26 mai 2011

Le Ruban blanc

Cannes, 2009, le moment fatidique : Isabelle Huppert, présidente du jury, a décidé de ne pas nous surprendre, du moins pas en bien, quand elle dévoile le lauréat de la Palme d'Or, j'ai nommé Le Ruban blanc (White Cheddar en VO, le Ruban Chiant en VQ), de Michael Haneke. On a dit à quel point l'ambiance était tendue entre Bob De Niro et les membres du jury 2011, mais c'était rien comparé aux délibérations à couteaux tirés de l'an de grâce 2009, dirigées d'une main de fer par Isabelle Huppert, que les jurés ont souvent évoquée sous le sobriquet de "Dame sanglante de Csejte (Čachtice)". On connaît les liens amicaux et professionnels qui unissent Huppert et Haneke. Le cinéaste et la comédienne, qui ont travaillé ensemble sur les tournages de La Pianiste et du Temps du loup, se vouent une admiration mutuelle sans bornes. Aussi quand l'une récompense l'autre, on ne peut s'empêcher d'y voir un coup de main amical. Sortira d'ailleurs cette année le nouveau film d'Haneke, intitulé Amour, avec à l'affiche, je vous le donne en mille, la rouquine la plus célèbre du 7ème Art.



L'idée du film, et c'est bien de cela dont il faut parler en premier car nous sommes en présence d'un film à thèse, l'idée du film donc est déroulée sur 150 interminables minutes par Michael Haneke. Il nous raconte l'histoire d'un village Allemand frappé par des crimes mystérieux à la veille de la Première Guerre mondiale. Au début du film, un câble tendu entre deux arbres provoque la chute fatale du médecin du village, puis, petit à petit, ce sont le baron et sa famille, les paysans, le pasteur, l’instituteur, la sage-femme, et bien sûr les enfants, qui seront tous inquiétés par ce premier acte criminel et par ceux qui suivront. Que nous dit Haneke à travers ce récit cruel et cette longue suite de cas similaires ayant pour cibles un médecin juif ou un enfant handicapé ? Que l'Allemagne nazie est le fruit d'enfants élevés dans l'austérité et la violence par des parents ultra autoritaires, eux-mêmes gouvernés par une religion puritaine ou par leurs obligations face à l'aristocratie, et finalement contrits dans l'humiliation et la punition de leur progéniture. Ces enfants, en grandissant, auront probablement voulu s'affranchir de toute soumission en opprimant autrui, en dominant le monde, en abolissant la faiblesse, en contournant l'interdit et en poussant dans ses derniers retranchements la soi-disant pureté dont on les avait affublés. Le fameux ruban blanc noué autour du bras de ces petits allemands, qui les marque du sceau de la sacro-sainte pureté, aura donc trouvé son antithèse dans le brassard étoilé imposés aux juifs pour les marquer comme sous-êtres impurs. En somme si vos parents vous font chier vous aurez un jour ou l'autre envie de casser du juif. Voilà le postulat de Hanouka qui, dans un mixte irritant du Village des damnés et de Dogville, prétend donner une explication possible et tangible à l'avènement du nazisme en filmant l'origine du mal absolu, ou comment une éducation patriarcale malsaine, la jalousie, la perversité, la violence morale et physique sont génératrices de sociétés fascistes et totalitaristes. C'est une hypothèse, parmi d'autres, sans doute déjà avancée par des historiens et désormais enregistrée sur pellicule sous la forme d'une fiction par un cinéaste autrichien plein d'aplomb et donneur de leçons.



