12 janvier 2011

Mange Prie Aime

C'est peut-être le pire film de l'année. Non, sans doute pas. Il y a sûrement eu pire. Mais j'ai bien dit "peut-être", et c'est peut-être bien le pire film de l'année. Au bout d'un quart d'heure j'ai éteint ma télé d'un geste rageur, j'avais pas le choix, j'étais atteint par cette sensation terrible d'écœurement qui s'empare de moi quand je dévore une raclette. Quand je déguste une raclette je ne sais pas quand m'arrêter, du coup je ne m'arrête jamais, sauf à ce moment précis, tardif, trop tardif, où je ne vois plus mes jambes cachées par mon estomac décuplé qui s'est coincé sous la table et qui a eu raison des boulons de mon pantalon et de ma ceinture en cuir. Je m'arrête alors, à cet instant où il faut que je change de pièce pour ne pas que l'odeur de frometon me fasse rendre tout ce que le frometon lui-même m'a donné d'une seconde à l'autre. J'ai eu cette sensation-là typique de la raclette devant Eat pray love mais sans m'être régalé de fromage et de charcutaille en tout genre au préalable. Pas de salami, pas de jambon de pays. Rien de bon à se foutre sous la dent. J'ai commencé par me demander comment des scénaristes grassement payés pour accrocher les foules peuvent écrire de telles saloperies. Sans parler des dialogues, qui sont un ramassis de débilités profondes et de fautes grammaticales, comment peut-on pondre une telle introduction ? C'est normalement la partie qui a pour fonction d'introduire, j'imagine, qui est censée captiver le spectateur et l'immerger dans un récit attractif et plaisant, intriguant et impliquant. Or la première séquence de ce film est un modèle du genre, in a bad way...



Tout commence avec Julia Roberts qui fait maladroitement du vélo en Inde, chaussée de tchancles. Elle s'arrête en faisant un dérapage contrôlé assez impressionnant, qui aboutit dans un nuage de graviers, à l'entrée d'un genre de monastère à ciel ouvert. Depuis le début du générique elle nous déblatère en off (avec ce timbre de voix bourré de testostérone qu'on lui connaît et qu'on aime chez elle), qu'une amie à elle, psychologue de Philadelphia, a passé des mois au Cambodge pour venir en aide aux populations déplacées, victimes du génocide, affamées, traumatisées par les massacres, et mises à mal par pelles d'autres soucis de santé. Or tenez-vous bien à vos fauteuils, savez-vous de quoi parlent tous ces gens, tous ces malheureux, tous ces misérables ? Savez-vous de quoi causent aussi à longueur de temps tous les pauvres petits biafrais ? De leurs histoires de cul ! D'un tel qui veut coucher avec une telle, de telle autre qui est amoureuse de celui-ci, et de celui-là qui rêve de s'enculer sa mère, etc. Eh oui, Julia Roberts est affirmative, même ces pauvres Cambodgiens crèvent-la-dalle, orphelins, hantés par les coups de machettes et par le goût salé des rizières, même les pauvres dabes aux yeux vitreux et aux ventres gonflés par la malaria qui hantent l'Afrique, ils n'ont qu'une idée en tronche et qu'un mot à la bouche : le fion. Voilà en guise de préambule de quoi ne surtout pas culpabiliser. L'amour et le cul sont au cœur du monde, c'est le seul sujet qui vaille la peine qu'on s'y intéresse, et c'est au fond l'unique tracas de l'humanité. Qu'on soit une bourgeoise pleine aux as, pétant dans la soie, ravalée de la tête aux pieds par un chirurgien peu habile mais très coûteux, tanquée comme un vieux mec bodybuildé, habillée en Prada et avide de zob, ou qu'on soit un petit bridé rachitique amputé des deux bras, atteint de cette vilaine myxomatose qui fait les yeux roses, chauve et lisse, coupable du meurtre de celui à qui l'on doit de ne n'avoir plus de bras, on n'a qu'une idée en tête : trouver l'homme parfait, se faire mettre par celui-ci dans tous les recoins du monde, ovuler et in fine accoucher d'une paire de moufles. Et barkachüia ! Mais surtout, surtout, avant tout, le truc c'est de se faire enfiler par un gros malabar. Voilà notre rêve à tous, notre utopie collective, notre eldorado. Vous l'ignoriez ? Je vous l'apprends. Il était temps. Donc inutile d'essayer de faire carrière, à part si c'est pour gagner du blé et vous faire retaper la gueule pour avoir une chance maximale de vous faire mettre l'arrière-train à sac par le premier connard venu. Inutile d'aller voter Montebourg ou de prendre fait et cause pour Audrey Pulvar, à part si vous avez moyen de vous tirer l'un de ces deux éphèbes. Inutile de vous consacrer à des questions d'ordre spirituel et de prier Dieu, hormis si c'est pour lui demander de mettre sur votre chemin un beau blond monté comme un sagouin et de faire du chemin de croix qu'est votre vie un pur chemin de monster-cocks, un parcours de santé porno trash, un nirvana de pucelles et de puceaux, un Everest de bukkake.



