmement prometteur. Ni le ciel, ni la terre raconte l'histoire d'une troupe de soldats français (commandée par un Jérémie Renier convaincant) postée à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, près d'un petit village et d'une position taliban. Un jour, alors que leur retrait est imminent, certains d'entre eux se mettent à disparaître mystérieusement. Le film trouve un intéressant équilibre entre une puissance d'incarnation très physique (ce n'est pas un film de guerre, mais il en émane beaucoup de violence à peine contenue et une très belle façon de filmer les corps et leur tension) et une dimension métaphysique pleine de mystère et de questions non résolues. Dans les deux cas, le film fait preuve de beaucoup d'humanité et d'intelligence.


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Venons-en maintenant à la sélection officielle, et d'abord à son "antichambre", Un certain regard, où se sont vus rétrogradés deux immenses cinéastes asiatiques. Pour l'un d'entre eux c'est une surprise d'autant plus grande qu'il a obtenu la Palme d'or il y a quelques années (c'est un phénomène rare, dont de mémoire le seul équivalent est la présence du Restless de Gus van Sant dans cette section, quelques années après la Palme d'Elephant). Avec Cemetary of Splendour, Apichatpong Weerasethakul ne rate pas son retour. Dans un petit hôpital construit sur les ruines d'un cimetière, des soldats sont plongés dans un sommeil profond. Autour d'eux, deux femmes d'âge différents, dont une jeune femme capable de communiquer avec l'âme des morts et des soldats endormis. Un jour, l'un d'eux se réveille. Constamment pris entre la réalité et les songes, la vie et la mort, le film provoque une sidération permanente, purement cinématographique, un immense bien-être cotonneux parfois percé de violentes fulgurances, dont je ne veux évidemment dévoiler aucune ici pour en préserver la surprise (je vous avertis juste d'une scène prodigieuse de générosité, de trouble charnel et de monstruosité mêlés à la fin du film). Pour reprendre approximativement une formule entendue à Cannes, c'est le "film-cure" du festival, celui qui par sa beauté guérit de tout ce qu'on voit de laid, là-bas et ailleurs.


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Il est frappant de constater que Kiyoshi Kurosawa s'intéresse lui aussi, dans Vers l'autre rive, à la relation entre le monde des morts et celui des vivants (ce n'est pas la première fois en ce qui le concerne non plus), pour un résultat évidemment très différent mais néanmoins passionnant. Un homme mort noyé trois ans auparavant réapparaît dans la vie de sa femme. Cette dernière en est évidemment bouleversée, mais n'en semble pas étonnée outre-mesure (il faut la voir et entendre dire, quand elle voit son mari apparaître dans un coin de son salon : "Oh, tu es là", avec une désarmante simplicité qui suscite bien plus d'émotion que si elle avait éclaté en sanglots). Ensemble, ils entreprennent un voyage à travers le Japon, dans une région où le mari semble avoir un temps vécu pendant son absence. Un film apaisé, à la mise en scène discrètement majestueuse, et d'une grande intensité émotionnelle.


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Il est probable que la relégation de ces deux maîtres à Un certain regard s'explique par l'extraordinaire densité des prétendants asiatiques cette année. Trois sont en compétition. Si j'ai raté le Kore-Eda et le Hou Hsiao-Hsien (tièdement accueillis semble-t-il), j'ai pu voir le nouveau film de Jia Zhangke, deux ans après le fantastique A Touch of Sin. Si ce dernier embrassait l'histoire contemporaine de la Chine par le prisme de la violence, Mountains May Depart est un pur mélodrame, très ample lui aussi, puisqu'il se situe sur trois époques (1999, 2014, 2025), deux continents, et s'attache à deux générations de personnages. Si le film souffre d'une troisième partie moins convaincante, et de quelques lourdeurs symboliques assez étonnantes (tel ce choix d'appeler un des personnages "Dollar"), il n'en demeure pas moins admirable par l'incroyable inventivité de sa mise en scène, par l'égale finesse avec laquelle il traite le sentiment amoureux et la critique économique et sociale, et par l'émotion qui naît de sa peinture d'un personnage féminin passionnant, interprété par Zhao Tao, et son fascinant visage constamment rieur et néanmoins empreint de douleur. Le travail de Jia Zhangke sur le son est aussi particulièrement marquant. On se souviendra longtemps de ces basses vibrantes qui ont fait trembler le Grand Théâtre Lumière, et surtout de ces deux scènes musicales, la première et la dernière du film, qui ont fait du Go West des Pet Shop Boys l'étonnante chanson du festival.


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Mon deuxième favori (personnel) de la compétition est Mia Madre de Nanni Moretti, où mélodrame et comédie de succèdent, se superposent par moments. Moretti s'y construit un alter ego féminin, Margherita (Margherita Buy), réalisatrice qui tourne un film social (visiblement médiocre) sur une usine en grève. La patron de l'usine est joué par un acteur américain égocentrique et excentrique (John Turturro, toujours à la limite du cabotinage, souvent génial). Parallèlement, la mère de Margherita est en train de mourir. Dans cette épreuve Margherita est épaulée par sa fille adolescente et par son frère (incarné par un Moretti parfait de sobriété), qui décide lui-même de quitter son travail pour s'occuper de sa mère. Mia Madre est un film inquiet et passionnant sur la confusion de notre époque, à de multiples niveaux (social, culturel, éducatif, artistique...), et aussi l'émouvant portrait d'une femme entre deux âges et de ses difficiles rapports aux autres (collaborateurs, amoureux, famille). La mise en scène de Moretti est d'une sobre élégance mais réserve aussi des surprises étonnantes, en particulier quand il se frotte au rêve. Il y a peut-être finalement là une tendance forte dans les films les plus intéressants du festival : presque tous contiennent une forte dimension onirique et une volonté forte de représenter les rêves, les songes ou l'au-delà.




C'est malheureusement aussi le cas dans certains films ratés. Mais le plus malheureux, c'est que l'un d'eux soit l’œuvre d'un réalisateur aussi adoré que Gus Van Sant. La Forêt des songes a été (presque) unanimement rejeté par les festivaliers, et il est difficile de les contredire. Un mélo empesé et désincarné, souffrant d'un scénario souvent grotesque (un homme décide d'aller se suicider dans une forêt au pied du Mont Fuji, où il rencontre un autre homme, japonais, qui y a lui renoncé un peu tard. Au gré de réguliers flash-backs, on apprend ce qui a conduit notre héros à en arriver là) que Van Sant ne transcende qu'à de rares occasions dans la première moitié du film (la deuxième heure est un calvaire total). Ajoutons à ça une musique mainstream omniprésente et la prestation rapidement insupportable de Matthew McConaughey, qui va devoir faire attention à ne pas rapidement perdre tout le beau crédit dont il jouit depuis son come-back. N'en jetons plus, nous avons tellement admiré le travail de Gus Van Sant, nous continuons à croire en lui en plaidant l'accident de parcours.


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Voilà pour les "grands maîtres" de la compétition. Il y avait aussi un premier film, Le Fils de Saul du hongrois Laszlo Nemes, et pour beaucoup ce fut un choc. Le film se situe intégralement à Auschwitz, et ne quitte jamais le visage de son personnage principal, Saul Aüslander ("l'étranger"), détenu juif faisant partie d'un sonderkommando, sélectionné par les nazis pour mener ses semblables à la chambre à gaz et "nettoyer" celle-ci de leurs cadavres. Un jour, Saul voit un enfant ayant survécu au gazage, qu'un médecin ausculte avant de l'achever en l'étouffant. Saul le reconnaît comme son fils, et se met dès lors en tête de récupérer son cadavre et de trouver un rabbin pour lui offrir un enterrement en-dehors du camp. La mise en scène, dans un format 1.33 surprenant, est faite de plan-séquences très longs, de gros plans permanents sur le visage de Saul, tout le reste étant flou ou relégué dans le hors-champ (énorme travail sur le son, infernal). Tout ça est impressionnant de maîtrise, beaucoup trop. Le film est absolument irrespirable, et il en émane rapidement un sentiment de complaisance et un manque de générosité étouffant, même quand les grilles du camp sont finalement franchies, en bout de film. Laszlo Nemes témoigne d'un talent formel indéniable, mais on espère que dans le futur il en fera autre chose qu'un "film-choc" comme le festival en raffole (il y a fort à parier qu'il sera en bonne place au palmarès).