Le film défend donc une thèse à la fois convenue et douteuse car largement incomplète. Ça passerait peut-être si Hane-grosse-ke filmait mieux son propos boiteux. En dehors d'un jeu de lumières pesant sur le noir et blanc (le blanc très blanc qui fait mal aux yeux, qui éblouit et qui aveugle, le blanc de la pureté affichée opposé au noir qui dissimule la vérité de la cruauté...), et peut-être quelques soi-disant jolis plans très composés, pas grand chose d'intéressant là-dedans. Contrairement au Elephant de Gus Van Sant, qui égrenait les explications possibles à un phénomène sidérant dans une œuvre dont l'enjeu esthétique était prépondérant, Haneke part d'une thèse bien établie qu'il nous assène et qu'il ressasse pendant deux longues heures et demi en accumulant les exemples les plus répétitifs pour finalement nous laisser sans réponse définitive, parce qu'évidemment on ne saura jamais vraiment le pourquoi du comment. Difficile de se passionner pour un film qui veut dire la vérité mais qui n'en dit qu'une infime partie, un film souvent grossier dans ses moyens, ennuyeux et prétentieux dans son ensemble. Le Ruban blanc pue le "film à prix". Dans la veine de Dancer in the dark, c'est infiniment long pour être long, c'est froid, séduisant, bien cruel et pathétique à souhait et ça suce toutes les récompenses. On n'a pas idée de faire chier les gens pendant 150 minutes avec une idée qui tient sur une feuille de PQ. C'est l'ensemble du rouleau que déroule Haneke et qu'il nous inflige comme une dissertation bancale mais sûre d'elle-même. On commence à connaître la rigueur démonstrative du cinéaste autrichien, qui sert ici à dénoncer la rigueur éducative de personnages souvent méprisés par le réalisateur lui-même... Haneke se mord la queue puisqu'il semble employer sur le spectateur les moyens anti-pédagogiques que les parents coupables du film emploient sur leurs enfants : pour démontrer sa thèse il l'appuie fermement, sans la moindre subtilité, et l'impose avec violence pendant deux heures et demi sans issues. Haneke fait par ailleurs preuve, comme d'habitude, d'un manque abyssal d'humanité dans sa mise en scène, lui qui reproche précisément à ses personnages une froideur terrible.



Il y a deux scènes marquantes dans ce film. Dans la première un petit garçon appelé par son père le rejoint dans une pièce reculée de la maison, ferme la porte derrière lui, ressort puis revient un fouet à la main et ferme de nouveau la porte sur son dos - silence - après quelques secondes nous entendons des coups de fouet et les cris de douleur de l'enfant. Dans la seconde scène, encore plus longue, un petit garçon cherche sa sœur dans toute la maison, en pleine nuit, guidé par des cris étouffés, et finit par la retrouver à moitié nue, pleurant : elle vient d'être violée par son père. Haneke affirmait en conférence de presse à Cannes : "J'ai compris que la violence peut être encore plus percutante quand on ne la montre pas directement". C'est beau d'avoir pigé ça à 65 ans après une tripotée de films pourris, dont le parangon demeure Funny Games (film que le cinéaste trouve si génial qu'il a jugé bon de le réaliser deux fois), mais ce qui est encore plus beau c'est qu'il n'a qu'à moitié compris. Il y a une différence entre ne pas montrer la violence en gros plan (tentation à laquelle le réalisateur cède à la fin du film, on ne se refait pas complètement) pour intelligemment la suggérer, et systématiquement fermer littéralement la porte au nez du spectateur pour créer un non-mystère doublé d'un non-suspense en se contentant de laisser entendre en off ce qui est hors-champ, dans des scènes d'une nullité totale. Haneke est mauvais quand il filme la violence plein cadre et il l'est aussi quand il filme des portes. Si on cumule toutes les critiques du film, d'ici et d'ailleurs, la seule qualité qu'on lui reconnaisse unanimement c'est éventuellement un beau noir et blanc. Alors donnons une Palme de la meilleure photographie à Christian Berger (le directeur de la photographie du film) et qu'on nous foute la paix avec Michael Haneke.


Le Ruban blanc de Michael Haneke avec Christian Friedel, Ernst Jacobi et Leonie Benesch (2009)