C'est d'ailleurs ce que fait Julia Roberts dans la troisième séquence du film, pas se faire dégommer, ça c'était dans Closer, non, ce qu'elle fait là c'est prier. Vous avez remarqué ? Je passe du coq à l'âne, je jumpe de la première séquence à la troisième sans demander mon reste. Je n'ai pas parlé de la deuxième séquence, vous n'avez pas rêvé, mais c'était fait exprès. Pour la faire courte quand même, dans la deuxième séquence Julia Roberts, que certains malpolis à Los Angeles surnomment "le marsouin Hollywoodien", se retrouve dans un cocktail mondain en compagnie de son époux et de sa meilleure amie, une grosse noire rutilante (je crois que c'est raciste de préciser qu'elle est noire, mais je le fais parce que c'est précisé comme ça aussi dans le scénario et dans les dialogues), une grosse noire donc, couverte d'or, qui vient d'avoir un gosse et qui dit avec aplomb : "Faire un chiard c'est comme se faire tatouer la façade, c'est pas que dalle. Et ça vous pourrit une vie". Soit. Donc je passe directement à la troisième séquence, celle qui a eu raison de moi, où Julia Roberts se lève la nuit, laissant son mari endormi dans le pieu conjugal, et se balade dans son palais d'or et de lumière dont elle dit en voix-off qu'elle l'a conçu de A à Z et que pourtant elle le trouve à chier. Et notre horrible idole n'est pas à une contradiction près puisqu'elle se met ensuite à prier Zeus, en qui elle ne croit pas, agenouillée devant sa baignoire en marbre sur une peau d'ours qui lui sert de tapis de bain, mains jointes et larmes de croco pendues aux bajoues, suppliant Bouddha de lui changer sa vie de chien contre une vie de rêve avec coups de verges et matchs de volley-ball à foison. Et avec Javier Bardem aussi, qu'elle trouve bien bandant, et là-dessus je la comprends. Faut dire qu'elle vient de se rendre compte que son mari, épousé huit années plus tôt, est un connard sans intérêt. Il n'a pourtant rien fait, et d'ailleurs la scène du cocktail où il apparaît fait de lui un type normal, plutôt charmant et a priori sympa comme tout. Mais dans cette scène elle n'a de cesse de le dévisager. Elle le hait. Pourquoi ? Parce qu'il tient maladroitement le nouveau-né de l'amie de sa femme. Bon, ça peut se piger, la seule fois que j'ai tenu un enfant je l'ai fait tomber en ce qui me concerne, et j'étais dans les escaliers à ce moment-là, c'était le fils de ma sœur susceptible qui depuis ne me parle pas. Donc j'ai plutôt de la tendresse pour un gadjo qui tremble à la perspective de soulever la crevette fraîchement accouchée par une amie qui semble y tenir. Mais notre ami est également honni parce qu'il n'a pas tellement envie de faire un voyage en Papouasie Nouvelle-Guinée organisé et annoncé au dernier moment par son tromblon de femme, vu que justement il a plus ou moins un millier de choses prévues sur son calendos pour cette période-là qu'elle lui impose. Mais que lui vaut tant de mépris ?



En fait c'est tout con, c'est même très con. Dans la première séquence (si seulement le film pouvait ne compter que trois séquences comme on le croirait en lisant mon papier...), Julia Roberts se rend donc dans un genre de monastère où elle rencontre à sa demande un tout petit vieux, amateur de tantra et de tarama, qui lui lit les lignes de la main. C'est elle qui se montre désireuse d'en savoir plus sur son avenir sentimental et qui a fendu les eaux internationales direction l'Inde pour demander à un nain pakistanais les clés de sa destinée car, comme tout un chacun en ce bas monde, ce qui la préoccupe c'est l'amour et le cul. Or le petit ersatz de prêtre bouddhiste, ce con-là, pour se marrer, lui annonce qu'elle va vivre très vieille et qu'elle fera deux mariages : un court et un long. Donc Julia Roberts, qui est une vraie débile, le prend au sérieux, et forcément se rend à l'évidence qu'il est plus enviable de faire du long mariage le deuxième sur la liste, sans quoi son premier long mariage aboutira à un divorce et sera un échec, suivi d'un second mariage très bref qui, heureux ou non, aboutira lui aussi à une chienlit prématurée. Et c'est pour ça qu'elle décide de s'en prendre à son mari tout de suite et de foutre le camp illico pour trouver son second époux dans la semaine qui vient. Elle est abrutie au dernier degré et à la fois pas con du tout cette bourrique. Voilà le fin mot de l'histoire, qui est aussi l'ouverture du film, et qui ne donne à aucun moment l'ombre d'un désir d'en savoir plus. J'ai tout coupé quand la quatrième séquence commençait, voyant Julia Roberts assister avec sa copine à une pièce de théâtre miteuse dont elle est l'auteure (car elle joue bien entendu une écrivaine à succès), et tomber amoureuse de l'interprète principal qui pourrait être son arrière-petit-fillot en un simple regard. Suite à quoi, dans l'ambiance chaleureuse d'un bar à putes, Roberts tourne et vire autour des pylônes et des tables à la poursuite du regard de ce jeune comédien sans talent dans un jeu du chat et la souris qui fout la nausée, la caméra tournant avec eux sans but, comme prise de vertiges sous l'influence néfaste de cette histoire misérable. Je me demande pourquoi je parle autant d'un film lamentable dont je n'ai vu qu'un quart d'heure...