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Autre film très sérieux dans un tout autre registre formel : La Loi du marché de Stéphane Brizé, dans lequel Vincent Lindon incarne Thierry, chômeur depuis 15 mois, enchaînant les entretiens à Pôle emploi, les formations infructueuses, les rendez-vous blessants à la banque. Il finit par accepter un poste d'agent de sécurité dans une grande surface. Lindon est le seul comédien professionnel du film, écrit et tourné à toute vitesse. Il y est formidable d'intensité, et le principe du film le confrontant exclusivement à des comédiens amateurs, pour la plupart dans leurs propres rôles, fonctionne à merveille. Le film n'est évidemment pas exempt de tout reproche : la mise en scène de Brizé, en apparence très minimaliste, peut paraître fonctionnelle et systématique, voire assez laide. Il s'attache surtout à saisir les choses sur le vif, caméra à l'épaule, en plan-séquences (même si la plupart sont discrètement remontées). La surenchère de situations négatives (on dirait qu'il a synthétisé en 1h25 toutes les choses terribles auxquelles peut être confronté un homme en difficulté) est facilement assimilable à du misérabilisme. L'ensemble est néanmoins d'une puissance et d'une acuité assez incroyables sur ce qu'est la violence du monde du travail d'aujourd'hui. Et si ce cinéma manque indéniablement d'ampleur et d'inventivité, Brizé fait partie de ses meilleurs représentants en France. Et il est assez satisfaisant de constater (le film est sorti cette semaine) qu'un large public y accède, donnant tort à tous les commerçants du cinéma décrétant que le public n'aspire qu'à se divertir en s'évadant de son quotidien.


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Plus discutable encore est mon ressenti à propos de Marguerite et Julien, le nouveau film de Valérie Donzelli, dont le hit La Guerre est déclarée avait suscité chez moi la même aversion que chez les créateurs de ce blog (et auprès de qui ce paragraphe risque me coûter très cher pour longtemps). A de rares exceptions près, Marguerite et Julien a été largement rejeté à Cannes. A mon grand étonnement, le film m'a emporté. A partir d'un scénario de Jean Gruault écrit pour François Truffaut dans les années 70, il conte l'histoire d'un frère et d'une sœur (Jérémie Elkaïm et Anaïs Demoustier), dans une époque lointaine, éperdument amoureux l'un de l'autre depuis l'enfance, longuement séparés, se retrouvant jeunes adultes, bien décidés à vivre  leur amour en dépit de tous les obstacles. Bien sûr, le film est loin d'être parfait. Donzelli fait feu de tout bois, ose l'emphase romanesque et les tentatives formelles les plus débridées, et parfois ça ne fonctionne pas et vire au ridicule. Mais le film a pour lui un souffle indéniable, une foi réjouissante dans le pouvoir d'évocation du cinéma et la croyance du spectateur (effets spéciaux désuets, anachronisme permanent - dans les costumes mélangeant plusieurs époques, ou quand un hélicoptère fait soudain irruption dans le champ), et une interprétation convaincante. Ce n'est pas très étonnant concernant Anaïs Demoustier, plus belle et intense que jamais, ça l'est plus pour Jérémie Elkaïm, étonnant de sobriété. Ils donnent chair de belle manière à ce couple étrange et inadapté, dans un film à la charge érotique puissante et perturbante.


Hitchcock/Truffaut


Ps : finissons sur une note plus consensuelle. A Cannes Classics, on a pu voir le documentaire de Kent Jones intitulé Hitchcock/Truffaut, qui sera bientôt diffusé sur Arte. Il s'attache à décrire la relation entre les deux cinéastes, et la genèse d'un des plus grands livres de cinéma qui en a résulté, en s'appuyant sur une forte documentation et sur les témoignages souvent très intéressants de cinéastes invités (Scorsese, Fincher, Bogdanovich, Assayas, Desplechin, Kurosawa...). Mais le film dévie assez vite de son programme initial pour entrer (et faire entrer les cinéastes sus-cités) de façon profonde et passionnée dans l’œuvre d'Hitchcock, dans leur rapport intime à celle-ci, et plus particulièrement à deux films, Psycho et Vertigo. Un documentaire passionnant, et très salutaire au milieu du tunnel de films contemporains vus à Cannes.


7 décembre 2012

Amour

Que c'est réjouissant de voir mourir les gens. En tout cas dans le petit monde de Michael Haneke... Filmer froidement la mort et toutes ses petites contrariétés, voilà le programme du cinéaste autrichien, le menu entrée-plat-dessert de sa dernière démonstration en date, annoncé d'entrée de jeu. La première scène nous montre des pompiers qui fracassent la porte du vieux couple formé par Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva et qui parcourent leur grand appartement bourgeois en se bouchant le nez et en ouvrant les fenêtres afin de bien nous faire comprendre que ça pue la mort. Ils finissent par découvrir le cadavre de Madame, allongé sur le lit, entouré de fleurs. Écran noir. Titre : "Amour". Et à partir de là tout le film consistera en un flashback menant à cette mort. C'est une technique narrative banale qui consiste à ouvrir le récit sur une situation plus ou moins finale et à ensuite dérouler les événements qui nous y conduisent. Ce schéma narratif crée le plus souvent une attente. C'est le cas dans Citizen Kane, modèle du genre, où le retour en arrière est massif et vise à nous raconter toute la vie du personnage principal jusqu'à sa fin, avec une évolution, des changements de ton, des instants graves et d'autres non tendant tous vers la résolution d'une énigme. Sans même parler de la mise en scène, le souffle du récit nous tient fascinés jusqu'à la mort du héros, ou nous la fait presque oublier, à l'image de Boulevard du crépuscule, de sorte que ce que nous connaissions dès le départ revient à la fin telle une surprise. Mais le flashback que nous présente ici Michael Haneke, et qui dure deux heures, commence à peine quelques temps avant la mort d'Emmanuelle Riva, de sorte qu'on ne peut rien espérer d'autre et que le suspense morbide de la première scène (fouiller un appartement pour dénicher un macchabée qui empeste) s'étend à l'ensemble du film : la vieille femme va mourir sous peu, la catastrophe peut se produire dans chaque séquence, à chaque seconde, et on passe ainsi tout le film à guetter la défaillance du personnage, son coup de grisou, sa chute.




C'est du grand suspense et paradoxalement le film suit sa ligne droite et continue, sans surprise et sans la moindre déviation de son programme initial, qui tient en un mot : la mort. Haneke aurait sans doute adoré titrer son film L'amour à mort si Resnais ne l'avait déjà fait, au lieu de ça il a gardé Amour alors que c'est bien "à mort !" qui sied le mieux à son œuvre. On connait le bon mot d'Hitchcock selon qui il faut à tout prix que le public sache que la bombe est placée sous la table pour que le suspense fonctionne. Grâce à la séquence d'introduction on sait que la bombe est placée, on sait qu'elle va exploser, rien ne pourra l'empêcher, et on se dirige vers cet instant sans broncher. On se demande juste quand la bombe - le corps d'une vieille dame chez Haneke - va finir par lâcher... On guette la mort pendant deux heures et toutes les scènes sont vouées à ça, qu'il s'agisse de nous faire attendre en vain que Riva trépasse hors-champ pendant que son mari se déchausse dans le couloir, ou de redouter qu'elle meure plein champ, allongée dans son lit un livre à la main, pendant que son mari, cette fois-ci hors-champ, s'occupe un peu de lui-même. On sait combien le macabre peut fasciner certaines gens, comme nous l'a encore prouvé Stéphane Brizé cette année avec son film le plus glauque, Quelques heures de printemps, mais pour l'ériger en système, faire du spectateur son otage et tourner la maladie en pur spectacle éprouvant à crever, il fallait bien le médiocre Haneke, qui tient décidément à s'établir fermement comme l'un des pires cinéastes en activité. Il nous réduit à compter les scènes, qui s'enchaînent sur un rythme de métronome, fine analogie puisque le personnage d'Emmanuelle Riva est un ancien professeur de piano, Haneke adressant là un clin d’œil à sa Pianiste, et double, puisqu'il attribue le rôle de la fille du couple déclinant à une Isabelle Huppert qu'on aimerait ne plus voir que chez Hong Sang-soo. On décompte les secondes, les minutes de survie, comme Trintignant compte jusqu'à 15 à chaque fois qu'il plie la jambe paralysée de sa femme dans une séquence d'une profonde utilité. Voilà le suspense hanekien et tout l'intérêt de son film, à moins de considérer comme profondément intéressant le projet de filmer pendant des lustres la déchéance physique d'une personne du troisième âge avec une éminente conscience documentaire et un souci d'exhaustivité allant jusqu'à cette scène sublime où l'épouse demande à son mari de venir la relever quand elle a fini de chier.




C'est une autre forme de suspense : on entend tirer la chasse d'eau, Madame appelle Monsieur, est-ce qu'on va bien avoir droit à la scène des chiottes ? Eh oui. Autre séquence à suspense quand Trintignant voit sa femme sans réaction au beau milieu du repas. Il ouvre le robinet de la cuisine pour humidifier un torchon et le passer sur le visage inerte de sa femme et laisse le robinet couler le temps d'aller s'habiller afin de chercher du secours quand soudain il entend depuis la chambre que le robinet se ferme. Il retourne aussi vite que possible (c'est-à-dire en marchant au pas) à la cuisine, suivi en travelling par une caméra tendue et soumise à la lente démarche du boiteux Trintignant, et découvre avec un petit temps d'avance sur nous (Haneke retient son contrechamp pour nous tenir suspendus à sa baguette) que sa femme est revenue à elle mais qu'elle a tout oublié de ce qui s'est passé durant sa petite absence. Haneke, on le voit bien, a fermement décidé de faire un savant usage du son pour créer le suspense ou la surprise. Et comme il l'a décidé et qu'en bon travailleur docte, austère et rigoureux il n'est pas du genre à reculer devant le dur labeur qu'il s'impose, on y aura droit à toutes les sauces. Par exemple dans cette scène où Trintignant regarde son épouse assise au piano, promenant ses doigts sur les touches pour jouer avec brio un morceau virtuose de musique classique, jusqu'à ce que le vieil homme se retourne sur son fauteuil et éteigne la chaîne stéréo derrière lui : sa femme ne jouait pas, elle ne jouera plus. Vous aviez cru à une lueur d'espoir ? Vous espériez un instant de félicité ? Vous osiez vous relâcher devant cette infime seconde de film exempte de noirceur, de maladie, de souffrance et de mort ? Regardez-moi bien dans l’œil vous répond Haneke ! Enfin, regardez-le dans celui de son acteur, Trintignant, qui regarde la caméra à ce moment-là, nous rappelant à quel point le cinéaste n'a pas bronché depuis Funny Games, où le regard-caméra lui servait déjà à nous terrasser et à nous prendre de force à témoins. Avec l'usage du son pour suggérer ce qu'il finit de toute façon par montrer (l'exemple des cabinets), ou celui des travellings conduisant lentement vers le pire, annonçant l'horreur au tournant (dans toutes ces scènes où Trintignant entend un bruit sourd - le son, toujours le son ! -, traverse la maison en se traînant et découvre sa femme qui s'est ramassée par terre), on retrouve aussi la mise en scène déjà imbuvable du Ruban blanc, avec lequel Haneke tisse laborieusement quelques liens, comme tout bon auteur consciencieux qui se respecte. Il réutilise par exemple le motif de l'animal innocent face aux hommes névrosés, en l'occurrence l'oiseau, celui qu'adorait le petit garçon innocent du film précédent et qui se faisait zigouiller, si mes souvenirs sont bons, se transformant ici en un pigeon qui envahit l'appartement dans une première scène totalement inutile mais placée là par calcul, pour en justifier une seconde à la fin du film, où le cinéaste donne dans le symbolisme le plus lourd qui soit quand Trintignant, par cruelle bonté ("tu es un monstre mais gentil" lui dit sa femme, annonçant d'emblée qu'il va la trucider par Amour, évidemment) capture le pauvre volatile en le recouvrant d'un drap, pour certainement le remettre en liberté, de la même façon qu'il vient d'étouffer sa frêle épouse sous un coussin pour la délivrer en lui donnant la mort… Cette mise en parallèle (un ange s'éteint, un oiseau s'envole) vaut bien le montage alterné final du récent Polisse de Maïwenn (où un enfant s'élève tandis qu'une flic s'écrase), et achève de donner le ton. Haneke, esprit aussi plat que celui de sa camarade de jeu française de 34 ans sa cadette, ne connaît que la crasse comparaison et n'a toujours pas appris l'art de la métaphore.




On ne cesse de se demander d'un bout à l'autre du film et devant de longues séquences comme celles déjà évoquées à quoi tout cela peut bien servir et quel plaisir il peut y avoir à le filmer puis à le regarder. Car rien ne vit dans ces cadres fixes et étroits, rien ne se dégage de cette démonstration sur-maîtrisée, rien ne produit quoi que ce soit sinon du malaise et du mépris. Le mot "volonté" est primordial chez Haneke, dont les maigres idées se font ressentir de tout leur poids quand il décide avec autorité et de manière ostentatoire de garder le cadre fixe sur tel ou tel personnage dans l'idée de créer un bien factice mystère hors-champ, ou de nous promener lentement dans les couloirs du huis-clos sans nous dévoiler tout de suite ce qui se trame au bout de la marche, afin de ménager ses petits effets. Car il s'agit bien d'un cinéaste d'idées, mauvaises, mais d'idées, étranger aux notions de désir ou de plaisir, inapte à la gaieté, au bonheur, à la joie ou à l'empathie (ceux qui parlent d'une "chaleur inédite chez Haneke" pour louanger ce film doivent avoir la même température interne que l'autrichien). Or la froideur du propos dénote peut-être une volonté de réalisme, dans la mesure où on imagine très bien Haneke pensant que ceci (l'agonie d'une vieillarde en instance de trépas devant un mari vieux lui-même et atterré) n'a jamais été vraiment filmé et qu'il était temps de montrer les choses telles qu'elles sont. Et comme il s'agit de dire la vérité de cette situation, Haneke décline en bon élève, ou plutôt en bon professeur, en discoureur documenté, tout ce qui en fait le sel : l'attaque avec moment d'absence et amnésie, l'hémiplégie, le découpage de la viande par le mari à chaque repas, le torchage de cul au cabinet, l'apprentissage du fauteuil roulant, la chute du fauteuil roulant, la chute du lit, les discussions angoissées, l'insomnie, les cheveux lavés dans le lavabo, les cauchemars, les tentatives de suicide, les non-dits, les exercices de rééducation, les massages anti-esquares, l'exaspération mutuelle, l'incontinence, le délire d'agonie, les soins palliatifs, la douche douloureuse où Emmanuelle Riva apparaît nue (puisque c'est la vérité nue qu'il faut montrer) et crie "maaaaal" en boucle (j'avoue que je m'y suis mis aussi à partir de cette scène-là, par mimétisme), l'infirmière incompétente et ordurière, et ainsi de suite. Je ne vais pas tout énumérer, c'est déjà suffisamment insupportable dans le film.