Dans la première séquence, quand Julia Roberts cause avec le petit Hindou, on remarque rapidement que ce bonhomme souffreteux n'a qu'une dent, ou deux grand maximum. Or on se dit qu'il est peu probable que cet acteur certes méconnu ait osé s'arracher ses propres chicots pour obtenir le rôle, tel Bob DeNiro prenant 10 kilos pour Raging Bull avec une abnégation d'acteur époustouflante. Peu probable aussi qu'Hollywood ait dépensé un seul kopeck pour faire croire par un effet spécial sublime à l'absence de dentition de ce chaman... Donc il ne reste qu'une solution : ce type n'a vraiment qu'une seule dent et il a été choisi pour ça. Et on pense à lui, qui pour la première fois de sa chienne de vie a dû se réjouir d'être édenté et de ne rien pouvoir bouffer que de l'eau salée, qui pour la première fois de sa pute de vie a dû se féliciter de ce surnom qu'il traîne après lui depuis tout petit : "N'a-qu'une-dent". On pense à lui qui a dû être payé quatre roubles et dont l'épargne s'élève du coup à deux fois le nombre de ses dents si tant est qu'il en a bien deux dont une qui baigne dans le fond de sa gueule, à lui qui a donné la réplique à ce boudin catalan de Julia Roberts, elle qui n'a pas 32 dents comme le commun des mortels mais au moins une cinquantaine de crocs pour remplir sa mâchoire d'acier de dévoreuse de steaks professionnelle, elle qui possède une lèvre supérieure trois fois grosse comme sa lèvre inférieure pour recouvrir et camoufler cet enfer de dentier, celle que son rôle dans Pretty Woman prédestinait à devenir la pute de luxe des studios, payée 25 millions de dollars pour trainer sa peau et ses os devant ce minuscule autochtone famélique qui joue mieux qu'elle la comédie et qui aurait moins de difficultés à me la faire lever.


Mange Prie Aime de Ryan Murphy avec Julia Roberts, Richard Jenkins et Javier Bardem (2010)

11 commentaires:

  1. C'est l'adaptation d'un best-seller en plus...

    http://lastucealoreille.unblog.fr/files/2010/10/mangeprieaime1.jpg

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  2. A la fin, est-ce que Bardem la flingue à coup de perceuse Bosh et Decker ? Mate la fin et dis moi. Si c'est le cas, je le mate, ou alors juste la fin.

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  3. J'ai même pas eu le temps de voir débarquer Bardem...

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  4. Rémi tu es magique, je n'ai pas vu le film, mais tu le descend tellement bien que ça me donne envie de le voir, je trouve que tu t'es surpassé, certainement le meilleur papier que j'ai lu de toi depuis fort longtemps, tés inspiré notamment au niveau des images que tu utilises, j'en pisse encore de rire dans mon slibar, je n'aurais qu'un mot donc Bravo!
    aurelio

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  5. Je suppose que tu es "grozaurélien" ? :)

    En tout cas ça fait drôlement plaisir ! Merci :D

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  6. Article époustouflant. J'aime bien avoir un nouvel article à me mettre sous la dent chaque jour. J'espère que vous tiendrez ce rythme.

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  7. Lt Dumbar Pélix12 janvier 2011 à 14:47

    On va essayer. Et pendant les prochains jours, il est déjà sûr qu'on y parviendra.

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  8. Bravo ! Bravo ! Il y a bien longtemps que je n'avais pas ri autant !!! Je vais lire les autres billets du coup !!!

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  9. Merci Ffred !

    Et bonne lecture, n'hésite pas à nous faire part de tes réactions :)

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  10. Si on se cherche on est forcement des cons ?
    Réflexions sur soi à mon avis connaissez pas

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