Haneke nous propose donc une scène pour chaque étape du best-of de la maladie et de la mort et ça dure cent vingt minutes. A vouloir faire dans le naturalisme scrupuleux, Haneke aurait pu tourner une scène où Trintignant serait allé scruter attentivement les faibles soulèvements de poitrine de sa femme endormie, ou placer un doigt sous son nez pour s'assurer qu'elle respire, parce que c'est quelque chose qu'on fait quand on a un mourant près de soi. Le cours n'est pas complètement su Haneke, tu n'auras pas 20/20, désolé pour toi. Mais reconnaissons-lui quelque réussite dans la tentative d'ultra-réalisme à tout prix, quitte à foutre une actrice âgée, Emmanuelle Riva de surcroît, dans un état lamentable. L'effort de vérité est tout de même notable, même si notre piètre cinéaste s'en écarte en creusant dans l'extrême, puisqu'il n'y a aucun moment heureux dans l'existence telle qu'il s'acharne à la dépeindre, la beauté se trouvant peut-être dans les tableaux des grands maîtres, qu'il filme à un moment, pour marquer une ellipse et se donner un air, mais pas dans la vie ! Il s'en écarte encore davantage dans cette séquence où Trintignant fout une énorme gifle à sa femme à moitié morte qui refuse de s'alimenter, ce qu'aucun mari ne ferait jamais, sauf Haneke peut-être, qui sait, lui qui se plait à nous martyriser nous-mêmes pour qu'on avale ses couleuvres jusqu'à la lie alors que nous sommes déjà à moitié décédés intérieurement et qu'on s'apprête à sortir du film aussi vieux et déconfits que les personnages.




Et le mieux c'est qu'Haneke joue au plus malin quand il fait dire à Trintignant, qui ferme une porte à clé et empêche sa fille de voir sa mère : "Rien de tout cela ne mérite d'être montré", comme pour dire que si, justement, et que lui a le courage de le faire. Sauf que montrer pour montrer n'a aucun intérêt. Il est des sujets que la pudeur ou le bon sens avaient maintenus plus ou moins hors des écrans, en tout cas sous cette forme complaisante et volontairement pathétique, et c'était peut-être bien comme ça. Sans même parler des soi-disant trouvailles de mise en scène d'Haneke, qui donneraient envie de ne plus jamais aller au cinéma, ni du suspense macabre auquel le cinéaste se plaît à nous plier, filmer frontalement et deux heures durant la mort lente d'une vieille femme dans ses détails les plus sordides et inconfortables n'est strictement d'aucune utilité. Ceux qui ont déjà connu semblable expérience la connaissent précisément et n'ont nul besoin de la vivre à nouveau sur un écran, et ceux qui ne l'ont pas connue ne l'affronteront pas mieux grâce à ce film, qui du reste prétend filmer la vérité et bien entendu n'y parvient pas, tant il reste là-dedans, dans la mort lente d'une personne aimée, tout un monde impartageable. Et quitte à vouloir coûte que coûte filmer cette chose, alors il faudrait le faire autrement, il faudrait transcender son sujet et le dépasser, ce que Haneke ne fait jamais, préférant nous assommer de lugubre et de froideur et nous épater du haut de sa crâne ingéniosité. Et le pire c'est que ce cinéma-là est encensé, loué, admiré, récompensé comme il ne saurait en rêver. Doit-on rappeler que le film a reçu la Palme d'Or à Cannes cette année des mains d'un Nanni Moretti bien décidé à nous offrir le palmarès le plus nauséabond de l'histoire du festival. Si ce n'était qu'un cas isolé, tout irait bien encore, mais le cinéma cérébral, à thèse, froid, démonstratif, fat, cynique, bête et méchant, implacable et suffoquant, pérore et s'installe tranquillement. On a déjà vu récemment Sleeping Beauty, Canine, Play, La Chasse, Shame ou We need to talk about Kevin, des œuvres de tous horizons partageant une sorte de tronc commun, des films purement et simplement affreux qui sont autant de cousins ou d'enfants d'Haneke et dont les auteurs auront bientôt (on l'espère pour eux vu qu'ils font tout pour ça, et la pluie de Palmes d'Or qui s'abat sur le bienheureux Haneke les confortera dans ce sens) leurs masses de prix pour de nouveaux films morts-nés.


Amour de Michael Haneke avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert et William Shimell (2012) 

6 mai 2012

Le Porteur de serviette

Sorti en 1991 et sélectionné à l'époque en compétition officielle à Cannes, Le Porteur de serviette est un film très méconnu aujourd'hui, pour ne pas dire complètement oublié. Je l'ai découvert par hasard en cherchant ça et là de bons films sur la politique, et force est de constater que l'oubli général à l'égard de ce film n'est pas tout à fait fortuit. Réalisé par Daniele Luchetti (récemment auteur de La Nostra Vita), avec dans les premiers rôles Silvio Orlando et Nanni Moretti himself, le film est une sorte de pré-Caïman et malheureusement pour lui de sous-Caïman, l'avant-dernier film de Moretti (avant l'excellent Habemus Papam) sorti en 2006, où le cinéaste jouait un petit rôle aux côtés de sa star, le même Silvio Orlando, pour dresser un brûlot politique contre le pathétique Silvio Berlusconi. Le Porteur de serviette constitue lui aussi une charge sur le thème de la corruption et prend lui aussi la forme d'une comédie satirique en racontant l'histoire de Luciano (Silvio Orlando donc), professeur de lycée et nègre d'un romancier célèbre, convoqué par Cesare Botero (Nanni Moretti), ministre de l'Industrie et plus jeune ministre en fonction d'Italie, qui lui propose d'écrire ses futurs discours pour une élection prochaine.


La charmante Anne Roussel fait tourner la tête de Luciano en enlevant ses chaussures devant lui dans sa chambre d'hôtel. Son personnage se révèle rapidement pris au piège par Botero qui en a fait sa chose et la tient à sa botte, un peu comme Evan Rachel Wood dans Les Marches du pouvoir, même si le scénario de Luchetti est bien meilleur que celui de Clooney.

D'abord fasciné par le monde de privilèges que lui ouvre Botero, entre grosse voiture, belles interprètes et enveloppes discrètes qui lui permettent de boucler ses fins de mois haut-la-main, Luciano est rattrapé par sa compagne intègre et par ses chers étudiants sur le point de passer leur bac, et découvre vite le revers de la médaille du jeu politique, le vrai visage du tricheur et manipulateur qu'est Botero et la frénésie arriviste des hommes de pouvoir. On retient surtout du film cette scène où Luciano est dépité d'apprendre qu'un certain élève qui fut jadis dans sa classe de terminale et qui montrait des qualités extraordinaires est devenu avocat pour le Parti de Botero, mettant ses immenses talents au service des plus pourris et de leurs viles manigances. Il y a aussi cette séquence où Luciano se soustrait une nuit à ses obligations pour aller aider en urgence ses étudiants à réviser leur bac, se rappelant soudain où sont ses priorités. On préfèrera retenir ces courts passages plutôt que la fin du film et son symbolisme à gros pistons, quand Luciano et son ami journaliste, écœurés par la victoire fallacieuse de Botero malgré tous leurs efforts pour le contrer en dénonçant ses tractations financières, détruisent à coups de clubs de golf la belle décapotable que le ministre avait offerte à sa nouvelle plume. Le Porteur de serviette est un film à thèse, un très utile tract à charge contre les dérives du monde politique et l'immoralité de ses représentants en un point donné du monde et de l'histoire, dont la valeur universelle n'est plus à prouver. Or c'est sans doute cette trop importante dimension contestataire et dénonciatrice qui recale le film au rang anecdotique, son scénario trop convenu et sa réalisation faiblarde l'empêchant de quérir un intérêt artistique au-delà de son seul intérêt civique.


Nanni Moretti est impeccable dans son rôle de politicard arriviste prêt à tout. Lors de son intervention télévisée à la fin du film, où il n'a de cesse de mentir et de lancer de grandes phrases creuses et séduisantes, il nous rappelle étrangement quelqu'un...

Le sujet du film reste bel et bien de rigueur. Le problème du manque cruel et abyssal de moralité dans l'exercice politique n'a pas du tout disparu, y compris dans notre doux pays et à l'heure actuelle. Nous verrons ce qu'il adviendra de l'affaire tout récemment sortie par Mediapart du financement de la campagne 2007 de Sarkozy par Kadhafi… et nul doute que d'autres "affaires" ne tarderont pas à se faire jour et viendront sous peu éclabousser notre cher président et les siens quand celui-ci ne sera plus protégé par la fonction, c'est-à-dire dès le 6 mai prochain si Dieu existe. Le problème du déni de moralité ne se résume d'ailleurs pas qu'aux affaires et ne concerne pas que les matières financières, comme on le voit de façon plus que jamais limpide dans le triste entre-deux tours qui s'achève et qui a opposé François Hollande à Nicolas Sarkozy pour l'accession à la tête de l’État. Le premier, Hollande, a parlé aux électeurs de Le Pen et il a bien fait de leur parler, parce qu'il est important et même impératif de s'adresser à eux, ne serait-ce que pour tâcher de les convaincre qu'il y a autre chose à faire que voter pour une responsable politique dont tout le discours consiste à ostraciser et stigmatiser les étrangers pour régner sur la haine érigée en principe. Mais Hollande n'est pas allé les draguer en s'abaissant aux propos hideux de leur candidate, il a tenté de ramener un maximum des 6,5 millions d'électeurs du Front National dans le giron de la république et vers des choix moins radicaux, moins délétères pour la société et pour ses membres. Il a tenté de ramener à une alternative saine ceux parmi ces 6,5 millions de gens qui n'ont pas voté Marine Le Pen par pure conviction et adhésion pleine et entière aux idées racistes et xénophobes déployées sans complexe par cette dernière notamment dans les derniers jours de l'élection (encore qu'il faudrait connaître la dose de votes contestataires, d'électeurs "en colère", parmi ces 6,5 millions de bulletins, vu que 18% de Français étaient prêts à voir Jean-Marie Le Pen gouverner la France au deuxième-tour de 2002, et vu que la colère ne pousse pas forcément tout le monde vers le vote haineux le plus con qui soit, aussi faudrait-il peut-être parler de "bêtise" ou d'ignorance plutôt que de colère, quitte à tomber dans la condescendance). Hollande s'est contenté d'appeler les quelques potentiels électeurs réellement "en colère" de Le Pen à un vote plus sensé et n'a espéré que détourner ces quelques désespérés de la politique (parmi une masse de véritables racistes, ne nous voilons pas la face) d'une candidate au programme économique invraisemblable, aux propositions de société aberrantes (interdiction de l'avortement, rétablissement de la peine de mort, mais on connaît ça par cœur), et aux discours abjects, volontairement racistes (on se rappelle ce meeting où elle affirmait vouloir fermer les frontières pour ne pas permettre à des avions pleins de Mohamed Merah de se poser en France et de nous dévorer tout crus, assimilant gaiement l'immigration au terrorisme et les étrangers à la barbarie avec enthousiasme et désinvolture). Hollande s'est limité donc, sans en faire le cœur de sa campagne d'entre-deux tours, à essayer de ramener les colériques qui se trompent de cible vers des choix pas seulement plus raisonnables mais carrément moins débiles et surtout moins terribles. Encore qu'on aurait aimé le voir lui et ses porte-paroles, ainsi que les médias, attaquer plus directement le racisme pur et les absurdités du vote FN, quitte à débiter ce qui leur semble des évidences mais que certains auraient bien besoin d'entendre encore et encore. Au lieu de ça les médias se sont souvent bornés à normaliser ce vote et à lui donner une belle légitimité en tant que scrutin décomplexé et pivot du deuxième tour. Sarkozy quant à lui s'est livré à une séduction des plus crasses à l'endroit des partisans de l'extrême-droite en agitant plus que jamais les étendards de l'insécurité, de l'immigration, des frontières et des étrangers, pour galvaniser la foule sur le sentiment le plus facile et le plus bestial qui soit, la très pérenne peur/haine de l'autre.


Quand je pense qu'il y a une probabilité non-nulle pour que Sarkozy soit réélu ce soir, je pense à ceux qui votent pour lui et j'éprouve un soudain mais fugace mépris pour le système démocratique qui risque de nous foutre dedans, et alors je me souviens un instant de Bacri dans Cuisines et Dépendances : "La majorité ? Laquelle d'abord ? Celle qui pensait que la Terre était plate ? Celle qui veut rétablir la peine de mort ? Celle qui se met une plume dans le cul parce que c'est la mode ?"

Parce qu'ils sont six millions et demi de Français à voter FN, les électeurs de Le Pen sont quasiment devenus intouchables. Ou quand le nombre impose non pas seulement le respect que réclame de toute façon la démocratie mais une déférence inquiétante. Qu'on veuille à tout prix respecter ces votants et respecter leur vote est une chose, et il est évident qu'il importe d'écouter cette voix, de ne pas faire la sourde oreille, afin de ne pas favoriser le repli sur soi et la fuite vers le vote extrémiste. Il est capital de comprendre et de répondre, de rétorquer, de contre-attaquer arguments à l'appui, mais encore faut-il pouvoir s'ériger contre l'immense danger de ce vote contestataire et dire à ceux qui l'ont choisi à quel point ils se trompent de solution et de vérité. Ne pas pouvoir attaquer de face les idées racistes du Parti de Marine Le Pen (les quelques attaques qu'elle a reçues face à face durant la campagne portaient uniquement sur son programme économique improbable) par un soi-disant égard démocratique envers ceux qui l'ont élevé au résultat de 18% au premier tour des élections devient absolument insupportable, autant qu'il est insupportable de voir la droite de Sarkozy faire la manche auprès des électeurs du FN en sombrant toujours plus dans le populisme. C'est lui, Sarkozy, qui, en allant piocher directement dans les voix de Le Pen dès 2007 pour s'assurer la victoire, et même avant, quand il était ministre de l'intérieur, à l'époque du kärscher et compagnie, a activement entamé la dédiabolisation certes nécessaire du FN, mais bien au-delà : une "normalisation" dangereuse de l'idéologie raciste des Le Pen. Il n'a pas forcément répandu ces idées davantage qu'elles ne l'étaient déjà, puisque ceux qui en 2007 ont voté Sarkozy pour voter Le Pen sans le faire ont simplement voté directement Le Pen en 2012, histoire d'avoir l'original au lieu de la copie, mais, sous l'égide de son conseiller Patrick Buisson entre autres, il a bel et bien banalisé les idées nationalistes et xénophobes de l'extrême-droite et décomplexé peu à peu la parole raciste dans notre pays. Dans l'entre-deux tours les électeurs de Le Pen ont été présentés par les médias comme la clé de l'élection du 6 mai, ceux sur qui il faut compter et qui tiennent les rênes du pays dans leur bulletin, et on leur donne ouvertement la parole à la télévision pour qu'il y expriment leur dégoût "des noirs et des arabes" qui volent la "France aux Français", sans que cette parole ne soit encadrée ou critiquée (les micro-trottoirs pullulent où l'on entend de tels propos sans aucune contradiction immédiate, Bourdin a lu une lettre qui contenait exactement ces mots à l'antenne avant de donner la parole à un élu UMP qui s'est empressé d'enchaîner avec aubaine sur le problème de l'immigration et d'être gêné quand Bourdin lui a rétorqué que ces "noirs et ces arabes" sont français). Aujourd'hui, à l'heure où l'on confère une importance confortable à ces électeurs dont on légitimise les discours les plus inacceptables (cette parole raciste détendue et assumée sera sans doute préjudiciable pour l'avenir du pays), plus que jamais nous constatons à quel point Sarkozy, qui prône les racines chrétiennes de la France des cathédrales, travaille avec un ministre condamné pour injure raciale, fait de grands discours sur les différences de valeur entre les civilisations, reporte tous les problèmes des Français sur l'immigration et le péril islamiste, s'en est pris directement aux roms, pointe désormais du doigt les musulmans et agite en permanence le drapeau de l'insécurité en présentant ce sujet comme la préoccupation principale des Français alors qu'elle ne l'est que pour 3% des personnes interrogées (loin derrière le problème du chômage, bizarrement), nous constatons à quel point il ne voit aucun mal à se présenter comme proche des idées de l'extrême-droite et combien il a participé à cultiver un climat de mépris et de haine, favorisant un quant à soi franco-français fantasmagorique qui voudrait que tous les malheurs des citoyens de France soient la faute aux boucs émissaires de l'immigration, aux étrangers, mais aussi aux chômeurs, assimilés par présupposé aux immigrés, et maintenant aux élites, autres cibles faciles et récurrentes du Front National.


A quand un biopic de Marine Le Pen avec Charlotte de Turckheim dans le rôle titre ?

On se demande pourquoi Sarkozy veut fermer les frontières vu qu'il a autant de mépris et de dédain pour les français de France que pour ceux qui voudraient le devenir. On voit bien que dans l'esprit de Sarkozy les Français n'ont pas besoin d'être éduqués sur un pied d'égalité, n'ont pas besoin d'avoir les mêmes chances, de bénéficier d'un système scolaire général équivalent, il le dit lui-même quand il refuse le tronc d'éducation commun et suggère ouvertement d'envoyer ceux qui sont en difficulté vers la professionnalisation le plus tôt possible, proposant même de créer de nouveaux baccalauréats spécialisés, "un baccalauréat informatique pour ceux qui aiment l'informatique par exemple, et qui n'ont pas besoin de s'embêter à apprendre l'algèbre ou la géométrie" (sic.), c'est vrai que pour travailler dans l'informatique il n'y a absolument pas besoin de savoir compter ou d'avoir la moindre notion en mathématiques, pas plus qu'une caissière n'a besoin de lire La Princesse de Clèves auquel de toute façon elle ne comprendrait rien. Ce mépris absolu du peuple est plus que jamais arrivé à saturation, et se confond d'ailleurs avec un mépris des électeurs qui sera sans doute regrettable pour la campagne du président sortant, du moins espérons-le. Après que Le Pen, qui s'est toujours plainte qu'on insulte sans arrêt son électorat, a ouvertement traité de bobos abrutis les électeurs de Hollande et de Sarkozy, soit 55% des électeurs du premier tour, Sarkozy et les siens nous ressortent la bonne vieille "gauche caviar", et reprennent à leur compte la rengaine le peniste des électeurs de Hollande identifiés à de satanés bobos inconscients des vrais problèmes des vrais français... Sarkozy a visé à tour de rôle les immigrés qui menacent d'envahir notre beau pays, les étrangers résidant en France, y travaillant et y payant leurs impôts, auxquels il refuse le droit de vote sous prétexte que cela favoriserait le communautarisme, comme si interdire à ceux qui font partie de la cité de participer à ses choix n'allait pas le favoriser davantage (mais en fait on a appris que "personnellement" il était plutôt pour ce vote, sauf qu'il se dit contre pour ne pas se mettre à dos les électeurs du FN, ce qui est encore pire qu'être "personnellement" contre…), puis maintenant il s'attaque aux faux travailleurs, aux gros branleurs de la fonction publique, aux travailleurs en situation précaire (les "bénéficiaires" du RSA dont Hollande a rappelé à juste titre qu'il fallait les appeler "prestataires"), aux faux chômeurs, aux vrais chômeurs, et maintenant aux élites, aux journalistes, aux gens des médias en général, aux artistes, aux étudiants, aux professeurs, aux chercheurs, aux universitaires, et à l'occasion de la fête du 1er mai aux syndicalistes aussi, tous montrés du doigt et désignés comme les coupables de tous les maux qui accablent les seuls français qui trouvent grâce aux yeux du président-candidat, cette poignée d'ouvriers et d'agriculteurs (on n'en est même pas sûrs…) dont il se fout éperdument mais qu'il apprécie quand même parce qu'ils souffrent tellement qu'ils n'ont pas le temps de manifester et donc de le faire chier. Sarkozy n'a même pas conscience qu'à force de monter les Français les uns contre les autres et d'augmenter le nombre de citoyens mis au banc des accusés, il rassemble les Français non pas comme il le voudrait, mais contre lui. Reste à espérer qu'une majorité de Français n'aime pas se faire insulter et être considérée comme de la sous-merde par le chef de l’État.


Je ne sais pas vous mais moi là tout de suite, et plus que jamais, le titre du dernier film de Jean-Luc Godard me paraît constituer un programme idéal pour les cinq années à venir.

Godard disait : "Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d'autre chose ? Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout", aussi, ça ne vous aura pas échappé, ai-je profité de cette critique d'un film politique italien oublié de 1991, quand bien même ce dernier dénonçait une immoralité de type arriviste et financière, pour vider mon sac quant à l'immoralité, entière et assumée, politique et intellectuelle, du président-candidat Sarkozy et de sa politique violente, méprisante, insultante, basse et vile, prompte au pire divisionnisme. Il est grand temps de couper définitivement avec ce personnage qui a tant avili l'exercice de l’État depuis cinq ans, qui a rabaissé toujours davantage le niveau de la parole politique, comme encore lors du débat d'entre-deux tours, où il n'a cessé de ramener le dialogue à de tristes coups-bas et autres attaques personnelles et s'est complu à qualifier son interlocuteur de menteur et de calomniateur alors que les études ont prouvé, s'il était besoin, qu'il a lui-même fondé son discours sur un grand nombre de mensonges purs et simples pour s'arranger avec la réalité au mépris de la vérité et à la barbe des Français. Pour éluder les débats et haranguer les foules avec du vide, Sarkozy n'a pas hésité ces derniers jours, à propos du problème de l'euthanasie, à hurler des phrases dignes de la grotesque Christine Boutin, des paroles aussi débiles que "Nous on est pour la vie !", ou comment dresser un procès d'intention à son adversaire en présupposant dans une rhétorique absurde que ce dernier serait pour la mort… C'est le degré zéro du langage et de la réflexion politique atteint par celui que des millions de Français voudraient réélire après cinq ans de souffrances réelles et intellectuelles. Si Sarkozy est réélu aujourd'hui, si les français qu'il a tant et tant méprisés et insultés, qu'il a plongés dans un abîme de vulgarité, qu'il a montés les uns contre les autres et traînés dans la boue, au sens propre comme au figuré, si les français élisent ce 6 mai pour réparer les saloperies instaurées durant les cinq dernières années et plus celui-là même qui les a imaginées et instaurées, je pense entrer en catatonie pour une durée indéterminée. A la seule idée de peut-être me réveiller demain matin dans une France encore et toujours gouvernée par Sarkozy, et de me réveiller dans cette triste France pour les cinq ans prochains, je défaille. Ou plutôt non, au lieu d'une catatonie je pense que je serai mu par une rage terrible et que je serai dans la rue le soir même. Hollande a énormément parlé d'une (re)moralisation de l'exercice politique (il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant à ce que François Bayrou, qui a également largement prôné ce retour aux valeurs et à la morale - il faut lui reconnaître cette qualité - ait décidé de voter Hollande), or Hollande a d'ores et déjà participé à rétablir la balance dans ce sens vis à vis des excès de Sarkozy, aussi le voir, tout pis-aller qu'il est, devenir le nouveau Président de la République ce soir (même sans se leurrer sur les difficultés qu'il rencontrera et sur celles qui nous attendent tous) sera déjà une sorte de victoire.


Le Porteur de serviette de Daniele Luchetti avec Silvio Orlando, Nanni Moretti, Giulio Brogi, Anne Roussel et Angela Finocchiaro (1991)

13 octobre 2011

Habemus Papam

Je n'attendais rien de précis de ce film, n'étant pas grand connaisseur de l’œuvre de Nanni Moretti et n'étant pas spécialement fan du seul film de cet auteur que j'avais vu jusqu'à présent (Le Caïman). Ceci dit j'étais très curieux de voir cet Habemus Papam après avoir découvert l'extrait génial diffusé à Cannes où Piccoli pousse une série de râles quand un cardinal annonce son élection pontificale. Michel Piccoli y est pour beaucoup dans la qualité du film, qui prend d'ailleurs quasiment l'acteur pour sujet en soulignant constamment l'analogie entre le comédien de théâtre et l'orateur politique et religieux. Et plus encore dans cette scène chez la psychanalyste où Moretti ne filme plus le Pape Melville mais bien Piccoli lui-même qui évoque sa passion pour la comédie et sa fatigue. Il y a quelques séquences comme ça - les meilleures en réalité - où le film est littéralement centré sur Piccoli, qui le porte en retour à bout de bras.



Pas que sans lui le film ne puisse avoir aucun intérêt, la scène d'introduction dont l'acteur est absent et qui représente le cérémonial du conclave est par exemple très maîtrisée et particulièrement captivante. Mais l'acteur et son personnage sauvent tout de même l'ensemble de l’œuvre, qui s'affaiblit petit à petit. Les séquences burlesques dans la cantine des cardinaux ou dans leur préau ne sont jamais totalement passionnantes. On sent que Moretti, comme Almodovar, a tendance à parfois forcer son humour qui du coup ne prend pas. On dirait que ces deux cinéastes (entre autres) veulent nous dire : "Je ne me prends pas au sérieux !", et on aimerait leur répondre : "Tu devrais... car ton film y gagnerait et en outre tu n'es pas toujours spécialement marrant !" Quant à la visée symbolique des divers éléments du scénario... Le parallèle appuyé par le montage entre la crise existentielle du religieux et celle du psychanalyste, l'incapacité à mener à leur terme les choses entreprises, qu'il s'agisse du pontificat ou d'un championnat de volley-ball... Ces idées-là ne me paraissent pas suffisamment porteuses ou génératrices d'idées de mise en scène fortes pour me passionner franchement.



Mais quand Moretti oublie le symbolisme un peu lourdingue de son scénario pour filmer les choses directement, et notamment à la fin de ce film qui semble n'avoir jamais véritablement commencé (et pour cause, l'élément de départ étant immédiatement court-circuité puisque l'accession de Melville au balcon pour faire son discours et se faire reconnaître est différée), advient une séquence poignante - grâce aussi et encore à Piccoli -, où le personnage dit son impuissance, avoue ses doutes, confie ses faiblesses, refuse finalement sa mission tout en craignant le jugement de Dieu et des siens, pour lesquels il prie et qu'il enjoint à prier pour lui en retour. Il abandonne tout simplement, constatant dans un ultime retrait bouleversant, surprenant et quelque part choquant : "Je ne peux pas être ce que je suis". Le personnage affirme ne pas pouvoir assumer les espoirs du peuple et paradoxalement il correspond à chacun de ses membres (ainsi qu'à ses confrères qui au début du film priaient d'une seule voix pour ne pas être élus...), il cristallise la grande angoisse de notre époque en assumant son épuisement, sa faillite à gouverner, son impuissance à symboliser l'espoir et son souhait d'abandonner dans ce qui me semble être l'une des plus belles et l'une des plus terribles fins de films de cette année.


Habemus Papam de Nanni Moretti avec Michel Piccoli (2011)

24 mai 2011

Dancer in the Dark

Chaque année, Lars Von Trier est sélectionné à Cannes. Il fait partie de ces noms qu'on retrouve systématiquement sur la liste finale, aux côtés de Moretti, Almodovar, les Dardenne Bros., Kusturica, Haneke, Wong K-Way etc. Ces récurrences sont parfois un peu lassantes, d'autant plus qu'il y a près de 20 films en compétition et qu'on peut se demander pourquoi il doit y en avoir 5 ou 6 de pré-sélectionnés d'office par habitude. En faisant ce choix le festival s'enferme un peu dans la redite et donne le bâton pour se faire bastonner, surtout quand il s'agit d'un cinéaste comme Lars Von Trier qui fait du mal au festival, qui se dit lui-même malade mental depuis des années et qui a réalisé un film comme Antichrist sous morphine. On ne l'a pas assez rappelé mais c'est le réalisateur Danois lui-même qui a déclaré avoir fait cet avant-dernier film auto-médicamenté pour remonter la pente et pour exorciser son mal. Si réaliser un long métrage couteux lui a fait du bien, tant mieux, mais perso il m'a rendu malade alors c'est un prêté pour un rendu. Lars Von Trier fait du mal au cinéma. J'avais prévu de lui rentrer dedans mais ce débile s'est tiré une balle dans le pied en déclarant son amitié pour Hitler, à qui il s'identifie, son goût pour Albert Speer, sa fierté d'être issu d'une famille nazie et ainsi de suite. Croyant jouer de provocation Lass' est encore une fois passé pour un gros con. Le festival a pour ambition de dénicher des films audacieux et innovants. Lars Von Trier l'est-il encore vraiment ? L'a-t-il jamais été ? Sans doute un peu mais est-ce qu'innovant rime avec talent ? En voyant Antichrist on jurerait que non. Von trier a eu une idée dans sa vie, celle du Dogme95, une idée à deux euros qui s'est vite mordu la queue. Le truc c'était de tourner avec les moyens du bord, de ne pas surcharger le film en action, de filmer en couleur et en 35mm et ainsi de suite, autant de règles et de commandements complètement idiots parmi lesquels figurait le suivant : "Le réalisateur ne doit pas être crédité". Matez l'affiche de Dancer in the Dark, réalisé en-dehors du cadre du Dogme mais par son fondateur, et faîtes-vous une idée de l'intégrité du bonhomme.


La chanteuse Bjeurk

C'est Luc Besson qui a primé Von Trier pour Dancer in the Dark avec le but avoué de plaire à Björk. Quid donc de l'engouement du nabab français aux goûts de chiotte pour la grande comédie musicale mélodramatique de Von Trier, qui nous a tous fait chialer nos races, que ce soit par goût ou par dégoût. Dans un film interminable d'un misérabilisme insoutenable, après nous avoir attendris pendant deux plombes sur le sort d'une chanteuse myope comme une taupe et trimant à l'usine en salopette aux côtés d'une Deneuve pas très crédible en prolo, Von Trier concluait son œuvre en pendant son héroïne à la grand-vergue sous nos yeux pour mieux nous tirer les larmes sur le destin funeste de cette immigrée trahie par ses hôtes américains. Von Trier avait encore toute sa tronche à l'époque... Et il faisait déjà du mal au festival. A propos du personnage de son film je n'ai retenu que le costume de son interprète lorsque celle-ci est allée chercher son prix d'interprétation vêtue d'un cygne agonisant menaçant de foutre le camp à tout instant et filant des coups de bec à droite à gauche sur le tapis rouge pour chercher des miettes de pain. Lady Gaga avait fait du bruit avec sa robe en viande mais Björk m'avait davantage foutu sur le cul avec une volaille entre la vie et la mort pour envelopper son corps, dévoilant un presqu'upskirt et des jambes qui auront eu raison du président du jury un peu facile à compromettre, car n'étant pas une flèche. Le talon d'Achille de Besson ça a toujours été les femmes, comme DSK. Dans la vie de tous les jours ça passe jusqu'au jour où ça casse, mais quand t'es président du festoche ou du FMI ça donne au choix 74 années de taule à Rikers Island ou une Palme pour la plus grosse purge cinématographique du siècle. Dans un cas comme dans l'autre, ça reste chaud.


Dancer in the Dark de Lars Von Trier avec Björk et Catherine Deneuve (2000)

31 août 2009

Le Temps qu'il reste

En 1948, l'armée d'Israël envahie Nazareth par la force et s'en empare. La ville devient Israélienne et demeure néanmoins peuplée de ces Palestiniens qui ne sont pas partis à l'arrivée de l'ennemi. Le futur père d'Elia Suleiman bricole des armes dans son garage, il veut lutter. Il sera battu et humilié comme beaucoup de ses compatriotes. En 1970, lui et sa femme ont un petit garçon, Elia. Ils vivent toujours à Nazareth, sous l'occupation Israélienne. La lutte continue, en sourdine. La propagande règne et la domination est largement assise. Le couvercle semble impossible à soulever. En 1980, Elia est un jeune homme qui voit son père mourir lentement, fatigué de vivre dans un pays occupé et tragiquement dénaturé. Aujourd'hui, Elia Souleiman retourne chez lui après un exil forcé à 18 ans vers les États-Unis. Il découvre un pays asphyxié et presque totalement résigné. A part quelques jets de pierre, rendus impossible par une domination militaire et psychologique absolues, les dernières infractions de la jeunesse Palestinienne américanisée tiennent dans le fait d'écouter de la musique trop fort, house-music qui se confond avec les injonctions des jeunes soldats Israéliens venus imposer le couvre-feu dans un amalgame absurde qui traduit l'incompréhension de ces "fils de".



Le film tient tout entier dans sa première séquence, sublime, plus forte que toutes les suivantes réunies (ce qui lui est peut-être tout de même préjudiciable) : la nuit, un taxi emmène un passager dont on ne devine que la silhouette immobile, tapie dans l'ombre à l'arrière du véhicule. Un énorme orage éclate, aussi assourdissant qu'aveuglant. Ne pouvant plus suivre la route, le chauffeur finit par arrêter son taxi sur le bas-coté puis dit dans un soupir, exténué par la puissance désemparante de l'orage : "Je ne reconnais plus la route. Où suis-je ?" Après cette introduction vient l'excellente première partie du film, l'invasion de Nazareth et les prémices vite étouffés d'une lutte impossible. C'est presque étonnant qu'on ait laissé Suleiman filmer ça. La torture, l'oppression, le meurtre arbitraire d'une civile par un cortège de soldats Israéliens (qui rappelle certaines scènes du Pianiste de Polanski). Bien sûr Suleiman ne filme qu'une mince partie de ce qui a pu se passer et de ce qui se passe lors de toute invasion, mais c'est déjà beaucoup pour un conflit aussi polémique et douloureux, et qui n'est pas fini.



Ensuite le film ralentit son rythme et devient plus absurde, parallèlement à l'absurdité grimpante de la situation qui gagne le pays. Suleiman filme la monotonie, le quotidien d'une vie entérinée où les plus petits gestes de lutte deviennent banals et insignifiants. Le caractère décousu du récit vient signifier l'incompréhensible de cette histoire. Si la première partie est assez brillamment ficelée, et si la seconde, transitionnelle, se veut significative du bégaiement de la vie empêchée, la troisième est une suite de sketchs saugrenus qui témoignent de la folie d'une ville transformée par la guerre et la colonisation, où les enfants devenus adultes ont perdu la force vitale de la lutte dans l'incompréhension d'une situation ubuesque. L'intelligence de Suleiman est de traiter toutes ces scènes sur le même ton, avec un certain minimalisme (la première partie y compris, qui n'est pas à proprement parler une grande scène de guerre) et un détachement assez opportun. Cette quête de simplicité à laquelle se mêle un humour pince sans rire, un peu burlesque (apparemment caractéristique du cinéaste) permet d'éviter les gros écueils des films de guerre historiques ou des films réalistico-politico-documentaire sur la dure épreuve de... Il y a une réelle originalité chez Elia Suleiman à ce niveau-là, qui parvient à être à la fois touchant et très politisé, drôle et très grave, anecdotique et "pédagogique".



Dans la dernière partie du film, le cinéaste, qui joue donc son propre rôle, fait penser à Buster Keaton (dont il prend un peu la démarche et l'air dégingandé) et à Chaplin, les plus illustres des grands clowns tristes. Le danger pointe en revanche quand il se rapproche dangereusement de Kusturica ou du Caïman de Nanni Moretti : ce cinéma politique où le goût du gag métaphorique n'est pas toujours, voire pas souvent, justifié par un talent inouï comme celui des deux génies pré-cités. Suleiman pèche parfois de ce côté-là, comme dans cette courte séquence (on pense à un sketch aux accents publicitaires intercalé dans le film) où le cinéaste saute à la perche par-dessus le mur qui sépare Israël de la Palestine ou de la Cisjordanie ; mais aussi dans cette autre séquence où le canon d'un tank israélien suit à la trace les moindres faits et gestes d'un Arabe sorti dans la rue pour passer un coup de fil anodin. Ces séquences d'un symbolisme littéral et un peu massif rompent l'abandon au récit, mais paradoxalement elles accouchent d'images frappantes et efficaces qui restent et qui nous hantent. Dans l'ensemble, Suleiman s'en sort donc plutôt très bien avec un sujet ô combien délicat. Néanmoins le cinéaste est meilleur dans la première partie de son film, plus tenue, plus cohérente et plus maîtrisée que la seconde (si on accepte que la partie centrale sert de transition entre la rage de la lutte et l'absurdité de la résignation). La seconde partie, où Suleiman fait son entrée en personne et emmène avec lui ce sens du burlesque, est nécessairement plus risquée, plus inégale et parfois plus maladroite. Mais Suleiman se sauve en se servant de cette réelle prise de risque cinématographique pour exprimer l'état improbable et insupportable de sa terre natale.



La séquence d'introduction, reprise à la fin du film, se situe aujourd'hui, et le passager à l'arrière du taxi est Suleiman lui-même, cet "absent-présent" présenté comme tel dans le sous-titre du film, qui revient dans son pays pour aller au chevet de sa mère mourante. C'est bien cette idée "d'absence-présense" que le cinéaste parvient le mieux à mettre en scène. Et cette impression passe aussi à travers son propre personnage, toujours en position d'observateur, ou par les attitudes des membres de sa famille obligés d'habiter leur propre pays comme autant des locataires indésirables, de purs fantômes. La seconde partie du film bénéficie en somme d'un potentiel beaucoup plus grand que la première qui est d'autant mieux réussie qu'elle est quelque part plus facile à maîtriser. C'est néanmoins bel et bien la seconde partie du film, avec sa part de risques et ses défauts, qui reste en mémoire.


Le Temps qu'il reste d'Elia Suleiman avec Saleh Bakri, Yasmine Haj et Elia Suleiman (2009)